La Chartreuse De Parme
Cette idée par son imprévu baroque donna au pauvre comte un second
instant de gaieté parfaite.
Au sortir de chez la princesse Isota, qui avait grandement rougi en
recevant l’aveu de la passion du premier ministre, celui-ci rencontra un
des fourriers du palais: le prince le faisait demander en toute hâte.
–Je suis malade, répondit le ministre, ravi de pouvoir faire une
malhonnêteté à son prince.
«Ah! ah! vous me poussez à bout, s’écria-t-il avec fureur, et puis
vous voulez que je vous serve! mais sachez, mon prince, qu’avoir reçu
le pouvoir de la Providence ne suffit plus en ce siècle-ci, il faut
beaucoup d’esprit et un grand caractère pour réussir à être despote.»
Après avoir renvoyé le fourrier du palais fort scandalisé de la parfaite
santé de ce malade, le comte trouva plaisant d’aller voir les deux
hommes de la cour qui avaient le plus d’influence sur le général Fabio
Conti. Ce qui surtout faisait frémir le ministre et lui ôtait tout
courage, c’est que le gouverneur de la citadelle était accusé de s’être
défait jadis d’un capitaine, son ennemi personnel, au moyen de l’aquetta
de Pérouse.
Le comte savait que depuis huit jours la duchesse avait répandu des
sommes folles pour se ménager des intelligences à la citadelle; mais,
suivant lui, il y avait peu d’espoir de succès, tous les yeux étaient
encore trop ouverts. Nous ne raconterons point au lecteur toutes les
tentatives de corruption essayées par cette femme malheureuse: elle
était au désespoir, et des agents de toute sorte et parfaitement dévoués
la secondaient. Mais il n’est peut-être qu’un seul genre d’affaires dont
on s’acquitte parfaitement bien dans les petites cours despotiques,
c’est la garde des prisonniers politiques. L’or de la duchesse ne
produisit d’autre effet que de faire renvoyer de la citadelle huit ou
dix hommes de tout grade.
CHAPITRE XVIII
Ainsi, avec un dévouement complet pour le prisonnier, la duchesse et
le premier ministre n’avaient pu faire pour lui que bien peu de chose.
Le prince était en colère, la cour ainsi que le public étaient piqués
contre Fabrice et ravis de lui voir arriver malheur; il avait été trop
heureux. Malgré l’or jeté à pleines mains, la duchesse n’avait pu faire
un pas dans le siège de la citadelle; il ne se passait pas de jour sans
que la marquise Raversi ou le chevalier Riscara eussent quelque nouvel
avis à communiquer au général Fabio Conti. On soutenait sa faiblesse.
Comme nous l’avons dit, le jour de son emprisonnement Fabrice fut
conduit d’abord au palais du gouverneur: C’est un joli petit bâtiment
construit dans le siècle dernier sur les dessins de Vanvitelli, qui
le plaça à cent quatre-vingts pieds de haut, sur la plate-forme de
l’immense tour ronde. Des fenêtres de ce petit palais, isolé sur le
dos de l’énorme tour comme la bosse d’un chameau, Fabrice découvrait
la campagne et les Alpes fort au loin; il suivait de l’œil, au pied de
la citadelle, le cours de la Parma, sorte de torrent, qui, tournant à
droite à quatre lieues de la ville, va se jeter dans le Pô. Par-delà la
rive gauche de ce fleuve, qui formait comme une suite d’immenses taches
blanches au milieu des campagnes verdoyantes, son œil ravi apercevait
distinctement chacun des sommets de l’immense mur que les Alpes forment
au nord de l’Italie. Ces sommets, toujours couverts de neige, même au
mois d’août où l’on était alors, donnent comme une sorte de fraîcheur
par souvenir au milieu de ces campagnes brûlantes; l’œil en peut suivre
les moindres détails, et pourtant ils sont à plus de trente lieues de la
citadelle de Parme. La vue si étendue du joli palais du gouverneur est
interceptée vers un angle au midi par la tour Farnèse, dans laquelle on
préparait à la hâte une chambre pour Fabrice. Cette seconde tour, comme
le lecteur s’en souvient peut-être, fut élevée sur la plate-forme de la
grosse tour, en l’honneur d’un prince héréditaire qui, fort différent
de l’Hippolyte fils de Thésée, n’avait point repoussé les politesses
d’une jeune belle-mère. La princesse mourut en quelques heures; le fils
du prince ne recouvra sa liberté que dix-sept ans plus tard en montant
sur le trône à la mort de son père. Cette tour Farnèse où, après trois
quarts d’heure, l’on fit monter Fabrice, fort laide à l’extérieur,
est élevée d’une cinquantaine de pieds au-dessus de la plate-forme de
la grosse tour et garnie d’une quantité de paratonnerres. Le prince
mécontent de sa femme, qui fit bâtir cette prison aperçue de toutes
parts, eut la singulière prétention de persuader à ses sujets qu’elle
existait depuis longues années: c’est pourquoi il lui imposa le nom
de tour Farnèse. Il était défendu de parler de cette construction, et
de toutes les parties de la ville de Parme et des plaines voisines on
voyait parfaitement les maçons placer chacune des pierres qui composent
cet édifice pentagone. Afin de prouver qu’elle était ancienne, on plaça
au-dessus de la porte de deux pieds de large et de quatre de hauteur,
par laquelle on y entre, un magnifique bas-relief qui représente
Alexandre Farnèse, le général célèbre, forçant Henri IV à s’éloigner
de Paris. Cette tour Farnèse placée en si belle vue se compose d’un
rez-de-chaussée long de quarante pas au moins, large à proportion et
tout rempli de colonnes fort trapues, car cette pièce si démesurément
vaste n’a pas plus de quinze pieds d’élévation. Elle est occupée par le
corps de garde, et, du centre, l’escalier s’élève en tournant autour
d’une des colonnes: c’est un petit escalier en fer, fort léger, large de
deux pieds à peine et construit en filigrane. Par cet escalier tremblant
sous le poids des geôliers qui l’escortaient, Fabrice arriva à de vastes
pièces de plus de vingt pieds de haut, formant un magnifique premier
étage. Elles furent jadis meublées avec le plus grand luxe pour le jeune
prince qui y passa les dix-sept plus belles années de sa vie. A l’une
des extrémités de cet appartement, on fit voir au nouveau prisonnier
une chapelle de la plus grande magnificence; les murs et la voûte sont
entièrement revêtus de marbre noir; des colonnes noires aussi et de la
plus noble proportion sont placées en lignes le long des murs noirs,
sans les toucher, et ces murs sont ornés d’une quantité de têtes de
morts en marbre blanc, de proportions colossales, élégamment sculptées
et placées sur deux os en sautoir. «Voilà bien une invention de la
haine qui ne peut tuer, se dit Fabrice, et quelle diable d’idée de me
montrer cela!» Un escalier en fer et en filigrane fort léger, également
disposé autour d’une colonne, donne accès au second étage de cette
prison, et c’est dans les chambres de ce second étage, hautes de quinze
pieds environ, que depuis un an le général Fabio Conti faisait preuve
de génie. D’abord, sous sa direction, l’on avait solidement grillé les
fenêtres de ces chambres jadis occupées par les domestiques du prince
et qui sont à plus de trente pieds des dalles de pierre formant la
plate-forme de la grosse tour ronde. C’est par un corridor obscur placé
au centre du bâtiment que l’on arrive à ces chambres, qui toutes ont
deux fenêtres; et dans ce corridor fort étroit, Fabrice remarqua trois
portes de fer successives formées de barreaux énormes et s’élevant
jusqu’à la voûte. Ce sont les plans, coupes et élévations de toutes ces
belles inventions, qui pendant deux ans avaient valu au général une
audience de son maître chaque semaine. Un conspirateur placé dans l’une
de ces chambres ne pourrait pas se plaindre à l’opinion d’être traité
d’une façon inhumaine, et pourtant ne saurait avoir de communication
avec personne au monde, ni faire un mouvement sans qu’on l’entendît.
Le général avait fait placer dans chaque chambre de gros madriers de
chêne formant comme des bancs de trois pieds de haut, et c’était là son
invention capitale, celle qui lui donnait des droits au ministère de la
police. Sur ces bancs il avait fait établir une cabane en planches, fort
sonore, haute de dix pieds, et qui ne touchait au mur que du côté des
fenêtres. Des trois autres côtés il régnait un petit corridor de quatre
pieds de large, entre le mur primitif de la prison, composé d’énormes
pierres de taille, et les parois en planches de la cabane. Ces parois,
formées de quatre doubles de planches de noyer, chêne et sapin, étaient
solidement reliées par des boulons de fer et par des clous sans nombre.
Ce fut dans l’une de ces chambres construites depuis un an, et
chef-d’œuvre du général Fabio Conti, laquelle avait reçu le beau nom
d’Obéissance passive, que Fabrice fut introduit. Il courut aux fenêtres;
la vue qu’on avait de ces fenêtres grillées était sublime: un seul
petit coin de l’horizon était caché, vers le nord-est, par le toit en
galerie du joli palais du gouverneur, qui n’avait que deux étages; le
rez-de-chaussée était occupé par les bureaux de l’état-major; et d’abord
les yeux de Fabrice furent attirés vers une des fenêtres du second
étage, où se trouvaient, dans de jolies cages, une grande quantité
d’oiseaux de toute sorte. Fabrice s’amusait à les entendre chanter, et
à les voir saluer les derniers rayons du crépuscule du soir, tandis que
les geôliers s’agitaient autour de lui. Cette fenêtre de la volière
n’était pas à plus de vingt-cinq pieds de l’une des siennes, et se
trouvait à cinq ou six pieds en contrebas, de façon qu’il plongeait sur
les oiseaux.
Il y avait lune ce jour-là, et au moment où Fabrice entrait dans sa
prison, elle se levait majestueusement à l’horizon à droite, au-dessus
de la chaîne des Alpes, vers Trévise. Il n’était que huit heures et
demie du soir, et à l’autre extrémité de l’horizon, au couchant, un
brillant crépuscule rouge orangé dessinait parfaitement les contours
du mont Viso et des autres pics des Alpes qui remontent de Nice vers
le mont Cenis et Turin; sans songer autrement à son malheur, Fabrice
fut ému et ravi par ce spectacle sublime. «C’est donc dans ce monde
ravissant que vit Clélia Conti! avec son âme pensive et sérieuse,
elle doit jouir de cette vue plus qu’un autre; on est ici comme dans
des montagnes solitaires à cent lieues de Parme.» Ce ne fut qu’après
avoir passé plus de deux heures à la fenêtre, admirant cet horizon qui
parlait à son âme, et souvent aussi arrêtant sa vue sur le joli palais
du gouverneur que Fabrice s’écria tout à coup: «Mais ceci est-il une
prison? est-ce là ce que j’ai tant redouté?» Au lieu d’apercevoir à
chaque pas des désagréments et des motifs d’aigreur, notre héros se
laissait charmer par les douceurs de la prison.
Tout à coup son attention fut violemment rappelée à la réalité par un
tapage épouvantable: sa chambre de bois, assez semblable à une cage et
surtout fort sonore, était violemment ébranlée: des aboiements de chien
et de petits cris aigus complétaient le bruit le plus singulier. «Quoi
donc! si tôt pourrais-je m’échapper!» pensa Fabrice. Un instant après,
il riait comme jamais peut-être on n’a ri dans une prison. Par ordre du
général, on avait fait monter en même temps que les geôliers un chien
anglais, fort méchant, préposé à la garde des prisonniers d’importance,
et qui devait passer la nuit dans l’espace si ingénieusement ménagé tout
autour de la cage de Fabrice. Le chien et le geôlier devaient coucher
dans l’intervalle de trois pieds ménagé entre les dalles de pierre
du sol primitif de la chambre et le plancher en bois sur lequel le
prisonnier ne pouvait faire un pas sans être entendu.
Or, à l’arrivée de Fabrice, la chambre de l’Obéissance passive se
trouvait occupée par une centaine de rats énormes qui prirent la
fuite dans tous les sens. Le chien, sorte d’épagneul croisé avec un
fox anglais, n’était point beau, mais en revanche, il se montra fort
alerte. On l’avait attaché sur le pavé en dalles de pierre au-dessous du
plancher de la chambre de bois; mais lorsqu’il sentit passer les rats
tout près de lui il fit des efforts si extraordinaires qu’il parvint à
retirer la tête de son collier; alors advint cette bataille admirable
et dont le tapage réveilla Fabrice lancé dans les rêveries des moins
tristes. Les rats qui avaient pu se sauver du premier coup de dent, se
réfugiant dans la chambre de bois, le chien monta après eux les six
marches qui conduisaient du pavé en pierre à la cabane de Fabrice. Alors
commença un tapage bien autrement épouvantable: la cabane était ébranlée
jusqu’en ses fondements. Fabrice riait comme un fou et pleurait à force
de rire: le geôlier Grillo, non moins riant, avait fermé la porte; le
chien, courant après les rats, n’était gêné par aucun meuble, car la
chambre était absolument nue; il n’y avait pour gêner les bonds du chien
chasseur qu’un poêle de fer dans un coin. Quand le chien eut triomphé de
tous ses ennemis, Fabrice l’appela, le caressa, réussit à lui plaire:
«Si jamais celui-ci me voit sautant par-dessus quelque mur, se dit-il,
il n’aboiera pas.» Mais cette politique raffinée était une prétention de
sa part: dans la situation d’esprit où il était, il trouvait son bonheur
à jouer avec ce chien. Par une bizarrerie à laquelle il ne réfléchissait
point, une secrète joie régnait au fond de son âme.
Après qu’il se fut bien essoufflé à courir avec le chien:
–Comment vous appelez-vous? dit Fabrice au geôlier.
–Grillo, pour servir Votre Excellence dans tout ce qui est permis par
le règlement.
–Eh bien! mon cher Grillo, un nommé Giletti a voulu m’assassiner
au milieu d’un grand chemin, je me suis défendu et l’ai tué; je le
tuerais encore si c’était à faire: mais je n’en veux pas moins mener
joyeuse vie, tant que je serai votre hôte. Sollicitez l’autorisation de
vos chefs et allez demander du linge au palais Sanseverina; de plus,
achetez-moi force nébieu d’Asti.
C’est un assez bon vin mousseux qu’on fabrique en Piémont dans la
patrie d’Alfieri et qui est fort estimé surtout de la classe d’amateurs
à laquelle appartiennent les geôliers. Huit ou dix de ces messieurs
étaient occupés à transporter dans la chambre de bois de Fabrice
quelques meubles antiques et fort dorés que l’on enlevait au premier
étage dans l’appartement du prince; tous recueillirent religieusement
dans leur pensée le mot en faveur du vin d’Asti. Quoi qu’on pût faire,
l’établissement de Fabrice pour cette première nuit fut pitoyable; mais
il n’eut l’air choqué que de l’absence d’une bouteille de bon nébieu.
–Celui-là a l’air d’un bon enfant… dirent les geôliers en s’en
allant… et il n’y a qu’une chose à désirer, c’est que nos messieurs
lui laissent passer de l’argent.
Quand il fut seul et un peu remis de tout ce tapage: «Est-il possible
que ce soit là la prison, se dit Fabrice en regardant cet immense
horizon de Trévise au mont Viso, la chaîne si étendue des Alpes,
les pics couverts de neige, les étoiles, etc., et une première nuit
en prison encore! Je conçois que Clélia Conti se plaise dans cette
solitude aérienne; on est ici à mille lieues au-dessus des petitesses
et des méchancetés qui nous occupent là-bas. Si ces oiseaux qui sont
là sous ma fenêtre lui appartiennent, je la verrai… Rougira-t-elle
en m’apercevant?» Ce fut en discutant cette grande question que le
prisonnier trouva le sommeil à une heure fort avancée de la nuit.
Dès le lendemain de cette nuit, la première passée en prison, et durant
laquelle il ne s’impatienta pas une seule fois, Fabrice fut réduit à
faire la conversation avec Fox le chien anglais; Grillo le geôlier lui
faisait bien toujours des yeux fort aimables, mais un ordre nouveau le
rendait muet, et il n’apportait ni linge ni nébieu.
«Verrai-je Clélia? se dit Fabrice en s’éveillant. Mais ces oiseaux
sont-ils à elle?» Les oiseaux commençaient à jeter des petits cris et
à chanter, et à cette élévation c’était le seul bruit qui s’entendît
dans les airs. Ce fut une sensation pleine de nouveauté et de plaisir
pour Fabrice que ce vaste silence qui régnait à cette hauteur: il
écoutait avec ravissement les petits gazouillements interrompus et si
vifs par lesquels ses voisins les oiseaux saluaient le jour. «S’ils lui
appartiennent, elle paraîtra un instant dans cette chambre, là sous ma
fenêtre», et tout en examinant les immenses chaînes des Alpes, vis-à-vis
le premier étage desquelles la citadelle de Parme semblait s’élever
comme un ouvrage avancé, ses regards revenaient à chaque instant aux
magnifiques cages de citronnier et de bois d’acajou qui, garnies de
fils dorés, s’élevaient au milieu de la chambre fort claire, servant de
volière. Ce que Fabrice n’apprit que plus tard, c’est que cette chambre
était la seule du second étage du palais qui eût de l’ombre de onze
heures à quatre; elle était abritée par la tour Farnèse.
«Quel ne va pas être mon chagrin, se dit Fabrice, si au lieu de cette
physionomie céleste et pensive que j’attends et qui rougira peut-être
un peu si elle m’aperçoit, je vois arriver la grosse figure de quelque
femme de chambre bien commune, chargée par procuration de soigner les
oiseaux! Mais si je vois Clélia, daignera-t-elle m’apercevoir? Ma foi,
il faut faire des indiscrétions pour être remarqué; ma situation doit
avoir quelques privilèges; d’ailleurs nous sommes tous deux seuls ici et
si loin du monde! Je suis un prisonnier, apparemment ce que le général
Conti et les autres misérables de cette espèce appellent un de leurs
subordonnés… Mais elle a tant d’esprit, ou pour mieux dire tant d’âme,
comme le suppose le comte, que peut-être, à ce qu’il dit, méprise-t-elle
le métier de son père; de là viendrait sa mélancolie! Noble cause de
tristesse! Mais après tout, je ne suis point précisément un étranger
pour elle. Avec quelle grâce pleine de modestie elle m’a salué hier
soir! Je me souviens fort bien que lors de notre rencontre près de Côme
je lui dis: «Un jour je viendrai voir vos beaux tableaux de Parme, vous
souviendrez-vous de ce nom: Fabrice del Dongo?» L’aura-t-elle oublié?
elle était si jeune alors!
«Mais à propos, se dit Fabrice étonné en interrompant tout à coup le
cours de ses pensées, j’oublie d’être en colère! Serais-je un de ces
grands courages comme l’antiquité en a montré quelques exemples au
monde? Suis-je un héros sans m’en douter? Comment! moi qui avais tant
de peur de la prison, j’y suis, et je ne me souviens pas d’être triste!
c’est bien le cas de dire que la peur a été cent fois pire que le mal.
Quoi! j’ai besoin de me raisonner pour être affligé de cette prison,
qui, comme le dit Blanès, peut durer dix ans comme dix mois? Serait-ce
l’étonnement de tout ce nouvel établissement qui me distrait de la peine
que je devrais éprouver? Peut-être que cette bonne humeur indépendante
de ma volonté et peu raisonnable cessera tout à coup, peut-être en un
instant je tomberai dans le noir malheur que je devrais éprouver.
«Dans tous les cas, il est bien étonnant d’être en prison et de devoir
se raisonner pour être triste! Ma foi, j’en reviens à ma supposition,
peut-être que j’ai un grand caractère.»
Les rêveries de Fabrice furent interrompues par le menuisier de la
citadelle, lequel venait prendre mesure d’abat-jour pour ses fenêtres;
c’était la première fois que cette prison servait, et l’on avait oublié
de la compléter en cette partie essentielle.
«Ainsi, se dit Fabrice, je vais être privé de cette vue sublime», et il
cherchait à s’attrister de cette privation.
–Mais quoi! s’écria-t-il tout à coup parlant au menuisier, je ne verrai
plus ces jolis oiseaux?
–Ah! les oiseaux de Mademoiselle! qu’elle aime tant! dit cet homme avec
l’air de la bonté; cachés, éclipsés, anéantis comme tout le reste.
Parler était défendu au menuisier tout aussi strictement qu’aux
geôliers, mais cet homme avait pitié de la jeunesse du prisonnier:
il lui apprit que ces abat-jour énormes, placés sur l’appui des deux
fenêtres, et s’éloignant du mur tout en s’élevant, ne devaient laisser
aux détenus que la vue du ciel.
–On fait cela pour la morale, lui dit-il, afin d’augmenter une
tristesse salutaire et l’envie de se corriger dans l’âme des
prisonniers; le général, ajouta le menuisier, a aussi inventé de leur
retirer les vitres, et de les faire remplacer à leurs fenêtres par du
papier huilé.
Fabrice aima beaucoup le tour épigrammatique de cette conversation, fort
rare en Italie.
–Je voudrais bien avoir un oiseau pour me désennuyer, je les aime à la
folie; achetez-en un de la femme de chambre de Mlle Clélia Conti.
–Quoi! vous la connaissez, s’écria le menuisier, que vous dites si bien
son nom?
–Qui n’a pas ouï parler de cette beauté si célèbre? Mais j’ai eu
l’honneur de la rencontrer plusieurs fois à la cour.
–La pauvre demoiselle s’ennuie bien ici, ajouta le menuisier; elle
passe sa vie là avec ses oiseaux. Ce matin elle vient de faire acheter
de beaux orangers que l’on a placés par son ordre à la porte de la tour
sous votre fenêtre; sans la corniche vous pourriez les voir.
Il y avait dans cette réponse des mots bien précieux pour Fabrice, il
trouva une façon obligeante de donner quelque argent au menuisier.
–Je fais deux fautes à la fois, lui dit cet homme, je parle à Votre
Excellence et je reçois de l’argent. Après demain, en revenant pour
les abat-jour, j’aurai un oiseau dans ma poche, et si je ne suis pas
seul, je ferai semblant de le laisser envoler; si je puis même, je vous
apporterai un livre de prières: vous devez bien souffrir de ne pas
pouvoir dire vos offices.
«Ainsi, se dit Fabrice, dès qu’il fut seul, ces oiseaux sont à elle,
mais dans deux jours je ne les verrai plus!» A cette pensée, ses regards
prirent une teinte de malheur. Mais enfin, à son inexprimable joie,
après une si longue attente et tant de regards, vers midi Clélia vint
soigner ses oiseaux. Fabrice resta immobile et sans respiration, il
était debout contre les énormes barreaux de sa fenêtre et fort près. Il
remarqua qu’elle ne levait pas les yeux sur lui, mais ses mouvements
avaient l’air gêné, comme ceux de quelqu’un qui se sent regardé. Quand
elle l’aurait voulu, la pauvre fille n’aurait pas pu oublier le sourire
si fin qu’elle avait vu errer sur les lèvres du prisonnier, la veille,
au moment où les gendarmes l’emmenaient du corps de garde.
Quoique, suivant toute apparence, elle veillât sur ses actions avec
le plus grand soin, au moment où elle s’approcha de la fenêtre de la
volière, elle rougit fort sensiblement. La première pensée de Fabrice,
collé contre les barreaux de fer de sa fenêtre, fut de se livrer à
l’enfantillage de frapper un peu avec la main sur ces barreaux, ce
qui produirait un petit bruit; puis la seule idée de ce manque de
délicatesse lui fit horreur. «Je mériterais que pendant huit jours
elle envoyât soigner ses oiseaux par sa femme de chambre.» Cette idée
délicate ne lui fût point venue à Naples ou à Novare.
Il la suivait ardemment des yeux: «Certainement, se disait-il, elle
va s’en aller sans daigner jeter un regard sur cette pauvre fenêtre,
et, pourtant elle est bien en face.» Mais, en revenant du fond de la
chambre que Fabrice, grâce à sa position plus élevée apercevait fort
bien, Clélia ne put s’empêcher de le regarder du haut de l’œil, tout
en marchant, et c’en fut assez pour que Fabrice se crût autorisé à la
saluer. «Ne sommes-nous pas seuls au monde ici?» se dit-il pour s’en
donner le courage. Sur ce salut, la jeune fille resta immobile et
baissa les yeux; puis Fabrice les lui vit relever fort lentement; et
évidemment, en faisant effort sur elle-même, elle salua le prisonnier
avec le mouvement le plus grave et le plus distant mais elle ne put
imposer silence à ses yeux; sans qu’elle le sût probablement, ils
exprimèrent un instant la pitié la plus vive. Fabrice remarqua qu’elle
rougissait tellement que la teinte rose s’étendait rapidement jusque sur
le haut des épaules, dont la chaleur venait d’éloigner, en arrivant à la
volière, un châle de dentelle noire. Le regard involontaire par lequel
Fabrice répondit à son salut redoubla le trouble de la jeune fille.
«Que cette pauvre femme serait heureuse, se disait-elle en pensant à la
duchesse, si un instant seulement elle pouvait le voir comme je le vois!»
Fabrice avait eu quelque léger espoir de la saluer de nouveau à son
départ; mais, pour éviter cette nouvelle politesse, Clélia fit une
savante retraite par échelons, de cage en cage, comme si, en finissant,
elle eût dû soigner les oiseaux placés le plus près de la porte. Elle
sortit enfin; Fabrice restait immobile à regarder la porte par laquelle
elle venait de disparaître; il était un autre homme.
Dès ce moment l’unique objet de ses pensées fut de savoir comment il
pourrait parvenir à continuer de la voir, même quand on aurait posé
cet horrible abat-jour devant la fenêtre qui donnait sur le palais du
gouverneur.
La veille au soir, avant de se coucher, il s’était imposé l’ennui fort
long de cacher la meilleure partie de l’or qu’il avait, dans plusieurs
des trous de rats qui ornaient sa chambre de bois. «Il faut, ce soir,
que je cache ma montre. N’ai-je pas entendu dire qu’avec de la patience
et un ressort de montre ébréché on peut couper le bois et même le fer?
Je pourrai donc scier cet abat-jour.» Ce travail de cacher la montre,
qui dura deux grandes heures, ne lui sembla point long; il songeait aux
différents moyens de parvenir à son but, et à ce qu’il savait faire
en travaux de menuiserie. «Si je sais m’y prendre, se disait-il, je
pourrai couper bien carrément un compartiment de la planche de chêne
qui formera l’abat-jour, vers la partie qui reposera sur l’appui de la
fenêtre; j’ôterai et je remettrai ce morceau suivant les circonstances;
je donnerai tout ce que je possède à Grillo afin qu’il veuille bien
ne pas s’apercevoir de ce petit manège.» Tout le bonheur de Fabrice
était désormais attaché à la possibilité d’exécuter ce travail, et
il ne songeait à rien autre. «Si je parviens seulement à la voir, je
suis heureux… Non pas, se dit-il; il faut aussi qu’elle voie que je
la vois.» Pendant toute la nuit, il eut la tête remplie d’inventions
de menuiserie, et ne songea peut-être pas une seule fois à la cour de
Parme, à la colère du prince, etc. Nous avouerons qu’il ne songea pas
davantage à la douleur dans laquelle la duchesse devait être plongée.
Il attendait avec impatience le lendemain, mais le menuisier ne reparut
plus: apparemment qu’il passait pour libéral dans la prison; on eut soin
d’en envoyer un autre à mine rébarbative, lequel ne répondit jamais
que par un grognement de mauvais augure à toutes les choses agréables
que l’esprit de Fabrice cherchait à lui adresser. Quelques-unes des
nombreuses tentatives de la duchesse pour lier une correspondance avec
Fabrice avaient été dépistées par les nombreux agents de la marquise
Raversi, et, par elle, le général Fabio Conti était journellement
averti, effrayé, piqué d’amour-propre. Toutes les huit heures, six
soldats de garde se relevaient dans la grande salle aux cent colonnes
du rez-de-chaussée; de plus, le gouverneur établit un geôlier de garde
à chacune des trois portes de fer successives du corridor, et le pauvre
Grillo, le seul qui vît le prisonnier, fut condamné à ne sortir de
la tour Farnèse que tous les huit jours, ce dont il se montra fort
contrarié. Il fit sentir son humeur à Fabrice qui eut le bon esprit de
ne répondre que par ces mots: «Force nébieu d’Asti, mon ami», et il lui
donna de l’argent.
–Eh bien! même cela, qui nous console de tous les maux, s’écria
Grillo indigné, d’une voix à peine assez élevée pour être entendu du
prisonnier, on nous défend de le recevoir et je devrais le refuser,
mais je le prends; du reste, argent perdu; je ne puis rien vous dire
sur rien. Allez, il faut que vous soyez joliment coupable, toute la
citadelle est sens dessus dessous à cause de vous; les belles menées de
Madame la duchesse ont déjà fait renvoyer trois d’entre nous.
«L’abat-jour sera-t-il prêt avant midi?» Telle fut la grande question
qui fit battre le cœur de Fabrice pendant toute cette longue matinée;
il comptait tous les quarts d’heure qui sonnaient à l’horloge de la
citadelle. Enfin, comme les trois quarts après onze heures sonnaient,
l’abat-jour n’était pas encore arrivé; Clélia reparut donnant des soins
à ses oiseaux. La cruelle nécessité avait fait faire de si grands pas
à l’audace de Fabrice, et le danger de ne plus la voir lui semblait
tellement au-dessus de tout, qu’il osa, en regardant Clélia, faire avec
le doigt le geste de scier l’abat-jour; il est vrai qu’aussitôt après
avoir aperçu ce geste si séditieux en prison, elle salua à demi, et se
retira.
«Hé quoi! se dit Fabrice étonné, serait-elle assez déraisonnable pour
voir une familiarité ridicule dans un geste dicté par la plus impérieuse
nécessité? Je voulais la prier de daigner toujours, en soignant ses
oiseaux, regarder quelquefois la fenêtre de la prison, même quand elle
la trouvera masquée par un énorme volet de bois; je voulais lui indiquer
que je ferai tout ce qui est humainement possible pour parvenir à la
voir. Grand Dieu! est-ce qu’elle ne viendra pas demain à cause de ce
geste indiscret?» Cette crainte, qui troubla le sommeil de Fabrice,
se vérifia complètement; le lendemain Clélia n’avait pas paru à trois
heures, quand on acheva de poser devant les fenêtres de Fabrice les deux
énormes abat-jour; les diverses pièces en avaient été élevées, à partir
de l’esplanade de la grosse tour, au moyen de cordes et de poulies
attachées par-dehors aux barreaux de fer des fenêtres. Il est vrai que,
cachée derrière une persienne de son appartement, Clélia avait suivi
avec angoisse tous les mouvements des ouvriers; elle avait fort bien
vu la mortelle inquiétude de Fabrice, mais n’en avait pas moins eu le
courage de tenir la promesse qu’elle s’était faite.
Clélia était une petite sectaire de libéralisme; dans sa première
jeunesse elle avait pris au sérieux tous les propos de libéralisme
qu’elle entendait dans la société de son père, lequel ne songeait qu’à
se faire une position; elle était partie de là pour prendre en mépris
et presque en horreur le caractère flexible du courtisan: de là son
antipathie pour le mariage. Depuis l’arrivée de Fabrice, elle était
bourrelée de remords: «Voilà, se disait-elle, que mon indigne cœur se
met du parti des gens qui veulent trahir mon père! il ose me faire le
geste de scier une porte!… Mais, se dit-elle aussitôt l’âme navrée,
toute la ville parle de sa mort prochaine! Demain peut être le jour
fatal! avec les monstres qui nous gouvernent, quelle chose au monde
n’est pas possible! Quelle douceur, quelle sérénité héroïque dans ces
yeux qui peut-être vont se fermer! Dieu! quelles ne doivent pas être les
angoisses de la duchesse! aussi on la dit tout à fait au désespoir. Moi
j’irais poignarder le prince, comme l’héroïque Charlotte Corday.»
Pendant toute cette troisième journée de sa prison Fabrice fut outré de
colère, mais uniquement de ne pas avoir vu reparaître Clélia. «Colère
pour colère, j’aurais dû lui dire que je l’aimais», s’écriait-il;
car il en était arrivé à cette découverte. «Non, ce n’est point par
grandeur d’âme que je ne songe pas à la prison et que je fais mentir
la prophétie de Blanès, tant d’honneur ne m’appartient point. Malgré
moi je songe à ce regard de douce pitié que Clélia laissa tomber sur
moi lorsque les gendarmes m’emmenaient du corps de garde; ce regard a
effacé toute ma vie passée. Qui m’eût dit que je trouverais des yeux si
doux en un tel lieu! et au moment où j’avais les regards salis par la
physionomie de Barbone et par celle de M. le général gouverneur. Le ciel
parut au milieu de ces êtres vils. Et comment faire pour ne pas aimer
la beauté et chercher à la revoir? Non, ce n’est point par grandeur
d’âme que je suis indifférent à toutes les petites vexations dont la
prison m’accable.» L’imagination de Fabrice, parcourant rapidement
toutes les possibilités, arriva à celle d’être mis en liberté. «Sans
doute l’amitié de la duchesse fera des miracles pour moi. Eh bien! je
ne la remercierais de la liberté que du bout des lèvres; ces lieux ne
sont point de ceux où l’on revient! une fois hors de prison, séparés de
sociétés comme nous le sommes, je ne reverrais presque jamais Clélia!
Et, dans le fait, quel mal me fait la prison? Si Clélia daignait ne pas
m’accabler de sa colère, qu’aurais-je à demander au ciel?»
Le soir de ce jour où il n’avait pas vu sa jolie voisine, il eut une
grande idée: avec la croix de fer du chapelet que l’on distribue à tous
les prisonniers à leur entrée en prison, il commença, et avec succès,
à percer l’abat-jour. «C’est peut-être une imprudence, se dit-il avant
de commencer. Les menuisiers n’ont-ils pas dit devant moi que, dès
demain, ils seront remplacés par les ouvriers peintres? Que diront
ceux-ci s’ils trouvent l’abat-jour de la fenêtre percé? Mais si je ne
commets cette imprudence, demain je ne puis la voir. Quoi! par ma faute
je resterais un jour sans la voir! et encore quand elle m’a quitté
fâchée!» L’imprudence de Fabrice fut récompensée; après quinze heures de
travail, il vit Clélia, et, par excès de bonheur, comme elle ne croyait
point être aperçue de lui, elle resta longtemps immobile et le regard
fixé sur cet immense abat-jour; il eut tout le temps de lire dans ses
yeux les signes de la pitié la plus tendre. Sur la fin de la visite
elle négligeait même évidemment les soins à donner à ses oiseaux, pour
rester des minutes entières immobile à contempler la fenêtre. Son âme
était profondément troublée; elle songeait à la duchesse dont l’extrême
malheur lui avait inspiré tant de pitié, et cependant elle commençait à
la haïr. Elle ne comprenait rien à la profonde mélancolie qui s’emparait
de son caractère, elle avait de l’humeur contre elle-même. Deux ou
trois fois, pendant le cours de cette visite, Fabrice eut l’impatience
de chercher à ébranler l’abat-jour; il lui semblait qu’il n’était pas
heureux tant qu’il ne pouvait pas témoigner à Clélia qu’il la voyait.
«Cependant, se disait-il, si elle savait que je l’aperçois avec autant
de facilité, timide et réservée comme elle l’est, sans doute elle se
déroberait à mes regards.»
Il fut bien plus heureux le lendemain (de quelles misères l’amour
ne fait-il pas son bonheur!): pendant qu’elle regardait tristement
l’immense abat-jour, il parvint à faire passer un petit morceau de fil
de fer par l’ouverture que la croix de fer avait pratiquée, et il lui
fit des signes qu’elle comprit évidemment, du moins dans ce sens qu’ils
voulaient dire: je suis là et je vous vois.
Fabrice eut du malheur les jours suivants. Il voulait enlever à
l’abat-jour colossal un morceau de planche grand comme la main, que
l’on pourrait remettre à volonté et qui lui permettrait de voir et
d’être vu, c’est-à-dire de parler, par signes du moins, de ce qui se
passait dans son âme; mais il se trouva que le bruit de la petite scie
fort imparfaite qu’il avait fabriquée avec le ressort de sa montre
ébréché par la croix, inquiétait Grillo qui venait passer de longues
heures dans sa chambre. Il crut remarquer, il est vrai, que la sévérité
de Clélia semblait diminuer à mesure qu’augmentaient les difficultés
matérielles qui s’opposaient à toute correspondance; Fabrice observa
fort bien qu’elle n’affectait plus de baisser les yeux ou de regarder
les oiseaux quand il essayait de lui donner signe de présence à l’aide
de son chétif morceau de fil de fer; il avait le plaisir de voir qu’elle
ne manquait jamais à paraître dans la volière au moment précis où onze
heures trois quarts sonnaient, et il eut presque la présomption de se
croire la cause de cette exactitude si ponctuelle. Pourquoi? cette idée
ne semble pas raisonnable; mais l’amour observe des nuances invisibles
à l’œil indifférent, et en tire des conséquences infinies. Par exemple,
depuis que Clélia ne voyait plus le prisonnier, presque immédiatement en
entrant dans la volière, elle levait les yeux vers sa fenêtre. C’était
dans ces journées funèbres où personne dans Parme ne doutait que Fabrice
ne fût bientôt mis à mort: lui seul l’ignorait; mais cette affreuse idée
ne quittait plus Clélia, et comment se serait-elle fait des reproches
du trop d’intérêt qu’elle portait à Fabrice? il allait périr! et pour
la cause de la liberté! car il était trop absurde de mettre à mort un
del Dongo pour un coup d’épée à un histrion. Il est vrai que cet aimable
jeune homme était attaché à une autre femme! Clélia était profondément
malheureuse, et sans s’avouer bien précisément le genre d’intérêt
qu’elle prenait à son sort: «Certes, se disait-elle, si on le conduit à
la mort, je m’enfuirai dans un couvent, et de la vie je ne reparaîtrai
dans cette société de la cour, elle me fait horreur. Assassins polis!»
Le huitième jour de la prison de Fabrice, elle eut un bien grand
sujet de honte: elle regardait fixement, et absorbée dans ses tristes
pensées, l’abat-jour qui cachait la fenêtre du prisonnier; ce jour-là
il n’avait encore donné aucun signe de présence: tout à coup un petit
morceau d’abat-jour, plus grand que la main, fut retiré par lui; il
la regarda d’un air gai, et elle vit ses yeux qui la saluaient. Elle
ne put soutenir cette épreuve inattendue, elle se retourna rapidement
vers ses oiseaux et se mit à les soigner; mais elle tremblait au point
qu’elle versait l’eau qu’elle leur distribuait, et Fabrice pouvait voir
parfaitement son émotion; elle ne put supporter cette situation, et prit
le parti de se sauver en courant.
Ce moment fut le plus beau de la vie de Fabrice, sans aucune
comparaison. Avec quels transports il eût refusé la liberté, si on la
lui eût offerte en cet instant!
Le lendemain fut le jour de grand désespoir de la duchesse. Tout le
monde tenait pour sûr dans la ville que c’en était fait de Fabrice;
Clélia n’eut pas le triste courage de lui montrer une dureté qui n’était
pas dans son cœur, elle passa une heure et demie à la volière, regarda
tous ses signes, et souvent lui répondit, au moins par l’expression
de l’intérêt le plus vif et le plus sincère; elle le quittait des
instants pour lui cacher ses larmes. Sa coquetterie de femme sentait
bien vivement l’imperfection du langage employé: si l’on se fût parlé,
de combien de façons différentes n’eût-elle pas pu chercher à deviner
quelle était précisément la nature des sentiments que Fabrice avait pour
la duchesse! Clélia ne pouvait presque plus se faire d’illusion, elle
avait de la haine pour Mme Sanseverina.
Une nuit Fabrice vint à penser un peu sérieusement à sa tante: il
fut étonné, il eut peine à reconnaître son image, le souvenir qu’il
conservait d’elle avait totalement changé; pour lui, à cette heure, elle
avait cinquante ans.
–Grand Dieu! s’écria-t-il avec enthousiasme, que je fus bien inspiré de
ne pas lui dire que je l’aimais!
Il en était au point de ne presque plus pouvoir comprendre comment
il l’avait trouvée si jolie. Sous ce rapport, la petite Marietta lui
faisait une impression de changement moins sensible: c’est que jamais
il ne s’était figuré que son âme fût de quelque chose dans l’amour
pour la Marietta, tandis que souvent il avait cru que son âme tout
entière appartenait à la duchesse. La duchesse d’A… et la Marietta
lui faisaient l’effet maintenant de deux jeunes colombes dont tout le
charme serait dans la faiblesse et dans l’innocence, tandis que l’image
sublime de Clélia Conti, en s’emparant de toute son âme, allait jusqu’à
lui donner de la terreur. Il sentait trop bien que l’éternel bonheur de
sa vie allait le forcer de compter avec la fille du gouverneur, et qu’il
était en son pouvoir de faire de lui le plus malheureux des hommes.
Chaque jour il craignait mortellement de voir se terminer tout à coup,
par un caprice sans appel de sa volonté, cette sorte de vie singulière
et délicieuse qu’il trouvait auprès d’elle; toutefois, elle avait déjà
rempli de félicité les deux premiers mois de sa prison. C’était le temps
où, deux fois la semaine, le général Fabio Conti disait au prince:
–Je puis donner ma parole d’honneur à Votre Altesse que le prisonnier
del Dongo ne parle à âme qui vive, et passe sa vie dans l’accablement du
plus profond désespoir, ou à dormir.
Clélia venait deux ou trois fois le jour voir ses oiseaux, quelquefois
pour des instants: si Fabrice ne l’eût pas tant aimée, il eût bien
vu qu’il était aimé; mais il avait des doutes mortels à cet égard.
Clélia avait fait placer un piano dans la volière. Tout en frappant
les touches, pour que le son de l’instrument pût rendre compte de
sa présence et occupât les sentinelles qui se promenaient sous ses
fenêtres, elle répondait des yeux aux questions de Fabrice. Sur un
seul sujet elle ne faisait jamais de réponse, et même dans les grandes
occasions, prenait la fuite, et quelquefois disparaissait pour une
journée entière; c’était lorsque les signes de Fabrice indiquaient des
sentiments dont il était trop difficile de ne pas comprendre l’aveu:
elle était inexorable sur ce point.
Ainsi, quoique étroitement resserré dans une assez petite cage, Fabrice
avait une vie fort occupée; elle était employée tout entière à chercher
la solution de ce problème si important: «M’aime-t-elle?» Le résultat de
milliers d’observations sans cesse renouvelées, mais aussi sans cesse
mises en doute, était ceci: «Tous ses gestes volontaires disent non,
mais ce qui est involontaire dans le mouvement de ses yeux semble avouer
qu’elle prend de l’amitié pour moi.»
Clélia espérait bien ne jamais arriver à un aveu, et c’est pour éloigner
ce péril qu’elle avait repoussé, avec une colère excessive, une prière
que Fabrice lui avait adressée plusieurs fois. La misère des ressources
employées par le pauvre prisonnier aurait dû, ce semble, inspirer à
Clélia plus de pitié. Il voulait correspondre avec elle au moyen de
caractères qu’il traçait sur sa main avec un morceau de charbon dont
il avait fait la précieuse découverte dans son poêle; il aurait formé
les mots lettre à lettre, successivement. Cette invention eût doublé
les moyens de conversation en ce qu’elle eût permis de dire des choses
précises. Sa fenêtre était éloignée de celle de Clélia d’environ
vingt-cinq pieds; il eût été trop chanceux de se parler par-dessus
la tête des sentinelles se promenant devant le palais du gouverneur.
Fabrice doutait d’être aimé; s’il eût eu quelque expérience de l’amour,
il ne lui fût pas resté de doutes: mais jamais femme n’avait occupé son
cœur; il n’avait, du reste, aucun soupçon d’un secret qui l’eût mis au
désespoir s’il l’eût connu; il était grandement question du mariage de
Clélia Conti avec le marquis Crescenzi, l’homme le plus riche de la cour.
CHAPITRE XIX
L’ambition du général Fabio Conti, exaltée jusqu’à la folie par les
embarras qui venaient se placer au milieu de la carrière du premier
ministre Mosca, et qui semblaient annoncer sa chute, l’avait porté à
faire des scènes violentes à sa fille; il lui répétait sans cesse,
et avec colère, qu’elle cassait le cou à sa fortune si elle ne se
déterminait enfin à faire un choix; à vingt ans passés il était temps
de prendre un parti; cet état d’isolement cruel, dans lequel son
obstination déraisonnable plongeait le général, devait cesser à la fin,
etc.
C’était d’abord pour se soustraire à ces accès d’humeur de tous les
instants que Clélia s’était réfugiée dans la volière; on n’y pouvait
arriver que par un petit escalier de bois fort incommode, et dont la
goutte faisait un obstacle sérieux pour le gouverneur.
Depuis quelques semaines, l’âme de Clélia était tellement agitée, elle
savait si peu elle-même ce qu’elle devait désirer, que, sans donner
précisément une parole à son père, elle s’était presque laissé engager.
Dans un de ses accès de colère, le général s’était écrié qu’il saurait
bien l’envoyer s’ennuyer dans le couvent le plus triste de Parme, et
que, là, il la laisserait se morfondre jusqu’à ce qu’elle daignât faire
un choix.
–Vous savez que notre maison, quoique fort ancienne, ne réunit pas
six mille livres de rente, tandis que la fortune du marquis Crescenzi
s’élève à plus de cent mille écus par an. Tout le monde à la cour
s’accorde à lui reconnaître le caractère le plus doux; jamais il n’a
donné de sujet de plainte à personne; il est fort bel homme, jeune,
fort bien vu du prince, et je dis qu’il faut être folle à lier pour
repousser ses hommages. Si ce refus était le premier, je pourrais
peut-être le supporter; mais voici cinq ou six partis, et des premiers
de la cour, que vous refusez, comme une petite sotte que vous êtes. Et
que deviendriez-vous, je vous prie, si j’étais mis à la demi-solde? quel
triomphe pour mes ennemis, si l’on me voyait logé dans quelque second
étage, moi dont il a été si souvent question pour le ministère! Non,
morbleu! voici assez de temps que ma bonté me fait jouer le rôle d’un
Cassandre. Vous allez me fournir quelque objection valable contre ce
pauvre marquis Crescenzi, qui a la bonté d’être amoureux de vous, de
vouloir vous épouser sans dot, et de vous assigner un douaire de trente
mille livres de rente, avec lequel du moins je pourrai me loger; vous
allez me parler raisonnablement, ou, morbleu! vous l’épousez dans deux
mois!…
Un seul mot de tout ce discours avait frappé Clélia, c’était la menace
d’être mise au couvent, et par conséquent éloignée de la citadelle, et
au moment encore où la vie de Fabrice semblait ne tenir qu’à un fil,
car il ne se passait pas de mois que le bruit de sa mort prochaine ne
courût de nouveau à la ville et à la cour. Quelque raisonnement qu’elle
se fît, elle ne put se déterminer à courir cette chance: Etre séparée de
Fabrice, et au moment où elle tremblait pour sa vie! c’était à ses yeux
le plus grand des maux, c’en était du moins le plus immédiat.
Ce n’est pas que, même en n’étant pas éloignée de Fabrice, son cœur
trouvât la perspective du bonheur; elle le croyait aimé de la duchesse,
et son âme était déchirée par une jalousie mortelle. Sans cesse
elle songeait aux avantages de cette femme si généralement admirée.
L’extrême réserve qu’elle s’imposait envers Fabrice, le langage des
signes dans lequel elle l’avait confiné, de peur de tomber dans quelque
indiscrétion, tout semblait se réunir pour lui ôter les moyens d’arriver
à quelque éclaircissement sur sa manière d’être avec la duchesse. Ainsi,
chaque jour, elle sentait plus cruellement l’affreux malheur d’avoir
une rivale dans le cœur de Fabrice, et chaque jour elle osait moins
s’exposer au danger de lui donner l’occasion de dire toute la vérité sur
ce qui se passait dans ce cœur. Mais quel charme cependant de l’entendre
faire l’aveu de ses sentiments vrais! quel bonheur pour Clélia de
pouvoir éclaircir les soupçons affreux qui empoisonnaient sa vie!
Fabrice était léger; à Naples, il avait la réputation de changer assez
facilement de maîtresse. Malgré toute la réserve imposée au rôle d’une
demoiselle, depuis qu’elle était chanoinesse et qu’elle allait à la
cour, Clélia, sans interroger jamais, mais en écoutant avec attention,
avait appris à connaître la réputation que s’étaient faite les jeunes
gens qui avaient successivement recherché sa main; eh bien! Fabrice,
comparé à tous ces jeunes gens, était celui qui portait le plus de
légèreté dans ses relations de cœur. Il était en prison, il s’ennuyait,
il faisait la cour à l’unique femme à laquelle il pût parler; quoi
de plus simple? quoi même de plus commun? et c’était ce qui désolait
Clélia. Quand même, par une révélation complète, elle eût appris que
Fabrice n’aimait plus la duchesse, quelle confiance pouvait-elle
avoir dans ses paroles? quand même elle eût cru à la sincérité de ses
discours, quelle confiance eût-elle pu avoir dans la durée de ses
sentiments? Et enfin, pour achever de porter le désespoir dans son cœur,
Fabrice n’était-il pas déjà fort avancé dans la carrière ecclésiastique?
n’était-il pas à la veille de se lier par des vœux éternels? Les plus
grandes dignités ne l’attendaient-elles pas dans ce genre de vie? S’il
me restait la moindre lueur de bon sens, se disait la malheureuse
Clélia, ne devrais-je pas prendre la fuite? ne devrais-je pas supplier
mon père de m’enfermer dans quelque couvent fort éloigné? Et pour comble
de misère, c’est précisément la crainte d’être éloignée de la citadelle
et renfermée dans un couvent qui dirige toute ma conduite! C’est cette
crainte qui me force à dissimuler, qui m’oblige au hideux et déshonorant
mensonge de feindre d’accepter les soins et les attentions publiques du
marquis Crescenzi.
Le caractère de Clélia était profondément raisonnable; en toute sa
vie elle n’avait pas eu à se reprocher une démarche inconsidérée, et
sa conduite en cette occurrence était le comble de la déraison: on
peut juger de ses souffrances!… Elles étaient d’autant plus cruelles
qu’elle ne se faisait aucune illusion. Elle s’attachait à un homme qui
était éperdument aimé de la plus belle femme de la cour, d’une femme
qui, à tant de titres, était supérieure à elle Clélia! Et cet homme
même, eût-il été libre, n’était pas capable d’un attachement sérieux,
tandis qu’elle, comme elle le sentait trop bien, n’aurait jamais qu’un
seul attachement dans la vie.
C’était donc le cœur agité des plus affreux remords que tous les jours
Clélia venait à la volière: portée en ce lieu comme malgré elle, son
inquiétude changeait d’objet et devenait moins cruelle, les remords
disparaissaient pour quelques instants; elle épiait, avec des battements
de cœur indicibles, les moments où Fabrice pouvait ouvrir la sorte
de vasistas par lui pratiqué dans l’immense abat-jour qui masquait
sa fenêtre. Souvent la présence du geôlier Grillo dans sa chambre
l’empêchait de s’entretenir par signes avec son amie.
Un soir, sur les onze heures, Fabrice entendit des bruits de la nature
la plus étrange dans la citadelle: de nuit, en se couchant sur la
fenêtre et sortant la tête hors du vasistas, il parvenait à distinguer
les bruits un peu forts qu’on faisait dans le grand escalier, dit
des trois cents marches, lequel conduisait de la première cour dans
l’intérieur de la tour ronde, à l’esplanade en pierre sur laquelle on
avait construit le palais du gouverneur et la prison Farnèse où il se
trouvait.
Vers le milieu de son développement, à cent quatre-vingts marches
d’élévation, cet escalier passait du côté méridional d’une vaste cour,
au côté du nord; là se trouvait un pont en fer fort léger et fort
étroit, au milieu duquel était établi un portier. On relevait cet homme
toutes les six heures, et il était obligé de se lever et d’effacer le
corps pour que l’on pût passer sur le pont qu’il gardait, et par lequel
seul on pouvait parvenir au palais du gouverneur et à la tour Farnèse.
Il suffisait de donner deux tours à un ressort, dont le gouverneur
portait la clef sur lui, pour précipiter ce pont de fer dans la cour,
à une profondeur de plus de cent pieds; cette simple précaution prise,
comme il n’y avait pas d’autre escalier dans toute la citadelle, et que
tous les soirs à minuit un adjudant rapportait chez le gouverneur, et
dans un cabinet auquel on entrait par sa chambre, les cordes de tous les
puits, il restait complètement inaccessible dans son palais, et il eût
été également impossible à qui que ce fût d’arriver à la tour Farnèse.
C’est ce que Fabrice avait parfaitement bien remarqué le jour de son
entrée à la citadelle, et ce que Grillo, qui comme tous les geôliers
aimait à vanter sa prison, lui avait plusieurs fois expliqué: ainsi il
n’avait guère d’espoir de se sauver. Cependant il se souvenait d’une
maxime de l’abbé Blanès:
L’amant songe plus souvent à arriver à sa maîtresse que le mari à garder
sa femme; le prisonnier songe plus souvent à se sauver, que le geôlier
à fermer sa porte; donc, quels que soient les obstacles, l’amant et le
prisonnier doivent réussir.
Ce soir-là Fabrice entendait fort distinctement un grand nombre d’hommes
passer sur le pont en fer, dit le pont de l’esclave, parce que jadis un
esclave dalmate avait réussi à se sauver, en précipitant le gardien du
pont dans la cour.
«On vient faire ici un enlèvement, on va peut-être me mener pendre; mais
il peut y avoir du désordre, il s’agit d’en profiter.» Il avait pris
ses armes, il retirait déjà de l’or de quelques-unes de ses cachettes,
lorsque tout à coup il s’arrêta.
«L’homme est un plaisant animal, s’écria-t-il, il faut en convenir! Que
dirait un spectateur invisible qui verrait mes préparatifs? Est-ce que
par hasard je veux me sauver? Que deviendrais-je le lendemain du jour où
je serais de retour à Parme? est-ce que je ne ferais pas tout au monde
pour revenir auprès de Clélia? S’il y a du désordre, profitons-en pour
me glisser dans le palais du gouverneur; peut-être je pourrai parler à
Clélia, peut-être autorisé par le désordre j’oserai lui baiser la main.
Le général Conti, fort défiant de sa nature, et non moins vaniteux, fait
garder son palais par cinq sentinelles, une à chaque angle du bâtiment,
et une cinquième à la porte d’entrée, mais par bonheur la nuit est fort
noire.» A pas de loup, Fabrice alla vérifier ce que faisaient le geôlier
Grillo et son chien: le geôlier était profondément endormi dans une peau
de bœuf suspendue au plancher par quatre cordes, et entourée d’un filet
grossier; le chien Fox ouvrit les yeux, se leva, et s’avança doucement
vers Fabrice pour le caresser.
Notre prisonnier remonta légèrement les six marches qui conduisaient
à sa cabane de bois; le bruit devenait tellement fort au pied de la
tour Farnèse, et précisément devant la porte, qu’il pensa que Grillo
pourrait bien se réveiller. Fabrice, chargé de toutes ses armes, prêt
à agir, se croyait réservé cette nuit-là aux grandes aventures, quand
tout à coup il entendit commencer la plus belle symphonie du monde:
c’était une sérénade que l’on donnait au général ou à sa fille. Il
tomba dans un accès de rire fou: «Et moi qui songeais déjà à donner
des coups de dague! comme si une sérénade n’était pas une chose
infiniment plus ordinaire qu’un enlèvement nécessitant la présence de
quatre-vingts personnes dans une prison ou qu’une révolte!» La musique
était excellente et parut délicieuse à Fabrice, dont l’âme n’avait eu
aucune distraction depuis tant de semaines; elle lui fit verser de bien
douces larmes; dans son ravissement, il adressait les discours les plus
irrésistibles à la belle Clélia. Mais le lendemain, à midi, il la trouva
d’une mélancolie tellement sombre, elle était si pâle, elle dirigeait
sur lui des regards où il lisait quelquefois tant de colère, qu’il ne
se sentit pas assez autorisé pour lui adresser une question sur la
sérénade; il craignit d’être impoli.
Clélia avait grandement raison d’être triste, c’était une sérénade que
lui donnait le marquis Crescenzi; une démarche aussi publique était en
quelque sorte l’annonce officielle du mariage. Jusqu’au jour même de
la sérénade, et jusqu’à neuf heures du soir, Clélia avait fait la plus
belle résistance, mais elle avait eu la faiblesse de céder à la menace
d’être envoyée immédiatement au couvent, qui lui avait été faite par son
père.
«Quoi! je ne le verrais plus!» s’était-elle dit en pleurant. C’est en
vain que sa raison avait ajouté: «Je ne le verrais plus, cet être qui
fera mon malheur de toutes les façons, je ne verrais plus cet amant de
la duchesse, je ne verrais plus cet homme léger qui a eu dix maîtresses
connues à Naples, et les a toutes trahies; je ne verrais plus ce jeune
ambitieux qui, s’il survit à la sentence qui pèse sur lui, va s’engager
dans les ordres sacrés! Ce serait un crime pour moi de le regarder
encore lorsqu’il sera hors de cette citadelle, et son inconstance
naturelle m’en épargnera la tentation; car, que suis-je pour lui? un
prétexte pour passer moins ennuyeusement quelques heures de chacune de
ses journées de prison.» Au milieu de toutes ces injures, Clélia vint
à se souvenir du sourire avec lequel il regardait les gendarmes qui
l’entouraient lorsqu’il sortait du bureau d’écrou pour monter à la tour
Farnèse. Les larmes inondèrent ses yeux: «Cher ami, que ne ferais-je pas
pour toi! Tu me perdras, je le sais, tel est mon destin; je me perds
moi-même d’une manière atroce en assistant ce soir à cette affreuse
sérénade mais demain, à midi, je reverrai tes yeux!»
Ce fut précisément le lendemain de ce jour où Clélia avait fait de si
grands sacrifices au jeune prisonnier qu’elle aimait d’une passion si
vive; ce fut le lendemain de ce jour où, voyant tous ses défauts, elle
lui avait sacrifié sa vie, que Fabrice fut désespéré de sa froideur.
Si même en n’employant que le langage si imparfait des signes il eût
fait la moindre violence à l’âme de Clélia, probablement elle n’eût pu
retenir ses larmes, et Fabrice eût obtenu l’aveu de tout ce qu’elle
sentait pour lui, mais il manquait d’audace, il avait une trop mortelle
crainte d’offenser Clélia, elle pouvait le punir d’une peine trop
sévère. En d’autres termes, Fabrice n’avait aucune expérience du genre
d’émotion que donne une femme que l’on aime; c’était une sensation qu’il
n’avait jamais éprouvée, même dans sa plus faible nuance. Il lui fallut
huit jours, après celui de la sérénade, pour se remettre avec Clélia sur
le pied accoutumé de bonne amitié. La pauvre fille s’armait de sévérité,
mourant de crainte de se trahir, et il semblait à Fabrice que chaque
jour il était moins bien avec elle.
Un jour, et il y avait alors près de trois mois que Fabrice était en
prison sans avoir eu aucune communication quelconque avec le dehors, et
pourtant sans se trouver malheureux; Grillo était resté fort tard le
matin dans sa chambre; Fabrice ne savait comment le renvoyer, il était
au désespoir; enfin midi et demi avait déjà sonné lorsqu’il put ouvrir
les deux petites trappes d’un pied de haut qu’il avait pratiquées à
l’abat-jour fatal.
Clélia était debout à la fenêtre de la volière, les yeux fixés sur celle
de Fabrice; ses traits contractés exprimaient le plus violent désespoir.
A peine vit-elle Fabrice, qu’elle lui fit signe que tout était perdu:
elle se précipita à son piano et, feignant de chanter un récitatif de
l’opéra alors à la mode, elle lui dit, en phrases interrompues par le
désespoir et par la crainte d’être comprise par les sentinelles qui se
promenaient sous la fenêtre:
–Grand Dieu! vous êtes encore en vie? Que ma reconnaissance est grande
envers le Ciel! Barbone, ce geôlier dont vous punîtes l’insolence
le jour de votre entrée ici, avait disparu, il n’était plus dans la
citadelle; avant-hier soir il est rentré, et depuis hier j’ai lieu de
croire qu’il cherche à vous empoisonner. Il vient rôder dans la cuisine
particulière du palais qui fournit vos repas. Je ne sais rien de sûr,
mais ma femme de chambre croit que cette figure atroce ne vient dans
les cuisines du palais que dans le dessein de vous ôter la vie. Je
mourais d’inquiétude ne vous voyant point paraître, je vous croyais
mort. Abstenez-vous de tout aliment jusqu’à nouvel avis, je vais faire
l’impossible pour vous faire parvenir quelque peu de chocolat. Dans
tous les cas, ce soir à neuf heures, si la bonté du Ciel veut que vous
ayez un fil, ou que vous puissiez former un ruban avec votre linge,
laissez-le descendre de votre fenêtre sur les orangers, j’y attacherai
une corde que vous retirerez à vous, et à l’aide de cette corde je vous
ferai passer du pain et du chocolat.»
Fabrice avait conservé comme un trésor le morceau de charbon qu’il
avait trouvé dans le poêle de sa chambre: il se hâta de profiter de
l’émotion de Clélia, et d’écrire sur sa main une suite de lettres dont
l’apparition successive formait ces mots:
–Je vous aime, et la vie ne m’est précieuse que parce que je vous vois;
surtout envoyez-moi du papier et un crayon.
Ainsi que Fabrice l’avait espéré, l’extrême terreur qu’il lisait dans
les traits de Clélia empêcha la jeune fille de rompre l’entretien après
ce mot si hardi, je vous aime; elle se contenta de témoigner beaucoup
d’humeur. Fabrice eut l’esprit d’ajouter:
–Par le grand vent qu’il fait aujourd’hui, je n’entends que fort
imparfaitement les avis que vous daignez me donner en chantant, le son
du piano couvre la voix. Qu’est-ce que c’est, par exemple, que ce poison
dont vous me parlez?
A ce mot, la terreur de la jeune fille reparut tout entière; elle se
mit à la hâte à tracer de grandes lettres à l’encre sur les pages d’un
livre qu’elle déchira, et Fabrice fut transporté de joie en voyant enfin
établi, après trois mois de soins, ce moyen de correspondance qu’il
avait si vainement sollicité. Il n’eut garde d’abandonner la petite
ruse qui lui avait si bien réussi, il aspirait à écrire des lettres, et
feignait à chaque instant de ne pas bien saisir les mots dont Clélia
exposait successivement à ses yeux toutes les lettres.
Elle fut obligée de quitter la volière pour courir auprès de son père;
elle craignait par-dessus tout qu’il ne vînt l’y chercher; son génie
soupçonneux n’eût point été content du grand voisinage de la fenêtre
de cette volière et de l’abat-jour qui masquait celle du prisonnier.
Clélia elle-même avait eu l’idée quelques moments auparavant, lorsque la
non-apparition de Fabrice la plongeait dans une si mortelle inquiétude,
que l’on pourrait jeter une petite pierre enveloppée d’un morceau de
papier vers la partie supérieure de cet abat-jour; si le hasard voulait
qu’en cet instant le geôlier chargé de la garde de Fabrice ne se trouvât
pas dans sa chambre, c’était un moyen de correspondance certain.
Notre prisonnier se hâta de construire une sorte de ruban avec du linge;
et le soir, un peu après neuf heures, il entendit fort bien de petits
coups frappés sur les caisses des orangers qui se trouvaient sous sa
fenêtre; il laissa glisser son ruban qui lui ramena une petite corde
fort longue, à l’aide de laquelle il retira d’abord une provision de
chocolat, et ensuite, à son inexprimable satisfaction, un rouleau de
papier et un crayon. Ce fut en vain qu’il tendit la corde ensuite, il ne
reçut plus rien; apparemment que les sentinelles s’étaient rapprochées
des orangers. Mais il était ivre de joie. Il se hâta d’écrire une lettre
infinie à Clélia: à peine fut-elle terminée qu’il l’attacha à sa corde
et la descendit. Pendant plus de trois heures il attendit vainement
qu’on vînt la prendre, et plusieurs fois la retira pour y faire des
changements. «Si Clélia ne voit pas ma lettre ce soir, se disait-il,
tandis qu’elle est encore émue par ses idées de poison, peut-être demain
matin rejettera-t-elle bien loin l’idée de recevoir une lettre.»
Le fait est que Clélia n’avait pu se dispenser de descendre à la ville
avec son père: Fabrice en eut presque l’idée en entendant, vers minuit
et demi, rentrer la voiture du général; il connaissait le pas des
chevaux. Quelle ne fut pas sa joie lorsque, quelques minutes après
avoir entendu le général traverser l’esplanade et les sentinelles lui
présenter les armes, il sentit s’agiter la corde qu’il n’avait cessé de
tenir autour du bras! On attachait un grand poids à cette corde, deux
petites secousses lui donnèrent le signal de la retirer. Il eut assez de
peine à faire passer au poids qu’il ramenait une corniche extrêmement
saillante qui se trouvait sous sa fenêtre.
Cet objet qu’il avait eu tant de peine à faire remonter, c’était une
carafe remplie d’eau et enveloppée dans un châle. Ce fut avec délices
que ce pauvre jeune homme, qui vivait depuis si longtemps dans une
solitude si complète, couvrit ce châle de ses baisers. Mais il faut
renoncer à peindre son émotion lorsque enfin, après tant de jours
d’espérance vaine, il découvrit un petit morceau de papier qui était
attaché au châle par une épingle.
Ne buvez que de cette eau, vivez avec du chocolat; demain je ferai tout
au monde pour vous faire parvenir du pain, je le marquerai de tous les
côtés avec de petites croix tracées à l’encre. C’est affreux à dire,
mais il faut que vous le sachiez, peut-être Barbone est-il chargé de
vous empoisonner. Comment n’avez vous pas senti que le sujet que vous
traitez dans votre lettre au crayon est fait pour me déplaire? Aussi je
ne vous écrirais pas sans le danger extrême qui vous menace. Je viens de
voir la duchesse, elle se porte bien ainsi que le comte, mais elle est
fort maigrie; ne m’écrivez plus sur ce sujet: voudriez-vous me fâcher?
Ce fut un grand effort de vertu chez Clélia que d’écrire
l’avant-dernière ligne de ce billet. Tout le monde prétendait, dans la
société de la cour, que Mme Sanseverina prenait beaucoup d’amitié pour
le comte Baldi, ce si bel homme, l’ancien ami de la marquise Raversi. Ce
qu’il y avait de sûr, c’est qu’il s’était brouillé de la façon la plus
scandaleuse avec cette marquise qui, pendant six ans, lui avait servi de
mère et l’avait établi dans le monde.
Clélia avait été obligée de recommencer ce petit mot écrit à la hâte,
parce que dans la première rédaction il perçait quelque chose des
nouvelles amours que la malignité publique supposait à la duchesse.
–Quelle bassesse à moi! s’était-elle écriée: dire du mal à Fabrice de
la femme qu’il aime!…
Le lendemain matin, longtemps avant le jour, Grillo entra dans la
chambre de Fabrice, y déposa un assez lourd paquet, et disparut sans mot
dire. Ce paquet contenait un pain assez gros, garni de tous les côtés
de petites croix tracées à la plume: Fabrice les couvrit de baisers: il
était amoureux. A côté du pain se trouvait un rouleau recouvert d’un
grand nombre de doubles de papier; il renfermait six mille francs en
sequins; enfin, Fabrice trouva un beau bréviaire tout neuf: une main
qu’il commençait à connaître avait tracé ces mots à la marge:
Le poison! Prendre garde à l’eau, au vin, à tout; vivre de chocolat,
tâcher de faire manger par le chien le dîner auquel on ne touchera pas;
il ne faut pas paraître méfiant, l’ennemi chercherait un autre moyen.
Pas d’étourderie, au nom de Dieu! pas de légèreté!
Fabrice se hâta d’enlever ces caractères chéris qui pouvaient
compromettre Clélia, et de déchirer un grand nombre de feuillets du
bréviaire, à l’aide desquels il fit plusieurs alphabets; chaque lettre
était proprement tracée avec du charbon écrasé délayé dans du vin. Ces
alphabets se trouvèrent secs lorsqu’à onze heures trois quarts Clélia
parut à deux pas en arrière de la fenêtre de la volière. «La grande
affaire maintenant, se dit Fabrice, c’est qu’elle consente à en faire
usage.» Mais, par bonheur, il se trouva qu’elle avait beaucoup de
choses à dire au jeune prisonnier sur la tentative d’empoisonnement:
un chien des filles de service était mort pour avoir mangé un plat qui
lui était destiné. Clélia, bien loin de faire des objections contre
l’usage des alphabets, en avait préparé un magnifique avec de l’encre.
La conversation suivie par ce moyen, assez incommode dans les premiers
moments, ne dura pas moins d’une heure et demie, c’est-à-dire tout le
temps que Clélia put rester à la volière. Deux ou trois fois, Fabrice se
permettant des choses défendues, elle ne répondit pas, et alla pendant
un instant donner à ses oiseaux les soins nécessaires.
Fabrice avait obtenu que, le soir, en lui envoyant de l’eau, elle lui
ferait parvenir un des alphabets tracés par elle avec de l’encre, et
qui se voyait beaucoup mieux. Il ne manqua pas d’écrire une fort longue
lettre dans laquelle il eut soin de ne point placer de choses tendres,
du moins d’une façon qui pût offenser. Ce moyen lui réussit; sa lettre
fut acceptée.
Le lendemain, dans la conversation par les alphabets, Clélia ne lui fit
pas de reproches; elle lui apprit que le danger du poison diminuait; le
Barbone avait été attaqué et presque assommé par les gens qui faisaient
la cour aux filles de cuisine du palais du gouverneur, probablement
il n’oserait plus reparaître dans les cuisines. Clélia lui avoua que,
pour lui, elle avait osé voler du contre-poison à son père; elle le lui
envoyait: l’essentiel était de repousser à l’instant tout aliment auquel
on trouverait une saveur extraordinaire.
Clélia avait fait beaucoup de questions à don Cesare, sans pouvoir
découvrir d’où provenaient les six cents sequins reçus par Fabrice; dans
tous les cas, c’était un signe excellent; la sévérité diminuait.
Cet épisode du poison avança infiniment les affaires de notre
prisonnier; toutefois jamais il ne put obtenir le moindre aveu qui
ressemblât à de l’amour, mais il avait le bonheur de vivre de la manière
la plus intime avec Clélia. Tous les matins, et souvent les soirs, il y
avait une longue conversation avec les alphabets; chaque soir, à neuf
heures, Clélia acceptait une longue lettre, et quelquefois y répondait
par quelques mots; elle lui envoyait le journal et quelques livres;
enfin, Grillo avait été amadoué au point d’apporter à Fabrice du pain et
du vin, qui lui étaient remis journellement par la femme de chambre de
Clélia. Le geôlier Grillo en avait conclu que le gouverneur n’était pas
d’accord avec les gens qui avaient chargé Barbone d’empoisonner le jeune
Monsignore, et il en était fort aise, ainsi que tous ses camarades, car
un proverbe s’était établi dans la prison: il suffit de regarder en face
monsignore del Dongo pour qu’il vous donne de l’argent.
Fabrice était devenu fort pâle; le manque absolu d’exercice nuisait à
sa santé; à cela près, jamais il n’avait été aussi heureux. Le ton de
la conversation était intime, et quelquefois fort gai, entre Clélia et
lui. Les seuls moments de la vie de Clélia qui ne fussent pas assiégés
de prévisions funestes et de remords étaient ceux qu’elle passait à
s’entretenir avec lui. Un jour elle eut l’imprudence de lui dire:
–J’admire votre délicatesse; comme je suis la fille du gouverneur, vous
ne me parlez jamais du désir de recouvrer la liberté!
–C’est que je me garde bien d’avoir un désir aussi absurde, lui
répondit Fabrice; une fois de retour à Parme, comment vous reverrais-je?
et la vie me serait désormais insupportable si je ne pouvais vous dire
tout ce que je pense… non, pas précisément tout ce que je pense, vous
y mettez bon ordre; mais enfin, malgré votre méchanceté, vivre sans vous
voir tous les jours serait pour moi un bien autre supplice que cette
prison! de la vie je ne fus aussi heureux!… N’est-il pas plaisant de
voir que le bonheur m’attendait en prison?
–Il y a bien des choses à dire sur cet article, répondit Clélia d’un
air qui devint tout à coup excessivement sérieux et presque sinistre.
–Comment! s’écria Fabrice fort alarmé, serais-je exposé à perdre cette
place si petite que j’ai pu gagner dans votre cœur, et qui fait ma seule
joie en ce monde?
–Oui, lui dit-elle, j’ai tout lieu de croire que vous manquez de
probité envers moi, quoique passant d’ailleurs dans le monde pour fort
galant homme; mais je ne veux pas traiter ce sujet aujourd’hui.
Cette ouverture singulière jeta beaucoup d’embarras dans leur
conversation, et souvent l’un et l’autre eurent les larmes aux yeux.
Le fiscal général Rassi aspirait toujours à changer de nom; il était
bien las de celui qu’il s’était fait, et voulait devenir baron Riva. Le
comte Mosca, de son côté, travaillait, avec toute l’habileté dont il
était capable, à fortifier chez ce juge vendu la passion de la baronnie,
comme il cherchait à redoubler chez le prince la folle espérance de se
faire roi constitutionnel de la Lombardie. C’étaient les seuls moyens
qu’il eût pu inventer de retarder la mort de Fabrice.
Le prince disait à Rassi:
–Quinze jours de désespoir et quinze jours d’espérance, c’est par ce
régime patiemment suivi que nous parviendrons à vaincre le caractère de
cette femme altière; c’est par ces alternatives de douceur et de dureté
que l’on arrive à dompter les chevaux les plus féroces. Appliquez le
caustique ferme.
En effet, tous les quinze jours on voyait renaître dans Parme un nouveau
bruit annonçant la mort prochaine de Fabrice. Ces propos plongeaient la
malheureuse duchesse dans le dernier désespoir. Fidèle à la résolution
de ne pas entraîner le comte dans sa ruine, elle ne le voyait que deux
fois par mois; mais elle était punie de sa cruauté envers ce pauvre
homme par les alternatives continuelles de sombre désespoir où elle
passait sa vie. En vain le comte Mosca, surmontant la jalousie cruelle
que lui inspiraient les assiduités du comte Baldi, ce si bel homme,
écrivait à la duchesse quand il ne pouvait la voir, et lui donnait
connaissance de tous les renseignements qu’il devait au zèle du futur
baron Riva, la duchesse aurait eu besoin, pour pouvoir résister aux
bruits atroces qui couraient sans cesse sur Fabrice de passer sa vie
avec un homme d’esprit et de cœur tel que Mosca; la nullité du Baldi, la
laissant à ses pensées, lui donnait une façon d’exister affreuse, et le
comte ne pouvait parvenir à lui communiquer ses raisons d’espérer.
Au moyen de divers prétextes assez ingénieux, ce ministre était parvenu
à faire consentir le prince à ce que l’on déposât dans un château
ami, au centre même de la Lombardie, dans les environs de Sarono, les
archives de toutes les intrigues fort compliquées au moyen desquelles
Ranuce-Ernest IV nourrissait l’espérance archifolle de se faire roi
constitutionnel de ce beau pays.
Plus de vingt de ces pièces fort compromettantes étaient de la main du
prince ou signées par lui, et dans le cas où la vie de Fabrice serait
sérieusement menacée, le comte avait le projet d’annoncer à Son Altesse
qu’il allait livrer ces pièces à une grande puissance qui d’un mot
pouvait l’anéantir.
Le comte Mosca se croyait sûr du futur baron Riva, il ne craignait que
le poison; la tentative de Barbone l’avait profondément alarmé, et à
un tel point qu’il s’était déterminé à hasarder une démarche folle en
apparence. Un matin il passa à la porte de la citadelle, et fit appeler
le général Fabio Conti qui descendit jusque sur le bastion au-dessus de
la porte; là, se promenant amicalement avec lui, il n’hésita pas à lui
dire, après une petite préface aigre-douce et convenable:
–Si Fabrice périt d’une façon suspecte, cette mort pourra m’être
attribuée, je passerai pour un jaloux, ce serait pour moi un ridicule
abominable et que je suis résolu de ne pas accepter. Donc, et pour
m’en laver, s’il périt de maladie, je vous tuerai de ma main; comptez
là-dessus.
Le général Fabio Conti fit une réponse magnifique et parla de sa
bravoure, mais le regard du comte resta présent à sa pensée.
Peu de jours après, et comme s’il se fût concerté avec le comte, le
fiscal Rassi se permit une imprudence bien singulière chez un tel
homme. Le mépris public attaché à son nom qui servait de proverbe à la
canaille, le rendait malade depuis qu’il avait l’espoir fondé de pouvoir
y échapper. Il adressa au général Fabio Conti une copie officielle de la
sentence qui condamnait Fabrice à douze années de citadelle. D’après la
loi, c’est ce qui aurait dû être fait dès le lendemain même de l’entrée
de Fabrice en prison; mais ce qui était inouï à Parme, dans ce pays de
mesures secrètes, c’est que la justice se permît une telle démarche
sans l’ordre exprès du souverain. En effet, comment nourrir l’espoir de
redoubler tous les quinze jours l’effroi de la duchesse, et de dompter
ce caractère altier, selon le mot du prince, une fois qu’une copie
officielle de la sentence était sortie de la chancellerie de justice?
La veille du jour où le général Fabio Conti reçut le pli officiel du
fiscal Rassi, il apprit que le commis Barbone avait été roué de coups en
rentrant un peu tard à la citadelle; il en conclut qu’il n’était plus
question en certain lieu de se défaire de Fabrice; et, par un trait de
prudence qui sauva Rassi des suites immédiates de sa folie, il ne parla
point au prince, à la première audience qu’il en obtint, de la copie
officielle de la sentence du prisonnier à lui transmise. Le comte avait
découvert, heureusement pour la tranquillité de la pauvre duchesse, que
la tentative gauche de Barbone n’avait été qu’une velléité de vengeance
particulière, et il avait fait donner à ce commis l’avis dont on a parlé.
Fabrice fut bien agréablement surpris quand, après cent trente-cinq
jours de prison dans une cage assez étroite, le bon aumônier don Cesare
vint le chercher un jeudi pour le faire promener sur le donjon de la
tour Farnèse: Fabrice n’y eut pas été dix minutes que, surpris par le
grand air, il se trouva mal.
Don Cesare prit prétexte de cet accident pour lui accorder une promenade
d’une demi-heure tous les jours. Ce fut une sottise; ces promenades
fréquentes eurent bientôt rendu à notre héros des forces dont il abusa.
Il y eut plusieurs sérénades; le ponctuel gouverneur ne les souffrait
que parce qu’elles engageaient avec le marquis Crescenzi sa fille
Clélia, dont le caractère lui faisait peur: il sentait vaguement qu’il
n’y avait nul point de contact entre elle et lui, et craignait toujours
de sa part quelque coup de tête. Elle pouvait s’enfuir au couvent, et
il restait désarmé. Du reste, le général craignait que toute cette
musique, dont les sons pouvaient pénétrer jusque dans les cachots les
plus profonds, réservés aux plus noirs libéraux, ne contînt des signaux.
Les musiciens aussi lui donnaient de la jalousie par eux-mêmes; aussi,
à peine la sérénade terminée, on les enfermait à clef dans les grandes
salles basses du palais du gouverneur, qui de jour servaient de bureaux
pour l’état-major, et on ne leur ouvrait la porte que le lendemain
matin au grand jour. C’était le gouverneur lui-même qui, placé sur le
pont de l’esclave, les faisait fouiller en sa présence et leur rendait
la liberté, non sans leur répéter plusieurs fois qu’il ferait pendre
à l’instant celui d’entre eux qui aurait l’audace de se charger de la
moindre commission pour quelque prisonnier. Et l’on savait que dans sa
peur de déplaire il était homme à tenir parole, de façon que le marquis
Crescenzi était obligé de payer triple ses musiciens fort choqués de
cette nuit à passer en prison.
Tout ce que la duchesse put obtenir et à grand-peine de la pusillanimité
de l’un de ces hommes, ce fut qu’il se chargerait d’une lettre pour
la remettre au gouverneur. La lettre était adressée à Fabrice; on y
déplorait la fatalité qui faisait que depuis plus de cinq mois qu’il
était en prison, ses amis du dehors n’avaient pu établir avec lui la
moindre correspondance.
En entrant à la citadelle, le musicien gagné se jeta aux genoux du
général Fabio Conti, et lui avoua qu’un prêtre, à lui inconnu, avait
tellement insisté pour le charger d’une lettre adressée au sieur del
Dongo, qu’il n’avait osé refuser; mais, fidèle à son devoir, il se
hâtait de la remettre entre les mains de Son Excellence.
L’Excellence fut très flattée: elle connaissait les ressources dont la
duchesse disposait, et avait grand-peur d’être mystifié. Dans sa joie,
le général alla présenter cette lettre au prince, qui fut ravi.
–Ainsi, la fermeté de mon administration est parvenue à me venger!
Cette femme hautaine souffre depuis cinq mois! Mais l’un de ces jours
nous allons faire préparer un échafaud, et sa folle imagination ne
manquera pas de croire qu’il est destiné au petit del Dongo.
CHAPITRE XX
Une nuit, vers une heure du matin, Fabrice, couché sur sa fenêtre,
avait passé la tête par le guichet pratiqué dans l’abat-jour, et
contemplait les étoiles et l’immense horizon dont on jouit du haut de
la tour Farnèse. Ses yeux, errant dans la campagne du côté du bas Pô et
de Ferrare, remarquèrent par hasard une lumière excessivement petite,
mais assez vive, qui semblait partir du haut d’une tour. «Cette lumière
ne doit pas être aperçue de la plaine, se dit Fabrice, l’épaisseur de
la tour l’empêche d’être vue d’en bas; ce sera quelque signal pour un
point éloigné.» Tout à coup il remarqua que cette lueur paraissait
et disparaissait à des intervalles fort rapprochés. C’est quelque
jeune fille qui parle à son amant du village voisin. Il compta neuf
apparitions successives: «Ceci est un I», dit-il. En effet, l’I est
la neuvième lettre de l’alphabet. Il y eut ensuite, après un repos,
quatorze apparitions: «Ceci est un N»; puis, encore après un repos, une
seule apparition: «C’est un A; le mot est <i>Ina</i>.»
Quelle ne fut pas sa joie et son étonnement, quand les apparitions
successives, toujours séparées par de petits repos, vinrent compléter
les mots suivants:
Ina pensa a te.
Evidemment: Gina pense à toi!
Il répondit à l’instant par des apparitions successives de sa lampe au
vasistas par lui pratiqué:
Fabrice t’aime!
La correspondance continua jusqu’au jour. Cette nuit était la cent
soixante-treizième de sa captivité, et on lui apprit que depuis quatre
mois on faisait ces signaux toutes les nuits. Mais tout le monde pouvait
les voir et les comprendre; on commença dès cette première nuit à
établir des abréviations: trois apparitions se suivant très rapidement
indiquaient la duchesse; quatre, le prince; deux, le comte Mosca; deux
apparitions rapides suivies de deux lentes voulaient dire évasion. On
convint de suivre à l’avenir l’ancien alphabet alla monaca, qui, afin
de n’être pas deviné par des indiscrets, change le numéro ordinaire des
lettres, et leur en donne d’arbitraires; A, par exemple, porte le numéro
10; le B, le numéro 3; c’est-à-dire que trois éclipses successives de
la lampe veulent dire B, dix éclipses successives, l’A, etc.; un moment
d’obscurité fait la séparation des mots. On prit rendez-vous pour le
lendemain à une heure après minuit, et le lendemain la duchesse vint
à cette tour qui était à un quart de lieue de la ville. Ses yeux se
remplirent de larmes en voyant les signaux faits par ce Fabrice qu’elle
avait cru mort si souvent. Elle lui dit elle-même par des apparitions de
lampe: Je t’aime, bon courage, santé, bon espoir! Exerce tes forces dans
ta chambre, tu auras besoin de la force de tes bras. «Je ne l’ai pas vu,
se disait la duchesse, depuis le concert de la Fausta, lorsqu’il parut à
la porte de mon salon habillé en chasseur. Qui m’eût dit alors le sort
qui nous attendait!»
La duchesse fit faire des signaux qui annonçaient à Fabrice que bientôt
il serait délivré, grâce à la bonté du prince (ces signaux pouvaient
être compris); puis elle revint à lui dire des tendresses; elle ne
pouvait s’arracher d’auprès de lui! Les seules représentations de
Ludovic, qui, parce qu’il avait été utile à Fabrice, était devenu son
factotum, purent l’engager, lorsque le jour allait déjà paraître, à
discontinuer des signaux qui pouvaient attirer les regards de quelque
méchant. Cette annonce plusieurs fois répétée d’une délivrance prochaine
jeta Fabrice dans une profonde tristesse: Clélia, la remarquant le
lendemain, commit l’imprudence de lui en demander la cause.
–Je me vois sur le point de donner un grave sujet de mécontentement à
la duchesse.
–Et que peut-elle exiger de vous que vous lui refusiez? s’écria Clélia
transportée de la curiosité la plus vive.
–Elle veut que je sorte d’ici, lui répondit-il, et c’est à quoi je ne
consentirai jamais.
Clélia ne put répondre, elle le regarda et fondit en larmes. S’il eût
pu lui adresser la parole de près, peut-être alors eût-il obtenu l’aveu
de sentiments dont l’incertitude le plongeait souvent dans un profond
découragement; il sentait vivement que la vie, sans l’amour de Clélia,
ne pouvait être pour lui qu’une suite de chagrins amers ou d’ennuis
insupportables. Il lui semblait que ce n’était plus la peine de vivre
pour retrouver ces mêmes bonheurs qui lui semblaient intéressants avant
d’avoir connu l’amour, et quoique le suicide ne soit pas encore à la
mode en Italie, il y avait songé comme à une ressource, si le destin le
séparait de Clélia.
Le lendemain il reçut d’elle une fort longue lettre.
Il faut, mon ami, que vous sachiez la vérité: bien souvent, depuis
que vous êtes ici, l’on a cru à Parme que votre dernier jour était
arrivé. Il est vrai que vous n’êtes condamné qu’à douze années de
forteresse; mais il est, par malheur, impossible de douter qu’une haine
toute-puissante ne s’attache à vous poursuivre, et vingt fois j’ai
tremblé que le poison ne vînt mettre fin à vos jours: saisissez donc
tous les moyens possibles de sortir d’ici. Vous voyez que pour vous je
manque aux devoirs les plus saints; jugez de l’imminence du danger par
les choses que je me hasarde à vous dire et qui sont si déplacées dans
ma bouche. S’il le faut absolument, s’il n’est aucun autre moyen de
salut, fuyez. Chaque instant que vous passez dans cette forteresse peut
mettre votre vie dans le plus grand péril; songez qu’il est un parti à
la cour que la perspective d’un crime n’arrêta jamais dans ses desseins.
Et ne voyez-vous pas tous les projets de ce parti sans cesse déjoués par
l’habileté supérieure du comte Mosca? Or, on a trouvé un moyen certain
de l’exiler de Parme, c’est le désespoir de la duchesse; et n’est-on pas
trop certain d’amener ce désespoir par la mort d’un jeune prisonnier?
Ce mot seul, qui est sans réponse, doit vous faire juger de votre
situation. Vous dites que vous avez de l’amitié pour moi: songez d’abord
que des obstacles insurmontables s’opposent à ce que ce sentiment prenne
jamais une certaine fixité entre nous. Nous nous serons rencontrés dans
notre jeunesse, nous nous serons tendu une main secourable dans une
période malheureuse; le destin m’aura placée en ce lieu de sévérité pour
adoucir vos peines, mais je me ferais des reproches éternels si des
illusions, que rien n’autorise et n’autorisera jamais, vous portaient
à ne pas saisir toutes les occasions possibles de soustraire votre
vie à un si affreux péril. J’ai perdu la paix de l’âme par la cruelle
imprudence que j’ai commise en échangeant avec vous quelques signes de
bonne amitié. Si nos jeux d’enfant, avec des alphabets, vous conduisent
à des illusions si peu fondées et qui peuvent vous être si fatales, ce
serait en vain que pour me justifier je me rappellerais la tentative de
Barbone. Je vous aurais jeté moi-même dans un péril bien plus affreux,
bien plus certain, en croyant vous soustraire à un danger du moment; et
mes imprudences sont à jamais impardonnables si elles ont fait naître
des sentiments qui puissent vous porter à résister aux conseils de la
duchesse. Voyez ce que vous m’obligez à vous répéter; sauvez-vous, je
vous l’ordonne…
Cette lettre était fort longue; certains passages, tels que le je
vous l’ordonne, que nous venons de transcrire, donnèrent des moments
d’espoir délicieux à l’amour de Fabrice. Il lui semblait que le
fond des sentiments était assez tendre, si les expressions étaient
remarquablement prudentes. Dans d’autres instants, il payait la peine
de sa complète ignorance en ce genre de guerre; il ne voyait que de la
simple amitié, ou même de l’humanité fort ordinaire, dans cette lettre
de Clélia.
Au reste, tout ce qu’elle lui apprenait ne lui fit pas changer un
instant de dessein: en supposant que les périls qu’elle lui peignait
fussent bien réels, était-ce trop que d’acheter, par quelques dangers
du moment, le bonheur de la voir tous les jours? Quelle vie mènerait-il
quand il serait de nouveau réfugié à Bologne ou à Florence? car, en se
sauvant de la citadelle, il ne pouvait pas même espérer la permission
de vivre à Parme. Et même, quand le prince changerait au point de le
mettre en liberté (ce qui était si peu probable, puisque lui, Fabrice,
était devenu, pour une faction puissante, un moyen de renverser le
comte Mosca), quelle vie mènerait-il à Parme, séparé de Clélia par
toute la haine qui divisait les deux partis? Une ou deux fois par
mois, peut-être, le hasard les placerait dans les mêmes salons; mais,
même alors, quelle sorte de conversation pourrait-il avoir avec elle?
Comment retrouver cette intimité parfaite dont chaque jour maintenant il
jouissait pendant plusieurs heures? que serait la conversation de salon,
comparée à celle qu’ils faisaient avec des alphabets? «Et, quand je
devrais acheter cette vie de délices et cette chance unique de bonheur
par quelques petits dangers, où serait le mal? Et ne serait-ce pas
encore un bonheur que de trouver ainsi une faible occasion de lui donner
une preuve de mon amour?»
Fabrice ne vit dans la lettre de Clélia que l’occasion de lui demander
une entrevue: c’était l’unique et constant objet de tous ses désirs; il
ne lui avait parlé qu’une fois, et encore un instant, au moment de son
entrée en prison, et il y avait alors de cela plus de deux cents jours.
Il se présentait un moyen facile de rencontrer Clélia: l’excellent
abbé don Cesare accordait à Fabrice une demi-heure de promenade sur la
terrasse de la tour Farnèse tous les jeudis, pendant le jour; mais les
autres jours de la semaine, cette promenade, qui pouvait être remarquée
par tous les habitants de Parme et des environs et compromettre
gravement le gouverneur, n’avait lieu qu’à la tombée de la nuit. Pour
monter sur la terrasse de la tour Farnèse il n’y avait d’autre escalier
que celui du petit clocher dépendant de la chapelle si lugubrement
décorée en marbre noir et blanc, et dont le lecteur se souvient
peut-être. Grillo conduisait Fabrice à cette chapelle, il lui ouvrait le
petit escalier du clocher: son devoir eût été de l’y suivre, mais, comme
les soirées commençaient à être fraîches, le geôlier le laissait monter
seul, l’enfermait à clef dans ce clocher qui communiquait à la terrasse,
et retournait se chauffer dans sa chambre. Eh bien! un soir, Clélia ne
pourrait-elle pas se trouver, escortée par sa femme de chambre, dans la
chapelle de marbre noir?
Toute la longue lettre par laquelle Fabrice répondait à celle de Clélia
était calculée pour obtenir cette entrevue. Du reste, il lui faisait
confidence avec une sincérité parfaite, et comme s’il se fût agi d’une
autre personne, de toutes les raisons qui le décidaient à ne pas quitter
la citadelle.
«Je m’exposerais chaque jour à la perspective de mille morts pour avoir
le bonheur de vous parler à l’aide de nos alphabets, qui maintenant ne
nous arrêtent pas un instant, et vous voulez que je fasse la duperie
de m’exiler à Parme, ou peut-être à Bologne, ou même à Florence! Vous
voulez que je marche pour m’éloigner de vous! Sachez qu’un tel effort
m’est impossible; c’est en vain que je vous donnerais ma parole, je ne
pourrais la tenir.»
Le résultat de cette demande de rendez-vous fut une absence de Clélia,
qui ne dura pas moins de cinq jours; pendant cinq jours elle ne vint à
la volière que dans les instants où elle savait que Fabrice ne pouvait
pas faire usage de la petite ouverture pratiquée à l’abat-jour. Fabrice
fut au désespoir; il conclut de cette absence que, malgré certains
regards qui lui avaient fait concevoir de folles espérances, jamais
il n’avait inspiré à Clélia d’autres sentiments que ceux d’une simple
amitié. «En ce cas, se disait-il, que m’importe la vie? que le prince
me la fasse perdre, il sera le bienvenu; raison de plus pour ne pas
quitter la forteresse.» Et c’était avec un profond sentiment de dégoût
que, toutes les nuits, il répondait aux signaux de la petite lampe. La
duchesse le crut tout à fait fou quand elle lut, sur le bulletin des
signaux que Ludovic lui apportait tous les matins, ces mots étranges: je
ne veux pas me sauver; je veux mourir ici!
Pendant ces cinq journées, si cruelles pour Fabrice, Clélia était plus
malheureuse que lui; elle avait eu cette idée, si poignante pour une
âme généreuse: «Mon devoir est de m’enfuir dans un couvent, loin de la
citadelle; quand Fabrice saura que je ne suis plus ici, et je le lui
ferai dire par Grillo et par tous les geôliers, alors il se déterminera
à une tentative d’évasion.» Mais aller au couvent, c’était renoncer
à jamais revoir Fabrice; et renoncer à le voir quand il donnait une
preuve si évidente que les sentiments qui avaient pu autrefois le lier
à la duchesse n’existaient plus maintenant! Quelle preuve d’amour plus
touchante un jeune homme pouvait-il donner? Après sept longs mois de
prison, qui avaient gravement altéré sa santé, il refusait de reprendre
sa liberté. Un être léger, tel que les discours des courtisans avaient
dépeint Fabrice aux yeux de Clélia, eût sacrifié vingt maîtresses pour
sortir un jour plus tôt de la citadelle; et que n’eût-il pas fait pour
sortir d’une prison où chaque jour le poison pouvait mettre fin à sa vie!
Clélia manqua de courage, elle commit la faute insigne de ne pas
chercher un refuge dans un couvent, ce qui en même temps lui eût donné
un moyen tout naturel de rompre avec le marquis Crescenzi. Une fois
cette faute commise, comment résister à ce jeune homme si aimable,
si naturel, si tendre, qui exposait sa vie à des périls affreux pour
obtenir le simple bonheur de l’apercevoir d’une fenêtre à l’autre?
Après cinq jours de combats affreux, entremêlés de moments de mépris
pour elle-même, Clélia se détermina à répondre à la lettre par laquelle
Fabrice sollicitait le bonheur de lui parler dans la chapelle de marbre
noir. A la vérité elle refusait, et en termes assez durs; mais de ce
moment toute tranquillité fut perdue pour elle, à chaque instant son
imagination lui peignait Fabrice succombant aux atteintes du poison;
elle venait six ou huit fois par jour à la volière, elle éprouvait le
besoin passionné de s’assurer par ses yeux que Fabrice vivait.
«S’il est encore à la forteresse, se disait-elle, s’il est exposé à
toutes les horreurs que la faction Raversi trame peut-être contre lui
dans le but de chasser le comte Mosca, c’est uniquement parce que j’ai
eu la lâcheté de ne pas m’enfuir au couvent! Quel prétexte pour rester
ici une fois qu’il eût été certain que je m’en étais éloignée à jamais?»
Cette fille si timide à la fois et si hautaine en vint à courir la
chance d’un refus de la part du geôlier Grillo; bien plus, elle s’exposa
à tous les commentaires que cet homme pourrait se permettre sur la
singularité de sa conduite. Elle descendit à ce degré d’humiliation de
le faire appeler, et de lui dire d’une voix tremblante et qui trahissait
tout son secret, que sous peu de jours Fabrice allait obtenir sa
liberté, que la duchesse Sanseverina se livrait dans cet espoir aux
démarches les plus actives, que souvent il était nécessaire d’avoir à
l’instant même la réponse du prisonnier à de certaines propositions
qui étaient faites, et qu’elle l’engageait, lui Grillo, à permettre à
Fabrice de pratiquer une ouverture dans l’abat-jour qui masquait sa
fenêtre, afin qu’elle pût lui communiquer par signes les avis qu’elle
recevait plusieurs fois la journée de Mme Sanseverina.
Grillo sourit et lui donna l’assurance de son respect et de son
obéissance. Clélia lui sut un gré infini de ce qu’il n’ajoutait aucune
parole; il était évident qu’il savait fort bien tout ce qui se passait
depuis plusieurs mois.
A peine ce geôlier fut-il hors de chez elle que Clélia fit le signal
dont elle était convenue pour appeler Fabrice dans les grandes
occasions; elle lui avoua tout ce qu’elle venait de faire.
–Vous voulez périr par le poison, ajouta-t-elle: j’espère avoir le
courage un de ces jours de quitter mon père, et de m’enfuir dans quelque
couvent lointain; voilà l’obligation que je vous aurai; alors j’espère
que vous ne résisterez plus aux plans qui peuvent vous être proposés
pour vous tirer d’ici; tant que vous y êtes, j’ai des moments affreux
et déraisonnables; de la vie je n’ai contribué au malheur de personne,
et il me semble que je suis cause que vous mourrez. Une pareille idée
que j’aurais au sujet d’un parfait inconnu me mettrait au désespoir,
jugez de ce que j’éprouve quand je viens à me figurer qu’un ami, dont la
déraison me donne de graves sujets de plaintes, mais qu’enfin je vois
tous les jours depuis si longtemps, est en proie dans ce moment même
aux douleurs de la mort. Quelquefois je sens le besoin de savoir de
vous-même que vous vivez.
«C’est pour me soustraire à cette affreuse douleur que je viens de
m’abaisser jusqu’à demander une grâce à un subalterne qui pouvait me la
refuser, et qui peut encore me trahir. Au reste, je serais peut-être
heureuse qu’il vînt me dénoncer à mon père, à l’instant je partirais
pour le couvent, je ne serais plus la complice bien involontaire de vos
cruelles folies. Mais, croyez-moi, ceci ne peut durer longtemps, vous
obéirez aux ordres de la duchesse. Etes-vous satisfait, ami cruel? c’est
moi qui vous sollicite de trahir mon père! Appelez Grillo, et faites-lui
un cadeau.
Fabrice était tellement amoureux, la plus simple expression de la
volonté de Clélia le plongeait dans une telle crainte, que même cette
étrange communication ne fut point pour lui la certitude d’être aimé. Il
appela Grillo auquel il paya généreusement les complaisances passées, et
quant à l’avenir, il lui dit que pour chaque jour qu’il lui permettrait
de faire usage de l’ouverture pratiquée dans l’abat-jour, il recevrait
un sequin. Grillo fut enchanté de ces conditions.
–Je vais vous parler le cœur sur la main, monseigneur: voulez-vous
vous soumettre à manger votre dîner froid tous les jours? il est un
moyen bien simple d’éviter le poison. Mais je vous demande la plus
profonde discrétion, un geôlier doit tout voir et ne rien deviner, etc.
Au lieu d’un chien j’en aurai plusieurs, et vous-même vous leur ferez
goûter de tous les plats dont vous aurez le projet de manger; quant au
vin, je vous donnerai du mien, et vous ne toucherez qu’aux bouteilles
dont j’aurai bu. Mais si Votre Excellence veut me perdre à jamais, il
suffit qu’elle fasse confidence de ces détails même à Mlle Clélia; les
femmes sont toujours femmes; si demain elle se brouille avec vous,
après-demain, pour se venger, elle raconte toute cette invention à son
père, dont la plus douce joie serait d’avoir de quoi faire pendre un
geôlier. Après Barbone, c’est peut-être l’être le plus méchant de la
forteresse, et c’est là ce qui fait le vrai danger de votre position; il
sait manier le poison, soyez-en sûr, et il ne me pardonnerait pas cette
idée d’avoir trois ou quatre petits chiens.
Il y eut une nouvelle sérénade. Maintenant Grillo répondait à toutes les
questions de Fabrice; il s’était bien promis toutefois d’être prudent,
et de ne point trahir Mlle Clélia, qui, selon lui, tout en étant sur le
point d’épouser le marquis Crescenzi, l’homme le plus riche des Etats de
Parme, n’en faisait pas moins l’amour, autant que les murs de la prison
le permettaient, avec l’aimable monsignore del Dongo. Il répondait
aux dernières questions de celui-ci sur la sérénade, lorsqu’il eut
l’étourderie d’ajouter:
–On pense qu’il l’épousera bientôt.
On peut juger de l’effet de ce simple mot sur Fabrice. La nuit il ne
répondit aux signaux de la lampe que pour annoncer qu’il était malade.
Le lendemain matin, dès les dix heures, Clélia ayant paru à la volière,
il lui demanda, avec un ton de politesse cérémonieuse bien nouveau entre
eux, pourquoi elle ne lui avait pas dit tout simplement qu’elle aimait
le marquis Crescenzi, et qu’elle était sur le point de l’épouser.
–C’est que rien de tout cela n’est vrai, répondit Clélia avec
impatience.
Il est véritable aussi que le reste de sa réponse fut moins net: Fabrice
le lui fit remarquer et profita de l’occasion pour renouveler la demande
d’une entrevue. Clélia, qui voyait sa bonne foi mise en doute, l’accorda
presque aussitôt, tout en lui faisant observer qu’elle se déshonorait
à jamais aux yeux de Grillo. Le soir, quand la nuit fut faite, elle
parut, accompagnée de sa femme de chambre, dans la chapelle de marbre
noir; elle s’arrêta au milieu, à côté de la lampe de veille; la femme
de chambre et Grillo retournèrent à trente pas auprès de la porte.
Clélia, toute tremblante, avait préparé un beau discours: son but était
de ne point faire d’aveu compromettant, mais la logique de la passion
est pressante; le profond intérêt qu’elle met à savoir la vérité ne lui
permet point de garder de vains ménagements, en même temps que l’extrême
dévouement qu’elle sent pour ce qu’elle aime lui ôte la crainte
d’offenser. Fabrice fut d’abord ébloui de la beauté de Clélia, depuis
près de huit mois il n’avait vu d’aussi près que des geôliers. Mais
le nom du marquis Crescenzi lui rendit toute sa fureur, elle augmenta
quand il vit clairement que Clélia ne répondait qu’avec des ménagements
prudents; Clélia elle-même comprit qu’elle augmentait les soupçons au
lieu de les dissiper. Cette sensation fut trop cruelle pour elle.
–Serez-vous bien heureux, lui dit-elle avec une sorte de colère et
les larmes aux yeux, de m’avoir fait passer par-dessus tout ce que
je me dois à moi-même? Jusqu’au 3 août de l’année passée, je n’avais
éprouvé que de l’éloignement pour les hommes qui avaient cherché à me
plaire. J’avais un mépris sans bornes et probablement exagéré pour
le caractère des courtisans, tout ce qui était heureux à cette cour
me déplaisait. Je trouvai au contraire des qualités singulières à un
prisonnier qui le 3 août fut amené dans cette citadelle. J’éprouvai,
d’abord sans m’en rendre compte, tous les tourments de la jalousie. Les
grâces d’une femme charmante, et de moi bien connue, étaient des coups
de poignard pour mon cœur, parce que je croyais, et je crois encore un
peu, que ce prisonnier lui était attaché. Bientôt les persécutions du
marquis Crescenzi, qui avait demandé ma main, redoublèrent; il est fort
riche et nous n’avons aucune fortune; je les repoussais avec une grande
liberté d’esprit, lorsque mon père prononça le mot fatal de <i>couvent</i>;
je compris que si je quittais la citadelle je ne pourrais plus veiller
sur la vie du prisonnier dont le sort m’intéressait. Le chef-d’œuvre
de mes précautions avait été que jusqu’à ce moment il ne se doutât en
aucune façon des affreux dangers qui menaçaient sa vie. Je m’étais bien
promis de ne jamais trahir ni mon père ni mon secret; mais cette femme
d’une activité admirable, d’un esprit supérieur, d’une volonté terrible,
qui protège ce prisonnier, lui offrit, à ce que je suppose, des moyens
d’évasion, il les repoussa et voulut me persuader qu’il se refusait à
quitter la citadelle pour ne pas s’éloigner de moi. Alors je fis une
grande faute, je combattis pendant cinq jours, j’aurais dû à l’instant
me réfugier au couvent et quitter la forteresse: cette démarche
m’offrait un moyen bien simple de rompre avec le marquis Crescenzi. Je
n’eus point le courage de quitter la forteresse et je suis une fille
perdue; je me suis attachée à un homme léger: je sais quelle a été sa
conduite à Naples; et quelle raison aurais-je de croire qu’il aura
changé de caractère? Enfermé dans une prison sévère, il a fait la cour
à la seule femme qu’il pût voir, elle a été une distraction pour son
ennui. Comme il ne pouvait lui parler qu’avec de certaines difficultés,
cet amusement a pris la fausse apparence d’une passion. Ce prisonnier
s’étant fait un nom dans le monde par son courage, il s’imagine prouver
que son amour est mieux qu’un simple goût passager, en s’exposant à
d’assez grands périls pour continuer à voir la personne qu’il croit
aimer. Mais dès qu’il sera dans une grande ville, entouré de nouveau des
séductions de la société, il sera de nouveau ce qu’il a toujours été, un
homme du monde adonné aux dissipations, à la galanterie, et sa pauvre
compagne de prison finira ses jours dans un couvent, oubliée de cet être
léger, et avec le mortel regret de lui avoir fait un aveu.
Ce discours historique, dont nous ne donnons que les principaux traits,
fut, comme on le pense bien, vingt fois interrompu par Fabrice. Il était
éperdument amoureux, aussi il était parfaitement convaincu qu’il n’avait
jamais aimé avant d’avoir vu Clélia, et que la destinée de sa vie était
de ne vivre que pour elle.
Le lecteur se figure sans doute les belles choses qu’il disait, lorsque
la femme de chambre avertit sa maîtresse que onze heures et demie
venaient de sonner, et que le général pouvait rentrer à tout moment; la
séparation fut cruelle.
–Je vous vois peut-être pour la dernière fois, dit Clélia au
prisonnier: une mesure qui est dans l’intérêt évident de la cabale
Raversi peut vous fournir une cruelle façon de prouver que vous n’êtes
pas inconstant.
Clélia quitta Fabrice étouffée par ses sanglots, et mourant de honte de
ne pouvoir les dérober entièrement à sa femme de chambre ni surtout au
geôlier Grillo. Une seconde conversation n’était possible que lorsque
le général annoncerait devoir passer la soirée dans le monde; et comme
depuis la prison de Fabrice, et l’intérêt qu’elle inspirait à la
curiosité du courtisan, il avait trouvé prudent de se donner un accès de
goutte presque continuel, ses courses à la ville, soumises aux exigences
d’une politique savante, ne se décidaient qu’au moment de monter en
voiture.
Depuis cette soirée dans la chapelle de marbre, la vie de Fabrice fut
une suite de transports de joie. De grands obstacles, il est vrai,
semblaient encore s’opposer à son bonheur; mais enfin il avait cette
joie suprême et peu espérée d’être aimé par l’être divin qui occupait
toutes ses pensées.
La troisième journée après cette entrevue, les signaux de la lampe
finirent de fort bonne heure, à peu près sur le minuit; à l’instant où
ils se terminaient, Fabrice eut presque la tête cassée par une grosse
balle de plomb qui, lancée dans la partie supérieure de l’abat-jour de
sa fenêtre, vint briser ses vitres de papier et tomba dans sa chambre.
Cette fort grosse balle n’était point aussi pesante à beaucoup près que
l’annonçait son volume; Fabrice réussit facilement à l’ouvrir et trouva
une lettre de la duchesse. Par l’entremise de l’archevêque qu’elle
flattait avec soin, elle avait gagné un soldat de la garnison de la
citadelle. Cet homme, frondeur adroit, trompait les soldats placés
en sentinelle aux angles et à la porte du palais du gouverneur ou
s’arrangeait avec eux.
Il faut te sauver avec des cordes: je frémis en te donnant cet avis
étrange, j’hésite depuis plus de deux mois entiers à te dire cette
parole; mais l’avenir officiel se rembrunit chaque jour, et l’on peut
s’attendre à ce qu’il y a de pis. A propos, recommence à l’instant les
signaux avec ta lampe, pour nous prouver que tu as reçu cette lettre
dangereuse; marque P, B et G à la monaca, c’est-à-dire quatre, douze et
deux; je ne respirerai pas jusqu’à ce que j’aie vu ce signal; je suis à
la tour, on répondra par N et O, sept et cinq. La réponse reçue, ne fais
plus aucun signal, et occupe-toi uniquement à comprendre ma lettre.
La Chartreuse De Parme
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Project Gutenberg Volunteer.
LA CHARTREUSE DE PARME
par Stendhal
LIVRE PREMIER
Gia mi fur dolci inviti a empir le carte
I luoghi ameni.
Ariost, sat. IV.
CHAPITRE PREMIER
Milan en 1796
Le 15 mai 1796, le général Bonaparte fit son entrée dans Milan à la
tête de cette jeune armée qui venait de passer le pont de Lodi, et
d’apprendre au monde qu’après tant de siècles César et Alexandre avaient
un successeur. Les miracles de bravoure et de génie dont l’Italie fut
témoin en quelques mois réveillèrent un peuple endormi; huit jours
encore avant l’arrivée des Français, les Milanais ne voyaient en eux
qu’un ramassis de brigands, habitués à fuir toujours devant les troupes
de Sa Majesté Impériale et Royale: c’était du moins ce que leur répétait
trois fois la semaine un petit journal grand comme la main, imprimé sur
du papier sale.
Au Moyen Age, les Lombards républicains avaient fait preuve d’une
bravoure égale à celle des Français, et ils méritèrent de voir leur
ville entièrement rasée par les empereurs d’Allemagne. Depuis qu’ils
étaient devenus de fidèles sujets, leur grande affaire était d’imprimer
des sonnets sur de petits mouchoirs de taffetas rose quand arrivait le
mariage d’une jeune fille appartenant à quelque famille noble ou riche.
Deux ou trois ans après cette grande époque de sa vie, cette jeune fille
prenait un cavalier servant: quelquefois le nom du sigisbée choisi par
la famille du mari occupait une place honorable dans le contrat de
mariage. Il y avait loin de ces mœurs efféminées aux émotions profondes
que donna l’arrivée imprévue de l’armée française. Bientôt surgirent
des mœurs nouvelles et passionnées. Un peuple tout entier s’aperçut,
le 15 mai 1796, que tout ce qu’il avait respecté jusque-là était
souverainement ridicule et quelquefois odieux. Le départ du dernier
régiment de l’Autriche marqua la chute des idées anciennes: exposer sa
vie devint à la mode; on vit que pour être heureux après des siècles
de sensations affadissantes, il fallait aimer la patrie d’un amour
réel et chercher les actions héroïques. On était plongé dans une nuit
profonde par la continuation du despotisme jaloux de Charles Quint et de
Philippe II; on renversa leurs statues, et tout à coup l’on se trouva
inondé de lumière. Depuis une cinquantaine d’années, et à mesure que
l’Encyclopédie et Voltaire éclataient en France, les moines criaient au
bon peuple de Milan, qu’apprendre à lire ou quelque chose au monde était
une peine fort inutile, et qu’en payant bien exactement la dîme à son
curé, et lui racontant fidèlement tous ses petits péchés, on était à
peu près sûr d’avoir une belle place au paradis. Pour achever d’énerver
ce peuple autrefois si terrible et si raisonneur, l’Autriche lui avait
vendu à bon marché le privilège de ne point fournir de recrues à son
armée.
En 1796, l’armée milanaise se composait de vingt-quatre faquins habillés
de rouge, lesquels gardaient la ville de concert avec quatre magnifiques
régiments de grenadiers hongrois. La liberté des mœurs était extrême,
mais la passion fort rare; d’ailleurs, outre le désagrément de devoir
tout raconter au curé, sous peine de ruine même en ce monde, le bon
peuple de Milan était encore soumis à certaines petites entraves
monarchiques qui ne laissaient pas que d’être vexantes. Par exemple
l’archiduc, qui résidait à Milan et gouvernait au nom de l’Empereur,
son cousin, avait eu l’idée lucrative de faire le commerce des blés. En
conséquence, défense aux paysans de vendre leurs grains jusqu’à ce que
Son Altesse eût rempli ses magasins.
En mai 1796, trois jours après l’entrée des Français, un jeune peintre
en miniature, un peu fou, nommé Gros, célèbre depuis, et qui était venu
avec l’armée, entendant raconter au grand café des Servi (à la mode
alors) les exploits de l’archiduc, qui de plus était énorme, prit la
liste des glaces imprimée en placard sur une feuille de vilain papier
jaune. Sur le revers de la feuille il dessina le gros archiduc; un
soldat français lui donnait un coup de baïonnette dans le ventre, et,
au lieu de sang, il en sortait une quantité de blé incroyable. La chose
nommée plaisanterie ou caricature n’était pas connue en ce pays de
despotisme cauteleux. Le dessin laissé par Gros sur la table du café
des Servi parut un miracle descendu du ciel; il fut gravé dans la nuit,
et le lendemain on en vendit vingt mille exemplaires.
Le même jour, on affichait l’avis d’une contribution de guerre de six
millions, frappée pour les besoins de l’armée française, laquelle,
venant de gagner six batailles et de conquérir vingt provinces, manquait
seulement de souliers, de pantalons, d’habits et de chapeaux.
La masse de bonheur et de plaisir qui fit irruption en Lombardie avec
ces Français si pauvres fut telle que les prêtres seuls et quelques
nobles s’aperçurent de la lourdeur de cette contribution de six
millions, qui, bientôt, fut suivie de beaucoup d’autres. Ces soldats
français riaient et chantaient toute la journée; ils avaient moins
de vingt-cinq ans, et leur général en chef, qui en avait vingt-sept,
passait pour l’homme le plus âgé de son armée. Cette gaieté, cette
jeunesse, cette insouciance, répondaient d’une façon plaisante aux
prédications furibondes des moines qui, depuis six mois, annonçaient du
haut de la chaire sacrée que les Français étaient des monstres, obligés,
sous peine de mort, à tout brûler et à couper la tête à tout le monde. A
cet effet, chaque régiment marchait avec la guillotine en tête.
Dans les campagnes l’on voyait sur la porte des chaumières le soldat
français occupé à bercer le petit enfant de la maîtresse du logis, et
presque chaque soir quelque tambour, jouant du violon, improvisait un
bal. Les contredanses se trouvant beaucoup trop savantes et compliquées
pour que les soldats, qui d’ailleurs ne les savaient guère, pussent les
apprendre aux femmes du pays, c’étaient celles-ci qui montraient aux
jeunes Français la Monférine, la Sauteuse et autres danses italiennes.
Les officiers avaient été logés, autant que possible, chez les gens
riches; ils avaient bon besoin de se refaire. Par exemple, un lieutenant
nommé Robert eut un billet de logement pour le palais de la marquise
del Dongo. Cet officier, jeune réquisitionnaire assez leste, possédait
pour tout bien, en entrant dans ce palais, un écu de six francs qu’il
venait de recevoir à Plaisance. Après le passage du pont de Lodi, il
prit à un bel officier autrichien tué par un boulet un magnifique
pantalon de nankin tout neuf, et jamais vêtement ne vint plus à propos.
Ses épaulettes d’officier étaient en laine, et le drap de son habit
était cousu à la doublure des manches pour que les morceaux tinssent
ensemble; mais il y avait une circonstance plus triste: les semelles
de ses souliers étaient en morceaux de chapeau également pris sur le
champ de bataille, au-delà du pont de Lodi. Ces semelles improvisées
tenaient au-dessus des souliers par des ficelles fort visibles, de façon
que lorsque le majordome de la maison se présenta dans la chambre du
lieutenant Robert pour l’inviter à dîner avec Mme la marquise, celui-ci
fut plongé dans un mortel embarras. Son voltigeur et lui passèrent les
deux heures qui les séparaient de ce fatal dîner à tâcher de recoudre
un peu l’habit et à teindre en noir avec de l’encre les malheureuses
ficelles des souliers. Enfin le moment terrible arriva. «De la vie je
ne fus plus mal à mon aise, me disait le lieutenant Robert; ces dames
pensaient que j’allais leur faire peur, et moi j’étais plus tremblant
qu’elles. Je regardais mes souliers et ne savais comment marcher avec
grâce. La marquise del Dongo, ajoutait-il, était alors dans tout l’éclat
de sa beauté: vous l’avez connue avec ses yeux si beaux et d’une douceur
angélique et ses jolis cheveux d’un blond foncé qui dessinaient si
bien l’ovale de cette figure charmante. J’avais dans ma chambre une
Hérodiade de Léonard de Vinci qui semblait son portrait. Dieu voulut
que je fusse tellement saisi de cette beauté surnaturelle que j’en
oubliai mon costume. Depuis deux ans je ne voyais que des choses laides
et misérables dans les montagnes du pays de Gênes: j’osai lui adresser
quelques mots sur mon ravissement.
«Mais j’avais trop de sens pour m’arrêter longtemps dans le genre
complimenteur. Tout en tournant mes phrases, je voyais, dans une salle
à manger toute de marbre, douze laquais et des valets de chambre vêtus
avec ce qui me semblait alors le comble de la magnificence. Figurez-vous
que ces coquins-là avaient non seulement de bons souliers, mais encore
des boucles d’argent. Je voyais du coin de l’œil tous ces regards
stupides fixés sur mon habit, et peut-être aussi sur mes souliers, ce
qui me perçait le cœur. J’aurais pu d’un mot faire peur à tous ces gens;
mais comment les mettre à leur place sans courir le risque d’effaroucher
les dames? car la marquise pour se donner un peu de courage, comme elle
me l’a dit cent fois depuis, avait envoyé prendre au couvent où elle
était pensionnaire en ce temps-là, Gina del Dongo, sœur de son mari,
qui fut depuis cette charmante comtesse Pietranera: personne dans la
prospérité ne la surpassa par la gaieté et l’esprit aimable, comme
personne ne la surpassa par le courage et la sérénité d’âme dans la
fortune contraire.
«Gina, qui pouvait avoir alors treize ans, mais qui en paraissait
dix-huit, vive et franche, comme vous savez, avait tant de peur
d’éclater de rire en présence de mon costume, qu’elle n’osait
pas manger; la marquise, au contraire, m’accablait de politesses
contraintes; elle voyait fort bien dans mes yeux des mouvements
d’impatience. En un mot, je faisais une sotte figure, je mâchais le
mépris, chose qu’on dit impossible à un Français. Enfin une idée
descendue du ciel vint m’illuminer: je me mis à raconter à ces dames
ma misère, et ce que nous avions souffert depuis deux ans dans les
montagnes du pays de Gênes où nous retenaient de vieux généraux
imbéciles. Là, disais-je, on nous donnait des assignats qui n’avaient
pas cours dans le pays, et trois onces de pain par jour. Je n’avais pas
parlé deux minutes, que la bonne marquise avait les larmes aux yeux, et
la Gina était devenue sérieuse.
«--Quoi, monsieur le lieutenant, me disait celle-ci, trois onces de pain!
«--Oui, mademoiselle; mais en revanche la distribution manquait trois
fois la semaine, et comme les paysans chez lesquels nous logions étaient
encore plus misérables que nous, nous leur donnions un peu de notre pain.
«En sortant de table, j’offris mon bras à la marquise jusqu’à la porte
du salon, puis, revenant rapidement sur mes pas, je donnai au domestique
qui m’avait servi à table cet unique écu de six francs sur l’emploi
duquel j’avais fait tant de châteaux en Espagne.
«Huit jours après, continuait Robert, quand il fut bien avéré que les
Français ne guillotinaient personne, le marquis del Dongo revint de son
château de Grianta, sur le lac de Côme, où bravement il s’était réfugié
à l’approche de l’armée, abandonnant aux hasards de la guerre sa jeune
femme si belle et sa sœur. La haine que ce marquis avait pour nous était
égale à sa peur, c’est-à-dire incommensurable: sa grosse figure pâle
et dévote était amusante à voir quand il me faisait des politesses. Le
lendemain de son retour à Milan, je reçus trois aunes de drap et deux
cents francs sur la contribution des six millions: je me remplumai, et
devins le chevalier de ces dames, car les bals commencèrent.
L’histoire du lieutenant Robert fut à peu près celle de tous les
Français; au lieu de se moquer de la misère de ces braves soldats, on en
eut pitié, et on les aima.
Cette époque de bonheur imprévu et d’ivresse ne dura que deux petites
années; la folie avait été si excessive et si générale, qu’il me serait
impossible d’en donner une idée, si ce n’est par cette réflexion
historique et profonde: ce peuple s’ennuyait depuis cent ans.
La volupté naturelle aux pays méridionaux avait régné jadis à la cour
des Visconti et des Sforce, ces fameux ducs de Milan. Mais depuis l’an
1635, que les Espagnols s’étaient emparés du Milanais, et emparés en
maîtres taciturnes, soupçonneux, orgueilleux, et craignant toujours la
révolte, la gaieté s’était enfuie. Les peuples, prenant les mœurs de
leurs maîtres, songeaient plutôt à se venger de la moindre insulte par
un coup de poignard qu’à jouir du moment présent.
La joie folle, la gaieté, la volupté, l’oubli de tous les sentiments
tristes, ou seulement raisonnables, furent poussés à un tel point,
depuis le 15 mai 1796, que les Français entrèrent à Milan, jusqu’en
avril 1799, qu’ils en furent chassés à la suite de la bataille de
Cassano, que l’on a pu citer de vieux marchands millionnaires, de vieux
usuriers, de vieux notaires qui, pendant cet intervalle, avaient oublié
d’être moroses et de gagner de l’argent.
Tout au plus eût-il été possible de compter quelques familles
appartenant à la haute noblesse, qui s’étaient retirées dans leurs
palais à la campagne, comme pour bouder contre l’allégresse générale
et l’épanouissement de tous les cœurs. Il est véritable aussi que ces
familles nobles et riches avaient été distinguées d’une manière fâcheuse
dans la répartition des contributions de guerre demandées pour l’armée
française.
Le marquis del Dongo, contrarié de voir tant de gaieté, avait été un des
premiers à regagner son magnifique château de Grianta, au-delà de Côme,
où les dames menèrent le lieutenant Robert. Ce château, situé dans une
position peut-être unique au monde, sur un plateau de cent cinquante
pieds au-dessus de ce lac sublime dont il domine une grande partie,
avait été une place forte. La famille del Dongo le fit construire au
quinzième siècle, comme le témoignaient de toutes parts les marbres
chargés de ses armes; on y voyait encore des ponts-levis et des fossés
profonds, à la vérité privés d’eau; mais avec ces murs de quatre-vingts
pieds de haut et de six pieds d’épaisseur, ce château était à l’abri
d’un coup de main; et c’est pour cela qu’il était cher au soupçonneux
marquis. Entouré de vingt-cinq ou trente domestiques qu’il supposait
dévoués, apparemment parce qu’il ne leur parlait jamais que l’injure à
la bouche, il était moins tourmenté par la peur qu’à Milan.
Cette peur n’était pas tout à fait gratuite: il correspondait fort
activement avec un espion placé par l’Autriche sur la frontière suisse
à trois lieues de Grianta, pour faire évader les prisonniers faits sur
le champ de bataille, ce qui aurait pu être pris au sérieux par les
généraux français.
Le marquis avait laissé sa jeune femme à Milan: elle y dirigeait
les affaires de la famille, elle était chargée de faire face aux
contributions imposées à la casa del Dongo, comme on dit dans le pays;
elle cherchait à les faire diminuer, ce qui l’obligeait à voir ceux des
nobles qui avaient accepté des fonctions publiques, et même quelques
non nobles fort influents. Il survint un grand événement dans cette
famille. Le marquis avait arrangé le mariage de sa jeune sœur Gina avec
un personnage fort riche et de la plus haute naissance; mais il portait
de la poudre: à ce titre, Gina le recevait avec des éclats de rire, et
bientôt elle fit la folie d’épouser le comte Pietranera. C’était à la
vérité un fort bon gentilhomme, très bien fait de sa personne, mais
ruiné de père en fils, et, pour comble de disgrâce, partisan fougueux
des idées nouvelles. Pietranera était sous-lieutenant dans la légion
italienne, surcroît de désespoir pour le marquis.
Après ces deux années de folie et de bonheur, le Directoire de Paris,
se donnant des airs de souverain bien établi, montra une haine mortelle
pour tout ce qui n’était pas médiocre. Les généraux ineptes qu’il donna
à l’armée d’Italie perdirent une suite de batailles dans ces mêmes
plaines de Vérone, témoins deux ans auparavant des prodiges d’Arcole
et de Lonato. Les Autrichiens se rapprochèrent de Milan; le lieutenant
Robert, devenu chef de bataillon et blessé à la bataille de Cassano,
vint loger pour la dernière fois chez son amie la marquise del Dongo.
Les adieux furent tristes; Robert partit avec le comte Pietranera qui
suivait les Français dans leur retraite sur Novi. La jeune comtesse, à
laquelle son frère refusa de payer sa légitime, suivit l’armée montée
sur une charrette.
Alors commença cette époque de réaction et de retour aux idées
anciennes, que les Milanais appellent «i tredici mesi» (les treize
mois), parce qu’en effet leur bonheur voulut que ce retour à la sottise
ne durât que treize mois, jusqu’à Marengo. Tout ce qui était vieux,
dévot, morose, reparut à la tête des affaires, et reprit la direction
de la société: bientôt les gens restés fidèles aux bonnes doctrines
publièrent dans les villages que Napoléon avait été pendu par les
Mameluks en Egypte, comme il le méritait à tant de titres.
Parmi ces hommes qui étaient allés bouder dans leurs terres et qui
revenaient altérés de vengeance, le marquis del Dongo se distinguait par
sa fureur; son exagération le porta naturellement à la tête du parti.
Ces messieurs, fort honnêtes gens quand ils n’avaient pas peur, mais qui
tremblaient toujours, parvinrent à circonvenir le général autrichien:
assez bon homme, il se laissa persuader que la sévérité était de la
haute politique, et fit arrêter cent cinquante patriotes: c’était bien
alors ce qu’il y avait de mieux en Italie.
Bientôt on les déporta aux bouches de Cattaro, et jetés dans des grottes
souterraines, l’humidité et surtout le manque de pain firent bonne et
prompte justice de tous ces coquins.
Le marquis del Dongo eut une grande place, et, comme il joignait une
avarice sordide à une foule d’autres belles qualités, il se vanta
publiquement de ne pas envoyer un écu à sa sœur, la comtesse Pietranera:
toujours folle d’amour, elle ne voulait pas quitter son mari, et mourait
de faim en France avec lui. La bonne marquise était désespérée; enfin
elle réussit à dérober quelques petits diamants dans son écrin, que son
mari lui reprenait tous les soirs pour l’enfermer sous son lit dans une
caisse de fer: la marquise avait apporté huit cent mille francs de dot
à son mari, et recevait quatre-vingts francs par mois pour ses dépenses
personnelles. Pendant les treize mois que les Français passèrent hors de
Milan, cette femme si timide trouva des prétextes et ne quitta pas le
noir.
Nous avouerons que, suivant l’exemple de beaucoup de graves auteurs,
nous avons commencé l’histoire de notre héros une année avant sa
naissance. Ce personnage essentiel n’est autre, en effet, que Fabrice
Valserra, marchesino del Dongo, comme on dit à Milan 1. Il venait
justement de se donner la peine de naître lorsque les Français furent
chassés, et se trouvait, par le hasard de la naissance, le second fils
de ce marquis del Dongo si grand seigneur, et dont vous connaissez déjà
le gros visage blême, le sourire faux et la haine sans bornes pour les
idées nouvelles. Toute la fortune de la maison était substituée au fils
aîné Ascanio del Dongo, le digne portrait de son père. Il avait huit
ans, et Fabrice deux, lorsque tout à coup ce général Bonaparte, que
tous les gens bien nés croyaient pendu depuis longtemps, descendit du
mont Saint-Bernard. Il entra dans Milan: ce moment est encore unique
dans l’histoire; figurez-vous tout un peuple amoureux fou. Peu de jours
après, Napoléon gagna la bataille de Marengo. Le reste est inutile à
dire. L’ivresse des Milanais fut au comble; mais, cette fois, elle
était mélangée d’idées de vengeance: on avait appris la haine à ce bon
peuple. Bientôt l’on vit arriver ce qui restait des patriotes déportés
aux bouches de Cattaro; leur retour fut célébré par une fête nationale.
Leurs figures pâles, leurs grands yeux étonnés, leurs membres amaigris,
faisaient un étrange contraste avec la joie qui éclatait de toutes
parts. Leur arrivée fut le signal du départ pour les familles les plus
compromises. Le marquis del Dongo fut des premiers à s’enfuir à son
château de Grianta. Les chefs des grandes familles étaient remplis
de haine et de peur; mais leurs femmes, leurs filles, se rappelaient
les joies du premier séjour des Français, et regrettaient Milan et
les bals si gais, qui aussitôt après Marengo s’organisèrent à la Casa
Tanzi. Peu de jours après la victoire, le général français, chargé de
maintenir la tranquillité dans la Lombardie, s’aperçut que tous les
fermiers des nobles, que toutes les vieilles femmes de la campagne,
bien loin de songer encore à cette étonnante victoire de Marengo qui
avait changé les destinées de l’Italie, et reconquis treize places
fortes en un jour, n’avaient l’âme occupée que d’une prophétie de saint
Giovita, le premier patron de Brescia. Suivant cette parole sacrée,
les prospérités des Français et de Napoléon devaient cesser treize
semaines juste après Marengo. Ce qui excuse un peu le marquis del Dongo
et tous les nobles boudeurs des campagnes, c’est que réellement et sans
comédie ils croyaient à la prophétie. Tous ces gens-là n’avaient pas lu
quatre volumes en leur vie; ils faisaient ouvertement leurs préparatifs
pour rentrer à Milan au bout des treize semaines, mais le temps, en
s’écoulant, marquait de nouveaux succès pour la cause de la France. De
retour à Paris, Napoléon, par de sages décrets, sauvait la révolution
à l’intérieur, comme il l’avait sauvée à Marengo contre les étrangers.
Alors les nobles lombards, réfugiés dans leurs châteaux, découvrirent
que d’abord ils avaient mal compris la prédiction du saint patron de
Brescia: il ne s’agissait pas de treize semaines, mais bien de treize
mois. Les treize mois s’écoulèrent, et la prospérité de la France
semblait s’augmenter tous les jours.
Nous glissons sur dix années de progrès et de bonheur, de 1800 à
1810; Fabrice passa les premières au château de Grianta, donnant et
recevant force coups de poing au milieu des petits paysans du village,
et n’apprenant rien, pas même à lire. Plus tard, on l’envoya au
collège des jésuites à Milan. Le marquis son père exigea qu’on lui
montrât le latin, non point d’après ces vieux auteurs qui parlent
toujours des républiques, mais sur un magnifique volume orné de plus
de cent gravures, chef-d’œuvre des artistes du XVIIe siècle; c’était
la généalogie latine des Valserra, marquis del Dongo, publiée en 1650
par Fabrice del Dongo, archevêque de Parme. La fortune des Valserra
étant surtout militaire, les gravures représentaient force batailles,
et toujours on voyait quelque héros de ce nom donnant de grands coups
d’épée. Ce livre plaisait fort au jeune Fabrice. Sa mère, qui l’adorait,
obtenait de temps en temps la permission de venir le voir à Milan; mais
son mari ne lui offrant jamais d’argent pour ces voyages, c’était sa
belle-sœur, l’aimable comtesse Pietranera, qui lui en prêtait. Après le
retour des Français, la comtesse était devenue l’une des femmes les plus
brillantes de la cour du prince Eugène, vice-roi d’Italie.
Lorsque Fabrice eut fait sa première communion, elle obtint du marquis,
toujours exilé volontaire, la permission de le faire sortir quelquefois
de son collège. Elle le trouva singulier, spirituel, fort sérieux, mais
joli garçon, et ne déparant point trop le salon d’une femme à la mode;
du reste, ignorant à plaisir, et sachant à peine écrire. La comtesse,
qui portait en toutes choses son caractère enthousiaste, promit sa
protection au chef de l’établissement, si son neveu Fabrice faisait
des progrès étonnants, et à la fin de l’année avait beaucoup de prix.
Pour lui donner les moyens de les mériter, elle l’envoyait chercher
tous les samedis soir, et souvent ne le rendait à ses maîtres que le
mercredi ou le jeudi. Les jésuites, quoique tendrement chéris par le
prince vice-roi, étaient repoussés d’Italie par les lois du royaume,
et le supérieur du collège, homme habile, sentit tout le parti qu’il
pourrait tirer de ses relations avec une femme toute-puissante à la
cour. Il n’eut garde de se plaindre des absences de Fabrice, qui, plus
ignorant que jamais, à la fin de l’année obtint cinq premiers prix. A
cette condition, la brillante comtesse Pietranera, suivie de son mari,
général commandant une des divisions de la garde, et de cinq ou six
des plus grands personnages de la cour du vice-roi, vint assister à la
distribution des prix chez les jésuites. Le supérieur fut complimenté
par ses chefs.
La comtesse conduisait son neveu à toutes ces fêtes brillantes qui
marquèrent le règne trop court de l’aimable prince Eugène. Elle
l’avait créé de son autorité officier de hussards, et Fabrice, âgé de
douze ans, portait cet uniforme. Un jour, la comtesse, enchantée de
sa jolie tournure, demanda pour lui au prince une place de page, ce
qui voulait dire que la famille del Dongo se ralliait. Le lendemain,
elle eut besoin de tout son crédit pour obtenir que le vice-roi voulût
bien ne pas se souvenir de cette demande, à laquelle rien ne manquait
que le consentement du père du futur page, et ce consentement eût été
refusé avec éclat. A la suite de cette folie, qui fit frémir le marquis
boudeur, il trouva un prétexte pour rappeler à Grianta le jeune Fabrice.
La comtesse méprisait souverainement son frère; elle le regardait comme
un sot triste, et qui serait méchant si jamais il en avait le pouvoir.
Mais elle était folle de Fabrice, et, après dix ans de silence, elle
écrivit au marquis pour réclamer son neveu: sa lettre fut laissée sans
réponse.
A son retour dans ce palais formidable, bâti par le plus belliqueux de
ses ancêtres, Fabrice ne savait rien au monde que faire l’exercice et
monter à cheval. Souvent le comte Pietranera, aussi fou de cet enfant
que sa femme, le faisait monter à cheval, et le menait avec lui à la
parade.
En arrivant au château de Grianta, Fabrice, les yeux encore bien
rouges des larmes répandues en quittant les beaux salons de sa tante,
ne trouva que les caresses passionnées de sa mère et de ses sœurs. Le
marquis était enfermé dans son cabinet avec son fils aîné, le marchesino
Ascanio. Ils y fabriquaient des lettres chiffrées qui avaient l’honneur
d’être envoyées à Vienne; le père et le fils ne paraissaient qu’aux
heures des repas. Le marquis répétait avec affectation qu’il apprenait à
son successeur naturel à tenir, en partie double, le compte des produits
de chacune de ses terres. Dans le fait, le marquis était trop jaloux de
son pouvoir pour parler de ces choses-là à un fils, héritier nécessaire
de toutes ces terres substituées. Il l’employait à chiffrer des dépêches
de quinze ou vingt pages que deux ou trois fois la semaine il faisait
passer en Suisse, d’où on les acheminait à Vienne. Le marquis prétendait
faire connaître à ses souverains légitimes l’état intérieur du royaume
d’Italie qu’il ne connaissait pas lui-même, et toutefois ses lettres
avaient beaucoup de succès; voici comment. Le marquis faisait compter
sur la grande route, par quelque agent sûr, le nombre des soldats de tel
régiment français ou italien qui changeait de garnison, et, en rendant
compte du fait à la cour de Vienne, il avait soin de diminuer d’un grand
quart le nombre des soldats présents. Ces lettres, d’ailleurs ridicules,
avaient le mérite d’en démentir d’autres plus véridiques, et elles
plaisaient. Aussi, peu de temps avant l’arrivée de Fabrice au château,
le marquis avait-il reçu la plaque d’un ordre renommé: c’était la
cinquième qui ornait son habit de chambellan. A la vérité, il avait le
chagrin de ne pas oser arborer cet habit hors de son cabinet; mais il ne
se permettait jamais de dicter une dépêche sans avoir revêtu le costume
brodé, garni de tous ses ordres. Il eût cru manquer de respect d’en agir
autrement.
La marquise fut émerveillée des grâces de son fils. Mais elle avait
conservé l’habitude d’écrire deux ou trois fois par an au général comte
d’A***; c’était le nom actuel du lieutenant Robert. La marquise avait
horreur de mentir aux gens qu’elle aimait; elle interrogea son fils et
fut épouvantée de son ignorance.
«S’il me semble peu instruit, se disait-elle, à moi qui ne sais rien,
Robert, qui est si savant, trouverait son éducation absolument manquée;
or maintenant il faut du mérite.» Une autre particularité qui l’étonna
presque autant, c’est que Fabrice avait pris au sérieux toutes les
choses religieuses qu’on lui avait enseignées chez les jésuites. Quoique
fort pieuse elle-même, le fanatisme de cet enfant la fit frémir. «Si
le marquis a l’esprit de deviner ce moyen d’influence, il va m’enlever
l’amour de mon fils.» Elle pleura beaucoup, et sa passion pour Fabrice
s’en augmenta.
La vie de ce château, peuplé de trente ou quarante domestiques, était
fort triste; aussi Fabrice passait-il toutes ses journées à la chasse
ou à courir le lac sur une barque. Bientôt il fut étroitement lié avec
les cochers et les hommes des écuries; tous étaient partisans fous des
Français et se moquaient ouvertement des valets de chambre dévots,
attachés à la personne du marquis ou à celle de son fils aîné. Le grand
sujet de plaisanterie contre ces personnages graves, c’est qu’ils
portaient de la poudre à l’instar de leurs maîtres.
CHAPITRE II
...Alors que Vesper vint embrunir nos yeux,
Tout épris d’avenir, je contemple les cieux,
En qui Dieu nous escrit, par notes non obscures,
Les sorts et les destins de toutes créatures.
Car lui, du fond des cieux regardant un humain,
Parfois mû de pitié, lui montre le chemin;
Par les astres du ciel qui sont ses caractères,
Les choses nous prédit et bonnes et contraires;
Mais les hommes, chargés de terre et de trépas,
Méprisent tel écrit, et ne le lisent pas.
Ronsard
Le marquis professait une haine vigoureuse pour les lumières: «Ce
sont les idées, disait-il, qui ont perdu l’Italie.» Il ne savait trop
comment concilier cette sainte horreur de l’instruction, avec le désir
de voir son fils Fabrice perfectionner l’éducation si brillamment
commencée chez les jésuites. Pour courir le moins de risques possible,
il chargea le bon abbé Blanès, curé de Grianta, de faire continuer à
Fabrice ses études en latin. Il eût fallu que le curé lui-même sût
cette langue; or elle était l’objet de ses mépris; ses connaissances en
ce genre se bornaient à réciter, par cœur, les prières de son missel,
dont il pouvait rendre à peu près le sens à ses ouailles. Mais ce curé
n’en était pas moins fort respecté et même redouté dans le canton; il
avait toujours dit que ce n’était point en treize semaines ni même en
treize mois, que l’on verrait s’accomplir la célèbre prophétie de saint
Giovita, le patron de Brescia. Il ajoutait, quand il parlait à des
amis sûrs, que ce nombre treize devait être interprété d’une façon qui
étonnerait bien du monde, s’il était permis de tout dire (1813).
Le fait est que l’abbé Blanès, personnage d’une honnêteté et d’une vertu
primitives, et de plus homme d’esprit, passait toutes les nuits au haut
de son clocher; il était fou d’astrologie. Après avoir usé ses journées
à calculer des conjonctions et des positions d’étoiles, il employait la
meilleure part de ses nuits à les suivre dans le ciel. Par suite de sa
pauvreté, il n’avait d’autre instrument qu’une longue lunette à tuyau
de carton. On peut juger du mépris qu’avait pour l’étude des langues un
homme qui passait sa vie à découvrir l’époque précise de la chute des
empires et des révolutions qui changent la face du monde. «Que sais-je
de plus sur un cheval, disait-il à Fabrice, depuis qu’on m’a appris
qu’en latin il s’appelle equus?»
Les paysans redoutaient l’abbé Blanès comme un grand magicien: pour lui,
à l’aide de la peur qu’inspiraient ses stations dans le clocher, il les
empêchait de voler. Ses confrères les curés des environs, fort jaloux de
son influence, le détestaient; le marquis del Dongo le méprisait tout
simplement parce qu’il raisonnait trop pour un homme de si bas étage.
Fabrice l’adorait: pour lui plaire il passait quelquefois des soirées
entières à faire des additions ou des multiplications énormes. Puis
il montait au clocher: c’était une grande faveur et que l’abbé Blanès
n’avait jamais accordée à personne; mais il aimait cet enfant pour sa
naïveté.
--Si tu ne deviens pas hypocrite, lui disait-il, peut-être tu seras un
homme.
Deux ou trois fois par an, Fabrice, intrépide et passionné dans ses
plaisirs, était sur le point de se noyer dans le lac. Il était le chef
de toutes les grandes expéditions des petits paysans de Grianta et de
la Cadenabia. Ces enfants s’étaient procuré quelques petites clefs, et
quand la nuit était bien noire, ils essayaient d’ouvrir les cadenas
de ces chaînes qui attachent les bateaux à quelque grosse pierre ou
à quelque arbre voisin du rivage. Il faut savoir que sur le lac de
Côme l’industrie des pêcheurs place des lignes dormantes à une grande
distance des bords. L’extrémité supérieure de la corde est attachée
à une planchette doublée de liège, et une branche de coudrier très
flexible, fichée sur cette planchette, soutient une petite sonnette qui
tinte lorsque le poisson, pris à la ligne, donne des secousses à la
corde.
Le grand objet de ces expéditions nocturnes, que Fabrice commandait en
chef, était d’aller visiter les lignes dormantes, avant que les pêcheurs
eussent entendu l’avertissement donné par les petites clochettes.
On choisissait les temps d’orage; et, pour ces parties hasardeuses,
on s’embarquait le matin, une heure avant l’aube. En montant dans
la barque, ces enfants croyaient se précipiter dans les plus grands
dangers, c’était là le beau côté de leur action; et, suivant l’exemple
de leurs pères, ils récitaient dévotement un Ave Maria. Or, il arrivait
souvent qu’au moment du départ, et à l’instant qui suivait l’Ave
Maria, Fabrice était frappé d’un présage. C’était là le fruit qu’il
avait retiré des études astrologiques de son ami l’abbé Blanès, aux
prédictions duquel il ne croyait point. Suivant sa jeune imagination,
ce présage lui annonçait avec certitude le bon ou le mauvais succès;
et comme il avait plus de résolution qu’aucun de ses camarades, peu à
peu toute la troupe prit tellement l’habitude des présages, que si, au
moment de s’embarquer, on apercevait sur la côte un prêtre, ou si l’on
voyait un corbeau s’envoler à main gauche, on se hâtait de remettre le
cadenas à la chaîne du bateau, et chacun allait se recoucher. Ainsi
l’abbé Blanès n’avait pas communiqué sa science assez difficile à
Fabrice; mais à son insu, il lui avait inoculé une confiance illimitée
dans les signes qui peuvent prédire l’avenir.
Le marquis sentait qu’un accident arrivé à sa correspondance chiffrée
pouvait le mettre à la merci de sa sœur; aussi tous les ans, à l’époque
de la Sainte-Angela, fête de la comtesse Pietranera, Fabrice obtenait la
permission d’aller passer huit jours à Milan. Il vivait toute l’année
dans l’espérance ou le regret de ces huit jours. En cette grande
occasion, pour accomplir ce voyage politique, le marquis remettait à
son fils quatre écus, et, suivant l’usage, ne donnait rien à sa femme,
qui le menait. Mais un des cuisiniers, six laquais et un cocher avec
deux chevaux, partaient pour Côme, la veille du voyage, et chaque jour,
à Milan, la marquise trouvait une voiture à ses ordres, et un dîner de
douze couverts.
Le genre de vie boudeur que menait le marquis del Dongo était assurément
fort peu divertissant; mais il avait cet avantage qu’il enrichissait
à jamais les familles qui avaient la bonté de s’y livrer. Le marquis,
qui avait plus de deux cent mille livres de rente, n’en dépensait pas
le quart; il vivait d’espérances. Pendant les treize années de 1800 à
1813, il crut constamment et fermement que Napoléon serait renversé
avant six mois. Qu’on juge de son ravissement quand, au commencement
de 1813, il apprit les désastres de la Bérésina! La prise de Paris et
la chute de Napoléon faillirent lui faire perdre la tête; il se permit
alors les propos les plus outrageants envers sa femme et sa sœur. Enfin,
après quatorze années d’attente, il eut cette joie inexprimable de
voir les troupes autrichiennes rentrer dans Milan. D’après les ordres
venus de Vienne, le général autrichien reçut le marquis del Dongo avec
une considération voisine du respect; on se hâta de lui offrir une
des premières places dans le gouvernement, et il l’accepta comme le
paiement d’une dette. Son fils aîné eut une lieutenance dans l’un des
plus beaux régiments de la monarchie; mais le second ne voulut jamais
accepter une place de cadet qui lui était offerte. Ce triomphe, dont
le marquis jouissait avec une insolence rare, ne dura que quelques
mois, et fut suivi d’un revers humiliant. Jamais il n’avait eu le
talent des affaires, et quatorze années passées à la campagne, entre
ses valets, son notaire et son médecin, jointes à la mauvaise humeur
de la vieillesse qui était survenue, en avaient fait un homme tout
à fait incapable. Or il n’est pas possible, en pays autrichien, de
conserver une place importante sans avoir le genre de talent que réclame
l’administration lente et compliquée, mais fort raisonnable, de cette
vieille monarchie. Les bévues du marquis del Dongo scandalisaient
les employés et même arrêtaient la marche des affaires. Ses propos
ultra-monarchiques irritaient les populations qu’on voulait plonger
dans le sommeil et l’incurie. Un beau jour, il apprit que Sa Majesté
avait daigné accepter gracieusement la démission qu’il donnait de son
emploi dans l’administration, et en même temps lui conférait la place de
second grand majordome major du royaume lombardo-vénitien. Le marquis
fut indigné de l’injustice atroce dont il était victime; il fit imprimer
une lettre à un ami, lui qui exécrait tellement la liberté de la presse.
Enfin il écrivit à l’Empereur que ses ministres le trahissaient, et
n’étaient que des jacobins. Ces choses faites, il revint tristement
à son château de Grianta. Il eut une consolation. Après la chute de
Napoléon, certains personnages puissants à Milan firent assommer dans
les rues le comte Prina, ancien ministre du roi d’Italie, et homme du
premier mérite. Le comte Pietranera exposa sa vie pour sauver celle du
ministre, qui fut tué à coups de parapluie, et dont le supplice dura
cinq heures. Un prêtre, confesseur du marquis del Dongo, eût pu sauver
Prina en lui ouvrant la grille de l’église de San Giovanni, devant
laquelle on traînait le malheureux ministre, qui même un instant fut
abandonné dans le ruisseau, au milieu de la rue; mais il refusa d’ouvrir
sa grille avec dérision, et, six mois après, le marquis eut le bonheur
de lui faire obtenir un bel avancement.
Il exécrait le comte Pietranera, son beau-frère, lequel, n’ayant pas
cinquante louis de rente, osait être assez content, s’avisait de se
montrer fidèle à ce qu’il avait aimé toute sa vie, et avait l’insolence
de prôner cet esprit de justice sans acceptation de personnes, que le
marquis appelait un jacobinisme infâme. Le comte avait refusé de prendre
du service en Autriche, on fit valoir ce refus, et, quelques mois après
la mort de Prina, les mêmes personnages qui avaient payé les assassins
obtinrent que le général Pietranera serait jeté en prison. Sur quoi la
comtesse, sa femme, prit un passeport et demanda des chevaux de poste
pour aller à Vienne dire la vérité à l’Empereur. Les assassins de Prina
eurent peur, et l’un d’eux, cousin de Mme Pietranera, vint lui apporter
à minuit, une heure avant son départ pour Vienne, l’ordre de mettre
en liberté son mari. Le lendemain, le général autrichien fit appeler
le comte Pietranera, le reçut avec toute la distinction possible, et
l’assura que sa pension de retraite ne tarderait pas à être liquidée sur
le pied le plus avantageux. Le brave général Bubna, homme d’esprit et de
cœur, avait l’air tout honteux de l’assassinat de Prina et de la prison
du comte.
Après cette bourrasque, conjurée par le caractère ferme de la comtesse,
les deux époux vécurent, tant bien que mal, avec la pension de retraite,
qui, grâce à la recommandation du général Bubna, ne se fit pas attendre.
Par bonheur, il se trouva que, depuis cinq ou six ans, la comtesse avait
beaucoup d’amitié pour un jeune homme fort riche, lequel était aussi
ami intime du comte, et ne manquait pas de mettre à leur disposition le
plus bel attelage de chevaux anglais qui fût alors à Milan, sa loge au
théâtre de la Scala, et son château à la campagne. Mais le comte avait
la conscience de sa bravoure, son âme était généreuse, il s’emportait
facilement, et alors se permettait d’étranges propos. Un jour qu’il
était à la chasse avec des jeunes gens, l’un d’eux, qui avait servi
sous d’autres drapeaux que lui, se mit à faire des plaisanteries sur la
bravoure des soldats de la république cisalpine; le comte lui donna un
soufflet, l’on se battit aussitôt, et le comte, qui était seul de son
bord, au milieu de tous ces jeunes gens, fut tué. On parla beaucoup de
cette espèce de duel, et les personnes qui s’y étaient trouvées prirent
le parti d’aller voyager en Suisse.
Ce courage ridicule qu’on appelle résignation, le courage d’un sot qui
se laisse prendre sans mot dire n’était point à l’usage de la comtesse.
Furieuse de la mort de son mari, elle aurait voulu que Limercati, ce
jeune homme riche, son ami intime, prît aussi la fantaisie de voyager en
Suisse, et de donner un coup de carabine ou un soufflet au meurtrier du
comte Pietranera.
Limercati trouva ce projet d’un ridicule achevé et la comtesse s’aperçut
que chez elle le mépris avait tué l’amour. Elle redoubla d’attention
pour Limercati; elle voulait réveiller son amour, et ensuite le
planter là et le mettre au désespoir. Pour rendre ce plan de vengeance
intelligible en France, je dirai qu’à Milan, pays fort éloigné du
nôtre, on est encore au désespoir par amour. La comtesse, qui, dans
ses habits de deuil, éclipsait de bien loin toutes ses rivales, fit
des coquetteries aux jeunes gens qui tenaient le haut du pavé, et l’un
d’eux, le comte N..., qui, de tout temps, avait dit qu’il trouvait le
mérite de Limercati un peu lourd, un peu empesé pour une femme d’autant
d’esprit, devint amoureux fou de la comtesse. Elle écrivit à Limercati:
Voulez-vous agir une fois en homme d’esprit?
Figurez-vous que vous ne m’avez jamais connue.
Je suis, avec un peu de mépris peut-être,
votre très humble servante.
G<small>INA</small> P<small>IETRANERA</small>.
A la lecture de ce billet, Limercati partit pour un de ses châteaux;
son amour s’exalta, il devint fou, et parla de se brûler la cervelle,
chose inusitée dans les pays à enfer. Dès le lendemain de son arrivée
à la campagne, il avait écrit à la comtesse pour lui offrir sa main et
ses deux cent mille livres de rente. Elle lui renvoya sa lettre non
décachetée par le groom du comte N... Sur quoi Limercati a passé trois
ans dans ses terres, revenant tous les deux mois à Milan, mais sans
avoir jamais le courage d’y rester, et ennuyant tous ses amis de son
amour passionné pour la comtesse, et du récit circonstancié des bontés
que jadis elle avait pour lui. Dans les commencements, il ajoutait
qu’avec le comte N... elle se perdait, et qu’une telle liaison la
déshonorait.
Le fait est que la comtesse n’avait aucune sorte d’amour pour le comte
N..., et c’est ce qu’elle lui déclara quand elle fut tout à fait sûre du
désespoir de Limercati. Le comte, qui avait de l’usage, la pria de ne
point divulguer la triste vérité dont elle lui faisait confidence:
--Si vous avez l’extrême indulgence, ajouta-t-il, de continuer à me
recevoir avec toutes les distinctions extérieures accordées à l’amant
régnant, je trouverai peut-être une place convenable.
Après cette déclaration héroïque la comtesse ne voulut plus des chevaux
ni de la loge du comte N... Mais depuis quinze ans elle était accoutumée
à la vie la plus élégante: elle eut à résoudre ce problème difficile ou
pour mieux dire impossible: vivre à Milan avec une pension de quinze
cents francs. Elle quitta son palais, loua deux chambres à un cinquième
étage, renvoya tous ses gens et jusqu’à sa femme de chambre remplacée
par une pauvre vieille faisant des ménages. Ce sacrifice était dans le
fait moins héroïque et moins pénible qu’il ne nous semble; à Milan la
pauvreté n’est pas un ridicule, et partant ne se montre pas aux âmes
effrayées comme le pire des maux. Après quelques mois de cette pauvreté
noble, assiégée par les lettres continuelles de Limercati, et même du
comte N... qui lui aussi voulait épouser, il arriva que le marquis del
Dongo, ordinairement d’une avarice exécrable, vint à penser que ses
ennemis pourraient bien triompher de la misère de sa sœur. Quoi! une del
Dongo être réduite à vivre avec la pension que la cour de Vienne, dont
il avait tant à se plaindre, accorde aux veuves de ses généraux!
Il lui écrivit qu’un appartement et un traitement dignes de sa sœur
l’attendaient au château de Grianta. L’âme mobile de la comtesse
embrassa avec enthousiasme l’idée de ce nouveau genre de vie; il y avait
vingt ans qu’elle n’avait pas habité ce château vénérable s’élevant
majestueusement au milieu des vieux châtaigniers plantés du temps des
Sforce. «Là, se disait-elle, je trouverai le repos, et, à mon âge,
n’est-ce pas le bonheur? (Comme elle avait trente et un ans elle se
croyait arrivée au moment de la retraite.) Sur ce lac sublime où je suis
née, m’attend enfin une vie heureuse et paisible.»
Je ne sais si elle se trompait, mais ce qu’il y a de sûr c’est que cette
âme passionnée, qui venait de refuser si lestement l’offre de deux
immenses fortunes, apporta le bonheur au château de Grianta. Ses deux
nièces étaient folles de joie.
--Tu m’as rendu les beaux jours de la jeunesse, lui disait la marquise
en l’embrassant; la veille de ton arrivée, j’avais cent ans. La comtesse
se mit à revoir, avec Fabrice, tous ces lieux enchanteurs voisins de
Grianta, et si célébrés par les voyageurs: la villa Melzi de l’autre
côté du lac, vis-à-vis le château, et qui lui sert de point de vue,
au-dessus le bois sacré des Sfondrata, et le hardi promontoire qui
sépare les deux branches du lac, celle de Côme, si voluptueuse, et celle
qui court vers Lecco, pleine de sévérité: aspects sublimes et gracieux,
que le site le plus renommé du monde, la baie de Naples, égale, mais
ne surpasse point. C’était avec ravissement que la comtesse retrouvait
les souvenirs de sa première jeunesse et les comparait à ses sensations
actuelles. «Le lac de Côme, se disait-elle, n’est point environné, comme
le lac de Genève, de grandes pièces de terre bien closes et cultivées
selon les meilleures méthodes, choses qui rappellent l’argent et la
spéculation. Ici de tous côtés je vois des collines d’inégales hauteurs
couvertes de bouquets d’arbres plantés par le hasard, et que la main
de l’homme n’a point encore gâtés et forcés à rendre du revenu. Au
milieu de ces collines aux formes admirables et se précipitant vers le
lac par des pentes si singulières, je puis garder toutes les illusions
des descriptions du Tasse et de l’Arioste. Tout est noble et tendre,
tout parle d’amour, rien ne rappelle les laideurs de la civilisation.
Les villages situés à mi-côte sont cachés par de grands arbres, et
au-dessus des sommets des arbres s’élève l’architecture charmante de
leurs jolis clochers. Si quelque petit champ de cinquante pas de large
vient interrompre de temps à autre les bouquets de châtaigniers et de
cerisiers sauvages, l’œil satisfait y voit croître des plantes plus
vigoureuses et plus heureuses là qu’ailleurs. Par-delà ces collines,
dont le faîte offre des ermitages qu’on voudrait tous habiter, l’œil
étonné aperçoit les pics des Alpes, toujours couverts de neige, et leur
austérité sévère lui rappelle des malheurs de la vie ce qu’il en faut
pour accroître la volupté présente. L’imagination est touchée par le son
lointain de la cloche de quelque petit village caché sous les arbres:
ces sons portés sur les eaux qui les adoucissent prennent une teinte de
douce mélancolie et de résignation, et semblent dire à l’homme: La vie
s’enfuit, ne te montre donc point si difficile envers le bonheur qui se
présente, hâte-toi de jouir.» Le langage de ces lieux ravissants, et qui
n’ont point de pareils au monde, rendit à la comtesse son cœur de seize
ans. Elle ne concevait pas comment elle avait pu passer tant d’années
sans revoir le lac. «Est-ce donc au commencement de la vieillesse,
se disait-elle, que le bonheur se serait réfugié?» Elle acheta une
barque que Fabrice, la marquise et elle ornèrent de leurs mains, car
on manquait d’argent pour tout, au milieu de l’état de maison le plus
splendide; depuis sa disgrâce le marquis del Dongo avait redoublé de
faste aristocratique. Par exemple, pour gagner dix pas de terrain sur le
lac, près de la fameuse allée de platanes, à côté de la Cadenabia, il
faisait construire une digue dont le devis allait à quatre-vingt mille
francs. A l’extrémité de la digue on voyait s’élever, sur les dessins
du fameux marquis Cagnola, une chapelle bâtie tout entière en blocs de
granit énormes, et, dans la chapelle, Marchesi, le sculpteur à la mode
de Milan, lui bâtissait un tombeau sur lequel des bas-reliefs nombreux
devaient représenter les belles actions de ses ancêtres.
Le frère aîné de Fabrice, le marchesino Ascagne, voulut se mettre des
promenades de ces dames; mais sa tante jetait de l’eau sur ses cheveux
poudrés, et avait tous les jours quelque nouvelle niche à lancer à sa
gravité. Enfin il délivra de l’aspect de sa grosse figure blafarde la
joyeuse troupe qui n’osait rire en sa présence. On pensait qu’il était
l’espion du marquis son père, et il fallait ménager ce despote sévère et
toujours furieux depuis sa démission forcée.
Ascagne jura de se venger de Fabrice.
Il y eut une tempête où l’on courut des dangers; quoiqu’on eût
infiniment peu d’argent, on paya généreusement les deux bateliers
pour qu’ils ne dissent rien au marquis, qui déjà témoignait beaucoup
d’humeur de ce qu’on emmenait ses deux filles. On rencontra une seconde
tempête; elles sont terribles et imprévues sur ce beau lac: des rafales
de vent sortent à l’improviste de deux gorges de montagnes placées
dans des directions opposées et luttent sur les eaux. La comtesse
voulut débarquer au milieu de l’ouragan et des coups de tonnerre; elle
prétendait que, placée sur un rocher isolé au milieu du lac, et grand
comme une petite chambre, elle aurait un spectacle singulier; elle se
verrait assiégée de toutes parts par des vagues furieuses, mais, en
sautant de la barque, elle tomba dans l’eau. Fabrice se jeta après elle
pour la sauver, et tous deux furent entraînés assez loin. Sans doute
il n’est pas beau de se noyer, mais l’ennui, tout étonné, était banni
du château féodal. La comtesse s’était passionnée pour le caractère
primitif et pour l’astrologie de l’abbé Blanès. Le peu d’argent qui lui
restait après l’acquisition de la barque avait été employé à acheter un
petit télescope de rencontre, et presque tous les soirs, avec ses nièces
et Fabrice, elle allait s’établir sur la plate-forme d’une des tours
gothiques du château. Fabrice était le savant de la troupe, et l’on
passait là plusieurs heures fort gaiement, loin des espions.
Il faut avouer qu’il y avait des journées où la comtesse n’adressait la
parole à personne; on la voyait se promener sous les hauts châtaigniers,
plongée dans de sombres rêveries; elle avait trop d’esprit pour ne pas
sentir parfois l’ennui qu’il y a à ne pas échanger ses idées. Mais le
lendemain elle riait comme la veille: c’étaient les doléances de la
marquise, sa belle-sœur, qui produisaient ces impressions sombres sur
cette âme naturellement si agissante.
--Passerons-nous donc ce qui nous reste de jeunesse dans ce triste
château! s’écriait la marquise.
Avant l’arrivée de la comtesse, elle n’avait pas même le courage d’avoir
de ces regrets.
L’on vécut ainsi pendant l’hiver de 1814 à 1815. Deux fois, malgré sa
pauvreté, la comtesse vint passer quelques jours à Milan; il s’agissait
de voir un ballet sublime de Vigano, donné au théâtre de la Scala, et le
marquis ne défendait point à sa femme d’accompagner sa belle-sœur. On
allait toucher les quartiers de la petite pension, et c’était la pauvre
veuve du général cisalpin qui prêtait quelques sequins à la richissime
marquise del Dongo. Ces parties étaient charmantes; on invitait à dîner
de vieux amis, et l’on se consolait en riant de tout, comme de vrais
enfants. Cette gaieté italienne, pleine de brio et d’imprévu, faisait
oublier la tristesse sombre que les regards du marquis et de son fils
aîné répandaient autour d’eux à Grianta. Fabrice, à peine âgé de seize
ans, représentait fort bien le chef de la maison.
Le 7 mars 1815, les dames étaient de retour, depuis l’avant-veille, d’un
charmant petit voyage de Milan; elles se promenaient dans la belle allée
de platanes récemment prolongée sur l’extrême bord du lac. Une barque
parut, venant du côté de Côme, et fit des signes singuliers. Un agent
du marquis sauta sur la digue: Napoléon venait de débarquer au golfe
de Juan. L’Europe eut la bonhomie d’être surprise de cet événement,
qui ne surprit point le marquis del Dongo; il écrivit à son souverain
une lettre pleine d’effusion de cœur; il lui offrait ses talents et
plusieurs millions, et lui répétait que ses ministres étaient des
jacobins d’accord avec les meneurs de Paris.
Le 8 mars, à six heures du matin, le marquis, revêtu de ses insignes,
se faisait dicter, par son fils aîné, le brouillon d’une troisième
dépêche politique; il s’occupait avec gravité à la transcrire de sa
belle écriture soignée, sur du papier portant en filigrane l’effigie du
souverain. Au même instant, Fabrice se faisait annoncer chez la comtesse
Pietranera.
--Je pars, lui dit-il, je vais rejoindre l’Empereur, qui est aussi roi
d’Italie; il avait tant d’amitié pour ton mari! Je passe par la Suisse.
Cette nuit, à Menagio, mon ami Vasi, le marchand de baromètres, m’a
donné son passeport; maintenant donne-moi quelques napoléons, car je
n’en ai que deux à moi; mais s’il le faut, j’irai à pied.
La comtesse pleurait de joie et d’angoisse.
--Grand Dieu! pourquoi faut-il que cette idée te soit venue!
s’écriait-elle en saisissant les mains de Fabrice.
Elle se leva et alla prendre dans l’armoire au linge, où elle était
soigneusement cachée, une petite bourse ornée de perles; c’était tout ce
qu’elle possédait au monde.
--Prends, dit-elle à Fabrice; mais au nom de Dieu! ne te fais pas tuer.
Que restera-t-il à ta malheureuse mère et à moi, si tu nous manques?
Quant au succès de Napoléon, il est impossible, mon pauvre ami; nos
messieurs sauront bien le faire périr. N’as-tu pas entendu, il y a huit
jours, à Milan, l’histoire des vingt-trois projets d’assassinat tous
si bien combinés et auxquels il n’échappa que par miracle? et alors
il était tout-puissant. Et tu as vu que ce n’est pas la volonté de le
perdre qui manque à nos ennemis; la France n’était plus rien depuis son
départ.
C’était avec l’accent de l’émotion la plus vive que la comtesse parlait
à Fabrice des futures destinées de Napoléon.
--En te permettant d’aller le rejoindre, je lui sacrifie ce que j’ai de
plus cher au monde, disait-elle. Les yeux de Fabrice se mouillèrent, il
répandit des larmes en embrassant la comtesse, mais sa résolution de
partir ne fut pas un instant ébranlée. Il expliquait avec effusion à
cette amie si chère toutes les raisons qui le déterminaient, et que nous
prenons la liberté de trouver bien plaisantes.
--Hier soir, il était six heures moins sept minutes, nous nous
promenions, comme tu sais, sur le bord du lac dans l’allée de platanes,
au-dessous de la Casa Sommariva, et nous marchions vers le sud. Là,
pour la première fois, j’ai remarqué au loin le bateau qui venait de
Côme, porteur d’une si grande nouvelle. Comme je regardais ce bateau
sans songer à l’Empereur, et seulement enviant le sort de ceux qui
peuvent voyager, tout à coup j’ai été saisi d’une émotion profonde. Le
bateau a pris terre, l’agent a parlé bas à mon père, qui a changé de
couleur, et nous a pris à part pour nous annoncer la terrible nouvelle.
Je me tournai vers le lac sans autre but que de cacher les larmes de
joie dont mes yeux étaient inondés. Tout à coup, à une hauteur immense
et à ma droite j’ai vu un aigle, l’oiseau de Napoléon; il volait
majestueusement, se dirigeant vers la Suisse, et par conséquent vers
Paris. Et moi aussi, me suis-je dit à l’instant, je traverserai la
Suisse avec la rapidité de l’aigle, et j’irai offrir à ce grand homme
bien peu de chose, mais enfin tout ce que je puis offrir, le secours de
mon faible bras. Il voulut nous donner une patrie et il aima mon oncle.
A l’instant, quand je voyais encore l’aigle, par un effet singulier
mes larmes se sont taries; et la preuve que cette idée vient d’en
haut, c’est qu’au même moment, sans discuter, j’ai pris ma résolution
et j’ai vu les moyens d’exécuter ce voyage. En un clin d’œil toutes
les tristesses qui, comme tu sais, empoisonnent ma vie, surtout les
dimanches, ont été comme enlevées par un souffle divin. J’ai vu cette
grande image de l’Italie se relever de la fange où les Allemands la
retiennent plongée 2; elle étendait ses bras meurtris et encore à demi
chargés de chaînes vers son roi et son libérateur. Et moi, me suis-je
dit, fils encore inconnu de cette mère malheureuse, je partirai, j’irai
mourir ou vaincre avec cet homme marqué par le destin, et qui voulut
nous laver du mépris que nous jettent même les plus esclaves et les plus
vils parmi les habitants de l’Europe.
«Tu sais, ajouta-t-il à voix basse en se rapprochant de la comtesse,
et fixant sur elle ses yeux d’où jaillissaient des flammes, tu sais ce
jeune marronnier que ma mère, l’hiver de ma naissance, planta elle-même
au bord de la grande fontaine dans notre forêt, à deux lieues d’ici:
avant de rien faire, j’ai voulu l’aller visiter. Le printemps n’est pas
trop avancé, me disais-je: eh bien! si mon arbre a des feuilles, ce sera
un signe pour moi. Moi aussi je dois sortir de l’état de torpeur où je
languis dans ce triste et froid château. Ne trouves-tu pas que ces vieux
murs noircis, symboles maintenant et autrefois moyens du despotisme,
sont une véritable image du triste hiver? ils sont pour moi ce que
l’hiver est pour mon arbre.
«Le croirais-tu, Gina? hier soir à sept heures et demie j’arrivais à mon
marronnier; il avait des feuilles, de jolies petites feuilles déjà assez
grandes! Je les baisai sans leur faire de mal. J’ai bêché la terre avec
respect à l’entour de l’arbre chéri. Aussitôt, rempli d’un transport
nouveau, j’ai traversé la montagne; je suis arrivé à Menagio: il me
fallait un passeport pour entrer en Suisse. Le temps avait volé, il
était déjà une heure du matin quand je me suis vu à la porte de Vasi. Je
pensais devoir frapper longtemps pour le réveiller; mais il était debout
avec trois de ses amis. A mon premier mot: «Tu vas rejoindre Napoléon!»
s’est-il écrié, et il m’a sauté au cou. Les autres aussi m’ont embrassé
avec transport. «Pourquoi suis-je marié!» disait l’un d’eux.
Mme Pietranera était devenue pensive; elle crut devoir présenter
quelques objections. Si Fabrice eût eu la moindre expérience, il eût
bien vu que la comtesse elle-même ne croyait pas aux bonnes raisons
qu’elle se hâtait de lui donner. Mais, à défaut d’expérience, il avait
de la résolution; il ne daigna pas même écouter ces raisons. La comtesse
se réduisit bientôt à obtenir de lui que du moins il fît part de son
projet à sa mère.
--Elle le dira à mes sœurs, et ces femmes me trahiront à leur insu!
s’écria Fabrice avec une sorte de hauteur héroïque.
--Parlez donc avec plus de respect, dit la comtesse souriant au milieu
de ses larmes, du sexe qui fera votre fortune; car vous déplairez
toujours aux hommes, vous avez trop de feu pour les âmes prosaïques.
La marquise fondit en larmes en apprenant l’étrange projet de son
fils; elle n’en sentait pas l’héroïsme, et fit tout son possible pour
le retenir. Quand elle fut convaincue que rien au monde, excepté les
murs d’une prison, ne pourrait l’empêcher de partir, elle lui remit
le peu d’argent qu’elle possédait; puis elle se souvint qu’elle avait
depuis la veille huit ou dix petits diamants valant peut-être dix mille
francs, que le marquis lui avait confiés pour les faire monter à Milan.
Les sœurs de Fabrice entrèrent chez leur mère tandis que la comtesse
cousait ces diamants dans l’habit de voyage de notre héros; il rendait à
ces pauvres femmes leurs chétifs napoléons. Ses sœurs furent tellement
enthousiasmées de son projet, elles l’embrassaient avec une joie si
bruyante qu’il prit à la main quelques diamants qui restaient encore à
cacher, et voulut partir sur-le-champ.
--Vous me trahiriez à votre insu, dit-il à ses sœurs. Puisque j’ai
tant d’argent, il est inutile d’emporter des hardes; on en trouve
partout. Il embrassa ces personnes qui lui étaient si chères, et partit
à l’instant même sans vouloir rentrer dans sa chambre. Il marcha si
vite, craignant toujours d’être poursuivi par des gens à cheval, que le
soir même il entrait à Lugano. Grâce à Dieu, il était dans une ville
suisse, et ne craignait plus d’être violenté sur la route solitaire par
des gendarmes payés par son père. De ce lieu, il lui écrivit une belle
lettre, faiblesse d’enfant qui donna de la consistance à la colère du
marquis. Fabrice prit la poste, passa le Saint-Gothard; son voyage
fut rapide, et il entra en France par Pontarlier. L’Empereur était à
Paris. Là commencèrent les malheurs de Fabrice; il était parti dans la
ferme intention de parler à l’Empereur: jamais il ne lui était venu
à l’esprit que ce fût chose difficile. A Milan, dix fois par jour il
voyait le prince Eugène et eût pu lui adresser la parole. A Paris, tous
les matins, il allait dans la cour du château des Tuileries assister
aux revues passées par Napoléon; mais jamais il ne put approcher de
l’Empereur. Notre héros croyait tous les Français profondément émus
comme lui de l’extrême danger que courait la patrie. A la table de
l’hôtel où il était descendu, il ne fit point mystère de ses projets
et de son dévouement; il trouva des jeunes gens d’une douceur aimable,
encore plus enthousiastes que lui, et qui, en peu de jours, ne
manquèrent pas de lui voler tout l’argent qu’il possédait. Heureusement,
par pure modestie, il n’avait pas parlé des diamants donnés par sa mère.
Le matin où, à la suite d’une orgie, il se trouva décidément volé,
il acheta deux beaux chevaux, prit pour domestique un ancien soldat
palefrenier du maquignon, et, dans son mépris pour les jeunes Parisiens
beaux parleurs, partit pour l’armée. Il ne savait rien, sinon qu’elle se
rassemblait vers Maubeuge. A peine fut-il arrivé sur la frontière, qu’il
trouva ridicule de se tenir dans une maison, occupé à se chauffer devant
une bonne cheminée, tandis que des soldats bivouaquaient. Quoi que pût
lui dire son domestique, qui ne manquait pas de bon sens, il courut se
mêler imprudemment aux bivouacs de l’extrême frontière, sur la route de
Belgique. A peine fut-il arrivé au premier bataillon placé à côté de la
route, que les soldats se mirent à regarder ce jeune bourgeois, dont la
mise n’avait rien qui rappelât l’uniforme. La nuit tombait, il faisait
un vent froid. Fabrice s’approcha d’un feu, et demanda l’hospitalité en
payant. Les soldats se regardèrent étonnés surtout de l’idée de payer,
et lui accordèrent avec bonté une place au feu; son domestique lui
fit un abri. Mais, une heure après, l’adjudant du régiment passant à
portée du bivouac, les soldats allèrent lui raconter l’arrivée de cet
étranger parlant mal français. L’adjudant interrogea Fabrice, qui lui
parla de son enthousiasme pour l’Empereur avec un accent fort suspect;
sur quoi ce sous-officier le pria de le suivre jusque chez le colonel,
établi dans une ferme voisine. Le domestique de Fabrice s’approcha
avec les deux chevaux. Leur vue parut frapper si vivement l’adjudant
sous-officier, qu’aussitôt il changea de pensée, et se mit à interroger
aussi le domestique. Celui-ci, ancien soldat, devinant d’abord le plan
de campagne de son interlocuteur, parla des protections qu’avait son
maître, ajoutant que, certes, on ne lui chiperait pas ses beaux chevaux.
Aussitôt un soldat appelé par l’adjudant lui mit la main sur le collet;
un autre soldat prit soin des chevaux, et, d’un air sévère, l’adjudant
ordonna à Fabrice de le suivre sans répliquer.
Après lui avoir fait faire une bonne lieue, à pied, dans l’obscurité
rendue plus profonde en apparence par le feu des bivouacs qui de toutes
parts éclairaient l’horizon, l’adjudant remit Fabrice à un officier
de gendarmerie qui, d’un air grave, lui demanda ses papiers. Fabrice
montra son passeport qui le qualifiait marchand de baromètres portant sa
marchandise.
--Sont-ils bêtes, s’écria l’officier, c’est aussi trop fort!
Il fit des questions à notre héros qui parla de l’Empereur et de la
liberté dans les termes du plus vif enthousiasme; sur quoi l’officier de
gendarmerie fut saisi d’un rire fou.
--Parbleu! tu n’es pas trop adroit! s’écria-t-il. Il est un peu fort de
café que l’on ose nous expédier des blancs-becs de ton espèce!
Et quoi que pût dire Fabrice, qui se tuait à expliquer qu’en effet il
n’était pas marchand de baromètres, l’officier l’envoya à la prison de
B..., petite ville du voisinage où notre héros arriva sur les trois
heures du matin, outré de fureur et mort de fatigue.
Fabrice, d’abord étonné, puis furieux, ne comprenant absolument rien
à ce qui lui arrivait, passa trente-trois longues journées dans cette
misérable prison; il écrivait lettres sur lettres au commandant de la
place, et c’était la femme du geôlier, belle Flamande de trente-six
ans, qui se chargeait de les faire parvenir. Mais comme elle n’avait
nulle envie de faire fusiller un aussi joli garçon, et que d’ailleurs
il payait bien, elle ne manquait pas de jeter au feu toutes ces
lettres. Le soir, fort tard, elle daignait venir écouter les doléances
du prisonnier; elle avait dit à son mari que le blanc-bec avait de
l’argent, sur quoi le prudent geôlier lui avait donné carte blanche.
Elle usa de la permission et reçut quelques napoléons d’or, car
l’adjudant n’avait enlevé que les chevaux, et l’officier de gendarmerie
n’avait rien confisqué du tout. Une après-midi du mois de juin, Fabrice
entendit une forte canonnade assez éloignée. On se battait donc enfin!
son cœur bondissait d’impatience. Il entendit aussi beaucoup de bruit
dans la ville; en effet un grand mouvement s’opérait, trois divisions
traversaient B... Quand, sur les onze heures du soir, la femme du
geôlier vint partager ses peines, Fabrice fut plus aimable encore que de
coutume; puis lui prenant les mains:
--Faites-moi sortir d’ici, je jurerai sur l’honneur de revenir dans la
prison dès qu’on aura cessé de se battre.
--Balivernes que tout cela! As-tu du <i>quibus</i>? Il parut inquiet, il ne
comprenait pas le mot <i>quibus</i>. La geôlière, voyant ce mouvement, jugea
que les eaux étaient basses, et, au lieu de parler de napoléons d’or
comme elle l’avait résolu, elle ne parla plus que de francs.
--Ecoute, lui dit-elle, si tu peux donner une centaine de francs, je
mettrai un double napoléon sur chacun des yeux du caporal qui va venir
relever la garde pendant la nuit. Il ne pourra te voir partir de prison,
et si son régiment doit filer dans la journée, il acceptera.
Le marché fut bientôt conclu. La geôlière consentit même à cacher
Fabrice dans sa chambre d’où il pourrait plus facilement s’évader le
lendemain matin.
Le lendemain, avant l’aube, cette femme tout attendrie dit à Fabrice:
--Mon cher petit, tu es encore bien jeune pour faire ce vilain métier:
crois-moi, n’y reviens plus.
--Mais quoi! répétait Fabrice, il est donc criminel de vouloir défendre
la patrie?
--Suffit. Rappelle-toi toujours que je t’ai sauvé la vie; ton cas
était net, tu aurais été fusillé, mais ne le dis à personne, car tu
nous ferais perdre notre place à mon mari et à moi; surtout ne répète
jamais ton mauvais conte d’un gentilhomme de Milan déguisé en marchand
de baromètres, c’est trop bête. Ecoute-moi bien, je vais te donner
les habits d’un hussard mort avant-hier dans la prison: n’ouvre la
bouche que le moins possible, mais enfin, si un maréchal des logis ou
un officier t’interroge de façon à te forcer de répondre, dis que tu
es resté malade chez un paysan qui t’a recueilli par charité comme
tu tremblais la fièvre dans un fossé de la route. Si l’on n’est pas
satisfait de cette réponse, ajoute que tu vas rejoindre ton régiment. On
t’arrêtera peut-être à cause de ton accent: alors dis que tu es né en
Piémont, que tu es un conscrit resté en France l’année passée, etc.
Pour la première fois, après trente-trois jours de fureur, Fabrice
comprit le fin mot de tout ce qui lui arrivait. On le prenait pour un
espion. Il raisonna avec la geôlière, qui, ce matin-là, était fort
tendre, et enfin tandis qu’armée d’une aiguille elle rétrécissait les
habits du hussard, il raconta son histoire bien clairement à cette femme
étonnée. Elle y crut un instant; il avait l’air si naïf, et il était si
joli habillé en hussard!
--Puisque tu as tant de bonne volonté pour te battre, lui dit-elle enfin
à demi persuadée, il fallait donc en arrivant à Paris t’engager dans
un régiment. En payant à boire à un maréchal des logis, ton affaire
était faite! La geôlière ajouta beaucoup de bons avis pour l’avenir, et
enfin, à la petite pointe du jour, mit Fabrice hors de chez elle, après
lui avoir fait jurer cent et cent fois que jamais il ne prononcerait
son nom, quoi qu’il pût arriver. Dès que Fabrice fut sorti de la petite
ville, marchant gaillardement le sabre de hussard sous le bras, il lui
vint un scrupule. Me voici, se dit-il, avec l’habit et la feuille de
route d’un hussard mort en prison, où l’avait conduit, dit-on, le vol
d’une vache et de quelques couverts d’argent! j’ai pour ainsi dire
succédé à son être... et cela sans le vouloir ni le prévoir en aucune
manière! Gare la prison!... Le présage est clair, j’aurai beaucoup à
souffrir de la prison!
Il n’y avait pas une heure que Fabrice avait quitté sa bienfaitrice,
lorsque la pluie commença à tomber avec une telle force qu’à peine le
nouvel hussard pouvait-il marcher, embarrassé par des bottes grossières
qui n’étaient pas faites pour lui. Il fit rencontre d’un paysan monté
sur un méchant cheval, il acheta le cheval en s’expliquant par signes;
la geôlière lui avait recommandé de parler le moins possible, à cause de
son accent.
Ce jour-là l’armée, qui venait de gagner la bataille de Ligny, était
en pleine marche sur Bruxelles; on était à la veille de la bataille de
Waterloo. Sur le midi, la pluie à verse continuant toujours, Fabrice
entendit le bruit du canon; ce bonheur lui fit oublier tout à fait les
affreux moments de désespoir que venait de lui donner cette prison si
injuste. Il marcha jusqu’à la nuit très avancée, et comme il commençait
à avoir quelque bon sens, il alla prendre son logement dans une maison
de paysan fort éloignée de la route. Ce paysan pleurait et prétendait
qu’on lui avait tout pris; Fabrice lui donna un écu, et il trouva de
l’avoine. Mon cheval n’est pas beau, se dit Fabrice; mais qu’importe,
il pourrait bien se trouver du goût de quelque adjudant, et il alla
coucher à l’écurie à ses côtés. Une heure avant le jour, le lendemain,
Fabrice était sur la route, et, à force de caresses, il était parvenu à
faire prendre le trot à son cheval. Sur les cinq heures, il entendit la
canonnade: c’étaient les préliminaires de Waterloo.
CHAPITRE III
Fabrice trouva bientôt des vivandières, et l’extrême reconnaissance
qu’il avait pour la geôlière de B... le porta à leur adresser la parole:
il demanda à l’une d’elles où était le 4^{e} régiment de hussards, auquel
il appartenait.
--Tu ferais tout aussi bien de ne pas tant te presser mon petit soldat,
dit la cantinière touchée par la pâleur et les beaux yeux de Fabrice. Tu
n’as pas encore la poigne assez ferme pour les coups de sabre qui vont
se donner aujourd’hui. Encore si tu avais un fusil, je ne dis pas, tu
pourrais lâcher ta balle tout comme un autre.
Ce conseil déplut à Fabrice; mais il avait beau pousser son cheval, il
ne pouvait aller plus vite que la charrette de la cantinière. De temps
à autre le bruit du canon semblait se rapprocher et les empêchait de
s’entendre, car Fabrice était tellement hors de lui d’enthousiasme et de
bonheur, qu’il avait renoué la conversation. Chaque mot de la cantinière
redoublait son bonheur en le lui faisant comprendre. A l’exception de
son vrai nom et de sa fuite de prison, il finit par tout dire à cette
femme qui semblait si bonne. Elle était fort étonnée et ne comprenait
rien du tout à ce que lui racontait ce beau jeune soldat.
--Je vois le fin mot, s’écria-t-elle enfin d’un air de triomphe: vous
êtes un jeune bourgeois amoureux de la femme de quelque capitaine du 4^{e}
de hussards. Votre amoureuse vous aura fait cadeau de l’uniforme que
vous portez, et vous courez après elle. Vrai, comme Dieu est là-haut,
vous n’avez jamais été soldat; mais, comme un brave garçon que vous
êtes, puisque votre régiment est au feu, vous voulez y paraître, et ne
pas passer pour un capon.
Fabrice convint de tout: c’était le seul moyen qu’il eût de recevoir de
bons conseils. «J’ignore toutes les façons d’agir de ces Français, se
disait-il, et, si je ne suis pas guidé par quelqu’un, je parviendrai
encore à me faire jeter en prison, et l’on me volera mon cheval.
--D’abord, mon petit, lui dit la cantinière, qui devenait de plus en
plus son amie, conviens que tu n’as pas vingt et un ans: c’est tout le
bout du monde si tu en as dix-sept.
C’était la vérité, et Fabrice l’avoua de bonne grâce.
--Ainsi, tu n’es pas même conscrit; c’est uniquement à cause des beaux
yeux de la madame que tu vas te faire casser les os. Peste! elle n’est
pas dégoûtée. Si tu as encore quelques-uns de ces jaunets qu’elle t’a
remis, il faut primo que tu achètes un autre cheval; vois comme ta rosse
dresse les oreilles quand le bruit du canon ronfle d’un peu près; c’est
là un cheval de paysan qui te fera tuer dès que tu seras en ligne. Cette
fumée blanche, que tu vois là-bas par-dessus la haie, ce sont des feux
de peloton, mon petit! Ainsi, prépare-toi à avoir une fameuse venette,
quand tu vas entendre siffler les balles. Tu ferais aussi bien de manger
un morceau tandis que tu en as encore le temps.
Fabrice suivit ce conseil, et, présentant un napoléon à la vivandière,
la pria de se payer.
--C’est pitié de le voir! s’écria cette femme; le pauvre petit ne sait
pas seulement dépenser son argent! Tu mériterais bien qu’après avoir
empoigné ton napoléon je fisse prendre son grand trot à Cocotte; du
diable si ta rosse pourrait me suivre. Que ferais-tu, nigaud, en me
voyant détaler? Apprends que, quand le brutal gronde, on ne montre
jamais d’or. Tiens, lui dit-elle, voilà dix-huit francs cinquante
centimes, et ton déjeuner te coûte trente sous. Maintenant, nous allons
bientôt avoir des chevaux à revendre. Si la bête est petite, tu en
donneras dix francs, et, dans tous les cas, jamais plus de vingt francs,
quand ce serait le cheval des quatre fils Aymon.
Le déjeuner fini, la vivandière, qui pérorait toujours, fut interrompue
par une femme qui s’avançait à travers champs, et qui passa sur la route.
--Holà, hé! lui cria cette femme; holà! Margot! ton 6^{e} léger est sur la
droite.
--Il faut que je te quitte, mon petit, dit la vivandière à notre héros;
mais en vérité tu me fais pitié; j’ai de l’amitié pour toi, sacré dié!
Tu ne sais rien de rien, tu vas te faire moucher, comme Dieu est Dieu!
Viens-t’en au 6^{e} léger avec moi.
--Je comprends bien que je ne sais rien, lui dit Fabrice, mais je veux
me battre et suis résolu d’aller là-bas vers cette fumée blanche.
--Regarde comme ton cheval remue les oreilles! Dès qu’il sera là-bas,
quelque peu de vigueur qu’il ait, il te forcera la main, il se mettra à
galoper, et Dieu sait où il te mènera. Veux-tu m’en croire? Dès que tu
seras avec les petits soldats, ramasse un fusil et une giberne, mets-toi
à côté des soldats et fais comme eux, exactement. Mais, mon Dieu, je
parie que tu ne sais pas seulement déchirer une cartouche.
Fabrice, fort piqué, avoua cependant à sa nouvelle amie qu’elle avait
deviné juste.
--Pauvre petit! il va être tué tout de suite; vrai comme Dieu! ça ne
sera pas long. Il faut absolument que tu viennes avec moi, reprit la
cantinière d’un air d’autorité.
--Mais je veux me battre.
--Tu te battras aussi; va, le 6^{e} léger est un fameux, et aujourd’hui il
y en a pour tout le monde.
--Mais serons-nous bientôt à votre régiment?
--Dans un quart d’heure tout au plus.
«Recommandé par cette brave femme, se dit Fabrice, mon ignorance de
toutes choses ne me fera pas prendre pour un espion, et je pourrai me
battre.» A ce moment, le bruit du canon redoubla, un coup n’attendait
pas l’autre.
--C’est comme un chapelet, dit Fabrice.
--On commence à distinguer les feux de peloton, dit la vivandière en
donnant un coup de fouet à son petit cheval qui semblait tout animé par
le feu.
La cantinière tourna à droite et prit un chemin de traverse au milieu
des prairies; il y avait un pied de boue; la petite charrette fut sur
le point d’y rester: Fabrice poussa à la roue. Son cheval tomba deux
fois; bientôt le chemin, moins rempli d’eau, ne fut plus qu’un sentier
au milieu du gazon. Fabrice n’avait pas fait cinq cents pas que sa rosse
s’arrêta tout court: c’était un cadavre, posé en travers du sentier, qui
faisait horreur au cheval et au cavalier.
La figure de Fabrice, très pâle naturellement, prit une teinte verte
fort prononcée: la cantinière, après avoir regardé le mort, dit, comme
se parlant à elle-même:
--Ça n’est pas de notre division. Puis, levant les yeux sur notre héros,
elle éclata de rire.
--Ah! ah! mon petit! s’écria-t-elle, en voilà du nanan!
Fabrice restait glacé. Ce qui le frappait surtout c’était la saleté des
pieds de ce cadavre qui déjà était dépouillé de ses souliers, et auquel
on n’avait laissé qu’un mauvais pantalon tout souillé de sang.
--Approche, lui dit la cantinière; descends de cheval; il faut que tu
t’y accoutumes; tiens, s’écria-t-elle, il en a eu par la tête.
Une balle, entrée à côté du nez, était sortie par la tempe opposée, et
défigurait ce cadavre d’une façon hideuse; il était resté avec un œil
ouvert.
--Descends donc de cheval, petit, dit la cantinière, et donne-lui une
poignée de main pour voir s’il te la rendra.
Sans hésiter, quoique prêt à rendre l’âme de dégoût, Fabrice se jeta à
bas de cheval et prit la main du cadavre qu’il secoua ferme; puis il
resta comme anéanti; il sentait qu’il n’avait pas la force de remonter à
cheval. Ce qui lui faisait horreur surtout c’était cet œil ouvert.
«La vivandière va me croire un lâche», se disait-il avec amertume; mais
il sentait l’impossibilité de faire un mouvement: il serait tombé. Ce
moment fut affreux; Fabrice fut sur le point de se trouver mal tout à
fait. La vivandière s’en aperçut, sauta lestement à bas de sa petite
voiture, et lui présenta, sans mot dire, un verre d’eau-de-vie qu’il
avala d’un trait; il put remonter sur sa rosse, et continua la route
sans dire une parole. La vivandière le regardait de temps à autre du
coin de l’œil.
--Tu te battras demain, mon petit, lui dit-elle enfin, aujourd’hui tu
resteras avec moi. Tu vois bien qu’il faut que tu apprennes le métier de
soldat.
--Au contraire, je veux me battre tout de suite, s’écria notre héros
d’un air sombre, qui sembla de bon augure à la vivandière. Le bruit
du canon redoublait et semblait s’approcher. Les coups commençaient à
former comme une basse continue; un coup n’était séparé du coup voisin
par aucun intervalle, et sur cette basse continue, qui rappelait le
bruit d’un torrent lointain, on distinguait fort bien les feux de
peloton.
Dans ce moment la route s’enfonçait au milieu d’un bouquet de bois; la
vivandière vit trois ou quatre soldats des nôtres qui venaient à elle
courant à toutes jambes; elle sauta lestement à bas de sa voiture et
courut se cacher à quinze ou vingt pas du chemin. Elle se blottit dans
un trou qui était resté au lieu où l’on venait d’arracher un grand
arbre. «Donc, se dit Fabrice, je vais voir si je suis un lâche!» Il
s’arrêta auprès de la petite voiture abandonnée par la cantinière et
tira son sabre. Les soldats ne firent pas attention à lui et passèrent
en courant le long du bois, à gauche de la route.
--Ce sont des nôtres, dit tranquillement la vivandière en revenant tout
essoufflée vers sa petite voiture... Si ton cheval était capable de
galoper, je te dirais: pousse en avant jusqu’au bout du bois, vois s’il
y a quelqu’un dans la plaine. Fabrice ne se le fit pas dire deux fois,
il arracha une branche à un peuplier, l’effeuilla et se mit à battre son
cheval à tour de bras; la rosse prit le galop un instant puis revint à
son petit trot accoutumé. La vivandière avait mis son cheval au galop:
--Arrête-toi donc, arrête! criait-elle à Fabrice.
Bientôt tous les deux furent hors du bois; en arrivant au bord de
la plaine, ils entendirent un tapage effroyable, le canon et la
mousqueterie tonnaient de tous les côtés, à droite, à gauche, derrière.
Et comme le bouquet de bois d’où ils sortaient occupait un tertre élevé
de huit ou dix pieds au-dessus de la plaine, ils aperçurent assez bien
un coin de la bataille; mais enfin il n’y avait personne dans le pré
au-delà du bois. Ce pré était bordé, à mille pas de distance, par une
longue rangée de saules, très touffus; au-dessus des saules paraissait
une fumée blanche qui quelquefois s’élevait dans le ciel en tournoyant.
--Si je savais seulement où est le régiment! disait la cantinière
embarrassée. Il ne faut pas traverser ce grand pré tout droit. A propos,
toi, dit-elle à Fabrice, si tu vois un soldat ennemi, pique-le avec la
pointe de ton sabre, ne va pas t’amuser à le sabrer.
A ce moment, la cantinière aperçut les quatre soldats dont nous venons
de parler, ils débouchaient du bois dans la plaine à gauche de la route.
L’un d’eux était à cheval.
--Voilà ton affaire, dit-elle à Fabrice. Holà! ho! cria-t-elle à celui
qui était à cheval, viens donc ici boire le verre d’eau-de-vie; les
soldats s’approchèrent.
--Où est le 6^{e} léger? cria-t-elle.
--Là-bas, à cinq minutes d’ici, en avant de ce canal qui est le long des
saules; même que le colonel Macon vient d’être tué.
--Veux-tu cinq francs de ton cheval, toi?
--Cinq francs! tu ne plaisantes pas mal, petite mère, un cheval
d’officier que je vais vendre cinq napoléons avant un quart d’heure.
--Donne-m’en un de tes napoléons, dit la vivandière à Fabrice.
Puis s’approchant du soldat à cheval:
--Descends vivement, lui dit-elle, voilà ton napoléon.
Le soldat descendit, Fabrice sauta en selle gaiement, la vivandière
détachait le petit portemanteau qui était sur la rosse.
--Aidez-moi donc, vous autres! dit-elle aux soldats, c’est comme ça que
vous laissez travailler une dame!
Mais à peine le cheval de prise sentit le portemanteau, qu’il se mit à
se cabrer, et Fabrice, qui montait fort bien, eut besoin de toute sa
force pour le contenir.
--Bon signe! dit la vivandière, le monsieur n’est pas accoutumé au
chatouillement du portemanteau.
--Un cheval de général, s’écriait le soldat qui l’avait vendu, un cheval
qui vaut dix napoléons comme un liard!
--Voilà vingt francs, lui dit Fabrice, qui ne se sentait pas de joie de
se trouver entre les jambes un cheval qui eût du mouvement.
A ce moment, un boulet donna dans la ligne de saules, qu’il prit de
biais, et Fabrice eut le curieux spectacle de toutes ces petites
branches volant de côté et d’autre comme rasées par un coup de faux.
--Tiens, voilà le brutal qui s’avance, lui dit le soldat en prenant ses
vingt francs.
Il pouvait être deux heures.
Fabrice était encore dans l’enchantement de ce spectacle curieux,
lorsqu’une troupe de généraux, suivis d’une vingtaine de hussards,
traversèrent au galop un des angles de la vaste prairie au bord de
laquelle il était arrêté: son cheval hennit, se cabra deux ou trois fois
de suite, puis donna des coups de tête violents contre la bride qui le
retenait. «Eh bien, soit!» se dit Fabrice.
Le cheval laissé à lui-même partit ventre à terre et alla rejoindre
l’escorte qui suivait les généraux. Fabrice compta quatre chapeaux
bordés. Un quart d’heure après, par quelques mots que dit un hussard son
voisin, Fabrice comprit qu’un de ces généraux était le célèbre maréchal
Ney. Son bonheur fut au comble; toutefois il ne put deviner lequel des
quatre généraux était le maréchal Ney; il eût donné tout au monde pour
le savoir, mais il se rappela qu’il ne fallait pas parler. L’escorte
s’arrêta pour passer un large fossé rempli d’eau par la pluie de la
veille, il était bordé de grands arbres et terminait sur la gauche la
prairie à l’entrée de laquelle Fabrice avait acheté le cheval. Presque
tous les hussards avaient mis pied à terre; le bord du fossé était à
pic et fort glissant, et l’eau se trouvait bien à trois ou quatre pieds
en contrebas au-dessous de la prairie. Fabrice, distrait par sa joie,
songeait plus au maréchal Ney et à la gloire qu’à son cheval, lequel
étant fort animé, sauta dans le canal; ce qui fit rejaillir l’eau à une
hauteur considérable. Un des généraux fut entièrement mouillé par la
nappe d’eau, et s’écria en jurant:
--Au diable la f... bête!
Fabrice se sentit profondément blessé de cette injure. «Puis-je en
demander raison?» se dit-il. En attendant, pour prouver qu’il n’était
pas si gauche, il entreprit de faire monter à son cheval la rive
opposée du fossé; mais elle était à pic et haute de cinq à six pieds.
Il fallut y renoncer; alors il remonta le courant, son cheval ayant de
l’eau jusqu’à la tête, et enfin trouva une sorte d’abreuvoir; par cette
pente douce il gagna facilement le champ de l’autre côté du canal. Il
fut le premier homme de l’escorte qui y parut, il se mit à trotter
fièrement le long du bord: au fond du canal les hussards se démenaient,
assez embarrassés de leur position; car en beaucoup d’endroits l’eau
avait cinq pieds de profondeur. Deux ou trois chevaux prirent peur et
voulurent nager, ce qui fit un barbotement épouvantable. Un maréchal des
logis s’aperçut de la manœuvre que venait de faire ce blanc-bec, qui
avait l’air si peu militaire.
--Remontez! il y a un abreuvoir à gauche! s’écria-t-il, et peu à peu
tous passèrent.
En arrivant sur l’autre rive, Fabrice y avait trouvé les généraux tout
seuls; le bruit du canon lui sembla redoubler; ce fut à peine s’il
entendit le général, par lui si bien mouillé, qui criait à son oreille:
--Où as-tu pris ce cheval?
Fabrice était tellement troublé qu’il répondit en italien:
--L’ho comprato poco fa. (Je viens de l’acheter à l’instant.)
--Que dis-tu? lui cria le général.
Mais le tapage devint tellement fort en ce moment, que Fabrice ne put
lui répondre. Nous avouerons que notre héros était fort peu héros en ce
moment. Toutefois la peur ne venait chez lui qu’en seconde ligne; il
était surtout scandalisé de ce bruit qui lui faisait mal aux oreilles.
L’escorte prit le galop; on traversait une grande pièce de terre
labourée, située au-delà du canal, et ce champ était jonché de cadavres.
--Les habits rouges! les habits rouges! criaient avec joie les hussards
de l’escorte.
Et d’abord Fabrice ne comprenait pas; enfin il remarqua qu’en effet
presque tous les cadavres étaient vêtus de rouge. Une circonstance lui
donna un frisson d’horreur; il remarqua que beaucoup de ces malheureux
habits rouges vivaient encore, ils criaient évidemment pour demander du
secours, et personne ne s’arrêtait pour leur en donner. Notre héros,
fort humain, se donnait toutes les peines du monde pour que son cheval
ne mît les pieds sur aucun habit rouge. L’escorte s’arrêta; Fabrice,
qui ne faisait pas assez d’attention à son devoir de soldat, galopait
toujours en regardant un malheureux blessé.
--Veux-tu bien t’arrêter, blanc-bec! lui cria le maréchal des logis.
Fabrice s’aperçut qu’il était à vingt pas sur la droite en avant
des généraux, et précisément du côté où ils regardaient avec leurs
lorgnettes. En revenant se ranger à la queue des autres hussards restés
à quelques pas en arrière, il vit le plus gros de ces généraux qui
parlait à son voisin, général aussi, d’un air d’autorité et presque de
réprimande; il jurait. Fabrice ne put retenir sa curiosité; et, malgré
le conseil de ne point parler, à lui donné par son amie la geôlière, il
arrangea une petite phrase bien française, bien correcte, et dit à son
voisin:
--Quel est-il ce général qui gourmande son voisin?
--Pardi, c’est le maréchal!
--Quel maréchal?
--Le maréchal Ney, bêta! Ah çà! où as-tu servi jusqu’ici?
Fabrice, quoique fort susceptible, ne songea point à se fâcher de
l’injure; il contemplait, perdu dans une admiration enfantine, ce fameux
prince de la Moskova, le brave des braves.
Tout à coup on partit au grand galop. Quelques instants après, Fabrice
vit, à vingt pas en avant, une terre labourée qui était remuée d’une
façon singulière. Le fond des sillons était plein d’eau, et la terre
fort humide, qui formait la crête de ces sillons, volait en petits
fragments noirs lancés à trois ou quatre pieds de haut. Fabrice remarqua
en passant cet effet singulier; puis sa pensée se remit à songer à la
gloire du maréchal. Il entendit un cri sec auprès de lui: c’étaient
deux hussards qui tombaient atteints par des boulets; et, lorsqu’il les
regarda, ils étaient déjà à vingt pas de l’escorte. Ce qui lui sembla
horrible, ce fut un cheval tout sanglant qui se débattait sur la terre
labourée, en engageant ses pieds dans ses propres entrailles; il voulait
suivre les autres: le sang coulait dans la boue.
«Ah! m’y voilà donc enfin au feu! se dit-il. J’ai vu le feu! se
répétait-il avec satisfaction. Me voici un vrai militaire.» A ce moment,
l’escorte allait ventre à terre, et notre héros comprit que c’étaient
des boulets qui faisaient voler la terre de toutes parts. Il avait beau
regarder du côté d’où venaient les boulets, il voyait la fumée blanche
de la batterie à une distance énorme, et, au milieu du ronflement égal
et continu produit par les coups de canon, il lui semblait entendre des
décharges beaucoup plus voisines; il n’y comprenait rien du tout.
A ce moment, les généraux et l’escorte descendirent dans un petit chemin
plein d’eau, qui était à cinq pieds en contrebas.
Le maréchal s’arrêta, et regarda de nouveau avec sa lorgnette. Fabrice,
cette fois, put le voir tout à son aise; il le trouva très blond, avec
une grosse tête rouge. «Nous n’avons point des figures comme celle-là
en Italie, se dit-il. Jamais, moi qui suis si pâle et qui ai des
cheveux châtains, je ne serai comme ça», ajoutait-il avec tristesse.
Pour lui ces paroles voulaient dire: «Jamais je ne serai un héros.»
Il regarda les hussards; à l’exception d’un seul, tous avaient des
moustaches jaunes. Si Fabrice regardait les hussards de l’escorte,
tous le regardaient aussi. Ce regard le fit rougir, et, pour finir son
embarras, il tourna la tête vers l’ennemi. C’étaient des lignes fort
étendues d’hommes rouges; mais, ce qui l’étonna fort, ces hommes lui
semblaient tout petits. Leurs longues files, qui étaient des régiments
ou des divisions, ne lui paraissaient pas plus hautes que des haies.
Une ligne de cavaliers rouges trottait pour se rapprocher du chemin en
contrebas que le maréchal et l’escorte s’étaient mis à suivre au petit
pas, pataugeant dans la boue. La fumée empêchait de rien distinguer du
côté vers lequel on s’avançait; l’on voyait quelquefois des hommes au
galop se détacher sur cette fumée blanche.
Tout à coup, du côté de l’ennemi, Fabrice vit quatre hommes qui
arrivaient ventre à terre. «Ah! nous sommes attaqués», se dit-il; puis
il vit deux de ces hommes parler au maréchal. Un des généraux de la
suite de ce dernier partit au galop du côté de l’ennemi, suivi de deux
hussards de l’escorte et des quatre hommes qui venaient d’arriver. Après
un petit canal que tout le monde passa, Fabrice se trouva à côté d’un
maréchal des logis qui avait l’air fort bon enfant. «Il faut que je
parle à celui-là, se dit-il, peut-être ils cesseront de me regarder.» Il
médita longtemps.
--Monsieur, c’est la première fois que j’assiste à la bataille, dit-il
enfin au maréchal des logis; mais ceci est-il une véritable bataille?
--Un peu. Mais vous, qui êtes-vous?
--Je suis le frère de la femme d’un capitaine.
--Et comment l’appelez-vous, ce capitaine?
Notre héros fut terriblement embarrassé; il n’avait point prévu cette
question. Par bonheur, le maréchal et l’escorte repartaient au galop.
Quel nom français dirai-je? pensait-il. Enfin il se rappela le nom du
maître d’hôtel où il avait logé à Paris; il rapprocha son cheval de
celui du maréchal des logis, et lui cria de toutes ses forces:
--Le capitaine Meunier!
L’autre, entendant mal à cause du roulement du canon, lui répondit:
--Ah! le capitaine Teulier? Eh bien! il a été tué.
«Bravo! se dit Fabrice. Le capitaine Teulier; il faut faire l’affligé.»
--Ah, mon Dieu! cria-t-il, et il prit une mine piteuse.
On était sorti du chemin en contrebas, on traversait un petit pré, on
allait ventre à terre, les boulets arrivaient de nouveau, le maréchal se
porta vers une division de cavalerie. L’escorte se trouvait au milieu de
cadavres et de blessés; mais ce spectacle ne faisait déjà plus autant
d’impression sur notre héros; il avait autre chose à penser.
Pendant que l’escorte était arrêtée, il aperçut la petite voiture d’une
cantinière, et sa tendresse pour ce corps respectable l’emportant sur
tout, il partit au galop pour la rejoindre.
--Restez donc, s...! lui cria le maréchal des logis.
«Que peut-il me faire ici?» pensa Fabrice, et il continua de galoper
vers la cantinière. En donnant de l’éperon à son cheval, il avait eu
quelque espoir que c’était sa bonne cantinière du matin; les chevaux
et les petites charrettes se ressemblaient fort, mais la propriétaire
était tout autre, et notre héros lui trouva l’air fort méchant. Comme il
l’abordait, Fabrice l’entendit qui disait:
--Il était pourtant bien bel homme!
Un fort vilain spectacle attendait là le nouveau soldat; on coupait
la cuisse à un cuirassier, beau jeune homme de cinq pieds dix pouces.
Fabrice ferma les yeux et but coup sur coup quatre verres d’eau-de-vie.
--Comme tu y vas, gringalet! s’écria la cantinière. L’eau-de-vie lui
donna une idée: il faut que j’achète la bienveillance de mes camarades
les hussards de l’escorte.
--Donnez-moi le reste de la bouteille, dit-il à la vivandière.
--Mais sais-tu, répondit-elle, que ce reste-là coûte dix francs, un jour
comme aujourd’hui?
Comme il regagnait l’escorte au galop:
--Ah! tu nous rapportes la goutte! s’écria le maréchal des logis, c’est
pour ça que tu désertais? Donne.
La bouteille circula; le dernier qui la prit la jeta en l’air après
avoir bu.
--Merci, camarade! cria-t-il à Fabrice.
--Tous les yeux le regardèrent avec bienveillance. Ces regards ôtèrent
un poids de cent livres de dessus le cœur de Fabrice: c’était un de ces
cœurs de fabrique trop fine qui ont besoin de l’amitié de ce qui les
entoure. Enfin il n’était plus mal vu de ses compagnons, il y avait
liaison entre eux! Fabrice respira profondément, puis d’une voix libre,
il dit au maréchal des logis:
--Et si le capitaine Teulier a été tué, où pourrais-je rejoindre ma sœur?
Il se croyait un petit Machiavel, de dire si bien Teulier au lieu de
Meunier.
--C’est ce que vous saurez ce soir, lui répondit le maréchal des logis.
L’escorte repartit et se porta vers des divisions d’infanterie. Fabrice
se sentait tout à fait enivré; il avait bu trop d’eau-de-vie, il roulait
un peu sur sa selle: il se souvint fort à propos d’un mot que répétait
le cocher de sa mère: «Quand on a levé le coude, il faut regarder entre
les oreilles de son cheval, et faire comme fait le voisin.» Le maréchal
s’arrêta longtemps auprès de plusieurs corps de cavalerie qu’il fit
charger; mais pendant une heure ou deux notre héros n’eut guère la
conscience de ce qui se passait autour de lui. Il se sentait fort las,
et quand son cheval galopait il retombait sur la selle comme un morceau
de plomb.
Tout à coup le maréchal des logis cria à ses hommes:
--Vous ne voyez donc pas l’Empereur, s...! Sur-le-champ l’escorte cria
vive l’Empereur! à tue-tête. On peut penser si notre héros regarda de
tous ses yeux, mais il ne vit que des généraux qui galopaient, suivis,
eux aussi, d’une escorte. Les longues crinières pendantes que portaient
à leurs casques les dragons de la suite l’empêchèrent de distinguer les
figures. «Ainsi, je n’ai pu voir l’Empereur sur un champ de bataille, à
cause de ces maudits verres d’eau-de-vie!» Cette réflexion le réveilla
tout à fait.
On redescendit dans un chemin rempli d’eau, les chevaux voulurent boire.
--C’est donc l’Empereur qui a passé là? dit-il à son voisin.
--Eh! certainement, celui qui n’avait pas d’habit brodé. Comment ne
l’avez-vous pas vu? lui répondit le camarade avec bienveillance.
Fabrice eut grande envie de galoper après l’escorte de l’Empereur et de
s’y incorporer. Quel bonheur de faire réellement la guerre à la suite
de ce héros! C’était pour cela qu’il était venu en France. «J’en suis
parfaitement le maître, se dit-il, car enfin je n’ai d’autre raison pour
faire le service que je fais, que la volonté de mon cheval qui s’est mis
à galoper pour suivre ces généraux.»
Ce qui détermina Fabrice à rester, c’est que les hussards ses nouveaux
camarades lui faisaient bonne mine; il commençait à se croire l’ami
intime de tous les soldats avec lesquels il galopait depuis quelques
heures. Il voyait entre eux et lui cette noble amitié des héros du Tasse
et de l’Arioste. S’il se joignait à l’escorte de l’Empereur, il y aurait
une nouvelle connaissance à faire; peut-être même on lui ferait la mine
car ces autres cavaliers étaient des dragons et lui portait l’uniforme
de hussard ainsi que tout ce qui suivait le maréchal. La façon dont on
le regardait maintenant mit notre héros au comble du bonheur; il eût
fait tout au monde pour ses camarades; son âme et son esprit étaient
dans les nues. Tout lui semblait avoir changé de face depuis qu’il était
avec des amis, il mourait d’envie de faire des questions. «Mais je
suis encore un peu ivre, se dit-il, il faut que je me souvienne de la
geôlière.» Il remarqua en sortant du chemin creux que l’escorte n’était
plus avec le maréchal Ney; le général qu’ils suivaient était grand,
mince, et avait la figure sèche et l’œil terrible.
Ce général n’était autre que le comte d’A..., le lieutenant Robert du 15
mai 1796. Quel bonheur il eût trouvé à voir Fabrice del Dongo.
Il y avait déjà longtemps que Fabrice n’apercevait plus la terre volant
en miettes noires sous l’action des boulets; on arriva derrière un
régiment de cuirassiers, il entendit distinctement les biscaïens frapper
sur les cuirasses et il vit tomber plusieurs hommes.
Le soleil était déjà fort bas, et il allait se coucher lorsque
l’escorte, sortant d’un chemin creux, monta une petite pente de trois
ou quatre pieds pour entrer dans une terre labourée. Fabrice entendit
un petit bruit singulier tout près de lui: il tourna la tête, quatre
hommes étaient tombés avec leurs chevaux; le général lui-même avait été
renversé, mais il se relevait tout couvert de sang. Fabrice regardait
les hussards jetés par terre: trois faisaient encore quelques mouvements
convulsifs, le quatrième criait:
--Tirez-moi de dessous.
Le maréchal des logis et deux ou trois hommes avaient mis pied à terre
pour secourir le général qui, s’appuyant sur son aide de camp, essayait
de faire quelques pas; il cherchait à s’éloigner de son cheval qui se
débattait renversé par terre et lançait des coups de pied furibonds.
Le maréchal des logis s’approcha de Fabrice. A ce moment notre héros
entendit dire derrière lui et tout près de son oreille:
--C’est le seul qui puisse encore galoper.
Il se sentit saisir les pieds; on les élevait en même temps qu’on lui
soutenait le corps par-dessous les bras; on le fit passer par-dessus la
croupe de son cheval, puis on le laissa glisser jusqu’à terre, où il
tomba assis.
L’aide de camp prit le cheval de Fabrice par la bride; le général,
aidé par le maréchal des logis, monta et partit au galop; il fut suivi
rapidement par les six hommes qui restaient. Fabrice se releva furieux,
et se mit à courir après eux en criant:
--Ladri! ladri!(voleurs! voleurs!)
Il était plaisant de courir après des voleurs au milieu d’un champ de
bataille.
L’escorte et le général, comte d’A..., disparurent bientôt derrière une
rangée de saules. Fabrice, ivre de colère, arriva aussi à cette ligne de
saules; il se trouva tout contre un canal fort profond qu’il traversa.
Puis, arrivé de l’autre côté, il se remit à jurer en apercevant de
nouveau, mais à une très grande distance, le général et l’escorte qui se
perdaient dans les arbres.
--Voleurs! voleurs! criait-il maintenant en français.
Désespéré, bien moins de la perte de son cheval que de la trahison,
il se laissa tomber au bord du fossé, fatigué et mourant de faim. Si
son beau cheval lui eût été enlevé par l’ennemi, il n’y eût pas songé;
mais se voir trahir et voler par ce maréchal des logis qu’il aimait
tant et par ces hussards qu’il regardait comme des frères! c’est ce qui
lui brisait le cœur. Il ne pouvait se consoler de tant d’infamie, et,
le dos appuyé contre un saule, il se mit à pleurer à chaudes larmes.
Il défaisait un à un tous ses beaux rêves d’amitié chevaleresque et
sublime, comme celle des héros de la Jérusalem délivrée. Voir arriver la
mort n’était rien, entouré d’âmes héroïques et tendres, de nobles amis
qui vous serrent la main au moment du dernier soupir! mais garder son
enthousiasme, entouré de vils fripons!!! Fabrice exagérait comme tout
homme indigné. Au bout d’un quart d’heure d’attendrissement, il remarqua
que les boulets commençaient à arriver jusqu’à la rangée d’arbres à
l’ombre desquels il méditait. Il se leva et chercha à s’orienter. Il
regardait ces prairies bordées par un large canal et la rangée de saules
touffus: il crut se reconnaître. Il aperçut un corps d’infanterie qui
passait le fossé et entrait dans les prairies, à un quart de lieue en
avant de lui. «J’allais m’endormir, se dit-il; il s’agit de n’être
pas prisonnier»; et il se mit à marcher très vite. En avançant il fut
rassuré, il reconnut l’uniforme, les régiments par lesquels il craignait
d’être coupé étaient français. Il obliqua à droite pour les rejoindre.
Après la douleur morale d’avoir été si indignement trahi et volé, il en
était une autre qui, à chaque instant, se faisait sentir plus vivement:
il mourait de faim. Ce fut donc avec une joie extrême qu’après avoir
marché, ou plutôt couru pendant dix minutes, il s’aperçut que le corps
d’infanterie, qui allait très vite aussi, s’arrêtait comme pour prendre
position. Quelques minutes plus tard, il se trouvait au milieu des
premiers soldats.
--Camarades, pourriez-vous me vendre un morceau de pain?
--Tiens, cet autre qui nous prend pour des boulangers!
Ce mot dur et le ricanement général qui le suivit accablèrent Fabrice.
La guerre n’était donc plus ce noble et commun élan d’âmes amantes de
la gloire qu’il s’était figuré d’après les proclamations de Napoléon!
Il s’assit, ou plutôt se laissa tomber sur le gazon; il devint très
pâle. Le soldat qui lui avait parlé, et qui s’était arrêté à dix pas
pour nettoyer la batterie de son fusil avec son mouchoir, s’approcha et
lui jeta un morceau de pain, puis, voyant qu’il ne le ramassait pas, le
soldat lui mit un morceau de ce pain dans la bouche. Fabrice ouvrit les
yeux, et mangea ce pain sans avoir la force de parler. Quand enfin il
chercha des yeux le soldat pour le payer, il se trouva seul, les soldats
les plus voisins de lui étaient éloignés de cent pas et marchaient. Il
se leva machinalement et les suivit. Il entra dans un bois; il allait
tomber de fatigue et cherchait déjà de l’œil une place commode; mais
quelle ne fut pas sa joie en reconnaissant d’abord le cheval, puis la
voiture, et enfin la cantinière du matin! Elle accourut à lui et fut
effrayée de sa mine.
--Marche encore, mon petit, lui dit-elle; tu es donc blessé? et ton beau
cheval? En parlant ainsi elle le conduisait vers sa voiture, où elle
le fit monter, en le soutenant par-dessous les bras. A peine dans la
voiture, notre héros, excédé de fatigue, s’endormit profondément. 3
CHAPITRE IV
Rien ne put le réveiller, ni les coups de fusil tirés fort près de la
petite charrette, ni le trot du cheval que la cantinière fouettait
à tour de bras. Le régiment attaqué à l’improviste par des nuées de
cavalerie prussienne, après avoir cru à la victoire toute la journée,
battait en retraite, ou plutôt s’enfuyait du côté de la France.
Le colonel, beau jeune homme, bien ficelé, qui venait de succéder
à Macon, fut sabré; le chef de bataillon qui le remplaça dans le
commandement, vieillard à cheveux blancs, fit faire halte au régiment.
--F...! dit-il aux soldats, du temps de la république on attendait pour
filer d’y être forcé par l’ennemi... Défendez chaque pouce de terrain et
faites-vous tuer, s’écriait-il en jurant; c’est maintenant le sol de la
patrie que ces Prussiens veulent envahir!
La petite charrette s’arrêta, Fabrice se réveilla tout à coup. Le
soleil était couché depuis longtemps; il fut tout étonné de voir qu’il
était presque nuit. Les soldats couraient de côté et d’autre dans une
confusion qui surprit fort notre héros; il trouva qu’ils avaient l’air
penaud.
--Qu’est-ce donc? dit-il à la cantinière.
--Rien du tout. C’est que nous sommes flambés, mon petit; c’est la
cavalerie des Prussiens qui nous sabre, rien que ça. Le bêta de général
a d’abord cru que c’était la nôtre. Allons, vivement, aide-moi à réparer
le trait de Cocotte qui s’est cassé.
JIM - Assistente
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Jusqu’à l’extrême regard Poésie
Huguette Bertrand
JUSQU'À L'EXTRÊME REGARD
poésie
Éditions En Marge
=========================================
Suis en amour avec le jour qui passe
près de ma fenêtre
par-dessus ma chair ruisselante d'avenir
sous un amoncellement de gestes fous
que l'histoire raconte pour bercer la petite fille
Suis en amour avec la nuit qui passe
près de mon lit
dans les hauts-fonds de mon âme
parmi les spasmes et tous ces bruits
arrachés au plaisir d'être là
comme un fruit dans son nectar
Suis en amour avec les mots d'amour
près de la vie
comme des semences d'éternité
___________________________
Devant toi comme quelqu'un qui attend
qui attend que la nuit soit consommée
en attendant que tu sois là
l'âme à nue
en plein coeur du rire
envoyée dans tous les sens
débridée par les mots écrits comme ça
en plein jour
en pleine nuit
alors que les coeurs s'entrechoquent à travers les ondes
provoquent des signes amourachés tendres
Comment résister aux mots désordonnés
sans faux pli
des mots qui provoquent la rencontre l'amitié
la vie jusqu'au bord du risque
le risque de perdre son âme dans l'âme de l'autre
cet autre soi-même accordé à la vie
ses rythmes
ses accords à travers les saisons provocantes
une provocation d'images chauffées à blanc
pour le bonheur de l'instant
Comment résister aux heures arrogantes
ce trajet de l'esprit en voyage sur les sens
quand le regard touche les courbes brûlantes du délire
quand la main vient se poser sur le cri
Un silence dérobé à l'envie d'être là
jusqu'au bout
___________________________
Parmi les feux de la nuit
ce parcours du silence de ton âme secrète
s'abreuve à la source de nos avenues intimes
jusqu'au tréfonds de nos corps lancinants
comme un puits si profond
d'où surgissent les vertiges du matin
ses accords sur la portée du coeur
à n'en plus finir
L'amour se consume
à travers une nuée de caresses étonnées
___________________________
Les doigts du ciel effleurent le sanctuaire de la folle amante
gonflée dans la poitrine du vent
et d'inutiles colères se heurtent aux douleurs des griffes
emprisonnées dans les veines du temps
Les lèvres s'habituent aux désirs
quand la crue des souffles inonde l'espace
jusqu'à l'épuisement des gestes
Cernées les images passent
l'amour délire
___________________________
Le temps
mon frère
vient d'arriver avec en poche
le poids de ma fragilité
déposée aux pieds de la tendresse
parfois emportée par le vent du large
ses milliers de p'tits papiers accrochés au fil des jours
et du printemps venu râteler ses émotions
éparpillées sur le gazon
___________________________
Dans la prison du désir
je tue les heures une à une
sans blesser les instants de l'espace amoureux
sans piétiner les sourires
sans mélanger la couleur des gris trop gris
sans mourir sous le toit indigné par la caresse des jours
sans suivre le cours du rêve inachevé
des lendemains avides de temps
À même cette prison
j'habitue mes mots au délire
pour contrôler les enchantements
pour nager dans les attentes trop vives
___________________________
Oui je rêve que je ne rêve pas
dans le délire de tes nuits
dans la conscience du jour
cette envie de colorer tes arcs-en-ciel aux prises avec les nuages
assise sous le chêne
à brouter des impatiences dans la gueule du temps
ce temps empanaché d'étoiles
de fils d'araignée
quand la voix cherche les contours d'une présence
pour la suite du jour
___________________________
Ma vie se berce au creux de la mémoire
d'un amour retrouvé comme un mystère
entre les seins affolés
par une nuée d'interdits
En proie aux fièvres
mes rêves glissent sous le poids de la démesure
sur les rives chaudes et parfumées du sommeil
quand mes pores se tordent
dans la nuit peuplée de sueurs
de doux désirs entr'ouverts
entre le souffle et les ongles
Les bouches lasses se cueillent
devant la lune éclose
___________________________
Demain est toujours un autre jour
qui nous suit pas à pas
dans les décombres de la nuit
ses rêves immobiles sous l'oreiller
poursuivis dans le plein des silences
qui charrient à distance les feux de l'âme
cette distance que l'oeil inonde
pour nettoyer les passions refoulées
dans les abîmes d'un poème qui ne veut pas se taire
un poème à la mesure du coeur
aiguisé par la lenteur des heures à bout de cris
___________________________
À l'approche de ton corps nu
ma chair goûte tes fièvres
de la courbe de tes rêves à la pointe du vertige
et l'ivresse de mes lèvres déclenche le délire
cette sauvage volupté
quand mon souffle te parcourt satiné
Se cambre ta raison
sous mes doigts agités
sans rancune
de laisser échapper ce mouvement ondulé
cette vague
comme un spasme
au bout du cri
___________________________
L'amour veille dans le silence advenu
ce silence ému par le vertige des jours
jours de peurs
jours des alentours défaits
jours qui parlent tout bas
jours évidés des sens
jour dans la descente du jour
long cortège des jours abandonnés à leurs songes
___________________________
Ce jour n'en peut plus de dormir si tard dans son lit
cette âme qui dort tout bonnement dans sa nuit
un pan de nuit accrochée à la vie
quand la vie se mesure à nos pas piétinés
quand la vie nous rassure dans le délire des ombres
De toutes ses coutures elle craque
dans la charpie des heures
s'effiloche en petites rivières nocturnes
se rabat dans la dorure d'un soleil emprisonné
dans un espace trop étroit
un espace de temps trop vieux
que la main pose sur la détresse du jour
___________________________
Le soleil me joue des tours
projette dans mon regard
les jours étourdis par de trop grandes extases
accrochées au clou de mon âme
en attente du prochain soir violacé
Par une fenêtre du coeur
gémissent des musiques
des gestes interrompus
dans ce piège adossé au réveil
___________________________
Tu peux toujours croquer quelques mots pour déjeuner
pour accrocher les soucis
dans l'oeil figé du temps qu'il fait dehors
les branches tendues aux quatre vents
___________________________
Quand un grand vent souffla sur la peau de l'automne
elle prit la fuite
et une chemise au hasard
en parlant de rentrer dans un portrait de famille
sans parlure
sans ambiance
puis revint ranger cette randonnée
là où elle l'avait laissée
juste sous le ciel étoilé de son lit
Elle rêvait tout simplement
___________________________
Suite de nuits
que l'amour embrase de toute éternité
pourchassée par le crime de n'être pas assouvie
quand le souffle brusquement s'arrête
dans le regard plongé au coeur d'un arbre d'automne
comme une bête blessée
fouettée par le vent
et toutes ses feuilles qui gisent sur le sol défait
Vive mémoire emportée par les rafales du temps
___________________________
Il pleut des joies dans mes yeux
des arcs-en-ciel sur mes épaules
des délires crachés par la mer
ramassés par une vague silencieuse
à la lumière d'un vieux rêve taillé sur mesure
Il pleut des odeurs de cheminées
à l'image des hautes forêts
des murmures échappés du rire
qui bousculent mon espace intime
pour tuer la peur
ses durs reflets
___________________________
Connectés à l'amour
aux cordes des guitares
celles trempées dans l'acier de l'aujourd'hui
les lendemains paralysent le retour de quelques larmes
appuyées sur les murs
des maisons de novembre
Que viennent les musiques à pleines mains
sur la portée du coeur
dans les sillons du jour accordés au plaisir d'être
enfin
___________________________
Dans la blancheur de l'être
le coeur cultive un rêve abandonné dans les couloirs de la nuit
parmi les angles
et les assauts du regard
venus explorer les fractures de l'âme
ces traces fragiles qu'un silence inonde
___________________________
Froid comme un hiver
le bonheur se cherche un abri dans le bleuté des nuits
porte le vague souvenir d'une main affolée
comme une caresse sur l'éveil du jour
en attendant une brassée de coeurs flottants
L'amour et ses trouvailles
ont rendu la brise à l'hiver
___________________________
Côté coeur
y a rien d'neuf
à part le feu qui ronge ma langue
quand les jours se cachent dans l'ombre
Y a rien d'neuf au bout du jour
quand les images s'ensablent dans ma mémoire
que les nuits brûlent sous ma peau
Y a rien d'neuf au bout d'la semaine
à part les bruits
les graffiti
mes pieds en tête au bout d'la rue
Y a rien d'neuf au bout du coeur
à part tes yeux
à part tes rêves
pour caresser le bout d'ma vie
___________________________
Quand tes musiques folles m'écoutent trop longtemps
j'ai envie de faire trembler le jour
qui se promène dans ma nuit
d'envoyer mon âme en voyage
pour la faire durer
de chatouiller le soleil
en faisant ma valise
d'écrire des mots d'avance
en cas de panne
te parler au creux de mes phrases
te chuchoter mes souvenirs ramassés en petits paquets d'émotions
À travers la buée de mes espérances
et la poussière des routes
je m'abandonne dans un respir
___________________________
Derrière les montagnes
on aperçoit des regards vagabonder çà et là
entre les arbres
comme des sourires prolongés
jusqu'au faîte de l'âme
On aperçoit dans le tard des nuits
quelques espaces de tendresse
pour étouffer l'ennui
quand le coeur fauve vient s'échouer
aux abords des yeux ensablés
par de trop longues heures d'attente
Les jours nous regardent dormir entre les branches
___________________________
Dans la cambrure du geste apparenté à l'infinie démesure
ce temps passé tout contre vous
enjolive les anciens printemps
demeurés soudainement muets par temps de grands vents
quand le destin fait rage
Le corps comme un oiseau partage les tempêtes
sur le chemin pavé de mots
d'ardeurs arrachées à l'histoire
___________________________
Comme une brise roucoulante
venue s'échouer dans le cou de l'aube
le corps transperce les nuages de mon âme
et la chair de l'image
qu'au loin je contemple tout près
pour étancher la soif
pour apprivoiser les battements du coeur dans l'instant
___________________________
Déchirée par les départs toujours présents
la douleur s'apaise
quand le souffle rejoint le geste
ce battement de vie
à même ton âme greffée à la mienne
Coincée entre l'espace et le temps
mes mots en se taisant crient à tue-tête
dans ce rêve sorti tout droit des nues
habitat du coeur devenu oxygène
À travers une verrière
l'univers s'incline à genoux sur la nuit
___________________________
Allongée sur les paumes du quotidien
une femme de connivence avec le bonheur
s'abandonne dans un fou rire
pose délicate comme un fruit incandescent
qu'enrobent les désirs
venus valser sur ses nuits apprivoisées
une femme moulée dans ses parures
pour une fête empirique
transparente parfumée
visitée par les saisons
inscrite au calendrier
revue et corrigée par le mouvement perpétuel de la tendresse
On imagine aussi les mains déployées d'un homme à plaisir
venu raser ce rêve dans le jus des sens
devant une bière enivrée d'illusions
quand le temps forge des douleurs sous nos pieds désarmés
échange l'amour contre la mort
ses pitiés naissantes au bord des lèvres
pour inquiéter nos nuits
___________________________
Quand la vie m'étire à n'en plus finir
j'étire l'avenir jusqu'à demain
j'étire demain pour en finir avec l'avenir
j'étire mes mots pour allonger le verbe
je m'étire dans mon verbe pour conjuguer le désir à l'être
et n'être plus que l'étirement d'un désir
sur une distance allongée posée sur le temps
un temps étiré par le hasard d'une rencontre
une rencontre qui s'étire sur le devenir
comme si demain n'existait pas
Pour en finir
le verbe me plonge dans ce désir de l'être
en son devenir
___________________________
Juste un peu plus de vie pour prendre l'amour par le goût
quand le goût a le goût d'aller dormir près de la nuit
cette nuit qui veille sur l'amour
comme une vieille amante échevelée au goût du jour
pas trop tannée
juste encore en vie
pour goûter aux nuits échevelées par l'amour
___________________________
Elle est venue
elle était peut-être déjà là
debout en pyjama sur son destin
dans sa chambre virginale
appuyée sur un dégoût
en attendant la conquête des seins des reins
et autres viscères
dépliant sa nuit sur le coeur englué
dans son imagerie
Finalement
elle est peut-être venue
mais je n'y étais pas
___________________________
Devant les jours de banlieues
le temps s'attriste
ces îles roses à l'intimité fragile
îles boiteuses à des années-lumière
îles poisseuses dans le varech des regards
îles érigées à la gloire de l'éphémère
îles savantes pour dérouter le mouvement des foules
îles languissant comme des pluies
îles mortes déclarées sans avenue
îles ennuyeuses remplies de crépuscules
îles éclatées en plein visage de la vie
___________________________
Vous avez dit amour
quand on vous aperçoit aujourd'hui plongé dans un bain de tendresse
pour savonner les mercredis oubliés
vous écrivez amour sur le bout d'une table
entre deux feuilles grises
deux colères
et vos gestes dévastés par de trop longues heures
Se grave enfin sur la chair de l'autre
votre coeur démesuré
et vous buvez l'amour
quand le corps presse la détente
comme au premier jour
en cette mi-temps de février
___________________________
Je bois à la source de vos mots délivrés
temporaires
quand la vague soupire
quand le corps n'en peut plus de vous regarder dans l'embrasure des montagnes
à travers le songe de vos regards venus si près de toucher l'indécence
ce velouté du coeur jusqu'au vacillement des sens
déboutonnés jusqu'à l'os
C'est de l'amour
dans le concentré des jours
quand l'impuissance du geste s'étire à n'en plus finir
pour espacer les désirs qui se heurtent aux vives absences
C'est de l'amour
comme un fruit arraché haut et court à l'automne
un fruit d'hiver mûri à même les délicaresses
quand le printemps s'allume allègrement
aux abords de l'été
___________________________
Qu'avons-nous à dérober ces gestes
qui ne craignent plus la pudeur d'embrasser le poète
dans les eaux grouillantes du délire
ni même de tremper nos doigts dans le suc de l'amour
comme une rosée sur le bonheur d'être assouvie par de tendres ébats
ce repas que le coeur attend avidement
à travers la bruine des jours
ce doux mensonge pour un monde inventé par la blessure
de ne pouvoir aimer à n'en plus finir
___________________________
Quand il fait trop nuit
un nouveau regard vient border mes rêves abandonnés sur le rivage
qu'une simple lueur vient consteller
Mémoire de la main qui effleure la mémoire
mémoire des yeux qui arpente la nuit
mémoire de la nuit qui parfume l'ennui
Une flamme ardente vient chanter sous ma lampe
des airs sauvages
accompagnés de petites ronflettes
hallucinées
___________________________
Ne pillez plus ces nouveaux jours
quand le soleil verse son or sur nos chairs attendries par l'âge des pierres
quand nos yeux pavoisent devant ce rêve emmitouflé dans un rayon de lune
quand le galbe soyeusement apprivoisé cherche les contours de la main qui effleure
Sous l'écorce de nos vies
le temps est à l'oeuvre
sculpte dans cette argile
des lumières frêles
que les mots épuisent aux confins de la mémoire
Surgissent alors des amours effrontées
___________________________
Dans la savane de nos âmes
des loups s'y promènent
avec un goût de représailles à portée de hurlement
étrangeté qui ressemble à une vocation
jusque-là étendue sur une plage
devant une mer de naufrages
de cris douteux
___________________________
En vérité
c'est de toi cette senteur du jardin
jusqu'à l'extrême regard incendiaire
à la poursuite des patiences
et des pluies venues
Encore toi
ce pays sans avenue
que l'on transporte en soi dans la terre fertile du désir
Toujours toi
à la cadence des jours
blottis entre chaque phrase
sans mesure
comme une certitude du présent
___________________________
L'hiver ne pensait pas qu'il était rendu là où il était
sous une pluie de glaçons barbares
venue blesser la conscience des arbres nus
leurs bras ballants comme chômeur sans cause
et pour cause
L'hiver venu a dérapé sur sa neige fondante
à la dérive
sur la noire habitude de nos gestes gelés
___________________________
Encore tout chaud
mon jour incendié par l'abondance du rêve
sème dans les sillons de l'amour
un visage habité de réels immenses
une gueule à désir
flanqué d'un sourire limité par la séduction d'un regard efficace
une peau de sable fin arrachée aux plages
Entre des pieds acrobates
un vertige se répand sur le droit fil funambule
___________________________
Les yeux assoupis dans une vague d'espoir
retournent au rivage
cette écume de l'émoi
Dérive des jours insensés vers l'abîme des tendresses
où le galbe rocheux s'étale sur la surface des eaux
dans l'ébène du soir
d'un enfant infini projeté dans le regard de l'aube
___________________________
Ce corps inouï emprisonne le soleil dans un doute
que supporte mal le ciel blafard
Ciel de tous les regards portés sur la chose
ciel enculé par des évidences
semences du ciel dans le ventre du passé
enfants éventrés dans les décharges du ciel
ciel baisé en silence par des nuits épousées
ciel de vie détrempée dans la sueur des jours
De feu de sang
le ciel me désire
___________________________
Après maints combats
le coeur essoufflé s'endort ensoleillé
porte en moi ce plaisir de brûler dans l'ombre
Ces seules lignes décochées sur la cible
ressemblent à une coïncidence
quand la raison perd la tête
Posez un timbre de voix sur le mot
envoyez cette bizarrerie au hasard
comme un mot d'amour à la mer
___________________________
Assoupis
des fragments d'été brûlent sous la peau
comme une promesse aux herbes folles
dans un corps à corps avec les étoiles
Lents mouvements inclinés sur l'âme affamée
suspendue sur un mur de glace
dans lequel résonne un cri d'enfant
assassiné par de trop longues années
___________________________
Où veux-tu que je dépose mes caresses
lorsque la lune est rouge
lorsque mon cri échevelé vient te dire que l'amour fermente sous le lichen
lorsque tu danses près d'un gouffre de lumière
lorsque tu marches sur des plages garnies d'apothéoses et de galets hors saison
lorsque la mer me confie son silence me propose ses regrets comme la terre ses alarmes
lorsque tu ruisselles sous l'écorce de tes nuits inventées
lorsque je traverse le pont de tes rires téméraires
lorsque enfin nos mains fleurissent sous un grand pin argenté
___________________________
Dans les chairs roses du ciel
une lune magique pose sous le regard des jours irrités par la rage des heures folles
Heures de plomb à l'épaule
heures des portes battantes
heures tranchées dans le sens du cadavre
heures lacérées par les visages fuyants
heures déshabillées dans un respir
heures qui se bousculent à la porte des foules
heures bleues heures grises comme des pierres étranglées
vive douleur des heures incendiées
heures fragiles et nues dans les chairs roses du ciel
___________________________
Votre folie m'habille comme un gant
si près de la lumière
si près des heures libérées par la foudre de vos rires en relief
sur mes mots éventrés par les silences
les oubliances que je suis
à même ce jour
imprégnée d'alliances
d'enfances étalées sur mes crépuscules
ce foutu mensonge
___________________________
J'ai les écluses fragiles dans le regard de l'aube
quand mes mains s'abandonnent au vertige des mots
devant ce phare absent
devant l'image rebelle d'une nuit furieuse
pluvieuse
___________________________
Au passage
les baisers creusent des habitudes au hasard des fatigues
lèchent le destin étroit d'un visage oublié dans le givre des heures
visage abandonné sous le doux regard d'une étoile lointaine
quand la fête déjoue les ruses d'un soir exténué
___________________________
Une promesse de chairs odorantes provoque des printemps délurés
des échanges de rêves effrontés
derrière une foule triste
essuie gestes et marées sur les visages à portée de l'esclave
___________________________
Sur ma page
des mots ondulés me respirent jusqu'au sein du rêve
me ramènent au coeur des choses
à travers le cristallin de l'âme
ses ébats
dans la chaleur des sexes poétiques
évanouis comme des mystères déraisonnables
___________________________
Un cheptel de mots avance lentement
vers l'écrin fertile de mes pensées
en meuglant des souvenirs désespérés
sous le dernier quartier d'une lune d'hiver
___________________________
Ce brasier du coeur brûle les ailes d'un horizon étonné
invente des poursuites
dans la brousse des prunelles
des déesses éplorées
Femmes de bois
fibres de terre
de sang trop mûr
assises sur l'humus des âges sacrés
fiançailles englouties dans un bleu éternel
___________________________
Frémissante
elle reconnaît les cris
comme une exaltation secrète de la source
ses passions qu'elle boit à même la bouche des échos rythmés
des instants convertis à l'être
autrefois bafoués
sans mémoire
rejette par ses paumes entrouvertes
la raison trébuchante
qu'aucune foi ne peut atteindre
dans l'aube assassinée
___________________________
Il fait jaune feu dehors
à travers les arbres déchus et mauves
devant ce jour poudré d'indifférence
égaré dans le vin de l'aube
ennivrée
Comme un rendez-vous avec la mémoire
ce feu à côté de moi
me projette dans le plein des choses à écrire
Tranquillement demain me lira
apaisera le fer à 23 heures pile
mais comment en être sûre ?
___________________________
Une mémoire constellée glane les langues assoiffées
mystère des mots sanctifiés par le poète
sous l'emprise d'un verre offert
pour évaporer les désirs inconscients de l'Être
dévorantes failles engorgées de désirs
décapsulés
bus jusqu'à la lie
___________________________
Au coeur de l'essentiel
le silence mijote des réponses
condamnées à éblouir les peurs
à hauteur du vrai
en ce jour dessiné
inévitable
Le coeur aux aguets
___________________________
Rage folle des amours punitives
doux labeur de questions pour nos âmes affamées
Rage folle des amours démembrées
par les jours indomptés d'un coeur fauve insondable
Rage folle des amours déchiquetées
ensevelies sous les bruits de nos pas inévitables
Rage folle des amours libertaires
abandonnées dans un cri
___________________________
Cette femme désertique apprend en silence
mais le silence ne lui répond pas
Elle se chuchote les mots amoureux du temps
répand ses cris en rafales
sur des tissus brodés d'étoiles
retenant la pluie d'un visage abruti
Elle rêve
elle rêve aux doux gémissements amarrés au quai d'un grand lit
sème sur des pierres
les fines herbes de son coeur éclaté
Abandonnée devant un soleil trop pur
la joie s'écrira peu à peu
sur le blanc de l'âme imaginée trop grise
que les couleurs transporteront sur les ailes du vent
Le meilleur s'en vient !
=====================================
© Éditions En Marge et Huguette Bertrand
Dépôt légal / mai 1997
Bibliothèque nationale du Québec
Bibliothèque nationale du Canada
ISBN 2-921818-14-0
Tous droits réservés - All rights reserved
===========================================================
Ce recueil de poésie est aussi édité sur le site web de la
Bibliothèque nationale du Canada dans sa collection électronique
à l'adresse suivante :
[ http://collection.nlc-bnc.ca/100/200/300/huguette_bertrand/jusqua/regard.html ]
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in it's electronic collection at the following URL :
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en janvier 2002 par l'auteure Huguette Bertrand, (Québec) Canada
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Jeannot et Colin
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OEUVRES
DE
VOLTAIRE.
TOME XXXIII
DE L' IMPRIMERIE DE A. FIRMIN DIDOT,
RUE JACOB, N° 24.
OEUVRES
DE
VOLTAIRE
PRÉFACES, AVERTISSEMENTS, NOTES, ETC.
PAR M. BEUCHOT.
TOME XXXIII.
ROMANS. TOME I.
A PARIS,
CHEZ LEFÈVRE, LIBRAIRE,
RUE DE L'ÉPERON, K° 6. WERDET ET LEQUIEN FILS,
RUE DU BATTOIR, N° 2O.
MDCCCXXIX.
JEANNOT ET COLIN.
Préface de l'Éditeur
Les deux contes, _Le blanc et le noir_, _Jeannot et Colin_, font
partie du volume qui parut, en 1764, sous le titre de Contes de
Guillaume Fade.
------
Les notes sans signature, et qui sont indiquées par des lettres,
sont de Voltaire.
Les notes signées d'un K sont des éditeurs de Kehl, MM. Condorcet
et Decroix. Il est impossible de faire rigoureusement la part de
chacun.
Les additions que j'ai faites aux notes de Voltaire ou aux notes
des éditeurs de Kehl, en sont séparées par un--, et sont, comme
mes notes, signées de l'initiale de mon nom.
BEUCHOT.
4 octobre 1829.
JEANNOT ET COLIN.
Plusieurs personnes dignes de foi ont vu Jeannot et Colin à
l'école dans la ville d'Issoire, en Auvergne, ville fameuse dans
tout l'univers par son collège et par ses chaudrons. Jeannot
était fils d'un marchand de mulets très renommé; Colin devait le
jour à un brave laboureur des environs, qui cultivait la terre
avec quatre mulets, et qui, après avoir payé la taille, le
taillon, les aides et gabelles, le sou pour livre, la capitation,
et les vingtièmes, ne se trouvait pas puissamment riche au bout
de l'année.
Jeannot et Colin étaient fort jolis pour des Auvergnats; ils
s'aimaient beaucoup; et ils avaient ensemble de petites
privautés, de petites familiarités, dont on se ressouvient
toujours avec agrément quand on se rencontre ensuite dans le
monde.
Le temps de leurs études était sur le point de finir, quand un
tailleur apporta à Jeannot un habit de velours à trois couleurs,
avec une veste de Lyon de fort bon goût; le tout était accompagné
d'une lettre à M. de La Jeannotière. Colin admira l'habit, et ne
fut point jaloux; mais Jeannot prit un air de supériorité qui
affligea Colin. Dès ce moment Jeannot n'étudia plus, se regarda
au miroir, et méprisa tout le monde. Quelque temps après un
valet de chambre arrive en poste, et apporte une seconde lettre à
monsieur le marquis de La Jeannotière; c'était un ordre de
monsieur son père de faire venir monsieur son fils à Paris.
Jeannot monta en chaise en tendant la main à Colin avec un
sourire de protection assez noble. Colin sentit son néant, et
pleura. Jeannot partit dans toute la pompe de sa gloire.
Les lecteurs qui aiment à s'instruire doivent savoir que
M. Jeannot, le père, avait acquis assez rapidement des biens
immenses dans les affaires. Vous demandez comment on fait ces
grandes fortunes? C'est parcequ'on est heureux. M. Jeannot
était bien fait, sa femme aussi, et elle avait encore de la
fraîcheur. Ils allèrent à Paris pour un procès qui les ruinait,
lorsque la fortune, qui élève et qui abaisse les hommes à son
gré, les présenta à la femme d'un entrepreneur des hôpitaux des
armées, homme d'un grand talent, et qui pouvait se vanter d'avoir
tué plus de soldats en un an que le canon n'en fait périr en dix.
Jeannot plut à madame; la femme de Jeannot plut à monsieur.
Jeannot fut bientôt de part dans l'entreprise; il entra dans
d'autres affaires. Dès qu'on est dans le fil de l'eau, il n'y a
qu'à se laisser aller; on fait sans peine une fortune immense.
Les gredins, qui du rivage vous regardent voguer à pleines
voiles, ouvrent des yeux étonnés; ils ne savent comment vous avez
pu parvenir; ils vous envient au hasard, et font contre vous des
brochures que vous ne lisez point. C'est ce qui arriva à Jeannot
le père, qui fut bientôt M. de La Jeannotière, et qui, ayant
acheté un marquisat au bout de six mois, retira de l'école
monsieur le marquis son fils, pour le mettre à Paris dans le beau
monde.
Colin, toujours tendre, écrivit une lettre de compliments à son
ancien camarade, et lui fit ces lignes pour le congratuler. Le
petit marquis ne lui fit point de réponse: Colin en fut malade de
douleur.
Le père et la mère donnèrent d'abord un gouverneur au jeune
marquis: ce gouverneur, qui était un homme du bel air, et qui ne
savait rien, ne put rien enseigner à son pupille. Monsieur
voulait que son fils apprît le latin, madame ne le voulait pas.
Ils prirent pour arbitre un auteur qui était célèbre alors par
des ouvrages agréables. Il fut prié à dîner. Le maître de la
maison commença par lui dire: Monsieur, comme vous savez le
latin, et que vous êtes un homme de la cour.... Moi, monsieur,
du latin! je n'en sais pas un mot, répondit le bel esprit, et
bien m'en a pris: il est clair qu'on parle beaucoup mieux sa
langue quand on ne partage pas son application entre elle et les
langues étrangères. Voyez toutes nos dames, elles ont l'esprit
plus agréable que les hommes; leurs lettres sont écrites avec
cent fois plus de grâce; elles n'ont sur nous cette supériorité
que parcequ'elles ne savent pas le latin.
Eh bien! n'avais-je pas raison? dit madame. Je veux que mon
fils soit un homme d'esprit, qu'il réussisse dans le monde; et
vous voyez bien que, s'il savait le latin, il serait perdu.
Joue-t-on, s'il vous plaît, la comédie et l'opéra en latin?
plaide-t-on en latin quand on a un procès? fait-on l'amour en
latin? Monsieur, ébloui de ces raisons, passa condamnation, et
il fut conclu que le jeune marquis ne perdrait point son temps à
connaître Cicéron, Horace, et Virgile. Mais qu'apprendra-t-il
donc? car encore faut-il qu'il sache quelque chose; ne
pourrait-on pas lui montrer un peu de géographie? A quoi, cela
lui servira-t-il? répondit le gouverneur. Quand monsieur le
marquis ira dans ses terres, les postillons ne sauront-ils pas
les chemins? ils ne l'égareront certainement pas. On n'a pas
besoin d'un quart de cercle pour voyager, et on va très
commodément de Paris en Auvergne, sans qu'il soit besoin de
savoir sous quelle latitude on se trouve.
Vous avez raison, répliqua le père; mais j'ai entendu parler
d'une belle science qu'on appelle, je crois, l'astronomie.
Quelle pitié! repartit le gouverneur; se conduit-on par les
astres dans ce monde? et faudra-t-il que monsieur le marquis se
tue à calculer une éclipse, quand il la trouve à point nommé dans
l'almanach, qui lui enseigne de plus les fêtes mobiles, l'âge de
la lune, et celui de toutes les princesses de l'Europe?
Madame fut entièrement de l'avis du gouverneur. Le petit marquis
était au comble de la joie; le père était très indécis. Que
faudra-t-il donc apprendre à mon fils? disait-il. A être
aimable, répondit l'ami que l'on consultait; et s'il sait les
moyens de plaire, il saura tout: c'est un art qu'il apprendra
chez madame sa mère, sans que ni l'un ni l'autre se donnent la
moindre peine.
Madame, à ce discours, embrassa le gracieux ignorant, et lui dit:
On voit bien, monsieur, que vous êtes l'homme du monde le plus
savant; mon fils vous devra toute son éducation: je m'imagine
pourtant qu'il ne serait pas mal qu'il sût un peu d'histoire.
Hélas! madame, à quoi cela est-il bon? répondit-il; il n'y a
certainement d'agréable et d'utile que l'histoire du jour.
Toutes les histoires anciennes, comme le disait un de nos beaux
esprits[1], ne sont que des fables convenues; et pour les
modernes, c'est un chaos qu'on ne peut débrouiller. Qu'importe à
monsieur votre fils que Charlemagne ait institué les douze pairs
de France, et que son successeur ait été bègue?
[1] Fontenelle. B.
Rien n'est mieux dit! s'écria le gouverneur: on étouffe l'esprit
des enfants sous un amas de connaissances inutiles; mais de
toutes les sciences la plus absurde, à mon avis, et celle qui est
la plus capable d'étouffer toute espèce de génie, c'est la
géométrie. Cette science ridicule a pour objet des surfaces ,
des lignes, et des points, qui n'existent pas dans la nature. On
fait passer en esprit cent mille lignes courbes entre un cercle
et une ligne droite qui le touche, quoique dans la réalité on n'y
puisse pas passer un fétu. La géométrie, en vérité, n'est qu'une
mauvaise plaisanterie.
Monsieur et madame n'entendaient pas trop ce que le gouverneur
voulait dire; mais ils furent entièrement de son avis.
Un seigneur comme monsieur le marquis, continua-t-il , ne doit
pas se dessécher le cerveau dans ces vaines études. Si un jour
il a besoin d'un géomètre sublime, pour lever le plan de ses
terres, il les fera arpenter pour son argent. S'il veut
débrouiller l'antiquité de sa noblesse, qui remonte aux temps les
plus reculés, il enverra chercher un bénédictin. Il en est de
même de tous les arts. Un jeune seigneur heureusement né n'est
ni peintre, ni musicien, ni architecte, ni sculpteur; mais il
fait fleurir tous ces arts en les encourageant par sa
magnificence. Il vaut sans doute mieux les protéger que de les
exercer; il suffit que monsieur le marquis ait du goût; c'est aux
artistes à travailler pour lui; et c'est en quoi on a très grande
raison de dire que les gens de qualité (j'entends ceux qui sont
très riches) savent tout sans avoir rien appris, parcequ'en effet
ils savent à la longue juger de toutes les choses qu'ils
commandent et qu'ils paient.
L'aimable ignorant prit alors la parole, et dit: Vous avez très
bien remarqué, madame, que la grande fin de l'homme est de
réussir dans la société. De bonne foi, est-ce par les sciences
qu'on obtient ce succès? s'est-on jamais avisé dans la bonne
compagnie de parler de géométrie? demande-t-on jamais à un
honnête homme quel astre se lève aujourd'hui avec le soleil?
s'informe-t-on à souper si Clodion-le-Chevelu passa le Rhin?
Non, sans doute, s'écria la marquise de La Jeannotière, que ses
charmes avaient initiée quelquefois dans le beau monde, et
monsieur mon fils ne doit point éteindre son génie par l'étude de
tous ces fatras; mais enfin que lui apprendra-t-on? car il est
bon qu'un jeune seigneur puisse briller dans l'occasion, comme
dit monsieur mon mari. Je me souviens d'avoir ouï dire à un abbé
que la plus agréable des sciences était une chose dont j'ai
oublié le nom, mais qui commence par un _B_.--Par un _B_, madame?
ne serait-ce point la botanique?--Non, ce n'était point de
botanique qu'il me parlait; elle commençait, vous dis-je, par un
_B_, et finissait par un _on_.--Ah! j'entends, madame; c'est le
blason: c'est, à la vérité, une science fort profonde; mais elle
n'est plus à la mode depuis qu'on a perdu l'habitude de faire
peindre ses armes aux portières de son carrosse; c'était la chose
du monde la plus utile dans un état bien policé. D'ailleurs
cette étude serait infinie; il n'y a point aujourd'hui de barbier
qui n'ait ses armoiries; et vous savez que tout ce qui devient
commun est peu fêté. Enfin, après avoir examiné le fort et le
faible des sciences, il fut décidé que monsieur le marquis
apprendrait à danser.
La nature, qui fait tout, lui avait donné un talent qui se
développa bientôt avec un succès prodigieux; c'était de chanter
agréablement des vaudevilles. Les grâces de la jeunesse, jointes
à ce don supérieur, le firent regarder comme le jeune homme de la
plus grande espérance. Il fut aimé des femmes; et ayant la tête
toute pleine de chansons, il en fit pour ses maîtresses. Il
pillait _Bacchus_ et _l'Amour_ dans un vaudeville, la nuit et le
jour dans un autre, les charmes et les alarmes dans un troisième;
mais, comme il y avait toujours dans ses vers quelques pieds de
plus ou de moins qu'il ne fallait, il les fesait corriger
moyennant vingt louis d'or par chanson; et il fut mis dans
l'_Année_ littéraire au rang des La Fare, des Chaulieu, des
Hamilton, des Sarrasin, et des Voiture.
Madame la marquise crut alors être la mère d'un bel esprit, et
donna à souper aux beaux esprits de Paris. La tête du jeune
homme fut bientôt renversée; il acquit l'art de parler sans
s'entendre, et se perfectionna dans l'habitude de n'être propre à
rien. Quand son père le vit si éloquent, il regretta vivement de
ne lui avoir pas fait apprendre le latin, car il lui aurait
acheté une grande charge dans la robe. La mère, qui avait des
sentiments plus nobles, se chargea de solliciter un régiment pour
son fils; et en attendant il fit l'amour. L'amour est
quelquefois plus cher qu'un régiment. Il dépensa beaucoup,
pendant que ses parents s'épuisaient encore davantage à vivre en
grands seigneurs.
Une jeune veuve de qualité, leur voisine, qui n'avait qu'une
fortune médiocre, voulut bien se résoudre à mettre en sûreté les
grands biens de monsieur et de madame de La Jeannotière, en se
les appropriant, et en épousant le jeune marquis. Elle l'attira
chez elle, se laissa aimer, lui fit entrevoir qu'il ne lui était
pas indifférent, le conduisit par degrés, l'enchanta, le subjugua
sans peine. Elle lui donnait tantôt des éloges, tantôt des
conseils; elle devint la meilleure amie du père et de la mère.
Une vieille voisine proposa le mariage; les parents, éblouis de
la splendeur de cette alliance, acceptèrent avec joie la
proposition: ils donnèrent leur fils unique à leur amie intime.
Le jeune marquis allait épouser une femme qu'il adorait et dont
il était aimé; les amis de la maison le félicitaient; on allait
rédiger les articles, en travaillant aux habits de noce et à
l'épithalame.
Il était un matin aux genoux de la charmante épouse que l'amour,
l'estime, et l'amitié, allaient lui donner; ils goûtaient, dans
une conversation tendre et animée, les prémices de leur bonheur;
ils s'arrangeaient pour mener une vie délicieuse, lorsqu'un valet
de chambre de madame la mère arrive tout effaré. Voici bien
d'autres nouvelles, dit-il; des huissiers déménagent la maison de
monsieur et de madame; tout est saisi par des créanciers; on
parle de prise de corps, et je vais faire mes diligences pour
être payé de mes gages. Voyons un peu, dit le marquis, ce que
c'est que ça, ce que c'est que cette aventure-là. Oui, dit la
veuve, allez punir ces coquins-là, allez vite. Il y court, il
arrive à la maison; son père était déjà emprisonné: tous les
domestiques avaient fui chacun de leur côté, en emportant tout ce
qu'ils avaient pu. Sa mère était seule, sans secours, sans
consolation , noyée dans les larmes; il ne lui restait rien que
le souvenir de sa fortune, de sa beauté, de ses fautes, et de ses
folles dépenses.
Après que le fils eut long-temps pleuré avec la mère, il lui dit
enfin: Ne nous désespérons pas; cette jeune veuve m'aime
éperdument; elle est plus généreuse encore que riche, je réponds
d'elle; je vole à elle, et je vais vous l'amener. Il retourne
donc chez sa maîtresse, il la trouve tête à tête avec un jeune
officier fort aimable. Quoi! c'est vous, M. de La Jeannotière;
que venez-vous faire ici? abandonne-t-on ainsi sa mère? Allez
chez cette pauvre femme, et dites-lui que je lui veux toujours du
bien: j'ai besoin d'une femme de chambre, et je lui donnerai la
préférence. Mon garçon, tu me parais assez bien tourné, lui dit
l'officier; si tu veux entrer dans ma compagnie, je te donnerai
un bon engagement.
Le marquis stupéfait, la rage dans le coeur, alla chercher son
ancien gouverneur, déposa ses douleurs dans son sein, et lui
demanda des conseils. Celui-ci lui proposa de se faire, comme
lui, gouverneur d'enfants. Hélas! je ne sais rien, vous ne
m'avez rien appris, et vous êtes la première cause de mon
malheur; et il sanglotait en lui parlant ainsi. Faites des
romans, lui dit un bel esprit qui était là; c'est une excellente
ressource à Paris.
Le jeune homme, plus désespéré que jamais, courut chez le
confesseur de sa mère; c'était un théatin très accrédité, qui ne
dirigeait que les femmes de la première considération; dès qu'il
le vit, il se précipita vers lui. Eh! mon Dieu! monsieur le
marquis, où est votre carrosse? comment se porte la respectable
madame la marquise votre mère? Le pauvre malheureux lui conta le
désastre de sa famille. A mesure qu'il s'expliquait, le théatin
prenait une mine plus grave, plus indifférente, plus imposante:
Mon fils, voilà où Dieu vous voulait; les richesses ne servent
qu'à corrompre le coeur; Dieu a donc fait la grâce à votre mère
de la réduire à la mendicité?
Oui, monsieur.--Tant mieux, elle est sûre de son salut.--Mais,
mon père, en attendant, n'y aurait-il pas moyen d'obtenir
quelques secours dans ce monde?--Adieu, mon fils; il y a une dame
de la cour qui m'attend. Le marquis fut prêt à s'évanouir; il
fut traité à peu près de même par tous ses amis, et apprit mieux
à connaître le monde dans une demi-journée que dans tout le reste
de sa vie.
Comme il était plongé dans l'accablement du désespoir, il vit
avancer une chaise roulante, à l'antique, espèce de tombereau
couvert, accompagné de rideaux de cuir, suivi de quatre
charrettes énormes toutes chargées. Il y avait dans la chaise un
jeune homme grossièrement vêtu; c'était un visage rond et frais
qui respirait la douceur et la gaieté. Sa petite femme brune, et
assez grossièrement agréable, était cahotée à côté de lui. La
voiture n'allait pas comme le char d'un petit-maître: le voyageur
eut tout le temps de contempler le marquis immobile, abîmé dans
sa douleur. Eh! mon Dieu! s'écria-t-il, je crois que c'est là
Jeannot. A ce nom le marquis lève les yeux, la voiture s'arrête:
C'est Jeannot lui-même, c'est Jeannot. Le petit homme rebondi ne
fait qu'un saut, et court embrasser son ancien camarade. Jeannot
reconnut Colin; la honte et les pleurs couvrirent son visage. Tu
m'as abandonné, dit Colin; mais tu as beau être grand seigneur,
je t'aimerai toujours. Jeannot, confus et attendri, lui conta,
en sanglotant, une partie de son histoire. Viens dans
l'hôtellerie où je loge me conter le reste, lui dit Colin;
embrasse ma petite femme, et allons dîner ensemble.
Ils vont tous trois à pied, suivis du bagage. Qu'est-ce donc que
tout cet attirail? vous appartient-il?--Oui, tout est à moi et à
ma femme. Nous arrivons du pays; je suis à la tête d'une bonne
manufacture de fer étamé et de cuivre. J'ai épousé la fille d'un
riche négociant en ustensiles nécessaires aux grands et aux
petits; nous travaillons beaucoup; Dieu nous bénit; nous n'avons
point changé d'état, nous sommes heureux, nous aiderons notre ami
Jeannot. Ne sois plus marquis; toutes les grandeurs de ce monde
ne valent pas un bon ami. Tu reviendras avec moi au pays, je
t'apprendrai le métier, il n'est pas bien difficile; je te
mettrai de part, et nous vivrons gaiement dans le coin de terre
où nous sommes nés.
Jeannot éperdu se sentait partagé entre la douleur et la joie, la
tendresse et la honte; et il se disait tout bas: Tous mes amis du
bel air m'ont trahi, et Colin, que j'ai méprisé, vient seul à mon
secours. Quelle instruction! La bonté d'âme de Colin développe
dans le coeur de Jeannot le germe du bon naturel, que le monde
n'avait pas encore étouffé. Il sentit qu'il ne pouvait
abandonner son père et sa mère. Nous aurons soin de ta mère, dit
Colin; et quant à ton bon-homme de père, qui est en prison,
j'entends un peu les affaires; ses créanciers, voyant qu'il n'a
plus rien, s'accommoderont pour peu de chose; je me charge de
tout. Colin fit tant qu'il tira le père de prison. Jeannot
retourna dans sa patrie avec ses parents , qui reprirent leur
première profession. Il épousa une soeur de Colin, laquelle
étant de même humeur que le frère, le rendit très heureux. Et
Jeannot le père, et Jeannotte la mère, et Jeannot le fils, virent
que le bonheur n'est pas dans la vanité.
FIN DE JEANNOT ET COLIN.
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Histoire des voyages de Scarmentado
OEUVRES
DE
VOLTAIRE.
TOME XXXIII
DE L' IMPRIMERIE DE A. FIRMIN DIDOT,
RUE JACOB, N° 24.
OEUVRES
DE
VOLTAIRE
PRÉFACES, AVERTISSEMENTS, NOTES, ETC.
PAR M. BEUCHOT.
TOME XXXIII.
ROMANS. TOME I.
A PARIS,
CHEZ LEFÈVRE, LIBRAIRE,
RUE DE L'ÉPERON, K° 6. WERDET ET LEQUIEN FILS,
RUE DU BATTOIR, N° 2O.
MDCCCXXIX.
HISTOIRE DES VOYAGES DE SCARMENTADO
Préface de l'Éditeur
Le prospectus des frères Cramer, pour leur édition de 1756,
comprend les trois romans _Les deux consolés_, _Histoire des
voyages de Scarmentado_, _Le songe de Platon_, au nombre des
_morceaux neufs_ qu'ils allaient publier.
Cependant la table chronologique qui est dans le tome LXX de
l'édition in-8°de Kehl range les _Voyages de Scarmentado_ à
l'année 1747. Longchamp[i] dit qu'ils furent composés en octobre
1746, avec plusieurs autres romans, pendant la retraite de
Voltaire à Sceaux. S'il fallait en croire Colini[ii], Voltaire
aurait écrit les Voyages de Scarmentado après l'aventure de
Francfort, en 1753. «Encore froissé des injustices qu'il venait
d'éprouver, il composa les Voyages de Scarmentado, conte
ingénieux, qui renferme des allusions visiblement applicables aux
événements dans lesquels il avait figuré.» C'est au lecteur à
prononcer si ce roman contient les allusions dont parle Colini.
Pour moi, je ne les y ai point aperçues.
[i] _Mémoires_, etc., page 140.
[ii] _Mon séjour_, etc., page 61.
Une édition de la Princesse de Babylone, qui parut en 1768 , est
présentée comme une Suite des Voyages de Scarmentado.
------
Les notes sans signature, et qui sont indiquées par des lettres,
sont de Voltaire.
Les notes signées d'un K sont des éditeurs de Kehl, MM. Condorcet
et Decroix. Il est impossible de faire rigoureusement la part de
chacun.
Les additions que j'ai faites aux notes de Voltaire ou aux notes
des éditeurs de Kehl, en sont séparées par un--, et sont, comme
mes notes, signées de l'initiale de mon nom.
BEUCHOT.
4 octobre 1829.
HISTOIRE
DES VOYAGES
DE SCARMENTADO,
ÉCRITE PAR LUI-MÊME.
1756.
Je naquis dans la ville de Candie, en 1600. Mon père en était
gouverneur; et je me souviens qu'un poète médiocre, qui n'était
pas médiocrement dur, nommé _Iro_[1], fit de mauvais vers à ma
louange, dans lesquels il me fesait descendre de Minos en droite
ligne; mais mon père ayant été disgracié, il fit d'autres vers où
je ne descendais plus que de Pasiphaé et de son amant. C'était
un bien méchant homme que cet Iro, et le plus ennuyeux coquin qui
fût dans l'île.
[1] Anagramme de Roi, poète né avec des talents que son
penchant pour la satire, les aventures qui en furent la suite,
sa jalousie contre les hommes de la littérature qui lui étaient
supérieurs, avilirent et rendirent malheureux. Le ballet des
_Éléments_ et l'opéra de _Callirhoé_ sont les seuls de ses
ouvrages qui lui aient survécu: il mourut vieux, et avait fini
par se faire dévot. K.
Mon père m'envoya, à l'âge de quinze ans, étudier à Rome.
J'arrivai dans l'espérance d'apprendre toutes les vérités; car
jusque-là on m'avait enseigné tout le contraire, selon l'usage de
ce bas monde, depuis la Chine jusqu'aux Alpes. Monsignor
Profondo, à qui j'étais recommandé, était un homme singulier, et
un des plus terribles savants qu'il y eût au monde. Il voulut
m'apprendre les catégories d'Aristote, et fut sur le point de me
mettre dans la catégorie de ses mignons: je l'échappai belle. Je
vis des processions, des exorcismes, et quelques rapines. On
disait, mais très faussement, que la signora Olimpia, personne
d'une grande prudence, vendait beaucoup de choses qu'on ne doit
point vendre. J'étais dans un âge où tout cela me paraissait
fort plaisant. Une jeune dame de moeurs très douces, nommée _la
signora Fatelo_, s'avisa de m'aimer. Elle était courtisée par le
révérend P. _Poignardini_, et par le révérend P. _Aconiti_,
jeunes profès d'un ordre qui ne subsiste plus: elle les mit
d'accord en me donnant ses bonnes grâces; mais en même temps je
courus risque d'être excommunié et empoisonné. Je partis, très
content de l'architecture de Saint-Pierre.
Je voyageai en France; c'était le temps du règne de
Louis-le-Juste[2]. La première chose qu'on me demanda, ce fut,
Si je voulais à mon déjeuner un petit morceau du maréchal
d'Ancre, dont le peuple avait fait rôtir la chair[3], et qu'on
distribuait à fort bon compte à ceux qui en voulaient.
[2] Louis XIII eut dès son enfance , dit Voltaire, le surnom de
Juste, pai'cequ'il était né sous le signe de la Balance. Voyez
tome XIX, _Le Siècle de Louis XIV_, chapitre 2. B.
[3] Voyez: tome XVIII, page 177. B.
Cet état était continuellement en proie aux guerres civiles,
quelquefois pour une place au conseil, quelquefois pour deux
pages de controverse. Il y avait plus de soixante ans que ce
feu, tantôt couvert et tantôt soufflé avec violence, désolait ces
beaux climats. C'étaient là les libertés de l'Église gallicane.
Hélas! dis-je, ce peuple est pourtant né doux: qui peut l'avoir
tiré ainsi de son caractère? Il plaisante, et il fait des
Saint-Barthélemi. Heureux le temps où il ne fera que plaisanter!
Je passai en Angleterre: les mêmes querelles y excitaient les
mêmes fureurs. De saints catholiques avaient résolu, pour le
bien de l'Église, de faire sauter en l'air, avec de la poudre, le
roi, la famille royale, et tout le parlement, et de délivrer
l'Angleterre de ces hérétiques. On me montra la place où la
bienheureuse reine Marie, fille de Henri VIII, avait fait brûler
plus de cinq cents de ses sujets. Un prêtre ibernois m'assura
que c'était une très bonne action: premièrement parceque ceux
qu'on avait brûlés étaient Anglais; en second lieu parcequ'ils ne
prenaient jamais d'eau bénite, et qu'ils ne croyaient pas au trou
de saint Patrice[4].Il s'étonnait surtout que la reine Marie ne
fût pas encore canonisée; mais il espérait qu'elle le serait
bientôt, quand le cardinal neveu aurait un peu de loisir.
[4] Sur le trou de Saint-Patrice , voyez tome XXXII, page 177;
et dans les _Mélanges_, année 1763, la septième des _Lettres
sur les miracles_. B.
J'allai en Hollande, où j'espérais trouver plus de tranquillité
chez des peuples plus flegmatiques. On coupait la tête à un
vieillard vénérable lorsque j'arrivai à La Haye. C'était la tête
chauve du premier ministre Barneveldt, l'homme qui avait le mieux
mérité de la république. Touché de pitié, je demandai quel était
son crime, et s'il avait trahi l'état. Il a fait bien pis, me
répondit un prédicant à manteau noir; c'est un homme qui croit
que l'on peut se, sauver par les bonnes oeuvres aussi bien que
par la foi. Vous sentez bien que, si de telles opinions
s'établissaient, une république ne pourrait subsister, et qu'il
faut des lois sévères pour réprimer de si scandaleuses horreurs.
Un profond politique du pays me dit en soupirant: Hélas!
monsieur, le bon temps ne durera pas toujours; ce n'est que par
hasard que ce peuple est si zélé; le fond de son caractère est
porté au dogme abominable de la tolérance, un jour il y viendra:
cela fait frémir. Pour moi, en attendant que ce temps funeste de
la modération et de l'indulgence fût arrivé, je quittai bien vite
un pays où la sévérité n'était adoucie par aucun agrément, et je
m'embarquai pour l'Espagne.
La cour était à Séville, les galions étaient arrivés, tout
respirait l'abondance et la joie dans la plus belle saison de
l'année. Je vis au bout d'une allée d'orangers et de citronniers
une espèce de lice immense entourée de gradins couverts d'étoffes
précieuses. Le roi, la reine, les infants, les infantes, étaient
sous un dais superbe. Vis-à-vis de cette auguste famille était
un autre trône, mais plus élevé. Je dis à un de mes compagnons
de voyage: A moins que ce trône ne soit réservé pour Dieu, je ne
vois pas à quoi il peut servir. Ces indiscrètes paroles furent
entendues d'un grave Espagnol, et me coûtèrent cher. Cependant
je m'imaginais que nous allions voir quelque carrousel ou quelque
fête de taureaux, lorsque le grand-inquisiteur parut sur ce
trône, d'où il bénit le roi et le peuple.
Ensuite vint une armée de moines défilant deux à deux, blancs,
noirs, gris, chaussés, déchaussés, avec barbe, sans barbe, avec
capuchon pointu, et sans capuchon; puis marchait le bourreau;
puis on voyait au milieu des alguazils et des grands environ
quarante personnes couvertes de sacs sur lesquels on avait peint
des diables et des flammes. C'étaient des juifs qui n'avaient
pas voulu renoncer absolument à Moïse, c'étaient des chrétiens
qui avaient épousé leurs commères, ou qui n'avaient pas adoré
Notre-Dame d'Atocha[5], ou qui n'avaient pas voulu se défaire de
leur argent comptant en faveur des frères hiéronymites. On
chanta dévotement de très belles prières, après quoi on brûla à
petit feu tous les coupables; de quoi toute la famille royale
parut extrêmement édifiée.
[5] Sur Notre-Dame d'Atocha, voyez dans les _Mélanges_, année
1769, une des notes de Voltaire sur son _Extrait d'un journal_
(ou Mémoires du Dangeau). B.
Le soir, dans le temps que j'allais me mettre au lit, arrivèrent
chez moi deux familiers de l'inquisition avec la sainte
Hermandad: ils m'embrassèrent tendrement, et me menèrent, sans me
dire un seul mot, dans un cachot très frais, meublé d'un lit de
natte et d'un beau crucifix. Je restai là six semaines, au bout
desquelles le révérend père inquisiteur m'envoya prier de venir
lui parler: il me serra quelque temps entre ses bras, avec une
affection toute paternelle; il me dit qu'il était sincèrement
affligé d'avoir appris que je fusse si mal logé; mais que tous
les appartements de la maison étaient remplis, et qu'une autre
fois il espérait que je serais plus à mon aise. Ensuite il me
demanda cordialement si je ne savais pas pourquoi j'étais là. Je
dis au révérend père que c'était apparemment pour mes péchés. Eh
bien! mon cher enfant, pour quel péché? parlez-moi avec
confiance. J'eus beau imaginer, je ne devinai point; il me mit
charitablement sur les voies.
Enfin je me souvins de mes indiscrètes paroles. J'en fus quitte
pour la discipline et une amende de trente mille réales. On me
mena faire la révérence au grand-inquisiteur: c'était un homme
poli, qui me demanda comment j'avais trouvé sa petite fête. Je
lui dis que cela était délicieux, et j'allai presser mes
compagnons de voyage de quitter ce pays, tout beau qu'il est.
Ils avaient eu le temps de s'instruire de toutes les grandes
choses que les Espagnols avaient faites pour la religion. Ils
avaient lu les mémoires du fameux évêque de Chiapa[6], par
lesquels il paraît qu'on avait égorgé, ou brûlé, ou noyé dix
millions d'infidèles en Amérique pour les convertir. Je crus que
cet évêque exagérait; mais quand on réduirait ces sacrifices à
cinq millions de victimes, cela serait encore admirable.
[6] Las Cases: voyez tome XVII, pages 399, 426; et tome XXXII,
pages 490-91. B.
Le désir de voyager me pressait toujours. J'avais compté finir
mon tour de l'Europe par la Turquie; nous en prîmes la route. Je
me proposai bien de ne plus dire mon avis sur les fêtes que je
verrais. Ces Turcs, dis-je à mes compagnons, sont des mécréants
qui n'ont point été baptisés, et qui par conséquent seront bien
plus cruels que les révérends pères inquisiteurs. Gardons le
silence quand nous serons chez les mahométans.
J'allai donc chez eux. Je fus étrangement surpris de voir en
Turquie beaucoup plus d'églises chrétiennes qu'il n'y en avait
dans Candie. J'y vis jusqu'à des troupes nombreuses de moines
qu'on laissait prier la vierge Marie librement, et maudire
Mahomet, ceux-ci en grec, ceux-là en latin, quelques autres en
arménien[7]. Les bonnes gens que les Turcs! m'écriai-je. Les
chrétiens grecs et les chrétiens latins étaient ennemis mortels
dans Constantinople; ces esclaves se persécutaient les uns les
autres, comme des chiens qui se mordent dans la rue, et à qui
leurs maîtres donnent des coups de bâton pour les séparer. Le
grand-vizir protégeait alors les Grecs. Le patriarche grec
m'accusa d'avoir soupé chez le patriarche latin, et je fus
condamné en plein divan à cent coups de latte sur la plante des
pieds, rachetables de cinq cents sequins. Le lendemain le
grand-vizir fut étranglé; le surlendemain son successeur, qui
était pour le parti des Latins, et qui ne fut étranglé qu'un mois
après, me condamna à la même amende, pour avoir soupé chez le
patriarche grec. Je fus dans la triste nécessité de ne plus
fréquenter ni l'église grecque ni la latine. Pour m'en consoler,
je pris à loyer une fort belle Circassienne, qui était la
personne la plus tendre dans le tête-à-tête, et la plus dévote à
la mosquée. Une nuit, dans les doux transports de son amour,
elle s'écria en m'embrassant, _Alla, Illa, Alla!_ ce sont les
paroles sacramentales des Turcs; je crus que c'étaient celles de
l'amour: je m'écriai aussi fort tendrement, _Alla, Illa, Alla!_
Ah! me dit-elle, le Dieu miséricordieux soit loué! vous êtes
Turc. Je lui dis que je le bénissais de m'en avoir donné la
force, et je me crus trop heureux. Le matin l'iman vint pour me
circoncire; et, comme je fis quelque difficulté, le cadi du
quartier, homme loyal, me proposa de m'empaler: je sauvai mon
prépuce et mon derrière avec mille sequins, et je m'enfuis vite
en Perse, résolu de ne plus entendre ni messe grecque ni latine
en Turquie, et de ne plus crier, _Alla, Illa, Alla_, dans un
rendez-vous.
[7] Voyez tome XVI, page 493. B.
En arrivant à Ispahan on me demanda si j'étais pour le mouton
noir ou pour le mouton blanc. Je répondis que cela m'était fort
indifférent, pourvu qu'il fût tendre. Il faut savoir que les
factions du _mouton blanc_ et du _mouton noir_[8] partageaient
encore les Persans. On crut que je me moquais des deux partis;
de sorte que je me trouvai déjà une violente affaire sur les bras
aux portes de la ville: il m'en coûta encore grand nombre de
sequins pour me débarrasser des moutons.
[8] Voyez tome XVI, page 478. B.
Je poussai jusqu'à la Chine avec un interprète, qui m'assura que
c'était là le pays où l'on vivait librement et gaiement. Les
Tartares s'en étaient rendus maîtres[9], après avoir tout mis à
feu et à sang; et les révérends Pères jésuites d'un côté, comme
les révérends Pères dominicains de l'autre, disaient qu'ils y
gagnaient des âmes à Dieu, sans que personne en sût rien. On n'a
jamais vu de convertisseurs si zélés; car ils se persécutaient
les uns les autres tour-à-tour: ils écrivaient à Rome des volumes
de calomnies; ils se traitaient d'infidèles et de prévaricateurs
pour une âme. Il y avait surtout une horrible querelle entre eux
sur la manière de faire la révérence. Les jésuites voulaient que
les Chinois saluassent leurs pères et leurs mères à la mode de la
Chine, et les dominicains voulaient qu'on les saluât à la mode de
Rome[10]. Il m'arriva d'être pris par les jésuites pour un
dominicain. On me fit passer chez sa majesté tartare pour un
espion du pape. Le conseil suprême chargea un premier mandarin ,
qui ordonna à un sergent qui commanda à quatre sbires du pays de
m'arrêter et de me lier en cérémonie. Je fus conduit après cent
quarante génuflexions devant sa majesté. Elle me fit demander si
j'étais l'espion du pape, et s'il était vrai que ce prince dût
venir en personne le détrôner. Je lui répondis que le pape était
un prêtre de soixante-dix ans[11]; qu'il demeurait à quatre mille
lieues de sa sacrée majesté tartaro-chinoise; qu'il avait environ
deux mille soldats qui montaient la garde avec un parasol; qu'il
ne détrônait personne, et que sa majesté pouvait dormir en
sûreté. Ce fut l'aventure la moins funeste de ma vie. On
m'envoya à Macao, d'où je m'embarquai pour l'Europe.
[9] Voyez tome XVIIl, page 457. B.
[10] Sur les querelles des cérémonies chinoises, voyez, tome XX.
le chapitre XXXIX du _Siècle de Louis XIV_. B.
[11] Innocent X, qui a régné de 1644 à 1655. B.
Mon vaisseau eut besoin d'être radoubé vers les côtes de
Golconde. Je pris ce temps pour aller voir la cour du grand
Aureng-Zeb, dont on disait des merveilles dans le monde: il était
alors dans Delhi. J'eus la consolation de l'envisager le jour de
la pompeuse cérémonie dans laquelle il reçut le présent céleste
que lui envoyait le shérif de la Mecque. C'était le balai avec
lequel on avait balayé la maison sainte, le _caaba_, le _beth
Alla_. Ce balai est le symbole du balai divin qui balaie toutes
les ordures de l'âme. Aureng-Zeb ne paraissait pas en avoir
besoin; c'était l'homme le plus pieux de tout l'Indoustan. Il
est vrai qu'il avait égorgé un de ses frères et empoisonné son
père; vingt raïas et autant d'omras étaient morts dans les
supplices; mais cela n'était rien, et on ne parlait que de sa
dévotion. On ne lui comparait que la sacrée majesté du
sérénissime empereur de Maroc, Muley Ismael[10], qui coupait des
têtes tous les vendredis après la prière.
[12] Voltaire a parlé d'Aureng-Zeb et de Muley Ismael, tome
XVIII, page 420; voyez aussi la table de ce tome XVIII. B.
Je ne disais mot; les voyages m'avaient formé, et je sentais
qu'il ne m'appartenait pas de décider entre ces deux augustes
souverains. Un jeune Français, avec qui je logeais, manqua, je
l'avoue, de respect à l'empereur des Indes et à celui de Maroc.
Il s'avisa de dire très indiscrètement qu'il y avait en Europe de
très pieux souverains qui gouvernaient bien leurs états et qui
fréquentaient même les églises, sans pourtant tuer leurs pères et
leurs frères, et sans couper les têtes de leurs sujets. Notre
interprète transmit en indou le discours impie de mon jeune
homme. Instruit par le passé, je fis vite seller mes chameaux:
nous partîmes le Français et moi. J'ai su depuis que la nuit
même les officiers du grand Aureng-Zeb étant venus pour nous
prendre, ils ne trouvèrent que l'interprète. Il fut exécuté en
place publique, et tous les courtisans avouèrent sans flatterie
que sa mort était très juste.
Il me restait de voir l'Afrique, pour jouir de toutes les
douceurs de notre continent. Je la vis en effet. Mon vaisseau
fut pris par des corsaires nègres. Notre patron fit de grandes
plaintes, il leur demanda pourquoi ils violaient ainsi les lois
des nations. Le capitaine nègre lui répondit: Vous avez le nez
long, et nous l'avons plat; vos cheveux sont tout droits, et
notre laine est frisée; vous avez la peau de couleur de cendre,
et nous de couleur d'ébène; par conséquent nous devons, par les
lois sacrées de la nature, être toujours ennemis. Vous nous
achetez aux foires de la côte de Guinée, comme des bêtes de
somme, pour nous faire travailler à je ne sais quel emploi aussi
pénible que ridicule. Vous nous faites fouiller à coups de nerfs
de boeuf dans des montagnes, pour en tirer une espèce de terre
jaune qui par elle-même n'est bonne à rien, et qui ne vaut pas, à
beaucoup près, un bon ognon d'Egypte; aussi quand nous vous
rencontrons, et que nous sommes les plus forts, nous vous fesons
labourer nos champs, ou nous vous coupons le nez et les oreilles.
On n'avait rien à répliquer à un discours si sage. J'allai
labourer le champ d'une vieille négresse, pour conserver mes
oreilles et mon nez. On me racheta au bout d'un an. J'avais vu
tout ce qu'il y a de beau, de bon, et d'admirable sur la terre:
je résolus de ne plus voir que mes pénates. Je me mariai chez
moi: je fus cocu , et je vis que c'était l'état le plus doux de
la vie.
FIN DE L'HISTOIRE DES VOYAGES DE SCARMENTADO.
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Henri III et sa Cour
Text entered by Penelope Papangelis
Proofread by Maurice M. Mizrahi
Encoded to ISO-8859-1 by Laurent Vogel
Note: The version below may be missing Acte I, Scène 6
Henri III et sa cour
par
Alexandre Dumas (Père)
PERSONNAGES
HENRI III, roi de France
CATHERINE DE MEDICIS, reine mère
HENRI DE LORRAINE, DUC DE GUISE
CATHERINE DE CLEVES, DUCHESSE DE GUISE
PAUL ESTUERT, COMTE DE SAINT-MEGRIN
NOGARET DE LA VALETTE, BARON D'EPERNON; ANNE D'ARQUES,
VICOMTE DE JOYEUSE (favoris du roi)
SAINT-LUC
BUSSY D'AMBOISE, favori du duc d'Anjou
BALZAC D'ENTRAGUES, plus souvent appelé ANTRAGUET
COME RUGGIERI, astrologue
SAINT-PAUL, aide de camp du duc de Guise
ARTHUR, page de madame la duchesse de Guise
BRIGARD, boutiquier
BUSSY-LECLERC, procureur; LA CHAPELLE-MARTEAU, maître
des comptes; CRUCE (ligueurs)
DU HALDE
GEORGES, domestique de Saint-Mégrin
MADAME DE COSSE; MARIE (femmes de madame la duchesse de Guise)
Un Page d'Antraguet
ACTE PREMIER
Un grand cabinet de travail chez Côme Ruggieri; quelques instruments
de physique et de chimie; une fenêtre entr'ouverte au fond de
l'appartement, avec un téléscope.
SCENE PREMIERE
RUGGIERI, puis CATHERINE DE MEDICIS
RUGGIERI, appuyé sur son coude, un livre d'astrologie ouvert devant
lui; il y mesure des figures avec un compas; une lampe posée sur une
table, à droite, éclaire la scène.
Oui!...cette conjuration me paraît plus puissante et plus sûre.
(Regardant un sablier) Neuf heures bientôt...Qu'il me tarde d'être à
minuit pour en faire l'épreuve? Réussirai-je enfin? parviendrai-je à
évoquer un de ces génies que l'homme, dit-on, peut contraindre à lui
obéir, quoiqu'ils soient plus puissants que lui?...Mais, si la chaîne
des êtres créés se brisait à l'homme!...(Catherine de Médicis entre
par une porte secrète; elle ôte son demi-masque noir, tandis que
Ruggieri ouvre une autre volume, paraît comparer, et s'écrie:) Le
doute partout!...
CATHERINE
Mon père...(Le touchant) Mon père!...
RUGGIERI
Qui?...Ah! Votre Majesté!...Comment, si tard, à neuf heures du soir,
vous hasarder dans cette rue de Grenelle, si déserte et si
dangereuse!
CATHERINE
Je ne viens point du Louvre, mon père; je viens de l'hôtel de
Soissons, qui communique avec votre retraite par ce passage secret.
RUGGIERI
J'étais loin de m'attendre à l'honneur...
CATHERINE
Pardon, Ruggieri, si j'interromps vos doctes travaux; en toute autre
circonstance, je vous demanderais la permission d'y prendre
part...Mais ce soir...
RUGGIERI
Quelque malheur?
CATHERINE
Non; tous les malheurs sont encore dans l'avenir. Vous-même avez
tiré l'horoscope de ce mois de juillet, et le résultat de vos calculs
a été qu'aucun malheur réel ne menaçait notre personne, ni celle de
notre auguste fils, pendant sa durée...Nous sommes aujourd'hui au 20,
et rien n'a démenti votre prédiction. Avec l'aide de Dieu, elle
s'accomplira tout entière.
RUGGIERI
C'est donc un nouvel horoscope que vous désirez, ma fille? Si vous
voulez monter avec moi à la tour, vos connaissances en astronomie
sont assez grandes pour que vous puissiez suivre mes opérations et
les comprendre. Les constellations sont brillantes.
CATHERINE
Non, Ruggieri; c'est sur la terre que mes yeux sont fixés maintenant.
Autour du soleil de la royauté se meuvent aussi des astres brillants
et funestes; ce sont ceux-là qu'avec votre aide, mon père, je compte
parvenir à conjurer.
RUGGIERI
Commandez, ma fille; je suis prêt à vous obéir.
CATHERINE
Oui,...vous m'êtes tout dévoué...Mais aussi ma protection, quoique
ignorée de tous, ne vous est pas inutile...Votre réputation vous a
fait bien des ennemis, mon père...
RUGGIERI
Je le sais.
CATHERINE
La Mole, en expirant, a avoué que les figures de cire à la
ressemblance du roi, que l'on a trouvées sur l'autel, percées d'un
poignard à la place du coeur, avaient été fournies par vous; et
peut-être les mêmes juges qui l'ont condamné trouveraient-ils, sous
les cendres chaudes encore de son bûcher, assez de feu pour allumer
celui de Côme Ruggieri.
RUGGIERI, avec crainte
Je le sais,...je le sais.
CATHERINE
Ne l'oubliez pas...Restez moi fidèle...et, tant que le ciel laissera
à Catherine de Médicis existence et pouvoir, ne craignez rien.
Aidez-la donc à conserver l'un et l'autre.
RUGGIERI
Que puis-je faire pour Votre Majesté?
CATHERINE
D'abord, mon père, avez-vous signé la Ligue, comme je vous avais
écrit de le faire?
RUGGIERI
Oui, ma fille; la première réunion des ligueurs doit même avoir lieu
ici; car nul d'entre eux ne soupçonne la haute protection dont
m'honore Votre Majesté...Vous voyez que je vous ai comprise et que
j'ai été au delà de vos ordres.
CATHERINE
Et vous avez compris aussi que l'écho de leurs paroles devait
retentir dans mon cabinet, et non dans celui du roi?
RUGGIERI
Oui, oui...
CATHERINE
Et maintenant, mon père, écoutez...Votre profonde retraite, vos
travaux scientifiques, vous laissent peu de temps pour suivre les
intrigues de la cour...Et, d'ailleurs, vos yeux, habitués à lire dans
un ciel pur, perceraient mal l'atmosphère épaisse et trompeuse qui
l'environne.
RUGGIERI
Pardon, ma fille!...les bruits du monde arrivent parfois jusqu'ici:
je sais que le roi de Navarre et le duc d'Anjou ont fui la cour et se
sont retirés, l'un dans son royaume, l'autre dans son gouvernement.
CATHERINE
Qu'ils y restent; ils m'inquiètent moins en province qu'à Paris... Le
caractère franc du Béarnais, le caractère irrésolu du duc d'Anjou, ne
nous menacent point de grands dangers; c'est plus près de nous que
sont nos ennemis...Vous avez entendu parler du duel sanglant qui a eu
lieu, le 27 avril dernier, près la porte Saint-Antoine, entre six
jeunes gens de la cour; parmi les quatre qui ont été tués, trois
étaient les favoris du roi.
RUGGIERI
J'ai su sa douleur; j'ai vu les magnifiques tombeaux qu'il a fait
élever à Quélus, Schomberg et Maugiron; car il leur portait une
grande amitié...Il avait promis, assure-t-on, cent mille livres aux
chirurgiens, en cas que Quélus vînt en convalescence...Mais que
pouvait la science de la terre contre les dix-neuf coups d'épée qu'il
avait reçus?...Antraguet, son meurtrier, a du moins été puni par
l'exil...
CATHERINE
Oui, mon père...Mais cette douleur s'apaise d'autant plus vite,
qu'elle a été exagérée. Quélus, Schomberg et Maugiron ont été
remplacés par d'Epernon, Joyeuse et Saint-Mégrin. Antraguet
reparaîtra demain à la cour; le duc de Guise l'exige, et Henri n'a
rien à refuser à son cousin de Guise. Saint-Mégrin et lui sont mes
ennemis. Ce jeune gentilhomme bordelais m'inquiète. Plus instruit,
moins frivole surtout que Joyeuse et d'Epernon, il a pris sur
l'esprit de Henri un ascendant qui m'effraye...Mon père, il en ferait
un roi.
RUGGIERI
Et le duc de Guise?
CATHERINE
En ferait un moine, lui...Je ne veux ni l'un ni l'autre...Il me faut
un peu plus qu'un enfant, un peu moins qu'un homme...Aurais-je donc
abâtardi son coeur à force de voluptés, éteint sa raison par des
pratiques superstitieuses, pour qu'un autre que moi s'emparât de son
esprit et le dirigeât à son gré?...Non; je lui ai donné un caractère
factice, pour que ce caractère m'appartînt...Tous les calculs de ma
politique, toutes les ressources de mon imagination ont tendu là...Il
fallait rester régente de la France, quoique la France eût un roi; il
fallait qu'on pût dire un jour: «Henri III a regné sous Catherine de
Médicis...» J'y ai réussi jusqu'à présent...Mais ces deux hommes!...
RUGGIERI
Eh bien, René, votre valet de chambre, ne peut-il préparer pour eux
des pommes de senteur, pareilles à celles que vous envoyâtes à Jeanne
d'Albret, deux heures avant sa mort?...
CATHERINE
Non...Ils me sont nécessaires: ils entretiennent dans l'âme du roi
cette irrésolution qui fait ma force. Je n'ai besoin que de jeter
d'autres passions au travers de leurs projets politiques, pour les en
distraire un instant; alors je me fais jour entre eux; j'arrive au
roi, que j'aurai isolé avec sa faiblesse, et je ressaisis ma
puissance...J'ai trouvé un moyen. Le jeune Saint-Mégrin est amoureux
de la duchesse de Guise.
RUGGIERI
Et celle-ci?...
CATHERINE
L'aime aussi, mais sans se l'avouer encore à elle-même,
peut-être...Elle est esclave de sa réputation de vertu...Ils en sont
à ce point où il ne faut qu'une occasion, une rencontre, un
tête-à-tête, pour que l'intrigue se noue; elle-même craint sa
faiblesse, car elle le fuit...Mon père, ils se verront aujourd'hui;
ils se verront seuls.
RUGGIERI
Où se verront-ils?
CATHERINE
Ici...Hier, au cercle, j'ai entendu Joyeuse et d'Epernon lier, avec
Saint-Mégrin, la partie de venir faire tirer leur horoscope par
vous...Dites aux deux premiers ce que bon vous semblera sur leur
fortune future, que le roi veut porter à son comble, puisqu'il compte
en faire ses beaux-frères...Mais trouvez le moyen d'éloigner ces
jeunes fous...Restez seul avec Saint-Mégrin; arrachez-lui l'aveu de
son amour; exaltez sa passion; dites-lui qu'il est aimé, que grâce à
votre art, vous pouvez le servir; offrez-lui un tête-à-tête.
(Montrant une alcôve cachée dans la boiserie) La duchesse de Guise
est déjà là, dans ce cabinet si bien caché dans la boiserie, que vous
avez fait faire pour que je puisse voir et entendre au besoin, sans
être vue. Par Notre-Dame! il nous a déjà été utile, à moi pour mes
expériences politiques, et à vous pour vos magiques opérations.
RUGGIERI
Et comment l'avez-vous déterminée à venir?...
CATHERINE, ouvrant la porte du passage secret
Pensez-vous que j'aie consulté sa volonté?
RUGGIERI
Vous l'avez donc fait entrer par la porte qui donne dans le passage
secret?
CATHERINE
Sans doute...
RUGGIERI
Et vous avez songé aux périls auxquels vous exposiez Catherine de
Clèves, votre filleule!...L'amour du Saint-Mégrin, la jalousie du duc
de Guise...
CATHERINE
Et c'est justement de cet amour et de cette jalousie que j'ai
besoin...M. de Guise irait trop loin, si nous ne l'arrêtions pas.
Donnons-lui de l'occupation...D'ailleurs, vous connaissez ma maxime:
Il faut tout tenter et faire,
Pour son ennemi défaire.
RUGGIERI
Ainsi, ma fille, vous avez consenti à lui découvrir le secret de
cette alcôve.
CATHERINE
Elle dort. Je l'ai invitée à prendre avec moi une tasse de cette
liqueur que l'on tire de fèves arabes que vous avez rapportées de vos
voyages, et j'y ai mêlé quelques gouttes du narcotique que je vous
avais demandé pour cet usage.
RUGGIERI
Son sommeil a dû être profond; car la vertu de cette liqueur est
souveraine.
CATHERINE
Oui...Et vous pourrez la tirer de ce sommeil à votre volonté?
RUGGIERI
A l'instant, si vous le voulez.
CATHERINE
Gardez-vous en bien!
RUGGIERI
Je crois vous avoir dit aussi qu'à son réveil toutes ses idées
seraient quelque temps confuses, et que sa mémoire ne reviendrait
qu'à mesure que les objets frapperaient les yeux.
CATHERINE
Oui...tant mieux! elle sera moins à même de se rendre compte de votre
magie...Quant à Saint-Mégrin, il est, comme tous ces jeunes gens,
superstitieux et crédule: il aime, il croira...D'ailleurs, vous ne
lui laisserez pas le temps de se reconnaître. Vous devez avoir un
moyen d'ouvrir cette alcôve, sans quitter cette chambre?
RUGGIERI
Il ne faut qu'appuyer sur un ressort caché dans les ornements de ce
miroir magique. (Il appuie sur le ressort, et la porte de l'alcôve
se lève à moitié)
CATHERINE
Votre adresse fera le reste, mon père, et je m'en rapporte à
vous...Quelle heure comptez-vous?...
RUGGIERI
Je ne puis vous le dire...La présence de Votre Majesté m'a fait
oublier de retourner ce sablier, et il faudrait appeler quelqu'un.
CATHERINE
C'est inutile; ils ne doivent pas tarder; voilà
l'important...Seulement, mon père, je ferai venir d'Italie une
horloge;...je la ferai venir pour vous...Ou plutôt, écrivez vous-même
à Florence et demandez-la, quelque prix qu'elle coûte.
RUGGIERI
Votre Majesté comble tous mes désirs...Depuis longtemps, j'en eusse
acheté une, si le prix exorbitant qu'il faut y mettre...
CATHERINE
Pourquoi ne pas vous adresser à moi, mon père?...Par Notre-Dame! il
ferait beau voir que je laissasse manquer d'argent un savant tel que
vous...Non...Venez demain, soit au Louvre, soit à notre hôtel de
Soissons, et un bon de notre royale main, sur le surintendant de nos
finances, vous prouvera que nous ne sommes ni oublieuse ni ingrate.
Dieu soit avec vous, mon père! (Elle remet son masque et sort par la
porte secrète)
SCENE II
RUGGIERI, LA DUCHESSE DE GUISE, endormie
RUGGIERI
Oui, j'irai te rappeler ta promesse...Ce n'est qu'à prix d'or que je
puis me procurer ces manuscrits précieux qui me sont si
nécessaires...(Ecoutant) On frappe...Ce sont eux. (Il va refermer la
porte de l'alcôve)
D'EPERNON, derrière le théâtre
Holà! hé!
RUGGIERI
On y va, mes gentilshommes, on y va.
SCENE III
RUGGIERI, D'EPERNON, SAINT-MEGRIN, JOYEUSE
D'EPERNON, à Joyeuse, qui entre appuyé sur une sarbacane et sur le
bras de Saint-Mégrin
Allons, allons, courage, Joyeuse! Voilà enfin notre sorcier...Vive
Dieu! mon père, il faut avoir des jambes de chamois et des yeux de
chat-huant pour arriver jusqu'à vous.
RUGGIERI
L'aigle bâtit son aire à la cime des rochers pour y voir de plus loin.
JOYEUSE, s'étendant dans un fauteuil
Oui; mais on voit clair pour y arriver, au moins.
SAINT-MEGRIN
Allons, allons, messieurs, il est probable que le savant Ruggieri ne
comptait pas sur notre visite. Sans cela, nous aurions trouvé
l'antichambre mieux éclairée...
RUGGIERI
Vous vous trompez, comte de Saint-Mégrin. Je vous attendais...
D'EPERNON
Tu lui avais donc écrit?
SAINT-MEGRIN
Non, sur mon âme; je n'en ai parlé à personne...
D'EPERNON, à Joyeuse
Et toi?
JOYEUSE
Moi? Tu sais que je n'écris que quand j'y suis forcé...Cela me fatigue.
RUGGIERI
Je vous attendais, messieurs, et je m'occupais de vous.
SAINT-MEGRIN
En ce cas, tu sais ce qui nous amène.
RUGGIERI
Oui.
(D'Epernon et Saint-Mégrin se rapprochent de lui. Joyeuse se
rapproche aussi, mais sans se lever de son fauteuil)
D'EPERNON
Alors toutes tes sorcelleries sont faites d'avances; nous pouvons
t'interroger, tu vas nous répondre?
RUGGIERI
Oui...
JOYEUSE
Un instant, tête-Dieu!...(Tirant à lui Ruggieri) Venez ici, mon
père...On dit que vous êtes en commerce avec Satan...Si cela était, si
cet entretien avec vous pouvait compromettre notre salut,...j'espère que
vous y regarderiez à deux fois, avant de damner trois gentilshommes des
premières maisons de France?
D'EPERNON
Joyeuse a raison, et nous sommes trop bons chrétiens!...
RUGGIERI
Rassurez-vous, messieurs, je suis aussi bon chrétien que vous.
D'EPERNON
Puisque tu nous assures que ta sorcellerie n'a rien de commun avec
l'enfer, eh bien, voyons, que te faut-il, ma tête ou ma main?...
RUGGIERI
Ni l'une ni l'autre; ces formalités sont bonnes pour le vulgaire;
mais, toi, jeune homme, tu es placé assez au-dessus de lui pour que
ce soit dans un astre brillant entre tous les astres que je lise ta
destinée...Nogaret de la Valette, baron d'Epernon...
D'EPERNON
Comment! tu me connais aussi, moi?...Au fait, il n'y a rien là
d'étonnant...Je suis devenu si populaire!
RUGGIERI, reprenant
Nogaret de la Valette, baron d'Epernon, ta faveur passée n'est rien
auprès de ce que sera ta faveur future.
D'EPERNON
Vive Dieu! mon père, et comment irai-je plus loin?...Le roi m'appelle
son fils.
RUGGIERI
Ce titre, son amitié seule te le donne, et l'amitié des rois est
inconstante...Il t'appellera son frère, et les liens du sang le lui
commanderont.
D'EPERNON
Comment! tu connais le projet du mariage...?
RUGGIERI
Elle est belle, la princesse Christine! Heureux sera celui qui la
possédera!
D'EPERNON
Mais qui a pu t'apprendre?...
RUGGIERI
Ne t'ai-je pas dit, jeune homme, que ton astre était brillant entre
tous les astres?...Et maintenant à vous, Anne d'Arques, vicomte de
Joyeuse; à vous que le roi appelle aussi son enfant.
JOYEUSE
Eh bien; mon père, puisque vous lisez si bien dans le ciel, vous
devez y voir tout le désir que j'ai de rester dans cet excellent
fauteuil, si toutefois cela ne nuit pas à mon horoscope...Non? Eh
bien, allez, je vous écoute.
RUGGIERI
Jeune homme, as-tu songé quelquefois, dans tes rêves d'ambition, que
la vicomté de Joyeuse pût être érigée en duché;...que le titre de
pair qu'on y joindrait te donnerait le pas sur tous les pairs de
France, excepté les princes du sang royal, et ceux des maisons
souveraines de Savoie, Lorraine et Clèves?...Oui...Eh bien, tu n'as
fait que pressentir la moitié de ta fortune...Salut à l'époux de
Marguerite de Vaudemont, soeur de la reine!...Salut au grand amiral
du royaume de France!...
JOYEUSE, se levant vivement
Avec l'aide de Dieu et de mon épée, mon père, nous y arriverons.
(Lui donnant sa bourse) Tenez, c'est bien mal récompenser la
prédiction de si hautes destinées; mais c'est tout ce que j'ai sur
moi.
D'EPERNON
De par Dieu! tu m'y fais penser, et moi qui oubliais...(Il fouille à
son escarcelle) Eh bien, des dragées à sarbacane, voilà tout...Je ne
pensais plus que j'avais perdu à la prime jusqu'à mon dernier
philippus...Je ne sais ce que devient ce maudit argent; il faut qu'il
soit trépassé...Vive Dieu! Saint-Mégrin, toi qui es ami de Ronsard,
tu devrais bien le charger de faire son épitaphe...
SAINT-MEGRIN
Il est enterré dans les poches de ces coquins de ligueurs...Je crois
qu'il n'y a plus guère que là qu'on puisse trouver les écus à la rose
et les doublons d'Espagne...Cependant il m'en reste encore
quelques-uns, et si tu veux...
D'EPERNON, riant
Non, non, garde-les pour acheter de l'ellébore; car il faut que vous
sachiez, mon père, que, depuis quelque temps, notre camarade
Saint-Mégrin est fou...Seulement, sa folie n'est pas gaie...Cependant,
il vient de me donner une bonne idée...Il faut que je vous fasse payer
mon horoscope par un ligueur...Voyons, sur lequel vais-je vous donne un
bon?...Aide-moi, duc de Joyeuse. Ce titre sonne bien, n'est-ce pas?
Voyons, cherche...
JOYEUSE
Que dis-tu de notre maître des comptes, La Chapelle-Marteau?...
D'EPERNON
Insolvable...En huit jours, il épuiserait les trésors de Philippe II.
SAINT-MEGRIN
Et le petit Brigard?...
D'EPERNON
Bah!...un prévot de boutiquiers! il offrirait de s'acquitter en
cannelle et en herbe à la reine.
RUGGIERI
Thomas Crucé?...
D'EPERNON
Si je vous prenais au mot, mon père, vos épaules pourraient garder
pendant quelque temps rancune à votre langue...Il n'est pas endurant.
JOYEUSE
Eh bien, Bussy Leclerc?
D'EPERNON
Vive Dieu....un procureur...Tu es de bon conseil, Joyeuse...(A
Ruggieri) Tiens, voilà un bon de dix écus noble rose. Fais bien
attention que la noble rose n'est pas démonétisée comme l'écu sol et
le ducat polonais, et qu'elle vaut douze livres. Va chez ce coquin
de ligueur de la part de d'Epernon et fais-toi payer; s'il refuse,
dis-lui que j'irai moi-même avec vingt-cinq gentilshommes et dix ou
douze pages...
SAINT-MEGRIN
Allons, maintenant que ton compte est réglé, je te rappellerai qu'on
doit nous attendre au Louvre...Il faut rentrer, messieurs; partons!
JOYEUSE
Tu as raison; nous ne trouverions plus de chaises à porteurs.
RUGGIERI, arrêtant Saint-Mégrin
Comment! jeune homme, tu t'éloignes sans me consulter!...
SAINT-MEGRIN
Je ne suis pas ambitieux, mon père; que pourriez-vous me promettre?
RUGGIERI
Tu n'es pas ambitieux!...Ce n'est pas en amour du moins.
SAINT-MEGRIN
Que dites-vous, mon père! Parlez bas!
RUGGIERI
Tu n'es pas ambitieux, jeune homme, et, pour devenir la dame de tes
pensées, il a fallu qu'une femme réunît dans son blason les armes de
deux maisons souveraines, surmontées d'une couronne ducale...
SAINT-MEGRIN
Plus bas, mon père, plus bas!
RUGGIERI
Eh bien, doutes-tu encore de la science?
SAINT-MEGRIN
Non...
RUGGIERI
Veux-tu partir encore sans me consulter?
SAINT-MEGRIN
Je le devrais, peut-être...
RUGGIERI
J'ai cependant bien des révélations à te faire.
SAINT-MEGRIN
Qu'elles viennent du ciel ou de l'enfer, je les entendrai...Joyeuse,
d'Epernon, laissez-moi: je vous rejoindrai bientôt dans
l'antichambre...
JOYEUSE
Un instant, un instant!...ma sarbacane...De par sainte Anne! si
j'aperçois une maison de ligueur à cinquante pas à la ronde, je ne
veux pas lui laisser un seul carreau.
D'EPERNON, à Saint-Mégrin
Allons, dépêche-toi!...et nous te ferons bonne garde pendant ce
temps. (Ils sortent.)
SCENE IV
RUGGIERI, SAINT-MEGRIN, puis LA DUCHESSE DE GUISE
SAINT-MEGRIN, poussant la porte
Bien, bien...(Revenant) Mon père... un seul mot... M'aime-t-elle?...
Vous vous taisez, mon père... Malédiction!... Oh! faites...faites
qu'elle m'aime! On dit que votre art a des ressources inconnues et
certaines, des breuvages, des philtres! Quels que soient vos moyens,
je les accepte, dussent-ils compromettre ma vie en ce monde et mon
salut dans l'autre...Je suis riche. Tout ce que j'ai est à vous. De
l'or, des bijoux; ah! votre science peut-être méprise ces trésors du
monde! Eh bien, écoutez-moi, mon père! On dit que les magiciens
quelquefois ont besoin, pour leurs expériences cabalistiques, du sang
d'un homme vivant encore. (Lui présentant son bras nu) Tenez, mon
père...Engagez-vous seulement à me faire aimer d'elle...
RUGGIERI
Mais es-tu sûr qu'elle ne t'aime pas?
SAINT-MEGRIN
Que vous dirai-je, mon père? jusqu'à l'heure du désespoir, ne
reste-t-il pas au fond du coeur une espérance sourde?...Oui,
quelquefois j'ai cru lire dans ses yeux, lorsqu'ils ne se
détournaient pas assez vite...Mais je puis me tromper...Elle me fuit,
et jamais je ne suis parvenu à me trouver seul avec elle.
RUGGIERI
Et si tu y réussissais enfin?
SAINT-MEGRIN
Cela étant, mon père!...son premier mot m'apprendrait ce que j'ai à
craindre ou à espérer.
RUGGIERI
Et bien, viens et regarde dans cette glace...On l'appelle le miroir
de réflexion...Quelle est la personne que tu désires y voir?
SAINT-MEGRIN
Elle, mon père!...
(Pendant qu'il regarde, l'alcôve s'ouvre derrière lui et laisse
apercevoir la duchesse de Guise endormie)
RUGGIERI
Regarde!
SAINT-MEGRIN
Dieu!...vrai Dieu!...c'est elle!...elle, endormie! Ah! Catherine!
(L'alcôve se referme) Catherine! Rien...(regardant derrière) Rien
non plus par ici...Tout a disparu: c'est un rêve, une illusion...Mon
père, que je la voie...que je la revoie encore!...
RUGGIERI
Elle dormait, dis-tu?
SAINT-MEGRIN
Oui...
RUGGIERI
Ecoute: c'est surtout pendant le sommeil que notre pouvoir est plus
grand...Je puis profiter du sien pour la transporter ici.
SAINT-MEGRIN
Ici, près de moi?
RUGGIERI
Mais, dès qu'elle est réveillée, rappelle-toi que toute ma puissance
ne peut rien contre sa volonté...
SAINT-MEGRIN
Bien, mais hâtez-vous, mon père!...hâtez-vous!...
RUGGIERI
Prends ce flacon; il suffira de le lui faire respirer pour qu'elle
revienne à elle...
SAINT-MEGRIN
Oui, oui; mais hâtez-vous...
RUGGIERI
T'engages-tu par serment à ne jamais révéler?...
SAINT-MEGRIN
Sur la part que j'espère dans le paradis, je vous le jure...
RUGGIERI
Eh bien, lis...(Tandis que Saint-Megrin parcourt quelques lignes du
livre ouvert par Ruggieri, l'alcôve s'ouvre derrière lui; un ressort
fait avancer le sofa dans la chambre, et la boiserie se referme)
Regarde! (Il sort)
SCENE V
SAINT-MEGRIN, LA DUCHESSE DE GUISE
SAINT-MEGRIN
Elle!...c'est elle!...la voilà...(Il s'élance vers elle, puis
s'arrête tout à coup) Dieu! j'ai lu que parfois des magiciens
enlevaient au tombeau des corps qui, par la force de leurs
enchantements, prenaient la ressemblance d'une personne vivante.
Si...Que Dieu me protège! Ah!...rien ne change...Ce n'est donc pas
un prestige, un rêve du ciel...Oh! son coeur bat à peine!...sa
main...elle est glacée!...Catherine! réveille-toi: ce sommeil
m'épouvante! Catherine!...Elle dort...Que faire?...Ah! ce
flacon,.....j'oubliais...Ma tête est perdue!...(Il lui fait respirer
le flacon)
LA DUCHESSE DE GUISE
Ah!...
SAINT-MEGRIN
Oui, oui,...respire!...lève-toi!...parle, parle!...j'aime mieux
entendre ta voix, dût-elle me bannir à jamais de ta présence, que de
te voir dormir de ce sommeil froid.
LA DUCHESSE DE GUISE
Ah! que je suis faible!...(Elle se lève en s'appuyant sur la tête de
Saint-Mégrin, qui est à ses pieds) J'ai dormi longtemps...Mes
femmes...comment s'appellent-elles?...(Apercevant Saint-Mégrin) Ah!
c'est vous, comte? (Elle lui tend la main)
SAINT-MEGRIN
Oui...oui...
LA DUCHESSE DE GUISE
Vous!...mais pourquoi vous? Ce n'était pas vous que j'étais habituée
à voir à mon réveil...Mon front est si lourd, que je ne puis y
rassembler deux idées...
SAINT-MEGRIN
Oh! Catherine, qu'une seule s'y présente, qu'une seule y
reste!...celle de mon amour pour toi...
LA DUCHESSE DE GUISE
Oui,...oui,...vous m'aimez...Oh! depuis longtemps, je m'en suis
aperçue... Et moi aussi, je vous aimais, et je vous le cachais...
Pourquoi donc?...Il me semble pourtant qu'il y a bien du bonheur à le
dire!...
SAINT-MEGRIN
Oh! redis-le donc encore!...redis-le, car il y a bien du bonheur à
l'entendre!...
LA DUCHESSE DE GUISE
Mais j'avais un motif pour vous le cacher...Quel était-il donc?...
Ah!... ce n'était pas vous que je devais aimer...(Se levant, et
oubliant son mouchoir sur le sofa) Sainte Mère de Dieu! aurais-je dit
que je vous aimais?...Malheureuse que je suis!...mon amour s'est
réveillée avant ma raison.
SAINT-MEGRIN
Catherine! n'écoute que ton coeur. Tu m'aimes! tu m'aimes!
LA DUCHESSE DE GUISE
Moi? Je n'ai pas dit cela, monsieur le comte; cela n'est pas; ne
croyez pas que cela soit...C'était un songe,...le sommeil,... le...
Mais comment se fait-il que je sois ici?...Quelle est cette chambre?
...Marie!...Madame de Cossé!... Laissez-moi, monsieur de
Saint-Mégrin, éloignez-vous...
SAINT-MEGRIN
M'éloigner! et pourquoi?...
LA DUCHESSE DE GUISE
O mon Dieu! mon Dieu! que m'arrive-t-il?...
SAINT-MEGRIN
Madame, je me vois ici, je vous y trouve, je ne sais comment...Il y a
de l'enchantement, de la magie.
LA DUCHESSE DE GUISE
Je suis perdue!...moi qui jusqu'à présent vous ai fui, moi que déjà
les soupçons de M. de Guise, mon seigneur et maître...
SAINT-MEGRIN
M. de Guise!...mille damnations!...M. de Guise, votre seigneur et
maître!...Oh! puisse-t-il ne pas vous soupçonner à tort...et que tout
son sang...tout le mien...
LA DUCHESSE DE GUISE
Monsieur le comte, vous m'effrayez.
SAINT-MEGRIN
Pardon!...mais quand je pense que je pouvais vous connaître libre,
être aimé de vous, devenir aussi votre seigneur et maître...Il me
fait bien mal, M. de Guise; mais que mon bon ange me manque au jour
du jugement si je ne le lui rends pas...
LA DUCHESSE DE GUISE
Monsieur le comte!...Mais enfin...où suis-je? dites-le moi...
Aidez-moi à sortir d'ici, à me rendre à l'hôtel de Guise, et je vous
pardonne...
SAINT-MEGRIN
Me pardonner! et quel est donc mon crime?
LA DUCHESSE DE GUISE
Je suis ici...et vous me le demandez...Vous avez profité de son
sommeil pour enlever une femme qui vous est étrangère, qui ne peut
vous aimer, qui ne vous aime pas, monsieur le comte...
SAINT-MEGRIN
Qui ne m'aime pas!...Ah! madame, on n'aime pas comme j'aime, pour ne
pas être aimé. J'en crois vos premières paroles, j'en crois...
LA DUCHESSE DE GUISE
Silence!
SAINT-MEGRIN
Ne craignez rien.
JOYEUSE, dans l'antichambre
Vive Dieu!...nous sommes en sentinelle, et on ne passe pas...
LE DUC DE GUISE, derrière le théâtre
Tête-Dieu! messieurs, prenez garde, en croyant jouer avec un renard,
d'éveiller un lion...
LA DUCHESSE DE GUISE
Sainte Marie!...c'est la voix du duc de Guise!...où fuir? où me
cacher?
SAINT-MEGRIN, s'élançant vers la porte
C'est le duc de Guise?...Eh bien...
LA DUCHESSE DE GUISE
Arrêtez, monsieur, au nom du ciel! vous me perdez.
SAINT-MEGRIN
C'est vrai...
(Il court à la porte, passe entre les deux anneaux de fer la barre
qui sert de verrou)
RUGGIERI, entrant et prenant la duchesse par la main
Silence, madame...Suivez-moi...
(Il ouvre la porte secrète; la duchesse de Guise s'y élance, Ruggieri
la suit; la porte se referme derrière eux)
LE DUC DE GUISE, avec impatience
Messieurs!...
D'EPERNON
Ne trouves-tu pas qu'il a un petit accent lorrain tout à fait
agréable?...
SAINT-MEGRIN, se retournant
Maintenant, madame,...nous pouvons...Eh bien, où est-elle?...Tout
cela ne serait-il pas l'oeuvre du démon? Que croire? Oh! ma tête!
ma tête!...Maintenant, qu'il entre. (Il ouvre la porte)
LE DUC DE GUISE, entrant
J'aurais dû deviner, par ceux de l'antichambre, celui qui me ferait
les honneurs de l'appartement...
SAINT-MEGRIN
Ne vous en prenez qu'à la circonstance, monsieur le duc, si je ne
profite pas de ce moment pour vous rendre tous ceux dont je vous
crois digne...Cela viendra, je l'espère...
JOYEUSE
Comment, Saint-Mégrin, c'est le Balafré lui-même?
SAINT-MEGRIN
Oui, oui, messieurs, c'est lui...Mais il se fait tard; partons!
partons! (Ils sortent)
SCENE VII
LES MEMES, CRUCE; puis BUSSY-LECLERC, LA CHAPELLE-MARTEAU et BRIGARD
LE DUC DE GUISE
C'est vous, Crucé? quelles nouvelles?
CRUCE
Mauvaises, monseigneur, mauvaises! rien ne marche,...tout dégénère.
Morbleu! nous sommes des conspirateurs à l'eau rose.
LE DUC DE GUISE
Comment cela?
CRUCE
Eh! oui...Nous perdons le temps en fadaises politiques; nous courons
de porte en porte pour faire signer l'Union. Par saint Thomas! vous
n'avez qu'à vous montrer, monsieur le duc; quand ils vous regardent,
les huguenots sont de la Ligue...
LE DUC DE GUISE
Est-ce que votre liste?...
CRUCE
Trois ou quatre cents zélés l'ont signée; cent cinquante politiques y
ont mis leur parafe; une trentaine de huguenots ont refusé en faisant
la grimace...Quant à ceux-là, morbleu! j'ai fait une croix blanche
sur leur porte, et, si jamais l'occasion se présente de décrocher ma
pauvre arquebuse qui est au repos depuis six ans...Mais je n'aurai
pas ce bonheur-là, monseigneur; les bonnes traditions se
perdent...Tête-Dieu! si j'étais à votre place...
LE DUC DE GUISE
Et la liste?...
CRUCE
La voici...Faites-en des bourres, monsieur le duc, et plus tôt que
plus tard.
LE DUC DE GUISE
Cela viendra, mon brave, cela viendra.
CRUCE
Dieu le veuille!...Ah! ah! voilà les camarades.
(Entrent Bussy-Leclerc, La Chapelle-Marteau et Brigard)
LE DUC DE GUISE
Eh bien, messieurs, la récolte a-t-elle été bonne?
BUSSY-LECLERC
Pas mauvaise; deux ou trois cents signatures, pour ma part; des
avocats, des procureurs.
CRUCE
Et toi, mon petit Brigard, as-tu fait marcher les boutiquiers?
BRIGARD
Ils ont tous signé.
CRUCE, lui frappant sur l'épaule
Vive Dieu! monsieur le duc, voilà un zélé. Tous ceux de l'Union peuvent
se présenter à sa boutique, au coin de la rue Aubry-le-Boucher; ils y
auront un rabais de trente deniers par livre sur tout ce qu'ils
achèteront.
LE DUC DE GUISE
Et vous, monsieur Marteau?
LA CHAPELLE-MARTEAU
J'ai été moins heureux, monseigneur...Les maîtres des comptes ont
peur, et M. le président de Thou n'a signé qu'avec restriction.
LE DUC DE GUISE
Il a donc ses fleurs de lis bien avant dans le coeur, votre président
de Thou?...Est-ce qu'il n'a pas vu que l'on promet obéissance au roi
et à sa famille?
LA CHAPELLE-MARTEAU
Oui; mais on se réunit sans sa permission.
LE DUC DE GUISE
Il a raison, M. de Thou...Je me rendrai demain au lever de Sa
Majesté, messieurs...Mon premier soin aurait dû être d'obtenir la
sanction du roi, il n'aurait pas osé me la refuser...Mais, Dieu
merci! il n'est point encore trop tard. Demain, je mettrai sous les
yeux de Henri de Valois la situation de son royaume; je me ferai
l'interprête de ses sujets mécontents. Il a déjà reconnu tacitement
la Ligue; je veux qu'il lui nomme publiquement un chef.
LA CHAPELLE-MARTEAU
Prenez garde, monseigneur! il n'y a pas loin du bassinet à la mèche
d'un pistolet, et quelque nouveau Poltrot...
LE DUC DE GUISE
Il n'oserait!...D'ailleurs, j'irai armé.
CRUCE
Que Dieu soit pour vous et la bonne cause!...Cela fait, monseigneur,
je crois qu'il sera temps de vous décider.
LE DUC DE GUISE
Oh! ma décision est prise depuis longtemps; ce que je ne décide pas
en une heure, je ne le déciderai de ma vie.
CRUCE
Oui,...et, avec votre prudence, toute votre vie ne suffira peut-être
pas à exécuter ce que vous aurez décidé en un quart d'heure...
LE DUC DE GUISE
Monsieur Crucé, dans un projet comme le nôtre, le temps est l'allié
le plus sûr.
CRUCE
Tête-Dieu!...vous avez le temps d'attendre, vous; mais, moi, je suis
pressé; et puisque tout le monde signe...
LE DUC DE GUISE
Oui...Et les douze mille hommes, tant Suisses que reîtres, que Sa
Majesté vient de faire entrer dans sa bonne ville de Paris...ont-ils
signé?...Chacun d'eux porte une arquebuse ornée d'une belle et bonne
mèche, monsieur Crucé; sans compter les fauconneaux de la
Bastille...Fiez-vous-en à moi pour marquer le jour; et, quand il sera
venu...
BUSSY-LECLERC
Eh bien, que ferons-nous au Valois?
LE DUC DE GUISE
Ce que lui promettait hier madame de Montpensier, en me montrant une
paire de ciseaux: une troisième couronne.
BUSSY-LECLERC
Ainsi soit-il!...n'est-ce pas, mon vieux sorcier? car je présume que
tu es de notre avis, puisque tu ne dis rien...
RUGGIERI
J'attendais l'occasion favorable de vous présenter une petite
requête.
BUSSY-LECLERC
Laquelle?
RUGGIERI, lui donnant le billet de d'Epernon
La voici...
BUSSY-LECLERC
Comment! un bon du d'Epernon...sur moi? C'est une plaisanterie.
RUGGIERI
Il a dit que, si vous n'y faisiez pas honneur, il irait vous trouver,
et le ferait acquitter lui-même...
BUSSY-LECLERC
Qu'il vienne, morbleu!...a-t-il oublié qu'avant d'être procureur,
j'ai été maître d'armes au régiment de Lorraine?...Je crois que le
cher favori est jaloux des statues qui ornent les tombeaux de Quélus
et de Maugiron? Eh bien, qu'à cela ne tienne: nous le ferons
tailler en marbre à son tour.
LE DUC DE GUISE
Gardez-vous-en bien, maître Bussy! Je ne voudrais pas, pour
vingt-cinq de mes amis, ne pas avoir un tel ennemi...Son insolence
recrute pour nous...Donne-moi ce billet, Ruggieri. Dix écus noble
rose, c'est cent vingt livres tournois...Les voici.
BUSSY-LECLERC
Que faites-vous donc, monseigneur?...
LE DUC DE GUISE
Soyez tranquille; quand le moment de régler nos comptes sera arrivé,
je m'arrangerai de manière qu'il ne reste pas mon débiteur...Mais il
se fait tard...A demain soir, messieurs. Les portes de l'hôtel de
Guise seront ouvertes à tous nos amis; madame de Montpensier en fera
les honneurs; et seront doublement bien reçus par elle ceux qui
viendront avec la double croix! Ruggieri, reconduis ces messieurs.
Ainsi, c'est dit; à demain soir, à l'hôtel de Guise.
CRUCE
Oui, monseigneur...(Ils sortent)
SCENE VIII
LE DUC DE GUISE, seul
(Il s'assied sur le sofa où la duchesse a oublié son mouchoir)
Par saint Henri de Lorraine! c'est un rude métier que celui que j'ai
entrepris...Ces gens-là croient qu'on arrive au trône de France comme
à un bénéfice de province. Le duc de Guise roi de France! c'est un
beau rêve...Cela sera pourtant; mais, auparavant, que de rivaux à
combattre! Le duc d'Anjou, d'abord;...c'est le moins à craindre; il
est haï également du peuple et de la noblesse, et on le déclarerait
facilement hérétique et inhabile à succéder...Mais, à son défaut
l'Espagnol n'est-il pas là pour réclamer, à titre de beau-frère,
l'héritage du Valois?...Le duc de Savoie, son oncle par alliance,
voudra élever des prétentions. Un duc de Lorraine a épousé sa
soeur...Peut-être y aurait-il un moyen: ce serait de faire passer la
couronne de France sur la tête du vieux cardinal de Bourbon, et de le
forcer à me reconnaître comme héritier...J'y songerai...Que de
peines! de tourments!...pour qu'à la fin peut-être la balle d'un
pistolet ou la lame d'un poignard...Ah! (Il laisse tomber sa main
avec découragement; elle se pose sur le mouchoir oublié par la
duchesse.) Qu'est cela?...Mille damnations! ce mouchoir appartient à
la duchesse de Guise! voilà les armes réunies de Clèves et de
Lorraine...Elle serait venue ici!...Saint-Mégrin!...O Mayenne!
Mayenne! tu ne t'étais donc pas trompé! et lui...lui...(Appelant)
Saint-Paul! (Son écuyer entre) Je vais...Saint-Paul! qu'on me
cherche les mêmes hommes qui ont assassiné Dugast.
ACTE DEUXIEME
Une salle du Louvre.--A gauche, deux fauteuils et quelques tabourets
préparés pour le roi, la reine mère et les courtisans. Joyeuse est
couché dans l'un de ces fauteuils, et Saint-Mégrin, debout, appuyé
sur le dossier de l'autre. Du côté opposé, d'Epernon est assis à une
table sur laquelle est posé un échiquier. Au fond, Saint-Luc fait
des armes avec du Halde. Chacun d'eux a près de lui un page à ses
couleurs.
SCENE PREMIERE
JOYEUSE, SAINT-MEGRIN, D'EPERNON, SAINT-LUC, DU HALDE, Pages
D'EPERNON
Messieurs, qui de vous fait ma partie d'échecs, en attendant le
retour du roi? Saint-Mégrin, ta revanche?
SAINT-MEGRIN
Non, je suis distrait aujourd'hui.
JOYEUSE
Oh! décidément, c'est la prédiction de l'astrologue...Vrai Dieu!
c'est un véritable sorcier. Sais-tu bien qu'il avait prédit à Dugast
qu'il n'avait plus que quelques jours à vivre, quand la reine
Marguerite l'a fait assassiner? Je parie que c'est un horoscope du
même genre qui occupe Saint-Mégrin, et que quelque grande dame dont
il est amoureux...
SAINT-MEGRIN, l'interrompant vivement
Mais toi-même, Joyeuse, que ne fais-tu la partie de d'Epernon?
JOYEUSE
Non, merci.
D'EPERNON
Est-ce que tu veux réfléchir aussi, toi?
JOYEUSE
C'est, au contraire, pour ne pas être obligé de réfléchir.
SAINT-LUC
Eh bien, veux-tu faire des armes avec moi, vicomte?
JOYEUSE
C'est trop fatigant, et puis tu n'es pas de ma force. Fais une
oeuvre charitable, tire d'Epernon d'embarras...
SAINT-LUC
Soit.
JOYEUSE, tirant un bilboquet de son escarcelle
Vive Dieu! messieurs, voilà un jeu...Celui-là ne fatigue ni le corps
ni l'esprit...Sais-tu bien que cette nouvelle invention a eu un
succès prodigieux chez la présidente? A propos, tu n'y étais pas,
Saint-Luc; qu'es-tu donc devenu?
SAINT-LUC
J'ai été voir les Gelosi; tu sais, ces comédiens italiens qui ont
obtenu la permission de représenter des mystères à l'hôtel de
Bourbon.
JOYEUSE
Ah! oui,...moyennant quatre sous par personne.
SAINT-LUC
Et puis, en passant...Un instant, d'Epernon, je n'ai pas joué.
JOYEUSE
Et puis, en passant?...
SAINT-LUC
Où?
JOYEUSE
En passant, disais-tu?
SAINT-LUC
Oui...Je me suis arrêté en face de Nesle, pour y voir poser la
première pierre d'un pont qu'on appellera le pont Neuf.
D'EPERNON
C'est Ducerceau qui l'a entrepris...On dit que le roi va lui accorder
des lettres de noblesse.
JOYEUSE
Et justice sera faite...Sais-tu bien qu'il m'épargnera au moins six
cents pas, toutes les fois que je voudrais aller à l'Ecole
Saint-Germain? (Il laisse tomber son bilboquet, et appelle son page,
qui est à l'autre bout de la salle) Bertrand, mon bilboquet...
SAINT-LUC
Messieurs, grande réforme! Ce matin, madame de Sauve m'a dit en
confidence que le roi avait abandonné les fraises gaudronnées pour
prendre les collets renversés à l'italienne.
D'EPERNON
Eh! que ne nous disais-tu pas cela!...Nous serons en retard d'un
jour...Tiens, Saint-Mégrin le savait, lui...(A son page) Que je
trouve demain un collet renversé au lieu de cette fraise...
SAINT-LUC, riant
Ah! ah!...tu te souviens que le roi t'a exilé quinze jours, parce
qu'il manquait un bouton à ton pourpoint...
JOYEUSE
Eh bien, moi, je vais te rendre nouvelle pour nouvelle. Antraguet
rentre aujourd'hui en grâce.
SAINT-LUC
Vrai?...
JOYEUSE
Oui, il est décidément guisard...C'est le Balafré qui a exigé du roi
qu'il lui rendît son commandement...Depuis quelque temps, le roi fait
tout ce qu'il veut.
D'EPERNON
C'est qu'il a besoin de lui...Il paraît que le Béarnais est en
campagne, le harnais sur le dos...
JOYEUSE
Vous verrez que ce damné d'hérétique nous fera battre pendant
l'été...Mettez-vous donc en campagne de cette chaleur-là,...avec cent
cinquante livres de fer sur le corps!...pour revenir hâlé comme un
Andalou...
SAINT-LUC
Ce serait un mauvais tour à te faire, Joyeuse...
JOYEUSE
Je l'avoue; j'ai plus peur d'un coup de soleil que d'un coup
d'épée...et, si je le pouvais, je me battrais toujours, comme Bussy
d'Amboise l'a fait dans son dernier duel, au clair de la lune...
SAINT-LUC
Quelqu'un a-t-il de ses nouvelles?
D'EPERNON
Il est toujours dans l'Anjou, près de Monsieur...C'est encore un
ennemi de moins pour le guisard.
JOYEUSE
A propos de guisard, Saint-Mégrin, sais-tu ce qu'en dit la maréchale
de Retz? Elle dit qu'auprès du duc de Guise, tous les princes
paraissent peuple.
SAINT-MEGRIN
Guise!...toujours Guise!...Vive Dieu!...que l'occasion se présente
(tirant son poignard et coupant son gant en morceaux), et, de par
saint Paul de Bordeaux! je veux hacher tous ces petits princes
lorrains comme ce gant.
JOYEUSE
Bravo, Saint-Mégrin!...Vrai-Dieu! je le hais autant que toi.
SAINT-MEGRIN
Autant que moi! Malédiction! si cela est possible; je donnerais mon
titre de comte pour sentir, cinq minutes seulement, son épée contre
la mienne...Cela viendra peut-être...
DU HALDE
Messieurs, messieurs, voilà Bussy...
SAINT-MEGRIN
Comment! Bussy d'Amboise?...
SCENE II
LES MEMES, BUSSY D'AMBOISE
BUSSY D'AMBOISE
Eh! oui, messieurs, lui-même, en personne...Aux amis,
salut...Bonjour, Saint-Mégrin...
SAINT-MEGRIN
Et nous qui te croyions à cent lieues d'ici.
BUSSY D'AMBOISE
J'y étais, il y a trois jours...Aujourd'hui, me voilà.
JOYEUSE
Ah! ah!...vous êtes donc raccommodés?...Il voulait te tuer avec
Quélus...Il n'y a pas de sa faute, si le coup n'a pas réussi...
BUSSY D'AMBOISE
Oui, pour la dame de Sauve...Mais, depuis, nous avons mesuré nos
épées, et elles se sont trouvées de la même longueur...
SAINT-LUC
A propos de la dame de Sauve, on dit que, pour qu'elle soit plus sûre
de ta fidélité, tu lui écris avec ton sang, comme Henri III écrivait
de Pologne à la belle Renée de Chateauneuf...Sans doute elle était
prévenue de ton arrivée, elle...
BUSSY D'AMBOISE
Non. Nous voyageons incognito...Mais je n'ai pas voulu passer si
près de vous, sans venir vous demander s'il n'y avait pas quelqu'un
de vous qui eût besoin d'un second...
SAINT-MEGRIN
Cela se pourra faire, si tu ne nous quittes pas trop tôt.
BUSSY D'AMBOISE
Tête-Dieu!...le cas échéant, je suis homme à retarder mon
départ;...ainsi ne te gêne pas. Il y a si longtemps que cela ne
m'est arrivé...c'est tout au plus si, en province, on trouve à se
battre une fois par semaine...Heureusement que j'avais là, sous la
main, mon ami Saint-Phal; nous nous sommes battus trois fois, parce
qu'il soutenait avoir vu des X sur les boutons d'un habit, où je
crois qu'il y avait des Y...
SAINT-MEGRIN
Bah! pas possible...
BUSSY D'AMBOISE
Parole d'honneur! Crillon était mon second...
JOYEUSE
Et qui avait raison?
BUSSY D'AMBOISE
Nous n'en savons rien encore: la quatrième rencontre en
décidera...Mais que vois-je donc là-bas? Les pages d'Antraguet!...Je
croyais que, depuis la mort de Quélus...
SAINT-LUC
Le duc de Guise a sollicité sa grâce.
BUSSY D'AMBOISE
Ah! oui, sollicité,...j'entends...Il est donc toujours insolent,
notre beau cousin de Guise?...
SAINT-MEGRIN
Pas encore assez...
D'EPERNON
Vrai-Dieu! tu es difficile...Je suis sûr qu'au fond du coeur, le roi
n'est pas de ton avis.
SAINT-MEGRIN
Qu'il dise donc un mot...
D'EPERNON
Ah! vois-tu, c'est qu'il est trop occupé dans ce moment, il apprend
le latin.
SAINT-MEGRIN
Tête-Dieu! qu'a-t-il besoin de latin pour parler à des Français?
Qu'il dise seulement: «A moi, ma brave noblesse!» et un millier
d'épées qui coupent bien, sortiront des fourreaux où elles se
rouillent. N'a-t-il plus dans la poitrine le même coeur qui battait
à Jarnac et à Moncontour, ou ses gants parfumés ont-ils amolli ses
mains, au point qu'elles ne puissent plus serrer la garde d'une épée?
D'EPERNON
Silence, Saint-Mégrin!...le voilà...
UN PAGE, entrant
Le roi!...
BUSSY D'AMBOISE
Je vais me tenir un peu à l'écart...Je ne me montrerai que s'il est
de bonne humeur...
UN SECOND PAGE
Le roi! (Tout le monde se lève et se groupe)
UN TROISIEME PAGE
Le roi!
SCENE III
LES MEMES, HENRI, puis CATHERINE
HENRI
Salut, messieurs, salut...Villequier, qu'on prévienne madame ma mère
de mon retour, et qu'on s'informe si l'on a apporté mon nouvel habit
d'amazone...Ah! dites à la reine que je passerai chez elle, afin de
fixer le jour de notre départ pour Chartres; car vous savez,
Messieurs, que la reine et moi faisons un pèlerinage à Notre-Dame de
Chartres, afin d'obtenir du ciel ce qu'il nous a refusé jusqu'à
présent, un héritier de notre couronne. Ceux qui voudront nous
suivre seront les bienvenus.
SAINT-MEGRIN
Sire, si, au lieu d'un pèlerinage à Notre-Dame de Chartres, vous
ordonniez une campagne dans l'Anjou...si vos gentilshommes étaient
revêtus de cuirasses au lieu de cilices, et portaient des épées en
guise de cierges, Votre Majesté ne manquerait pas de pénitents, et
vous me verriez au premier rang, sire, dussé-je faire la moitié de la
route pieds nus sur des charbons ardents.
HENRI
Chaque chose aura son tour, mon enfant. Nous ne resterons pas en
arrière dès qu'il le faudra; mais, en ce moment, grâce à Dieu, notre
beau royaume de France est en paix, et le temps ne nous manque pas
pour nous occuper de nos dévotions. Mais que vois-je! vous à ma
cour, seigneur de Bussy? (A Catherine de Médicis qui entre) Venez,
ma mère, venez: vous allez avoir des nouvelles de votre fils
bien-aimé, qui, s'il eût été frère soumis et sujet respectueux,
n'aurait jamais dû quitter notre cour...
CATHERINE
Il y revient, peut-être, mon fils...
HENRI, s'asseyant
C'est ce que nous allons savoir...Asseyez-vous, ma mère...Approchez,
seigneur de Bussy...Où avez-vous quitté notre frère?
BUSSY D'AMBOISE
A Paris, sire.
HENRI
A Paris!...Serait-il dans notre bonne ville de Paris?
BUSSY D'AMBOISE
Non; mais il y est passé cette nuit.
HENRI
Et il se rend?...
BUSSY D'AMBOISE
Dans la Flandre...
HENRI
Vous l'entendez, ma mère. Nous allons sans doute avoir dans notre
famille un duc de Brabant. Et pourquoi a-t-il passé si près de nous,
sans venir nous présenter son hommage de fidélité, comme à son aîné
et à son roi?...
BUSSY D'AMBOISE
Sire,...il connaît la grande amitié que lui porte Votre Majesté, et
il a craint qu'une fois rentré au Louvre, vous ne l'en laissiez plus
sortir.
HENRI
Et il a raison, monsieur; mais, en ce moment, l'absence de son bon
serviteur et de sa fidèle épée doit lui faire faute; car peut-être
bientôt compte-t-il se servir contre nous de l'un et de l'autre.
Arrangez-vous donc, seigneur de Bussy, pour le rejoindre au plus
vite, et pour nous quitter au plus tôt. (Un Page entre) Eh bien,
qu'y a-t-il?
CATHERINE
Mon fils, c'est sans doute Antraguet qui profite de la permission que
vous lui avez volontairement accordée de reparaître en votre royale
présence...
HENRI
Oui, oui, volontairement!...Le meurtrier!...Ma mère, mon cousin de
Guise m'impose un grand sacrifice; mais pour mes péchés, Dieu veut
qu'il soit complet. (Au Page) Parlez.
LE PAGE
Charles Balzac d'Entragues, baron de Dunes, comte de Graville,
ex-lieutenant général au gouvernement d'Orléans, demande à déposer
aux pieds de Votre Majesté l'hommage de sa fidélité et de son
respect.
HENRI
Oui, oui;...tout à l'heure nous recevrons notre sujet fidèle et
respectueux; mais, auparavant, je veux me séparer de tous ce qui
pourrait me rappeler cet affreux duel...Tiens, Joyeuse, tiens!...(Il
tire de sa poitrine une espèce de sachet) Voilà les pendants
d'oreilles de Quélus; porte-les en mémoire de notre ami
commun...D'Epernon, voici la chaîne d'or de Maugiron...Saint-Mégrin,
je te donnerai l'épée de Schomberg; elle était bien pesante pour un
bras de dix-huit ans!...qu'elle te défende mieux que lui, en pareille
circonstance. Et maintenant, messieurs, faites comme moi, ne les
oubliez pas dans vos prières.
Que Dieu reçoive en son giron
Quélus, Schomberg et Maugiron.
Restez autour de moi, mes amis, et asseyez-vous...Faites entrer...(A
la vue d'Antraguet, il prend dans sa bourse un flacon qu'il respire)
Approchez ici, baron, et fléchissez le genou...Charles Balzac
d'Entragues, nous vous avons accordé la faveur de notre présence
royale, au milieu de notre cour, pour vous rendre, là où nous vous
les avions ôtés, vos dignités et vos titres...Relevez-vous, baron de
Dunes, comte de Graville, gouverneur général de notre province
d'Orléans, et reprenez près de notre personne royale les fonctions
que vous y remplissiez autrefois...Relevez-vous.
D'ENTRAGUES
Non, sire,...je ne me relèverai pas, que Votre Majesté n'ait reconnu
publiquement que ma conduite, dans ce funeste duel, a été celle d'un
loyal et honorable cavalier.
HENRI
Oui,...nous le reconnaissons, car c'est la vérité...Mais vous avez
porté des coups bien malheureux!...
D'ENTRAGUES
Et maintenant, sire, votre main à baiser, comme gage de pardon et
d'oubli.
HENRI
Non, non, monsieur, ne l'espérez pas.
CATHERINE
Mon fils, que faites-vous?
HENRI
Non, madame, non...J'ai pu lui pardonner, comme chrétien, le mal
qu'il m'a fait; mais je ne l'oublierai de ma vie.
D'ENTRAGUES
Sire,...j'appelle le temps à mon secours; peut-être ma fidélité et ma
soumission finiront-elles par fléchir le courroux de Votre Majesté.
HENRI
C'est possible. Mais votre gouvernement doit avoir besoin de votre
présence; il en est privé depuis longtemps, baron de Dunes, et le
bien de nos fidèles sujets pourraient en souffrir...Qui fait ce
bruit?
D'EPERNON
Ce sont ceux de Guise...
HENRI
Notre beau cousin de Lorraine ne profite pas du privilège qu'ont les
princes souverains de paraître devant nous sans être annoncés...Ses
pages ont toujours soin de faire assez de bruit pour que son arrivée
ne soit pas un mystère...
SAINT-MEGRIN
Il traite, avec Votre Majesté, de puissance à puissance...Il a ses
sujets comme vous avez les vôtres, et sans doute qu'il vient, armé de
pied en cap, présenter en leur nom une humble requête à Votre
Majesté.
SCENE IV
LES MEMES, LE DUC DE GUISE
(Il est couvert d'une armure complète, précédé de deux Pages, et suivi
par quatre, dont l'un porte son casque)
HENRI
Venez, monsieur le duc, venez...Quelqu'un qui s'est retourné au bruit
que faisaient vos pages, et qui vous a aperçu de loin, offrait de
parier que vous veniez encore nous supplier de réformer quelque abus,
de supprimer quelque impôt...Mon peuple est un peuple bien heureux,
mon beau cousin, d'avoir en vous un représentant si infatigable, et
en moi un roi si patient!
LE DUC DE GUISE
Il est vrai que Votre Majesté m'a accordé bien des grâces,...et je
suis fier d'avoir si souvent servi d'intermédiaire entre elle et ses
sujets.
SAINT-MEGRIN, à part
Oui, comme le faucon entre le chasseur et le gibier...
LE DUC DE GUISE
Mais, aujourd'hui, sire, un motif plus puissant m'amène encore devant
Votre Majesté, puisque c'est à la fois des intérêts de son peuple et
des siens que j'ai à l'entretenir...
HENRI
Si l'affaire est si sérieuse, monsieur le duc, ne pourriez-vous pas
attendre nos prochains états de Blois?...Les trois ordres de la
nation ont là des représentants qui, du moins, ont reçu de nous
mission de me parler au nom de leurs mandataires.
LE DUC DE GUISE
Votre Majesté voudra-t-elle bien songer que les états de Blois
viennent de se dissoudre, et ne se rassembleront qu'au mois de
novembre?...Lorsque le danger est pressant, il me semble qu'un
conseil privé...
HENRI
Lorsque le danger est pressant!...Mais vous nous effrayez, monsieur
de Guise...Eh bien, toutes les personnes qui composent notre conseil
privé sont ici...Parlez, monsieur le duc, parlez.
CATHERINE
Mon fils, permettez que je me retire.
HENRI
Non, madame, non; M. le duc sait bien que nous n'avons rien de caché
pour notre auguste mère, et que, dans plus d'une affaire importante,
ses conseils nous ont même été d'un utile secours.
LE DUC DE GUISE
Sire, la démarche que je fais près de vous est hardie, peut-être trop
hardie...Mais hésiter plus longtemps ne serait pas d'un bon et loyal
sujet.
HENRI
Au fait, monsieur le duc, au fait...
LE DUC DE GUISE
Sire, des dépenses immenses, mais nécessaires, puisque Votre Majesté
les a faites, ont épuisé le trésor de l'Etat...Jusqu'à présent, Votre
Majesté, avec l'aide de ses fidèles sujets, a trouvé moyen de le
remplir...Mais cela ne peut durer...L'approbation du saint-père a
permis d'aliéner pour deux cent mille livres de rente sur les biens
du clergé. Un emprunt a été fait aux membres du Parlement sous
prétexte de faire sortir les gens de guerre étrangers...Les diamants
de la couronne sont en gage pour la sûreté des trois millions dûs au
duc Casimir...Les deniers destinés aux rentes de l'hôtel de ville ont
été détournés pour un autre usage, et les états généraux ont eu
l'audace de répondre par un refus, lorsque Votre Majesté a proposé
d'aliéner les domaines.
HENRI
Oui, oui, monsieur le duc, je sais que nos finances sont en assez
mauvais état...Nous prendrons un autre surintendant.
LE DUC DE GUISE
Cette mesure pourrait être suffisante en temps de paix, sire...mais
Votre Majesté va se voir contrainte à la guerre. Les huguenots, que
votre indulgence encourage, font des progrès effrayants. Favas s'est
emparé de la Réole; Montferrand, de Périgueux; Condé de Dijon. Le
Navarrois a été vu sous les murs d'Orléans; la Saintonge, l'Agénois
et la Gascogne sont en armes, et les Espagnols, profitant de nos
troubles, ont pillé Anvers, brûlé huit cents maisons, et passé sept
mille habitants au fil de l'épée.
HENRI
Par la mort-Dieu! si ce que vous me dites là est vrai, il faut
châtier les huguenots au dedans et les Espagnols au dehors. Nous ne
craignons pas la guerre, mon beau cousin; et, s'il le fallait, nous
irions nous-même sur le tombeau de notre aïeul Louis IX saisir
l'oriflamme, et nous marcherions à la tête de notre brave armée, au
cri de guerre de Jarnac et de Moncontour.
SAINT-MEGRIN
Et, si l'argent vous manque, sire, votre brave noblesse est là pour
rendre à Votre Majesté ce qu'elle a reçu d'elle. Nos maisons, nos
terres, nos bijoux peuvent se monnayer, monsieur le duc; et,
vive-Dieu! en fondant les seules broderies de nos manteaux et les
chiffres de nos dames, nous aurions de quoi envoyer à l'ennemi,
pendant toute une campagne, des balles d'or et des boulets d'argent.
HENRI
Vous l'entendez, monsieur le duc?
LE DUC DE GUISE
Oui, sire. Mais, avant que cette idée vînt à M. le comte de
Saint-Mégrin, trente mille de vos braves sujets l'avaient eue; ils
s'étaient engagés par écrit à fournir de l'argent au trésor et des
hommes à l'armée; ce fut le but de la sainte Ligue, sire, et elle le
remplira, lorsque le moment en sera venu...Mais je ne puis cacher à
Votre Majesté les craintes qu'éprouvent ses fidèles sujets, en ne la
voyant pas reconnaître hautement cette grande association.
HENRI
Et que faudrait-il pour cela?
LE DUC DE GUISE
Lui nommer un chef, sire, d'une grande maison souveraine, digne de sa
confiance et de son amour, par son courage et sa naissance, et qui
surtout ait assez fait ses preuves comme bon catholique, pour
rassurer les zélés sur la manière dont il agirait dans les
circonstances difficiles...
HENRI
Par la mort-Dieu! monsieur le duc, je crois que votre zèle pour notre
personne royale est tel, que vous seriez tout prêt à lui épargner
l'embarras de chercher bien loin ce chef...Nous y penserons à loisir,
mon beau cousin, nous y penserons à loisir.
LE DUC DE GUISE
Mais Votre Majesté devrait peut-être à l'instant...
HENRI
Monsieur le duc, quand je voudrai entendre un prêche, je me ferai
huguenot...Messieurs, c'est assez nous occuper des affaires de
l'Etat, songeons un peu à nos plaisirs. J'espère que vous avez reçu
nos invitations pour ce soir, et que madame de Guise, madame de
Montpensier, et vous, mon cousin, voudrez bien embellir notre bal
masqué.
SAINT-MEGRIN, montrant la cuirasse du duc
Votre Majesté ne voit-elle pas que M. le duc est déjà en costume de
chercheur d'aventures?
LE DUC DE GUISE
Et de redresseur de torts, monsieur le comte.
HENRI
En effet, mon beau cousin, cet habit me paraît bien chaud pour le
temps qui court.
LE DUC DE GUISE
C'est que, pour le temps qui court, sire, mieux vaut une cuirasse
d'acier qu'un justaucorps de satin.
SAINT-MEGRIN
M. le duc croit toujours entendre la balle de Poltrot siffler à ses
oreilles.
LE DUC DE GUISE
Quand les balles m'arrivent en face, monsieur le comte (montrant sa
blessure à la joue), voilà qui fait foi que je ne détourne pas la
tête pour les éviter.
JOYEUSE, prenant sa sarbacane
C'est ce que nous allons voir...
SAINT-MEGRIN, lui arrachant la sarbacane
Attends!...il ne sera pas dit qu'un autre que moi en aura fait
l'expérience. (Lui envoyant une dragée au milieu de la poitrine) A
vous, monsieur le duc.
TOUS
Bravo! bravo!
LE DUC DE GUISE, portant la main à son poignard
Malédiction! (Saint-Paul l'arrête)
SAINT-PAUL
Qu'allez-vous faire!...
HENRI
Par la mort-Dieu! mon cousin de Guise, j'aurais cru que cette belle
et bonne cuirasse de Milan était à l'épreuve de la balle...
LE DUC DE GUISE
Et vous aussi, sire!...Qu'ils rendent grâce à la présence de Votre
Majesté.
HENRI
Oh! qu'à cela ne tienne, monsieur le duc, qu'à cela ne tienne;
agissez comme si nous n'y étions pas...
LE DUC DE GUISE
Votre Majesté permet donc que je descende jusqu'à lui?...
HENRI
Non, monsieur le duc; mais je puis l'élever jusqu'à vous...Nous
trouverons bien, dans notre beau royaume de France, un fief vacant,
pour en doter notre fidèle sujet le comte de Saint-Mégrin.
LE DUC DE GUISE
Vous en êtes le maître, sire...Mais d'ici là?...
HENRI
Eh bien, nous ne vous ferons pas attendre...Comte Paul Estuert, nous
te faisons marquis de Caussade.
LE DUC DE GUISE
Je suis duc, sire.
HENRI
Comte Paul Estuert, marquis de Caussade, nous te faisons duc de
Saint-Mégrin; et maintenant, monsieur de Guise, répondez-lui...car il
est votre égal.
SAINT-MEGRIN
Merci, sire, merci; je n'ai pas besoin de cette nouvelle faveur; et,
puisque Votre Majesté ne s'y oppose pas, je veux le défier de manière
à ce qu'il s'ensuive combat ou déshonneur...Or, écoutez, messieurs:
moi, Paul Estuert, seigneur de Cassade, comte de Saint-Mégrin, à toi,
Henri de Lorraine, duc de Guise; prenons à témoin tous ceux ici
présents, que nous te défions au combat à outrance, toi et tous les
princes de ta maison, soit à l'épée seule, soit à la dague et au
poignard, tant que le coeur battra au corps, tant que la lame tiendra
à la poignée; renonçant d'avance à ta merci, comme tu dois renoncer à
la mienne; et, sur ce, que Dieu et Saint Paul me soient en aide!
(Jetant son gant) A toi seul, ou à plusieurs!
D'EPERNON
Bravo, Saint-Mégrin! bien défié.
LE DUC DE GUISE, montrant le gant.
Saint-Paul...
BUSSY D'AMBOISE
Un instant, messieurs!...un instant! Moi, Louis de Clermont,
seigneur de Bussy d'Amboise, me déclare ici parrain et second de Paul
Estuert de Saint-Mégrin; offrant le combat à outrance à quiconque se
déclarera parrain et second de Henri de Lorraine, duc de Guise; et,
comme signe de défi et gage du combat, voici mon gant.
JOYEUSE
Vive-Dieu! Bussy, c'est un véritable vol que tu me fais...tu ne m'as
pas donné le temps...Mais sois tranquille, si tu es tué...
LE DUC DE GUISE
Saint-Paul! (A part) Tu me provoques trop tard, ton sort est décidé.
(Haut) Antraguet, tu seras mon second...Vous le voyez, messieurs, je
vous fais beau jeu: je vous offre un moyen de venger Quélus...
Saint-Paul, tu prépareras mon épée de bal; elle est juste de la même
longueur que l'épée de combat de ces messieurs.
SAINT-MEGRIN
Vous avez raison, monsieur le duc: cette épée serait bien faible
pour entamer une cuirasse aussi prudemment solide que celle-ci...Mais
nous pouvons en venir aux mains, nus jusqu'à la ceinture, monsieur le
duc, et l'on verra celui dont le coeur battra.
HENRI
Assez, messieurs, assez! nous honorerons le combat de notre
présence, et nous le fixons à demain...Maintenant, chacun de vous
peut réclamer un don, et, s'il est en notre puissance royale de vous
l'accorder, vous serez satisfaits à l'instant...Que veux-tu,
Saint-Mégrin?
SAINT-MEGRIN
Un égal partage du terrain et du soleil; pour le reste, je m'en
rapporte à Dieu et à mon épée.
HENRI
Et vous, monsieur le duc, que demandez-vous?
LE DUC DE GUISE
La promesse formelle qu'avant le combat Votre Majesté reconnaîtra la
Ligue, et nommera son chef. J'ai dit.
HENRI
Quoique nous ne nous attendissions pas à cette demande, nous vous
l'octroyons, mon beau cousin...Messieurs, puisque M. de Guise nous y
force, au lieu du bal masqué de cette nuit, nous aurons un conseil
d'Etat...Je vous y convoque tous, messieurs. Quant aux deux
champions, nous les invitons à profiter de cet intervalle, pour bien
songer au salut de leur âme. Allez, messieurs, allez.
SCENE V
HENRI, CATHERINE
HENRI
Eh bien, ma mère, vous devez être contente, vos deux grands ennemis
vont se détruire eux-mêmes, et vous devez m'en remercier; car j'ai
autorisé un combat que j'aurais pu empêcher.
CATHERINE
Auriez-vous agi ainsi, mon fils, si vous eussiez su qu'une des
conditions de ce combat serait de nommer un chef à la Ligue?
HENRI
Non, sur mon âme, ma mère; je comptais sur une diversion.
CATHERINE
Et vous avez résolu?
HENRI
Rien encore, car les chances du combat sont incertaines...Si M. de
Guise était tué,...eh bien, on enterrerait la Ligue avec son chef;
s'il ne l'était pas,...alors je prierais Dieu de m'éclairer...Mais,
en tout cas, ma résolution une fois prise, je vous en avertis, rien
ne m'en fera changer...La vue de mon trône me donne de temps en temps
des envies d'être roi, ma mère, et je suis dans un de ces moments-là.
CATHERINE
Eh! mon fils, qui plus que moi désire vous voir une volonté ferme et
puissante?...Miron me recommande le repos. Et, plus que jamais, je
désire n'avoir aucune part du fardeau de l'Etat.
HENRI
Si je ne m'abuse, ma mère, j'ai vu s'étendre aujourd'hui vers mon
trône un bras bardé de fer qui avait volonté de me débarrasser d'une
partie, si ce n'est du tout.
CATHERINE
Et probablement vous lui accorderez ce qu'il demande, car ce chef que
la Ligue exige par sa voix...
HENRI
Oui, oui, j'ai bien vu qu'il plaidait pour lui-même; et peut-être, ma
mère, m'épargnerais-je bien des tourments en m'abandonnant à lui...
comme l'a fait mon frère François II, après la conjuration
d'Amboise... Et cependant, je n'aime pas qu'on vienne me prier armé
comme l'était mon cousin de Guise; les genoux plient mal dans des
cuissards d'acier.
CATHERINE
Et jamais votre cousin de Guise n'a plié le genou devant vous, qu'il
n'ait, en se relevant, emporté un morceau de votre manteau royal.
HENRI
Par la mort-Dieu! il n'a jamais forcé notre volonté, cependant...Ce
que nous lui avons accordé a toujours été de notre plein gré...et,
cette fois encore, si nous le nommons chef de la Ligue, ce sera un
devoir que nous lui imposerons comme son maître.
CATHERINE
Tous ces devoirs le rapprochent du trône, mon fils!...et malheur...
malheur à vous, s'il met jamais le pied sur le velours de la première
marche!
HENRI
Ce que vous dites là, ma mère, l'appuyeriez-vous sur quelques
raisons?
CATHERINE
Cette Ligue, que vous allez autoriser, savez-vous quel est son
but?...
HENRI
De soutenir l'autel et le trône.
CATHERINE
C'est du moins ce que dit votre cousin de Guise; mais du moment qu'un
sujet se constitue, de sa propre autorité, défenseur de son roi, mon
fils,...il n'est pas loin d'être un rebelle.
HENRI
M. le duc aurait-il de si coupables desseins?
CATHERINE
Les circonstances l'accusent, du moins...Hélas! mon fils, je ne puis
veiller sur vous comme je le faisais autrefois, et cependant,
peut-être aurai-je encore le bonheur de déjouer un grand complot.
HENRI
Un complot! on conspirerait contre moi?...Dites, dites, ma mère...
Quel est ce papier?...
CATHERINE
Un agent du duc de Guise, l'avocat Jean David, est mort à Lyon... Son
valet était un homme à moi; tous ses papiers m'ont été envoyés,
celui-ci en faisait partie.
HENRI
Voyons, ma mère, voyons...(Après avoir jeté un coup d'oeil sur le
papier) Comment! un traité entre don Juan d'Autriche et le duc de
Guise!...un traité par lequel ils s'engagent à s'aider mutuellement à
monter, l'un sur le trône des Pays-Bas, l'autre sur le trône de
France! Sur le trône de France? que comptaient-ils donc faire de
moi, ma mère?...
CATHERINE
Voyez le dernier article de l'acte d'association des ligueurs, car le
voici tel...non pas que vous le connaissez, mon cher Henri, mais tel
qu'il a été présenté à la sanction du saint-père, qui a refusé de
l'approuver.
HENRI, lisant
«Puis, quand le duc de Guise aura exterminé les huguenots, se sera
rendu maître des principales villes du royaume, et que tout pliera
sous la puissance de la Ligue, il fera faire le procès à Monsieur,
comme à un fauteur manifeste des hérétiques, et, après avoir rasé le
roi et l'avoir confiné dans un couvent...» Dans un couvent!...Ils
veulent m'ensevelir dans un cloître!...
CATHERINE
Oui, mon fils; ils disent que c'est là que votre dernière couronne
vous attend...
HENRI
Ma mère, est-ce que Monsieur le duc l'oserait?
CATHERINE
Pépin a fondé une dynastie, mon fils: et qu'a donné Pépin à
Childéric, en échange de son manteau royal?...
HENRI
Un cilice, ma mère; un cilice, je le sais; mais les temps sont
changés; pour arriver au trône de France, il faut que la naissance y
donne des droits.
CATHERINE
Ne peut-on en supposer?...Voyez cette généalogie.
HENRI
La maison de Lorraine remonterait à Charlemagne: Cela n'est pas,
vous savez bien que cela n'est pas.
CATHERINE
Vous voyez que les mesures sont prises pour qu'on croie que cela est.
HENRI
Ah! notre cousin de Guise, vous en voulez terriblement à notre belle
couronne de France...Ma mère, ne pourrait-on pas le punir d'oser y
prétendre sans notre permission?
CATHERINE
Je vous comprends, mon fils; mais ce n'est pas le tout de couper, il
faut recoudre.
HENRI
Mais il se bat demain avec Saint-Mégrin. Saint-Mégrin est brave et
adroit.
CATHERINE
Et croyez-vous que le duc de Guise soit moins brave et moins adroit
que lui?
HENRI
Ma mère, si nous faisions bénir l'épée de Saint-Mégrin...
CATHERINE
Mon fils, si le duc de Guise fait bénir la sienne...
HENRI
Vous avez raison...Mais qui m'empêche de nommer Saint-Mégrin chef de
la Ligue?
CATHERINE
Et qui voudra le reconnaître? a-t-il un parti?...Peut-être y
aurait-il un moyen de tout conjurer, mon fils; mais il faudrait de la
résolution.
HENRI, hésitant
De la résolution!
CATHERINE
Oui; soyez roi, M. de Guise deviendra sujet soumis, sinon
respectueux. Je le connais mieux que vous, Henri; il n'est fort que
parce que vous êtes faible; sous son énergie apparente, il cache un
caractère irrésolu...C'est un roseau peint en fer...Appuyez, il
pliera.
HENRI
Oui, oui, il pliera. Mais quel est ce moyen? Voyons!...faut-il les
exiler tous deux? Je suis prêt à signer leur exil.
CATHERINE
Non; peut-être ai-je un autre moyen...Mais jurez-moi qu'à l'avenir
vous me consulterez avant eux sur tout ce que vous voudrez faire.
HENRI
N'est-ce que cela, ma mère? Je vous le jure.
CATHERINE
Mon fils, les serments prononcées devant l'autel sont plus agréables
à Dieu.
HENRI
Et lient mieux les hommes, n'est-ce pas? Eh bien, venez, ma mère, je
m'abandonne entièrement à vous.
CATHERINE
Oui, mon fils, passons dans votre oratoire.
SCENE VI
LE DUC DE GUISE, puis RUGGIERI
LE DUC DE GUISE
Quand donc une bonne arquebusade de favoris nous délivera-t-elle de ces
insolents petits muguets? M. le comte Caussade de Saint-Mégrin...Le roi
l'a fait comte; et qui sait où s'arrêtera ce champignon de fortune?
Mayenne, avant son départ, me l'avait recommandé. Je dois m'en défier,
dit-il: il a cru s'apercevoir qu'il aimait la duchesse de Guise et m'en
a fait prévenir par Bassompierre...Tête-Dieu! si je n'étais aussi sûr de
la vertu de ma femme, M. de Saint-Mégrin payerait cher ce soupçon!
(Entre Ruggieri) Ah! c'est toi, Ruggieri.
RUGGIERI
Oui, monseigneur duc...
LE DUC DE GUISE
J'ai avancé d'un jour la réunion qui devait avoir lieu chez
toi...Dans quelques minutes, nos amis seront ici...Je suis venu le
premier, parce que je désirais te trouver seul. Nicolas Poulain m'a
dit que je pouvais compter sur toi.
RUGGIERI
Il a dit vrai...Et mon art...
LE DUC DE GUISE
Laissons là ton art. Que j'y croie ou que je n'y croie pas, je suis
trop bon chrétien pour y avoir recours. Mais je sais que tu es
savant, versé dans la connaissance des manuscrits et des
archives...C'est de cette science que j'ai besoin. Ecoute-moi.
L'avocat Jean David n'a pu obtenir du saint-père qu'il ratifiât la
Ligue; il est rentré en France...
RUGGIERI
Oui; les dernières lettres que j'ai reçues de lui étaient datées de
Lyon.
LE DUC DE GUISE
Il y est mort; il était porteur de papiers importants...Ces papiers
ont été soustraits. Parmi eux se trouvait une généalogie que le duc
de Guise, mon père, de glorieuse mémoire, avait fait faire, en 1535,
par François Rosières. On y prouvait que les princes lorrains
étaient la seule et vraie posterité de Charlemagne. Mon père, il
faut me refaire un nouvel arbre généalogique qui prenne sa racine
dans celui des Carolingiens; il faut l'appuyer de nouvelles preuves.
C'est un travail pénible et difficile, qui veut être bien payé.
Voici un à-compte.
RUGGIERI
Vous serez content de moi, monseigneur.
LE DUC DE GUISE
Bien...Et que venaient faire ici ces jeunes papillons de cour que j'y
ai trouvés?
RUGGIERI
Me consulter sur l'avenir.
LE DUC DE GUISE
Sont-ils donc mécontents du présent?...Ils seraient bien difficiles.
Ils se sont éloignés, n'est-ce pas?
RUGGIERI
Oui, monseigneur; ils sont au Louvre maintenant.
LE DUC DE GUISE
Que le Valois s'endorme au bruit de leur bourdonnement, pour ne
s'éveiller qu'à celui de la cloche qui lui sonnera matines...Mais il
y a quelqu'un dans l'antichambre...Ah! ah! c'est le père Crucé.
ACTE TROISIEME
L'oratoire de la duchesse de Guise
SCENE PREMIERE
ARTHUR, MADAME DE COSSE, MARIE
MADAME DE COSSE, déposant sur une table de toilette un domino noir
Concevez-vous, Marie, madame la duchesse de Guise, qui veut aller au
bal de la cour en simple domino?
MARIE, déposant des fleurs sur la même table
C'est que madame la duchesse n'est pas coquette...
MADAME DE COSSE
Mais, sans être coquette, on peut tirer parti de ses avantages...A
quoi servira-t-il d'être jolie et bien faite, si l'on se couvre la
figure de ce masque noir, et si l'on s'enveloppe la taille de ce
domino large comme une robe d'ermite? pourquoi ne pas se mettre en
Diane ou en Hébé?
ARTHUR
C'est qu'elle veut vous laisser ce costume, madame de Cossé.
MADAME DE COSSE
Voyez donc ce petit muguet!...Allez ramasser l'éventail de votre
maîtresse, ou porter la queue de sa robe, et ne parlez pas toilette;
vous n'y connaissez encore rien...Dans trois ou quatre ans, à la
bonne heure!
ARTHUR
Tiens...Je vais avoir quinze ans.
MADAME DE COSSE
Quatorze ans, mon beau page, ne vous déplaise...
MARIE
Ce domino, d'ailleurs, n'est que pour entrer dans la salle de bal.
Une partie des dames, vous le savez, ne se masquent que pour jouir du
premier coup d'oeil, et reviennent ensuite en costume de ville.
MADAME DE COSSE
Et voilà le tort...Autrefois, on conservait son déguisement toute la
nuit...Par exemple, au fameux bal masqué qui eut lieu lors de
l'avènement au trône de Henri II, il y a vingt-cinq ans...Je n'en
avais que vingt.
ARTHUR
Il y a trente ans, madame de Cossé, ne vous en déplaise.
MADAME DE COSSE
Vingt-cinq ou trente, peu importe...Alors je n'en avais que quinze.
Eh bien, tout le monde resta en costume, jusqu'au moment où
l'astronome Lucas Gaudric prédit au roi qu'il serait tué dans un
combat singulier. Onze ans après Montgomery accomplit la prédiction.
ARTHUR
C'est bien malheureux! depuis ce temps, il n'y a plus de tournois.
MADAME DE COSSE
C'est effectivement quelque chose de bien fâcheux...Il ferait beau
voir jouter les jeunes gens de votre époque: voilà de plaisants
damerets, en comparaison des chevaliers de Henri II.
ARTHUR
Vous pourriez même dire, en comparaison des chevaliers du roi
François Ier. Vous les avez vus, madame de Cossé.
MADAME DE COSSE
J'étais un enfant...Je ne m'en souviens pas...Un enfant au berceau,
entendez-vous?
MARIE
Mais il me semble, madame, que le baron-duc d'Epernon, le vicomte de
Joyeuse, le seigneur de Bussy, le baron de Dunes...
ARTHUR
Et le comte de Saint-Mégrin, donc!...
MADAME DE COSSE
Ah! vous voilà encore avec votre petit bordelais...J'aurais bien
voulu le voir, avec une armure de deux cents livres, comme celle que
portait M. de Cossé, mon noble époux, quand il me couronna dame de la
beauté et des amours, et brisa en mon honneur cinq lances, dont M. de
Saint-Mégrin ne pourrait pas remuer la plus petite avec les deux
mains...C'était au fameux tournoi de Soissons...
MARIE
Au fameux tournoi de Soissons?...
ARTHUR
Eh! oui...au fameux tournoi de Soissons, en 1546, un an avant la mort
du roi François Ier, quand madame de Cossé était encore au berceau...
MADAME DE COSSE
Petit drôle!...vous vous fiez bien à ce que vous êtes le parent de
madame la duchesse de Guise.
SCENE II
LES MEMES, LA DUCHESSE DE GUISE
ARTHUR, courant à elle
Oh! venez, ma belle cousine et maîtresse! et protégez-moi contre le
courroux de votre première dame d'honneur...
LA DUCHESSE DE GUISE, distraite
Qu'avez-vous fait? encore quelque espièglerie?...
ARTHUR
Chevalier discourtois, je me souviens des dates.
MADAME DE COSSE, interrompant
Madame la duchesse paraît préoccupée.
LA DUCHESSE DE GUISE
Moi? Non...N'auriez-vous pas trouvé ici un mouchoir à mes armes?
MARIE
Non, madame.
ARTHUR
Je vais le chercher; et, si je le trouve, quelle sera ma récompense?
LA DUCHESSE DE GUISE
Ta récompense, enfant?...Un mouchoir mérite-t-il donc une grande
récompense? Eh bien, cherche-le, Arthur.
MARIE
Pendant que Madame était retirée dans son appartement, où elle avait
dit, en rentrant, qu'elle voulait rester seule, la reine Louise est
venue pour lui faire une visite; elle avait dans sa bourse le plus
joli petit sapajou...
MADAME DE COSSE
Oui, elle désirait connaître le déguisement de madame. Elle est
entrée chez madame de Montpensier; et, comme j'y étais, je connais
tous les costumes des seigneurs et dames de la cour.
LA DUCHESSE DE GUISE, à Arthur, qui revient s'asseoir à ses pieds
Eh bien?
ARTHUR
Je n'ai rien trouvé...
MADAME DE COSSE
M. de Joyeuse est en Alcibiade...Il a un casque d'or massif...Son
costume lui coûte, dit-on, dix mille livres tournois. M. d'Epernon
est...
ARTHUR
Et M. de Saint-Mégrin? (La duchesse tressaille)
MADAME DE COSSE
Ah!...M. de Saint-Mégrin? Il avait aussi un costume très-brillant;
mais, aujourd'hui, il en a commandé un autre, tout simple, un costume
d'astrologue, semblable à celui que porte Côme Ruggieri.
LA DUCHESSE DE GUISE
Ruggieri?...Dites-moi, Ruggieri ne demeure-t-il pas rue de Grenelle,
près de l'hôtel de Soissons?
MARIE
Oui.
LA DUCHESSE DE GUISE, à part
Plus de doute!...c'était chez lui...J'avais cru le
reconnaître...(Haut) N'est-il venu aucune autre personne?
MADAME DE COSSE
Si...M. Brantôme, pour vous offrir le volume de ses _Dames
galantes_... Je l'ai déposé sur cette table...La reine de Navarre y
joue un grand rôle...Et puis M. Ronsard est aussi venu...il voulait
absolument vous voir...Vous lui avez reproché, l'autre jour, chez
madame de Montpensier, de ne pas assez soigner ses rimes, et il vous
apportait une petite pièce de vers.
LA DUCHESSE DE GUISE, avec distraction
Sur la rime?...
MADAME DE COSSE
Non, madame; mais mieux rimée qu'il n'a coutume de le faire. Madame
la duchesse veut-elle les entendre?
LA DUCHESSE DE GUISE
Donnez à Arthur, il les lira.
ARTHUR, lisant
Mignonne, allons voir si la rose
Qui, ce matin, avoit desclose
Sa robe de pourpre au soleil
N'a point perdu, cette vesprée,
Les plis de sa robe pourprée
Et son teint au vostre pareil.
Las! voyez comme en peu d'espace,
Mignonne, elle a, dessus la place,
Là, là, ses beautés laissé choir.
O vrayment marastre nature!
Puisqu'une telle fleur ne dure
Que du matin jusques au soir!
Or donc, écoutez-moi, mignonne,
Tandis que votre âge fleuronne,
Dans sa plus verte nouveauté,
Cueillez, cueillez votre jeunesse;
Comme à cette fleur, la vieillesse
Fera ternir votre beauté.
LA DUCHESSE DE GUISE, toujours distraite
Mais il me semble qu'ils sont bien, ces vers.
ARTHUR
Oh! M. de Saint-Mégrin en fait au moins d'aussi jolis...
LA DUCHESSE DE GUISE
M. de Saint-Mégrin?...
MADAME DE COSSE
Ce ne sont pas des vers amoureux, toujours...
ARTHUR
Et pourquoi cela?
MADAME DE COSSE
Il est probable qu'il n'a encore trouvé aucune femme digne de son
amour, puisqu'il est le seul, parmi tous les jeunes gens de la cour,
qui ne porte pas le chiffre de sa dame sur son manteau.
ARTHUR
Et s'il aimait quelqu'un dont il ne pût porter le chiffre?...Cela
peut être.
LA DUCHESSE DE GUISE
Oui,...cela peut être.
MADAME DE COSSE, à Arthur
Mais qu'a donc de si remarquable ce petit comte de Saint-Mégrin, pour
être l'objet de votre enthousiasme?
ARTHUR
Si remarquable?...Ah! je ne demande rien que d'être digne de devenir
son page, quand je ne pourrai plus être celui de ma belle cousine.
LA DUCHESSE DE GUISE
Tu l'aimes donc bien?
ARTHUR
Si j'étais femme, je n'aurais pas d'autre chevalier.
LA DUCHESSE DE GUISE, vivement
Mesdames, je puis achever ma toilette; je vous rappellerai, si j'ai
besoin de vous...Reste, Arthur, reste; j'ai quelques commissions à te
donner.
SCENE III
LA DUCHESSE DE GUISE, ARTHUR
ARTHUR
J'attends vos ordres.
LA DUCHESSE DE GUISE
Bien; mais je ne sais plus ce que j'avais à d'ordonner. Je suis
distraite, préoccupée...Que tu es bizarre, avec ton fanatisme pour ce
jeune vicomte de Joyeuse!
ARTHUR
Joyeuse?...Non...Saint-Mégrin.
LA DUCHESSE DE GUISE
Ah! oui,...c'est vrai; mais que trouves-tu de si extraordinaire en ce
jeune homme? Moi, je cherche en vain.
ARTHUR
Vous ne l'avez donc pas vu courir la bague avec le roi?
LA DUCHESSE DE GUISE
Si.
ARTHUR
Et qui donc pourriez-vous lui comparer pour l'adresse? S'il monte à
cheval, c'est toujours le cheval le plus fougueux qui est le sien;
s'il se bat moins souvent que les autres, c'est que l'on connaît sa
force, et qu'on hésite à lui chercher querelle. Le roi seul,
peut-être, pourrait se défendre contre lui. Tous nos jeunes
seigneurs de la cour lui portent envie, et cependant la coupe de leur
pourpoint et de leur manteau est toujours reglée sur celle des siens.
LA DUCHESSE DE GUISE
Oui, oui, c'est vrai...Il est homme de bon goût; mais madame de Cossé
parlait de sa froideur pour les dames, et tu ne voudrais pas prendre
pour modèle chevalier qui ne les aimât pas.
ARTHUR
La dame de Sauve est là pour témoigner du contraire.
LA DUCHESSE DE GUISE, vivement
La dame de Sauve!...On dit qu'il ne l'a jamais aimée.
ARTHUR
S'il ne l'aime plus, il en aime certainement un autre.
LA DUCHESSE DE GUISE
T'aurait-il choisi pour son confident?...Il ne ferait pas preuve de
prudence, en le prenant si jeune...
ARTHUR
Si j'étais son confident, ma belle cousine, on me tuerait plutôt que
de m'arracher son secret...Mais il ne m'a rien confié...J'ai vu.
LA DUCHESSE DE GUISE
Tu as vu...quoi?...qu'as-tu vu?
ARTHUR
Vous vous rappelez le jour ou le roi invita toute la cour à visiter
les lions qu'il avait fait venir de Tunis, et qu'on avait placés au
Louvre avec ceux qu'il y nourrit déjà?...
LA DUCHESSE DE GUISE
Oh! oui...Leur aspect seul m'a effrayée, quoique je les visse d'une
galerie élevée de dix pieds au-dessus d'eux.
ARTHUR
Eh bien, à peine en étions-nous sortis que leur gardien poussa un
cri; je rentrai: M. de Saint-Mégrin venait de s'élancer dans
l'enceinte des animaux pour y ramasser un bouquet qu'y avait laissé
tomber une dame...
LA DUCHESSE DE GUISE
Le malheureux! ce bouquet était le mien.
ARTHUR
Le vôtre, ma belle cousine?
LA DUCHESSE DE GUISE
Ai-je dit le mien?...Oui, le mien, ou celui de Madame de Sauve...Vous
savez qu'il a éperdument aimé madame de Sauve...Le fou!...Et que
faisait-il de ce bouquet?
ARTHUR
Oh! il l'appuyait avec passion sur sa bouche, il le pressait contre
son coeur...Le gardien ouvrit une porte, et le fit sortir presque de
force...Il riait comme un insensé, lui jetait de l'argent; puis il
m'aperçut, cacha le bouquet dans sa poitrine, s'élança sur un cheval
qui l'attendait dans la cour du Louvre, et disparut.
LA DUCHESSE DE GUISE
Est-ce tout?...est-ce tout?...Oh! encore, encore!...parle-moi encore
de lui!
ARTHUR
Et depuis, je l'ai vu, il...
LA DUCHESSE DE GUISE
Silence, enfant!...M. le duc...Reste près de moi, Arthur; ne me
quitte pas que je ne te l'ordonne...
SCENE IV
LES MEMES, LE DUC DE GUISE
LE DUC DE GUISE
Vous étiez levée, madame...Alliez-vous rentrer dans votre
appartement?
LA DUCHESSE DE GUISE
Non, monsieur le duc, j'allais appeler mes femmes, pour ma toilette.
LE DUC DE GUISE
Elle est inutile, madame: le bal n'a pas lieu, et vous devez en être
contente, vous paraissiez n'y aller qu'à contre-coeur?
LA DUCHESSE DE GUISE
Je suivais vos ordres, et j'ai fait ce que j'ai pu pour que vous ne
vissiez pas qu'ils m'étaient pénibles.
LE DUC DE GUISE
Que voulez-vous!...J'ai compris que cette conclusion à laquelle vous
vous condamniez était ridicule à votre âge...et qu'il fallait, de
temps en temps, vous montrer à la cour; certaines personnes, madame,
pourraient y remarquer votre absence, et l'attribuer à des motifs...
Mais il s'agit d'autre chose, madame... Arthur, laissez-moi...
LA DUCHESSE DE GUISE
Et pourquoi éloigner cet enfant, monsieur le duc? est-ce donc un
entretien secret que vous voudriez?...
LE DUC DE GUISE
Et pourquoi le retenir, madame? Craindriez-vous de rester seule avec
moi?
LA DUCHESSE DE GUISE
Moi, monsieur! et pourquoi?
LE DUC DE GUISE
En ce cas, sortez, Arthur...Eh bien?...
ARTHUR
J'attends les ordres de ma maîtresse, monsieur le duc.
LE DUC DE GUISE
Vous l'entendez, madame?
LA DUCHESSE DE GUISE
Arthur, éloignez-vous.
ARTHUR
J'obéis. (Il sort)
SCENE V
LA DUCHESSE DE GUISE, LE DUC DE GUISE
LE DUC DE GUISE
Vrai-Dieu! madame, il est bizarre que les ordres donnés par ma bouche
aient besoin d'être ratifiés par la vôtre...
LA DUCHESSE DE GUISE
Ce jeune homme m'appartient, et il a cru devoir attendre de
moi-même...
LE DUC DE GUISE
Cette obstination n'est pas naturelle, madame; on connaît Henri de
Lorraine, et l'on sait qu'il a toujours chargé son poignard de
réitérer un ordre de sa bouche.
LA DUCHESSE DE GUISE
Eh! monsieur, quelle conséquence pouvez-vous tirer de plus ou moins
d'obéissance de cet enfant?
LE DUC DE GUISE
Moi? Aucune...Mais j'avais besoin de son absence pour vous exposer
plus librement le motif qui m'amène...Voulez-vous bien me servir de
secrétaire?
LA DUCHESSE DE GUISE
Moi, monsieur! Et pour écrire à qui?
LE DUC DE GUISE
Que vous importe! c'est moi qui dicterai. (En approchant une plume
et du papier) Voilà ce qu'il vous faut.
LA DUCHESSE DE GUISE
Je crains de ne pouvoir former un seul mot; ma main tremble; ne
pourriez-vous par une autre personne?...
LE DUC DE GUISE
Non, madame, il est indispensable que ce soit vous.
LA DUCHESSE DE GUISE
Mais, au moins, remettez à plus tard...
LE DUC DE GUISE
Cela ne peut se remettre, madame; d'ailleurs, il suffira que votre
écriture soit lisible...Ecrivez donc.
LA DUCHESSE DE GUISE
Je suis prête...
LE DUC DE GUISE, dictant
«Plusieurs membres de la Sainte-Union se rassemblent cette nuit à
l'Hôtel de Guise; les portes en resteront ouvertes jusqu'à une heure
du matin; vous pouvez, à l'aide d'un costume de ligueur, passer sans
être aperçu...L'appartement de madame la duchesse de Guise est au
deuxième étage...»
LA DUCHESSE DE GUISE
Je n'écrirai pas davantage, que je ne sache à qui est destiné ce
billet...
LE DUC DE GUISE
Vous le verrez, madame, en mettant l'adresse.
LA DUCHESSE DE GUISE
Elle ne peut être pour vous, monsieur; et à tout autre, elle
compromet mon honneur...
LE DUC DE GUISE
Votre honneur...Vive-Dieu! madame; et qui doit en être plus jaloux
que moi?...Laissez-m'en juge, et suivez mon désir...
LA DUCHESSE DE GUISE
Votre désir?...Je dois m'y refuser.
LE DUC DE GUISE
Obéissez à mes ordres, alors...
LA DUCHESSE DE GUISE
A vos ordres?...Peut-être ai-je le droit d'en demander la cause...
LE DUC DE GUISE
La cause, madame? Tous ces retardements me prouvent que vous la
connaissez.
LA DUCHESSE DE GUISE
Moi! et comment?
LE DUC DE GUISE
Peu importe!...écrivez...
LA DUCHESSE DE GUISE
Permettez que je me retire...
LE DUC DE GUISE
Vous ne sortirez pas...
LA DUCHESSE DE GUISE
Vous n'obtiendrez rien de moi en me contraignant à rester.
LE DUC DE GUISE, la forçant à s'asseoir
Peut-être, vous réfléchirez, madame: mes ordres, méprisés par vous,
ne le sont point encore par tout le monde...et, d'un mot, je puis
substituer à l'oratoire élégant de l'hôtel de Guise l'humble cellule
d'un cloître.
LA DUCHESSE DE GUISE
Désignez-moi le couvent où je dois me retirer, monsieur le duc; les
biens que je vous ai apportés comme princesse de Porcian y payeront
la dot de la duchesse de Guise.
LE DUC DE GUISE
Oui, madame; sans doute, vous jugez en vous-même que ce ne serait
qu'une faible expiation. D'ailleurs, l'espoir vous suivrait au delà
de la grille; il n'est point de murs si élevés qu'on ne puisse
franchir, surtout si on y est aidé par un chevalier adroit, puissant
et dévoué...Non, madame, non, je ne vous laisserai pas cette chance.
Mais revenons à cette lettre; il faut qu'elle s'achève.
LA DUCHESSE DE GUISE
Jamais, monsieur, jamais!
LE DUC DE GUISE
Ne me poussez pas à bout, madame; c'est déjà beaucoup que j'aie
consenti à vous menacer deux fois.
LA DUCHESSE DE GUISE
Eh bien, je préfère une reclusion éternelle.
LE DUC DE GUISE
Mort et damnation! croyez-vous donc que je n'aie que ce moyen?
LA DUCHESSE DE GUISE
Et quel autre?...(Le duc verse le contenu d'un flacon dans une petite
coupe) Ah! vous ne voudriez pas m'assassiner...Que faites-vous,
monsieur de Guise? que faites-vous?
LE DUC DE GUISE
Rien...J'espère seulement que la vue de ce breuvage aura une vertu
que n'ont point mes paroles.
LA DUCHESSE DE GUISE
Eh quoi!...vous pourriez?...Ah!
LE DUC DE GUISE
Ecrivez, madame, ecrivez.
LA DUCHESSE DE GUISE
Non, non. Oh! mon Dieu! mon Dieu!
LE DUC DE GUISE, saisissant la coupe
Eh bien?...
LA DUCHESSE DE GUISE
Henri, au nom du ciel! Je suis innocente, je vous le jure...Que la
mort d'une femme faible ne souille pas votre nom. Henri, ce serait
un crime affreux, car je ne suis pas coupable; j'embrasse vos genoux;
que voulez-vous de plus? Oui, oui, je crains la mort.
LE DUC DE GUISE
Il y a moyen de vous y soustraire.
LA DUCHESSE DE GUISE
Il est plus affreux qu'elle encore...Mais non, tout cela n'est qu'un
jeu pour m'épouvanter. Vous n'avez pas pu avoir, vous n'avez pas eu
cette exécrable idée.
LE DUC DE GUISE, riant
Un jeu, madame!
LA DUCHESSE DE GUISE
Non...Votre sourire m'a tout dit...Laissez-moi un instant pour me
recueillir. (Elle abaisse la tête entre ses mains, et prie.)
LE DUC DE GUISE
Un instant, madame, rien qu'un instant.
LA DUCHESSE DE GUISE, après s'être recueillie
Et maintenant, ô mon Dieu! aie pitié de moi!
LE DUC DE GUISE
Etes-vous décidée?
LA DUCHESSE DE GUISE, se relevant toute seule
Je le suis.
LE DUC DE GUISE
A l'obéissance?
LA DUCHESSE DE GUISE, prenant la coupe
A la mort!
LE DUC DE GUISE, lui arrachant la coupe et la jetant à terre
Vous l'aimiez bien, madame!...Elle a préféré...Malédiction!
malediction sur vous et sur lui!...sur lui surtout qui est tant aimé!
Ecrivez.
LA DUCHESSE DE GUISE
Malheur! malheur à moi!
LE DUC DE GUISE
Oui, malheur! car il est plus facile à une femme d'expirer que de
souffrir. (Lui saisissant le bras avec son gant de fer) Ecrivez.
LA DUCHESSE DE GUISE
Oh! laissez-moi.
LE DUC DE GUISE
Ecrivez.
LA DUCHESSE DE GUISE, essayant de dégager son bras
Vous me faites mal, Henri.
LE DUC DE GUISE
Ecrivez, vous dis-je!
LA DUCHESSE DE GUISE
Vous me faites bien mal, Henri; vous me faites horriblement
mal...Grâce! grâce! ah!
LE DUC DE GUISE
Ecrivez donc.
LA DUCHESSE DE GUISE
Le puis-je? Ma vue se trouble...Une sueur froide...O mon Dieu! mon
Dieu! je te remercie, je vais mourir. (Elle s'évanouit)
LE DUC DE GUISE
Eh! non, madame.
LA DUCHESSE DE GUISE
Qu'exigez-vous de moi?
LE DUC DE GUISE
Que vous m'obéissiez.
LA DUCHESSE DE GUISE, accablée
Oui! oui! j'obéis. Mon Dieu! tu le sais, j'ai bravé la mort...la
douleur seule m'a vaincue...elle a été au delà de mes forces. Tu
l'as permis, ô mon Dieu! le reste est entre tes mains.
LE DUC DE GUISE, dictant
«L'appartement de madame la duchesse de Guise est au deuxième étage,
et cette clef en ouvre la porte.» L'adresse maintenant. (Pendant
qu'il plie la lettre, madame de Guise relève sa manche, et l'on voit
sur son bras des traces bleuâtres)
LA DUCHESSE DE GUISE
Que dirait la noblesse de France, si elle savait que le duc de Guise
a meurtri un bras de femme avec un gantelet de chevalier?
LE DUC DE GUISE
Le duc de Guise en rendra raison à quiconque viendra la lui demander.
Achevez: «A Monsieur le comte de Saint-Mégrin.»
LA DUCHESSE DE GUISE
C'était donc bien à lui?
LE DUC DE GUISE
Ne l'aviez-vous pas deviné?
LA DUCHESSE DE GUISE
Monsieur le duc, ma conscience me permettait d'en douter, du moins.
LE DUC DE GUISE
Assez, assez. Appelez un de vos pages, et remettez-lui cette lettre
(allant à la porte du salon et ôtant la clef) et cette clef.
LA DUCHESSE DE GUISE
Ah! monsieur de Guise! puisse-t-on avoir plus pitié de vous que vous
n'avez eu pitié de moi!
LE DUC DE GUISE
Appelez un page.
LA DUCHESSE DE GUISE
Aucun n'est là...
LE DUC DE GUISE
Arthur, votre page favori, ne doit pas être loin; appelez-le, je vous
l'ordonne! appelez-le!...Mais, auparavant, madame, faites bien
attention que je suis là, derrière cette portière...Un seul signe, un
seul mot, cet enfant est mort...et c'est vous qui l'aurez tué...(Il
siffle) Songez-y, madame...
LA DUCHESSE, appelant
Arthur!
SCENE VI
LES MEMES, ARTHUR
ARTHUR
Me voilà, madame, Dieu!...grand Dieu! que vous êtes pâle!...
LA DUCHESSE DE GUISE
Moi, pâle? Non, non...tu te trompes...(Lui tendant la lettre et la
retirant) Ce n'est rien...Eloigne-toi, Arthur, éloigne-toi...
ARTHUR
Moi, vous quitter, quand vous souffrez!...Voulez-vous que j'appelle
vos femmes?
LA DUCHESSE DE GUISE
Garde-t'en bien, Arthur!...Prends cette lettre,...cette clef,...et
va-t'en...Pars!...pars!...
ARTHUR, lisant
«A Monsieur le comte de Saint-Mégrin...» Oh! qu'il sera heureux,
madame!...Je cours... (Il sort)
LA DUCHESSE DE GUISE
Heureux?...Oh! non...non, reviens!...reviens, Arthur!...Arthur!...
LE DUC DE GUISE, lui mettant la main sur la bouche
Silence, madame!
LA DUCHESSE DE GUISE, tombant dans ses bras
Ah!...
LE DUC DE GUISE, l'emportant dans le salon, et refermant la porte
avec une double clef
Et, maintenant, que cette porte ne se rouvre plus que pour lui!
ACTE QUATRIEME
Même décoration qu'au deuxième acte
SCENE PREMIERE
ARTHUR, puis SAINT-MEGRIN
ARTHUR
Dans la salle du conseil, l'appartement de M. de Saint-Mégrin, à
gauche... (Saint-Mégrin sort de son appartement) Pour vous, comte.
SAINT-MEGRIN
Cette lettre et cette clef sont pour moi, dis-tu? Oui... «A Monsieur
le comte de Saint-Mégrin.» De qui les tiens-tu?
ARTHUR
Quoique vous ne les attendissiez de personne, ne pouviez-vous les
espérer de quelqu'un?
SAINT-MEGRIN
De quelqu'un?...Comment?...Et qui es-tu, toi-même?
ARTHUR
Etes-vous si ignorant en blason, comte, que vous ne puissiez
reconnaître les armes réunies de deux maisons souveraines?...
SAINT-MEGRIN
La duchesse de Guise!... (Lui mettant la main sur la bouche)
Tais-toi!...Je sais tout... (Il lit) Elle-même t'a remis cette
lettre?...
ARTHUR
Elle-même.
SAINT-MEGRIN
Elle-même!...Jeune homme, ne cherche pas à m'abuser!...Je ne connais
pas son écriture...Avoue-le-moi, tu as voulu me tromper...
ARTHUR
Moi, vous tromper?...Ah!...
SAINT-MEGRIN
Où t'a-t-elle remis cette lettre?
ARTHUR
Dans son oratoire.
SAINT-MEGRIN
Elle était seule?
ARTHUR
Seule.
SAINT-MEGRIN
Et que paraissait-elle éprouver?
ARTHUR
Je ne sais, mais elle était pâle, et tremblante.
SAINT-MEGRIN
Dans son oratoire! seule, pâle et tremblante!...Tout cela devait
être, et cependant j'étais si loin de m'attendre...Non, c'est
impossible. (Il relit) «Plusieurs membres de la Sainte-Union se
rassemblent cette nuit à l'Hôtel de Guise; les portes en resteront
ouvertes jusqu'à une heure du matin. A l'aide d'un déguisement de
ligueur, vous pouvez passer sans être aperçu. L'appartement de
madame la duchesse de Guise est au deuxième étage, et cette clef en
ouvre la porte. --A Monsieur le comte de Saint-Mégrin.» C'est bien
à moi...pour moi; ce n'est point un songe,...ma tête ne s'égare
pas...Cette clef,...ce papier,...ces lignes tracées, tout est
réel!...il n'y a point là d'illusion... (Il porte la lettre à ses
lèvres) Je suis aimé!...aimé!...
ARTHUR
A votre tour, comte, silence!...
SAINT-MEGRIN
Oui, tu as raison, silence! et à toi aussi, jeune homme, silence!...
Sois muet comme la tombe...Oublie ce que tu as fait, ce que tu as vu,
ne te rappelle plus mon nom, ne te rappelle plus celui de ta
maîtresse. Elle a montré de la prudence en te chargeant de ce
message. Ce n'est point parmi les enfants qu'on doit craindre les
délateurs.
ARTHUR
Et moi, comte, je suis fier d'avoir un secret à nous deux.
SAINT-MEGRIN
Oui;...mais un secret terrible; un de ces secrets qui tuent. Ah!
fais en sorte que ta physionomie ne le trahisse pas, que tes yeux ne
le révèlent jamais...Tu es jeune: conserve la gaieté et
l'insouciance de ton âge. S'il arrive que nous nous rencontrions,
passe sans me connaître, sans m'apercevoir; si tu avais encore dans
l'avenir quelque chose à m'apprendre, ne l'exprime point par des
paroles, ne le confie pas au papier; un signe, un regard me dira
tout...Je devinerai le moindre de tes gestes; je comprendrai ta plus
secrète pensée. Je ne puis te récompenser du bonheur que je te
dois...Mais, si jamais tu avais besoin de mon aide ou de mon secours,
viens à moi, parle...et ce que tu demanderas, tu l'auras, sur mon
âme, fût-ce mon sang. Sors, sors, maintenant, et garde que personne
ne te voie...Adieu, adieu!
ARTHUR, lui pressant la main
Adieu, comte, adieu!
SCENE II
SAINT-MEGRIN, puis GEORGES
SAINT-MEGRIN
Va, jeune homme, et que le ciel veille sur toi! Ah! je suis
aimé!...Mais il est dix heures; j'ai à peine le temps de me procurer
le costume à l'aide duquel...Georges! Georges! (Son valet entre)
Il me faut pour ce soir un costume de ligueur; occupe-toi à l'instant
de te le procurer. Que je le trouve ici quand j'en aurai besoin; va.
(Georges sort) Mais qui vient ici?...Ah! c'est Côme Ruggieri.
SCENE III
SAINT-MEGRIN, RUGGIERI
SAINT-MEGRIN
Viens, oh! viens, mon père, que je te remercie. Eh bien, toutes tes
prédictions se sont réalisées. Je te rends grâce, car je suis
heureux; oh! oui, oui, plus heureux que tu ne peux le croire...Tu ne
me réponds pas, tu m'examines!
RUGGIERI, le conduisant vers la lumière
Jeune homme, avance avec moi.
SAINT-MEGRIN
Oh! que peux-tu lire sur mon front, si ce n'est un avenir d'amour et
de bonheur?
RUGGIERI
La mort, peut-être.
SAINT-MEGRIN
Que dites-vous, mon père!...
RUGGIERI
La mort!...
SAINT-MEGRIN, riant
Ah! mon père, de grâce, laissez-moi vivre jusqu'à demain, c'est tout
ce que je vous demande.
RUGGIERI
Mon fils, souviens-toi de Dugast.
SAINT-MEGRIN
Dugast!...Il est vrai que je cours un danger; demain, je me bats avec
le duc de Guise.
RUGGIERI
Demain! à quelle heure?
SAINT-MEGRIN
A dix heures.
RUGGIERI
Ce n'est pas cela. Si demain, à dix heures, tu vois encore la
lumière du ciel, compte alors sur des jours longs et heureux.
(Allant à la fenêtre) Vois-tu cette étoile?
SAINT-MEGRIN
Qui brille près d'une autre plus brillante encore?
RUGGIERI
Oui; et, à l'occident, distingues-tu ce nuage sombre qui n'est encore
qu'un point dans l'immensité?
SAINT-MEGRIN
Oui; eh bien?...
RUGGIERI
Eh bien, dans une heure, cette étoile aura disparu sous ce nuage, et
cette étoile, c'est la tienne. (Il sort)
SCENE IV
SAINT-MEGRIN, puis JOYEUSE
SAINT-MEGRIN
Cette étoile, c'est la mienne! Ruggieri, arrête!...Il ne m'entend
pas; il entre chez la reine mère. Cette étoile, c'est la mienne; et
ce nuage!...Vive-Dieu! je suis bien insensé de croire aux paroles de
ce visionnaire...Ces signes ne l'ont jamais trompé, dit-il. Dugast,
Dugast! et toi aussi, tu volais comme moi à un rendez-vous d'amour,
lorsque tu es tombé assassiné; et ton sang, en sortant de tes
vingt-deux blessures, bouillait encore d'espérance et de bonheur.
Ah! si je dois mourir aussi, mon Dieu! mon Dieu! que je ne meure du
moins qu'au retour! (Entre Joyeuse)
JOYEUSE
Je te cherchais, Saint-Mégrin. Eh bien, que fais-tu là? Est-ce que
tu lis dans les astres, toi?
SAINT-MEGRIN
Moi? Non.
JOYEUSE
Je t'avais pris en entrant pour un astrologue. Quoi! encore? Mais
qu'as-tu donc?
SAINT-MEGRIN
Rien, rien: je regarde le ciel.
JOYEUSE
Il est superbe! les étoiles étincellent.
SAINT-MEGRIN, avec mélancolie
Joyeuse, crois-tu qu'après notre mort, notre âme doive habiter un des
ces globes brillants, sur lesquels notre vue s'est arrêtée tant de
fois pendant notre vie?
JOYEUSE
Ces pensées ne me sont jamais venues, sur mon âme; elles sont trop
tristes...Tu connais ma devise: *Hilariter*, joyeusement!...voilà
pour ce monde...Quant à l'autre, peu m'importe ce qu'il sera, pourvu
que je m'y trouve bien.
SAINT-MEGRIN, sans l'écouter
Crois-tu que, là, nous serons réunis aux personnes que nous avons
aimées ici-bas?...Dis; crois-tu que l'éternité puisse être le
bonheur?...
JOYEUSE
Vrai-Dieu! tu deviens fou, Saint-Mégrin; quel diable de langage me
parles-tu là? Arrange-toi de manière que, demain, à pareille heure,
M. de Guise puisse t'en donner des nouvelles sûres, et ne me demande
pas cela, à moi. J'ai déjà le cou tout disloqué d'avoir regardé en
l'air.
SAINT-MEGRIN
Tu as raison; oui, je suis un insensé...
JOYEUSE
Voici le roi...Voyons, éloigne cet air soucieux. On dirait, sur mon
âme, que ce duel t'inquiète. Est-ce que tu serais fâché?...
SAINT-MEGRIN
Moi, fâché?...Vrai-Dieu! s'il me tue, Joyeuse, ce ne sera pas ma vie
que je regretterai, ce sera de lui laisser la sienne.
SCENE V
LES MEMES, HENRI, D'EPERNON, SAINT-LUC, BUSSY, DU HALDE, Plusieurs
Pages et Seigneurs; puis CATHERINE DE MEDICIS
HENRI
Soyez tranquilles, messieurs, soyez tranquilles: toutes nos mesures
sont prises. Seigneur de Bussy, nous vous rendons notre amitié, en
récompense de la manière dont vous avez secondé notre brave sujet le
comte de Saint-Mégrin.
BUSSY D'AMBOISE
Sire!
HENRI, à SAINT-MEGRIN
Te voilà, mon digne ami; pourquoi n'es-tu pas venu me voir?
Messieurs, ma mère assistera à la séance; prévenez-la qu'elle va
s'ouvrir. Ah! auparavant, sur la première marche, placez un tabouret
pour M. le comte de Saint-Mégrin. (A Saint-Mégrin) J'ai à te
parler...Par la mort-Dieu! nous voilà tous rassemblés, messieurs; il
ne nous manque plus que notre beau cousin de Guise...
CATHERINE, entrant
Il ne se fera pas attendre, mon fils; j'ai aperçu ses pages dans
l'antichambre.
HENRI
Ils seront les bienvenus, ma mère. Messieurs, prenez vos places.
D'Epernon, la tienne est devant cette table; c'est toi qui seras
notre secrétaire, en l'absence de Morvilliers...
CATHERINE
Surtout, sire...
HENRI
Soyez tranquille, ma mère, soyez tranquille, vous avez ma parole.
SCENE VI
LES MEMES, LE DUC DE GUISE
HENRI
Entrez, mon beau cousin, entrez. Nous avions songé d'abord à faire
dresser, nous-même, l'acte de reconnaissance que nous avions promis;
mais nous avons pensé, depuis, que celui que M. d'Humières a fait
signer aux nobles de Péronne et de la Picardie serait ce qu'il y
aurait de mieux. Quant à celui de nomination du chef, un article au
bas du premier suffira, et déjà vous avez sans doute quelques idées
pour sa rédaction?
LE DUC DE GUISE
Oui, sire, je m'en suis occupé. J'ai voulu épargner à Votre Majesté
la peine...l'ennui.
HENRI
Vous êtes bien aimable, mon cousin; veuillez donner cet acte à M. le
baron d'Epernon: lisez-le-nous à haute et intelligible voix, baron.
Or, écoutez, messieurs.
D'EPERNON, lisant
«Association faite entre les princes, seigneurs, gentilshommes et
autres, tant de l'état écclésiastique que de la noblesse de Picardie.
Premièrement...»
HENRI
Attends, d'Epernon. Messieurs, nous connaissons tous cet acte, dont
je vous ai montré copie; il est donc inutile de lire les dix-huit
articles dont il se compose: passez à la fin; et vous, monsieur le
duc, approchez et dictez vous-même. Réfléchissez qu'il s'agit de
nommer un chef à une grande association! Il faut donc que ce chef
ait de grands pouvoirs...Enfin, mon beau cousin, faites comme pour
vous.
LE DUC DE GUISE
Je vous remercie de votre confiance, sire, vous serez content.
SAINT-MEGRIN
Que faites-vous, sire?...
HENRI
Laisse-moi.
LE DUC DE GUISE, dictant
«1º L'homme que Sa Majesté honorera de son choix devra être issu
d'une maison souveraine, digne de l'amour et de la confiance des
Français par sa conduite passée et sa foi à la religion catholique.
2º Le titre de lieutenant général du royaume de France lui sera
octroyé, et les troupes seront mises à sa disposition. 3º Comme ses
actions auront pour but le plus grand bien de la cause, il ne devra
en rendre compte qu'à Dieu et à sa conscience.»
HENRI
Très-bien.
SAINT-MEGRIN
Bien!...Et vous pouvez approuver de semblables conditions, sire!...
revêtir un homme d'une pareille puissance!
HENRI
Silence!
JOYEUSE
Mais, sire...
HENRI
Silence, messieurs! nous désirons, entendez-vous, nous désirons
positivement que, quel que soit le choix que nous allons faire, il
vous soit agréable. Mon cousin, donnez-leur donc, en bon et loyal
sujet, un exemple de soumission. Vous êtes le premier de mon royaume
après moi, mon beau cousin, et dans ce cas surtout, vous êtes
intéressé à ce qu'on m'obéisse...
LE DUC DE GUISE
Sire, je reconnais d'avance pour chef de la Sainte-Union celui que
vous allez désigner, et je regarderai comme rebelle quiconque osera
braver ses ordres.
HENRI
C'est bien, monsieur le duc. Ecris, d'Epernon. (Se levant devant
son trône) «Nous, Henri de Valois, par la grâce de Dieu, roi de
France et de Pologne, approuvons, par le présent acte rédigé par
notre féal et aimé cousin Henri de Lorraine, duc de Guise,
l'association connue sous le nom de la Sainte-Union...et, de notre
autorité, nous nous en déclarons le chef.»
LE DUC DE GUISE
Comment!...
HENRI
«En foi de quoi, nous l'avons fait revêtir de notre sceau royal
(descendant du trône et prenant la plume), et l'avons signé de notre
main. Henri de Valois.» (Passant la plume au duc de Guise) A vous,
mon cousin; à vous qui êtes le premier du royaume, après moi...Eh
bien, vous hésitez? Croyez-vous que le nom de Henri de Valois et les
trois fleurs de lis de France ne figurent pas aussi dignement au bas
de cet acte que le nom de Henri de Guise et les trois merlettes de
Lorraine? Par la mort-Dieu! vous vouliez un homme que possédât
l'amour des Français...Est-ce que nous ne sommes pas aimé, monsieur
le duc? Répondez d'après votre coeur. Vous vouliez un homme d'une
haute noblesse; je me crois aussi bon gentilhomme que qui que ce soit
ici. Signez donc, monsieur le duc, signez; car vous avez dit
vous-même que quiconque ne signerait pas, serait un rebelle.
LE DUC DE GUISE, à Catherine à part
O Catherine, Catherine!
HENRI, indiquant la place où Guise doit signer
Là, monsieur le duc, au-dessous de moi.
JOYEUSE
Vive-Dieu! je ne m'attendais pas à celle-là. (Tendant la main pour
prendre la plume) Après vous, monsieur de Guise.
HENRI
Oui, messieurs, signez, signez tous. D'Epernon, tu veilleras à ce
que des copies de cet acte soient envoyées dans toutes les provinces
de notre royaume.
D'EPERNON
Oui, sire.
SAINT-PAUL, à demi-voix, au duc de Guise
Nous n'avons pas été heureux, monsieur le duc, dans notre première
entreprise.
LE DUC DE GUISE, de même, à Saint-Paul
La fortune nous doit un dédommagement; la seconde réussira. Mayenne
est arrivé. Vous prendrez ses ordres.
HENRI
Messieurs, nous vous demandons bien pardon de cette longue séance;
cela n'a pas été tout à fait aussi amusant qu'un bal masqué; mais
prenez-vous-en à notre beau cousin de Guise; c'est lui qui nous y a
forcé. Adieu, monsieur le duc, adieu. Veillez toujours sur les
besoins de l'Etat, en bon et fidèle sujet, comme vous venez de le
faire, et n'oubliez pas que quiconque n'obéira pas au chef que j'ai
nommé sera déclaré coupable de haute trahison. Sur ce, je vous
abandonne à la garde de Dieu, messieurs. Reste, Saint-Mégrin...
Etes-vous contente de moi, ma mère?
CATHERINE
Oui, mon fils; mais n'oubliez pas que c'est moi...
HENRI
Non, non, ma mère; d'ailleurs, vous vous chargeriez de m'en faire
souvenir,...n'est-ce pas?
SAINT-MEGRIN, à part
Elle m'attend, et le roi m'a dit de rester. (Tous sortent sauf Henri
et Saint-Mégrin)
SCENE VII
HENRI, SAINT-MEGRIN
HENRI
Eh bien, Saint-Mégrin, j'ai profité, je l'espère, de tes conseils;
j'ai détrôné mon cousin de Guise, et me voilà roi des ligueurs, à sa
place.
SAINT-MEGRIN
Puissiez-vous ne pas vous en repentir, sire! mais cette idée n'est
pas de vous. J'y ai reconnu...
HENRI
Eh bien, quoi?...Parle...
SAINT-MEGRIN
La politique cauteleuse de votre mère...Elle croit avoir tout gagné,
lorsqu'elle a gagné du temps. Je me doutais qu'elle machinait
quelque chose contre le duc de Guise...Je l'avais entendue, en lui
parlant, l'appeler son ami. Quant à vous, sire, c'est à regret que
je vous ai vu signer cet acte. Vous étiez roi, vous n'êtes plus
qu'un chef de parti.
HENRI
Et que fallait-il donc faire?
SAINT-MEGRIN
Repousser la politique florentine, et agir franchement.
HENRI
De quelle manière?
SAINT-MEGRIN
En roi...Vive-Dieu! les preuves de la rebellion de M. le duc de Guise
ne vous auraient pas manqué.
HENRI
Je les avais.
SAINT-MEGRIN
Il fallait donc vous en servir et le faire juger.
HENRI
Les parlements sont pour lui.
SAINT-MEGRIN
Il fallait imposer aux parlements la puissance de votre volonté. La
Bastille a de bonnes murailles, de larges fossés, un gouverneur
fidèle; et M. de Guise, en s'y rendant, n'aurait eu qu'à suivre les
traces des maréchaux de Montmorency et de Cossé.
HENRI
Mon ami, il n'y a pas de murailles assez solides pour enfermer un tel
prisonnier...Je ne connais qu'un cercueil de plomb et un tombeau de
marbre qui puissent m'en répondre...Mets-le seulement en état d'y
entrer, Saint-Mégrin,...et je me charge de faire fondre l'un et
d'élever l'autre.
SAINT-MEGRIN
Et, cela étant, sire, il sera puni, il est vrai, mais non pas comme
il l'aura mérité.
HENRI
Peu m'importe la différence des moyens, quand le résultat est le
même...J'espère, Saint-Mégrin, que tu n'as rien négligé pour te
préparer à ce combat.
SAINT-MEGRIN
Non sire; mais je n'ai pas encore eu le temps d'accomplir mes devoirs
religieux.
HENRI
Comment, tu n'en as pas eu le temps?...As-tu donc oublié le duel de
Jarnac et de la Chataigneraie?...Il avait été fixé à quinze jours de
celui du défi...Eh bien, ces quinze jours, Jarnac les a passés en
prières, tandis que Chataigneraie courait de plaisirs en plaisirs,
sans penser autrement à Dieu...Aussi, Dieu l'a puni, Saint-Mégrin.
SAINT-MEGRIN
Sire, mon intention est d'accomplir tous mes devoirs de chrétien;
mais, auparavant, il en est d'autres qui m'appellent...Permettez...
HENRI
Comment, d'autres?
SAINT-MEGRIN
Sire, ma vie est entre les mains de Dieu...et, s'il a décide ma mort,
sa volonté soit faite!
HENRI
Eh!...que dites-vous là...Votre existence vous appartient-elle,
monsieur, pour en faire si peu de cas?...Non, par la mort-Dieu! elle
est à nous qui sommes votre roi et votre ami. Quand il s'agira de
vos affaires, vous vous laisserez tuer, si tel est votre bon plaisir;
mais, quand il s'agira des nôtres, monsieur le comte, nous vous
prions d'y regarder à deux fois.
SAINT-MEGRIN
Vrai-Dieu! sire, je ferai de mon mieux; soyez tranquille.
HENRI
Tu feras de ton mieux?...Ce n'est point assez: fais-lui jurer qu'il
n'a ni plastron, ni talisman, ni armes cachées; et, quand il l'aura
fait, alors rappelle toute ta force, tout ton courage; pousse
vivement à lui.
SAINT-MEGRIN
Oui, sire.
HENRI
Une fois délivré de lui, vois-tu, nous ne sommes plus deux en France,
je suis vraiment roi,...vraiment libre...Ma mère va être fière du
conseil qu'elle m'a donné; car, tu avais raison, il vient d'elle, et
il faudra que je le paye en obéissance...
SAINT-MEGRIN
Sire, Dieu et mon épée me seront en aide.
HENRI
Ton épée, je veux en juger par moi-même... (Il appelle) Du Halde!
apporte des épeés émoussées.
SAINT-MEGRIN
Sire, est-ce à une pareille heure, quand Votre Majesté doit avoir
besoin de repos?...
HENRI
Du repos!...du repos!...Ils sont tous à me parler de repos!...
Crois-tu qu'il dorme, lui?...ou, s'il dort, que rêve-t-il? Qu'il
commande insolemment sur le trône de France, et que moi...moi, son
roi...je prie humblement dans un cloître...Un roi ne dort pas,
Saint-Mégrin. (Appelant) Du Halde! donne-nous ces épées.
SAINT-MEGRIN
L'heure s'envole; elle m'attend. (Haut) Sire, il m'est impossible;
vous m'avez rappelé des devoirs sacrés, il faut que je les
accomplisse.
HENRI
Eh bien, écoute, demain... (L'heure sonne) Attends, c'est minuit je
crois?
SAINT-MEGRIN
Oui, sire, c'est minuit.
HENRI
Chaque fois que sonne cette heure, je prie Dieu de bénir le jour où
je vais entrer...Il faut que je te quitte; mais viens me trouver
demain avant le combat. Du Halde, porte ces épées dans ma chambre.
SAINT-MEGRIN
J'irai, sire, j'irai.
HENRI
Bien, je compte sur toi.
SAINT-MEGRIN
Maintenant, je puis me retirer. Votre Majesté est satisfaite.
HENRI
Oui, le roi est si content, que l'ami veut faire quelque chose pour
toi...Tiens, voici un talisman sur lequel Ruggieri a prononcé des
charmes; celui qui le porte ne peut mourir, ni par le fer, ni par le
feu. Je te le prête; tu me le rendras, au moins, après le combat?
SAINT-MEGRIN
Oui, sire...
HENRI
Adieu, Saint-Mégrin.
SAINT-MEGRIN
Adieu, sire, adieu!... (Le roi sort)
SCENE VIII
SAINT-MEGRIN, GEORGES
SAINT-MEGRIN
Je suis seul, enfin. (Appelant) Georges!...Ah! te voilà...Mon
costume...Bien...Aide-moi!...Aide-moi!...
GEORGES
Vous allez sortir...Voulez-vous que je fasse venir une chaise à
porteurs?
SAINT-MEGRIN
Non...
GEORGES
Le temps est à l'orage.
SAINT-MEGRIN
Oui. (Allant à la fenêtre, avec un rire convulsif) Il n'y aura
bientôt plus une étoile au ciel...
GEORGES
Et vous allez sortir à pied?
SAINT-MEGRIN
Oui, à pied...
GEORGES
Sans armes?...
SAINT-MEGRIN
J'ai mon épée et mon poignard, cela suffit...Cependant, donne-moi
l'épée de Schomberg; elle est plus forte. (A part) Je vais la voir;
encore un instant et je suis à ses pieds.
GEORGES
La voici...Voulez-vous que je vous accompagne?
SAINT-MEGRIN
Non. Il faut que je sorte seul.
GEORGES
A minuit passé!...que dirait votre mère si elle savait?
SAINT-MEGRIN
Ma mère!...oui, oui, tu as raison...L'orage s'étend...Ma pauvre
mère!...je voudrais bien la revoir,...ne fût-ce qu'un instant.
Ecoute: tu lui donneras cette chaîne (coupant une boucle de ses
cheveux avec son poignard), ces cheveux, demain, si tu ne me vois
pas, entends-tu?
GEORGES
Et pourquoi, pourquoi?...
SAINT-MEGRIN
Tu ne sais pas, tu ne sais pas...Donne-moi mon manteau...
GEORGES
Mon maître,...mon jeune maître,...ne sortez pas, au nom du ciel!...la
nuit sera terrible.
SAINT-MEGRIN
Oui, peut-être terrible... (A part) n'importe, il le faut, elle
m'attend; j'ai tardé beaucoup...Malédiction! s'il était trop tard...
GEORGES
Au nom du ciel, laissez-moi vous suivre.
SAINT-MEGRIN, avec colère
Reste, je te l'ordonne.
GEORGES
Mon maître!
SAINT-MEGRIN, lui tendant la main
Non! embrasse-moi...Adieu...N'oublie pas ma mère.
ACTE CINQUIEME
Le salon dans lequel la duchesse de Guise est enfermée
SCENE PREMIERE
LA DUCHESSE DE GUISE, seule
(Elle a encore sur la tête les fleurs dont elle était parée au
troisième acte; elle écoute sonner l'heure)
Minuit et demi...Avec quelle lenteur l'heure se traîne...Oh! s'il
pouvait m'aimer assez peu pour ne pas venir...Jusqu'à une heure du
matin, les portes de l'hôtel resteront ouvertes; déjà j'y ai vu
entrer les ligueurs qui doivent s'y réunir. Sans doute, il n'était
pas avec eux. Encore une demi-heure d'angoisses et de tourments...
et, depuis deux heures que je suis enfermée dans cette chambre, je
n'ai fait qu'écouter si je n'entendais point le bruit de ses pas.
J'ai voulu prier;...prier!... (Ecoutant en se rapprochant de la
porte) Ah! mon Dieu! Non...non...ce n'est pas encore lui... (Allant
à la fenêtre) Si cette nuit était moins sombre, je pourrais
l'apercevoir, et, par quelque signe, peut-être, l'avertir du danger;
mais nul espoir!...La porte de l'hôtel se referme!...il est sauvé!
pour cette nuit du moins...Quelque obstacle l'aura arrêté loin de
moi. Arthur n'aura pu le trouver; et peut-être, demain, sera-t-il
quelque moyen de lui faire connaître le piège où on voulait
l'attirer. Oh! oui, j'en trouverai...je... (Ecoutant) J'ai cru
entendre. (S'approchant de la porte) Des pas, encore! Sont-ce ceux
de M. de Guise?...Non, non,...On monte; on s'arrête. Ah! on se
rapproche...On vient! (Avec effroi) N'entrez pas! n'entrez pas!
fuyez! Fuir, et comment? C'était derrière lui que la porte s'était
refermée. Ah! mon Dieu! plus d'espoir!
(La porte s'ouvre; elle recule à mesure que Saint-Mégrin s'avance)
SCENE II
LA DUCHESSE DE GUISE, SAINT-MEGRIN
SAINT-MEGRIN
Je ne m'étais donc pas trompé; c'était votre voix que j'avais
entendue; elle m'a guidé!
LA DUCHESSE DE GUISE
Ma voix! ma voix! elle vous disait de fuir.
SAINT-MEGRIN
Que j'étais insensé! je ne pouvais croire à tant de bonheur!
LA DUCHESSE DE GUISE
Cette porte est encore ouverte! fuyez, monsieur le comte, fuyez!
SAINT-MEGRIN
Ouverte! oui...Imprudent que je suis! (Il la referme)
LA DUCHESSE DE GUISE
Monsieur le comte, écoutez-moi!
SAINT-MEGRIN
Oh! oui, oui! parle! j'ai besoin de t'entendre, pour croire à ma
félicité.
LA DUCHESSE DE GUISE
Fuyez, fuyez! la mort est là!...des assassins!
SAINT-MEGRIN
Que dites-vous! quels sont ces mots de mort et d'assassins?
LA DUCHESSE DE GUISE
Oh! écoutez-moi,...écoutez-moi...Au nom du ciel! sortez de ce délire
insensé...Il y va de la vie, vous dis-je! ils vous ont attiré dans un
piège infernal; ils veulent vous assassiner.
SAINT-MEGRIN
M'assassiner! cette lettre n'était donc pas de vous?
LA DUCHESSE DE GUISE
Elle était de moi; mais la violence, la torture...Voyez! (Elle lui
montre son bras) Voyez...
SAINT-MEGRIN
Ah!
LA DUCHESSE DE GUISE
C'est moi qui ai écrit ce billet;...mais c'est le duc qui l'a dicté.
SAINT-MEGRIN, le déchirant
Le duc! et j'ai pu croire?...Non, non, je ne l'ai pas cru un seul
instant. Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! elle ne m'aime pas!
LA DUCHESSE DE GUISE
Maintenant que vous savez tout, fuyez, fuyez! je vous l'ai dit, il y
va de la vie.
SAINT-MEGRIN
Elle ne m'aime pas...
(Il met sa main dans sa poitrine, et la meurtrit)
LA DUCHESSE DE GUISE
Oh mon Dieu! mon Dieu!
SAINT-MEGRIN, riant
C'est ma vie, dites-vous, qu'ils veulent? Eh bien, je vais la leur
porter, mais sans rien conserver de vous! tenez, voilà ce bouquet,
que mon existence a failli payer. D'un mot, vous m'avez détaché de
la vie, comme ces fleurs de leur tige...Adieu! adieu! pour jamais!
(Il veut rouvrir la porte) Cette porte est renfermée.
LA DUCHESSE DE GUISE
C'est lui! il sait déjà que vous êtes ici.
SAINT-MEGRIN
Ah! qu'il vienne! qu'il vienne! Henri! n'auras-tu de courage que
pour meurtrir les bras d'une femme?...Ah! viens! viens!
LA DUCHESSE DE GUISE
Ne l'appelez pas! ne l'appelez pas! il doit venir!...
SAINT-MEGRIN
Que vous importe? je vous suis indifférent. Ah! la pitié! oui...
LA DUCHESSE DE GUISE
Mais, si vous m'aidiez, peut-être pourriez-vous fuir.
SAINT-MEGRIN
Moi, fuir! et pourquoi? ma mort et ma vie ne sont-elles pas des
événements également étrangers dans votre existence?...Fuir! et
fuirais-je aussi votre indifférence, votre haine peut-être?
LA DUCHESSE DE GUISE
Mon indifférence! ma haine! ah! plût au ciel!...
SAINT-MEGRIN
Plût au ciel! dis-tu? Un mot, un mot encore, et je t'obéirai
aveuglement...Dis; ma mort doit-elle être pour toi plus affreuse que
l'assassinat d'un homme?
LA DUCHESSE DE GUISE
Grand Dieu! il le demande...Oh! oui, oui.
SAINT-MEGRIN
Tu ne me trompes pas! je te rends grâce! Tu parlais de fuir! de
moyens! Quels sont-ils? Fuir, moi, fuir devant le duc de Guise?...
Jamais!...
LA DUCHESSE DE GUISE
Ce n'est pas devant le duc de Guise que vous fuiriez, c'est devant
des assassins. Retenu dans une autre partie de l'hôtel, par cette
réunion de ligueurs, il a voulu s'assurer qu'une fois ici, vous ne
sauriez lui échapper. Si nous pouvions seulement fermer cette porte,
nous aurions encore quelques instants; mais la barre en a été
enlevée; une seconde clef est entre ses mains (cherchant), et
l'autre...
SAINT-MEGRIN
N'est-ce que cela? Attendez. (Il brise la pointe de son poignard
dans la serrure) Maintenant, cette porte ne s'ouvrira plus qu'on ne
l'enfonce.
LA DUCHESSE DE GUISE
Bien! bien! cherchons un moyen, une issue...Mes idées se heurtent! ma
tête se brise!...
SAINT-MEGRIN, s'élançant vers la fenêtre
Cette fenêtre...
LA DUCHESSE DE GUISE
Gardez-vous-en bien! vous vous tueriez!
SAINT-MEGRIN
Me tuer sans vengeance! Vous avez raison; je les attendrai.
LA DUCHESSE DE GUISE
O mon Dieu! mon Dieu! secourez-nous! Oh! toutes les mesures de
vengeance ne sont que trop bien prises...Et c'est moi, moi qui n'ai
pas pu souffrir... (Tombant à genoux) Comte, au nom du ciel! votre
pardon (se relevant), ou plutôt, non, non, ne me pardonnez pas...et,
si vous mourez, je mourrai avec vous. (Elle tombe dans un fauteuil)
SAINT-MEGRIN, à ses pieds
Eh bien, rends-moi donc la mort plus douce. Dis, dis-moi que tu
m'aimes...C'est un pied dans la tombe que je t'en conjure. Je ne
suis plus pour toi qu'un mourant. Les préjugés du monde
disparaissent, les liens de la société se brisent devant l'agonie.
Entoure mes derniers moments des félicités du ciel...Ah! dis, dis-moi
que je suis aimé.
LA DUCHESSE DE GUISE
Eh bien, oui, je vous aime! et depuis longtemps. Que de combats je
me suis livrés pour fuir vos yeux, pour m'éloigner de votre voix!
Vos regards, vos paroles me poursuivaient partout. Non! pour nous,
la société n'a plus de liens, le monde n'a plus de préjugés...
Ecoute-moi donc: oui, oui, je t'aime...Ici, dans cette même chambre,
que de fois j'ai fui un monde que ton absence dépeuplait pour moi!
que de fois je suis venue m'isoler avec mon amour et mes pleurs! Et,
alors, je revoyais tes yeux, j'entendais encore tes paroles, et je te
répondais. Eh bien, ces moments, ils ont été les plus doux de ma
vie.
SAINT-MEGRIN
Oh! assez! assez! tu ne veux donc pas que je puisse mourir?...
Malédiction!...Là, toutes les félicités de la terre, et là, la mort,
l'enfer...Oh! tais-toi, ne me dis plus que tu m'aimes...Avec ta
haine, j'aurais bravé leurs poignards; et, maintenant, ah! je crois
que j'ai peur! Tais-toi! tais-toi!
LA DUCHESSE DE GUISE
Saint-Mégrin, oh! ne me maudis pas.
SAINT-MEGRIN
Si, si, je te maudis, pour ton amour qui me fait entrevoir le ciel et
mourir!...mourir, jeune, aimé de toi! Est-ce que je puis mourir?...
Non, non; redis-moi que tout cela n'était qu'illusion et mensonge!
(On entend du bruit)
LA DUCHESSE DE GUISE
Ecoutez!...Ah! ce sont eux!
SAINT-MEGRIN
Ce sont eux. (Tirant son épée et s'appuyant dessus avec calme)
Eloigne-toi; tu m'as vu faible, insensé; en face de la mort, je
redeviens un homme...Eloigne-toi!
LA DUCHESSE DE GUISE, après un moment de réflexion
Saint-Mégrin! écoutez,...écoutez. Cette fenêtre, oui, oui! je m'en
souviens...Il y a un balcon au premier étage; si vous l'atteignez une
fois,...une ceinture,...une corde; vous pouvez descendre jusque-là,
et alors vous êtes sauvé. (Cherchant) Mon Dieu! rien, rien.
SAINT-MEGRIN
Calme-toi! calme-toi! (Allant à la fenêtre) Si je pouvais seulement
distinguer ce balcon!...mais rien qu'un gouffre.
LA DUCHESSE DE GUISE
Ecoute...On entend du bruit dans la rue. (Se précipitant vers la
fenêtre) Qui que vous soyez, au secours! au secours!
SAINT-MEGRIN, l'arrachant de la fenêtre
Que fais-tu? veux-tu les avertir? (Un paquet de cordes tombe dans la
chambre) Qu'est cela?
LA DUCHESSE DE GUISE
Ah! vous êtes sauvé! (Elle prend la corde) D'où cela vient-il? Un
billet. (Elle lit) «Quelques mots que j'ai entendus m'ont tout
appris. Je n'ai que ce moyen de vous sauver et je l'emploie.
ARTHUR.» Arthur! O cher enfant! (A Saint-Mégrin) C'est Arthur;
fuyez, fuyez vite!
SAINT-MEGRIN, attachant la corde
En aurai-je le temps? Cette porte (on l'agite violemment), cette
porte...
LA DUCHESSE DE GUISE
Attendez.
(Elle passe son bras entre les deux anneaux de fer)
SAINT-MEGRIN
Ah! Dieu! que faites-vous?
LA DUCHESSE DE GUISE
Laisse! Laisse! c'est le bras qu'il a déjà meurtri.
SAINT-MEGRIN
J'aime mieux mourir.
LE DUC DE GUISE, ébranlant la porte
Ouvrez, madame, ouvrez.
LA DUCHESSE DE GUISE
Fuyez, fuyez! En fuyant, vous sauvez ma vie; si vous restez, je jure
de mourir avec vous, et je mourrai déshonorée...Fuyez, fuyez!
SAINT-MEGRIN
Tu m'aimeras toujours?
LA DUCHESSE DE GUISE
Oui, oui.
LE DUC DE GUISE, en dehors
Des leviers, des haches,...que j'enfonce cette porte.
LA DUCHESSE DE GUISE
Pars donc! oui...oui...adieu!
SAINT-MEGRIN
Adieu!...Vengeance!
(Il met son épée entre ses dents et descend par la fenêtre)
LA DUCHESSE DE GUISE
Mon Dieu! mon Dieu! je te remercie, il est sauvé. (Un moment de
silence; puis tout à coup des cris, un cliquetis d'armes) Ah! (Elle
quitte la porte, court à la fenêtre) Arthur! Saint-Mégrin!
(Elle pousse un second cri, et revient tomber au milieu de la scène)
SCENE III
LA DUCHESSE DE GUISE, presque évanouie; LE DUC DE GUISE, suivi de
SAINT-PAUL, et de PLUSIEURS HOMMES
LE DUC DE GUISE, après un coup d'oeil rapide
Il sera descendu par cette fenêtre...Mais Mayenne était dans la rue
avec vingt hommes, et le bruit des armes...Va, Saint-Paul; vous,
suivez-le. Va, et tu me diras si tout est fini. (Heurtant du pied la
duchesse) Ah! c'est vous, madame. Eh bien, je vous ai ménagé un
tête-à-tête.
LA DUCHESSE DE GUISE
Monsieur le duc, vous l'avez fait assassiner!
LE DUC DE GUISE
Laissez-moi, madame; laissez-moi.
LA DUCHESSE DE GUISE, à genoux, le prenant à bras-le-corps
Non, je m'attache à vous.
LE DUC DE GUISE
Laissez-moi, vous dis-je!...ou bien, oui, oui. Venez! à la lueur des
torches, vous pourrez le revoir encore une fois. (Il la traîne
jusqu'à la fenêtre) Eh bien, Saint-Paul?
SAINT-PAUL, dans la rue
Attendez; il n'est pas tombé seul. Ah! ah!
LE DUC DE GUISE
Est-ce lui?
SAINT-PAUL
Non, c'est le petit page.
LA DUCHESSE DE GUISE
Arthur! Ah! pauvre enfant!
LE DUC DE GUISE
L'auraient-ils laissé fuir?...Les misérables!...
LA DUCHESSE DE GUISE, avec espoir
Oh!...
SAINT-PAUL
Le voici.
LE DUC DE GUISE
Mort?
SAINT-PAUL
Non, couvert de blessures, mais respirant encore.
LA DUCHESSE DE GUISE
Il respire! On peut le sauver. Monsieur le duc, au nom du ciel...
SAINT-PAUL
Il faut qu'il ait quelque talisman contre le fer et contre le feu...
LE DUC DE GUISE, jetant par la croisée le mouchoir de la duchesse de
Guise
Eh bien, serre-lui la gorge avec ce mouchoir; la mort lui sera plus
douce; il est aux armes de la duchesse de Guise.
LA DUCHESSE DE GUISE
Ah! (Elle tombe)
LE DUC DE GUISE, après avoir regardé un instant dans la rue
Bien! et maintenant que nous avons fini avec le valet, occupons-nous
du maître.
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Espace Perdu Poésie
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Huguette Bertrand
ESPACE PERDU
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=========================================
La folie m'engendre
sous d'épaisses couvertures vertueuses
les breloques m'étouffent l'oeil
sclérose d'âme en devenir
pétrie à même les nuances
Corps d'avant
corps mutant
corpusculaire
ouïr pour actionner le Verbe
perdre la clef des champs
Au grand Mât
attachez vos ceintures
on part en Vie
en chemise de nuit
par les méandres de l'irraisonnable
vers le mausolée du Mot Dit
___________________________
En vol plané
je me perçois en délire
l'ordre me rejoint en dégringolade
je succombe aux jugements incrédules
affolée de discours frénétiques
j'accueille le silence
Majesté immobile
dépouillée
___________________________
Les mots s'orgasmisent
se contractent à souffle perdu
on a dissous le corps
le Vrai rejaillit
en nuée d'images indélébiles
suant de strangulation
la phrase s'embryonne
sur les pages labourées
des lignes à la pelle ramassées
jetées en défécations
en bordure de falaises engouffrées
___________________________
J'habite les mots signifiants
d'une inconnue sagesse
circulant sur les ondes
éprise de vent libre
Recrudescence de tempêtes abattues
sur la cime perdue
des regards avides
cherchent la pulpe des chemins sinueux
Grisée d'absolu
d'insanité
d'accords brisés
du temps arrogant
___________________________
Je flotte en moi
à l'envers
à l'endroit
je pose sur mon autel
tous mes sacrilèges de vie abandonnée
je file vers mon désert
accrochant ici
une pensée fétide
et là
une bouée pour mes futurs naufrages
Mon chemin habité d'images
sillonne une froide vallée
pays traqué et saturé de richesses interminables
qui n'en finissent plus d'appauvrir
Sur ma dune
je compte mes moments d'amour
enveloppée d'une cape tissée de rares visages
attrapés au hasard du temps
___________________________
Les images au rivage s'entrelacent
roucoulent d'aise
me provoquent
Je les bois
comme grâce en coupe
à tire d'âme
___________________________
Je cherche des mots
abri de mes souffrances
abri de mes attentes
abri de mes lassitudes
Je cherche des corps
abri de chaleur
abri de tendresse
abri d'épanchements nouveaux
Je cherche l'univers
abri des nulles parts
abri des ailleurs
abri d'yeux perdus
Je cherche des images
abri des solitudes
abri des habitudes
abri des naufrages
___________________________
Étreins le bouquet de pensées éparses
tires-en le jus fabuleux des mots entendus
distille le secret du langage perdu
au fil des siècles vécus d'abus
Abuse l'âme
embaume de musique l'atmosphère en flammes
brisée de morts subites
je survis de grâces en songes
Atterrée de phrases communes
en échange de berceaux vides
sueurs crépusculaires au goût enfiévré
jette le manteau déjà trop usé
par le fouet des vampires célestes
Reviens me chuchoter l'éther où jadis je fus
trempée de lumière
transparente de sagesse
fierté initiale
J'essuie les chemins ancestraux
je marche sur le feu des poètes maudits
brûlée de frayeurs extatiques
le lointain flambeau clignote des mots enchevêtrés
qui m'enguirlandent d'extravagance
Ô grandiose tourmente
projette la pâleur de l'innocence
au cerceau de vie restante
sur le mur de la ressemblance
___________________________
Musique des sons
rapatriée et caressée par l'oreille écoutante
choix déluré
plaisir savoureux
la matière grise se complait
au glissement des mots choisis
Bruissement sur l'âme qui s'enivre et se perd
au fond du puits délabré de sa conscience
surhumaine
Passible de ravivance acharnée
jointe au corps universel
emballée
au son dégagé de piètre chair
ensorcelée d'infini et d'excroissance
___________________________
Je rage
j'éclate
et me fonds dans l'abîme de ma foudre
j'enchaîne mes désespoirs
à l'arbre mort de l'existence
j'élève le pilier de mes attitudes
résistant ainsi au bourdonnement de la solitude
Je reconnais enfin la vie
espace aux dimensions inconnues
ravie de couleurs transparentes et nues
j'entrevois le feu d'un désir inassouvi
là où une pâle lueur attise cette soif
dénaturée
Par-delà le temps
par-delà l'espace
des chimères se déversent en rosée bouillonnante
sur mes rêves emmêlés
mes nuits de blanc vêtues
s'égorgent aux souvenirs des matins
d'une vie non vécue
___________________________
Je parle des roches qui pensent
Je parles des arbres qui pleurent
Je parle du sable qui rit
Je parle de la terre qui grogne
Je croque la barre du jour
Je croque mes peines d'amour
Je croque les fruits d'hiver
Je croque les âmes d'hier
J'écris les mots perdus
J'écris les saisons nues
J'écris sur l'écorce du temps
d'intimes pensées qui jaillissent
de l'étang des murmures
___________________________
La nudité du temps s'enroule
autour des matins refleuris
Je baigne mon corps
dans la rosée limpide des herbes suspendues
Je goûte la beauté
d'une fleur éveillée
au doux froissement
d'une aile brisée
___________________________
Ai découvert l'entrée du tunnel
qui me sillonne au plus loin du plus loin
comme au tréfonds du volcan
la vie filtre le sens des choses
les purifie
les asperge d'un fluide nouveau
les émotions réalisent de nouvelles ombres
comme des ombrelles
pour rafraîchir les passions toutes neuves
Départ
Silence
La mort n'existe plus
on l'a enterrée hier
derrière le paysage broque en loque
une nouvelle toile représente les armées de soleils
le chemin prend feu à leur passage
un sillage à suivre
embrasant l'âme en ébullition
___________________________
J'ai vu la gloire d'un matin à jamais disparu
j'ai vu une longue journée s'abattre sur le soir
un fracas de nuit à perte de sommeil
J'ai vu la marche de l'inconscience
couvrir le brasier d'indolente survivance
j'ai vu le plafond dissimulé des étouffantes villes
j'ai vu le spectre
l'ai apprivoisé comme hirondelles en cage bronzée
___________________________
Je me retire de ma peau
pour mieux voir les couleurs opaques
de l'oeil qui s'ennuie
vertige de l'arbre qui tombe sur l'os
Je chausse mes pas en marche avant
pour surprendre le temps qu'il fera
à l'appel du bras levé
je plie mon espace
à la recherche d'un lieu vide
exploration mutilée aux portes closes
l'élan s'abat en trombe
percussion qui retentit
sur le mur de l'infini
gestation de vie d'ailleurs
Ne jamais rencontrer l'ailleurs
objet du songe
signe de turbulence
retour
___________________________
Qui es-tu
Où est-tu
Grand Invisible
Hier fut
demain sera
mais aujourd'hui n'est pas
Serais-tu à la mesure de mes aspirations
fixé au coin de l'oeil
en larme coincée
ma joue t'aspire
tu n'y es pas
reflet opaque qui me retransmet mon image
___________________________
Je me promène en tenue de mort
laissant mon vieux manteau rapiécé
sur une chaise pliante d'usure
Je couche mon corps dans une nuée humide
terrassée d'ignorance figée
prête à l'emploi du temps
Je rêve d'étrangetés sympathiques
osées et laconiques
pudeur indélébile
Je regorge de fantasmes impudiques
paroxysme de vertus oubliées
je bois ma liberté à plein verre
À ta santé ma vie
___________________________
Ô Terre
toi que j'ai choisie pour naître
tu regorges d'exploits meurtriers
tes millénaires t'angoissent
on t'as extirpé ton harmonie
déréglé ton train de vie
tu te suffis à toi-même
impotente
nos pieds te sont lourds
agressée
tu t'éteins comme un ancien soleil
étouffée
tu rétrécis à nos quatre milliards
de paires d'yeux
Fruit d'azur confit
notre désordre n'a nul refuge
qu'une étoile morte-née
Adam nous a trompés
jardin délicieux abandonné
source d'avenir tarie
je me vomis
attendant d'être cueillie
par quelques gueux affamés
de l'au-delà
Et que le spectacle continue
malgré le rideau tombé
___________________________
Je me baigne dans la pourriture
de ma sécheresse
m'abreuvant au fiel de la terre
j'enfonce mon corps en lambeaux
dans les sables verts d'un tombeau
Je meurs d'espoir d'en sortir
du jour où j'emboîterai le pas
vers un nouveau trépas
Refaçonnée par les ténèbres
habituée d'espace réduit
je marcherai d'appuis nouveaux
sur les sentiers battus
refleuris par les tombeaux
___________________________
Le ruisseau me traverse
rafraîchit mes passions
de tendres tempêtes m'étranglent
aux passages cloisonnés
de frayeurs indignes
la flèche dorée indique la proue du naufrage
à jamais récupérée
Brune brume
blanche frange
du temps effrité
à chercher le lointain
sublime désir
pensée qui sourit au vent nonchalant
Branle-bas ébruité de chaleur posthume
d'ogives à perdre la tête
renversé de poussière insidieuse
enflammé de vampires attablés
au festin de champignons brûlants
assaisonné de chairs fumantes
douces aux palais languissants
des pantins sans fil
et filant sans rêve
Obscurci de mauves images
l'Univers bouillonne
attendant le renouveau
des amours endurcies
___________________________
Assise au bord du temps
pieds flottant dans l'espace
je mesure l'immensité
pur coucher mon impatience
Une spirale s'installe sur un vague regard
elle s'étale et se contracte
aux battements de paupières
une minuscule bille s'en détache d'instinct
et manipule son destin
suspendue à l'horizon
elle me fait révérence
et s'agite à mes sombres pensées
à tâtons
elle roule sur mes genoux
se découvre sans pudeur
laissant apercevoir ses cicatrices
en champ de bataille
Mes pensées frémissent à ce spectacle
je pleure pour éteindre ces haines
les murs honteux et sordides
fondent en tristesse
d'où s'échappent
quelques rares ombres de vie
___________________________
Pas renchaussés aux fenêtres aperçus
abîme de lassitude
le pas de deux gesticule
en crescendo torturé
se dédouble aux mesures
en saccades refoulées
corps démembré
articulé d'un sourire
d'une faiblesse incontinente
cherche des yeux attendris
attendant ton bol de riz
bavure de guerre
crachat d'homme
indigne humanité
aux vertus sombrées dans l'oubli
jungle humaine
que le plus fort l'emporte
éhonté de tendresses ensommeillées
au profondeur des charniers
repoussante vérité évitée
en homélies endimanchées
entachant la sainteté des bêtes bien pensantes
orgueil des clochers qui s'agenouillent
en vapeurs cristallisées
voilée en myopie déambulante
les regrets développés en chambre noire
apparaissent en négatif mythique
Le pas de deux s'éternise
de sale en sale
de mal en pieds
de pieds sans pied
de sang séché
au bord des routes oubliées
___________________________
Au menu du jour
la paix
au fond des déserts
au bord de la mer
la paix
dans les salons
sur les balcons
la paix
aux lèvres des canons
en tête des nations
la paix
Au fond des chaudrons
il brûle un lampion
la paix
MAUDITE PAIX
Crache le feu
la tête sur la pierre
en avant la guerre
mange-la ta misère
dévorons tous nos frères
en avant la guerre
passe en avant
moi je n'sais pas comment
en avant la guerre
Rongé de rouille
rouillé de guerre
LA PAIX
___________________________
Masque craqué de plâtre rance
respire aux fentes obstruées
de suffisance inculte
narcissique beauté
au fond des rivières abruptes
reflet de croquants péchés passionnés
aux idées molles et délavées
Soubresaut de brillance éteinte
bleuté de marbre choisi
insipide et saturé
regret du temps inodore
d'espace incolore
ratisse les gouttes de vie
qui s'effilochent à l'horizon muré et désespéré
Le doigt s'imprime sur la barre du jour
symphonie oblique
chant de blé d'or terni
le vermeil émerveille le regard cicatrisé
de pleurs chaleureux et menacés
___________________________
Sombre dent du temps
dévorant les masses plissées
yeux ternis par des regards aveugles
rageuses dimensions illuminées de néant
engloutissant les regards affamés
Gorgée de vie amère
ciguë des morts-vivants
assoupis le corps
enivré d'écoeurement
crache ta mort
aux oubliettes de temps
___________________________
Ô Bêtise
grande favorite humaine
asperge la musique doucereuse
des grandes frustrations
à l'auberge des passions gélatineuses
insatiable au coeur
des chauves enlacements épars
nourrie de miel suri
holocauste des gratte-ciel
emmurés de douleur
Épines de pieds et humeur de têtes
fourrée de dates millénaires
charge les trépas
de brillantes chaussées
amusée de folles arabesques
monture de chastes amazones nues et froides
embuées de chaudes aisselles musclées
de tendresse avertie
___________________________
Clairvoyance néfaste
souci des mythes
aspergée de lait divin
labeur de seins rajeunis
aux lèvres gauches et gloutonnes
assombrie de désirs d'absolu
de lointains soubresauts
Humeur du temps en broussaille
jetée de lierres éperdues
ensommeillée sur fond d'azur
entachée de fuyants désirs
L'innommable plaisir
s'arrache les cervelles essoufflées
apaisant les arpèges lancinants
des complaintes tremblotantes
___________________________
Source d'épanchements insalubres
sotte vertu aux moeurs vétustes
accrochée au mur des mémoires sauvages
Pillage des forces vives et machinales
détale les pentes glaciaires et déchaînées
étouffé de mots vides et inversés
Crache les histoires confondues
de salive verdâtre et silencieuse
coulant des crevasses multiples
ouvertes au profond silence de froide terre
___________________________
Qu'est que je lègue à mes enfants
un dépotoir
nos détritus
nos chagrins
nos abîmes
Une lampe veille sur la commode
immuable
créative
elle réinvente mes rêves
mon engouement de vie
elle réchauffe mon essence
embrase l'éclat des jours subtils
qui n'en finissent plus
Qu'est-ce que je lègue à mes enfants
un espace d'univers
un soir de veille
ou tout s'éteint sur la vastitude
reste le temps des soupirs endormis
au large de l'immensité redevenue claire
à leurs toujours yeux d'enfants
ébahis d'amour
seul héritage
___________________________
Je suis d'eau
d'air
de feu
mes racines desséchées s'abreuvent
aux souvenirs des astres fidèles
dès que s'éteint le soleil
à mon giron je retourne
dessinant des rêves occultes
aux parois de mes pensées
j'étreins mon énergie
pour raviver mes espérances
Blottie au sein d'une eau nouvelle
je me raconte l'histoire perdue du temps
ce temps limpide
au chêne rajeuni
paré de feuilles éternelles
___________________________
Je joue de l'émotion
comme un piano railleur
les notes de baladent
en cris
en pleurs
Symphonie délirante
jubilation
extase
accords torturés
___________________________
Peur de jour
peur de nuit
brûlée d'amour latent
choix de plumes endurcies au chagrin
Bouche soyeuse
orifice attendri
aux couleurs sales et malveillantes
en dimensions incomprises
d'aspect lourd et aveuglant
Trame de vie suspecte
océan de stupeur
glaise informe chavirée en poussière de lune
Les déserts fourmillent de pluie desséchée
de frêles senteurs rassurantes
ornés de sentiers éperdus
d'un bouquet de temps non éclos
___________________________
Brebis galeuse à l'ouest
tendre soupir à l'est
que peut-on te reprocher
d'être au rendez-vous
toujours ponctuelle et joyeuse
tu nous emportes dans tes bras
quelques peu osseux
mais qu'importe
tu sais où tu vas
tu embroches grands et petits
tu dénoues les fils de vie
et secoues la poussière couleur de terre
emportée par le vent lunaire ou solaire
Réalité mystérieuse
tu essuies les mares de peines des regards
appauvris
les sombres taches pâlissent au fil des adieux
Les ombres retournent à leurs nombrils
et marchent à reculons
comme pour espacer le temps
retournant à leurs berceaux
pour éviter ton spectre affolant
Mais toi
tu es printemps
attendant le signal
du prochain rendez-vous
___________________________
La grisaille pleure
sur le triste regard
des ombres décharnées
sépulture de vie
aux rêves désertiques
nonchalance du temps
suspendue à l'espace indécis
Ressuscitez bandes d'abrutis
Suspendez cette grisaille
au placard des arrière-cours
laissez consumer vos songes affolants
étreignez-les
à en sortir le nectar enivrant
soulez-vous en
pour rallumer vos orbites closes
Ainsi régénérés
vous ferez de plus beaux cadavres
___________________________
Semer des doutes en vos entrailles
vous agresser et vous troubler
planter en vos yeux
des regards de mélancolie
contourner vos nuits sèches
et vos jours arides
Torpeur
Moisir dans vos greniers sans âge
gémir sous vos langues mortes
pour effacer vos mots creux
ramasser les miettes de vos déserts
en faire germer vos mornes amours
___________________________
Chercher le dur
trouver le mou
enfilade trépassée
ne revenir qu'au décan
Toujours
partout
le bruit métallisé se meurt aux oreilles
entonnoir d'ivresse haletante
jeux de particules
matrice décomposée
Tromper l'oubli
se moquer du noir tombé
essuyer la trace de gauches pas
sur la ligne du temps décadent
Retenir le mot d'Amour
marteler le temps brisé
écorchure vive
Baume
___________________________
Accablante reprise de mélodies perdues
charmes renouvelés de danses limpides
enjambées célestes
cycles obscurs à jamais rajeunis
temps enflés de cruels désirs
objet cataclysmique
d'auréoles étouffantes et chancelantes
mélancolie spectaculaire
___________________________
Nue devant l'orage
je saisis sa foudre
pour ceindre mes reins brisés
enfiévrée
je bois à même les nuages
pour étancher la brûlure qui perdure
au coeur brut
je sens poindre en moi
un goût de nature suffocante
rebelle au bois abandonné
menu temps accompli en douceur primaire
ajustée en sursaut
cercle organique
___________________________
L'accueil de la nature se fait pressant
envoûtée de maladresse
la solitude risque un pas chancelant
vers une cathédrale verdoyante
arrimée aux racines d'arbres
elle s'incline devant beauté et rutilance
risquer d'aventure un songe
paraît malvenu en si bel enchantement
nul besoin est de grossière mode
En choeur déluré
les têtes de violon sonorisent l'air du temps
les chants sombrent au coeur
en remous dépouillés
le silence s'effrite
à l'approche des grands arbres
leur écorce s'enduit de sève
laissant poindre l'aurore tant attendu
enracinés l'un à l'autre
leurs feuilles rougissent de contentement
___________________________
Sautille la pluie
sur tendres feuilles jaunies
par le temps épars
rose matin assombri
au réveil des humains
humecte la droiture du temps revenu
soubresaut bouleversé
à souillure approprié
aux déchets terreux
saute à rebrousse-poil
en longs cheveux embroussaillés
vers les espaces refleuris
aux matins gris
Assoupi de vertes langues assassines
d'immondices endiablées
luttant tête froide aux clochers ramurés
stature titanesque
aux rameaux tentaculaires
pernicieux
Beauté rattachée au cri voyant
ébranlée de torpeur odieuse
effilée de mélancolie sableuse
___________________________
Le temps s'endort
sur branche fragile
transporté de rêves rajeunis
il enjambe ses horizons flétris
et sursaute aux gémissements
des peines englouties
* * * *
Les folles voiles s'emportent
aux légères brises de brume parfumée
les décombres des flots
engloutissent leur candeur
enchevêtrées
elles s'affolent
crissant
se rabattant sur l'horizon muet
___________________________
Accoudés aux quais
les chalands explorent les eaux noires
d'une terre démente
en brise étreinte
loin derrière l'écume
Mer éreintée de souffle perdu
entre deux eaux de faune germée
salvatrice d'indigènes
elle attend l'hommage sacrificiel
Qui viendra s'ébattre au rivage
larmes à l'oeil ouvert
glissant sur plumages
au gré de mouettes en cage
prisonnières du ciel en rage
Erreur saisonnière
le phare se cherche un écueil
où briser ses feux complices
___________________________
Les amants s'allument
s'éteignent
comme chant d'elles
en dentelle
Les escarmouches de nuit
vident les tendresses
happent les soupirs
___________________________
Lorsque ton prolongement
ébranle la cloison du délire
la flamme jaillit de la source
ravit les pensées obscures
effaçant la détresse qui s'ennuie
Le feu pleure sur ses cendres grises
englouties dans l'abîme
où les vagues écourtées
se fracassent sur l'infini
___________________________
Ô jouissance trop brève
de corps emmêlés
tu fais frissonner l'ombre brûlante
des désirs consommés
Que d'amours ont jailli
de frêles chevauchées inertes
étalant sur l'infini
les bruits desséchés des soupirs
L'ombre glaciaire sombrera
vers les entrailles des passions brisées
d'où jailliront les sueurs
d'une trop légère brise
___________________________
Coeur imbibé de lointains regrets
sèche à l'aube
des désirs à venir
Ô gerbe cueillie du temps refleuri
goûte le parfum
d'une beauté éclatée
___________________________
Semblable au sel de la mer
semblable au feu de la terre
tu ronges et fais trembler
les épaves de la chair
tu déchires le cosmos
et délivres l'éros
des abîmes de l'ignorance
Enveloppe de tendresse
le souffle des paresses
ravive le temps
d'une fable d'amants
___________________________
Coeur séché derrière les volets entrouverts
refus de tendresse mendiée aux portes closes
les rires saccadés cachent la pendaison
des oiseaux morts
tu restes couchée sur ta dépendance
tu abîmes la couleur de tes pensées
en t'abritant sous l'ombre de ton ennui
ta solitude s'entache de notes vides
tu t'extasies devant tes murs gris peints en rose
morose
tes amours glissent au plancher froid et dur
giseante
tu fais l'amour en peau de vache
entortillée autour de ton illusion
___________________________
Vie démesurée
vie en repli
vie encerclée
vie enchaînée
vie à l'enchère
vie rétrécie
vie encadrée
vie castrée
L'esclave s'amenuise
à n'en devenir qu'une idée libre
Liberté macérée
liberté inextinguible
liberté d'assaut de mots inaudibles
liberté clignotante aux coins des rues
liberté qui aiguise la lame au coeur transpercé
liberté qui brise le néant
liberté
liberté
___________________________
En toile suspendue
en jet d'humeur nocturne
la forme s'informe de traits adroits
en lignes détachées
brisée d'espace inégaux
de masses indécises
elle projette un oeil oblique
comme pour attendrir
esseulée
elle se superpose d'aise
disparaît en elle-même
réapparue en sons différents
son chant attise
retire ce qu'il a donné
en mouvement inchangé
elle se perçoit
intouchable
vit par couleurs
nous danse dans l'oeil
irrésistible
___________________________
Ta main encerclant le cou
repliée sur l'épaule
en serre d'aigle affranchi
regard de pauvre
croisant ta désillusion
ton maigre corps teigneux
vogue sur le néant
habité de volcans éteints
ne demandant qu'à éclore en luminosité
Tu ramasses ta tristesse desséchée
au pied de l'escalier en lambeau
transformée en flambeau
tu chauffes comme un volcan réanimé
tu surchauffes
tu sursautes à ton verbe ignoré
suite de vies fragmentées
___________________________
Métalarmant
chairs clinquantes
roseargent
en pot froid
bois brillant
toit hurlant ENTER
Râ Soleil
rameau séché
martelé ENTER
Effets spéciaux
masses trouées
éclaboussées
fosses asceptiques ENTER
Écho cuivré
son brut
verbe in vitro ENTER
Blindage chromatique
au fil ténu
pucelage
envolés mes bits
bibites encéphaliques ENTER
Chaos pack
Blind colors RUN
Bit... Bit... envolés en phrases à dentelle
Bit... Bit... en chemise détach....Bit...Bit...
couleurs à jam... Bit... Bit... touj... Bzzzzz
___________________________
Star familiale
berceau intime
apaisement de faim
de cris
de maux écoutés
chaussée d'aurore
tu pleures d'inliberté
tu habiles les habitudes d'essoufflement
tu chantes l'ennui à bout de voix
en secret
tu mijotes dans tes chaudrons
tu es sale à force de laver les autres
tu boudes les amours à force d'aimer
ta tendresse s'échappe comme une fuite de gaz
tu essuies les paroles aux murs incrustées
Ferme la porte
ouvre la fenêtre
ta tête aérée n'oxygène personne
le branle-bas s'installe bras ballants
les contraires s'attirent
mais les satyres ne se contrarient plus
tu laves tes chagrins aux cuves qui coulent
et se meurent
en avanit les machines
jubilez
Moi
je rêve ma réalité
en réalisant mes rêves
mon fil de vie ne tient qu'au plomb gravé
de mots rendus
de mots réchappés
de mots vivants
images et sons enfin libres
=====================================
© Éditions Naaman et Huguette Bertrand
Sherbrooke (Québec) Canada
coll. AMORCES, no 44
Dépôt légal / Deuxième trimestre 1985
BNQ et BNC - ISBN 2-89040-343-2
Tous droits réservés - All rights reserved
===========================================================
End of Project Gutenberg's Espace perdu, poésie, by Huguette Bertrand
Espace Perdu Poésie
Copyright (C) 2002 by Huguette Bertrand
Huguette Bertrand
ESPACE PERDU
imageries
Éditions Naaman
=========================================
La folie m'engendre
sous d'épaisses couvertures vertueuses
les breloques m'étouffent l'oeil
sclérose d'âme en devenir
pétrie à même les nuances
Corps d'avant
corps mutant
corpusculaire
ouïr pour actionner le Verbe
perdre la clef des champs
Au grand Mât
attachez vos ceintures
on part en Vie
en chemise de nuit
par les méandres de l'irraisonnable
vers le mausolée du Mot Dit
___________________________
En vol plané
je me perçois en délire
l'ordre me rejoint en dégringolade
je succombe aux jugements incrédules
affolée de discours frénétiques
j'accueille le silence
Majesté immobile
dépouillée
___________________________
Les mots s'orgasmisent
se contractent à souffle perdu
on a dissous le corps
le Vrai rejaillit
en nuée d'images indélébiles
suant de strangulation
la phrase s'embryonne
sur les pages labourées
des lignes à la pelle ramassées
jetées en défécations
en bordure de falaises engouffrées
___________________________
J'habite les mots signifiants
d'une inconnue sagesse
circulant sur les ondes
éprise de vent libre
Recrudescence de tempêtes abattues
sur la cime perdue
des regards avides
cherchent la pulpe des chemins sinueux
Grisée d'absolu
d'insanité
d'accords brisés
du temps arrogant
___________________________
Je flotte en moi
à l'envers
à l'endroit
je pose sur mon autel
tous mes sacrilèges de vie abandonnée
je file vers mon désert
accrochant ici
une pensée fétide
et là
une bouée pour mes futurs naufrages
Mon chemin habité d'images
sillonne une froide vallée
pays traqué et saturé de richesses interminables
qui n'en finissent plus d'appauvrir
Sur ma dune
je compte mes moments d'amour
enveloppée d'une cape tissée de rares visages
attrapés au hasard du temps
___________________________
Les images au rivage s'entrelacent
roucoulent d'aise
me provoquent
Je les bois
comme grâce en coupe
à tire d'âme
___________________________
Je cherche des mots
abri de mes souffrances
abri de mes attentes
abri de mes lassitudes
Je cherche des corps
abri de chaleur
abri de tendresse
abri d'épanchements nouveaux
Je cherche l'univers
abri des nulles parts
abri des ailleurs
abri d'yeux perdus
Je cherche des images
abri des solitudes
abri des habitudes
abri des naufrages
___________________________
Étreins le bouquet de pensées éparses
tires-en le jus fabuleux des mots entendus
distille le secret du langage perdu
au fil des siècles vécus d'abus
Abuse l'âme
embaume de musique l'atmosphère en flammes
brisée de morts subites
je survis de grâces en songes
Atterrée de phrases communes
en échange de berceaux vides
sueurs crépusculaires au goût enfiévré
jette le manteau déjà trop usé
par le fouet des vampires célestes
Reviens me chuchoter l'éther où jadis je fus
trempée de lumière
transparente de sagesse
fierté initiale
J'essuie les chemins ancestraux
je marche sur le feu des poètes maudits
brûlée de frayeurs extatiques
le lointain flambeau clignote des mots enchevêtrés
qui m'enguirlandent d'extravagance
Ô grandiose tourmente
projette la pâleur de l'innocence
au cerceau de vie restante
sur le mur de la ressemblance
___________________________
Musique des sons
rapatriée et caressée par l'oreille écoutante
choix déluré
plaisir savoureux
la matière grise se complait
au glissement des mots choisis
Bruissement sur l'âme qui s'enivre et se perd
au fond du puits délabré de sa conscience
surhumaine
Passible de ravivance acharnée
jointe au corps universel
emballée
au son dégagé de piètre chair
ensorcelée d'infini et d'excroissance
___________________________
Je rage
j'éclate
et me fonds dans l'abîme de ma foudre
j'enchaîne mes désespoirs
à l'arbre mort de l'existence
j'élève le pilier de mes attitudes
résistant ainsi au bourdonnement de la solitude
Je reconnais enfin la vie
espace aux dimensions inconnues
ravie de couleurs transparentes et nues
j'entrevois le feu d'un désir inassouvi
là où une pâle lueur attise cette soif
dénaturée
Par-delà le temps
par-delà l'espace
des chimères se déversent en rosée bouillonnante
sur mes rêves emmêlés
mes nuits de blanc vêtues
s'égorgent aux souvenirs des matins
d'une vie non vécue
___________________________
Je parle des roches qui pensent
Je parles des arbres qui pleurent
Je parle du sable qui rit
Je parle de la terre qui grogne
Je croque la barre du jour
Je croque mes peines d'amour
Je croque les fruits d'hiver
Je croque les âmes d'hier
J'écris les mots perdus
J'écris les saisons nues
J'écris sur l'écorce du temps
d'intimes pensées qui jaillissent
de l'étang des murmures
___________________________
La nudité du temps s'enroule
autour des matins refleuris
Je baigne mon corps
dans la rosée limpide des herbes suspendues
Je goûte la beauté
d'une fleur éveillée
au doux froissement
d'une aile brisée
___________________________
Ai découvert l'entrée du tunnel
qui me sillonne au plus loin du plus loin
comme au tréfonds du volcan
la vie filtre le sens des choses
les purifie
les asperge d'un fluide nouveau
les émotions réalisent de nouvelles ombres
comme des ombrelles
pour rafraîchir les passions toutes neuves
Départ
Silence
La mort n'existe plus
on l'a enterrée hier
derrière le paysage broque en loque
une nouvelle toile représente les armées de soleils
le chemin prend feu à leur passage
un sillage à suivre
embrasant l'âme en ébullition
___________________________
J'ai vu la gloire d'un matin à jamais disparu
j'ai vu une longue journée s'abattre sur le soir
un fracas de nuit à perte de sommeil
J'ai vu la marche de l'inconscience
couvrir le brasier d'indolente survivance
j'ai vu le plafond dissimulé des étouffantes villes
j'ai vu le spectre
l'ai apprivoisé comme hirondelles en cage bronzée
___________________________
Je me retire de ma peau
pour mieux voir les couleurs opaques
de l'oeil qui s'ennuie
vertige de l'arbre qui tombe sur l'os
Je chausse mes pas en marche avant
pour surprendre le temps qu'il fera
à l'appel du bras levé
je plie mon espace
à la recherche d'un lieu vide
exploration mutilée aux portes closes
l'élan s'abat en trombe
percussion qui retentit
sur le mur de l'infini
gestation de vie d'ailleurs
Ne jamais rencontrer l'ailleurs
objet du songe
signe de turbulence
retour
___________________________
Qui es-tu
Où est-tu
Grand Invisible
Hier fut
demain sera
mais aujourd'hui n'est pas
Serais-tu à la mesure de mes aspirations
fixé au coin de l'oeil
en larme coincée
ma joue t'aspire
tu n'y es pas
reflet opaque qui me retransmet mon image
___________________________
Je me promène en tenue de mort
laissant mon vieux manteau rapiécé
sur une chaise pliante d'usure
Je couche mon corps dans une nuée humide
terrassée d'ignorance figée
prête à l'emploi du temps
Je rêve d'étrangetés sympathiques
osées et laconiques
pudeur indélébile
Je regorge de fantasmes impudiques
paroxysme de vertus oubliées
je bois ma liberté à plein verre
À ta santé ma vie
___________________________
Ô Terre
toi que j'ai choisie pour naître
tu regorges d'exploits meurtriers
tes millénaires t'angoissent
on t'as extirpé ton harmonie
déréglé ton train de vie
tu te suffis à toi-même
impotente
nos pieds te sont lourds
agressée
tu t'éteins comme un ancien soleil
étouffée
tu rétrécis à nos quatre milliards
de paires d'yeux
Fruit d'azur confit
notre désordre n'a nul refuge
qu'une étoile morte-née
Adam nous a trompés
jardin délicieux abandonné
source d'avenir tarie
je me vomis
attendant d'être cueillie
par quelques gueux affamés
de l'au-delà
Et que le spectacle continue
malgré le rideau tombé
___________________________
Je me baigne dans la pourriture
de ma sécheresse
m'abreuvant au fiel de la terre
j'enfonce mon corps en lambeaux
dans les sables verts d'un tombeau
Je meurs d'espoir d'en sortir
du jour où j'emboîterai le pas
vers un nouveau trépas
Refaçonnée par les ténèbres
habituée d'espace réduit
je marcherai d'appuis nouveaux
sur les sentiers battus
refleuris par les tombeaux
___________________________
Le ruisseau me traverse
rafraîchit mes passions
de tendres tempêtes m'étranglent
aux passages cloisonnés
de frayeurs indignes
la flèche dorée indique la proue du naufrage
à jamais récupérée
Brune brume
blanche frange
du temps effrité
à chercher le lointain
sublime désir
pensée qui sourit au vent nonchalant
Branle-bas ébruité de chaleur posthume
d'ogives à perdre la tête
renversé de poussière insidieuse
enflammé de vampires attablés
au festin de champignons brûlants
assaisonné de chairs fumantes
douces aux palais languissants
des pantins sans fil
et filant sans rêve
Obscurci de mauves images
l'Univers bouillonne
attendant le renouveau
des amours endurcies
___________________________
Assise au bord du temps
pieds flottant dans l'espace
je mesure l'immensité
pur coucher mon impatience
Une spirale s'installe sur un vague regard
elle s'étale et se contracte
aux battements de paupières
une minuscule bille s'en détache d'instinct
et manipule son destin
suspendue à l'horizon
elle me fait révérence
et s'agite à mes sombres pensées
à tâtons
elle roule sur mes genoux
se découvre sans pudeur
laissant apercevoir ses cicatrices
en champ de bataille
Mes pensées frémissent à ce spectacle
je pleure pour éteindre ces haines
les murs honteux et sordides
fondent en tristesse
d'où s'échappent
quelques rares ombres de vie
___________________________
Pas renchaussés aux fenêtres aperçus
abîme de lassitude
le pas de deux gesticule
en crescendo torturé
se dédouble aux mesures
en saccades refoulées
corps démembré
articulé d'un sourire
d'une faiblesse incontinente
cherche des yeux attendris
attendant ton bol de riz
bavure de guerre
crachat d'homme
indigne humanité
aux vertus sombrées dans l'oubli
jungle humaine
que le plus fort l'emporte
éhonté de tendresses ensommeillées
au profondeur des charniers
repoussante vérité évitée
en homélies endimanchées
entachant la sainteté des bêtes bien pensantes
orgueil des clochers qui s'agenouillent
en vapeurs cristallisées
voilée en myopie déambulante
les regrets développés en chambre noire
apparaissent en négatif mythique
Le pas de deux s'éternise
de sale en sale
de mal en pieds
de pieds sans pied
de sang séché
au bord des routes oubliées
___________________________
Au menu du jour
la paix
au fond des déserts
au bord de la mer
la paix
dans les salons
sur les balcons
la paix
aux lèvres des canons
en tête des nations
la paix
Au fond des chaudrons
il brûle un lampion
la paix
MAUDITE PAIX
Crache le feu
la tête sur la pierre
en avant la guerre
mange-la ta misère
dévorons tous nos frères
en avant la guerre
passe en avant
moi je n'sais pas comment
en avant la guerre
Rongé de rouille
rouillé de guerre
LA PAIX
___________________________
Masque craqué de plâtre rance
respire aux fentes obstruées
de suffisance inculte
narcissique beauté
au fond des rivières abruptes
reflet de croquants péchés passionnés
aux idées molles et délavées
Soubresaut de brillance éteinte
bleuté de marbre choisi
insipide et saturé
regret du temps inodore
d'espace incolore
ratisse les gouttes de vie
qui s'effilochent à l'horizon muré et désespéré
Le doigt s'imprime sur la barre du jour
symphonie oblique
chant de blé d'or terni
le vermeil émerveille le regard cicatrisé
de pleurs chaleureux et menacés
___________________________
Sombre dent du temps
dévorant les masses plissées
yeux ternis par des regards aveugles
rageuses dimensions illuminées de néant
engloutissant les regards affamés
Gorgée de vie amère
ciguë des morts-vivants
assoupis le corps
enivré d'écoeurement
crache ta mort
aux oubliettes de temps
___________________________
Ô Bêtise
grande favorite humaine
asperge la musique doucereuse
des grandes frustrations
à l'auberge des passions gélatineuses
insatiable au coeur
des chauves enlacements épars
nourrie de miel suri
holocauste des gratte-ciel
emmurés de douleur
Épines de pieds et humeur de têtes
fourrée de dates millénaires
charge les trépas
de brillantes chaussées
amusée de folles arabesques
monture de chastes amazones nues et froides
embuées de chaudes aisselles musclées
de tendresse avertie
___________________________
Clairvoyance néfaste
souci des mythes
aspergée de lait divin
labeur de seins rajeunis
aux lèvres gauches et gloutonnes
assombrie de désirs d'absolu
de lointains soubresauts
Humeur du temps en broussaille
jetée de lierres éperdues
ensommeillée sur fond d'azur
entachée de fuyants désirs
L'innommable plaisir
s'arrache les cervelles essoufflées
apaisant les arpèges lancinants
des complaintes tremblotantes
___________________________
Source d'épanchements insalubres
sotte vertu aux moeurs vétustes
accrochée au mur des mémoires sauvages
Pillage des forces vives et machinales
détale les pentes glaciaires et déchaînées
étouffé de mots vides et inversés
Crache les histoires confondues
de salive verdâtre et silencieuse
coulant des crevasses multiples
ouvertes au profond silence de froide terre
___________________________
Qu'est que je lègue à mes enfants
un dépotoir
nos détritus
nos chagrins
nos abîmes
Une lampe veille sur la commode
immuable
créative
elle réinvente mes rêves
mon engouement de vie
elle réchauffe mon essence
embrase l'éclat des jours subtils
qui n'en finissent plus
Qu'est-ce que je lègue à mes enfants
un espace d'univers
un soir de veille
ou tout s'éteint sur la vastitude
reste le temps des soupirs endormis
au large de l'immensité redevenue claire
à leurs toujours yeux d'enfants
ébahis d'amour
seul héritage
___________________________
Je suis d'eau
d'air
de feu
mes racines desséchées s'abreuvent
aux souvenirs des astres fidèles
dès que s'éteint le soleil
à mon giron je retourne
dessinant des rêves occultes
aux parois de mes pensées
j'étreins mon énergie
pour raviver mes espérances
Blottie au sein d'une eau nouvelle
je me raconte l'histoire perdue du temps
ce temps limpide
au chêne rajeuni
paré de feuilles éternelles
___________________________
Je joue de l'émotion
comme un piano railleur
les notes de baladent
en cris
en pleurs
Symphonie délirante
jubilation
extase
accords torturés
___________________________
Peur de jour
peur de nuit
brûlée d'amour latent
choix de plumes endurcies au chagrin
Bouche soyeuse
orifice attendri
aux couleurs sales et malveillantes
en dimensions incomprises
d'aspect lourd et aveuglant
Trame de vie suspecte
océan de stupeur
glaise informe chavirée en poussière de lune
Les déserts fourmillent de pluie desséchée
de frêles senteurs rassurantes
ornés de sentiers éperdus
d'un bouquet de temps non éclos
___________________________
Brebis galeuse à l'ouest
tendre soupir à l'est
que peut-on te reprocher
d'être au rendez-vous
toujours ponctuelle et joyeuse
tu nous emportes dans tes bras
quelques peu osseux
mais qu'importe
tu sais où tu vas
tu embroches grands et petits
tu dénoues les fils de vie
et secoues la poussière couleur de terre
emportée par le vent lunaire ou solaire
Réalité mystérieuse
tu essuies les mares de peines des regards
appauvris
les sombres taches pâlissent au fil des adieux
Les ombres retournent à leurs nombrils
et marchent à reculons
comme pour espacer le temps
retournant à leurs berceaux
pour éviter ton spectre affolant
Mais toi
tu es printemps
attendant le signal
du prochain rendez-vous
___________________________
La grisaille pleure
sur le triste regard
des ombres décharnées
sépulture de vie
aux rêves désertiques
nonchalance du temps
suspendue à l'espace indécis
Ressuscitez bandes d'abrutis
Suspendez cette grisaille
au placard des arrière-cours
laissez consumer vos songes affolants
étreignez-les
à en sortir le nectar enivrant
soulez-vous en
pour rallumer vos orbites closes
Ainsi régénérés
vous ferez de plus beaux cadavres
___________________________
Semer des doutes en vos entrailles
vous agresser et vous troubler
planter en vos yeux
des regards de mélancolie
contourner vos nuits sèches
et vos jours arides
Torpeur
Moisir dans vos greniers sans âge
gémir sous vos langues mortes
pour effacer vos mots creux
ramasser les miettes de vos déserts
en faire germer vos mornes amours
___________________________
Chercher le dur
trouver le mou
enfilade trépassée
ne revenir qu'au décan
Toujours
partout
le bruit métallisé se meurt aux oreilles
entonnoir d'ivresse haletante
jeux de particules
matrice décomposée
Tromper l'oubli
se moquer du noir tombé
essuyer la trace de gauches pas
sur la ligne du temps décadent
Retenir le mot d'Amour
marteler le temps brisé
écorchure vive
Baume
___________________________
Accablante reprise de mélodies perdues
charmes renouvelés de danses limpides
enjambées célestes
cycles obscurs à jamais rajeunis
temps enflés de cruels désirs
objet cataclysmique
d'auréoles étouffantes et chancelantes
mélancolie spectaculaire
___________________________
Nue devant l'orage
je saisis sa foudre
pour ceindre mes reins brisés
enfiévrée
je bois à même les nuages
pour étancher la brûlure qui perdure
au coeur brut
je sens poindre en moi
un goût de nature suffocante
rebelle au bois abandonné
menu temps accompli en douceur primaire
ajustée en sursaut
cercle organique
___________________________
L'accueil de la nature se fait pressant
envoûtée de maladresse
la solitude risque un pas chancelant
vers une cathédrale verdoyante
arrimée aux racines d'arbres
elle s'incline devant beauté et rutilance
risquer d'aventure un songe
paraît malvenu en si bel enchantement
nul besoin est de grossière mode
En choeur déluré
les têtes de violon sonorisent l'air du temps
les chants sombrent au coeur
en remous dépouillés
le silence s'effrite
à l'approche des grands arbres
leur écorce s'enduit de sève
laissant poindre l'aurore tant attendu
enracinés l'un à l'autre
leurs feuilles rougissent de contentement
___________________________
Sautille la pluie
sur tendres feuilles jaunies
par le temps épars
rose matin assombri
au réveil des humains
humecte la droiture du temps revenu
soubresaut bouleversé
à souillure approprié
aux déchets terreux
saute à rebrousse-poil
en longs cheveux embroussaillés
vers les espaces refleuris
aux matins gris
Assoupi de vertes langues assassines
d'immondices endiablées
luttant tête froide aux clochers ramurés
stature titanesque
aux rameaux tentaculaires
pernicieux
Beauté rattachée au cri voyant
ébranlée de torpeur odieuse
effilée de mélancolie sableuse
___________________________
Le temps s'endort
sur branche fragile
transporté de rêves rajeunis
il enjambe ses horizons flétris
et sursaute aux gémissements
des peines englouties
* * * *
Les folles voiles s'emportent
aux légères brises de brume parfumée
les décombres des flots
engloutissent leur candeur
enchevêtrées
elles s'affolent
crissant
se rabattant sur l'horizon muet
___________________________
Accoudés aux quais
les chalands explorent les eaux noires
d'une terre démente
en brise étreinte
loin derrière l'écume
Mer éreintée de souffle perdu
entre deux eaux de faune germée
salvatrice d'indigènes
elle attend l'hommage sacrificiel
Qui viendra s'ébattre au rivage
larmes à l'oeil ouvert
glissant sur plumages
au gré de mouettes en cage
prisonnières du ciel en rage
Erreur saisonnière
le phare se cherche un écueil
où briser ses feux complices
___________________________
Les amants s'allument
s'éteignent
comme chant d'elles
en dentelle
Les escarmouches de nuit
vident les tendresses
happent les soupirs
___________________________
Lorsque ton prolongement
ébranle la cloison du délire
la flamme jaillit de la source
ravit les pensées obscures
effaçant la détresse qui s'ennuie
Le feu pleure sur ses cendres grises
englouties dans l'abîme
où les vagues écourtées
se fracassent sur l'infini
___________________________
Ô jouissance trop brève
de corps emmêlés
tu fais frissonner l'ombre brûlante
des désirs consommés
Que d'amours ont jailli
de frêles chevauchées inertes
étalant sur l'infini
les bruits desséchés des soupirs
L'ombre glaciaire sombrera
vers les entrailles des passions brisées
d'où jailliront les sueurs
d'une trop légère brise
___________________________
Coeur imbibé de lointains regrets
sèche à l'aube
des désirs à venir
Ô gerbe cueillie du temps refleuri
goûte le parfum
d'une beauté éclatée
___________________________
Semblable au sel de la mer
semblable au feu de la terre
tu ronges et fais trembler
les épaves de la chair
tu déchires le cosmos
et délivres l'éros
des abîmes de l'ignorance
Enveloppe de tendresse
le souffle des paresses
ravive le temps
d'une fable d'amants
___________________________
Coeur séché derrière les volets entrouverts
refus de tendresse mendiée aux portes closes
les rires saccadés cachent la pendaison
des oiseaux morts
tu restes couchée sur ta dépendance
tu abîmes la couleur de tes pensées
en t'abritant sous l'ombre de ton ennui
ta solitude s'entache de notes vides
tu t'extasies devant tes murs gris peints en rose
morose
tes amours glissent au plancher froid et dur
giseante
tu fais l'amour en peau de vache
entortillée autour de ton illusion
___________________________
Vie démesurée
vie en repli
vie encerclée
vie enchaînée
vie à l'enchère
vie rétrécie
vie encadrée
vie castrée
L'esclave s'amenuise
à n'en devenir qu'une idée libre
Liberté macérée
liberté inextinguible
liberté d'assaut de mots inaudibles
liberté clignotante aux coins des rues
liberté qui aiguise la lame au coeur transpercé
liberté qui brise le néant
liberté
liberté
___________________________
En toile suspendue
en jet d'humeur nocturne
la forme s'informe de traits adroits
en lignes détachées
brisée d'espace inégaux
de masses indécises
elle projette un oeil oblique
comme pour attendrir
esseulée
elle se superpose d'aise
disparaît en elle-même
réapparue en sons différents
son chant attise
retire ce qu'il a donné
en mouvement inchangé
elle se perçoit
intouchable
vit par couleurs
nous danse dans l'oeil
irrésistible
___________________________
Ta main encerclant le cou
repliée sur l'épaule
en serre d'aigle affranchi
regard de pauvre
croisant ta désillusion
ton maigre corps teigneux
vogue sur le néant
habité de volcans éteints
ne demandant qu'à éclore en luminosité
Tu ramasses ta tristesse desséchée
au pied de l'escalier en lambeau
transformée en flambeau
tu chauffes comme un volcan réanimé
tu surchauffes
tu sursautes à ton verbe ignoré
suite de vies fragmentées
___________________________
Métalarmant
chairs clinquantes
roseargent
en pot froid
bois brillant
toit hurlant ENTER
Râ Soleil
rameau séché
martelé ENTER
Effets spéciaux
masses trouées
éclaboussées
fosses asceptiques ENTER
Écho cuivré
son brut
verbe in vitro ENTER
Blindage chromatique
au fil ténu
pucelage
envolés mes bits
bibites encéphaliques ENTER
Chaos pack
Blind colors RUN
Bit... Bit... envolés en phrases à dentelle
Bit... Bit... en chemise détach....Bit...Bit...
couleurs à jam... Bit... Bit... touj... Bzzzzz
___________________________
Star familiale
berceau intime
apaisement de faim
de cris
de maux écoutés
chaussée d'aurore
tu pleures d'inliberté
tu habiles les habitudes d'essoufflement
tu chantes l'ennui à bout de voix
en secret
tu mijotes dans tes chaudrons
tu es sale à force de laver les autres
tu boudes les amours à force d'aimer
ta tendresse s'échappe comme une fuite de gaz
tu essuies les paroles aux murs incrustées
Ferme la porte
ouvre la fenêtre
ta tête aérée n'oxygène personne
le branle-bas s'installe bras ballants
les contraires s'attirent
mais les satyres ne se contrarient plus
tu laves tes chagrins aux cuves qui coulent
et se meurent
en avanit les machines
jubilez
Moi
je rêve ma réalité
en réalisant mes rêves
mon fil de vie ne tient qu'au plomb gravé
de mots rendus
de mots réchappés
de mots vivants
images et sons enfin libres
=====================================
© Éditions Naaman et Huguette Bertrand
Sherbrooke (Québec) Canada
coll. AMORCES, no 44
Dépôt légal / Deuxième trimestre 1985
BNQ et BNC - ISBN 2-89040-343-2
Tous droits réservés - All rights reserved
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End of Project Gutenberg's Espace perdu, poésie, by Huguette Bertrand
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Entre la chair et l’âme Poésie
Huguette Bertrand
ENTRE LA CHAIR ET L'ÂME
poésie
Éditions En Marge
=========================================
Dans la mouvance
d'une âme conquise
une déesse s'installe
aux abords des yeux
toujours repliés
dans une nuit éternellement nuit
que les jours entraînent
vers le grand remous
d'une Vénus travestie
en ange dérisoire
qu'effleurent les courbes
infiniment courbes
mains d'anges
serties de roses
dans la joyeuseté des villes
agrippées au noir soleil
du désespoir
14 déc. 97
_________________________
Exilé dans l'abandon
le regard immobile
fixe le vide inattendu
refait le plein trop avide
d'une silhouette apaisée
qu'accompagne un soleil complice
de tous les départs
sans pardonner les sourires espérés
et la danse d'un espoir rompu
danse des ombres sur les murs enrichis
divinement habités
le rêve s'est endormi sous les paupières
épuisé
2 déc. 97
_________________________
À l'image du soleil
un face-à-face amoureux
s'éternise dans l'âme
des yeux qui voient
plus haut que le soleil
plus loin que les étoiles
toujours là
dans le silence du jour
emménager en soi
aller mourir
dans un espace lumineux
poétique
1er déc.97
_________________________
Faut être déjà mort
pour oublier l'amour
oublier qu'on est mort
en amour pour toujours
Faut être un peu mort
retenu par le jour
rattraper les retards
sans compter les retours
Faut être toujours mort
pour l'amour pour la vie
essuyer au dehors
toutes traces de l'oubli
21 nov. 97
_________________________
Si les dieux m'aiment
je transporterai mes souvenirs
sur des routes reliées au secret
d'un amour incongru
terrassé par la distance
d'une âme singulière
retrouvée à la page 54
des jours heureux
devenus bêtement
acidulés
Si les dieux m'aiment
je transporterai sur mes épaules grises
les chevauchées retentissantes
des faux désirs
des fausses amours
accouplés à l'indécence
d'un féminin qui perdure
sans allure
entre les bras des siècles féconds
S les dieux m'aiment
j'ajouterai à ma vie
une essence amoureuse
abreuvée
une fois pour toutes
16 nov. 97
_________________________
Dans une prison de glace
un été doux hurle ses souvenirs
semences de tendresse
dans une terre vierge
que piétine un amour dilué
par les rêves refroidis
joyeusement
au chant des cigales
ayant pleuré toute l'année
noire année sous la lune rose
et ronde
engrossée rare
joyeusement
l'amour dans l'instantané
d'une année rose
16 nov. 97
_________________________
Hiver de vie blanche
en mal de vertiges
sur les pentes instables
d'un amour affûté
par le cri d'un délire
retenu dans l'âme
son désir somptueux
sur les pentes malheureuses
viennent glisser les vertiges
jusqu'aux hanches délirantes
d'un amour achevé
16 nov. 97
_________________________
Imbibée de jours fragiles
la nuit apaisée
s'abandonne
dans les vastes
étendues
de vos regards
garnis de rêves
figés dans l'oeil
d'un passé arrimé
aux départs fragiles
que viennent agiter
les bruits
des pas sourds
de l'ennui
livré au hasard
d'un horizon docile
muet
15 nov. 97
_________________________
Follement attendrie
l'âme errante
se retire de son nid
trop regard
trop foudre
trop oubli
sur le tranchant de l'aube
trop abîme
par la brise amusée
trop peine
noyée dans l'oeil
d'un soleil efficace
échevelé
dans l'oeil se noie
une peine efficace
11 nov. 97
_________________________
Devant un ciel trop clair de lune
une âme bleue
s'habitue aux départs
du corps instantané
toujours attiré sur des pistes fragiles
vers les sous-bois
condamnés aux ivresses
d'un rêve spontané
poésie chavirante
qui bascule dans le regard
d'un pur moment embrassé
à travers des vagues tapageuses
venues s'échouer
au pied d'un escalier
8 nov. 97
_________________________
Les couleurs de l'âme
ne se voient qu'à la lueur
des yeux abandonnés au désir
que prolongent les doigts agiles
de la volupté
sur le noir sommeil aspiré
vers de plus hautes cimes
tendues et rares
scintille dans la chair de l'âme
une étoile incrustée
venue de nulle part
de nulle part retournée
30 oct. 97
_________________________
Répandue dans l'infini regard
une rosée de lourdes promesses
assèche le sol aride
d'espoirs évidés
d'heures avides
de doux temps gris
entre jour et nuit
entre blanc et noir
entre mort et vie
entre toi et moi
ce long silence
entouré de bruits
et ce temps minuscule
qui nous tue
entre soleil et lune
qui se pavanent en nous
gonflés de plein jour
de vie chaude et ronde
dans la chair infiniment âme
infiniment amour
à mourir
29 oct. 97
_________________________
On a tué la parole sur la place
on l'a recouverte d'un silence
long comme le temps
puis on s'est accoudé
à une fenêtre du passé
en essuyant un simple prénom
sur la glace de l'oubli
on a surveillé l'impénétrable
et parfait destin
demeuré évasif
ne reste qu'un vertige embué
d'où émergent d'inavouables instants
multicolores
répandus sur le feu de l'âme
en sursis
29 oct. 97
_________________________
âme
âmour
âmourir
à la lisière des passions
condamnées
au désir
au désert
dans l'enflure d'un instant
d'une épave
d'un rivage
d'un message
vertige dans l'oeil
dans le sang
condamné au présent
d'une aube grisée
19 oct. 97
_________________________
Taillé dans l'espoir
un nu se faufile
à travers l'onde d'une parole
retenue entre les murs
des recommencements
gelés sous les draps
volupté d'une image féconde
adaptée au silence stupéfait
silence d'algues répandues
en flaques rondes
auréolées de présents inventés
et mauves
_________________________
Sur l'enclume des attentes
des étoiles
remplies de nuit
m'observent
dans les yeux du silence
étrange nuit
sous les sables envoûtés
que transportent des ombres
qui sombrent dans l'oubli
_________________________
Un peu de soleil un peu de lumière
à travers les feuilles jaunies
du temps suspendu aux lèvres
empêchées d'annoncer
l'approche du soir
dans la béance de la nuit
le silence parle au silence
sur l'indomptable pavé du désir
venu piller le brasier exténué
des grandes forêts
foulées aux pieds des attentes
à faire rougir la démence
au coeur des secrets
_________________________
Ma main telle une étoile
vient se poser sur ton visage apeuré
illumine tes ailes immenses
pour ton envol
vers tes rêves illimités
en plein azur
en plein éveil
vivaces au coeur de l'intime
à travers mes douces brises
effilochées
_________________________
Je n'ai encore rien fait
pas pris le temps de marcher
sur des étoiles dont le reflet
s'incruste dans vos pas
investis de couleurs diaphanes
pas pris le temps de grignoter
vos syllabes en faire des mots
que la brise transporte
vers un ailleurs dénudé de larmes
pas pris le temps d'avaler
des douceurs offertes
au temps trop court brisé
par des vagues violentes échouées
sur le rivage de nos vivants
pas pris le temps d'entendre
la symphonie des regards qui croisent
les passés présents et à venir
pas pris le temps d'éviter
les morsures de l'amour dispersé
dans le vernis du temps
_________________________
À demeure ailleurs
passer par une voix tellement puissante
que pas même un seul regard
ne peut soutenir l'ineffable demeure en soi
jugée trop petite
trop petite pour être habitée
par un trop-plein si grand
que même un ailleurs
ne pourrait le contenir
mais ailleurs n'est nulle part
c'est trop plein de vides trop vides
de désespoirs qui se perdent
à l'orée du soir
s'infiltre comme une eau qui entre
par les fentes de l'âme
insidieusement
_________________________
Sur l'écran brûlant du rêve
la chaleur de ta peau
vient caresser le souvenir
de mes mots que transporte
le désir à mon âme assoiffée
emportée en ce noir éternel
d'un amour écourté
indécent
noirs lendemains d'une blessure
à lécher de nuit
vivante et fauve
_________________________
Bêtement
la tête s'enroule
autour des heures
poursuivie par la mémoire des jours
devenus bêtes
lors d'un tête-à-tête avec l'ombre
de nos histoires indigestes
et la lumière venue trancher les départs
à faire périr
d'un coup sec
_________________________
Longues chevauchées du temps
que les nuits respirent
à travers des silences affectueux
au seuil des jours malades
Longues chevauchées des jours
qu'une Parole respire
à travers la nuit aimable
d'un désir emmuré
Longues chevauchées des nuits
expirées dans le temps
quand la Parole prononce
le corps devenu silence
l e
d é s i r
e m m u r é
s e
m e u r t
_________________________
D
É
L
I
R
E
Espace de feu
que le temps attise
dans le corridor des attentes
en quête de durée
Espace de pluie
qu'asperge le temps
ultimes orgasmes
des continents
Espace de terre
qu'ensemence le temps
de grâces enfuies
des temples incontinents
Espace de l'intime
murmuré par le temps
souvenance à nos lèvres
prononcé
_________________________
Craintif
l'oeil murmure des beautés
que promène une image solitaire
au-dessus d'un sourire blessé
image à angle ouvert
sur des mots couverts
image à angle indiscret
sur des mots discrets
image entourée d'angles
couverts et discrets
retournée à l'âme
solitaire
_________________________
Paradis symptomatique
de chairs de femmes offertes
aux abords de leurs fruits
achevés
Symptôme d'anges
agrippés aux solitudes
écartelées entre deux tristesses
longuement approuvées
Symptôme de solitude
d'un regard d'un sourire
prolonge l'âme
jusqu'aux sommets impardonnés
Symptôme du hasard
quand viennent mourir les heures
aux pieds d'une peine
sans rire
sans rien
rien
Ange écartelé
entre deux douleurs
que la chair approuve
solitaire
_________________________
Mots à rire
Mots à pleurer
s'en vont mourir sur une page blanche
vivante au coeur de soi
vivante au coeur vivante en soi
à mourir de rire et blanche
quand les matins s'en vont pleurer sous les arbres
quand les arbres vont déposer
le coeur sur le temps
quand ce temps vient jeter l'ancre
au coeur des mots
en silence
Au coeur des mots
un silence pleure
sur le temps
_________________________
Pendu au bout d'une ficelle noire
le corps attend menu
ce dépôt des chairs
entre deux phrases grises
que l'on porte jusqu'au seuil de la voix
résidus d'une foule venue applaudir
le spectacle des heures
en ce jour déchu
au seuil de l'âme
le poème s'enivre
de jours
déçus
_________________________
Au fin fond de mon univers
je chevauche les étoiles pour faire rêver
les impatiences des alentours
vieille habitude offerte au temple
des croyances qui bavent
sur les amours inachevées
semer le vent
semer le temps
de ce lointain paysage
sur nos paresses
endormies
_________________________
Quand cette pomme tomba de l'arbre
l'automne venu a dégusté
le fruit le jus les coloris
d'un très vaste pays
abandonné
dans le courant du feu des femmes
trop morcelées
un songe d'été
colore les arbres
de leur automne gris
_________________________
Les mots ont quelque chose à dire
à nos essentiels
cherchez-les
trouvez-les
mâchez-les
digérez-les
ne resteront
que les mots essentiels
parmi les vôtres
les miens
et ceux des autres
Essentiellement vôtre,
le mot
les mots les mots les mots les mots les mots les
mots les mots les mots les mots les mots Un les
mots les mots les mots les mot les les mots lesm
mots les mots les mots les mots les mots les mot
les mots les mots les mots les mots les mots les
mots les mots les mots les mots les mots les mot
les mots les mots les mots les mots les mots les
mots seul les mots les mots les mots les mots les
mots les mots les mots les mots les mots les mot
les mots les mots les mots les mots les mots mot
les mots les mots les mots les mots les mots les
mots les mots les mots les mots les mots les mot
les mots les mots les mots les mots les mots les
_________________________
Sur le rivage insondable des abandons
la mer raconte ses insomnies
croise la douleur
réveille les muses
de mots crus et frais
poésie explosive
au bout d'une main tendue qui se brise
dans un décor inattendu
_________________________
À l'heure où le ciel s'endort
ne sait-on pas
que les poètes graves
doivent curieusement aller dormir
à l'ombre de leurs rêves
parmi un peuple de mots
dont les blessures s'épanchent
sur l'épaule de l'oreiller
nourries à même le plein des jours
délicieusement habité
dehors le temps grisaille
le vent s'accroche aux arbres
pendant que pleure le poème
sur la nuit esseulée
_________________________
Y a des tranches de vie indigènes
d'où s'échappent des amours interdites
piétinées sous les pieds de l'oubli
Y a des tranches de vie comestibles
plongées dans le secret des blessures
sous le ramage d'une étoile solitaire
Y a des tranches de vie liquide
harnachées
qui produisent des ondes de choc
qui vous arrivent dans la gorge
comme un déluge venu inonder la peur
Y a des tranches de vie qui font des ronds
dans le liquide le comestible
des amours indigènes
_________________________
tendres
tendrement tendres
tous ces gestes
sur une fleur enivrée
qu'un doux regard
est venu désarmer
tendres
tendrement tendres
tous ces mots
jetés au sort
qu'une simple brise
est venue balayer
tendres
tendrement tendres
tous les mots
tous les gestes
bus à même ces lèvres
emprisonnées dans un délire
tendre
tendrement tendre
ce rêve nu
échoué entre la chair et l'âme
_________________________
Sans cris
sans joies
la vie cette impatiente
vient saturer le temps
et tous ses heurts
qui vous aiguisent l'âme
magnifiquement approfondie
comme un coup de grâce
dans la continuité des choses belles
_________________________
la vie bête fauve
de ses crocs vient mordre
les échines langoureuses
entre ses griffes empoigne
cet amour spontané
arraché à la flamme
d'une âme enivrée
vie fauve
vie sèche
au coeur du tendre
dérive sur un fleuve
appelé liberté
_________________________
Cette chair qui nous déchire
vient mourir à l'ombre d'un poème
habité par les mots par les sons
d'un volcan balafré
par tant de braises
par tant de pluies
par tant de cendres
sur le visage de l'âme abîmée
ramassée par les peurs qui filent
entre les dents des jours trop aiguisés
_________________________
À la dérive
quelques mots tendres se répondent
entre la lumière et l'ombre
par vagues successives
viennent s'échouer sur le rivage
d'une âme emportée
sur la mer
déchirée
joie paix santé bonheur
dans la dureté des jours
quand les nuits scintillent
au coeur du rêve en allé
sans appel
_________________________
Atteint au coeur du crépuscule
le jour se meurt gris
enchaîné aux mots
sur banc de pierres
qu'un simple rêve
a terrassé
était-ce un rêve
ou bien l'amour
trop fasciné
par tant de bruits
autour d'un personnage
étoilé
_________________________
Noire pluie noire
sur la chair abritée
quand la beauté perdure
dans un souffle vert émeraude
s'abandonne dans la sève
des regards endormis
Noire pluie noire
sur la peur détrempée
par tant de vains mots
qui racontent des peines
affichées à l'écran
d'un grand ciel trop aimé
_________________________
Enivrée d'un silence
je titube vers les mots
murmurés à l'oreille
de mon âme profanée
emportés par la vague
que vient bercer ma nuit
jusqu'à l'aube
dégrisée
_________________________
Éternel dur pays
en mon âme givrée
que portage le soleil
sur les rives sanglantes
de mille lacs mille rivières
vers le flot de l'oubli
cette marche du feu
vient brûler les attentes
arrachées à nos pas
trop fragiles
et brisés
JIM - Assistente
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Du côté de chez Swann
MARCEL PROUST
À la RECHERCHE DU TEMPS PERDU
TOME I
Du Côté de Chez Swann
À Monsieur Gaston Calmette
_Comme un témoignage de profonde
et affectueuse reconnaissance_,
Marcel Proust.
PREMIÈRE PARTIE
COMBRAY
I.
Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma
bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le
temps de me dire: «Je m’endors.» Et, une demi-heure après, la pensée
qu’il était temps de chercher le sommeil m’éveillait; je voulais poser
le volume que je croyais avoir encore dans les mains et souffler ma
lumière; je n’avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur
ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour un
peu particulier; il me semblait que j’étais moi-même ce dont parlait
l’ouvrage: une église, un quatuor, la rivalité de François Ier et de
Charles Quint. Cette croyance survivait pendant quelques secondes à
mon réveil; elle ne choquait pas ma raison mais pesait comme des
écailles sur mes yeux et les empêchait de se rendre compte que le
bougeoir n’était plus allumé. Puis elle commençait à me devenir
inintelligible, comme après la métempsycose les pensées d’une
existence antérieure; le sujet du livre se détachait de moi, j’étais
libre de m’y appliquer ou non; aussitôt je recouvrais la vue et
j’étais bien étonné de trouver autour de moi une obscurité, douce et
reposante pour mes yeux, mais peut-être plus encore pour mon esprit, à
qui elle apparaissait comme une chose sans cause, incompréhensible,
comme une chose vraiment obscure. Je me demandais quelle heure il
pouvait être; j’entendais le sifflement des trains qui, plus ou moins
éloigné, comme le chant d’un oiseau dans une forêt, relevant les
distances, me décrivait l’étendue de la campagne déserte où le
voyageur se hâte vers la station prochaine; et le petit chemin qu’il
suit va être gravé dans son souvenir par l’excitation qu’il doit à des
lieux nouveaux, à des actes inaccoutumés, à la causerie récente et aux
adieux sous la lampe étrangère qui le suivent encore dans le silence
de la nuit, à la douceur prochaine du retour.
J’appuyais tendrement mes joues contre les belles joues de l’oreiller
qui, pleines et fraîches, sont comme les joues de notre enfance. Je
frottais une allumette pour regarder ma montre. Bientôt minuit. C’est
l’instant où le malade, qui a été obligé de partir en voyage et a dû
coucher dans un hôtel inconnu, réveillé par une crise, se réjouit en
apercevant sous la porte une raie de jour. Quel bonheur, c’est déjà le
matin! Dans un moment les domestiques seront levés, il pourra sonner,
on viendra lui porter secours. L’espérance d’être soulagé lui donne du
courage pour souffrir. Justement il a cru entendre des pas; les pas se
rapprochent, puis s’éloignent. Et la raie de jour qui était sous sa
porte a disparu. C’est minuit; on vient d’éteindre le gaz; le dernier
domestique est parti et il faudra rester toute la nuit à souffrir sans
remède.
Je me rendormais, et parfois je n’avais plus que de courts réveils
d’un instant, le temps d’entendre les craquements organiques des
boiseries, d’ouvrir les yeux pour fixer le kaléidoscope de
l’obscurité, de goûter grâce à une lueur momentanée de conscience le
sommeil où étaient plongés les meubles, la chambre, le tout dont je
n’étais qu’une petite partie et à l’insensibilité duquel je retournais
vite m’unir. Ou bien en dormant j’avais rejoint sans effort un âge à
jamais révolu de ma vie primitive, retrouvé telle de mes terreurs
enfantines comme celle que mon grand-oncle me tirât par mes boucles et
qu’avait dissipée le jour,--date pour moi d’une ère nouvelle,--où on les
avait coupées. J’avais oublié cet événement pendant mon sommeil, j’en
retrouvais le souvenir aussitôt que j’avais réussi à m’éveiller pour
échapper aux mains de mon grand-oncle, mais par mesure de précaution
j’entourais complètement ma tête de mon oreiller avant de retourner
dans le monde des rêves.
Quelquefois, comme Ève naquit d’une côte d’Adam, une femme naissait
pendant mon sommeil d’une fausse position de ma cuisse. Formée du
plaisir que j’étais sur le point de goûter, je m’imaginais que c’était
elle qui me l’offrait. Mon corps qui sentait dans le sien ma propre
chaleur voulait s’y rejoindre, je m’éveillais. Le reste des humains
m’apparaissait comme bien lointain auprès de cette femme que j’avais
quittée il y avait quelques moments à peine; ma joue était chaude
encore de son baiser, mon corps courbaturé par le poids de sa taille.
Si, comme il arrivait quelquefois, elle avait les traits d’une femme
que j’avais connue dans la vie, j’allais me donner tout entier à ce
but: la retrouver, comme ceux qui partent en voyage pour voir de leurs
yeux une cité désirée et s’imaginent qu’on peut goûter dans une
réalité le charme du songe. Peu à peu son souvenir s’évanouissait,
j’avais oublié la fille de mon rêve.
Un homme qui dort, tient en cercle autour de lui le fil des heures,
l’ordre des années et des mondes. Il les consulte d’instinct en
s’éveillant et y lit en une seconde le point de la terre qu’il occupe,
le temps qui s’est écoulé jusqu’à son réveil; mais leurs rangs peuvent
se mêler, se rompre. Que vers le matin après quelque insomnie, le
sommeil le prenne en train de lire, dans une posture trop différente
de celle où il dort habituellement, il suffit de son bras soulevé pour
arrêter et faire reculer le soleil, et à la première minute de son
réveil, il ne saura plus l’heure, il estimera qu’il vient à peine de
se coucher. Que s’il s’assoupit dans une position encore plus déplacée
et divergente, par exemple après dîner assis dans un fauteuil, alors
le bouleversement sera complet dans les mondes désorbités, le fauteuil
magique le fera voyager à toute vitesse dans le temps et dans
l’espace, et au moment d’ouvrir les paupières, il se croira couché
quelques mois plus tôt dans une autre contrée. Mais il suffisait que,
dans mon lit même, mon sommeil fût profond et détendît entièrement mon
esprit; alors celui-ci lâchait le plan du lieu où je m’étais endormi,
et quand je m’éveillais au milieu de la nuit, comme j’ignorais où je
me trouvais, je ne savais même pas au premier instant qui j’étais;
j’avais seulement dans sa simplicité première, le sentiment de
l’existence comme il peut frémir au fond d’un animal: j’étais plus
dénué que l’homme des cavernes; mais alors le souvenir--non encore du
lieu où j’étais, mais de quelques-uns de ceux que j’avais habités et
où j’aurais pu être--venait à moi comme un secours d’en haut pour me
tirer du néant d’où je n’aurais pu sortir tout seul; je passais en une
seconde par-dessus des siècles de civilisation, et l’image confusément
entrevue de lampes à pétrole, puis de chemises à col rabattu,
recomposaient peu à peu les traits originaux de mon moi.
Peut-être l’immobilité des choses autour de nous leur est-elle imposée
par notre certitude que ce sont elles et non pas d’autres, par
l’immobilité de notre pensée en face d’elles. Toujours est-il que,
quand je me réveillais ainsi, mon esprit s’agitant pour chercher, sans
y réussir, à savoir où j’étais, tout tournait autour de moi dans
l’obscurité, les choses, les pays, les années. Mon corps, trop
engourdi pour remuer, cherchait, d’après la forme de sa fatigue, à
repérer la position de ses membres pour en induire la direction du
mur, la place des meubles, pour reconstruire et pour nommer la demeure
où il se trouvait. Sa mémoire, la mémoire de ses côtes, de ses genoux,
de ses épaules, lui présentait successivement plusieurs des chambres
où il avait dormi, tandis qu’autour de lui les murs invisibles,
changeant de place selon la forme de la pièce imaginée,
tourbillonnaient dans les ténèbres. Et avant même que ma pensée, qui
hésitait au seuil des temps et des formes, eût identifié le logis en
rapprochant les circonstances, lui,--mon corps,--se rappelait pour
chacun le genre du lit, la place des portes, la prise de jour des
fenêtres, l’existence d’un couloir, avec la pensée que j’avais en m’y
endormant et que je retrouvais au réveil. Mon côté ankylosé, cherchant
à deviner son orientation, s’imaginait, par exemple, allongé face au
mur dans un grand lit à baldaquin et aussitôt je me disais: «Tiens,
j’ai fini par m’endormir quoique maman ne soit pas venue me dire
bonsoir», j’étais à la campagne chez mon grand-père, mort depuis bien
des années; et mon corps, le côté sur lequel je reposais, gardiens
fidèles d’un passé que mon esprit n’aurait jamais dû oublier, me
rappelaient la flamme de la veilleuse de verre de Bohême, en forme
d’urne, suspendue au plafond par des chaînettes, la cheminée en marbre
de Sienne, dans ma chambre à coucher de Combray, chez mes
grands-parents, en des jours lointains qu’en ce moment je me figurais
actuels sans me les représenter exactement et que je reverrais mieux
tout à l’heure quand je serais tout à fait éveillé.
Puis renaissait le souvenir d’une nouvelle attitude; le mur filait
dans une autre direction: j’étais dans ma chambre chez Mme de
Saint-Loup, à la campagne; mon Dieu! Il est au moins dix heures, on
doit avoir fini de dîner! J’aurai trop prolongé la sieste que je fais
tous les soirs en rentrant de ma promenade avec Mme de Saint-Loup,
avant d’endosser mon habit. Car bien des années ont passé depuis
Combray, où, dans nos retours les plus tardifs, c’était les reflets
rouges du couchant que je voyais sur le vitrage de ma fenêtre. C’est
un autre genre de vie qu’on mène à Tansonville, chez Mme de
Saint-Loup, un autre genre de plaisir que je trouve à ne sortir qu’à
la nuit, à suivre au clair de lune ces chemins où je jouais jadis au
soleil; et la chambre où je me serai endormi au lieu de m’habiller
pour le dîner, de loin je l’aperçois, quand nous rentrons, traversée
par les feux de la lampe, seul phare dans la nuit.
Ces évocations tournoyantes et confuses ne duraient jamais que
quelques secondes; souvent, ma brève incertitude du lieu où je me
trouvais ne distinguait pas mieux les unes des autres les diverses
suppositions dont elle était faite, que nous n’isolons, en voyant un
cheval courir, les positions successives que nous montre le
kinétoscope. Mais j’avais revu tantôt l’une, tantôt l’autre, des
chambres que j’avais habitées dans ma vie, et je finissais par me les
rappeler toutes dans les longues rêveries qui suivaient mon réveil;
chambres d’hiver où quand on est couché, on se blottit la tête dans un
nid qu’on se tresse avec les choses les plus disparates: un coin de
l’oreiller, le haut des couvertures, un bout de châle, le bord du lit,
et un numéro des Débats roses, qu’on finit par cimenter ensemble selon
la technique des oiseaux en s’y appuyant indéfiniment; où, par un
temps glacial le plaisir qu’on goûte est de se sentir séparé du dehors
(comme l’hirondelle de mer qui a son nid au fond d’un souterrain dans
la chaleur de la terre), et où, le feu étant entretenu toute la nuit
dans la cheminée, on dort dans un grand manteau d’air chaud et fumeux,
traversé des lueurs des tisons qui se rallument, sorte d’impalpable
alcôve, de chaude caverne creusée au sein de la chambre même, zone
ardente et mobile en ses contours thermiques, aérée de souffles qui
nous rafraîchissent la figure et viennent des angles, des parties
voisines de la fenêtre ou éloignées du foyer et qui se sont
refroidies;--chambres d’été où l’on aime être uni à la nuit tiède, où
le clair de lune appuyé aux volets entr’ouverts, jette jusqu’au pied
du lit son échelle enchantée, où on
dort presque en plein air, comme la mésange balancée par la brise à la
pointe d’un rayon--; parfois la chambre Louis XVI, si gaie que même le
premier soir je n’y avais pas été trop malheureux et où les
colonnettes qui soutenaient légèrement le plafond s’écartaient avec
tant de grâce pour montrer et réserver la place du lit; parfois au
contraire celle, petite et si élevée de plafond, creusée en forme de
pyramide dans la hauteur de deux étages et partiellement revêtue
d’acajou, où dès la première seconde j’avais été intoxiqué moralement
par l’odeur inconnue du vétiver, convaincu de l’hostilité des rideaux
violets et de l’insolente indifférence de la pendule qui jacassait
tout haut comme si je n’eusse pas été là;--où une étrange et
impitoyable glace à pieds quadrangulaires, barrant obliquement un des
angles de la pièce, se creusait à vif dans la douce plénitude de mon
champ visuel accoutumé un emplacement qui n’y était pas prévu;--où ma
pensée, s’efforçant pendant des heures de se disloquer, de s’étirer en
hauteur pour prendre exactement la forme de la chambre et arriver à
remplir jusqu’en haut son gigantesque entonnoir, avait souffert bien
de dures nuits, tandis que j’étais étendu dans mon lit, les yeux
levés, l’oreille anxieuse, la narine rétive, le cœur battant: jusqu’à
ce que l’habitude eût changé la couleur des rideaux, fait taire la
pendule, enseigné la pitié à la glace oblique et cruelle, dissimulé,
sinon chassé complètement, l’odeur du vétiver et notablement diminué
la hauteur apparente du plafond. L’habitude! aménageuse habile mais
bien lente et qui commence par laisser souffrir notre esprit pendant
des semaines dans une installation provisoire; mais que malgré tout il
est bien heureux de trouver, car sans l’habitude et réduit à ses seuls
moyens il serait impuissant à nous rendre un logis habitable.
Certes, j’étais bien éveillé maintenant, mon corps avait viré une
dernière fois et le bon ange de la certitude avait tout arrêté autour
de moi, m’avait couché sous mes couvertures, dans ma chambre, et avait
mis approximativement à leur place dans l’obscurité ma commode, mon
bureau, ma cheminée, la fenêtre sur la rue et les deux portes. Mais
j’avais beau savoir que je n’étais pas dans les demeures dont
l’ignorance du réveil m’avait en un instant sinon présenté l’image
distincte, du moins fait croire la présence possible, le branle était
donné à ma mémoire; généralement je ne cherchais pas à me rendormir
tout de suite; je passais la plus grande partie de la nuit à me
rappeler notre vie d’autrefois, à Combray chez ma grand’tante, à
Balbec, à Paris, à Doncières, à Venise, ailleurs encore, à me rappeler
les lieux, les personnes que j’y avais connues, ce que j’avais vu
d’elles, ce qu’on m’en avait raconté.
A Combray, tous les jours dès la fin de l’après-midi, longtemps avant
le moment où il faudrait me mettre au lit et rester, sans dormir, loin
de ma mère et de ma grand’mère, ma chambre à coucher redevenait le
point fixe et douloureux de mes préoccupations. On avait bien inventé,
pour me distraire les soirs où on me trouvait l’air trop malheureux,
de me donner une lanterne magique, dont, en attendant l’heure du
dîner, on coiffait ma lampe; et, à l’instar des premiers architectes
et maîtres verriers de l’âge gothique, elle substituait à l’opacité
des murs d’impalpables irisations, de surnaturelles apparitions
multicolores, où des légendes étaient dépeintes comme dans un vitrail
vacillant et momentané. Mais ma tristesse n’en était qu’accrue, parce
que rien que le changement d’éclairage détruisait l’habitude que
j’avais de ma chambre et grâce à quoi, sauf le supplice du coucher,
elle m’était devenue supportable. Maintenant je ne la reconnaissais
plus et j’y étais inquiet, comme dans une chambre d’hôtel ou de
«chalet», où je fusse arrivé pour la première fois en descendant de
chemin de fer.
Au pas saccadé de son cheval, Golo, plein d’un affreux dessein,
sortait de la petite forêt triangulaire qui veloutait d’un vert sombre
la pente d’une colline, et s’avançait en tressautant vers le château
de la pauvre Geneviève de Brabant. Ce château était coupé selon une
ligne courbe qui n’était autre que la limite d’un des ovales de verre
ménagés dans le châssis qu’on glissait entre les coulisses de la
lanterne. Ce n’était qu’un pan de château et il avait devant lui une
lande où rêvait Geneviève qui portait une ceinture bleue. Le château
et la lande étaient jaunes et je n’avais pas attendu de les voir pour
connaître leur couleur car, avant les verres du châssis, la sonorité
mordorée du nom de Brabant me l’avait montrée avec évidence. Golo
s’arrêtait un instant pour écouter avec tristesse le boniment lu à
haute voix par ma grand’tante et qu’il avait l’air de comprendre
parfaitement, conformant son attitude avec une docilité qui n’excluait
pas une certaine majesté, aux indications du texte; puis il
s’éloignait du même pas saccadé. Et rien ne pouvait arrêter sa lente
chevauchée. Si on bougeait la lanterne, je distinguais le cheval de
Golo qui continuait à s’avancer sur les rideaux de la fenêtre, se
bombant de leurs plis, descendant dans leurs fentes. Le corps de Golo
lui-même, d’une essence aussi surnaturelle que celui de sa monture,
s’arrangeait de tout obstacle matériel, de tout objet gênant qu’il
rencontrait en le prenant comme ossature et en se le rendant
intérieur, fût-ce le bouton de la porte sur lequel s’adaptait aussitôt
et surnageait invinciblement sa robe rouge ou sa figure pâle toujours
aussi noble et aussi mélancolique, mais qui ne laissait paraître aucun
trouble de cette transvertébration.
Certes je leur trouvais du charme à ces brillantes projections qui
semblaient émaner d’un passé mérovingien et promenaient autour de moi
des reflets d’histoire si anciens. Mais je ne peux dire quel malaise
me causait pourtant cette intrusion du mystère et de la beauté dans
une chambre que j’avais fini par remplir de mon moi au point de ne pas
faire plus attention à elle qu’à lui-même. L’influence anesthésiante
de l’habitude ayant cessé, je me mettais à penser, à sentir, choses si
tristes. Ce bouton de la porte de ma chambre, qui différait pour moi
de tous les autres boutons de porte du monde en ceci qu’il semblait
ouvrir tout seul, sans que j’eusse besoin de le tourner, tant le
maniement m’en était devenu inconscient, le voilà qui servait
maintenant de corps astral à Golo. Et dès qu’on sonnait le dîner,
j’avais hâte de courir à la salle à manger, où la grosse lampe de la
suspension, ignorante de Golo et de Barbe-Bleue, et qui connaissait
mes parents et le bœuf à la casserole, donnait sa lumière de tous les
soirs; et de tomber dans les bras de maman que les malheurs de
Geneviève de Brabant me rendaient plus chère, tandis que les crimes de
Golo me faisaient examiner ma propre conscience avec plus de
scrupules.
Après le dîner, hélas, j’étais bientôt obligé de quitter maman qui
restait à causer avec les autres, au jardin s’il faisait beau, dans le
petit salon où tout le monde se retirait s’il faisait mauvais. Tout le
monde, sauf ma grand’mère qui trouvait que «c’est une pitié de rester
enfermé à la campagne» et qui avait d’incessantes discussions avec mon
père, les jours de trop grande pluie, parce qu’il m’envoyait lire dans
ma chambre au lieu de rester dehors. «Ce n’est pas comme cela que vous
le rendrez robuste et énergique, disait-elle tristement, surtout ce
petit qui a tant besoin de prendre des forces et de la volonté.» Mon
père haussait les épaules et il examinait le baromètre, car il aimait
la météorologie, pendant que ma mère, évitant de faire du bruit pour
ne pas le troubler, le regardait avec un respect attendri, mais pas
trop fixement pour ne pas chercher à percer le mystère de ses
supériorités. Mais ma grand’mère, elle, par tous les temps, même quand
la pluie faisait rage et que Françoise avait précipitamment rentré les
précieux fauteuils d’osier de peur qu’ils ne fussent mouillés, on la
voyait dans le jardin vide et fouetté par l’averse, relevant ses
mèches désordonnées et grises pour que son front s’imbibât mieux de la
salubrité du vent et de la pluie. Elle disait: «Enfin, on respire!» et
parcourait les allées détrempées,--trop symétriquement alignées à son
gré par le nouveau jardinier dépourvu du sentiment de la nature et
auquel mon père avait demandé depuis le matin si le temps
s’arrangerait,--de son petit pas enthousiaste et saccadé, réglé sur les
mouvements divers qu’excitaient dans son âme l’ivresse de l’orage, la
puissance de l’hygiène, la stupidité de mon éducation et la symétrie
des jardins, plutôt que sur le désir inconnu d’elle d’éviter à sa jupe
prune les taches de boue sous lesquelles elle disparaissait jusqu’à
une hauteur qui était toujours pour sa femme de chambre un désespoir
et un problème.
Quand ces tours de jardin de ma grand’mère avaient lieu après dîner,
une chose avait le pouvoir de la faire rentrer: c’était, à un des
moments où la révolution de sa promenade la ramenait périodiquement,
comme un insecte, en face des lumières du petit salon où les liqueurs
étaient servies sur la table à jeu,--si ma grand’tante lui criait:
«Bathilde! viens donc empêcher ton mari de boire du cognac!» Pour la
taquiner, en effet (elle avait apporté dans la famille de mon père un
esprit si différent que tout le monde la plaisantait et la
tourmentait), comme les liqueurs étaient défendues à mon grand-père,
ma grand’tante lui en faisait boire quelques gouttes. Ma pauvre
grand’mère entrait, priait ardemment son mari de ne pas goûter au
cognac; il se fâchait, buvait tout de même sa gorgée, et ma grand’mère
repartait, triste, découragée, souriante pourtant, car elle était si
humble de cœur et si douce que sa tendresse pour les autres et le peu
de cas qu’elle faisait de sa propre personne et de ses souffrances, se
conciliaient dans son regard en un sourire où, contrairement à ce
qu’on voit dans le visage de beaucoup d’humains, il n’y avait
d’ironie que pour elle-même, et pour nous tous comme un baiser de ses
yeux qui ne pouvaient voir ceux qu’elle chérissait sans les caresser
passionnément du regard. Ce supplice que lui infligeait ma
grand’tante, le spectacle des vaines prières de ma grand’mère et de sa
faiblesse, vaincue d’avance, essayant inutilement d’ôter à mon
grand-père le verre à liqueur, c’était de ces choses à la vue
desquelles on s’habitue plus tard jusqu’à les considérer en riant et à
prendre le parti du persécuteur assez résolument et gaiement pour se
persuader à soi-même qu’il ne s’agit pas de persécution; elles me
causaient alors une telle horreur, que j’aurais aimé battre ma
grand’tante. Mais dès que j’entendais: «Bathilde, viens donc empêcher
ton mari de boire du cognac!» déjà homme par la lâcheté, je faisais ce
que nous faisons tous, une fois que nous sommes grands, quand il y a
devant nous des souffrances et des injustices: je ne voulais pas les
voir; je montais sangloter tout en haut de la maison à côté de la
salle d’études, sous les toits, dans une petite pièce sentant l’iris,
et que parfumait aussi un cassis sauvage poussé au dehors entre les
pierres de la muraille et qui passait une branche de fleurs par la
fenêtre entr’ouverte. Destinée à un usage plus spécial et plus
vulgaire, cette pièce, d’où l’on voyait pendant le jour jusqu’au
donjon de Roussainville-le-Pin, servit longtemps de refuge pour moi,
sans doute parce qu’elle était la seule qu’il me fût permis de fermer
à clef, à toutes celles de mes occupations qui réclamaient une
inviolable solitude: la lecture, la rêverie, les larmes et la volupté.
Hélas! je ne savais pas que, bien plus tristement que les petits
écarts de régime de son mari, mon manque de volonté, ma santé
délicate, l’incertitude qu’ils projetaient sur mon avenir,
préoccupaient ma grand’mère, au cours de ces déambulations
incessantes, de l’après-midi et du soir, où on voyait passer et
repasser, obliquement levé vers le ciel, son beau visage aux joues
brunes et sillonnées, devenues au retour de l’âge presque mauves comme
les labours à l’automne, barrées, si elle sortait, par une voilette à
demi relevée, et sur lesquelles, amené là par le froid ou quelque
triste pensée, était toujours en train de sécher un pleur
involontaire.
Ma seule consolation, quand je montais me coucher, était que maman
viendrait m’embrasser quand je serais dans mon lit. Mais ce bonsoir
durait si peu de temps, elle redescendait si vite, que le moment où je
l’entendais monter, puis où passait dans le couloir à double porte le
bruit léger de sa robe de jardin en mousseline bleue, à laquelle
pendaient de petits cordons de paille tressée, était pour moi un
moment douloureux. Il annonçait celui qui allait le suivre, où elle
m’aurait quitté, où elle serait redescendue. De sorte que ce bonsoir
que j’aimais tant, j’en arrivais à souhaiter qu’il vînt le plus tard
possible, à ce que se prolongeât le temps de répit où maman n’était
pas encore venue. Quelquefois quand, après m’avoir embrassé, elle
ouvrait la porte pour partir, je voulais la rappeler, lui dire
«embrasse-moi une fois encore», mais je savais qu’aussitôt elle aurait
son visage fâché, car la concession qu’elle faisait à ma tristesse et
à mon agitation en montant m’embrasser, en m’apportant ce baiser de
paix, agaçait mon père qui trouvait ces rites absurdes, et elle eût
voulu tâcher de m’en faire perdre le besoin, l’habitude, bien loin de
me laisser prendre celle de lui demander, quand elle était déjà sur le
pas de la porte, un baiser de plus. Or la voir fâchée détruisait tout
le calme qu’elle m’avait apporté un instant avant, quand elle avait
penché vers mon lit sa figure aimante, et me l’avait tendue comme une
hostie pour une communion de paix où mes lèvres puiseraient sa
présence réelle et le pouvoir de m’endormir. Mais ces soirs-là, où
maman en somme restait si peu de temps dans ma chambre, étaient doux
encore en comparaison de ceux où il y avait du monde à dîner et où, à
cause de cela, elle ne montait pas me dire bonsoir. Le monde se
bornait habituellement à M. Swann, qui, en dehors de quelques
étrangers de passage, était à peu près la seule personne qui vînt chez
nous à Combray, quelquefois pour dîner en voisin (plus rarement depuis
qu’il avait fait ce mauvais mariage, parce que mes parents ne
voulaient pas recevoir sa femme), quelquefois après le dîner, à
l’improviste. Les soirs où, assis devant la maison sous le grand
marronnier, autour de la table de fer, nous entendions au bout du
jardin, non pas le grelot profus et criard qui arrosait, qui
étourdissait au passage de son bruit ferrugineux, intarissable et
glacé, toute personne de la maison qui le déclenchait en entrant «sans
sonner», mais le double tintement timide, ovale et doré de la
clochette pour les étrangers, tout le monde aussitôt se demandait:
«Une visite, qui cela peut-il être?» mais on savait bien que cela ne
pouvait être que M. Swann; ma grand’tante parlant à haute voix, pour
prêcher d’exemple, sur un ton qu’elle s’efforçait de rendre naturel,
disait de ne pas chuchoter ainsi; que rien n’est plus désobligeant
pour une personne qui arrive et à qui cela fait croire qu’on est en
train de dire des choses qu’elle ne doit pas entendre; et on envoyait
en éclaireur ma grand’mère, toujours heureuse d’avoir un prétexte pour
faire un tour de jardin de plus, et qui en profitait pour arracher
subrepticement au passage quelques tuteurs de rosiers afin de rendre
aux roses un peu de naturel, comme une mère qui, pour les faire
bouffer, passe la main dans les cheveux de son fils que le coiffeur a
trop aplatis.
Nous restions tous suspendus aux nouvelles que ma grand’mère allait
nous apporter de l’ennemi, comme si on eût pu hésiter entre un grand
nombre possible d’assaillants, et bientôt après mon grand-père disait:
«Je reconnais la voix de Swann.» On ne le reconnaissait en effet qu’à
la voix, on distinguait mal son visage au nez busqué, aux yeux verts,
sous un haut front entouré de cheveux blonds presque roux, coiffés à
la Bressant, parce que nous gardions le moins de lumière possible au
jardin pour ne pas attirer les moustiques et j’allais, sans en avoir
l’air, dire qu’on apportât les sirops; ma grand’mère attachait
beaucoup d’importance, trouvant cela plus aimable, à ce qu’ils
n’eussent pas l’air de figurer d’une façon exceptionnelle, et pour les
visites seulement. M. Swann, quoique beaucoup plus jeune que lui,
était très lié avec mon grand-père qui avait été un des meilleurs amis
de son père, homme excellent mais singulier, chez qui, paraît-il, un
rien suffisait parfois pour interrompre les élans du cœur, changer le
cours de la pensée. J’entendais plusieurs fois par an mon grand-père
raconter à table des anecdotes toujours les mêmes sur l’attitude
qu’avait eue M. Swann le père, à la mort de sa femme qu’il avait
veillée jour et nuit. Mon grand-père qui ne l’avait pas vu depuis
longtemps était accouru auprès de lui dans la propriété que les Swann
possédaient aux environs de Combray, et avait réussi, pour qu’il
n’assistât pas à la mise en bière, à lui faire quitter un moment, tout
en pleurs, la chambre mortuaire. Ils firent quelques pas dans le parc
où il y avait un peu de soleil. Tout d’un coup, M. Swann prenant mon
grand-père par le bras, s’était écrié: «Ah! mon vieil ami, quel
bonheur de se promener ensemble par ce beau temps. Vous ne trouvez pas
ça joli tous ces arbres, ces aubépines et mon étang dont vous ne
m’avez jamais félicité? Vous avez l’air comme un bonnet de nuit.
Sentez-vous ce petit vent? Ah! on a beau dire, la vie a du bon tout de
même, mon cher Amédée!» Brusquement le souvenir de sa femme morte lui
revint, et trouvant sans doute trop compliqué de chercher comment il
avait pu à un pareil moment se laisser aller à un mouvement de joie,
il se contenta, par un geste qui lui était familier chaque fois qu’une
question ardue se présentait à son esprit, de passer la main sur son
front, d’essuyer ses yeux et les verres de son lorgnon. Il ne put
pourtant pas se consoler de la mort de sa femme, mais pendant les deux
années qu’il lui survécut, il disait à mon grand-père: «C’est drôle,
je pense très souvent à ma pauvre femme, mais je ne peux y penser
beaucoup à la fois.» «Souvent, mais peu à la fois, comme le pauvre
père Swann», était devenu une des phrases favorites de mon grand-père
qui la prononçait à propos des choses les plus différentes. Il
m’aurait paru que ce père de Swann était un monstre, si mon grand-père
que je considérais comme meilleur juge et dont la sentence faisant
jurisprudence pour moi, m’a souvent servi dans la suite à absoudre des
fautes que j’aurais été enclin à condamner, ne s’était récrié: «Mais
comment? c’était un cœur d’or!»
Pendant bien des années, où pourtant, surtout avant son mariage, M.
Swann, le fils, vint souvent les voir à Combray, ma grand’tante et mes
grands-parents ne soupçonnèrent pas qu’il ne vivait plus du tout dans
la société qu’avait fréquentée sa famille et que sous l’espèce
d’incognito que lui faisait chez nous ce nom de Swann, ils
hébergeaient,--avec la parfaite innocence d’honnêtes hôteliers qui ont
chez eux, sans le savoir, un célèbre brigand,--un des membres les plus
élégants du Jockey-Club, ami préféré du comte de Paris et du prince de
Galles, un des hommes les plus choyés de la haute société du faubourg
Saint-Germain.
L’ignorance où nous étions de cette brillante vie mondaine que menait
Swann tenait évidemment en partie à la réserve et à la discrétion de
son caractère, mais aussi à ce que les bourgeois d’alors se faisaient
de la société une idée un peu hindoue et la considéraient comme
composée de castes fermées où chacun, dès sa naissance, se trouvait
placé dans le rang qu’occupaient ses parents, et d’où rien, à moins
des hasards d’une carrière exceptionnelle ou d’un mariage inespéré, ne
pouvait vous tirer pour vous faire pénétrer dans une caste supérieure.
M. Swann, le père, était agent de change; le «fils Swann» se trouvait
faire partie pour toute sa vie d’une caste où les fortunes, comme dans
une catégorie de contribuables, variaient entre tel et tel revenu. On
savait quelles avaient été les fréquentations de son père, on savait
donc quelles étaient les siennes, avec quelles personnes il était «en
situation» de frayer. S’il en connaissait d’autres, c’étaient
relations de jeune homme sur lesquelles des amis anciens de sa
famille, comme étaient mes parents, fermaient d’autant plus
bienveillamment les yeux qu’il continuait, depuis qu’il était
orphelin, à venir très fidèlement nous voir; mais il y avait fort à
parier que ces gens inconnus de nous qu’il voyait, étaient de ceux
qu’il n’aurait pas osé saluer si, étant avec nous, il les avait
rencontrés. Si l’on avait voulu à toute force appliquer à Swann un
coefficient social qui lui fût personnel, entre les autres fils
d’agents de situation égale à celle de ses parents, ce coefficient eût
été pour lui un peu inférieur parce que, très simple de façon et ayant
toujours eu une «toquade» d’objets anciens et de peinture, il
demeurait maintenant dans un vieil hôtel où il entassait ses
collections et que ma grand’mère rêvait de visiter, mais qui était
situé quai d’Orléans, quartier que ma grand’tante trouvait infamant
d’habiter. «Êtes-vous seulement connaisseur? je vous demande cela dans
votre intérêt, parce que vous devez vous faire repasser des croûtes
par les marchands», lui disait ma grand’tante; elle ne lui supposait
en effet aucune compétence et n’avait pas haute idée même au point de
vue intellectuel d’un homme qui dans la conversation évitait les
sujets sérieux et montrait une précision fort prosaïque non seulement
quand il nous donnait, en entrant dans les moindres détails, des
recettes de cuisine, mais même quand les sœurs de ma grand’mère
parlaient de sujets artistiques. Provoqué par elles à donner son avis,
à exprimer son admiration pour un tableau, il gardait un silence
presque désobligeant et se rattrapait en revanche s’il pouvait fournir
sur le musée où il se trouvait, sur la date où il avait été peint, un
renseignement matériel. Mais d’habitude il se contentait de chercher à
nous amuser en racontant chaque fois une histoire nouvelle qui venait
de lui arriver avec des gens choisis parmi ceux que nous connaissions,
avec le pharmacien de Combray, avec notre cuisinière, avec notre
cocher. Certes ces récits faisaient rire ma grand’tante, mais sans
qu’elle distinguât bien si c’était à cause du rôle ridicule que s’y
donnait toujours Swann ou de l’esprit qu’il mettait à les conter: «On
peut dire que vous êtes un vrai type, monsieur Swann!» Comme elle
était la seule personne un peu vulgaire de notre famille, elle avait
soin de faire remarquer aux étrangers, quand on parlait de Swann,
qu’il aurait pu, s’il avait voulu, habiter boulevard Haussmann ou
avenue de l’Opéra, qu’il était le fils de M. Swann qui avait dû lui
laisser quatre ou cinq millions, mais que c’était sa fantaisie.
Fantaisie qu’elle jugeait du reste devoir être si divertissante pour
les autres, qu’à Paris, quand M. Swann venait le 1er janvier lui
apporter son sac de marrons glacés, elle ne manquait pas, s’il y avait
du monde, de lui dire: «Eh bien! M. Swann, vous habitez toujours près
de l’Entrepôt des vins, pour être sûr de ne pas manquer le train quand
vous prenez le chemin de Lyon?» Et elle regardait du coin de l’œil,
par-dessus son lorgnon, les autres visiteurs.
Mais si l’on avait dit à ma grand’mère que ce Swann qui, en tant que
fils Swann était parfaitement «qualifié» pour être reçu par toute la
«belle bourgeoisie», par les notaires ou les avoués les plus estimés
de Paris (privilège qu’il semblait laisser tomber un peu en
quenouille), avait, comme en cachette, une vie toute différente; qu’en
sortant de chez nous, à Paris, après nous avoir dit qu’il rentrait se
coucher, il rebroussait chemin à peine la rue tournée et se rendait
dans tel salon que jamais l’œil d’aucun agent ou associé d’agent ne
contempla, cela eût paru aussi extraordinaire à ma tante qu’aurait pu
l’être pour une dame plus lettrée la pensée d’être personnellement
liée avec Aristée dont elle aurait compris qu’il allait, après avoir
causé avec elle, plonger au sein des royaumes de Thétis, dans un
empire soustrait aux yeux des mortels et où Virgile nous le montre
reçu à bras ouverts; ou, pour s’en tenir à une image qui avait plus de
chance de lui venir à l’esprit, car elle l’avait vue peinte sur nos
assiettes à petits fours de Combray--d’avoir eu à dîner Ali-Baba,
lequel quand il se saura seul, pénétrera dans la caverne, éblouissante
de trésors insoupçonnés.
Un jour qu’il était venu nous voir à Paris après dîner en s’excusant
d’être en habit, Françoise ayant, après son départ, dit tenir du
cocher qu’il avait dîné «chez une princesse»,--«Oui, chez une princesse
du demi-monde!» avait répondu ma tante en haussant les épaules sans
lever les yeux de sur son tricot, avec une ironie sereine.
Aussi, ma grand’tante en usait-elle cavalièrement avec lui. Comme elle
croyait qu’il devait être flatté par nos invitations, elle trouvait
tout naturel qu’il ne vînt pas nous voir l’été sans avoir à la main un
panier de pêches ou de framboises de son jardin et que de chacun de
ses voyages d’Italie il m’eût rapporté des photographies de
chefs-d’œuvre.
On ne se gênait guère pour l’envoyer quérir dès qu’on avait besoin
d’une recette de sauce gribiche ou de salade à l’ananas pour des
grands dîners où on ne l’invitait pas, ne lui trouvant pas un prestige
suffisant pour qu’on pût le servir à des étrangers qui venaient pour
la première fois. Si la conversation tombait sur les princes de la
Maison de France: «des gens que nous ne connaîtrons jamais ni vous ni
moi et nous nous en passons, n’est-ce pas», disait ma grand’tante à
Swann qui avait peut-être dans sa poche une lettre de Twickenham; elle
lui faisait pousser le piano et tourner les pages les soirs où la sœur
de ma grand’mère chantait, ayant pour manier cet être ailleurs si
recherché, la naïve brusquerie d’un enfant qui joue avec un bibelot de
collection sans plus de précautions qu’avec un objet bon marché. Sans
doute le Swann que connurent à la même époque tant de clubmen était
bien différent de celui que créait ma grand’tante, quand le soir, dans
le petit jardin de Combray, après qu’avaient retenti les deux coups
hésitants de la clochette, elle injectait et vivifiait de tout ce
qu’elle savait sur la famille Swann, l’obscur et incertain personnage
qui se détachait, suivi de ma grand’mère, sur un fond de ténèbres, et
qu’on reconnaissait à la voix. Mais même au point de vue des plus
insignifiantes choses de la vie, nous ne sommes pas un tout
matériellement constitué, identique pour tout le monde et dont chacun
n’a qu’à aller prendre connaissance comme d’un cahier des charges ou
d’un testament; notre personnalité sociale est une création de la
pensée des autres. Même l’acte si simple que nous appelons «voir une
personne que nous connaissons» est en partie un acte intellectuel.
Nous remplissons l’apparence physique de l’être que nous voyons, de
toutes les notions que nous avons sur lui et dans l’aspect total que
nous nous représentons, ces notions ont certainement la plus grande
part. Elles finissent par gonfler si parfaitement les joues, par
suivre en une adhérence si exacte la ligne du nez, elles se mêlent si
bien de nuancer la sonorité de la voix comme si celle-ci n’était
qu’une transparente enveloppe, que chaque fois que nous voyons ce
visage et que nous entendons cette voix, ce sont ces notions que nous
retrouvons, que nous écoutons. Sans doute, dans le Swann qu’ils
s’étaient constitué, mes parents avaient omis par ignorance de faire
entrer une foule de particularités de sa vie mondaine qui étaient
cause que d’autres personnes, quand elles étaient en sa présence,
voyaient les élégances régner dans son visage et s’arrêter à son nez
busqué comme à leur frontière naturelle; mais aussi ils avaient pu
entasser dans ce visage désaffecté de son prestige, vacant et
spacieux, au fond de ces yeux dépréciés, le vague et doux
résidu,--mi-mémoire, mi-oubli,--des heures oisives passées ensemble
après nos dîners hebdomadaires, autour de la table de jeu ou au
jardin, durant notre vie de bon voisinage campagnard. L’enveloppe
corporelle de notre ami en avait été si bien bourrée, ainsi que de
quelques souvenirs relatifs à ses parents, que ce Swann-là était
devenu un être complet et vivant, et que j’ai l’impression de quitter
une personne pour aller vers une autre qui en est distincte, quand,
dans ma mémoire, du Swann que j’ai connu plus tard avec exactitude je
passe à ce premier Swann,--à ce premier Swann dans lequel je retrouve
les erreurs charmantes de ma jeunesse, et qui d’ailleurs ressemble
moins à l’autre qu’aux personnes que j’ai connues à la même époque,
comme s’il en était de notre vie ainsi que d’un musée où tous les
portraits d’un même temps ont un air de famille, une même tonalité--à
ce premier Swann rempli de loisir, parfumé par l’odeur du grand
marronnier, des paniers de framboises et d’un brin d’estragon.
Pourtant un jour que ma grand’mère était allée demander un service à
une dame qu’elle avait connue au Sacré-Cœur (et avec laquelle, à cause
de notre conception des castes elle n’avait pas voulu rester en
relations malgré une sympathie réciproque), la marquise de
Villeparisis, de la célèbre famille de Bouillon, celle-ci lui avait
dit: «Je crois que vous connaissez beaucoup M. Swann qui est un grand
ami de mes neveux des Laumes». Ma grand’mère était revenue de sa
visite enthousiasmée par la maison qui donnait sur des jardins et où
Mme de Villeparisis lui conseillait de louer, et aussi par un giletier
et sa fille, qui avaient leur boutique dans la cour et chez qui elle
était entrée demander qu’on fît un point à sa jupe qu’elle avait
déchirée dans l’escalier. Ma grand’mère avait trouvé ces gens
parfaits, elle déclarait que la petite était une perle et que le
giletier était l’homme le plus distingué, le mieux qu’elle eût jamais
vu. Car pour elle, la distinction était quelque chose d’absolument
indépendant du rang social. Elle s’extasiait sur une réponse que le
giletier lui avait faite, disant à maman: «Sévigné n’aurait pas mieux
dit!» et en revanche, d’un neveu de Mme de Villeparisis qu’elle avait
rencontré chez elle: «Ah! ma fille, comme il est commun!»
Or le propos relatif à Swann avait eu pour effet non pas de relever
celui-ci dans l’esprit de ma grand’tante, mais d’y abaisser Mme de
Villeparisis. Il semblait que la considération que, sur la foi de ma
grand’mère, nous accordions à Mme de Villeparisis, lui créât un devoir
de ne rien faire qui l’en rendît moins digne et auquel elle avait
manqué en apprenant l’existence de Swann, en permettant à des parents
à elle de le fréquenter. «Comment elle connaît Swann? Pour une
personne que tu prétendais parente du maréchal de Mac-Mahon!» Cette
opinion de mes parents sur les relations de Swann leur parut ensuite
confirmée par son mariage avec une femme de la pire société, presque
une cocotte que, d’ailleurs, il ne chercha jamais à présenter,
continuant à venir seul chez nous, quoique de moins en moins, mais
d’après laquelle ils crurent pouvoir juger--supposant que c’était là
qu’il l’avait prise--le milieu, inconnu d’eux, qu’il fréquentait
habituellement.
Mais une fois, mon grand-père lut dans un journal que M. Swann était
un des plus fidèles habitués des déjeuners du dimanche chez le duc de
X..., dont le père et l’oncle avaient été les hommes d’État les plus
en vue du règne de Louis-Philippe. Or mon grand-père était curieux de
tous les petits faits qui pouvaient l’aider à entrer par la pensée
dans la vie privée d’hommes comme Molé, comme le duc Pasquier, comme
le duc de Broglie. Il fut enchanté d’apprendre que Swann fréquentait
des gens qui les avaient connus. Ma grand’tante au contraire
interpréta cette nouvelle dans un sens défavorable à Swann: quelqu’un
qui choisissait ses fréquentations en dehors de la caste où il était
né, en dehors de sa «classe» sociale, subissait à ses yeux un fâcheux
déclassement. Il lui semblait qu’on renonçât d’un coup au fruit de
toutes les belles relations avec des gens bien posés, qu’avaient
honorablement entretenues et engrangées pour leurs enfants les
familles prévoyantes; (ma grand’tante avait même cessé de voir le fils
d’un notaire de nos amis parce qu’il avait épousé une altesse et était
par là descendu pour elle du rang respecté de fils de notaire à celui
d’un de ces aventuriers, anciens valets de chambre ou garçons
d’écurie, pour qui on raconte que les reines eurent parfois des
bontés). Elle blâma le projet qu’avait mon grand-père d’interroger
Swann, le soir prochain où il devait venir dîner, sur ces amis que
nous lui découvrions. D’autre part les deux sœurs de ma grand’mère,
vieilles filles qui avaient sa noble nature mais non son esprit,
déclarèrent ne pas comprendre le plaisir que leur beau-frère pouvait
trouver à parler de niaiseries pareilles. C’étaient des personnes
d’aspirations élevées et qui à cause de cela même étaient incapables
de s’intéresser à ce qu’on appelle un potin, eût-il même un intérêt
historique, et d’une façon générale à tout ce qui ne se rattachait pas
directement à un objet esthétique ou vertueux. Le désintéressement de
leur pensée était tel, à l’égard de tout ce qui, de près ou de loin
semblait se rattacher à la vie mondaine, que leur sens auditif,--ayant
fini par comprendre son inutilité momentanée dès qu’à dîner la
conversation prenait un ton frivole ou seulement terre à terre sans
que ces deux vieilles demoiselles aient pu la ramener aux sujets qui
leur étaient chers,--mettait alors au repos ses organes récepteurs et
leur laissait subir un véritable commencement d’atrophie. Si alors mon
grand-père avait besoin d’attirer l’attention des deux sœurs, il
fallait qu’il eût recours à ces avertissements physiques dont usent
les médecins aliénistes à l’égard de certains maniaques de la
distraction: coups frappés à plusieurs reprises sur un verre avec la
lame d’un couteau, coïncidant avec une brusque interpellation de la
voix et du regard, moyens violents que ces psychiatres transportent
souvent dans les rapports courants avec des gens bien portants, soit
par habitude professionnelle, soit qu’ils croient tout le monde un peu
fou.
Elles furent plus intéressées quand la veille du jour où Swann devait
venir dîner, et leur avait personnellement envoyé une caisse de vin
d’Asti, ma tante, tenant un numéro du Figaro où à côté du nom d’un
tableau qui était à une Exposition de Corot, il y avait ces mots: «de
la collection de M. Charles Swann», nous dit: «Vous avez vu que Swann
a «les honneurs» du Figaro?»--«Mais je vous ai toujours dit qu’il avait
beaucoup de goût», dit ma grand’mère. «Naturellement toi, du moment
qu’il s’agit d’être d’un autre avis que nous», répondit ma grand’tante
qui, sachant que ma grand’mère n’était jamais du même avis qu’elle, et
n’étant bien sûre que ce fût à elle-même que nous donnions toujours
raison, voulait nous arracher une condamnation en bloc des opinions de
ma grand’mère contre lesquelles elle tâchait de nous solidariser de
force avec les siennes. Mais nous restâmes silencieux. Les sœurs de ma
grand’mère ayant manifesté l’intention de parler à Swann de ce mot du
Figaro, ma grand’tante le leur déconseilla. Chaque fois qu’elle voyait
aux autres un avantage si petit fût-il qu’elle n’avait pas, elle se
persuadait que c’était non un avantage mais un mal et elle les
plaignait pour ne pas avoir à les envier. «Je crois que vous ne lui
feriez pas plaisir; moi je sais bien que cela me serait très
désagréable de voir mon nom imprimé tout vif comme cela dans le
journal, et je ne serais pas flattée du tout qu’on m’en parlât.» Elle
ne s’entêta pas d’ailleurs à persuader les sœurs de ma grand’mère; car
celles-ci par horreur de la vulgarité poussaient si loin l’art de
dissimuler sous des périphrases ingénieuses une allusion personnelle
qu’elle passait souvent inaperçue de celui même à qui elle
s’adressait. Quant à ma mère elle ne pensait qu’à tâcher d’obtenir de
mon père qu’il consentît à parler à Swann non de sa femme mais de sa
fille qu’il adorait et à cause de laquelle disait-on il avait fini par
faire ce mariage. «Tu pourrais ne lui dire qu’un mot, lui demander
comment elle va. Cela doit être si cruel pour lui.» Mais mon père se
fâchait: «Mais non! tu as des idées absurdes. Ce serait ridicule.»
Mais le seul d’entre nous pour qui la venue de Swann devint l’objet
d’une préoccupation douloureuse, ce fut moi. C’est que les soirs où
des étrangers, ou seulement M. Swann, étaient là, maman ne montait pas
dans ma chambre. Je ne dînais pas à table, je venais après dîner au
jardin, et à neuf heures je disais bonsoir et allais me coucher. Je
dînais avant tout le monde et je venais ensuite m’asseoir à table,
jusqu’à huit heures où il était convenu que je devais monter; ce
baiser précieux et fragile que maman me confiait d’habitude dans mon
lit au moment de m’endormir il me fallait le transporter de la salle à
manger dans ma chambre et le garder pendant tout le temps que je me
déshabillais, sans que se brisât sa douceur, sans que se répandît et
s’évaporât sa vertu volatile et, justement ces soirs-là où j’aurais eu
besoin de le recevoir avec plus de précaution, il fallait que je le
prisse, que je le dérobasse brusquement, publiquement, sans même avoir
le temps et la liberté d’esprit nécessaires pour porter à ce que je
faisais cette attention des maniaques qui s’efforcent de ne pas penser
à autre chose pendant qu’ils ferment une porte, pour pouvoir, quand
l’incertitude maladive leur revient, lui opposer victorieusement le
souvenir du moment où ils l’ont fermée. Nous étions tous au jardin
quand retentirent les deux coups hésitants de la clochette. On savait
que c’était Swann; néanmoins tout le monde se regarda d’un air
interrogateur et on envoya ma grand’mère en reconnaissance. «Pensez à
le remercier intelligiblement de son vin, vous savez qu’il est
délicieux et la caisse est énorme, recommanda mon grand-père à ses
deux belles-sœurs.» «Ne commencez pas à chuchoter, dit ma grand’tante.
Comme c’est confortable d’arriver dans une maison où tout le monde
parle bas.» «Ah! voilà M. Swann. Nous allons lui demander s’il croit
qu’il fera beau demain», dit mon père. Ma mère pensait qu’un mot
d’elle effacerait toute la peine que dans notre famille on avait pu
faire à Swann depuis son mariage. Elle trouva le moyen de l’emmener un
peu à l’écart. Mais je la suivis; je ne pouvais me décider à la
quitter d’un pas en pensant que tout à l’heure il faudrait que je la
laisse dans la salle à manger et que je remonte dans ma chambre sans
avoir comme les autres soirs la consolation qu’elle vînt m’embrasser.
«Voyons, monsieur Swann, lui dit-elle, parlez-moi un peu de votre
fille; je suis sûre qu’elle a déjà le goût des belles œuvres comme son
papa.» «Mais venez donc vous asseoir avec nous tous sous la véranda»,
dit mon grand-père en s’approchant. Ma mère fut obligée de
s’interrompre, mais elle tira de cette contrainte même une pensée
délicate de plus, comme les bons poètes que la tyrannie de la rime
force à trouver leurs plus grandes beautés: «Nous reparlerons d’elle
quand nous serons tous les deux, dit-elle à mi-voix à Swann. Il n’y a
qu’une maman qui soit digne de vous comprendre. Je suis sûre que la
sienne serait de mon avis.» Nous nous assîmes tous autour de la table
de fer. J’aurais voulu ne pas penser aux heures d’angoisse que je
passerais ce soir seul dans ma chambre sans pouvoir m’endormir; je
tâchais de me persuader qu’elles n’avaient aucune importance, puisque
je les aurais oubliées demain matin, de m’attacher à des idées
d’avenir qui auraient dû me conduire comme sur un pont au delà de
l’abîme prochain qui m’effrayait. Mais mon esprit tendu par ma
préoccupation, rendu convexe comme le regard que je dardais sur ma
mère, ne se laissait pénétrer par aucune impression étrangère. Les
pensées entraient bien en lui, mais à condition de laisser dehors tout
élément de beauté ou simplement de drôlerie qui m’eût touché ou
distrait. Comme un malade, grâce à un anesthésique, assiste avec une
pleine lucidité à l’opération qu’on pratique sur lui, mais sans rien
sentir, je pouvais me réciter des vers que j’aimais ou observer les
efforts que mon grand-père faisait pour parler à Swann du duc
d’Audiffret-Pasquier, sans que les premiers me fissent éprouver aucune
émotion, les seconds aucune gaîté. Ces efforts furent infructueux. A
peine mon grand-père eut-il posé à Swann une question relative à cet
orateur qu’une des sœurs de ma grand’mère aux oreilles de qui cette
question résonna comme un silence profond mais intempestif et qu’il
était poli de rompre, interpella l’autre: «Imagine-toi, Céline, que
j’ai fait la connaissance d’une jeune institutrice suédoise qui m’a
donné sur les coopératives dans les pays scandinaves des détails tout
ce qu’il y a de plus intéressants. Il faudra qu’elle vienne dîner ici
un soir.» «Je crois bien! répondit sa sœur Flora, mais je n’ai pas
perdu mon temps non plus. J’ai rencontré chez M. Vinteuil un vieux
savant qui connaît beaucoup Maubant, et à qui Maubant a expliqué dans
le plus grand détail comment il s’y prend pour composer un rôle. C’est
tout ce qu’il y a de plus intéressant. C’est un voisin de M. Vinteuil,
je n’en savais rien; et il est très aimable.» «Il n’y a pas que M.
Vinteuil qui ait des voisins aimables», s’écria ma tante Céline d’une
voix que la timidité rendait forte et la préméditation, factice, tout
en jetant sur Swann ce qu’elle appelait un regard significatif. En
même temps ma tante Flora qui avait compris que cette phrase était le
remerciement de Céline pour le vin d’Asti, regardait également Swann
avec un air mêlé de congratulation et d’ironie, soit simplement pour
souligner le trait d’esprit de sa sœur, soit qu’elle enviât Swann de
l’avoir inspiré, soit qu’elle ne pût s’empêcher de se moquer de lui
parce qu’elle le croyait sur la sellette. «Je crois qu’on pourra
réussir à avoir ce monsieur à dîner, continua Flora; quand on le met
sur Maubant ou sur Mme Materna, il parle des heures sans s’arrêter.»
«Ce doit être délicieux», soupira mon grand-père dans l’esprit de qui
la nature avait malheureusement aussi complètement omis d’inclure la
possibilité de s’intéresser passionnément aux coopératives suédoises
ou à la composition des rôles de Maubant, qu’elle avait oublié de
fournir celui des sœurs de ma grand’mère du petit grain de sel qu’il
faut ajouter soi-même pour y trouver quelque saveur, à un récit sur la
vie intime de Molé ou du comte de Paris. «Tenez, dit Swann à mon
grand-père, ce que je vais vous dire a plus de rapports que cela n’en
a l’air avec ce que vous me demandiez, car sur certains points les
choses n’ont pas énormément changé. Je relisais ce matin dans
Saint-Simon quelque chose qui vous aurait amusé. C’est dans le volume
sur son ambassade d’Espagne; ce n’est pas un des meilleurs, ce n’est
guère qu’un journal, mais du moins un journal merveilleusement écrit,
ce qui fait déjà une première différence avec les assommants journaux
que nous nous croyons obligés de lire matin et soir.» «Je ne suis pas
de votre avis, il y a des jours où la lecture des journaux me semble
fort agréable...», interrompit ma tante Flora, pour montrer qu’elle
avait lu la phrase sur le Corot de Swann dans le Figaro. «Quand ils
parlent de choses ou de gens qui nous intéressent!» enchérit ma tante
Céline. «Je ne dis pas non, répondit Swann étonné. Ce que je reproche
aux journaux c’est de nous faire faire attention tous les jours à des
choses insignifiantes tandis que nous lisons trois ou quatre fois dans
notre vie les livres où il y a des choses essentielles. Du moment que
nous déchirons fiévreusement chaque matin la bande du journal, alors
on devrait changer les choses et mettre dans le journal, moi je ne
sais pas, les... Pensées de Pascal! (il détacha ce mot d’un ton
d’emphase ironique pour ne pas avoir l’air pédant). Et c’est dans le
volume doré sur tranches que nous n’ouvrons qu’une fois tous les dix
ans, ajouta-t-il en témoignant pour les choses mondaines ce dédain
qu’affectent certains hommes du monde, que nous lirions que la reine
de Grèce est allée à Cannes ou que la princesse de Léon a donné un bal
costumé. Comme cela la juste proportion serait rétablie.» Mais
regrettant de s’être laissé aller à parler même légèrement de choses
sérieuses: «Nous avons une bien belle conversation, dit-il
ironiquement, je ne sais pas pourquoi nous abordons ces «sommets», et
se tournant vers mon grand-père: «Donc Saint-Simon raconte que
Maulevrier avait eu l’audace de tendre la main à ses fils. Vous savez,
c’est ce Maulevrier dont il dit: «Jamais je ne vis dans cette épaisse
bouteille que de l’humeur, de la grossièreté et des sottises.»
«Épaisses ou non, je connais des bouteilles où il y a tout autre
chose», dit vivement Flora, qui tenait à avoir remercié Swann elle
aussi, car le présent de vin d’Asti s’adressait aux deux. Céline se
mit à rire. Swann interloqué reprit: «Je ne sais si ce fut ignorance
ou panneau, écrit Saint-Simon, il voulut donner la main à mes enfants.
Je m’en aperçus assez tôt pour l’en empêcher.» Mon grand-père
s’extasiait déjà sur «ignorance ou panneau», mais Mlle Céline, chez
qui le nom de Saint-Simon,--un littérateur,--avait empêché l’anesthésie
complète des facultés auditives, s’indignait déjà: «Comment? vous
admirez cela? Eh bien! c’est du joli! Mais qu’est-ce que cela peut
vouloir dire; est-ce qu’un homme n’est pas autant qu’un autre?
Qu’est-ce que cela peut faire qu’il soit duc ou cocher s’il a de
l’intelligence et du cœur? Il avait une belle manière d’élever ses
enfants, votre Saint-Simon, s’il ne leur disait pas de donner la main
à tous les honnêtes gens. Mais c’est abominable, tout simplement. Et
vous osez citer cela?» Et mon grand-père navré, sentant
l’impossibilité, devant cette obstruction, de chercher à faire
raconter à Swann, les histoires qui l’eussent amusé disait à voix
basse à maman: «Rappelle-moi donc le vers que tu m’as appris et qui me
soulage tant dans ces moments-là. Ah! oui: «Seigneur, que de vertus
vous nous faites haïr!» Ah! comme c’est bien!»
Je ne quittais pas ma mère des yeux, je savais que quand on serait à
table, on ne me permettrait pas de rester pendant toute la durée du
dîner et que pour ne pas contrarier mon père, maman ne me laisserait
pas l’embrasser à plusieurs reprises devant le monde, comme si ç’avait
été dans ma chambre. Aussi je me promettais, dans la salle à manger,
pendant qu’on commencerait à dîner et que je sentirais approcher
l’heure, de faire d’avance de ce baiser qui serait si court et furtif,
tout ce que j’en pouvais faire seul, de choisir avec mon regard la
place de la joue que j’embrasserais, de préparer ma pensée pour
pouvoir grâce à ce commencement mental de baiser consacrer toute la
minute que m’accorderait maman à sentir sa joue contre mes lèvres,
comme un peintre qui ne peut obtenir que de courtes séances de pose,
prépare sa palette, et a fait d’avance de souvenir, d’après ses notes,
tout ce pour quoi il pouvait à la rigueur se passer de la présence du
modèle. Mais voici qu’avant que le dîner fût sonné mon grand-père eut
la férocité inconsciente de dire: «Le petit a l’air fatigué, il
devrait monter se coucher. On dîne tard du reste ce soir.» Et mon
père, qui ne gardait pas aussi scrupuleusement que ma grand’mère et
que ma mère la foi des traités, dit: «Oui, allons, vas te coucher.» Je
voulus embrasser maman, à cet instant on entendit la cloche du dîner.
«Mais non, voyons, laisse ta mère, vous vous êtes assez dit bonsoir
comme cela, ces manifestations sont ridicules. Allons, monte!» Et il
me fallut partir sans viatique; il me fallut monter chaque marche de
l’escalier, comme dit l’expression populaire, à «contre-cœur», montant
contre mon cœur qui voulait retourner près de ma mère parce qu’elle ne
lui avait pas, en m’embrassant, donné licence de me suivre. Cet
escalier détesté où je m’engageais toujours si tristement, exhalait
une odeur de vernis qui avait en quelque sorte absorbé, fixé, cette
sorte particulière de chagrin que je ressentais chaque soir et la
rendait peut-être plus cruelle encore pour ma sensibilité parce que
sous cette forme olfactive mon intelligence n’en pouvait plus prendre
sa part. Quand nous dormons et qu’une rage de dents n’est encore
perçue par nous que comme une jeune fille que nous nous efforçons deux
cents fois de suite de tirer de l’eau ou que comme un vers de Molière
que nous nous répétons sans arrêter, c’est un grand soulagement de
nous réveiller et que notre intelligence puisse débarrasser l’idée de
rage de dents, de tout déguisement héroïque ou cadencé. C’est
l’inverse de ce soulagement que j’éprouvais quand mon chagrin de
monter dans ma chambre entrait en moi d’une façon infiniment plus
rapide, presque instantanée, à la fois insidieuse et brusque, par
l’inhalation,--beaucoup plus toxique que la pénétration morale,--de
l’odeur de vernis particulière à cet escalier. Une fois dans ma
chambre, il fallut boucher toutes les issues, fermer les volets,
creuser mon propre tombeau, en défaisant mes couvertures, revêtir le
suaire de ma chemise de nuit. Mais avant de m’ensevelir dans le lit de
fer qu’on avait ajouté dans la chambre parce que j’avais trop chaud
l’été sous les courtines de reps du grand lit, j’eus un mouvement de
révolte, je voulus essayer d’une ruse de condamné. J’écrivis à ma mère
en la suppliant de monter pour une chose grave que je ne pouvais lui
dire dans ma lettre. Mon effroi était que Françoise, la cuisinière de
ma tante qui était chargée de s’occuper de moi quand j’étais à
Combray, refusât de porter mon mot. Je me doutais que pour elle, faire
une commission à ma mère quand il y avait du monde lui paraîtrait
aussi impossible que pour le portier d’un théâtre de remettre une
lettre à un acteur pendant qu’il est en scène. Elle possédait à
l’égard des choses qui peuvent ou ne peuvent pas se faire un code
impérieux, abondant, subtil et intransigeant sur des distinctions
insaisissables ou oiseuses (ce qui lui donnait l’apparence de ces lois
antiques qui, à côté de prescriptions féroces comme de massacrer les
enfants à la mamelle, défendent avec une délicatesse exagérée de faire
bouillir le chevreau dans le lait de sa mère, ou de manger dans un
animal le nerf de la cuisse). Ce code, si l’on en jugeait par
l’entêtement soudain qu’elle mettait à ne pas vouloir faire certaines
commissions que nous lui donnions, semblait avoir prévu des
complexités sociales et des raffinements mondains tels que rien dans
l’entourage de Françoise et dans sa vie de domestique de village
n’avait pu les lui suggérer; et l’on était obligé de se dire qu’il y
avait en elle un passé français très ancien, noble et mal compris,
comme dans ces cités manufacturières où de vieux hôtels témoignent
qu’il y eut jadis une vie de cour, et où les ouvriers d’une usine de
produits chimiques travaillent au milieu de délicates sculptures qui
représentent le miracle de saint Théophile ou les quatre fils Aymon.
Dans le cas particulier, l’article du code à cause duquel il était peu
probable que sauf le cas d’incendie Françoise allât déranger maman en
présence de M. Swann pour un aussi petit personnage que moi, exprimait
simplement le respect qu’elle professait non seulement pour les
parents,--comme pour les morts, les prêtres et les rois,--mais encore
pour l’étranger à qui on donne l’hospitalité, respect qui m’aurait
peut-être touché dans un livre mais qui m’irritait toujours dans sa
bouche, à cause du ton grave et attendri qu’elle prenait pour en
parler, et davantage ce soir où le caractère sacré qu’elle conférait
au dîner avait pour effet qu’elle refuserait d’en troubler la
cérémonie. Mais pour mettre une chance de mon côté, je n’hésitai pas à
mentir et à lui dire que ce n’était pas du tout moi qui avais voulu
écrire à maman, mais que c’était maman qui, en me quittant, m’avait
recommandé de ne pas oublier de lui envoyer une réponse relativement à
un objet qu’elle m’avait prié de chercher; et elle serait certainement
très fâchée si on ne lui remettait pas ce mot. Je pense que Françoise
ne me crut pas, car, comme les hommes primitifs dont les sens étaient
plus puissants que les nôtres, elle discernait immédiatement, à des
signes insaisissables pour nous, toute vérité que nous voulions lui
cacher; elle regarda pendant cinq minutes l’enveloppe comme si
l’examen du papier et l’aspect de l’écriture allaient la renseigner
sur la nature du contenu ou lui apprendre à quel article de son code
elle devait se référer. Puis elle sortit d’un air résigné qui semblait
signifier: «C’est-il pas malheureux pour des parents d’avoir un enfant
pareil!» Elle revint au bout d’un moment me dire qu’on n’en était
encore qu’à la glace, qu’il était impossible au maître d’hôtel de
remettre la lettre en ce moment devant tout le monde, mais que, quand
on serait aux rince-bouche, on trouverait le moyen de la faire passer
à maman. Aussitôt mon anxiété tomba; maintenant ce n’était plus comme
tout à l’heure pour jusqu’à demain que j’avais quitté ma mère, puisque
mon petit mot allait, la fâchant sans doute (et doublement parce que
ce manège me rendrait ridicule aux yeux de Swann), me faire du moins
entrer invisible et ravi dans la même pièce qu’elle, allait lui parler
de moi à l’oreille; puisque cette salle à manger interdite, hostile,
où, il y avait un instant encore, la glace elle-même--le «granité»--et
les rince-bouche me semblaient recéler des plaisirs malfaisants et
mortellement tristes parce que maman les goûtait loin de moi,
s’ouvrait à moi et, comme un fruit devenu doux qui brise son
enveloppe, allait faire jaillir, projeter jusqu’à mon cœur enivré
l’attention de maman tandis qu’elle lirait mes lignes. Maintenant je
n’étais plus séparé d’elle; les barrières étaient tombées, un fil
délicieux nous réunissait. Et puis, ce n’était pas tout: maman allait
sans doute venir!
L’angoisse que je venais d’éprouver, je pensais que Swann s’en serait
bien moqué s’il avait lu ma lettre et en avait deviné le but; or, au
contraire, comme je l’ai appris plus tard, une angoisse semblable fut
le tourment de longues années de sa vie et personne, aussi bien que
lui peut-être, n’aurait pu me comprendre; lui, cette angoisse qu’il y
a à sentir l’être qu’on aime dans un lieu de plaisir où l’on n’est
pas, où l’on ne peut pas le rejoindre, c’est l’amour qui la lui a fait
connaître, l’amour auquel elle est en quelque sorte prédestinée, par
lequel elle sera accaparée, spécialisée; mais quand, comme pour moi,
elle est entrée en nous avant qu’il ait encore fait son apparition
dans notre vie, elle flotte en l’attendant, vague et libre, sans
affectation déterminée, au service un jour d’un sentiment, le
lendemain d’un autre, tantôt de la tendresse filiale ou de l’amitié
pour un camarade. Et la joie avec laquelle je fis mon premier
apprentissage quand Françoise revint me dire que ma lettre serait
remise, Swann l’avait bien connue aussi cette joie trompeuse que nous
donne quelque ami, quelque parent de la femme que nous aimons, quand
arrivant à l’hôtel ou au théâtre où elle se trouve, pour quelque bal,
redoute, ou première où il va la retrouver, cet ami nous aperçoit
errant dehors, attendant désespérément quelque occasion de communiquer
avec elle. Il nous reconnaît, nous aborde familièrement, nous demande
ce que nous faisons là. Et comme nous inventons que nous avons quelque
chose d’urgent à dire à sa parente ou amie, il nous assure que rien
n’est plus simple, nous fait entrer dans le vestibule et nous promet
de nous l’envoyer avant cinq minutes. Que nous l’aimons--comme en ce
moment j’aimais Françoise--, l’intermédiaire bien intentionné qui d’un
mot vient de nous rendre supportable, humaine et presque propice la
fête inconcevable, infernale, au sein de laquelle nous croyions que
des tourbillons ennemis, pervers et délicieux entraînaient loin de
nous, la faisant rire de nous, celle que nous aimons. Si nous en
jugeons par lui, le parent qui nous a accosté et qui est lui aussi un
des initiés des cruels mystères, les autres invités de la fête ne
doivent rien avoir de bien démoniaque. Ces heures inaccessibles et
suppliciantes où elle allait goûter des plaisirs inconnus, voici que
par une brèche inespérée nous y pénétrons; voici qu’un des moments
dont la succession les aurait composées, un moment aussi réel que les
autres, même peut-être plus important pour nous, parce que notre
maîtresse y est plus mêlée, nous nous le représentons, nous le
possédons, nous y intervenons, nous l’avons créé presque: le moment où
on va lui dire que nous sommes là, en bas. Et sans doute les autres
moments de la fête ne devaient pas être d’une essence bien différente
de celui-là, ne devaient rien avoir de plus délicieux et qui dût tant
nous faire souffrir puisque l’ami bienveillant nous a dit: «Mais elle
sera ravie de descendre! Cela lui fera beaucoup plus de plaisir de
causer avec vous que de s’ennuyer là-haut.» Hélas! Swann en avait fait
l’expérience, les bonnes intentions d’un tiers sont sans pouvoir sur
une femme qui s’irrite de se sentir poursuivie jusque dans une fête
par quelqu’un qu’elle n’aime pas. Souvent, l’ami redescend seul.
Ma mère ne vint pas, et sans ménagements pour mon amour-propre (engagé
à ce que la fable de la recherche dont elle était censée m’avoir prié
de lui dire le résultat ne fût pas démentie) me fit dire par Françoise
ces mots: «Il n’y a pas de réponse» que depuis j’ai si souvent entendu
des concierges de «palaces» ou des valets de pied de tripots,
rapporter à quelque pauvre fille qui s’étonne: «Comment, il n’a rien
dit, mais c’est impossible! Vous avez pourtant bien remis ma lettre.
C’est bien, je vais attendre encore.» Et--de même qu’elle assure
invariablement n’avoir pas besoin du bec supplémentaire que le
concierge veut allumer pour elle, et reste là, n’entendant plus que
les rares propos sur le temps qu’il fait échangés entre le concierge
et un chasseur qu’il envoie tout d’un coup en s’apercevant de l’heure,
faire rafraîchir dans la glace la boisson d’un client,--ayant décliné
l’offre de Françoise de me faire de la tisane ou de rester auprès de
moi, je la laissai retourner à l’office, je me couchai et je fermai
les yeux en tâchant de ne pas entendre la voix de mes parents qui
prenaient le café au jardin. Mais au bout de quelques secondes, je
sentis qu’en écrivant ce mot à maman, en m’approchant, au risque de la
fâcher, si près d’elle que j’avais cru toucher le moment de la revoir,
je m’étais barré la possibilité de m’endormir sans l’avoir revue, et
les battements de mon cœur, de minute en minute devenaient plus
douloureux parce que j’augmentais mon agitation en me prêchant un
calme qui était l’acceptation de mon infortune. Tout à coup mon
anxiété tomba, une félicité m’envahit comme quand un médicament
puissant commence à agir et nous enlève une douleur: je venais de
prendre la résolution de ne plus essayer de m’endormir sans avoir revu
maman, de l’embrasser coûte que coûte, bien que ce fût avec la
certitude d’être ensuite fâché pour longtemps avec elle, quand elle
remonterait se coucher. Le calme qui résultait de mes angoisses finies
me mettait dans un allégresse extraordinaire, non moins que l’attente,
la soif et la peur du danger. J’ouvris la fenêtre sans bruit et
m’assis au pied de mon lit; je ne faisais presque aucun mouvement afin
qu’on ne m’entendît pas d’en bas. Dehors, les choses semblaient, elles
aussi, figées en une muette attention à ne pas troubler le clair de
lune, qui doublant et reculant chaque chose par l’extension devant
elle de son reflet, plus dense et concret qu’elle-même, avait à la
fois aminci et agrandi le paysage comme un plan replié jusque-là,
qu’on développe. Ce qui avait besoin de bouger, quelque feuillage de
marronnier, bougeait. Mais son frissonnement minutieux, total, exécuté
jusque dans ses moindres nuances et ses dernières délicatesses, ne
bavait pas sur le reste, ne se fondait pas avec lui, restait
circonscrit. Exposés sur ce silence qui n’en absorbait rien, les
bruits les plus éloignés, ceux qui devaient venir de jardins situés à
l’autre bout de la ville, se percevaient détaillés avec un tel «fini»
qu’ils semblaient ne devoir cet effet de lointain qu’à leur
pianissimo, comme ces motifs en sourdine si bien exécutés par
l’orchestre du Conservatoire que quoiqu’on n’en perde pas une note on
croit les entendre cependant loin de la salle du concert et que tous
les vieux abonnés,--les sœurs de ma grand’mère aussi quand Swann leur
avait donné ses places,--tendaient l’oreille comme s’ils avaient écouté
les progrès lointains d’une armée en marche qui n’aurait pas encore
tourné la rue de Trévise.
Je savais que le cas dans lequel je me mettais était de tous celui qui
pouvait avoir pour moi, de la part de mes parents, les conséquences
les plus graves, bien plus graves en vérité qu’un étranger n’aurait pu
le supposer, de celles qu’il aurait cru que pouvaient produire seules
des fautes vraiment honteuses. Mais dans l’éducation qu’on me donnait,
l’ordre des fautes n’était pas le même que dans l’éducation des autres
enfants et on m’avait habitué à placer avant toutes les autres (parce
que sans doute il n’y en avait pas contre lesquelles j’eusse besoin
d’être plus soigneusement gardé) celles dont je comprends maintenant
que leur caractère commun est qu’on y tombe en cédant à une impulsion
nerveuse. Mais alors on ne prononçait pas ce mot, on ne déclarait pas
cette origine qui aurait pu me faire croire que j’étais excusable d’y
succomber ou même peut-être incapable d’y résister. Mais je les
reconnaissais bien à l’angoisse qui les précédait comme à la rigueur
du châtiment qui les suivait; et je savais que celle que je venais de
commettre était de la même famille que d’autres pour lesquelles
j’avais été sévèrement puni, quoique infiniment plus grave. Quand
j’irais me mettre sur le chemin de ma mère au moment où elle monterait
se coucher, et qu’elle verrait que j’étais resté levé pour lui redire
bonsoir dans le couloir, on ne me laisserait plus rester à la maison,
on me mettrait au collège le lendemain, c’était certain. Eh bien!
dusse-je me jeter par la fenêtre cinq minutes après, j’aimais encore
mieux cela. Ce que je voulais maintenant c’était maman, c’était lui
dire bonsoir, j’étais allé trop loin dans la voie qui menait à la
réalisation de ce désir pour pouvoir rebrousser chemin.
J’entendis les pas de mes parents qui accompagnaient Swann; et quand
le grelot de la porte m’eut averti qu’il venait de partir, j’allai à
la fenêtre. Maman demandait à mon père s’il avait trouvé la langouste
bonne et si M. Swann avait repris de la glace au café et à la
pistache. «Je l’ai trouvée bien quelconque, dit ma mère; je crois que
la prochaine fois il faudra essayer d’un autre parfum.» «Je ne peux
pas dire comme je trouve que Swann change, dit ma grand’tante, il est
d’un vieux!» Ma grand’tante avait tellement l’habitude de voir
toujours en Swann un même adolescent, qu’elle s’étonnait de le trouver
tout à coup moins jeune que l’âge qu’elle continuait à lui donner. Et
mes parents du reste commençaient à lui trouver cette vieillesse
anormale, excessive, honteuse et méritée des célibataires, de tous
ceux pour qui il semble que le grand jour qui n’a pas de lendemain
soit plus long que pour les autres, parce que pour eux il est vide et
que les moments s’y additionnent depuis le matin sans se diviser
ensuite entre des enfants. «Je crois qu’il a beaucoup de soucis avec
sa coquine de femme qui vit au su de tout Combray avec un certain
monsieur de Charlus. C’est la fable de la ville.» Ma mère fit
remarquer qu’il avait pourtant l’air bien moins triste depuis quelque
temps. «Il fait aussi moins souvent ce geste qu’il a tout à fait comme
son père de s’essuyer les yeux et de se passer la main sur le front.
Moi je crois qu’au fond il n’aime plus cette femme.» «Mais
naturellement il ne l’aime plus, répondit mon grand-père. J’ai reçu de
lui il y a déjà longtemps une lettre à ce sujet, à laquelle je me suis
empressé de ne pas me conformer, et qui ne laisse aucun doute sur ses
sentiments au moins d’amour, pour sa femme. Hé bien! vous voyez, vous
ne l’avez pas remercié pour l’Asti», ajouta mon grand-père en se
tournant vers ses deux belles-sœurs. «Comment, nous ne l’avons pas
remercié? je crois, entre nous, que je lui ai même tourné cela assez
délicatement», répondit ma tante Flora. «Oui, tu as très bien arrangé
cela: je t’ai admirée», dit ma tante Céline. «Mais toi tu as été très
bien aussi.» «Oui j’étais assez fière de ma phrase sur les voisins
aimables.» «Comment, c’est cela que vous appelez remercier! s’écria
mon grand-père. J’ai bien entendu cela, mais du diable si j’ai cru que
c’était pour Swann. Vous pouvez être sûres qu’il n’a rien compris.»
«Mais voyons, Swann n’est pas bête, je suis certaine qu’il a apprécié.
Je ne pouvais cependant pas lui dire le nombre de bouteilles et le
prix du vin!» Mon père et ma mère restèrent seuls, et s’assirent un
instant; puis mon père dit: «Hé bien! si tu veux, nous allons monter
nous coucher.» «Si tu veux, mon ami, bien que je n’aie pas l’ombre de
sommeil; ce n’est pas cette glace au café si anodine qui a pu pourtant
me tenir si éveillée; mais j’aperçois de la lumière dans l’office et
puisque la pauvre Françoise m’a attendue, je vais lui demander de
dégrafer mon corsage pendant que tu vas te déshabiller.» Et ma mère
ouvrit la porte treillagée du vestibule qui donnait sur l’escalier.
Bientôt, je l’entendis qui montait fermer sa fenêtre. J’allai sans
bruit dans le couloir; mon cœur battait si fort que j’avais de la
peine à avancer, mais du moins il ne battait plus d’anxiété, mais
d’épouvante et de joie. Je vis dans la cage de l’escalier la lumière
projetée par la bougie de maman. Puis je la vis elle-même; je
m’élançai. À la première seconde, elle me regarda avec étonnement, ne
comprenant pas ce qui était arrivé. Puis sa figure prit une expression
de colère, elle ne me disait même pas un mot, et en effet pour bien
moins que cela on ne m’adressait plus la parole pendant plusieurs
jours. Si maman m’avait dit un mot, ç’aurait été admettre qu’on
pouvait me reparler et d’ailleurs cela peut-être m’eût paru plus
terrible encore, comme un signe que devant la gravité du châtiment qui
allait se préparer, le silence, la brouille, eussent été puérils. Une
parole c’eût été le calme avec lequel on répond à un domestique quand
on vient de décider de le renvoyer; le baiser qu’on donne à un fils
qu’on envoie s’engager alors qu’on le lui aurait refusé si on devait
se contenter d’être fâché deux jours avec lui. Mais elle entendit mon
père qui montait du cabinet de toilette où il était allé se
déshabiller et pour éviter la scène qu’il me ferait, elle me dit d’une
voix entrecoupée par la colère: «Sauve-toi, sauve-toi, qu’au moins ton
père ne t’ait vu ainsi attendant comme un fou!» Mais je lui répétais:
«Viens me dire bonsoir», terrifié en voyant que le reflet de la bougie
de mon père s’élevait déjà sur le mur, mais aussi usant de son
approche comme d’un moyen de chantage et espérant que maman, pour
éviter que mon père me trouvât encore là si elle continuait à refuser,
allait me dire: «Rentre dans ta chambre, je vais venir.» Il était trop
tard, mon père était devant nous. Sans le vouloir, je murmurai ces
mots que personne n’entendit: «Je suis perdu!»
Il n’en fut pas ainsi. Mon père me refusait constamment des
permissions qui m’avaient été consenties dans les pactes plus larges
octroyés par ma mère et ma grand’mère parce qu’il ne se souciait pas
des «principes» et qu’il n’y avait pas avec lui de «Droit des gens».
Pour une raison toute contingente, ou même sans raison, il me
supprimait au dernier moment telle promenade si habituelle, si
consacrée, qu’on ne pouvait m’en priver sans parjure, ou bien, comme
il avait encore fait ce soir, longtemps avant l’heure rituelle, il me
disait: «Allons, monte te coucher, pas d’explication!» Mais aussi,
parce qu’il n’avait pas de principes (dans le sens de ma grand’mère),
il n’avait pas à proprement parler d’intransigeance. Il me regarda un
instant d’un air étonné et fâché, puis dès que maman lui eut expliqué
en quelques mots embarrassés ce qui était arrivé, il lui dit: «Mais va
donc avec lui, puisque tu disais justement que tu n’as pas envie de
dormir, reste un peu dans sa chambre, moi je n’ai besoin de rien.»
«Mais, mon ami, répondit timidement ma mère, que j’aie envie ou non de
dormir, ne change rien à la chose, on ne peut pas habituer cet
enfant...» «Mais il ne s’agit pas d’habituer, dit mon père en haussant
les épaules, tu vois bien que ce petit a du chagrin, il a l’air
désolé, cet enfant; voyons, nous ne sommes pas des bourreaux! Quand tu
l’auras rendu malade, tu seras bien avancée! Puisqu’il y a deux lits
dans sa chambre, dis donc à Françoise de te préparer le grand lit et
couche pour cette nuit auprès de lui. Allons, bonsoir, moi qui ne suis
pas si nerveux que vous, je vais me coucher.»
On ne pouvait pas remercier mon père; on l’eût agacé par ce qu’il
appelait des sensibleries. Je restai sans oser faire un mouvement; il
était encore devant nous, grand, dans sa robe de nuit blanche sous le
cachemire de l’Inde violet et rose qu’il nouait autour de sa tête
depuis qu’il avait des névralgies, avec le geste d’Abraham dans la
gravure d’après Benozzo Gozzoli que m’avait donnée M. Swann, disant à
Sarah qu’elle a à se départir du côté d’Isaac. Il y a bien des années
de cela. La muraille de l’escalier, où je vis monter le reflet de sa
bougie n’existe plus depuis longtemps. En moi aussi bien des choses
ont été détruites que je croyais devoir durer toujours et de nouvelles
se sont édifiées donnant naissance à des peines et à des joies
nouvelles que je n’aurais pu prévoir alors, de même que les anciennes
me sont devenues difficiles à comprendre. Il y a bien longtemps aussi
que mon père a cessé de pouvoir dire à maman: «Va avec le petit.» La
possibilité de telles heures ne renaîtra jamais pour moi. Mais depuis
peu de temps, je recommence à très bien percevoir si je prête
l’oreille, les sanglots que j’eus la force de contenir devant mon père
et qui n’éclatèrent que quand je me retrouvai seul avec maman. En
réalité ils n’ont jamais cessé; et c’est seulement parce que la vie se
tait maintenant davantage autour de moi que je les entends de nouveau,
comme ces cloches de couvents que couvrent si bien les bruits de la
ville pendant le jour qu’on les croirait arrêtées mais qui se
remettent à sonner dans le silence du soir.
Maman passa cette nuit-là dans ma chambre; au moment où je venais de
commettre une faute telle que je m’attendais à être obligé de quitter
la maison, mes parents m’accordaient plus que je n’eusse jamais obtenu
d’eux comme récompense d’une belle action. Même à l’heure où elle se
manifestait par cette grâce, la conduite de mon père à mon égard
gardait ce quelque chose d’arbitraire et d’immérité qui la
caractérisait et qui tenait à ce que généralement elle résultait
plutôt de convenances fortuites que d’un plan prémédité. Peut-être
même que ce que j’appelais sa sévérité, quand il m’envoyait me
coucher, méritait moins ce nom que celle de ma mère ou ma grand’mère,
car sa nature, plus différente en certains points de la mienne que
n’était la leur, n’avait probablement pas deviné jusqu’ici combien
j’étais malheureux tous les soirs, ce que ma mère et ma grand’mère
savaient bien; mais elles m’aimaient assez pour ne pas consentir à
m’épargner de la souffrance, elles voulaient m’apprendre à la dominer
afin de diminuer ma sensibilité nerveuse et fortifier ma volonté. Pour
mon père, dont l’affection pour moi était d’une autre sorte, je ne
sais pas s’il aurait eu ce courage: pour une fois où il venait de
comprendre que j’avais du chagrin, il avait dit à ma mère: «Va donc le
consoler.» Maman resta cette nuit-là dans ma chambre et, comme pour ne
gâter d’aucun remords ces heures si différentes de ce que j’avais eu
le droit d’espérer, quand Françoise, comprenant qu’il se passait
quelque chose d’extraordinaire en voyant maman assise près de moi, qui
me tenait la main et me laissait pleurer sans me gronder, lui demanda:
«Mais Madame, qu’a donc Monsieur à pleurer ainsi?» maman lui répondit:
«Mais il ne sait pas lui-même, Françoise, il est énervé; préparez-moi
vite le grand lit et montez vous coucher.» Ainsi, pour la première
fois, ma tristesse n’était plus considérée comme une faute punissable
mais comme un mal involontaire qu’on venait de reconnaître
officiellement, comme un état nerveux dont je n’étais pas responsable;
j’avais le soulagement de n’avoir plus à mêler de scrupules à
l’amertume de mes larmes, je pouvais pleurer sans péché. Je n’étais
pas non plus médiocrement fier vis-à-vis de Françoise de ce retour des
choses humaines, qui, une heure après que maman avait refusé de monter
dans ma chambre et m’avait fait dédaigneusement répondre que je
devrais dormir, m’élevait à la dignité de grande personne et m’avait
fait atteindre tout d’un coup à une sorte de puberté du chagrin,
d’émancipation des larmes. J’aurais dû être heureux: je ne l’étais
pas. Il me semblait que ma mère venait de me faire une première
concession qui devait lui être douloureuse, que c’était une première
abdication de sa part devant l’idéal qu’elle avait conçu pour moi, et
que pour la première fois, elle, si courageuse, s’avouait vaincue. Il
me semblait que si je venais de remporter une victoire c’était contre
elle, que j’avais réussi comme auraient pu faire la maladie, des
chagrins, ou l’âge, à détendre sa volonté, à faire fléchir sa raison
et que cette soirée commençait une ère, resterait comme une triste
date. Si j’avais osé maintenant, j’aurais dit à maman: «Non je ne veux
pas, ne couche pas ici.» Mais je connaissais la sagesse pratique,
réaliste comme on dirait aujourd’hui, qui tempérait en elle la nature
ardemment idéaliste de ma grand’mère, et je savais que, maintenant que
le mal était fait, elle aimerait mieux m’en laisser du moins goûter le
plaisir calmant et ne pas déranger mon père. Certes, le beau visage de
ma mère brillait encore de jeunesse ce soir-là où elle me tenait si
doucement les mains et cherchait à arrêter mes larmes; mais justement
il me semblait que cela n’aurait pas dû être, sa colère eût été moins
triste pour moi que cette douceur nouvelle que n’avait pas connue mon
enfance; il me semblait que je venais d’une main impie et secrète de
tracer dans son âme une première ride et d’y faire apparaître un
premier cheveu blanc. Cette pensée redoubla mes sanglots et alors je
vis maman, qui jamais ne se laissait aller à aucun attendrissement
avec moi, être tout d’un coup gagnée par le mien et essayer de retenir
une envie de pleurer. Comme elle sentit que je m’en étais aperçu, elle
me dit en riant: «Voilà mon petit jaunet, mon petit serin, qui va
rendre sa maman aussi bêtasse que lui, pour peu que cela continue.
Voyons, puisque tu n’as pas sommeil ni ta maman non plus, ne restons
pas à nous énerver, faisons quelque chose, prenons un de tes livres.»
Mais je n’en avais pas là. «Est-ce que tu aurais moins de plaisir si
je sortais déjà les livres que ta grand’mère doit te donner pour ta
fête? Pense bien: tu ne seras pas déçu de ne rien avoir après-demain?»
J’étais au contraire enchanté et maman alla chercher un paquet de
livres dont je ne pus deviner, à travers le papier qui les
enveloppait, que la taille courte et large, mais qui, sous ce premier
aspect, pourtant sommaire et voilé, éclipsaient déjà la boîte à
couleurs du Jour de l’An et les vers à soie de l’an dernier. C’était
la Mare au Diable, François le Champi, la Petite Fadette et les
Maîtres Sonneurs. Ma grand’mère, ai-je su depuis, avait d’abord choisi
les poésies de Musset, un volume de Rousseau et Indiana; car si elle
jugeait les lectures futiles aussi malsaines que les bonbons et les
pâtisseries, elles ne pensait pas que les grands souffles du génie
eussent sur l’esprit même d’un enfant une influence plus dangereuse et
moins vivifiante que sur son corps le grand air et le vent du large.
Mais mon père l’ayant presque traitée de folle en apprenant les livres
qu’elle voulait me donner, elle était retournée elle-même à
Jouy-le-Vicomte chez le libraire pour que je ne risquasse pas de ne
pas avoir mon cadeau (c’était un jour brûlant et elle était rentrée si
souffrante que le médecin avait averti ma mère de ne pas la laisser se
fatiguer ainsi) et elle s’était rabattue sur les quatre romans
champêtres de George Sand. «Ma fille, disait-elle à maman, je ne
pourrais me décider à donner à cet enfant quelque chose de mal écrit.»
En réalité, elle ne se résignait jamais à rien acheter dont on ne pût
tirer un profit intellectuel, et surtout celui que nous procurent les
belles choses en nous apprenant à chercher notre plaisir ailleurs que
dans les satisfactions du bien-être et de la vanité. Même quand elle
avait à faire à quelqu’un un cadeau dit utile, quand elle avait à
donner un fauteuil, des couverts, une canne, elle les cherchait
«anciens», comme si leur longue désuétude ayant effacé leur caractère
d’utilité, ils paraissaient plutôt disposés pour nous raconter la vie
des hommes d’autrefois que pour servir aux besoins de la nôtre. Elle
eût aimé que j’eusse dans ma chambre des photographies des monuments
ou des paysages les plus beaux. Mais au moment d’en faire l’emplette,
et bien que la chose représentée eût une valeur esthétique, elle
trouvait que la vulgarité, l’utilité reprenaient trop vite leur place
dans le mode mécanique de représentation, la photographie. Elle
essayait de ruser et sinon d’éliminer entièrement la banalité
commerciale, du moins de la réduire, d’y substituer pour la plus
grande partie de l’art encore, d’y introduire comme plusieurs
«épaisseurs» d’art: au lieu de photographies de la Cathédrale de
Chartres, des Grandes Eaux de Saint-Cloud, du Vésuve, elle se
renseignait auprès de Swann si quelque grand peintre ne les avait pas
représentés, et préférait me donner des photographies de la Cathédrale
de Chartres par Corot, des Grandes Eaux de Saint-Cloud par Hubert
Robert, du Vésuve par Turner, ce qui faisait un degré d’art de plus.
Mais si le photographe avait été écarté de la représentation du
chef-d’œuvre ou de la nature et remplacé par un grand artiste, il
reprenait ses droits pour reproduire cette interprétation même.
Arrivée à l’échéance de la vulgarité, ma grand’mère tâchait de la
reculer encore. Elle demandait à Swann si l’œuvre n’avait pas été
gravée, préférant, quand c’était possible, des gravures anciennes et
ayant encore un intérêt au delà d’elles-mêmes, par exemple celles qui
représentent un chef-d’œuvre dans un état où nous ne pouvons plus le
voir aujourd’hui (comme la gravure de la Cène de Léonard avant sa
dégradation, par Morgan). Il faut dire que les résultats de cette
manière de comprendre l’art de faire un cadeau ne furent pas toujours
très brillants. L’idée que je pris de Venise d’après un dessin du
Titien qui est censé avoir pour fond la lagune, était certainement
beaucoup moins exacte que celle que m’eussent donnée de simples
photographies. On ne pouvait plus faire le compte à la maison, quand
ma grand’tante voulait dresser un réquisitoire contre ma grand’mère,
des fauteuils offerts par elle à de jeunes fiancés ou à de vieux
époux, qui, à la première tentative qu’on avait faite pour s’en
servir, s’étaient immédiatement effondrés sous le poids d’un des
destinataires. Mais ma grand’mère aurait cru mesquin de trop s’occuper
de la solidité d’une boiserie où se distinguaient encore une
fleurette, un sourire, quelquefois une belle imagination du passé.
Même ce qui dans ces meubles répondait à un besoin, comme c’était
d’une façon à laquelle nous ne sommes plus habitués, la charmait comme
les vieilles manières de dire où nous voyons une métaphore, effacée,
dans notre moderne langage, par l’usure de l’habitude. Or, justement,
les romans champêtres de George Sand qu’elle me donnait pour ma fête,
étaient pleins ainsi qu’un mobilier ancien, d’expressions tombées en
désuétude et redevenues imagées, comme on n’en trouve plus qu’à la
campagne. Et ma grand’mère les avait achetés de préférence à d’autres
comme elle eût loué plus volontiers une propriété où il y aurait eu un
pigeonnier gothique ou quelqu’une de ces vieilles choses qui exercent
sur l’esprit une heureuse influence en lui donnant la nostalgie
d’impossibles voyages dans le temps.
Maman s’assit à côté de mon lit; elle avait pris François le Champi à
qui sa couverture rougeâtre et son titre incompréhensible, donnaient
pour moi une personnalité distincte et un attrait mystérieux. Je
n’avais jamais lu encore de vrais romans. J’avais entendu dire que
George Sand était le type du romancier. Cela me disposait déjà à
imaginer dans François le Champi quelque chose d’indéfinissable et de
délicieux. Les procédés de narration destinés à exciter la curiosité
ou l’attendrissement, certaines façons de dire qui éveillent
l’inquiétude et la mélancolie, et qu’un lecteur un peu instruit
reconnaît pour communs à beaucoup de romans, me paraissaient simples--à
moi qui considérais un livre nouveau non comme une chose ayant
beaucoup de semblables, mais comme une personne unique, n’ayant de
raison d’exister qu’en soi,--une émanation troublante de l’essence
particulière à François le Champi. Sous ces événements si journaliers,
ces choses si communes, ces mots si courants, je sentais comme une
intonation, une accentuation étrange. L’action s’engagea; elle me
parut d’autant plus obscure que dans ce temps-là, quand je lisais, je
rêvassais souvent, pendant des pages entières, à tout autre chose. Et
aux lacunes que cette distraction laissait dans le récit, s’ajoutait,
quand c’était maman qui me lisait à haute voix, qu’elle passait toutes
les scènes d’amour. Aussi tous les changements bizarres qui se
produisent dans l’attitude respective de la meunière et de l’enfant et
qui ne trouvent leur explication que dans les progrès d’un amour
naissant me paraissaient empreints d’un profond mystère dont je me
figurais volontiers que la source devait être dans ce nom inconnu et
si doux de «Champi» qui mettait sur l’enfant, qui le portait sans que
je susse pourquoi, sa couleur vive, empourprée et charmante. Si ma
mère était une lectrice infidèle c’était aussi, pour les ouvrages où
elle trouvait l’accent d’un sentiment vrai, une lectrice admirable par
le respect et la simplicité de l’interprétation, par la beauté et la
douceur du son. Même dans la vie, quand c’étaient des êtres et non des
œuvres d’art qui excitaient ainsi son attendrissement ou son
admiration, c’était touchant de voir avec quelle déférence elle
écartait de sa voix, de son geste, de ses propos, tel éclat de gaîté
qui eût pu faire mal à cette mère qui avait autrefois perdu un enfant,
tel rappel de fête, d’anniversaire, qui aurait pu faire penser ce
vieillard à son grand âge, tel propos de ménage qui aurait paru
fastidieux à ce jeune savant. De même, quand elle lisait la prose de
George Sand, qui respire toujours cette bonté, cette distinction
morale que maman avait appris de ma grand’mère à tenir pour
supérieures à tout dans la vie, et que je ne devais lui apprendre que
bien plus tard à ne pas tenir également pour supérieures à tout dans
les livres, attentive à bannir de sa voix toute petitesse, toute
affectation qui eût pu empêcher le flot puissant d’y être reçu, elle
fournissait toute la tendresse naturelle, toute l’ample douceur
qu’elles réclamaient à ces phrases qui semblaient écrites pour sa voix
et qui pour ainsi dire tenaient tout entières dans le registre de sa
sensibilité. Elle retrouvait pour les attaquer dans le ton qu’il faut,
l’accent cordial qui leur préexiste et les dicta, mais que les mots
n’indiquent pas; grâce à lui elle amortissait au passage toute crudité
dans les temps des verbes, donnait à l’imparfait et au passé défini la
douceur qu’il y a dans la bonté, la mélancolie qu’il y a dans la
tendresse, dirigeait la phrase qui finissait vers celle qui allait
commencer, tantôt pressant, tantôt ralentissant la marche des syllabes
pour les faire entrer, quoique leurs quantités fussent différentes,
dans un rythme uniforme, elle insufflait à cette prose si commune une
sorte de vie sentimentale et continue.
Mes remords étaient calmés, je me laissais aller à la douceur de cette
nuit où j’avais ma mère auprès de moi. Je savais qu’une telle nuit ne
pourrait se renouveler; que le plus grand désir que j’eusse au monde,
garder ma mère dans ma chambre pendant ces tristes heures nocturnes,
était trop en opposition avec les nécessités de la vie et le vœu de
tous, pour que l’accomplissement qu’on lui avait accordé ce soir pût
être autre chose que factice et exceptionnel. Demain mes angoisses
reprendraient et maman ne resterait pas là. Mais quand mes angoisses
étaient calmées, je ne les comprenais plus; puis demain soir était
encore lointain; je me disais que j’aurais le temps d’aviser, bien que
ce temps-là ne pût m’apporter aucun pouvoir de plus, qu’il s’agissait
de choses qui ne dépendaient pas de ma volonté et que seul me faisait
paraître plus évitables l’intervalle qui les séparait encore de moi.
...
C’est ainsi que, pendant longtemps, quand, réveillé la nuit, je me
ressouvenais de Combray, je n’en revis jamais que cette sorte de pan
lumineux, découpé au milieu d’indistinctes ténèbres, pareil à ceux que
l’embrasement d’un feu de Bengale ou quelque projection électrique
éclairent et sectionnent dans un édifice dont les autres parties
restent plongées dans la nuit: à la base assez large, le petit salon,
la salle à manger, l’amorce de l’allée obscure par où arriverait M.
Swann, l’auteur inconscient de mes tristesses, le vestibule où je
m’acheminais vers la première marche de l’escalier, si cruel à monter,
qui constituait à lui seul le tronc fort étroit de cette pyramide
irrégulière; et, au faîte, ma chambre à coucher avec le petit couloir
à porte vitrée pour l’entrée de maman; en un mot, toujours vu à la
même heure, isolé de tout ce qu’il pouvait y avoir autour, se
détachant seul sur l’obscurité, le décor strictement nécessaire (comme
celui qu’on voit indiqué en tête des vieilles pièces pour les
représentations en province), au drame de mon déshabillage; comme si
Combray n’avait consisté qu’en deux étages reliés par un mince
escalier, et comme s’il n’y avait jamais été que sept heures du soir.
A vrai dire, j’aurais pu répondre à qui m’eût interrogé que Combray
comprenait encore autre chose et existait à d’autres heures. Mais
comme ce que je m’en serais rappelé m’eût été fourni seulement par la
mémoire volontaire, la mémoire de l’intelligence, et comme les
renseignements qu’elle donne sur le passé ne conservent rien de lui,
je n’aurais jamais eu envie de songer à ce reste de Combray. Tout cela
était en réalité mort pour moi.
Mort à jamais? C’était possible.
Il y a beaucoup de hasard en tout ceci, et un second hasard, celui de
notre mort, souvent ne nous permet pas d’attendre longtemps les
faveurs du premier.
Je trouve très raisonnable la croyance celtique que les âmes de ceux
que nous avons perdus sont captives dans quelque être inférieur, dans
une bête, un végétal, une chose inanimée, perdues en effet pour nous
jusqu’au jour, qui pour beaucoup ne vient jamais, où nous nous
trouvons passer près de l’arbre, entrer en possession de l’objet qui
est leur prison. Alors elles tressaillent, nous appellent, et sitôt
que nous les avons reconnues, l’enchantement est brisé. Délivrées par
nous, elles ont vaincu la mort et reviennent vivre avec nous.
Il en est ainsi de notre passé. C’est peine perdue que nous cherchions
à l’évoquer, tous les efforts de notre intelligence sont inutiles. Il
est caché hors de son domaine et de sa portée, en quelque objet
matériel (en la sensation que nous donnerait cet objet matériel), que
nous ne soupçonnons pas. Cet objet, il dépend du hasard que nous le
rencontrions avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions pas.
Il y avait déjà bien des années que, de Combray, tout ce qui n’était
pas le théâtre et le drame de mon coucher, n’existait plus pour moi,
quand un jour d’hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant
que j’avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon
habitude, un peu de thé. Je refusai d’abord et, je ne sais pourquoi,
me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus
appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la
valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques. Et bientôt,
machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un
triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où
j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant
même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je
tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un
plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause.
Il m’avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes,
ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon
qu’opère l’amour, en me remplissant d’une essence précieuse: ou plutôt
cette essence n’était pas en moi, elle était moi. J’avais cessé de me
sentir médiocre, contingent, mortel. D’où avait pu me venir cette
puissante joie? Je sentais qu’elle était liée au goût du thé et du
gâteau, mais qu’elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de
même nature. D’où venait-elle? Que signifiait-elle? Où l’appréhender?
Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la
première, une troisième qui m’apporte un peu moins que la seconde. Il
est temps que je m’arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. Il
est clair que la vérité que je cherche n’est pas en lui, mais en moi.
Il l’y a éveillée, mais ne la connaît pas, et ne peut que répéter
indéfiniment, avec de moins en moins de force, ce même témoignage que
je ne sais pas interpréter et que je veux au moins pouvoir lui
redemander et retrouver intact, à ma disposition, tout à l’heure, pour
un éclaircissement décisif. Je pose la tasse et me tourne vers mon
esprit. C’est à lui de trouver la vérité. Mais comment? Grave
incertitude, toutes les fois que l’esprit se sent dépassé par
lui-même; quand lui, le chercheur, est tout ensemble le pays obscur où
il doit chercher et où tout son bagage ne lui sera de rien. Chercher?
pas seulement: créer. Il est en face de quelque chose qui n’est pas
encore et que seul il peut réaliser, puis faire entrer dans sa
lumière.
Et je recommence à me demander quel pouvait être cet état inconnu, qui
n’apportait aucune preuve logique, mais l’évidence de sa félicité, de
sa réalité devant laquelle les autres s’évanouissaient. Je veux
essayer de le faire réapparaître. Je rétrograde par la pensée au
moment où je pris la première cuillerée de thé. Je retrouve le même
état, sans une clarté nouvelle. Je demande à mon esprit un effort de
plus, de ramener encore une fois la sensation qui s’enfuit. Et pour
que rien ne brise l’élan dont il va tâcher de la ressaisir, j’écarte
tout obstacle, toute idée étrangère, j’abrite mes oreilles et mon
attention contre les bruits de la chambre voisine. Mais sentant mon
esprit qui se fatigue sans réussir, je le force au contraire à prendre
cette distraction que je lui refusais, à penser à autre chose, à se
refaire avant une tentative suprême. Puis une deuxième fois, je fais
le vide devant lui, je remets en face de lui la saveur encore récente
de cette première gorgée et je sens tressaillir en moi quelque chose
qui se déplace, voudrait s’élever, quelque chose qu’on aurait
désancré, à une grande profondeur; je ne sais ce que c’est, mais cela
monte lentement; j’éprouve la résistance et j’entends la rumeur des
distances traversées.
Certes, ce qui palpite ainsi au fond de moi, ce doit être l’image, le
souvenir visuel, qui, lié à cette saveur, tente de la suivre jusqu’à
moi. Mais il se débat trop loin, trop confusément; à peine si je
perçois le reflet neutre où se confond l’insaisissable tourbillon des
couleurs remuées; mais je ne puis distinguer la forme, lui demander
comme au seul interprète possible, de me traduire le témoignage de sa
contemporaine, de son inséparable compagne, la saveur, lui demander de
m’apprendre de quelle circonstance particulière, de quelle époque du
passé il s’agit.
Arrivera-t-il jusqu’à la surface de ma claire conscience, ce souvenir,
l’instant ancien que l’attraction d’un instant identique est venue de
si loin solliciter, émouvoir, soulever tout au fond de moi? Je ne
sais. Maintenant je ne sens plus rien, il est arrêté, redescendu
peut-être; qui sait s’il remontera jamais de sa nuit? Dix fois il me
faut recommencer, me pencher vers lui. Et chaque fois la lâcheté qui
nous détourne de toute tâche difficile, de toute œuvre important, m’a
conseillé de laisser cela, de boire mon thé en pensant simplement à
mes ennuis d’aujourd’hui, à mes désirs de demain qui se laissent
remâcher sans peine.
Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût c’était celui du petit
morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce
jour-là je ne sortais pas avant l’heure de la messe), quand j’allais
lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m’offrait après
l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la
petite madeleine ne m’avait rien rappelé avant que je n’y eusse goûté;
peut-être parce que, en ayant souvent aperçu depuis, sans en manger,
sur les tablettes des pâtissiers, leur image avait quitté ces jours de
Combray pour se lier à d’autres plus récents; peut-être parce que de
ces souvenirs abandonnés si longtemps hors de la mémoire, rien ne
survivait, tout s’était désagrégé; les formes,--et celle aussi du petit
coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel, sous son plissage
sévère et dévot--s’étaient abolies, ou, ensommeillées, avaient perdu la
force d’expansion qui leur eût permis de rejoindre la conscience.
Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des
êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus
vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur
et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler,
à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans
fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du
souvenir.
JIM - Assistente
Jim IA: pode errar. Não digite dados pessoais. Suas mensagens são processadas por um serviço externo.
De la terre à la lune trajet direct en 97 heures 20 minutes
Produced by John Walker
De la Terre à la Lune
Trajet Direct
en 97 Heures 20 Minutes
par Jules Verne
I
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LE GUN-CLUB
Pendant la guerre fédérale des États-Unis, un nouveau club très
influent s'établit dans la ville de Baltimore, en plein Maryland. On
sait avec quelle énergie l'instinct militaire se développa chez ce
peuple d'armateurs, de marchands et de mécaniciens. De simples
négociants enjambèrent leur comptoir pour s'improviser capitaines,
colonels, généraux, sans avoir passé par les écoles d'application de
West-Point [École militaire des États-Unis.]; ils égalèrent bientôt
dans «L'art de la guerre» leurs collègues du vieux continent, et comme
eux ils remportèrent des victoires à force de prodiguer les boulets,
les millions et les hommes.
Mais en quoi les Américains surpassèrent singulièrement les Européens,
ce fut dans la science de la balistique. Non que leurs armes
atteignissent un plus haut degré de perfection, mais elles offrirent
des dimensions inusitées, et eurent par conséquent des portées
inconnues jusqu'alors. En fait de tirs rasants, plongeants ou de
plein fouet, de feux d'écharpe, d'enfilade ou de revers, les Anglais,
les Français, les Prussiens, n'ont plus rien à apprendre; mais leurs
canons, leurs obusiers, leurs mortiers ne sont que des pistolets de
poche auprès des formidables engins de l'artillerie américaine.
Ceci ne doit étonner personne. Les Yankees, ces premiers mécaniciens
du monde, sont ingénieurs, comme les Italiens sont musiciens et les
Allemands métaphysiciens,--de naissance. Rien de plus naturel, dès
lors, que de les voir apporter dans la science de la balistique leur
audacieuse ingéniosité. De là ces canons gigantesques, beaucoup moins
utiles que les machines à coudre, mais aussi étonnants et encore plus
admirés. On connaît en ce genre les merveilles de Parrott, de
Dahlgreen, de Rodman. Les Armstrong, les Pallisser et les Treuille de
Beaulieu n'eurent plus qu'à s'incliner devant leurs rivaux
d'outre-mer.
Donc, pendant cette terrible lutte des Nordistes et des Sudistes, les
artilleurs tinrent le haut du pavé; les journaux de l'Union
célébraient leurs inventions avec enthousiasme, et il n'était si mince
marchand, si naïf «booby» [Badaud.], qui ne se cassât jour et nuit la
tête à calculer des trajectoires insensées.
Or, quand un Américain a une idée, il cherche un second Américain qui
la partage. Sont-ils trois, ils élisent un président et deux
secrétaires. Quatre, ils nomment un archiviste, et le bureau
fonctionne. Cinq, ils se convoquent en assemblée générale, et le club
est constitué. Ainsi arriva-t-il à Baltimore. Le premier qui inventa
un nouveau canon s'associa avec le premier qui le fondit et le premier
qui le fora. Tel fut le noyau du Gun-Club [Littéralement
«Club-Canon».]. Un mois après sa formation, il comptait dix-huit cent
trente-trois membres effectifs et trente mille cinq cent
soixante-quinze membres correspondants.
Une condition _sine qua non_ était imposée à toute personne qui
voulait entrer dans l'association, la condition d'avoir imaginé ou,
tout au moins, perfectionné un canon; à défaut de canon, une arme à
feu quelconque. Mais, pour tout dire, les inventeurs de revolvers à
quinze coups, de carabines pivotantes ou de sabres-pistolets ne
jouissaient pas d'une grande considération. Les artilleurs les
primaient en toute circonstance.
«L'estime qu'ils obtiennent, dit un jour un des plus savants orateurs
du Gun-Club, est proportionnelle «aux masses» de leur canon, et «en
raison directe du carré des distances» atteintes par leurs
projectiles!
Un peu plus, c'était la loi de Newton sur la gravitation universelle
transportée dans l'ordre moral.
Le Gun-Club fondé, on se figure aisément ce que produisit en ce genre
le génie inventif des Américains. Les engins de guerre prirent des
proportions colossales, et les projectiles allèrent, au-delà des
limites permises, couper en deux les promeneurs inoffensifs. Toutes
ces inventions laissèrent loin derrière elles les timides instruments
de l'artillerie européenne. Qu'on en juge par les chiffres suivants.
Jadis, «au bon temps», un boulet de trente-six, à une distance de
trois cents pieds, traversait trente-six chevaux pris de flanc et
soixante-huit hommes. C'était l'enfance de l'art. Depuis lors, les
projectiles ont fait du chemin. Le canon Rodman, qui portait à sept
milles [Le mille vaut 1609 mètres 31 centimètres. Cela fait donc près
de trois lieues.] un boulet pesant une demi-tonne [Cinq cents
kilogrammes.] aurait facilement renversé cent cinquante chevaux et
trois cents hommes. Il fut même question au Gun-Club d'en faire une
épreuve solennelle. Mais, si les chevaux consentirent à tenter
l'expérience, les hommes firent malheureusement défaut.
Quoi qu'il en soit, l'effet de ces canons était très meurtrier, et à
chaque décharge les combattants tombaient comme des épis sous la faux.
Que signifiaient, auprès de tels projectiles, ce fameux boulet qui, à
Coutras, en 1587, mit vingt-cinq hommes hors de combat, et cet autre
qui, à Zorndoff, en 1758, tua quarante fantassins, et, en 1742, ce
canon autrichien de Kesselsdorf, dont chaque coup jetait soixante-dix
ennemis par terre? Qu'étaient ces feux surprenants d'Iéna ou
d'Austerlitz qui décidaient du sort de la bataille? On en avait vu
bien d'autres pendant la guerre fédérale! Au combat de Gettysburg, un
projectile conique lancé par un canon rayé atteignit cent
soixante-treize confédérés; et, au passage du Potomac, un boulet
Rodman envoya deux cent quinze Sudistes dans un monde évidemment
meilleur. Il faut mentionner également un mortier formidable
inventé par J.-T. Maston, membre distingué et secrétaire perpétuel du
Gun-Club, dont le résultat fut bien autrement meurtrier, puisque, à
son coup d'essai, il tua trois cent trente-sept personnes,--en
éclatant, il est vrai!
Qu'ajouter à ces nombres si éloquents par eux-mêmes? Rien. Aussi
admettra-t-on sans conteste le calcul suivant, obtenu par le
statisticien Pitcairn: en divisant le nombre des victimes tombées sous
les boulets par celui des membres du Gun-Club, il trouva que chacun de
ceux-ci avait tué pour son compte une «moyenne» de deux mille trois
cent soixante-quinze hommes et une fraction.
A considérer un pareil chiffre, il est évident que l'unique
préoccupation de cette société savante fut la destruction de
l'humanité dans un but philanthropique, et le perfectionnement des
armes de guerre, considérées comme instruments de civilisation.
C'était une réunion d'Anges Exterminateurs, au demeurant les meilleurs
fils du monde.
Il faut ajouter que ces Yankees, braves à toute épreuve, ne s'en
tinrent pas seulement aux formules et qu'ils payèrent de leur
personne. On comptait parmi eux des officiers de tout grade,
lieutenants ou généraux, des militaires de tout âge, ceux qui
débutaient dans la carrière des armes et ceux qui vieillissaient sur
leur affût. Beaucoup restèrent sur le champ de bataille dont les noms
figuraient au livre d'honneur du Gun-Club, et de ceux qui revinrent la
plupart portaient les marques de leur indiscutable intrépidité.
Béquilles, jambes de bois, bras articulés, mains à crochets, mâchoires
en caoutchouc, crânes en argent, nez en platine, rien ne manquait à la
collection, et le susdit Pitcairn calcula également que, dans le
Gun-Club, il n'y avait pas tout à fait un bras pour quatre personnes,
et seulement deux jambes pour six.
Mais ces vaillants artilleurs n'y regardaient pas de si près, et ils
se sentaient fiers à bon droit, quand le bulletin d'une bataille
relevait un nombre de victimes décuple de la quantité de projectiles
dépensés.
Un jour, pourtant, triste et lamentable jour, la paix fut signée par
les survivants de la guerre, les détonations cessèrent peu à peu, les
mortiers se turent, les obusiers muselés pour longtemps et les canons,
la tête basse, rentrèrent aux arsenaux, les boulets s'empilèrent dans
les parcs, les souvenirs sanglants s'effacèrent, les cotonniers
poussèrent magnifiquement sur les champs largement engraissés, les
vêtements de deuil achevèrent de s'user avec les douleurs, et le
Gun-Club demeura plongé dans un désœuvrement profond.
Certains piocheurs, des travailleurs acharnés, se livraient bien
encore à des calculs de balistique; ils rêvaient toujours de bombes
gigantesques et d'obus incomparables. Mais, sans la pratique,
pourquoi ces vaines théories? Aussi les salles devenaient désertes,
les domestiques dormaient dans les antichambres, les journaux
moisissaient sur les tables, les coins obscurs retentissaient de
ronflements tristes, et les membres du Gun-Club, jadis si bruyants,
maintenant réduits au silence par une paix désastreuse, s'endormaient
dans les rêveries de l'artillerie platonique!
«C'est désolant, dit un soir le brave Tom Hunter, pendant que ses
jambes de bois se carbonisaient dans la cheminée du fumoir. Rien à
faire! rien à espérer! Quelle existence fastidieuse! Où est le
temps où le canon vous réveillait chaque matin par ses joyeuses
détonations?
--Ce temps-là n'est plus, répondit le fringant Bilsby, en cherchant à
se détirer les bras qui lui manquaient. C'était un plaisir alors!
On inventait son obusier, et, à peine fondu, on courait l'essayer
devant l'ennemi; puis on rentrait au camp avec un encouragement de
Sherman ou une poignée de main de MacClellan! Mais, aujourd'hui, les
généraux sont retournés à leur comptoir, et, au lieu de projectiles,
ils expédient d'inoffensives balles de coton! Ah! par sainte Barbe!
l'avenir de l'artillerie est perdu en Amérique!
--Oui, Bilsby, s'écria le colonel Blomsberry, voilà de cruelles
déceptions! Un jour on quitte ses habitudes tranquilles, on s'exerce
au maniement des armes, on abandonne Baltimore pour les champs de
bataille, on se conduit en héros, et, deux ans, trois ans plus tard,
il faut perdre le fruit de tant de fatigues, s'endormir dans une
déplorable oisiveté et fourrer ses mains dans ses poches.
Quoi qu'il pût dire, le vaillant colonel eût été fort empêché de
donner une pareille marque de son désœuvrement, et cependant, ce
n'étaient pas les poches qui lui manquaient.
«Et nulle guerre en perspective! dit alors le fameux J.-T. Maston,
en grattant de son crochet de fer son crâne en gutta-percha. Pas un
nuage à l'horizon, et cela quand il y a tant à faire dans la science
de l'artillerie! Moi qui vous parle, j'ai terminé ce matin une
épure, avec plan, coupe et élévation, d'un mortier destiné à changer
les lois de la guerre!
--Vraiment? répliqua Tom Hunter, en songeant involontairement au
dernier essai de l'honorable J.-T. Maston.
--Vraiment, répondit celui-ci. Mais à quoi serviront tant d'études
menées à bonne fin, tant de difficultés vaincues? N'est-ce pas
travailler en pure perte? Les peuples du Nouveau Monde semblent
s'être donné le mot pour vivre en paix, et notre belliqueux _Tribune_
[Le plus fougueux journal abolitionniste de l'Union.] en arrive à
pronostiquer de prochaines catastrophes dues à l'accroissement
scandaleux des populations!
--Cependant, Maston, reprit le colonel Blomsberry, on se bat toujours
en Europe pour soutenir le principe des nationalités!
--Eh bien?
--Eh bien! il y aurait peut-être quelque chose à tenter là-bas, et si
l'on acceptait nos services...
--Y pensez-vous? s'écria Bilsby. Faire de la balistique au profit
des étrangers!
--Cela vaudrait mieux que de n'en pas faire du tout, riposta le
colonel.
--Sans doute, dit J.-T. Maston, cela vaudrait mieux, mais il ne faut
même pas songer à cet expédient.
--Et pourquoi cela? demanda le colonel.
--Parce qu'ils ont dans le Vieux Monde des idées sur l'avancement qui
contrarieraient toutes nos habitudes américaines. Ces gens-là ne
s'imaginent pas qu'on puisse devenir général en chef avant d'avoir
servi comme sous-lieutenant, ce qui reviendrait à dire qu'on ne
saurait être bon pointeur à moins d'avoir fondu le canon soi-même!
Or, c'est tout simplement...
--Absurde! répliqua Tom Hunter en déchiquetant les bras de son
fauteuil à coups de «bowie-knife» [Couteau à large lame.], et puisque
les choses en sont là, il ne nous reste plus qu'à planter du tabac ou
à distiller de l'huile de baleine!
--Comment! s'écria J.-T. Maston d'une voix retentissante, ces
dernières années de notre existence, nous ne les emploierons pas au
perfectionnement des armes à feu! Une nouvelle occasion ne se
rencontrera pas d'essayer la portée de nos projectiles! L'atmosphère
ne s'illuminera plus sous l'éclair de nos canons! Il ne surgira pas
une difficulté internationale qui nous permette de déclarer la guerre
à quelque puissance transatlantique! Les Français ne couleront pas un
seul de nos steamers, et les Anglais ne pendront pas, au mépris du
droit des gens, trois ou quatre de nos nationaux!
--Non, Maston, répondit le colonel Blomsberry, nous n'aurons pas ce
bonheur! Non! pas un de ces incidents ne se produira, et, se
produisît-il, nous n'en profiterions même pas! La susceptibilité
américaine s'en va de jour en jour, et nous tombons en quenouille!
--Oui, nous nous humilions! répliqua Bilsby.
--Et on nous humilie! riposta Tom Hunter.
--Tout cela n'est que trop vrai, répliqua J.-T. Maston avec une
nouvelle véhémence. Il y a dans l'air mille raisons de se battre et
l'on ne se bat pas! On économise des bras et des jambes, et cela au
profit de gens qui n'en savent que faire! Et tenez, sans chercher si
loin un motif de guerre, l'Amérique du Nord n'a-t-elle pas appartenu
autrefois aux Anglais?
--Sans doute, répondit Tom Hunter en tisonnant avec rage du bout de sa
béquille.
--Eh bien! reprit J.-T. Maston, pourquoi l'Angleterre à son tour
n'appartiendrait-elle pas aux Américains?
--Ce ne serait que justice, riposta le colonel Blomsberry.
--Allez proposer cela au président des États-Unis, s'écria J.-T.
Maston, et vous verrez comme il vous recevra!
--Il nous recevra mal, murmura Bilsby entre les quatre dents qu'il
avait sauvées de la bataille.
--Par ma foi, s'écria J.-T. Maston, aux prochaines élections il n'a
que faire de compter sur ma voix!
--Ni sur les nôtres, répondirent d'un commun accord ces belliqueux
invalides.
--En attendant, reprit J.-T. Maston, et pour conclure, si l'on ne me
fournit pas l'occasion d'essayer mon nouveau mortier sur un vrai champ
de bataille, je donne ma démission de membre du Gun-Club, et je cours
m'enterrer dans les savanes de l'Arkansas!
--Nous vous y suivrons», répondirent les interlocuteurs de
l'audacieux J.-T. Maston.
Or, les choses en étaient là, les esprits se montaient de plus en
plus, et le club était menacé d'une dissolution prochaine, quand un
événement inattendu vint empêcher cette regrettable catastrophe.
Le lendemain même de cette conversation, chaque membre du cercle
recevait une circulaire libellée en ces termes:
_Baltimore, 3 octobre._
_Le président du Gun-Club a l'honneur de prévenir ses collègues qu'à
la séance du 5 courant il leur fera une communication de nature à les
intéresser vivement. En conséquence, il les prie, toute affaire
cessante, de se rendre à l'invitation qui leur est faite par la
présente._
_Très cordialement leur_
IMPEY BARBICANE, P. G.-C.
II
--------------------
COMMUNICATION DU PRÉSIDENT BARBICANE
Le 5 octobre, à huit heures du soir, une foule compacte se pressait
dans les salons du Gun-Club, 21, Union-Square. Tous les membres du
cercle résidant à Baltimore s'étaient rendus à l'invitation de leur
président. Quant aux membres correspondants, les express les
débarquaient par centaines dans les rues de la ville, et si grand que
fût le «hall» des séances, ce monde de savants n'avait pu y trouver
place; aussi refluait-il dans les salles voisines, au fond des
couloirs et jusqu'au milieu des cours extérieures; là, il rencontrait
le simple populaire qui se pressait aux portes, chacun cherchant à
gagner les premiers rangs, tous avides de connaître l'importante
communication du président Barbicane, se poussant, se bousculant,
s'écrasant avec cette liberté d'action particulière aux masses élevées
dans les idées du «self government» [Gouvernement personnel.].
Ce soir-là, un étranger qui se fût trouvé à Baltimore n'eût pas
obtenu, même à prix d'or, de pénétrer dans la grande salle; celle-ci
était exclusivement réservée aux membres résidants ou correspondants;
nul autre n'y pouvait prendre place, et les notables de la cité, les
magistrats du conseil des selectmen [Administrateurs de la ville élus
par la population.] avaient dû se mêler à la foule de leurs
administrés, pour saisir au vol les nouvelles de l'intérieur.
Cependant l'immense «hall» offrait aux regards un curieux spectacle.
Ce vaste local était merveilleusement approprié à sa destination. De
hautes colonnes formées de canons superposés auxquels d'épais mortiers
servaient de base soutenaient les fines armatures de la voûte,
véritables dentelles de fonte frappées à l'emporte-pièce. Des
panoplies d'espingoles, de tromblons, d'arquebuses, de carabines, de
toutes les armes à feu anciennes ou modernes s'écartelaient sur les
murs dans un entrelacement pittoresque. Le gaz sortait pleine flamme
d'un millier de revolvers groupés en forme de lustres, tandis que des
girandoles de pistolets et des candélabres faits de fusils réunis en
faisceaux, complétaient ce splendide éclairage. Les modèles de
canons, les échantillons de bronze, les mires criblées de coups, les
plaques brisées au choc des boulets du Gun-Club, les assortiments de
refouloirs et d'écouvillons, les chapelets de bombes, les colliers de
projectiles, les guirlandes d'obus, en un mot, tous les outils de
l'artilleur surprenaient l'œil par leur étonnante disposition et
laissaient à penser que leur véritable destination était plus
décorative que meurtrière.
A la place d'honneur, on voyait, abrité par une splendide vitrine, un
morceau de culasse, brisé et tordu sous l'effort de la poudre,
précieux débris du canon de J.-T. Maston.
A l'extrémité de la salle, le président, assisté de quatre
secrétaires, occupait une large esplanade. Son siège, élevé sur un
affût sculpté, affectait dans son ensemble les formes puissantes d'un
mortier de trente-deux pouces; il était braque sous un angle de
quatre-vingt-dix degrés et suspendu à des tourillons, de telle sorte
que le président pouvait lui imprimer, comme aux «rocking-chairs»
[Chaises à bascule en usage aux États-Unis.], un balancement fort
agréable par les grandes chaleurs. Sur le bureau, vaste plaque de
tôle supportée par six caronades, on voyait un encrier d'un goût
exquis, fait d'un biscaïen délicieusement ciselé, et un timbre à
détonation qui éclatait, à l'occasion, comme un revolver. Pendant les
discussions véhémentes, cette sonnette d'un nouveau genre suffisait à
peine à couvrir la voix de cette légion d'artilleurs surexcités.
Devant le bureau, des banquettes disposées en zigzags, comme les
circonvallations d'un retranchement, formaient une succession de
bastions et de courtines où prenaient place tous les membres du
Gun-Club, et ce soir-là, on peut le dire, «il y avait du monde sur les
remparts». On connaissait assez le président pour savoir qu'il n'eût
pas dérangé ses collègues sans un motif de la plus haute gravité.
Impey Barbicane était un homme de quarante ans, calme, froid, austère,
d'un esprit éminemment sérieux et concentré; exact comme un
chronomètre, d'un tempérament à toute épreuve, d'un caractère
inébranlable; peu chevaleresque, aventureux cependant, mais apportant
des idées pratiques jusque dans ses entreprises les plus téméraires;
l'homme par excellence de la Nouvelle-Angleterre, le Nordiste
colonisateur, le descendant de ces Têtes-Rondes si funestes aux
Stuarts, et l'implacable ennemi des gentlemen du Sud, ces anciens
Cavaliers de la mère patrie. En un mot, un Yankee coulé d'un seul
bloc.
Barbicane avait fait une grande fortune dans le commerce des bois;
nommé directeur de l'artillerie pendant la guerre, il se montra
fertile en inventions; audacieux dans ses idées, il contribua
puissamment aux progrès de cette arme, et donna aux choses
expérimentales un incomparable élan.
C'était un personnage de taille moyenne, ayant, par une rare exception
dans le Gun-Club, tous ses membres intacts. Ses traits accentués
semblaient tracés à l'équerre et au tire-ligne, et s'il est vrai que,
pour deviner les instincts d'un homme, on doive le regarder de profil,
Barbicane, vu ainsi, offrait les indices les plus certains de
l'énergie, de l'audace et du sang-froid.
En cet instant, il demeurait immobile dans son fauteuil, muet,
absorbé, le regard en dedans, abrité sous son chapeau à haute forme,
cylindre de soie noire qui semble vissé sur les crânes américains.
Ses collègues causaient bruyamment autour de lui sans le distraire;
ils s'interrogeaient, ils se lançaient dans le champ des suppositions,
ils examinaient leur président et cherchaient, mais en vain, à dégager
l'X de son imperturbable physionomie.
Lorsque huit heures sonnèrent à l'horloge fulminante de la grande
salle, Barbicane, comme s'il eût été mû par un ressort, se redressa
subitement; il se fit un silence général, et l'orateur, d'un ton un
peu emphatique, prit la parole en ces termes:
«Braves collègues, depuis trop longtemps déjà une paix inféconde est
venue plonger les membres du Gun-Club dans un regrettable
désœuvrement. Après une période de quelques années, si pleine
d'incidents, il a fallu abandonner nos travaux et nous arrêter net sur
la route du progrès. Je ne crains pas de le proclamer à haute voix,
toute guerre qui nous remettrait les armes à la main serait bien
venue...
--Oui, la guerre! s'écria l'impétueux J.-T. Maston.
--Écoutez! écoutez! répliqua-t-on de toutes parts.
--Mais la guerre, dit Barbicane, la guerre est impossible dans les
circonstances actuelles, et, quoi que puisse espérer mon honorable
interrupteur, de longues années s'écouleront encore avant que nos
canons tonnent sur un champ de bataille. Il faut donc en prendre son
parti et chercher dans un autre ordre d'idées un aliment à l'activité
qui nous dévore!
L'assemblée sentit que son président allait aborder le point délicat.
Elle redoubla d'attention.
«Depuis quelques mois, mes braves collègues, reprit Barbicane, je me
suis demandé si, tout en restant dans notre spécialité, nous ne
pourrions pas entreprendre quelque grande expérience digne du XIXe
siècle, et si les progrès de la balistique ne nous permettraient pas
de la mener à bonne fin. J'ai donc cherché, travaillé, calculé, et de
mes études est résultée cette conviction que nous devons réussir dans
une entreprise qui paraîtrait impraticable à tout autre pays. Ce
projet, longuement élaboré, va faire l'objet de ma communication; il
est digne de vous, digne du passé du Gun-Club, et il ne pourra manquer
de faire du bruit dans le monde!
--Beaucoup de bruit? s'écria un artilleur passionné.
--Beaucoup de bruit dans le vrai sens du mot, répondit Barbicane.
--N'interrompez pas! répétèrent plusieurs voix.
--Je vous prie donc, braves collègues, reprit le président, de
m'accorder toute votre attention.
Un frémissement courut dans l'assemblée. Barbicane, ayant d'un geste
rapide assuré son chapeau sur sa tête, continua son discours d'une
voix calme:
«Il n'est aucun de vous, braves collègues, qui n'ait vu la Lune, ou
tout au moins, qui n'en ait entendu parler. Ne vous étonnez pas si je
viens vous entretenir ici de l'astre des nuits. Il nous est peut-être
réservé d'être les Colombs de ce monde inconnu. Comprenez-moi,
secondez-moi de tout votre pouvoir, je vous mènerai à sa conquête, et
son nom se joindra à ceux des trente-six États qui forment ce grand
pays de l'Union!
--Hurrah pour la Lune! s'écria le Gun-Club d'une seule voix.
--On a beaucoup étudié la Lune, reprit Barbicane; sa masse, sa densité,
son poids, son volume, sa constitution, ses mouvements, sa distance, son
rôle dans le monde solaire, sont parfaitement déterminés; on a dressé
des cartes sélénographiques[*] avec une perfection qui égale, si même
elle ne surpasse pas, celle des cartes terrestres; la photographie a
donné de notre satellite des épreuves d'une incomparable beauté [Voir
les magnifiques clichés de la Lune, obtenus par M. Waren de la Rue.]. En
un mot, on sait de la Lune tout ce que les sciences mathématiques,
l'astronomie, la géologie, l'optique peuvent en apprendre; mais
jusqu'ici il n'a jamais été établi de communication directe avec elle.
[* De σελἡνη, mot grec qui signifie Lune.]
Un violent mouvement d'intérêt et de surprise accueillit ces paroles.
«Permettez-moi, reprit-il, de vous rappeler en quelques mots comment
certains esprits ardents, embarqués pour des voyages imaginaires,
prétendirent avoir pénétré les secrets de notre satellite. Au XVIIe
siècle, un certain David Fabricius se vanta d'avoir vu de ses yeux des
habitants de la Lune. En 1649, un Français, Jean Baudoin, publia le
_Voyage fait au monde de la Lune par Dominique Gonzalès_, aventurier
espagnol. A la même époque, Cyrano de Bergerac fit paraître cette
expédition célèbre qui eut tant de succès en France. Plus tard, un
autre Français--ces gens-là s'occupent beaucoup de la Lune--, le nommé
Fontenelle, écrivit la _Pluralité des Mondes_, un chef-d'œuvre en son
temps; mais la science, en marchant, écrase même les chefs-d'œuvre!
Vers 1835, un opuscule traduit du _New York American_ raconta que Sir
John Herschell, envoyé au cap de Bonne-Espérance pour y faire des
études astronomiques, avait, au moyen d'un télescope perfectionné par
un éclairage intérieur, ramené la Lune à une distance de quatre-vingts
yards [Le yard vaut un peu moins que le mètre, soit 91 cm.]. Alors
il aurait aperçu distinctement des cavernes dans lesquelles vivaient
des hippopotames, de vertes montagnes frangées de dentelles d'or, des
moutons aux cornes d'ivoire, des chevreuils blancs, des habitants avec
des ailes membraneuses comme celles de la chauve-souris. Cette
brochure, œuvre d'un Américain nommé Locke [Cette brochure fut
publiée en France par le républicain Laviron, qui fut tué au siège de
Rome en 1840.], eut un très grand succès. Mais bientôt on reconnut
que c'était une mystification scientifique, et les Français furent les
premiers à en rire.
--Rire d'un Américain! s'écria J.-T. Maston, mais voilà un _casus
belli_!...
--Rassurez-vous, mon digne ami. Les Français, avant d'en rire,
avaient été parfaitement dupés de notre compatriote. Pour terminer ce
rapide historique, j'ajouterai qu'un certain Hans Pfaal de Rotterdam,
s'élançant dans un ballon rempli d'un gaz tiré de l'azote, et
trente-sept fois plus léger que l'hydrogène, atteignit la Lune après
dix-neuf jours de traversée. Ce voyage, comme les tentatives
précédentes, était simplement imaginaire, mais ce fut l'œuvre d'un
écrivain populaire en Amérique, d'un génie étrange et contemplatif.
J'ai nommé Poe!
--Hurrah pour Edgard Poe! s'écria l'assemblée, électrisée par les
paroles de son président.
--J'en ai fini, reprit Barbicane, avec ces tentatives que j'appellerai
purement littéraires, et parfaitement insuffisantes pour établir des
relations sérieuses avec l'astre des nuits. Cependant, je dois
ajouter que quelques esprits pratiques essayèrent de se mettre en
communication sérieuse avec lui. Ainsi, il y a quelques années, un
géomètre allemand proposa d'envoyer une commission de savants dans les
steppes de la Sibérie. Là, sur de vastes plaines, on devait établir
d'immenses figures géométriques, dessinées au moyen de réflecteurs
lumineux, entre autres le carré de l'hypoténuse, vulgairement appelé
le «Pont aux ânes» par les Français. «Tout être intelligent, disait
le géomètre, doit comprendre la destination scientifique de cette
figure. Les Sélénites [Habitants de la Lune.], s'ils existent,
répondront par une figure semblable, et la communication une fois
établie, il sera facile de créer un alphabet a qui permettra de
s'entretenir avec les habitants de la Lune.» Ainsi parlait le géomètre
allemand, mais son projet ne fut pas mis à exécution, et jusqu'ici
aucun lien direct n'a existé entre la Terre et son satellite. Mais il
est réservé au génie pratique des Américains de se mettre en rapport
avec le monde sidéral. Le moyen d'y parvenir est simple, facile,
certain, immanquable, et il va faire l'objet de ma proposition.
Un brouhaha, une tempête d'exclamations accueillit ces paroles. Il
n'était pas un seul des assistants qui ne fût dominé, entraîné, enlevé
par les paroles de l'orateur.
«Écoutez! écoutez! Silence donc!» s'écria-t-on de toutes parts.
Lorsque l'agitation fut calmée, Barbicane reprit d'une voix plus grave
son discours interrompu:
«Vous savez, dit-il, quels progrès la balistique a faits depuis
quelques années et à quel degré de perfection les armes à feu seraient
parvenues, si la guerre eût continué. Vous n'ignorez pas non plus
que, d'une façon générale, la force de résistance des canons et la
puissance expansive de la poudre sont illimitées. Eh bien! partant
de ce principe, je me suis demandé si, au moyen d'un appareil
suffisant, établi dans des conditions de résistance déterminées, il ne
serait pas possible d'envoyer un boulet dans la Lune.
A ces paroles, un «oh!» de stupéfaction s'échappa de mille poitrines
haletantes; puis il se fit un moment de silence, semblable à ce calme
profond qui précède les coups de tonnerre. Et, en effet, le tonnerre
éclata, mais un tonnerre d'applaudissements, de cris, de clameurs, qui
fit trembler la salle des séances. Le président voulait parler; il ne
le pouvait pas. Ce ne fut qu'au bout de dix minutes qu'il parvint à
se faire entendre.
«Laissez-moi achever, reprit-il froidement. J'ai pris la question
sous toutes ses faces, je l'ai abordée résolument, et de mes calculs
indiscutables il résulte que tout projectile doué d'une vitesse
initiale de douze mille yards [Environ 11,000 mètres.] par seconde, et
dirigé vers la Lune, arrivera nécessairement jusqu'à elle. J'ai donc
l'honneur de vous proposer, mes braves collègues, de tenter cette
petite expérience!
III
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EFFET DE LA COMMUNICATION BARBICANE
Il est impossible de peindre l'effet produit par les dernières paroles
de l'honorable président. Quels cris! quelles vociférations! quelle
succession de grognements, de hurrahs, de «hip! hip! hip!» et de
toutes ces onomatopées qui foisonnent dans la langue américaine!
C'était un désordre, un brouhaha indescriptible! Les bouches
criaient, les mains battaient, les pieds ébranlaient le plancher des
salles. Toutes les armes de ce musée d'artillerie, partant à la fois,
n'auraient pas agité plus violemment les ondes sonores. Cela ne peut
surprendre. Il y a des canonniers presque aussi bruyants que leurs
canons.
Barbicane demeurait calme au milieu de ces clameurs enthousiastes;
peut-être voulait-il encore adresser quelques paroles à ses collègues,
car ses gestes réclamèrent le silence, et son timbre fulminant
s'épuisa en violentes détonations. On ne l'entendit même pas.
Bientôt il fut arraché de son siège, porté en triomphe, et des mains
de ses fidèles camarades il passa dans les bras d'une foule non moins
surexcitée.
Rien ne saurait étonner un Américain. On a souvent répété que le mot
«impossible» n'était pas français; on s'est évidemment trompé de
dictionnaire. En Amérique, tout est facile, tout est simple, et quant
aux difficultés mécaniques, elles sont mortes avant d'être nées.
Entre le projet Barbicane et sa réalisation, pas un véritable Yankee
ne se fût permis d'entrevoir l'apparence d'une difficulté. Chose
dite, chose faite.
La promenade triomphale du président se prolongea dans la soirée. Une
véritable marche aux flambeaux. Irlandais, Allemands, Français,
Écossais, tous ces individus hétérogènes dont se compose la population
du Maryland, criaient dans leur langue maternelle, et les vivats, les
hurrahs, les bravos s'entremêlaient dans un inexprimable élan.
Précisément, comme si elle eût compris qu'il s'agissait d'elle, la
Lune brillait alors avec une sereine magnificence, éclipsant de son
intense irradiation les feux environnants. Tous les Yankees
dirigeaient leurs yeux vers son disque étincelant; les uns la
saluaient de la main, les autres l'appelaient des plus doux noms;
ceux-ci la mesuraient du regard, ceux-là la menaçaient du poing; de
huit heures à minuit, un opticien de Jone's-Fall-Street fit sa fortune
à vendre des lunettes. L'astre des nuits était lorgné comme une lady
de haute volée. Les Américains en agissaient avec un sans-façon de
propriétaires. Il semblait que la blonde Phoebé appartînt à ces
audacieux conquérants et fît déjà partie du territoire de l'Union. Et
pourtant il n'était question que de lui envoyer un projectile, façon
assez brutale d'entrer en relation, même avec un satellite, mais fort
en usage parmi les nations civilisées.
Minuit venait de sonner, et l'enthousiasme ne baissait pas; il se
maintenait à dose égale dans toutes les classes de la population; le
magistrat, le savant, le négociant, le marchand, le portefaix, les
hommes intelligents aussi bien que les gens «verts [Expression tout
fait américaine pour désigner des gens naïfs.]», se sentaient remués
dans leur fibre la plus délicate; il s'agissait là d'une entreprise
nationale; aussi la ville haute, la ville basse, les quais baignés par
les eaux du Patapsco, les navires emprisonnés dans leurs bassins
regorgeaient d'une foule ivre de joie, de gin et de whisky; chacun
conversait, pérorait, discutait, disputait, approuvait, applaudissait,
depuis le gentleman nonchalamment étendu sur le canapé des bar-rooms
devant sa chope de sherry-cobbler [Mélange de rhum, de jus d'orange,
de sucre, de cannelle et de muscade. Cette boisson de couleur
jaunâtre s'aspire dans des chopes au moyen d'un chalumeau de verre.
Les bar-rooms sont des espèces de cafés.], jusqu'au waterman qui se
grisait de «casse-poitrine [Boisson effrayante du bas peuple.
Littéralement, en anglais: _thorough knock me down_.] » dans les
sombres tavernes du Fells-Point.
Cependant, vers deux heures, l'émotion se calma. Le président
Barbicane parvint à rentrer chez lui, brisé, écrasé, moulu. Un
hercule n'eût pas résisté à un enthousiasme pareil. La foule
abandonna peu à peu les places et les rues. Les quatre rails-roads de
l'Ohio, de Susquehanna, de Philadelphie et de Washington, qui
convergent à Baltimore, jetèrent le public hexogène aux quatre coins
des États-Unis, et la ville se reposa dans une tranquillité relative.
Ce serait d'ailleurs une erreur de croire que, pendant cette soirée
mémorable, Baltimore fût seule en proie à cette agitation. Les
grandes villes de l'Union, New York, Boston, Albany, Washington,
Richmond, Crescent-City [Surnom de La Nouvelle-Orléans.], Charleston,
la Mobile, du Texas au Massachusetts, du Michigan aux Florides, toutes
prenaient leur part de ce délire. En effet, les trente mille
correspondants du Gun-Club connaissaient la lettre de leur président,
et ils attendaient avec une égale impatience la fameuse communication
du 5 octobre. Aussi, le soir même, à mesure que les paroles
s'échappaient des lèvres de l'orateur, elles couraient sur les fils
télégraphiques, à travers les États de l'Union, avec une vitesse de
deux cent quarante-huit mille quatre cent quarante-sept milles [Cent
mille lieues. C'est la vitesse de l'électricité.] à la seconde. On
peut donc dire avec une certitude absolue qu'au même instant les
États-Unis d'Amérique, dix fois grands comme la France, poussèrent un
seul hurrah, et que vingt-cinq millions de cœurs, gonflés d'orgueil,
battirent de la même pulsation.
Le lendemain, quinze cents journaux quotidiens, hebdomadaires,
bi-mensuels ou mensuels, s'emparèrent de la question; ils
l'examinèrent sous ses différents aspects physiques, météorologiques,
économiques ou moraux, au point de vue de la prépondérance politique
ou de la civilisation. Ils se demandèrent si la Lune était un monde
achevé, si elle ne subissait plus aucune transformation.
Ressemblait-elle à la Terre au temps où l'atmosphère n'existait pas
encore? Quel spectacle présentait cette face invisible au sphéroïde
terrestre? Bien qu'il ne s'agît encore que d'envoyer un boulet à
l'astre des nuits, tous voyaient là le point de départ d'une série
d'expériences; tous espéraient qu'un jour l'Amérique pénétrerait les
derniers secrets de ce disque mystérieux, et quelques-uns même
semblèrent craindre que sa conquête ne dérangeât sensiblement
l'équilibre européen.
Le projet discuté, pas une feuille ne mit en doute sa réalisation; les
recueils, les brochures, les bulletins, les «magazines» publiés par
les sociétés savantes, littéraires ou religieuses, en firent ressortir
les avantages, et «la Société d'Histoire naturelle» de Boston, «la
Société américaine des sciences et des arts» d'Albany, «la Société
géographique et statistique» de New York, «la Société philosophique
américaine» de Philadelphie, «l'Institution Smithsonienne» de
Washington, envoyèrent dans mille lettres leurs félicitations au
Gun-Club, avec des offres immédiates de service et d'argent.
Aussi, on peut le dire, jamais proposition ne réunit un pareil nombre
d'adhérents; d'hésitations, de doutes, d'inquiétudes, il ne fut même
pas question. Quant aux plaisanteries, aux caricatures, aux chansons
qui eussent accueilli en Europe, et particulièrement en France, l'idée
d'envoyer un projectile à la Lune, elles auraient fort mal servi leur
auteur; tous les «lifepreservers [Arme de poche faite en baleine
flexible et d'une boule de métal.]» du monde eussent été impuissants à
le garantir contre l'indignation générale. Il y a des choses dont on
ne rit pas dans le Nouveau Monde. Impey Barbicane devint donc, à
partir de ce jour, un des plus grands citoyens des États-Unis, quelque
chose comme le Washington de la science, et un trait, entre plusieurs,
montrera jusqu'où allait cette inféodation subite d'un peuple à un
homme.
Quelques jours après la fameuse séance du Gun-Club, le directeur d'une
troupe anglaise annonça au théâtre de Baltimore la représentation de
_Much ado about nothing_ [_Beaucoup de bruit pour rien_, une des
comédies de Shakespeare.]. Mais la population de la ville, voyant dans
ce titre une allusion blessante aux projets du président Barbicane,
envahit la salle, brisa les banquettes et obligea le malheureux
directeur à changer son affiche. Celui-ci, en homme d'esprit,
s'inclinant devant la volonté publique, remplaça la malencontreuse
comédie par _As you like it_ [_Comme il vous plaira_, de
Shakespeare.], et, pendant plusieurs semaines, il fit des recettes
phénoménales.
IV
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RÉPONSE DE L'OBSERVATOIRE DE CAMBRIDGE
Cependant Barbicane ne perdit pas un instant au milieu des ovations
dont il était l'objet. Son premier soin fut de réunir ses collègues
dans les bureaux du Gun-Club. Là, après discussion, on convint de
consulter les astronomes sur la partie astronomique de l'entreprise;
leur réponse une fois connue, on discuterait alors les moyens
mécaniques, et rien ne serait négligé pour assurer le succès de cette
grande expérience.
Une note très précise, contenant des questions spéciales, fut donc
rédigée et adressée à l'Observatoire de Cambridge, dans le
Massachusetts. Cette ville, où fut fondée la première Université des
États-Unis, est justement célèbre par son bureau astronomique. Là se
trouvent réunis des savants du plus haut mérite; là fonctionne la
puissante lunette qui permit à Bond de résoudre la nébuleuse
d'Andromède et à Clarke de découvrir le satellite de Sirius. Cet
établissement célèbre justifiait donc à tous les titres la confiance
du Gun-Club.
Aussi, deux jours après, sa réponse, si impatiemment attendue,
arrivait entre les mains du président Barbicane. Elle était conçue en
ces termes:
_Le Directeur de l'Observatoire de Cambridge au Président du Gun-Club,
à Baltimore._
«Cambridge, 7 octobre.
«Au reçu de votre honorée du 6 courant, adressée à l'Observatoire de
Cambridge au nom des membres du Gun-Club de Baltimore, notre bureau
s'est immédiatement réuni, et il a jugé à propos [Il y a dans le texte
le mot _expedient_, qui est absolument intraduisible en français.] de
répondre comme suit:
«Les questions qui lui ont été posées sont celles-ci:
«1º Est-il possible d'envoyer un projectile dans la Lune?
«2º Quelle est la distance exacte qui sépare la Terre de son
satellite?
«3º Quelle sera la durée du trajet du projectile auquel aura été
imprimée une vitesse initiale suffisante, et, par conséquent, à quel
moment devra-t-on le lancer pour qu'il rencontre la Lune en un point
déterminé?
«4º A quel moment précis la Lune se présentera-t-elle dans la
position la plus favorable pour être atteinte par le projectile?
«5º Quel point du ciel devra-t-on viser avec le canon destiné à
lancer le projectile?
«6º Quelle place la Lune occupera-t-elle dans le ciel au moment où
partira le projectile?
«Sur la première question:--Est-il possible d'envoyer un projectile
dans la Lune?
«Oui, il est possible d'envoyer un projectile dans la Lune, si l'on
parvient à animer ce projectile d'une vitesse initiale de douze mille
yards par seconde. Le calcul démontre que cette vitesse est
suffisante. A mesure que l'on s'éloigne de la Terre, l'action de la
pesanteur diminue en raison inverse du carré des distances,
c'est-à-dire que, pour une distance trois fois plus grande, cette
action est neuf fois moins forte. En conséquence, la pesanteur du
boulet décroîtra rapidement, et finira par s'annuler complètement au
moment où l'attraction de la Lune fera équilibre à celle de la Terre,
c'est-à-dire aux quarante-sept cinquante-deuxièmes du trajet. En ce
moment, le projectile ne pèsera plus, et, s'il franchit ce point, il
tombera sur la Lune par l'effet seul de l'attraction lunaire. La
possibilité théorique de l'expérience est donc absolument démontrée;
quant à sa réussite, elle dépend uniquement de la puissance de l'engin
employé.
«Sur la deuxième question:--Quelle est la distance exacte qui sépare
la Terre de son satellite?
«La Lune ne décrit pas autour de la Terre une circonférence, mais bien
une ellipse dont notre globe occupe l'un des foyers; de là cette
conséquence que la Lune se trouve tantôt plus rapprochée de la Terre,
et tantôt plus éloignée, ou, en termes astronomiques, tantôt dans son
apogée, tantôt dans son périgée. Or, la différence entre sa plus
grande et sa plus petite distance est assez considérable, dans
l'espèce, pour qu'on ne doive pas la négliger. En effet, dans son
apogée, la Lune est à deux cent quarante-sept mille cinq cent
cinquante-deux milles (--99,640 lieues de 4 kilomètres), et dans son
périgée à deux cent dix-huit mille six cent cinquante-sept milles
seulement (-- 88,010 lieues), ce qui fait une différence de vingt-huit
mille huit cent quatre-vingt-quinze milles (-- 11,630 lieues), ou plus
du neuvième du parcours. C'est donc la distance périgéenne de la Lune
qui doit servir de base aux calculs.
«Sur la troisième question:--Quelle sera la durée du trajet du
projectile auquel aura été imprimée une vitesse initiale suffisante,
et, par conséquent, à quel moment devra-t-on le lancer pour qu'il
rencontre la Lune en un point déterminé?
«Si le boulet conservait indéfiniment la vitesse initiale de douze
mille yards par seconde qui lui aura été imprimée à son départ, il ne
mettrait que neuf heures environ à se rendre à sa destination; mais
comme cette vitesse initiale ira continuellement en décroissant, il se
trouve, tout calcul fait, que le projectile emploiera trois cent mille
secondes, soit quatre-vingt-trois heures et vingt minutes, pour
atteindre le point où les attractions terrestre et lunaire se font
équilibre, et de ce point il tombera sur la Lune en cinquante mille
secondes, ou treize heures cinquante-trois minutes et vingt secondes.
Il conviendra donc de le lancer quatre-vingt-dix-sept heures treize
minutes et vingt secondes avant l'arrivée de la Lune au point visé.
«Sur la quatrième question:--A quel moment précis la Lune se
présentera-t-elle dans la position la plus favorable pour être
atteinte par le projectile?
«D'après ce qui vient d'être dit ci-dessus, il faut d'abord choisir
l'époque où la Lune sera dans son périgée, et en même temps le moment
où elle passera au zénith, ce qui diminuera encore le parcours d'une
distance égale au rayon terrestre, soit trois mille neuf cent dix-neuf
milles; de telle sorte que le trajet définitif sera de deux cent
quatorze mille neuf cent soixante-seize milles (--86,410 lieues).
Mais, si chaque mois la Lune passe à son périgée, elle ne se trouve
pas toujours au zénith à ce moment. Elle ne se présente dans ces deux
conditions qu'à de longs intervalles. Il faudra donc attendre la
coïncidence du passage au périgée et au zénith. Or, par une heureuse
circonstance, le 4 décembre de l'année prochaine, la Lune offrira ces
deux conditions: à minuit, elle sera dans son périgée, c'est-à-dire à
sa plus courte distance de la Terre, et elle passera en même temps au
zénith.
«Sur la cinquième question:--Quel point du ciel devra-t-on viser avec
le canon destiné à lancer le projectile?
«Les observations précédentes étant admises, le canon devra être
braqué sur le zénith [Le zénith est le point du ciel situé
verticalement au-dessus de la tête d'un observateur.] du lieu; de la
sorte, le tir sera perpendiculaire au plan de l'horizon, et le
projectile se dérobera plus rapidement aux effets de l'attraction
terrestre. Mais, pour que la Lune monte au zénith d'un lieu, il faut
que ce lieu ne soit pas plus haut en latitude que la déclinaison de
cet astre, autrement dit, qu'il soit compris entre 0° et 28° de
latitude nord ou sud [Il n'y a en effet que les régions du globe
comprises entre l'équateur et le vingt-huitième parallèle, dans
lesquels la culmination de la Lune l'amène au zénith; au-delà du 28e
degré, la Lune s'approche d'autant moins du zénith que l'on s'avance
vers les pôles.]. En tout autre endroit, le tir devrait être
nécessairement oblique, ce qui nuirait à la réussite de l'expérience.
«Sur la sixième question:--Quelle place la Lune occupera-t-elle dans
le ciel au moment où partira le projectile?
«Au moment où le projectile sera lancé dans l'espace, la Lune, qui
avance chaque jour de treize degrés dix minutes et trente-cinq
secondes, devra se trouver éloignée du point zénithal de quatre fois
ce nombre, soit cinquante-deux degrés quarante-deux minutes et vingt
secondes, espace qui correspond au chemin qu'elle fera pendant la
durée du parcours du projectile. Mais comme il faut également tenir
compte de la déviation que fera éprouver au boulet le mouvement de
rotation de la terre, et comme le boulet n'arrivera à la Lune qu'après
avoir dévié d'une distance égale à seize rayons terrestres, qui,
comptés sur l'orbite de la Lune, font environ onze degrés, on doit
ajouter ces onze degrés à ceux qui expriment le retard de la Lune déjà
mentionné, soit soixante-quatre degrés en chiffres ronds. Ainsi donc,
au moment du tir, le rayon visuel mené à la Lune fera avec la
verticale du lieu un angle de soixante-quatre degrés.
«Telles sont les réponses aux questions posées à l'Observatoire de
Cambridge par les membres du Gun-Club.
«En résumé:
«1º Le canon devra être établi dans un pays situé entre 0° et 28° de
latitude nord ou sud.
«2º Il devra être braqué sur le zénith du lieu.
«3º Le projectile devra être animé d'une vitesse initiale de douze
mille yards par seconde.
«4º Il devra être lancé le 1er décembre de l'année prochaine, à onze
heures moins treize minutes et vingt secondes.
«5º Il rencontrera la Lune quatre jours après son départ, le 4
décembre à minuit précis, au moment où elle passera au zénith.
«Les membres du Gun-Club doivent donc commencer sans retard les
travaux nécessités par une pareille entreprise et être prêts à opérer
au moment déterminé, car, s'ils laissaient passer cette date du 4
décembre, ils ne retrouveraient la Lune dans les mêmes conditions de
périgée et de zénith que dix-huit ans et onze jours après.
«Le bureau de l'Observatoire de Cambridge se met entièrement à leur
disposition pour les questions d'astronomie théorique, et il joint par
la présente ses félicitations à celles de l'Amérique tout entière.
«Pour le bureau:
«J.-M. BELFAST,
«_Directeur de l'Observatoire de Cambridge._
V
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LE ROMAN DE LA LUNE
Un observateur doué d'une vue infiniment pénétrante, et placé à ce
centre inconnu autour duquel gravite le monde, aurait vu des myriades
d'atomes remplir l'espace à l'époque chaotique de l'univers. Mais peu
à peu, avec les siècles, un changement se produisit; une loi
d'attraction se manifesta, à laquelle obéirent les atomes errants
jusqu'alors; ces atomes se combinèrent chimiquement suivant leurs
affinités, se firent molécules et formèrent ces amas nébuleux dont
sont parsemées les profondeurs du ciel.
Ces amas furent aussitôt animés d'un mouvement de rotation autour de
leur point central. Ce centre, formé de molécules vagues, se prit à
tourner sur lui-même en se condensant progressivement; d'ailleurs,
suivant des lois immuables de la mécanique, à mesure que son volume
diminuait par la condensation, son mouvement de rotation s'accélérait,
et ces deux effets persistant, il en résulta une étoile principale,
centre de l'amas nébuleux.
En regardant attentivement, l'observateur eût alors vu les autres
molécules de l'amas se comporter comme l'étoile centrale, se condenser
à sa façon par un mouvement de rotation progressivement accéléré, et
graviter autour d'elle sous forme d'étoiles innombrables. La
nébuleuse, dont les astronomes comptent près de cinq mille
actuellement, était formée.
Parmi ces cinq mille nébuleuses, il en est une que les hommes ont
nommée la Voie lactée[*], et qui renferme dix-huit millions d'étoiles,
dont chacune est devenue le centre d'un monde solaire.
[* Du mot grec γαλαχτος,qui signifie lait.]
Si l'observateur eût alors spécialement examiné entre ces dix-huit
millions d'astres l'un des plus modestes et des moins brillants [Le
diamètre de Sirius, suivant Wollaston, doit égaler douze fois celui du
Soleil, soit 4,300,000 lieues.], une étoile de quatrième ordre, celle
qui s'appelle orgueilleusement le Soleil, tous les phénomènes auxquels
est due la formation de l'univers se seraient successivement accomplis
à ses yeux.
En effet, ce Soleil, encore à l'état gazeux et composé de molécules
mobiles, il l'eût aperçu tournant sur son axe pour achever son travail
de concentration. Ce mouvement, fidèle aux lois de la mécanique, se
fût accéléré avec la diminution de volume, et un moment serait arrivé
où la force centrifuge l'aurait emporté sur la force centripète, qui
tend à repousser les molécules vers le centre.
Alors un autre phénomène se serait passé devant les yeux de
l'observateur, et les molécules situées dans le plan de l'équateur,
s'échappant comme la pierre d'une fronde dont la corde vient à se
briser subitement, auraient été former autour du Soleil plusieurs
anneaux concentriques semblables à celui de Saturne. A leur tour, ces
anneaux de matière cosmique, pris d'un mouvement de rotation autour de
la masse centrale, se seraient brisés et décomposés en nébulosités
secondaires, c'est-à-dire en planètes.
Si l'observateur eût alors concentré toute son attention sur ces
planètes, il les aurait vues se comporter exactement comme le Soleil
et donner naissance à un ou plusieurs anneaux cosmiques, origines de
ces astres d'ordre inférieur qu'on appelle satellites.
Ainsi donc, en remontant de l'atome à la molécule, de la molécule à
l'amas nébuleux, de l'amas nébuleux à la nébuleuse, de la nébuleuse à
l'étoile principale, de l'étoile principale au Soleil, du Soleil à la
planète, et de la planète au satellite, on a toute la série des
transformations subies par les corps célestes depuis les premiers
jours du monde.
Le Soleil semble perdu dans les immensités du monde stellaire, et
cependant il est rattaché, par les théories actuelles de la science, à
la nébuleuse de la Voie lactée. Centre d'un monde, et si petit qu'il
paraisse au milieu des régions éthérées, il est cependant énorme, car
sa grosseur est quatorze cent mille fois celle de la Terre. Autour de
lui gravitent huit planètes, sorties de ses entrailles mêmes aux
premiers temps de la Création. Ce sont, en allant du plus proche de
ces astres au plus éloigné, Mercure, Vénus, la Terre, Mars Jupiter,
Saturne, Uranus et Neptune. De plus entre Mars et Jupiter circulent
régulièrement d'autres corps moins considérables, peut-être les débris
errants d'un astre brisé en plusieurs milliers de morceaux, dont le
télescope a reconnu quatre-vingt-dix-sept jusqu'à ce jour.
[Quelques-uns de ces astéroïdes sont assez petits pour qu'on puisse en
faire le tour dans l'espace d'une seule journée en marchant au pas
gymnastique.]
De ces serviteurs que le Soleil maintient dans leur orbite elliptique
par la grande loi de la gravitation, quelques-uns possèdent à leur
tour des satellites. Uranus en a huit, Saturne huit, Jupiter quatre,
Neptune trois peut-être, la Terre un; ce dernier, l'un des moins
importants du monde solaire, s'appelle la Lune, et c'est lui que le
génie audacieux des Américains prétendait conquérir.
L'astre des nuits, par sa proximité relative et le spectacle
rapidement renouvelé de ses phases diverses, a tout d'abord partagé
avec le Soleil l'attention des habitants de la Terre; mais le Soleil
est fatigant au regard, et les splendeurs de sa lumière obligent ses
contemplateurs à baisser les yeux.
La blonde Phoebé, plus humaine au contraire, se laisse complaisamment
voir dans sa grâce modeste; elle est douce à l'œil, peu ambitieuse,
et cependant, elle se permet parfois d'éclipser son frère, le radieux
Apollon, sans jamais être éclipsée par lui. Les mahométans ont
compris la reconnaissance qu'ils devaient à cette fidèle amie de la
Terre, et ils ont réglé leur mois sur sa révolution [Vingt-neuf jours
et demi environ.].
Les premiers peuples vouèrent un culte particulier à cette chaste
déesse. Les Égyptiens l'appelaient Isis; les Phéniciens la nommaient
Astarté; les Grecs l'adorèrent sous le nom de Phoebé, fille de Latone
et de Jupiter, et ils expliquaient ses éclipses par les visites
mystérieuses de Diane au bel Endymion. A en croire la légende
mythologique, le lion de Némée parcourut les campagnes de la Lune
avant son apparition sur la Terre, et le poète Agésianax, cité par
Plutarque, célébra dans ses vers ces doux yeux, ce nez charmant et
cette bouche aimable, formés par les parties lumineuses de l'adorable
Séléné.
Mais si les Anciens comprirent bien le caractère, le tempérament, en
un mot, les qualités morales de la Lune au point de vue mythologique,
les plus savants d'entre eux demeurèrent fort ignorants en
sélénographie.
Cependant, plusieurs astronomes des époques reculées découvrirent
certaines particularités confirmées aujourd'hui par la science. Si
les Arcadiens prétendirent avoir habité la Terre à une époque où la
Lune n'existait pas encore, si Tatius la regarda comme un fragment
détaché du disque solaire, si Cléarque, le disciple d'Aristote, en fit
un miroir poli sur lequel se réfléchissaient les images de l'Océan, si
d'autres enfin ne virent en elle qu'un amas de vapeurs exhalées par la
Terre, ou un globe moitié feu, moitié glace, qui tournait sur
lui-même, quelques savants, au moyen d'observations sagaces, à défaut
d'instruments d'optique, soupçonnèrent la plupart des lois qui
régissent l'astre des nuits.
Ainsi Thalès de Milet, 460 ans avant J.-C., émit l'opinion que la Lune
était éclairée par le Soleil. Aristarque de Samos donna la véritable
explication de ses phases. Cléomène enseigna qu'elle brillait d'une
lumière réfléchie. Le Chaldéen Bérose découvrit que la durée de son
mouvement de rotation était égale à celle de son mouvement de
révolution, et il expliqua de la sorte le fait que la Lune présente
toujours la même face. Enfin Hipparque, deux siècles avant l'ère
chrétienne, reconnut quelques inégalités dans les mouvements apparents
du satellite de la Terre.
Ces diverses observations se confirmèrent par la suite et profitèrent
aux nouveaux astronomes. Ptolémée, au IIe siècle, l'Arabe Aboul-Wéfa,
au Xe, complétèrent les remarques d'Hipparque sur les inégalités que
subit la Lune en suivant la ligne ondulée de son orbite sous l'action
du Soleil. Puis Copernic [Voir _Les Fondateurs de l'Astronomie
moderne_, un livre admirable de M. J. Bertrand, de l'Institut.], au
XVe siècle, et Tycho Brahé, au XVIe, exposèrent complètement le
système du monde et le rôle que joue la Lune dans l'ensemble des corps
célestes.
A cette époque, ses mouvements étaient à peu près déterminés; mais de
sa constitution physique on savait peu de chose. Ce fut alors que
Galilée expliqua les phénomènes de lumière produits dans certaines
phases par l'existence de montagnes auxquelles il donna une hauteur
moyenne de quatre mille cinq cents toises.
Après lui, Hevelius, un astronome de Dantzig, rabaissa les plus hautes
altitudes à deux mille six cents toises; mais son confrère Riccioli
les reporta à sept mille.
Herschell, à la fin du XVIIIe siècle, armé d'un puissant télescope,
réduisit singulièrement les mesures précédentes. Il donna dix-neuf
cents toises aux montagnes les plus élevées, et ramena la moyenne des
différentes hauteurs à quatre cents toises seulement. Mais Herschell
se trompait encore, et il fallut les observations de Shroeter,
Louville, Halley, Nasmyth, Bianchini, Pastorf, Lohrman, Gruithuysen,
et surtout les patientes études de MM. Beer et Moedeler, pour
résoudre définitivement la question. Grâce à ces savants, l'élévation
des montagnes de la Lune est parfaitement connue aujourd'hui. MM.
Beer et Moedeler ont mesuré dix-neuf cent cinq hauteurs, dont six sont
au-dessus de deux mille six cents toises, et vingt-deux au-dessus de
deux mille quatre cents [La hauteur du mont Blanc au-dessus de la mer
est de 4813 mètres.]. Leur plus haut sommet domine de trois mille
huit cent et une toises la surface du disque lunaire.
En même temps, la reconnaissance de la Lune se complétait; cet astre
apparaissait criblé de cratères, et sa nature essentiellement
volcanique s'affirmait à chaque observation. Du défaut de réfraction
dans les rayons des planètes occultées par elle, on conclut que
l'atmosphère devait presque absolument lui manquer. Cette absence
d'air entraînait l'absence d'eau. Il devenait donc manifeste que les
Sélénites, pour vivre dans ces conditions, devaient avoir une
organisation spéciale et différer singulièrement des habitants de la
Terre.
Enfin, grâce aux méthodes nouvelles, les instruments plus
perfectionnés fouillèrent la Lune sans relâche, ne laissant pas un
point de sa face inexploré, et cependant son diamètre mesure deux
mille cent cinquante milles [Huit cent soixante-neuf lieues,
c'est-à-dire un peu plus du quart du rayon terrestre.], sa surface est
la treizième partie de la surface du globe [Trente-huit millions de
kilomètres carrés.], son volume la quarante-neuvième partie du volume
du sphéroïde terrestre; mais aucun de ses secrets ne pouvait échapper
à l'œil des astronomes, et ces habiles savants portèrent plus loin
encore leurs prodigieuses observations.
Ainsi ils remarquèrent que, pendant la pleine Lune, le disque
apparaissait dans certaines parties rayé de lignes blanches, et
pendant les phases, rayé de lignes noires. En étudiant avec une plus
grande précision, ils parvinrent à se rendre un compte exact de la
nature de ces lignes. C'étaient des sillons longs et étroits, creusés
entre des bords parallèles, aboutissant généralement aux contours des
cratères; ils avaient une longueur comprise entre dix et cent milles
et une largeur de huit cents toises. Les astronomes les appelèrent
des rainures, mais tout ce qu'ils surent faire, ce fut de les nommer
ainsi. Quant à la question de savoir si ces rainures étaient des lits
desséchés d'anciennes rivières ou non, ils ne purent la résoudre d'une
manière complète. Aussi les Américains espéraient bien déterminer, un
jour ou l'autre, ce fait géologique. Ils se réservaient également de
reconnaître cette série de remparts parallèles découverts à la surface
de la Lune par Gruithuysen, savant professeur de Munich, qui les
considéra comme un système de fortifications élevées par les
ingénieurs sélénites. Ces deux points, encore obscurs, et bien
d'autres sans doute, ne pouvaient être définitivement réglés qu'après
une communication directe avec la Lune.
Quant à l'intensité de sa lumière, il n'y avait plus rien à apprendre
à cet égard; on savait qu'elle est trois cent mille fois plus faible
que celle du Soleil, et que sa chaleur n'a pas d'action appréciable
sur les thermomètres; quant au phénomène connu sous le nom de lumière
cendrée, il s'explique naturellement par l'effet des rayons du Soleil
renvoyés de la Terre à la Lune, et qui semblent compléter le disque
lunaire, lorsque celui-ci se présente sous la forme d'un croissant
dans ses première et dernière phases.
Tel était l'état des connaissances acquises sur le satellite de la
Terre, que le Gun-Club se proposait de compléter à tous les points de
vue, cosmographiques, géologiques, politiques et moraux.
VI
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CE QU'IL N'EST PAS POSSIBLE D'IGNORER ET CE QU'IL N'EST
PLUS PERMIS DE CROIRE DANS LES ÉTATS-UNIS
La proposition Barbicane avait eu pour résultat immédiat de remettre à
l'ordre du jour tous les faits astronomiques relatifs à l'astre des
nuits. Chacun se mit à l'étudier assidûment. Il semblait que la Lune
apparût pour la première fois sur l'horizon et que personne ne l'eût
encore entrevue dans les cieux. Elle devint à la mode; elle fut la
lionne du jour sans en paraître moins modeste, et prit rang parmi les
«étoiles» sans en montrer plus de fierté. Les journaux ravivèrent les
vieilles anecdotes dans lesquelles ce «Soleil des loups» jouait un
rôle; ils rappelèrent les influences que lui prêtait l'ignorance des
premiers âges; ils le chantèrent sur tous les tons; un peu plus, ils
eussent cité de ses bons mots; l'Amérique entière fut prise de
sélénomanie.
De leur côté, les revues scientifiques traitèrent plus spécialement
les questions qui touchaient à l'entreprise du Gun-Club; la lettre de
l'Observatoire de Cambridge fut publiée par elles, commentée et
approuvée sans réserve.
Bref, il ne fut plus permis, même au moins lettré des Yankees,
d'ignorer un seul des faits relatifs à son satellite, ni à la plus
bornée des vieilles mistress d'admettre encore de superstitieuses
erreurs à son endroit. La science leur arrivait sous toutes les
formes; elle les pénétrait par les yeux et les oreilles; impossible
d'être un âne...en astronomie.
Jusqu'alors, bien des gens ignoraient comment on avait pu calculer la
distance qui sépare la Lune de la Terre. On profita de la
circonstance pour leur apprendre que cette distance s'obtenait par la
mesure de la parallaxe de la Lune. Si le mot parallaxe semblait les
étonner, on leur disait que c'était l'angle formé par deux lignes
droites menées de chaque extrémité du rayon terrestre jusqu'à la Lune.
Doutaient-ils de la perfection de cette méthode, on leur prouvait
immédiatement que, non seulement cette distance moyenne était bien de
deux cent trente-quatre mille trois cent quarante-sept milles
(-- 94,330 lieues), mais encore que les astronomes ne se trompaient
pas de soixante-dix milles (-- 30 lieues).
A ceux qui n'étaient pas familiarisés avec les mouvements de la Lune,
les journaux démontraient quotidiennement qu'elle possède deux
mouvements distincts, le premier dit de rotation sur un axe, le second
dit de révolution autour de la Terre, s'accomplissant tous les deux
dans un temps égal, soit vingt-sept jours et un tiers [C'est la durée
de la révolution sidérale, c'est-à-dire le temps que la Lune met à
revenir à une même étoile.].
Le mouvement de rotation est celui qui crée le jour et la nuit à la
surface de la Lune; seulement il n'y a qu'un jour, il n'y a qu'une
nuit par mois lunaire, et ils durent chacun trois cent
cinquante-quatre heures et un tiers. Mais, heureusement pour elle, la
face tournée vers le globe terrestre est éclairée par lui avec une
intensité égale à la lumière de quatorze Lunes. Quant à l'autre face,
toujours invisible, elle a naturellement trois cent cinquante-quatre
heures d'une nuit absolue, tempérée seulement par cette «pâle clarté
qui tombe des étoiles». Ce phénomène est uniquement dû à cette
particularité que les mouvements de rotation et de révolution
s'accomplissent dans un temps rigoureusement égal, phénomène commun,
suivant Cassini et Herschell, aux satellites de Jupiter, et très
probablement à tous les autres satellites.
Quelques esprits bien disposés, mais un peu rétifs, ne comprenaient
pas tout d'abord que, si la Lune montrait invariablement la même face
à la Terre pendant sa révolution, c'est que, dans le même laps de
temps, elle faisait un tour sur elle-même. A ceux-là on disait:
«Allez dans votre salle à manger, et tournez autour de la table de
manière à toujours en regarder le centre; quand votre promenade
circulaire sera achevée, vous aurez fait un tour sur vous-même,
puisque votre œil aura parcouru successivement tous les points de la
salle. Eh bien! la salle, c'est le Ciel, la table, c'est la Terre,
et la Lune, c'est vous!» Et ils s'en allaient enchantés de la
comparaison.
Ainsi donc, la Lune montre sans cesse la même face à la Terre;
cependant, pour être exact, il faut ajouter que, par suite d'un
certain balancement du nord au sud et de l'ouest à l'est appelé
«libration», elle laisse apercevoir un peu plus de la moitié de son
disque, soit les cinquante-sept centièmes environ.
Lorsque les ignorants en savaient autant que le directeur de
l'Observatoire de Cambridge sur le mouvement de rotation de la Lune,
ils s'inquiétaient beaucoup de son mouvement de révolution autour de
la Terre, et vingt revues scientifiques avaient vite fait de les
instruire. Ils apprenaient alors que le firmament, avec son infinité
d'étoiles, peut être considéré comme un vaste cadran sur lequel la
Lune se promène en indiquant l'heure vraie à tous les habitants de la
Terre; que c'est dans ce mouvement que l'astre des nuits présente ses
différentes phases; que la Lune est pleine, quand elle est en
opposition avec le Soleil, c'est-à-dire lorsque les trois astres sont
sur la même ligne, la Terre étant au milieu; que la Lune est nouvelle
quand elle est en conjonction avec le Soleil, c'est-à-dire lorsqu'elle
se trouve entre la Terre et lui; enfin que la Lune est dans son
premier ou dans son dernier quartier, quand elle fait avec le Soleil
et la Terre un angle droit dont elle occupe le sommet.
Quelques Yankees perspicaces en déduisaient alors cette conséquence,
que les éclipses ne pouvaient se produire qu'aux époques de
conjonction ou d'opposition, et ils raisonnaient bien. En
conjonction, la Lune peut éclipser le Soleil, tandis qu'en opposition,
c'est la Terre qui peut l'éclipser à son tour, et si ces éclipses
n'arrivent pas deux fois par lunaison, c'est parce que le plan suivant
lequel se meut la Lune est incliné sur l'écliptique, autrement dit,
sur le plan suivant lequel se meut la Terre.
Quant à la hauteur que l'astre des nuits peut atteindre au-dessus de
l'horizon, la lettre de l'Observatoire de Cambridge avait tout dit à
cet égard. Chacun savait que cette hauteur varie suivant la latitude
du lieu où on l'observe. Mais les seules zones du globe pour
lesquelles la Lune passe au zénith, c'est-à-dire vient se placer
directement au-dessus de la tête de ses contemplateurs, sont
nécessairement comprises entre les vingt-huitièmes parallèles et
l'équateur. De là cette recommandation importante de tenter
l'expérience sur un point quelconque de cette partie du globe, afin
que le projectile pût être lancé perpendiculairement et échapper ainsi
plus vite à l'action de la pesanteur. C'était une condition
essentielle pour le succès de l'entreprise, et elle ne laissait pas de
préoccuper vivement l'opinion publique.
Quant à la ligne suivie par la Lune dans sa révolution autour de la
Terre, l'Observatoire de Cambridge avait suffisamment appris, même aux
ignorants de tous les pays, que cette ligne est une courbe rentrante,
non pas un cercle, mais bien une ellipse, dont la Terre occupe un des
foyers. Ces orbites elliptiques sont communes à toutes les planètes
aussi bien qu'à tous les satellites, et la mécanique rationnelle
prouve rigoureusement qu'il ne pouvait en être autrement. Il était
bien entendu que la Lune dans son apogée se trouvait plus éloignée de
la Terre, et plus rapprochée dans son périgée.
Voilà donc ce que tout Américain savait bon gré mal gré, ce que
personne ne pouvait décemment ignorer. Mais si ces vrais principes se
vulgarisèrent rapidement, beaucoup d'erreurs, certaines craintes
illusoires, furent moins faciles à déraciner.
Ainsi, quelques braves gens, par exemple, soutenaient que la Lune
était une ancienne comète, laquelle, en parcourant son orbite allongée
autour du Soleil, vint à passer près de la Terre et se trouva retenue
dans son cercle d'attraction. Ces astronomes de salon prétendaient
expliquer ainsi l'aspect brûlé de la Lune, malheur irréparable dont
ils se prenaient à l'astre radieux. Seulement, quand on leur faisait
observer que les comètes ont une atmosphère et que la Lune n'en a que
peu ou pas, ils restaient fort empêchés de répondre.
D'autres, appartenant à la race des trembleurs, manifestaient
certaines craintes à l'endroit de la Lune; ils avaient entendu dire
que, depuis les observations faites au temps des Califes, son
mouvement de révolution s'accélérait dans une certaine proportion; ils
en déduisaient de là, fort logiquement d'ailleurs, qu'à une
accélération de mouvement devait correspondre une diminution dans la
distance des deux astres, et que, ce double effet se prolongeant à
l'infini, la Lune finirait un jour par tomber sur la Terre.
Cependant, ils durent se rassurer et cesser de craindre pour les
générations futures, quand on leur apprit que, suivant les calculs de
Laplace, un illustre mathématicien français, cette accélération de
mouvement se renferme dans des limites fort restreintes, et qu'une
diminution proportionnelle ne tardera pas à lui succéder. Ainsi donc,
l'équilibre du monde solaire ne pouvait être dérangé dans les siècles
à venir.
Restait en dernier lieu la classe superstitieuse des ignorants;
ceux-là ne se contentent pas d'ignorer, ils savent ce qui n'est pas,
et à propos de la Lune ils en savaient long. Les uns regardaient son
disque comme un miroir poli au moyen duquel on pouvait se voir des
divers points de la Terre et se communiquer ses pensées. Les autres
prétendaient que sur mille nouvelles Lunes observées, neuf cent
cinquante avaient amené des changements notables, tels que
cataclysmes, révolutions, tremblements de terre, déluges, etc.; ils
croyaient donc à l'influence mystérieuse de l'astre des nuits sur les
destinées humaines; ils le regardaient comme le «véritable contre
poids» de l'existence; ils pensaient que chaque Sélénite était
rattaché à chaque habitant de la Terre par un lien sympathique; avec
le docteur Mead, ils soutenaient que le système vital lui est
entièrement soumis, prétendant, sans en démordre, que les garçons
naissent surtout pendant la nouvelle Lune, et les filles pendant le
dernier quartier, etc., etc. Mais enfin il fallut renoncer à ces
vulgaires erreurs, revenir à la seule vérité, et si la Lune,
dépouillée de son influence, perdit dans l'esprit de certains
courtisans de tous les pouvoirs, si quelques dos lui furent tournés,
l'immense majorité se prononça pour elle. Quant aux Yankees, ils
n'eurent plus d'autre ambition que de prendre possession de ce nouveau
continent des airs et d'arborer à son plus haut sommet le pavillon
étoilé des États-Unis d'Amérique.
VII
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L'HYMNE DU BOULET
L'Observatoire de Cambridge avait, dans sa mémorable lettre du 7
octobre, traité la question au point de vue astronomique; il
s'agissait désormais de la résoudre mécaniquement. C'est alors que
les difficultés pratiques eussent paru insurmontables en tout autre
pays que l'Amérique. Ici ce ne fut qu'un jeu.
Le président Barbicane avait, sans perdre de temps, nommé dans le sein
du Gun-Club un Comité d'exécution. Ce Comité devait en trois séances
élucider les trois grandes questions du canon, du projectile et des
poudres; il fut composé de quatre membres très savants sur ces
matières: Barbicane, avec voix prépondérante en cas de partage, le
général Morgan, le major Elphiston, et enfin l'inévitable J.-T.
Maston, auquel furent confiées les fonctions de secrétaire-rapporteur.
Le 8 octobre, le Comité se réunit chez le président Barbicane, 3,
Republican-street. Comme il était important que l'estomac ne vînt pas
troubler par ses cris une aussi sérieuse discussion, les quatre
membres du Gun-Club prirent place à une table couverte de sandwiches
et de théières considérables. Aussitôt J.-T. Maston vissa sa plume à
son crochet de fer, et la séance commença.
Barbicane prit la parole:
«Mes chers collègues, dit-il, nous avons à résoudre un des plus
importants problèmes de la balistique, cette science par excellence,
qui traite du mouvement des projectiles, c'est-à-dire des corps lancés
dans l'espace par une force d'impulsion quelconque, puis abandonnés à
eux-mêmes.
--Oh! la balistique! la balistique! s'écria J.-T. Maston d'une
voix émue.
--Peut-être eût-il paru plus logique, reprit Barbicane, de consacrer
cette première séance à la discussion de l'engin...
--En effet, répondit le général Morgan.
--Cependant, reprit Barbicane, après mûres réflexions, il m'a semblé
que la question du projectile devait primer celle du canon, et que les
dimensions de celui-ci devaient dépendre des dimensions de celui-là.
--Je demande la parole», s'écria J.-T. Maston.
La parole lui fut accordée avec l'empressement que méritait son passé
magnifique.
«Mes braves amis, dit-il d'un accent inspiré, notre président a raison
de donner à la question du projectile le pas sur toutes les autres!
Ce boulet que nous allons lancer à la Lune, c'est notre messager,
notre ambassadeur, et je vous demande la permission de le considérer à
un point de vue purement moral.
Cette façon nouvelle d'envisager un projectile piqua singulièrement la
curiosité des membres du Comité; ils accordèrent donc la plus vive
attention aux paroles de J.-T. Maston.
«Mes chers collègues, reprit ce dernier, je serai bref; je laisserai
de côté le boulet physique, le boulet qui tue, pour n'envisager que le
boulet mathématique, le boulet moral. Le boulet est pour moi la plus
éclatante manifestation de la puissance humaine; c'est en lui qu'elle
se résume tout entière; c'est en le créant que l'homme s'est le plus
rapproché du Créateur!
--Très bien! dit le major Elphiston.
--En effet, s'écria l'orateur, si Dieu a fait les étoiles et les
planètes, l'homme a fait le boulet, ce critérium des vitesses
terrestres, cette réduction des astres errant dans l'espace, et qui ne
sont, à vrai dire, que des projectiles! A Dieu la vitesse de
l'électricité, la vitesse de la lumière, la vitesse des étoiles, la
vitesse des comètes, la vitesse des planètes, la vitesse des
satellites, la vitesse du son, la vitesse du vent! Mais à nous la
vitesse du boulet, cent fois supérieure à la vitesse des trains et des
chevaux les plus rapides!
J.-T. Maston était transporté; sa voix prenait des accents lyriques
en chantant cet hymne sacré du boulet.
«Voulez-vous des chiffres? reprit-il, en voilà d'éloquents! Prenez
simplement le modeste boulet de vingt-quatre [C'est-à-dire pesant
vingt-quatre livres.]; s'il court huit cent mille fois moins vite que
l'électricité, six cent quarante fois moins vite que la lumière,
soixante-seize fois moins vite que la Terre dans son mouvement de
translation autour du Soleil, cependant, à la sortie du canon, il
dépasse la rapidité du son [Ainsi, quand on a entendu la détonation de
la bouche à feu on ne peut plus être frappé par le boulet.], il fait
deux cents toises à la seconde, deux mille toises en dix secondes,
quatorze milles à la minute (-- 6 lieues), huit cent quarante milles à
l'heure (-- 360 lieues), vingt mille cent milles par jour (-- 8,640
lieues), c'est-à-dire la vitesse des points de l'équateur dans le
mouvement de rotation du globe, sept millions trois cent trente-six
mille cinq cents milles par an (-- 3,155,760 lieues). Il mettrait donc
onze jours à se rendre à la Lune, douze ans à parvenir au Soleil,
trois cent soixante ans à atteindre Neptune aux limites du monde
solaire. Voilà ce que ferait ce modeste boulet, l'ouvrage de nos
mains! Que sera-ce donc quand, vingtuplant cette vitesse, nous le
lancerons avec une rapidité de sept milles à la seconde! Ah! boulet
superbe! splendide projectile! j'aime à penser que tu seras reçu
là-haut avec les honneurs dus à un ambassadeur terrestre!
Des hurrahs accueillirent cette ronflante péroraison, et J.-T.
Maston, tout ému, s'assit au milieu des félicitations de ses
collègues.
«Et maintenant, dit Barbicane, que nous avons fait une large part à la
poésie, attaquons directement la question.
--Nous sommes prêts, répondirent les membres du Comité en absorbant
chacun une demi-douzaine de sandwiches.
--Vous savez quel est le problème à résoudre, reprit le président; il
s'agit d'imprimer à un projectile une vitesse de douze mille yards par
seconde. J'ai lieu de penser que nous y réussirons. Mais, en ce
moment, examinons les vitesses obtenues jusqu'ici; le général Morgan
pourra nous édifier à cet égard.
--D'autant plus facilement, répondit le général, que, pendant la
guerre, j'étais membre de la commission d'expérience. Je vous dirai
donc que les canons de cent de Dahlgreen, qui portaient à deux mille
cinq cents toises, imprimaient à leur projectile une vitesse initiale
de cinq cents yards à la seconde.
--Bien. Et la Columbiad [Les Américains donnaient le nom de Columbiad
à ces énormes engins de destruction.] Rodman? demanda le président.
--La Columbiad Rodman, essayée au fort Hamilton, près de New York,
lançait un boulet pesant une demi-tonne à une distance de six milles,
avec une vitesse de huit cents yards par seconde, résultat que n'ont
jamais obtenu Armstrong et Palliser en Angleterre.
--Oh! les Anglais! fit J.-T. Maston en tournant vers l'horizon de
l'est son redoutable crochet.
--Ainsi donc, reprit Barbicane, ces huit cents yards seraient la
vitesse maximum atteinte jusqu'ici?
--Oui, répondit Morgan.
--Je dirai, cependant, répliqua J.-T. Maston, que si mon mortier
n'eût pas éclaté...
--Oui, mais il a éclaté, répondit Barbicane avec un geste
bienveillant. Prenons donc pour point de départ cette vitesse de huit
cents yards. Il faudra la vingtupler. Aussi, réservant pour une
autre séance la discussion des moyens destinés à produire cette
vitesse, j'appellerai votre attention, mes chers collègues, sur les
dimensions qu'il convient de donner au boulet. Vous pensez bien qu'il
ne s'agit plus ici de projectiles pesant au plus une demi-tonne!
--Pourquoi pas? demanda le major.
--Parce que ce boulet, répondit vivement J.-T. Maston, doit être
assez gros pour attirer l'attention des habitants de la Lune, s'il en
existe toutefois.
--Oui, répondit Barbicane, et pour une autre raison plus importante
encore.
--Que voulez-vous dire, Barbicane? demanda le major.
--Je veux dire qu'il ne suffit pas d'envoyer un projectile et de ne
plus s'en occuper; il faut que nous le suivions pendant son parcours
jusqu'au moment où il atteindra le but.
--Hein! firent le général et le major, un peu surpris de la
proposition.
--Sans doute, reprit Barbicane en homme sûr de lui, sans doute, ou
notre expérience ne produira aucun résultat.
--Mais alors, répliqua le major, vous allez donner à ce projectile des
dimensions énormes?
--Non. Veuillez bien m'écouter. Vous savez que les instruments
d'optique ont acquis une grande perfection; avec certains télescopes
on est déjà parvenu à obtenir des grossissements de six mille fois, et
à ramener la Lune à quarante milles environ (-- 16 lieues). Or, à
cette distance, les objets ayant soixante pieds de côté sont
parfaitement visibles. Si l'on n'a pas poussé plus loin la puissance
de pénétration des télescopes, c'est que cette puissance ne s'exerce
qu'au détriment de leur clarté, et la Lune, qui n'est qu'un miroir
réfléchissant, n'envoie pas une lumière assez intense pour qu'on
puisse porter les grossissements au-delà de cette limite.
--Eh bien! que ferez-vous alors? demanda le général. Donnerez-vous
à votre projectile un diamètre de soixante pieds?
--Non pas!
--Vous vous chargerez donc de rendre la Lune plus lumineuse?
--Parfaitement.
--Voilà qui est fort! s'écria J.-T. Maston.
--Oui, fort simple, répondit Barbicane. En effet, si je parviens à
diminuer l'épaisseur de l'atmosphère que traverse la lumière de la
Lune, n'aurais-je pas rendu cette lumière plus intense?
--Évidemment.
--Eh bien! pour obtenir ce résultat, il me suffira d'établir un
télescope sur quelque montagne élevée. Ce que nous ferons.
--Je me rends, je me rends, répondit le major. Vous avez une façon de
simplifier les choses!... Et quel grossissement espérez-vous obtenir
ainsi?
--Un grossissement de quarante-huit mille fois, qui ramènera la Lune à
cinq milles seulement, et, pour être visibles, les objets n'auront
plus besoin d'avoir que neuf pieds de diamètre.
--Parfait! s'écria J.-T. Maston, notre projectile aura donc neuf
pieds de diamètre?
--Précisément.
--Permettez-moi de vous dire, cependant, reprit le major Elphiston,
qu'il sera encore d'un poids tel, que...
--Oh! major, répondit Barbicane, avant de discuter son poids,
laissez-moi vous dire que nos pères faisaient des merveilles en ce
genre. Loin de moi la pensée de prétendre que la balistique n'ait pas
progressé, mais il est bon de savoir que, dès le Moyen Age, on
obtenait des résultats surprenants, j'oserai ajouter, plus surprenants
que les nôtres.
--Par exemple! répliqua Morgan.
--Justifiez vos paroles, s'écria vivement J.-T. Maston.
--Rien n'est plus facile, répondit Barbicane; j'ai des exemples à
l'appui de ma proposition. Ainsi, au siège de Constantinople par
Mahomet II, en 1453, on lança des boulets de pierre qui pesaient
dix-neuf cents livres, et qui devaient être d'une belle taille.
--Oh! oh! fit le major, dix-neuf cents livres, c'est un gros
chiffre!
--A Malte, au temps des chevaliers, un certain canon du fort
Saint-Elme lançait des projectiles pesant deux mille cinq cents
livres.
--Pas possible!
--Enfin, d'après un historien français, sous Louis XI, un mortier
lançait une bombe de cinq cents livres seulement; mais cette bombe,
partie de la Bastille, un endroit où les fous enfermaient les sages,
allait tomber à Charenton, un endroit où les sages enferment les fous.
--Très bien! dit J.-T. Maston.
--Depuis, qu'avons-nous vu, en somme? Les canons Armstrong lancer des
boulets de cinq cents livres, et les Columbiads Rodman des projectiles
d'une demi-tonne! Il semble donc que, si les projectiles ont gagné en
portée, ils ont perdu en pesanteur. Or, si nous tournons nos efforts
de ce côté, nous devons arriver avec le progrès de la science, à
décupler le poids des boulets de Mahomet II, et des chevaliers de
Malte.
--C'est évident, répondit le major, mais quel métal comptez-vous donc
employer pour le projectile?
--De la fonte de fer, tout simplement, dit le général Morgan.
--Peuh! de la fonte! s'écria J.-T. Maston avec un profond dédain,
c'est bien commun pour un boulet destiné à se rendre à la Lune.
--N'exagérons pas, mon honorable ami, répondit Morgan; la fonte
suffira.
--Eh bien! alors, reprit le major Elphiston, puisque la pesanteur est
proportionnelle à son volume, un boulet de fonte, mesurant neuf pieds
de diamètre, sera encore d'un poids épouvantable!
--Oui, s'il est plein; non, s'il est creux, dit Barbicane.
--Creux! ce sera donc un obus?
--Où l'on pourra mettre des dépêches, répliqua J.-T. Maston, et des
échantillons de nos productions terrestres!
--Oui, un obus, répondit Barbicane; il le faut absolument; un boulet
plein de cent huit pouces pèserait plus de deux cent mille livres,
poids évidemment trop considérable; cependant, comme il faut conserver
une certaine stabilité au projectile, je propose de lui donner un
poids de cinq mille livres.
--Quelle sera donc l'épaisseur de ses parois? demanda le major.
--Si nous suivons la proportion réglementaire, reprit Morgan, un
diamètre de cent huit pouces exigera des parois de deux pieds au
moins.
--Ce serait beaucoup trop, répondit Barbicane; remarquez-le bien, il
ne s'agit pas ici d'un boulet destiné à percer des plaques; il suffira
donc de lui donner des parois assez fortes pour résister à la pression
des gaz de la poudre. Voici donc le problème: quelle épaisseur doit
avoir un obus en fonte de fer pour ne peser que vingt mille livres?
Notre habile calculateur, le brave Maston, va nous l'apprendre séance
tenante.
--Rien n'est plus facile», répliqua l'honorable secrétaire du Comité.
Et ce disant, il traça quelques formules algébriques sur le papier; on
vit apparaître sous la plume des (pi) et des (x) élevés à la
deuxième puissance. Il eut même l'air d'extraire, sans y toucher, une
certaine racine cubique, et dit:
«Les parois auront à peine deux pouces d'épaisseur.
--Sera-ce suffisant? demanda le major d'un air de doute.
--Non, répondit le président Barbicane, non, évidemment.
--Eh bien! alors, que faire? reprit Elphiston d'un air assez
embarrassé.
--Employer un autre métal que la fonte.
--Du cuivre? dit Morgan.
--Non, c'est encore trop lourd; et j'ai mieux que cela à vous
proposer.
--Quoi donc? dit le major.
--De l'aluminium, répondit Barbicane.
--De l'aluminium! s'écrièrent les trois collègues du président.
--Sans doute, mes amis. Vous savez qu'un illustre chimiste français,
Henri Sainte-Claire Deville, est parvenu, en 1854, à obtenir
l'aluminium en masse compacte. Or, ce précieux métal a la blancheur
de l'argent, l'inaltérabilité de l'or, la ténacité du fer, la
fusibilité du cuivre et la légèreté du verre; il se travaille
facilement, il est extrêmement répandu dans la nature, puisque
l'alumine forme la base de la plupart des roches, il est trois fois
plus léger que le fer, et il semble avoir été créé tout exprès pour
nous fournir la matière de notre projectile!
--Hurrah pour l'aluminium! s'écria le secrétaire du Comité, toujours
très bruyant dans ses moments d'enthousiasme.
--Mais, mon cher président, dit le major, est-ce que le prix de
revient de l'aluminium n'est pas extrêmement élevé?
--Il l'était, répondit Barbicane; aux premiers temps de sa découverte,
la livre d'aluminium coûtait deux cent soixante à deux cent
quatre-vingts dollars (-- environ 1,500 francs); puis elle est tombée
à vingt-sept dollars (-- 150 F), et aujourd'hui, enfin, elle vaut neuf
dollars (-- 48.75 F).
--Mais neuf dollars la livre, répliqua le major, qui ne se rendait pas
facilement, c'est encore un prix énorme!
--Sans doute, mon cher major, mais non pas inabordable.
--Que pèsera donc le projectile? demanda Morgan.
--Voici ce qui résulte de mes calculs, répondit Barbicane; un boulet
de cent huit pouces de diamètre et de douze pouces [Trente
centimètres; le pouce américain vaut 25 millimètres.] d'épaisseur
pèserait, s'il était en fonte de fer, soixante-sept mille quatre cent
quarante livres; en fonte d'aluminium, son poids sera réduit à
dix-neuf mille deux cent cinquante livres.
--Parfait! s'écria Maston, voilà qui rentre dans notre programme.
--Parfait! parfait! répliqua le major, mais ne savez-vous pas qu'à
dix-huit dollars la livre, ce projectile coûtera...
--Cent soixante-treize mille deux cent cinquante dollars (--
928,437.50 F), je le sais parfaitement; mais ne craignez rien, mes
amis, l'argent ne fera pas défaut à notre entreprise, je vous en
réponds.
--Il pleuvra dans nos caisses, répliqua J.-T. Maston.
--Eh bien! que pensez-vous de l'aluminium? demanda le président.
--Adopté, répondirent les trois membres du Comité.
--Quant à la forme du boulet, reprit Barbicane, elle importe peu,
puisque, l'atmosphère une fois dépassée, le projectile se trouvera
dans le vide; je propose donc le boulet rond, qui tournera sur
lui-même, si cela lui plaît, et se comportera à sa fantaisie.
Ainsi se termina la première séance du Comité; la question du projectile
était définitivement résolue, et J.-T. Maston se réjouit fort de la
pensée d'envoyer un boulet d'aluminium aux Sélénites, «ce qui leur
donnerait une crâne idée des habitants de la Terre»!
VIII
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L'HISTOIRE DU CANON
Les résolutions prises dans cette séance produisirent un grand effet
au-dehors. Quelques gens timorés s'effrayaient un peu à l'idée d'un
boulet, pesant vingt mille livres, lancé à travers l'espace. On se
demandait quel canon pourrait jamais transmettre une vitesse initiale
suffisante à une pareille masse. Le procès verbal de la seconde
séance du Comité devait répondre victorieusement à ces questions.
Le lendemain soir, les quatre membres du Gun-Club s'attablaient devant
de nouvelles montagnes de sandwiches et au bord d'un véritable océan
de thé. La discussion reprit aussitôt son cours, et, cette fois, sans
préambule.
«Mes chers collègues, dit Barbicane, nous allons nous occuper de
l'engin à construire, de sa longueur, de sa forme, de sa composition
et de son poids. Il est probable que nous arriverons à lui donner des
dimensions gigantesques; mais si grandes que soient les difficultés,
notre génie industriel en aura facilement raison. Veuillez donc
m'écouter, et ne m'épargnez pas les objections à bout portant. Je ne
les crains pas!
Un grognement approbateur accueillit cette déclaration.
«N'oublions pas, reprit Barbicane, à quel point notre discussion nous
a conduits hier; le problème se présente maintenant sous cette forme:
imprimer une vitesse initiale de douze mille yards par seconde à un
obus de cent huit pouces de diamètre et d'un poids de vingt mille
livres.
--Voilà bien le problème, en effet, répondit le major Elphiston.
--Je continue, reprit Barbicane. Quand un projectile est lancé dans
l'espace, que se passe-t-il? Il est sollicité par trois forces
indépendantes, la résistance du milieu, l'attraction de la Terre et la
force d'impulsion dont il est animé. Examinons ces trois forces. La
résistance du milieu, c'est-à-dire la résistance de l'air, sera peu
importante. En effet, l'atmosphère terrestre n'a que quarante milles
(-- 16 lieues environ). Or, avec une rapidité de douze mille yards,
le projectile l'aura traversée en cinq secondes, et ce temps est assez
court pour que la résistance du milieu soit regardée comme
insignifiante. Passons alors à l'attraction de la Terre, c'est-à-dire
à la pesanteur de l'obus. Nous savons que cette pesanteur diminuera
en raison inverse du carré des distances; en effet, voici ce que la
physique nous apprend: quand un corps abandonné à lui-même tombe à la
surface de la Terre, sa chute est de quinze pieds [Soit 4 mètres 90
centimètres dans la première seconde; à la distance où se trouve la
Lune, la chute ne serait plus que de 1 mm 1/3, ou 590 millièmes de
ligne.] dans la première seconde, et si ce même corps était transporté
à deux cent cinquante-sept mille cent quarante-deux milles, autrement
dit, à la distance où se trouve la Lune, sa chute serait réduite à une
demi-ligne environ dans la première seconde. C'est presque
l'immobilité. Il s'agit donc de vaincre progressivement cette action
de la pesanteur. Comment y parviendrons-nous? Par la force
d'impulsion.
--Voilà la difficulté, répondit le major.
--La voilà, en effet, reprit le président, mais nous en triompherons,
car cette force d'impulsion qui nous est nécessaire résultera de la
longueur de l'engin et de la quantité de poudre employée, celle-ci
n'étant limitée que par la résistance de celui-là. Occupons-nous donc
aujourd'hui des dimensions à donner au canon. Il est bien entendu que
nous pouvons l'établir dans des conditions de résistance pour ainsi
dire infinie, puisqu'il n'est pas destiné à être manœuvré.
--Tout ceci est évident, répondit le général.
--Jusqu'ici, dit Barbicane, les canons les plus longs, nos énormes
Columbiads, n'ont pas dépassé vingt-cinq pieds en longueur; nous
allons donc étonner bien des gens par les dimensions que nous serons
forcés d'adopter.
--Eh! sans doute, s'écria J.-T. Maston. Pour mon compte, je demande
un canon d'un demi-mille au moins!
--Un demi-mille! s'écrièrent le major et le général.
--Oui! un demi-mille, et il sera encore trop court de moitié.
--Allons, Maston, répondit Morgan, vous exagérez.
--Non pas! répliqua le bouillant secrétaire, et je ne sais vraiment
pourquoi vous me taxez d'exagération.
--Parce que vous allez trop loin!
--Sachez, monsieur, répondit J.-T. Maston en prenant ses grands airs,
sachez qu'un artilleur est comme un boulet, il ne peut jamais aller
trop loin!
La discussion tournait aux personnalités, mais le président intervint.
«Du calme, mes amis, et raisonnons; il faut évidemment un canon d'une
grande volée, puisque la longueur de la pièce accroîtra la détente des
gaz accumulés sous le projectile, mais il est inutile de dépasser
certaines limites.
--Parfaitement, dit le major.
--Quelles sont les règles usitées en pareil cas? Ordinairement la
longueur d'un canon est vingt à vingt-cinq fois le diamètre du boulet,
et il pèse deux cent trente-cinq à deux cent quarante fois son poids.
--Ce n'est pas assez, s'écria J.-T. Maston avec impétuosité.
--J'en conviens, mon digne ami, et, en effet, en suivant cette
proportion, pour un projectile large de neuf pieds pesant vingt mille
livres, l'engin n'aurait qu'une longueur de deux cent vingt-cinq pieds
et un poids de sept millions deux cent mille livres.
--C'est ridicule, répartit J.-T. Maston. Autant prendre un pistolet!
--Je le pense aussi, répondit Barbicane, c'est pourquoi je me propose
de quadrupler cette longueur et de construire un canon de neuf cents
pieds.
Le général et le major firent quelques objections; mais néanmoins
cette proposition, vivement soutenue par le secrétaire du Gun-Club,
fut définitivement adoptée.
«Maintenant, dit Elphiston, quelle épaisseur donner à ses parois.
--Une épaisseur de six pieds, répondit Barbicane.
--Vous ne pensez sans doute pas à dresser une pareille masse sur un
affût? demanda le major.
--Ce serait pourtant superbe! dit J.-T. Maston.
--Mais impraticable, répondit Barbicane. Non, je songe à couler cet
engin dans le sol même, à le fretter avec des cercles de fer forgé, et
enfin à l'entourer d'un épais massif de maçonnerie à pierre et à
chaux, de telle façon qu'il participe de toute la résistance du
terrain environnant. Une fois la pièce fondue, l'âme sera
soigneusement alésée et calibrée, de manière à empêcher le vent [C'est
l'espace qui existe quelquefois entre le projectile et l'âme de la
pièce.] du boulet; ainsi il n'y aura aucune déperdition de gaz, et
toute la force expansive de la poudre sera employée à l'impulsion.
--Hurrah! hurrah! fit J.-T. Maston, nous tenons notre canon.
--Pas encore! répondit Barbicane en calmant de la main son impatient
ami.
--Et pourquoi?
--Parce que nous n'avons pas discuté sa forme. Sera-ce un canon, un
obusier ou un mortier?
--Un canon, répliqua Morgan.
--Un obusier, repartit le major.
--Un mortier!» s'écria J.-T. Maston.
Une nouvelle discussion assez vive allait s'engager, chacun
préconisant son arme favorite, lorsque le président l'arrêta net.
«Mes amis, dit-il, je vais vous mettre tous d'accord; notre Columbiad
tiendra de ces trois bouches à feu à la fois. Ce sera un canon,
puisque la chambre de la poudre aura le même diamètre que l'âme. Ce
sera un obusier, puisqu'il lancera un obus. Enfin, ce sera un
mortier, puisqu'il sera braqué sous un angle de quatre-vingt-dix
degrés, et que, sans recul possible, inébranlablement fixé au sol, il
communiquera au projectile toute la puissance d'impulsion accumulée
dans ses flancs.
--Adopté, adopté, répondirent les membres du Comité.
--Une simple réflexion, dit Elphiston, ce can-obuso-mortier sera-t-il
rayé?
--Non, répondit Barbicane, non; il nous faut une vitesse initiale
énorme, et vous savez bien que le boulet sort moins rapidement des
canons rayés que des canons à âme lisse.
--C'est juste.
--Enfin, nous le tenons, cette fois! répéta J.-T. Maston.
--Pas tout à fait encore, répliqua le président.
--Et pourquoi?
--Parce que nous ne savons pas encore de quel métal il sera fait.
--Décidons-le sans retard.
--J'allais vous le proposer.
Les quatre membres du Comité avalèrent chacun une douzaine de
sandwiches suivis d'un bol de thé, et la discussion recommença.
«Mes braves collègues, dit Barbicane, notre canon doit être d'une
grande ténacité, d'une grande dureté, infusible à la chaleur,
indissoluble et inoxydable à l'action corrosive des acides.
--Il n'y a pas de doute à cet égard, répondit le major, et comme il
faudra employer une quantité considérable de métal, nous n'aurons pas
l'embarras du choix.
--Eh bien! alors, dit Morgan, je propose pour la fabrication de la
Columbiad le meilleur alliage connu jusqu'ici, c'est-à-dire cent
parties de cuivre, douze parties d'étain et six parties de laiton.
--Mes amis, répondit le président, j'avoue que cette composition a
donné des résultats excellents; mais, dans l'espèce, elle coûterait
trop cher et serait d'un emploi fort difficile. Je pense donc qu'il
faut adopter une matière excellente, mais à bas prix, telle que la
fonte de fer. N'est-ce pas votre avis, major?
--Parfaitement, répondit Elphiston.
--En effet, reprit Barbicane, la fonte de fer coûte dix fois moins que
le bronze; elle est facile à fondre, elle se coule simplement dans des
moules de sable, elle est d'une manipulation rapide; c'est donc à la
fois économie d'argent et de temps. D'ailleurs, cette matière est
excellente, et je me rappelle que pendant la guerre, au siège
d'Atlanta, des pièces en fonte ont tiré mille coups chacune de vingt
minutes en vingt minutes, sans en avoir souffert.
--Cependant, la fonte est très cassante, répondit Morgan.
--Oui, mais très résistante aussi; d'ailleurs, nous n'éclaterons pas,
je vous en réponds.
--On peut éclater et être honnête, répliqua sentencieusement J.-T.
Maston.
--Évidemment, répondit Barbicane. Je vais donc prier notre digne
secrétaire de calculer le poids d'un canon de fonte long de neuf cents
pieds, d'un diamètre intérieur de neuf pieds, avec parois de six pieds
d'épaisseur.
--A l'instant», répondit J.-T. Maston.
Et, ainsi qu'il avait fait la veille, il aligna ses formules avec une
merveilleuse facilité, et dit au bout d'une minute:
«Ce canon pèsera soixante-huit mille quarante tonnes (--68,040,000
kg).
--Et à deux _cents_ la livre (-- 10 centimes), il coûtera?...
--Deux millions cinq cent dix mille sept cent un dollars (--
13,608,000 francs).
J.-T. Maston, le major et le général regardèrent Barbicane d'un air
inquiet.
«Eh bien! messieurs, dit le président, je vous répéterai ce que je
vous disais hier, soyez tranquilles, les millions ne nous manqueront
pas!
Sur cette assurance de son président, le Comité se sépara, après avoir
remis au lendemain soir sa troisième séance.
IX
--------------------
LA QUESTION DES POUDRES
Restait à traiter la question des poudres. Le public attendait avec
anxiété cette dernière décision. La grosseur du projectile, la
longueur du canon étant données, quelle serait la quantité de poudre
nécessaire pour produire l'impulsion? Cet agent terrible, dont
l'homme a cependant maîtrisé les effets, allait être appelé à jouer
son rôle dans des proportions inaccoutumées.
On sait généralement et l'on répète volontiers que la poudre fut
inventée au XIVe siècle par le moine Schwartz, qui paya de sa vie sa
grande découverte. Mais il est à peu près prouvé maintenant que cette
histoire doit être rangée parmi les légendes du Moyen Age. La poudre
n'a été inventée par personne; elle dérive directement des feux
grégeois, composés comme elle de soufre et de salpêtre. Seulement,
depuis cette époque, ces mélanges, qui n'étaient que des mélanges
fusants, se sont transformés en mélanges détonants.
Mais si les érudits savent parfaitement la fausse histoire de la
poudre, peu de gens se rendent compte de sa puissance mécanique. Or,
c'est ce qu'il faut connaître pour comprendre l'importance de la
question soumise au Comité.
Ainsi un litre de poudre pèse environ deux livres (-- 900 grammes [La
livre américaine est de 453 g.]); il produit en s'enflammant quatre
cents litres de gaz, ces gaz rendus libres, et sous l'action d'une
température portée à deux mille quatre cents degrés, occupent l'espace
de quatre mille litres. Donc le volume de la poudre est aux volumes
des gaz produits par sa déflagration comme un est à quatre mille. Que
l'on juge alors de l'effrayante poussée de ces gaz lorsqu'ils sont
comprimés dans un espace quatre mille fois trop resserré.
Voilà ce que savaient parfaitement les membres du Comité quand le
lendemain ils entrèrent en séance. Barbicane donna la parole au major
Elphiston, qui avait été directeur des poudres pendant la guerre.
«Mes chers camarades, dit ce chimiste distingué, je vais commencer par
des chiffres irrécusables qui nous serviront de base. Le boulet de
vingt-quatre dont nous parlait avant-hier l'honorable J.-T. Maston en
termes si poétiques, n'est chassé de la bouche à feu que par seize
livres de poudre seulement.
--Vous êtes certain du chiffre? demanda Barbicane.
--Absolument certain, répondit le major. Le canon Armstrong n'emploie
que soixante-quinze livres de poudre pour un projectile de huit cents
livres, et la Columbiad Rodman ne dépense que cent soixante livres de
poudre pour envoyer à six milles son boulet d'une demi-tonne. Ces
faits ne peuvent être mis en doute, car je les ai relevés moi-même
dans les procès-verbaux du Comité d'artillerie.
--Parfaitement, répondit le général.
--Eh bien! reprit le major, voici la conséquence à tirer de ces
chiffres, c'est que la quantité de poudre n'augmente pas avec le poids
du boulet: en effet, s'il fallait seize livres de poudre pour un
boulet de vingt-quatre; en d'autres termes, si, dans les canons
ordinaires, on emploie une quantité de poudre pesant les deux tiers du
poids du projectile, cette proportionnalité n'est pas constante.
Calculez, et vous verrez que, pour le boulet d'une demi-tonne, au lieu
de trois cent trente-trois livres de poudre, cette quantité a été
réduite à cent soixante livres seulement.
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Dans Le Fondu Des Mots Poésie
Huguette Bertrand
DANS LE FONDU DES MOTS
poésie
Éditions En Marge
=========================================
Zone de tendresse
libertés permises
si tant loin du corps
une douceur fluide
de l'aimante obscure
ses paroles translucides
répandues sur les noeuds
troublants d'une blessure
sur velours parfumé
en ses songes repose
inaltérée
désir secoué
par tant de baisers
allés se rejoindre
dans le tourbillon
des mots rouges
_______________________
Ce carnage dans les mots
suspendus sur le temps
carnet rieur
de tous nos maux
accomplissent l'automne
d'un présent à l'autre
repasse dans la mémoire
un vieux cri d'amour
brisé s'enchaîne
autour des formes
courroux d'une chair
pulse le sang
les sens tendus
10.10.00
_________________________
Sous un ciel écorché
la mort ose
devenir saison
dépouillée se repose
de ses soeurs frivoles
surannées
bouillonne sous l'écorce
en ses sens
épuisés
cette morose
ose la mort
peu de chose
à l'aurore
19.10.00
_____________________
En un clin d'oeil
les encres anéantissent la nuit
d'un trait
tracent des silences rouge sanguin
au coeur des pierres
au rythme des sens
s'animent les formes
dans un regard
oppressé
24.10.00
_________________________
Vie
secrets
ascension
jusqu'au sommet des sens
en plein désir
en plein délire
se consument
dans le feu du poème
ses frémissements
25.10.00
_________________________
Assis sur le temps
le coeur trempe dans l'attente
étale sur le blanc
des pensées brumeuses
spontanées
en mouvement
25.10.00
_________________________
Étoilé
l'automne fou
en ces douces colères
annonce un hiver sombre
rage sage
son innocence
27.10.00
_________________________
Bel espoir
dont les lèvres
sont la pulpe de mes désirs
29.10.00
_________________________
Faut-il s'en vouloir
d'être là
à crier des mots
qu'on ne veut plus entendre
passant par le noir des incertitudes
collées sur le pavé d'un monde
à fric à freak
dans l'entre-deux langues
la nôtre extensible
à n'en plus finir de vivre
mais toujours en cette langue
du poème que nous sommes
surprend nos moments fous
exaltés
en nos âmes harnachées
par des silences mous
persistants
_________________________
Rire rouge
devant la lune folle
poussière d'espace
rôdeuse vieille rôdeuse
allègrement se promène
sur la voie des songes
sous facettes multiples
s'éprend des va-nu-coeurs
épave flottante frivole
sur la noirceur d'une page
glisse entre les mots
pose son regard unique
sur le multiple
reconnaît et recrée le monde
à chaque instant
31.10.00
_________________________
L'INNÉ DIT
Cette ébauche m'a éveillée
m'a emmenée par la main
jusqu'aux murmures
ses vibrations
à travers le miroir d'une harmonie
lourd trésor
à peine délivré
se déplie sur le tracé du feu
suit le contour du corps
au risque de brûlures
effleure le gémissement de la vague
contorsion du ciel en son ventre
glisse sur les eaux trouble du désir
emporté en son remous
vers aussi loin
que les distances qui les séparent
14.11.00
_________________________
Des brins de nostalgies
par vagues poudreuses
emportent les espoirs
vers de lointains lendemains
sans lendemain
vers des horizons spontanés
aussitôt vus puis disparus
vers d'interminables saisons
que la vie égrène
sur un fauteuil sur mesure
à la mesure des recommencements
sans demi-mesure
ni le quart d'heure appréhendé
ni l'instant d'après
échoué sur le corps des mots
en leur plus doux paysage
entrevu au large
par ce va-et-vient
des gestes luxuriants
18.11.00
_________________________
Enfants du Sud
Enfants du Nord
qui du dehors avez froid
quand le dedans s'éprend d'un geste
d'une parole unique
venue dire
je t'aime
03.12.00
_________________________
DE CONFIDENCES EN ÉVIDENCES
Séducteur le temps
se joue des époques
reprend sa marche
secoue la soif
en un respir redit le tendre
refait les gestes
posés sur l'affranchie
vent doux
vent d'âmes
souffle sur l'immense
grise le temps
ses évidences
04.12.00
_________________________
Un soupir moribond
trainait sur la place
de l'espoir
respirait les échos
d'un lointain plaisir
incrusté dans l'âme
de son présent
toujours soupirait
entre les attentes
désordonnées
04.12.00
_________________________
OSER BAS
Je pense
J'ose
Je fais
Je dis
J'écris
emportés par les tempêtes du Nord
mes mots se dispersent
entre silence et ombre
en petits tas de cendres
s'affaissent sur l'éphémère
quelques braises encore
veillent sur la folie des gestes
improvisés
05.12.00
_________________________
Un ciel rose m'est tombé dans l'oeil
par mon unique fenêtre
m'a montré des femmes de silence
femmes de pluie
marchent dans leur nuit
voilées
murmurent sans écho
abandonnées dans leur regard
clos
07.12.00
_________________________
Il pleut des jours glacés
sur un amas de mots effarouchés
déployés sur l'aujourd'hui
que demain rassemblera en un texte
long comme l'hier
16.12.00
_________________________
La dureté des pierres
me prononce à chaque instant
me porte vers les mots
danse des mots sur les lignes
danse sur ma toile
débordent le cadre des tristesses
toujours combattues
dans l'amplitude du mouvement
17.12.00
_________________________
À l'eau toit, là-haut
sous une pluie d'étoiles
quand la peur rebelle hurle ses maux
défie les couleurs confuses
délirante projette sur la toile
l'infini d'un mouvement en pointillés
que la main trace d'un instant à l'autre
en ses durs silences
parmi ses jeux de lumières incandescentes
éclate
marque le temps
ce temps d'être là
dans l'instant
instant des recommencements
17.12.00
_________________________
Les mots immobiles
tracent mes silences
sur le mouvement des choses tues
mots tuant les maux
couleur des mots
au fil d'instants morts
morts des maux
mots des morts
mortellement mots
incarnés dans le mouvement
des maux
tus
17.12.00
_________________________
Rage de vie
rage de mots
rage de couleurs
répandue douce
au coeur de l'événement
reprend le geste
refait les mots
recrée la forme
retour au cercle
renaît la vie
son mouvement
ondulé
18.12.00
_________________________
À coeur à corps perdu
de l'oeil aux pieds
par les deux bouts
entre midi et quatorze heures
courir pattes blanches
derrière un lièvre
trébucher sur le rêve des autres
noyer ses peines dans l'eau remuante
des désirs
changer de cap
s'asseoir sur une branche
surveiller le temps
se moucher de temps en temps
semer des feux
ça et là
embrasser quatre chemins
puis ensuite s'endormir
entre les bras d'une étoile
à mourir de rire
dans un plume
éphémère
23.12.00
_________________________
Au rythme de la mémoire
un long poème s'écrit
sans fin épelle l'amour
en d'intimes enlacements
déposés dans l'écrin des jours
d'images en musiques
de musiques en paroles
paroles assidues
de connivence avec la terre brute
ses arrogances
ses manigances
à la croisée des regards
nus
23.12.00
_________________________
Oui la vie
ce long poème agité
par le rouge et le noir des saisons
reprend la clé s'ouvre la porte
cherche la trace
du temps recueilli
se chuchote
en mille mots
transperce la peau
jusqu'au coeur se faufile
à travers pulsations
inédites
25.12.00
_________________________
Dans l'obscurité
j'avance dans mes pas bleus
sans trahir la lumière autour
traces d'argile
sur les silences
en nos chairs s'abreuvent
à la source des désirs
éclatés en sanglots
coulent sur la dure
emplissent les murs de mille voix
par vagues et chuchotements
d'une caresse se conjuguent
aux embrassements des lendemains
effrayés
25.12.00
_________________________
En ses doux murmures
me convie à la table des silences
durs silences
en son poème
dévoilés
à la frontière
une caresse enserre l'obscur
dépose en son centre
un regard neuf
25.12.00
_________________________
Avait-il mal à son monde
poète qu'il était
s'abreuvait à sa source
en ses fibres
par son sang l'écrivait
l'oeil coquin
souvent le buvait
d'un verre à l'autre
à travers ses larmes rieuses
écrivit son long poème
jusqu'à sa fin
26.12.00
_________________________
Si loin
le soleil s'abandonne
dans le chaud regard de l'oeil
que transpercent les mots
les uns derrière les autres
sans fin redisent
l'amour en pointillés
d'ébats en combats
par le sang
la vie l'écrit
le boit le lie
au dernier regard
ennivré
04.01.01
_________________________
Dans les veines
d'un horizon glacé
la substance des jours
traîne sa longue plainte
sur la langueur des solitudes
verse le sang
rougi au feu des amours
sur la page
incendiée
04.01.01
_________________________
Ne tirez pas sur le poète
il marche dans sa chair glaise
entre les regards apaisés
et les bouffées de silence
que l'amour ému
toujours remue
jusqu'à l'ivre-mort
mort ivre du vivant nonchalant
toujours il marche
dans sa glaise
glaise de vie
amour à vie
amour à mort
13.01.01
_________________________
Étendu blanc
sur un long souffle
l'hiver murmure des flocons
à n'en plus finir
s'attaque à nos endurances
apprises par coeur
quand déjà s'entend
le ruissellement des sèves
dans les veines d'avril
sous la glace
rompue
17.01.01
_________________________
À bout de souffle
le dernier mot
s'écrase sur les phrases
glisse dans les abysses du coeur
sans retour givré dans la splendeur
d'un instant mort d'amour
c'était l'autre histoire
une histoire imaginée
dans le nu d'un instant
une fièvre passagère
un passage démentiel vers le haut pavé du ciel
un ciel incarné dans un corps bien né
gémissante tendresse en corps accord
perle douce perle rare
d'une autre histoire
ses mouvements
passagers
20.01.01
_________________________
En l'absence du désert
j'ai longé l'avenue des échanges
dans une ville étrangère
j'accentuai mon pas
sur une toile vierge offerte
aux reflets du soleil
emprisonnés dans la passion
de mes gestes spontanés
mouvements crépusculaires
allés se noyer rebelles
dans les fragrances de l'aube
emportée dans le remous d'un horizon
estompé
29.01.01
_________________________
Désir au pair
perdre l'idée
l'idée des mots
mots m'ont tuée
tué le nous
encore debout
le bout de tout
tout à l'envers
retour autour
d'un tour de taille
entaille le verbe
verborescence
à sens unique
nids d'hirondelles
ne riront d'elle
d'une aile à l'autre
sauter des mots
sauter des monts
montée de vie
via l'amour
29.01.01
_________________________
Histoire de parole
parole du sens
sens en mouvement
musique des mots
mouvement rythmé
cadence du corps
d'accords brisés
reprend son souffle
retour aux sens
remet les mots
rejoint le sens
son mouvement
05.02.01
_________________________
Le temps ne m'aime plus
le temps ne m'aime plus
que dans l'éphémère des instants
dérive d'instants sur l'âme fragmentée
dérive les fragments sur les mots
beauté mouvante d'une parole
au-dessus de l'abyme
prison de soie
prison de chair
assiégée par la vague
d'une mer amoureuse
son repli
10.02.01
_________________________
Lui parler près du coeur
murmurer en son centre
ce doux temps
cet espace
à travers le silence
à jamais
poétique
16.02.01
_________________________
Affaissée dans ses mots
une femme sur un lit
de désirs se replie
quand l'esprit d'un oiseau
de l'épaule s'évade
d'une douce emprise
des distances
d'une parole
à demeure en son être
exposée
au soleil des durées
17.02.01
_________________________
L'AMER ARRIMÉ
Charmes de chair de serpent
rampant sur ses misères
déployées sur le temps
d'une nuit mensongère
s'est dressée une barrière
en mon coeur de métal
faisant trève de tout mal
que mon âme ne tolère
excusez-la
excusez-moi
ça va oui merci
et vous moi non plus
s'arrime de vous à moi
sans moi la détente
s'abandonne la jouissance
jouirez-vous non pas du tout
tout à vous en mille bisous
dans le délire du tout à nous
18.02.01
_________________________
EN TOUT SENS
Magnétique
elle est sans cesse en mouvement
elle bouge beau dans ses heures
chaque instant la ramène
sur le douillet du tendre
son corps roule exalté
dans les flammes du coeur
trempé dans la gourmandise
d'un regard neuf
plonge dans le plaisir nu
jusqu'au seuil de l'abandon
s'accorde aux ondes de qui l'a vue
à travers l'absolu de son infinitude
20.02.01
=====================================
© Éditions En Marge et Huguette Bertrand
Dépôt légal / mars 2001
Bibliothèque nationale du Québec
Bibliothèque nationale du Canada
ISBN 2-921818-22-1
Tous droits réservés - All rights reserved
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Ce recueil de poésie est aussi édité sur le site web de la
Bibliothèque nationale du Canada dans sa collection électronique
à l'adresse suivante :
[ http://collection.nlc-bnc.ca/100/200/300/huguette_bertrand/dans_fondu_mots/01-06/fondumots1.html ]
This poetry book is also edited on the National Library of Canada's website
in it's electronic collection at the following URL :
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Ce document fut présenté en lecture gratuite sur le site du "Project Gutenberg"
en janvier 2002 par l'auteure Huguette Bertrand, (Québec) Canada
This document has been released for free reading on "Project Gutenberg"
on January 2002 by the author Huguette Bertrand, (Quebec) Canada
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Cyrano de Bergerac
This etext was prepared by Sue Asscher
CYRANO DE BERGERAC
Edmond Rostand
Comédie Héroïque en Cinq Actes
en vers
Représentée à Paris, sur le Théâtre de la Porte-Saint-Martin
le 28 décembre 1897
C'est à l'âme de CYRANO que je voulais dédier ce poème.
Mais puisqu'elle a passé en vous, COQUELIN, c'est à vous
que je le dédie.
E. R.
Personnages:
CYRANO DE BERGERAC
CHRISTIAN DE NEUVILLETTE
COMTE DE GUICHE
RAGUENEAU
LE BRET
CARBON DE CASTEL-JALOUX
LES CADETS
LIGNIÈRE
DE VALVERT
UN MARQUIS
DEUXIÈME MARQUIS
TROISIÈME MARQUIS
MONTFLEURY
BELLEROSE
JODELET
CUIGY
BRISSAILLE
UN FÂCHEUX
UN MOUSQUETAIRE
UN AUTRE
UN OFFICIER ESPAGNOL
UN CHEVAU-LÉGER
LE PORTIER
UN BOURGEOIS
SON FILS
UN TIRE-LAINE
UN SPECTATEUR
UN GARDE
BERTRANDOU LE FIFRE
LE CAPUCIN
DEUX MUSICIENS
LES POÈTES
LES PATISSIERS
ROXANE
SŒUR MARTHE
LISE
LA DISTRIBUTRICE
MÈRE MARGUERITE DE JÉSUS
LA DUÈGNE
SŒUR CLAIRE
UNE COMÉDIENNE
LA SOUBRETTE
LES PAGES
LA BOUQUETIÈRE
La foule, bourgeois, marquis, mousquetaires, tire-laine, pâtissiers,
poètes, cadets gascons, comédiens, violons, pages, enfants, soldats,
espagnols, spectateurs, spectatrices, précieuses, comédiennes,
bourgeoises, religieuses, etc.
(Les quatre premiers actes en 1640, le cinquième en 1655.)
Acte I.
Une Représentation à l'Hôtel de Bourgogne.
La salle de l'Hôtel de Bourgogne, en 1640. Sorte de hangar de jeu de
paume aménagé et embelli pour des représentations.
La salle est un carré long; on la voit en biais, de sorte qu'un de ses
côtés forme le fond qui part du premier plan, à droite, et va au dernier
plan, à gauche, faire angle avec la scène, qu'on aperçoit en pan coupé.
Cette scène est encombrée, des deux côtés, le long des coulisses, par
des banquettes. Le rideau est formé par deux tapisseries qui peuvent
s'écarter. Au-dessus du manteau d'Arlequin, les armes royales. On
descend de l'estrade dans la salle par de larges marches. De chaque côté
de ces marches, la place des violons. Rampe de chandelles.
Deux rangs superposés de galeries latérales: le rang supérieur est
divisé en loges. Pas de sièges au parterre, qui est la scène même du
théâtre; au fond de ce parterre, c'est-à-dire à droite, premier plan,
quelques bancs formant gradins et, sous un escalier qui monte vers des
places supérieures, et dont on ne voit que le départ, une sorte de
buffet orné de petits lustres, de vases fleuris, de verres de cristal,
d'assiettes de gâteaux, de flacons, etc.
Au fond, au milieu, sous la galerie de loges, l'entrée du théâtre.
Grande porte qui s'entre-bâille pour laisser passer les spectateurs. Sur
les battants de cette porte, ainsi que dans plusieurs coins et au-dessus
du buffet, des affiches rouges sur lesquelles on lit: La Clorise.
Au lever du rideau, la salle est dans une demi-obscurité, vide encore.
Les lustres sont baissés au milieu du parterre, attendant d'être
allumés.
Scène 1.I.
Le public, qui arrive peu à peu. Cavaliers, bourgeois, laquais, pages,
tire-laine, le portier, etc., puis les marquis, Cuigy, Brissaille, la
distributrice, les violons, etc.
(On entend derrière la porte un tumulte de voix, puis un cavalier
entre brusquement.)
LE PORTIER (le poursuivant):
Holà ! vos quinze sols !
LE CAVALIER:
J'entre gratis !
LE PORTIER:
Pourquoi ?
LE CAVALIER:
Je suis chevau-léger de la maison du Roi !
LE PORTIER (à un autre cavalier qui vient d'entrer):
Vous ?
DEUXIÈME CAVALIER:
Je ne paye pas !
LE PORTIER:
Mais. . .
DEUXIÈME CAVALIER:
Je suis mousquetaire.
PREMIER CAVALIER (au deuxième):
On ne commence qu'à deux heures. Le parterre
Est vide. Exerçons-nous au fleuret.
(Ils font des armes avec des fleurets qu'ils ont apportés.)
UN LAQUAIS (entrant):
Pst. . .Flanquin. . . !
UN AUTRE (déjà arrivé):
Champagne ?. . .
LE PREMIER (lui montrant des jeux qu'il sort de son pourpoint):
Cartes. Dés.
(Il s'assied par terre):
Jouons.
LE DEUXIÈME (même jeu):
Oui, mon coquin.
PREMIER LAQUAIS (tirant de sa poche un bout de chandelle qu'il allume
et colle par terre):
J'ai soustrait à mon maître un peu de luminaire.
UN GARDE (à une bouquetière qui s'avance):
C'est gentil de venir avant que l'on n'éclaire !. . .
(Il lui prend la taille.)
UN DES BRETTEURS (recevant un coup de fleuret):
Touche !
UN DES JOUEURS:
Trèfle !
LE GARDE (poursuivant la fille):
Un baiser !
LA BOUQUETIÈRE (se dégageant):
On voit !. . .
LE GARDE (l'entraînant dans les coins sombres):
Pas de danger !
UN HOMME (s'asseyant par terre avec d'autres porteurs de provisions
de bouche):
Lorsqu'on vient en avance, on est bien pour manger.
UN BOURGEOIS (conduisant son fils):
Plaçons-nous là, mon fils.
UN JOUEUR:
Brelan d'as !
UN HOMME (tirant une bouteille de sous son manteau et s'asseyant aussi):
Un ivrogne
Doit boire son bourgogne. . .
(il boit):
À l'hôtel de Bourgogne !
LE BOURGEOIS (à son fils):
Ne se croirait-on pas en quelque mauvais lieu ?
(Il montre l'ivrogne du bout de sa canne):
Buveurs. . .
(En rompant, un des cavaliers le bouscule):
Bretteurs !
(Il tombe au milieu des joueurs):
Joueurs !
LE GARDE (derrière lui, lutinant toujours la femme):
Un baiser !
LE BOURGEOIS (éloignant vivement son fils):
Jour de Dieu !
--Et penser que c'est dans une salle pareille
Qu'on joua du Rotrou, mon fils.
LE JEUNE HOMME:
Et du Corneille !
UNE BANDE DE PAGES (se tenant par la main, entre en farandole et chante):
Tra la la la la la la la la la la lère. . .
LE PORTIER (sévèrement aux pages):
Les pages, pas de farce !. . .
PREMIER PAGE (avec une dignité blessée):
Oh ! Monsieur ! ce soupçon !. . .
(Vivement au deuxième, dès que le portier a tourné le dos):
As-tu de la ficelle ?
LE DEUXIÈME:
Avec un hameçon.
PREMIER PAGE:
On pourra de là-haut pêcher quelque perruque.
UN TIRE-LAINE (groupant autour de lui plusieurs hommes de mauvaise mine):
Or çà, jeunes escrocs, venez qu'on vous éduque:
Puis donc que vous volez pour la première fois. . .
DEUXIÈME PAGE (criant à d'autres pages déjà placés aux galeries supérieures):
Hep ! Avez-vous des sarbacanes ?
TROISIÈME PAGE (d'en haut):
Et des pois !
(Il souffle et les crible de pois.)
LE JEUNE HOMME (à son père):
Que va-t-on nous jouer ?
LE BOURGEOIS:
Clorise.
LE JEUNE HOMME:
De qui est-ce ?
LE BOURGEOIS:
De monsieur Balthazar Baro. C'est une pièce !. . .
(Il remonte au bras de son fils.)
LE TIRE-LAINE (à ses acolytes):
. . .La dentelle surtout des canons, coupez-la !
UN SPECTATEUR (à un autre, lui montrant une encoignure élevée):
Tenez, à la première du Cid, j'étais là !
LE TIRE-LAINE (faisant avec ses doigts le geste de subtiliser):
Les montres. . .
LE BOURGEOIS (redescendant, à son fils):
Vous verrez des acteurs très illustres. . .
LE TIRE-LAINE (faisant le geste de tirer par petites secousses furtives):
Les mouchoirs. . .
LE BOURGEOIS:
Montfleury. . .
QUELQU'UN (criant de la galerie supérieure):
Allumez donc les lustres !
LE BOURGEOIS:
. . .Bellerose, L'Epy, la Beaupré, Jodelet !
UN PAGE (au parterre):
Ah ! voici la distributrice !
LA DISTRIBUTRICE (paraissant derrière le buffet):
Oranges, lait,
Eau de frambroise, aigre de cèdre !
(Brouhaha à la porte.)
UNE VOIX DE FAUSSET:
Place, brutes !
UN LAQUAIS (s'étonnant):
Les marquis !. . .au parterre ?. . .
UN AUTRE LAQUAIS:
Oh ! pour quelques minutes.
(Entre une bande de petits marquis.)
UN MARQUIS (voyant la salle à moitié vide):
Hé quoi ! Nous arrivons ainsi que les drapiers,
Sans déranger les gens ? sans marcher sur les pieds ?
Ah, fi ! fi ! fi !
(Is se trouve devant d'autres gentilshommes entrés peu avant):
Cuigy ! Brissaille !
(Grandes embrassades.)
CUIGY:
Des fidèles !. . .
Mais oui, nous arrivons devant que les chandelles. . .
LE MARQUIS:
Ah, ne m'en parlez pas ! Je suis dans une humeur. . .
UN AUTRE:
Console-toi, marquis, car voici l'allumeur !
LA SALLE (saluant l'entrée de l'allumeur):
Ah !. . .
(On se groupe autour des lustres qu'il allume. Quelques personnes ont
pris place aux galeries. Lignière entre au parterre, donnant le bras à
Christian de Neuvillette. Lignière, un peu débraillé, figure d'ivrogne
distingué. Christian, vêtu élégamment, mais d'une façon un peu
démodée, paraît préoccupé et regarde les loges.)
Scène 1.II.
Les mêmes, Christian, Lignière, puis Ragueneau et Le Bret.
CUIGY:
Lignière !
BRISSAILLE (riant):
Pas encor gris !. . .
LIGNIÈRE (bas à Christian):
Je vous présente ?
(Signe d'assentiment de Christian):
Baron de Neuvillette.
(Saluts.)
LA SALLE (acclamant l'ascension du premier lustre allumé):
Ah !
CUIGY (à Brissaille, en regardant Christian):
La tête est charmante.
PREMIER MARQUIS (qui a entendu):
Peuh !. . .
LIGNIÈRE (présentant à Christian):
Messieurs de Cuigy, de Brissaille. . .
CHRISTIAN (s'inclinant):
Enchanté !. . .
PREMIER MARQUIS (au deuxième):
Il est assez joli, mais n'est pas ajusté
Au dernier goût.
LIGNIÈRE (à Cuigy):
Monsieur débarque de Touraine.
CHRISTIAN:
Oui, je suis à Paris depuis vingt jours à peine.
J'entre aux gardes demain, dans les Cadets.
PREMIER MARQUIS (regardant les personnes qui entrent dans les loges):
Voilà
La présidente Aubry !
LA DISTRIBUTRICE:
Oranges, lait. . .
LES VIOLONS (s'accordant):
La. . .la. . .
CUIGY (à Christian, lui désignant la salle qui se garnit):
Du monde !
CHRISTIAN:
Eh, oui, beaucoup,
PREMIER MARQUIS:
Tout le bel air !
(Ils nomment les femmes à mesure qu'elles entrent, très parées, dans
les loges. Envois de saluts, réponses de sourires.)
DEUXIÈME MARQUIS:
Mesdames
De Guéméné. . .
CUIGY:
De Bois-Dauphin. . .
PREMIER MARQUIS:
Que nous aimâmes. . .
BRISSAILLE:
De Chavigny. . .
DEUXIÈME MARQUIS:
Qui de nos cœurs va se jouant !
LIGNIÈRE:
Tiens, monsieur de Corneille est arrivé de Rouen.
LE JEUNE HOMME (à son père):
L'Académie est là ?
LE BOURGEOIS:
Mais. . .j'en vois plus d'un membre;
Voici Boudu, Boissat, et Cureau de la Chambre;
Porchères, Colomby, Bourzeys, Bourdon, Arbaud. . .
Tous ces noms dont pas un ne mourra, que c'est beau !
PREMIER MARQUIS:
Attention ! nos précieuses prennent place:
Barthénoïde, Urimédonte, Cassandace,
Félixérie. . .
DEUXIÈME MARQUIS (se pâmant):
Ah ! Dieu ! leurs surnoms sont exquis !
Marquis, tu les sais tous ?
PREMIER MARQUIS:
Je les sais tous, marquis !
LIGNIÈRE (prenant Christian à part):
Mon cher, je suis entré pour vous rendre service:
La dame ne vient pas. Je retourne à mon vice !
CHRISTIAN (suppliant):
Non !. . .Vous, qui chansonnez et la ville et la cour,
Restez: vous me direz pour qui je meurs d'amour.
LE CHEF DES VIOLONS (frappant sur son pupitre, avec son archet):
Messieurs les violons !. . .
(Il lève son archet.)
LA DISTRIBUTRICE:
Macarons, citronnée. . .
(Les violons commencent à jouer.)
CHRISTIAN:
J'ai peur qu'elle ne soit coquette et raffinée,
Je n'ose lui parler car je n'ai pas d'esprit.
Le langage aujourd'hui qu'on parle et qu'on écrit,
Me trouble. Je ne suis qu'un bon soldat timide.
--Elle est toujours à droite, au fond: la loge vide.
LIGNIÈRE (faisant mine de sortir):
Je pars.
CHRISTIAN (le retenant encore):
Oh ! non, restez !
LIGNIÈRE:
Je ne peux. D'Assoucy
M'attend au cabaret. On meurt de soif, ici.
LA DISTRIBUTRICE (passant devant lui avec un plateau):
Orangeade ?
LIGNIÈRE:
Fi !
LA DISTRIBUTRICE:
Lait ?
LIGNIÈRE:
Pouah !
LA DISTRIBUTRICE:
Rivesalte ?
LIGNIÈRE:
Halte !
(A Christian):
Je reste encore un peu.--Voyons ce rivesalte ?
(Il s'assied près du buffet. La distributrice lui verse du rivesalte.)
CRIS (dans le public à l'entrée d'un petit homme grassouillet et réjoui):
Ah ! Ragueneau !. . .
LIGNIÈRE (à Christian):
Le grand rôtisseur Ragueneau.
RAGUENEAU (costume de pâtissier endimanché, s'avançant vivement vers
Lignière):
Monsieur, avez-vous vu monsieur de Cyrano ?
LIGNIÈRE (présentant Ragueneau à Christian):
Le pâtissier des comédiens et des poètes !
RAGUENEAU (se confondant):
Trop d'honneur. . .
LIGNIÈRE:
Taisez-vous, Mécène que vous êtes !
RAGUENEAU:
Oui, ces messieurs chez moi se servent. . .
LIGNIÈRE:
A crédit.
Poète de talent lui-même. . .
RAGUENEAU:
Ils me l'ont dit.
LIGNIÈRE:
Fou de vers !
RAGUENEAU:
Il est vrai que pour une odelette. . .
LIGNIÈRE:
Vous donnez une tarte. . .
RAGUENEAU:
Oh ! une tartelette !
LIGNIÈRE:
Brave homme, il s'en excuse ! Et pour un triolet
Ne donnâtes-vous pas ?. . .
RAGUENEAU:
Des petits pains !
LIGNIÈRE (sévèrement):
Au lait.
--Et le théâtre, vous l'aimez ?
RAGUENEAU:
Je l'idolâtre.
LIGNIÈRE:
Vous payez en gâteaux vos billets de théâtre !
Votre place, aujourd'hui, là, voyons, entre nous,
Vous a coûté combien ?
RAGUENEAU:
Quatre flans. Quinze choux.
(Il regarde de tous côtés):
Monsieur de Cyrano n'est pas là ? Je m'étonne.
LIGNIÈRE:
Pourquoi ?
RAGUENEAU:
Montfleury joue !
LIGNIÈRE:
En effet, cette tonne
Va nous jouer ce soir le rôle de Phédon.
Qu'importe à Cyrano ?
RAGUENEAU:
Mais vous ignorez donc ?
Il fit à Montfleury, messieurs, qu'il prit en haine,
Défense, pour un mois, de reparaître en scène.
LIGNIÈRE (qui en est à son quatrième petit verre):
Eh bien ?
RAGUENEAU:
Montfleury joue !
CUIGY (qui s'est rapproché de son groupe):
Il n'y peut rien.
RAGUENEAU:
Oh ! oh !
Moi, je suis venu voir !
PREMIER MARQUIS:
Quel est ce Cyrano ?
CUIGY:
C'est un garcon versé dan les colichemardes.
DEUXIÈME MARQUIS:
Noble ?
CUIGY:
Suffisamment. Il est cadet aux gardes.
(Montrant un gentilhomme qui va et vient dans la salle comme s'il
cherchait quelqu'un):
Mais son ami Le Bret peut vous dire. . .
(Il appelle):
Le Bret !
(Le Bret descend vers eux):
Vous cherchez Bergerac ?
LE BRET:
Oui, je suis inquiet !. . .
CUIGY:
N'est-ce pas que cet homme est des moins ordinaires ?
LE BRET (avec tendresse):
Ah, c'est le plus exquis des êtres sublunaires !
RAGUENEAU:
Rimeur !
CUIGY:
Bretteur !
BRISSAILLE:
Physicien !
LE BRET:
Musicien !
LIGNIÈRE:
Et quel aspect hétéroclite que le sien !
RAGENEAU:
Certes, je ne crois pas que jamais nous le peigne
Le solennel monsieur Philippe de Champaigne;
Mais bizarre, excessif, extravagant, falot,
Il eût fourni, je pense, à feu Jacques Callot
Le plus fol spadassin à mettre entre ses masques:
Feutre à panache triple et pourpoint à six basques,
Cape que par derrière, avec pompe, l'estoc
Lève, comme une queue insolente de coq,
Plus fier que tous les Artabans dont la Gascogne
Fut et sera toujours l'alme Mère Gigogne,
Il promène, en sa fraise à la Pulcinella,
Un nez !. . .Ah ! messeigneurs, quel nez que ce nez-là !. . .
On ne peut voir passer un pareil nasigère
Sans s'écrier: "Oh ! non, vraiment, il exagère !"
Puis on sourit, on dit: "Il va l'enlever. . ." Mais
Monsieur de Bergerac ne l'enlève jamais.
LE BRET (hochant la tête):
Il le porte,--et pourfend quiconque le remarque !
RAGUENEAU (fièrement):
Son glaive est la moitié des ciseaux de la Parque !
PREMIER MARQUIS (haussant les épaules):
Il ne viendra pas !
RAGUENEAU:
Si !. . .Je parie un poulet
A la Ragueneau !
LE MARQUIS (riant):
Soit !
(Rumeurs d'admiration dan la salle. Roxane vient de paraître dans sa
loge. Elle s'assied sur le devant, sa duègne prend place au fond.
Christian, occupé à payer la distributrice, ne regarde pas.)
DEUXIÈME MARQUIS (avec des petit cris):
Ah, messieurs ! mais elle est
Épouvantablement ravissante !
PREMIER MARQUIS:
Une pêche
Qui sourirait avec une fraise !
DEUXIÈME MARQUIS:
Et si fraîche
Qu'on pourrait, l'approchant, prendre un rhume de cœur !
CHRISTIAN (lève la tête, aperçoit Roxane, et saisit vivement Lignière
par le bras):
C'est elle !
LIGNIÈRE (regardant):
Ah ! c'est elle ?. . .
CHRISTIAN:
Oui. Dites vite. J'ai peur.
LIGNIÈRE (dégustant son rivesalte à petits coups):
Magdaleine Robin, dite Roxane.--Fine.
Précieuse.
CHRISTIAN:
Hélas !
LIGNIÈRE:
Libre. Orpheline. Cousine
De Cyrano,--dont on parlait. . .
(A ce moment, un seigneur très élégant, le cordon bleu en sautoir,
entre dans la loge et, debout, cause un instant avec Roxane.)
CHRISTIAN (tressaillant):
Cet homme ?. . .
LIGNIÈRE (qui commence à être gris, clignant de l'œil):
Hé ! hé !. . .
--Comte de Guiche. Épris d'elle. Mais marié
A la nièce d'Armand de Richelieu. Désire
Faire épouser Roxane à certain triste sire,
Un monsieur de Valvert, vicomte. . .et complaisant.
Elle n'y souscrit pas, mais de Guiche est puissant:
Il peut persécuter une simple bourgeoise.
D'ailleurs j'ai dévoilé sa manœuvre sournoise
Dans une chanson qui. . .Ho ! il doit m'en vouloir !
--La fin était méchante. . .Écoutez. . .
(Il se lève en titubant, le verre haut, prêt a chanter.)
CHRISTIAN:
Non. Bonsoir.
LIGNIÈRE:
Vous allez ?
CHRISTIAN:
Chez monsieur de Valvert !
LIGNIÈRE:
Prenez garde:
C'est lui qui vous tuera !
(Lui désignant du coin de l'œil Roxane):
Restez. On vous regarde.
CHRISTIAN:
C'est vrai !
(Il reste en contemplation. Le groupe de tire-laine, à partir de ce
moment, le voyant la tête en l'air et bouche bée, se rapproche de
lui.)
LIGNIÈRE:
C'est moi qui pars. J'ai soif ! Et l'on m'attend
--Dans les tavernes !
(Il sort, zigzaguant.)
LE BRET (qui a fait le tour de la salle, revenant vers Ragueneau, d'une
voix rassurée):
Pas de Cyrano.
RAGUENEAU (incrédule):
Pourtant. . .
LE BRET:
Ah ! je veux espérer qu'il n'a pas vu l'affiche !
LA SALLE:
Commencez ! Commencez !
Scène 1.III.
Les mêmes, moins Lignière; De Guiche, Valvert, puis Montfleury.
UN MARQUIS (voyant de Guiche, qui descend de la loge de Roxane, traverse
le parterre, entouré de seigneurs obséquieux, parmi lesquels le vicomte
de Valvert):
Quelle cour, ce de Guiche !
UN AUTRE:
Fi !. . .Encore un Gascon !
LE PREMIER:
Le Gascon souple et froid,
Celui qui réussit !. . .Saluons-le, crois-moi.
(Ils vont vers de Guiche.)
DEUXIÈME MARQUIS:
Les beaux rubans ! Quelle couleur, comte de Guiche ?
Baise-moi-ma-mignonne ou bien Ventre-de-biche ?
DE GUICHE:
C'est couleur Espagnol malade.
PREMIER MARQUIS:
La couleur
Ne ment pas, car bientôt, grâce à votre valeur,
L'Espagnol ira mal, dans les Flandres !
DE GUICHE:
Je monte
Sur scène. Venez-vous ?
(Il se dirige, suivi de tous les marquis et gentilshommes, vers le
théâtre. Il se retourne et appelle):
Viens, Valvert !
CHRISTIAN (qui les écoute et les observe, tressaille en entendant ce nom):
Le vicomte !
Ah ! je vais lui jeter à la face mon. . .
(Il met la main dans sa poche, et y rencontre celle d'un tire-laine en
train de le dévaliser. Il se retourne):
Hein ?
LE TIRE-LAINE:
Ay !. . .
CHRISTIAN (sans le lâcher):
Je cherchais un gant !
LE TIRE-LAINE (avec un sourire piteux):
Vous trouvez une main.
(Changeant de ton, bas et vite):
Lâchez-moi. Je vous livre un secret.
CHRISTIAN (le tenant toujours):
Quel ?
LE TIRE-LAINE:
Lignière. . .
Qui vous quitte. . .
CHRISTIAN (de même):
Eh ! bien ?
LE TIRE-LAINE:
. . .touche à son heure dernière.
Une chanson qu'il fit blessa quelqu'un de grand,
Et cent hommes--j'en suis--ce soir sont postés !. . .
CHRISTIAN:
Cent !
Par qui ?
LE TIRE-LAINE:
Discrétion. . .
CHRISTIAN (haussant les épaules):
Oh !
LE TIRE-LAINE (avec beaucoup de dignité):
Professionnelle !
CHRISTIAN:
Où seront-ils postés ?
LE TIRE-LAINE:
À la porte de Nesle.
Sur son chemin. Prévenez-le !
CHRISTIAN (qui lui lâche enfin le poignet):
Mais où le voir !
LE TIRE-LAINE:
Allez courir tous les cabarets: le Pressoir
D'Or, la Pomme de Pin, la Ceinture qui craque,
Les Deux Torches, les Trois Entonnoirs,--et dans chaque,
Laissez un petit mot d'écrit l'avertissant.
CHRISTIAN:
Oui, je cours ! Ah ! les gueux ! Contre un seul homme, cent !
(Regardant Roxane avec amour):
La quitter. . .elle !
(Avec fureur, Valvert):
Et lui !. . .--Mais il faut que je sauve
Lignière !. . .
(Il sort en courant.--De Guiche, le vicomte, les marquis, tous les
gentilshommes ont disparu derrière le rideau pour prendre place sur
les banquettes de la scène. Le parterre est complètement rempli. Plus
une place vide aux galeries et aux loges.)
LA SALLE:
Commencez.
UN BOURGEOIS (dont la perruque s'envole au bout d'une ficelle, pêchée
par un page de la galerie supérieure):
Ma perruque !
CRIS DE JOIE:
Il est chauve !. . .
Bravo, les pages !. . .Ha ! ha ! ha !. . .
LE BOURGEOIS (furieux, montrant le poing):
Petit gredin !
RIRES ET CRIS (qui commencent très fort et vont décroissant):
Ha ! ha ! ha ! ha ! ha ! ha !
(Silence complet.)
LE BRET (étonné):
Ce silence soudain ?. . .
(Un spectateur lui parle bas):
Ah ?
LE SPECTATEUR:
La chose me vient d'être certifiée.
MURMURES (qui courent):
Chut !--Il paraît ?. . .--Non !. . .--Si !--Dans la loge grillée.--
Le Cardinal !--Le Cardinal ?--Le Cardinal !
UN PAGE:
Ah ! diable, on ne va pas pouvoir se tenir mal !. . .
(On frappe sur la scène. Tout le monde s'immobilise. Attente.)
LA VOIX D'UN MARQUIS (dans le silence, derrière le rideau):
Mouchez cette chandelle !
UN AUTRE MARQUIS (passant la tête par la fente du rideau):
Une chaise !
(Une chaise est passée, de main en main, au-dessus des têtes. Le
marquis la prend et disparaît, non sans avoir envoyé quelques baisers
aux loges.)
UN SPECTATEUR:
Silence !
(On refrappe les trois coups. Le rideau s'ouvre. Tableau. Les marquis
assis sur les côtés, dans des poses insolentes. Toile de fond
représentant un décor bleuâtre de pastorale. Quatre petits lustres de
cristal éclairent la scène. Les violons jouent doucement.)
LE BRET (à Ragueneau, bas):
Montfleury entre en scène ?
RAGUENEAU (bas aussi):
Oui, c'est lui qui commence.
LE BRET:
Cyrano n'est pas là.
RAGUENEAU:
J'ai perdu mon pari.
LE BRET:
Tant mieux ! tant mieux !
(On entend un air de musette, et Montfleury paraît en scène, énorme,
dans un costume de berger de pastorale, un chapeau garni de roses
penché sur l'oreille, et soufflant dans une cornemuse enrubannée.)
LE PARTERRE (applaudissant):
Bravo, Montfleury ! Montfleury !
MONTFLEURY (après avoir salué, jouant le rôle de Phédon):
Heureux qui loin des cours, dans un lieu solitaire,
Se prescrit à soi-même un exil volontaire,
Et qui, lorsque Zéphire a soufflé sur les bois. . .
UNE VOIX (au milieu du parterre):
Coquin, ne t'ai-je pas interdit pour un mois ?
(Stupeur. Tout le monde se retourne. Murmures.)
VOIX DIVERSES:
Hein ?--Quoi ?--Qu'est-ce ?. . .
(On se lève dans les loges, pour voir.)
CUIGY:
C'est lui !
LE BRET (terrifié):
Cyrano !
LA VOIX:
Roi des pitres !
Hors de scène a l'instant !
TOUTE LA SALLE (indignée):
Oh !
MONTFLEURY:
Mais. . .
LA VOIX:
Tu récalcitres ?
VOIX DIVERSES (du parterre, des loges):
Chut !--Assez !--Montfleury, jouez !--Ne craignez rien !. . .
MONTFLEURY (d'une voix mal assurée):
Heureux qui loin des cours dans un lieu sol. . .
LA VOIX (plus menaçante):
Eh bien !
Faudra-t-il que je fasse, ô Monarque des drôles,
Une plantation de bois sur vos épaules ?
(Une canne au bout d'un bras jaillit au-dessus des têtes.)
MONTFLEURY (d'une voix de plus en plus faible):
Heureux qui. . .
(La canne s'agite.)
LA VOIX:
Sortez !
LE PARTERRE:
Oh !
MONTFLEURY (s'étranglant):
Heureux qui loin des cours. . .
CYRANO (surgissant du parterre, debout sur une chaise, les bras croisés,
son feutre en bataille, la moustache hérissée, le nez terrible):
Ah ! je vais me fâcher !. . .
(Sensation à sa vue.)
Scène 1.IV.
Les mêmes, Cyrano, puis Bellerose, Jodelet.
MONTFLEURY (aux marquis):
Venez à mon secours,
Messieurs !
UN MARQUIS (nonchalamment):
Mais jouez donc !
CYRANO:
Gros homme, si tu joues
Je vais être obligé de te fesser les joues !
LE MARQUIS:
Assez !
CYRANO:
Que les marquis se taisent sur leurs bancs,
Ou bien je fais tâter ma canne à leurs rubans !
TOUS LES MARQUIS (debout):
C'en est trop !. . .Montfleury. . .
CYRANO:
Que Montfleury s'en aille,
Ou bien je l'essorille et le désentripaille !
UNE VOIX:
Mais. . .
CYRANO:
Qu'il sorte !
UNE AUTRE VOIX:
Pourtant. . .
CYRANO:
Ce n'est pas encor fait ?
(Avec le geste de retrousser ses manches):
Bon ! je vais sur la scène en guise de buffet,
Découper cette mortadelle d'Italie !
MONTFLEURY (rassemblant toute sa dignité):
En m'insultant, Monsieur, vous insultez Thalie !
CYRANO (très poli):
Si cette Muse, à qui, Monsieur, vous n'êtes rien,
Avait l'honneur de vous connaître, croyez bien
Qu'en vous voyant si gros et bête comme une urne,
Elle vous flanquerait quelque part son cothurne.
LE PARTERRE:
Montfleury ! Montfleury !--La pièce de Baro !--
CYRANO (à ceux qui crient autour de lui):
Je vous en prie, ayez pitié de mon fourreau:
Si vous continuez, il va rendre sa lame !
(Le cercle s'élargit.)
LA FOULE (reculant):
Hé ! là !. . .
CYRANO (à Montfleury):
Sortez de scène !
LA FOULE (se rapprochant et grondant):
Oh ! oh !
CYRANO (se retournant vivement):
Quelqu'un réclame ?
(Nouveau recul.)
UNE VOIX (chantant au fond):
Monsieur de Cyrano
Vraiment nous tyrannise,
Malgré ce tyranneau
On jouera la Clorise.
TOUTE LA SALLE (chantant):
La Clorise, la Clorise !. . .
CYRANO:
Si j'entends une fois encor cette chanson,
Je vous assomme tous.
UN BOURGEOIS:
Vous n'êtes pas Samson !
CYRANO:
Voulez-vous me prêter, Monsieur, votre mâchoire ?
UNE DAME (dans les loges):
C'est inouï !
UN SEIGNEUR:
C'est scandaleux !
UN BOURGEOIS:
C'est vexatoire !
UN PAGE:
Ce qu'on s'amuse !
LE PARTERRE:
Kss !--Montfleury !--Cyrano !
CYRANO:
Silence !
LE PARTERRE (en délire):
Hi han ! Bêê ! Ouah, ouah ! Cocorico !
CYRANO:
Je vous. . .
UN PAGE:
Miâou !
CYRANO:
Je vous ordonne de vous taire !
Et j'adresse un défi collectif au parterre !
--J'inscris les noms !--Approchez-vous, jeunes héros !
Chacun son tour ! Je vais donner des numéros !--
Allons, quel est celui qui veut ouvrir la liste ?
Vous, Monsieur ? Non ! Vous ? Non ! Le premier duelliste,
Je l'expédie avec les honneurs qu'on lui doit !
--Que tous ceux qui veulent mourir lèvent le doigt.
(Silence):
La pudeur vous défend de voir ma lame nue ?
Pas un nom ?--Pas un doigt ?--C'est bien. Je continue.
(Se retournant vers la scène où Montfleury attend avec angoisse):
Donc, je désire voir le théâtre guéri
De cette fluxion. Sinon. . .
(La main à son épée):
le bistouri !
MONTFLEURY:
Je. . .
CYRANO (descend de sa chaise, s'assied au milieu du rond qui s'est
formé, s'installe comme chez lui):
Mes mains vont frapper trois claques, pleine lune !
Vous vous éclipserez à la troisième.
LE PARTERRE (amusé):
Ah ?. . .
CYRANO (frappant dans ses mains):
Une !
MONTFLEURY:
Je. . .
UNE VOIX (des loges):
Restez !
LE PARTERRE:
Restera. . .restera pas. . .
MONTFLEURY:
Je crois,
Messieurs. . .
CYRANO:
Deux !
MONTFLEURY:
Je suis sûr qu'il vaudrait mieux que. . .
CYRANO:
Trois !
(Montfleury disparaît comme dans une trappe. Tempête de rires, de
sifflets et de huées.)
LA SALLE:
Hu !. . .hu !. . .Lâche !. . .Reviens !. . .
CYRANO (épanoui, se renverse sur sa chaise, et croise ses jambes):
Qu'il revienne, s'il l'ose !
UN BOURGEOIS:
L'orateur de la troupe !
(Bellerose s'avance et salue.)
LES LOGES:
Ah !. . .Voilà Bellerose !
BELLEROSE (avec élégance):
Nobles seigneurs. . .
LE PARTERRE:
Non ! Non ! Jodelet !
JODELET (s'avance, et, nasillard):
Tas de veaux !
LE PARTERRE:
Ah ! Ah ! Bravo ! très bien ! bravo !
JODELET:
Pas de bravos !
Le gros tragédien dont vous aimez le ventre
S'est senti. . .
LE PARTERRE:
C'est un lâche !
JODELET:
Il dut sortir !
LE PARTERRE:
Qu'il rentre !
LES UNS:
Non !
LES AUTRES:
Si !
UN JEUNE HOMME (à Cyrano):
Mais à la fin, monsieur, quelle raison
Avez-vous de haïr Montfleury ?
CYRANO (gracieux, toujours assis):
Jeune oison,
J'ai deux raisons, dont chaque est suffisante seule.
Primo: c'est un acteur déplorable, qui gueule,
Et qui soulève avec des han ! de porteur d'eau,
Le vers qu'il faut laisser s'envoler !--Secundo:
Est mon secret. . .
LE VIEUX BOURGEOIS (derrière lui):
Mais vous nous privez sans scrupule
De la Clorise ! Je m'entête. . .
CYRANO (tournant sa chaise vers le bourgeois, respecteusement):
Vieille mule !
Les vers du vieux Baro valant moins que zéro,
J'interromps sans remords !
LES PRÉCIEUSES (dans les loges):
Ha !--Ho !--Notre Baro !
Ma chère !--Peut-on dire ?. . .Ah ! Dieu !. . .
CYRANO (tournant sa chaise vers les loges, galant):
Belles personnes,
Rayonnez, fleurissez, soyez des échansonnes
De rêve, d'un sourire enchantez un trépas,
Inspirez-nous des vers. . .mais ne les jugez pas !
BELLEROSE:
Et l'argent qu'il va falloir rendre !
CYRANO (tournant sa chaise vers la scène):
Bellerose,
Vous avez dit la seule intelligente chose !
Au manteau de Thespis je ne fais pas de trous:
(Il se lève, et lançant un sac sur la scène):
Attrapez cette bourse au vol, et taisez-vous !
LA SALLE (éblouie):
Ah !. . .Oh !. . .
JODELET (ramassant prestement la bourse et la soupesant):
A ce prix-là, monsieur, je t'autorise
A venir chaque jour empêcher la Clorise !. . .
LA SALLE
Hu !. . .Hu !. . .
JODELET:
Dussions-nous même ensemble être hués !. . .
BELLEROSE:
Il faut évacuer la salle !. . .
JODELET:
Évacuez !. . .
(On commence à sortir, pendant que Cyrano regarde d'un air satisfait.
Mais la foule s'arrête bientôt en entendant la scène suivante, et la
sortie cesse. Les femmes qui, dans les loges, étaient déjà debout,
leur manteau remis, s'arrêtent pour écouter, et finissent par se
rasseoir.)
LE BRET (à Cyrano):
C'est fou !. . .
UN FÂCHEUX (qui s'est approché de Cyrano):
Le comédien Montfleury ! quel scandale !
Mais il est protégé par le duc de Candale !
Avez-vous un patron ?
CYRANO:
Non !
LE FÂCHEUX:
Vous n'avez pas ?. . .
CYRANO:
Non !
LE FÂCHEUX:
Quoi, pas un grand seigneur pour couvrir de son nom ?. . .
CYRANO (agacé):
Non, ai-je dit deux fois. Faut-il donc que je trisse ?
Non, pas de protecteur. . .
(La main à son épée):
mais une protectrice !
LE FÂCHEUX:
Mais vous allez quitter la ville ?
CYRANO:
C'est selon.
LE FÂCHEUX:
Mais le duc de Candale a le bras long !
CYRANO:
Moins long
Que n'est le mien. . .
(Montrant son épée):
quand je lui mets cette rallonge !
LE FÂCHEUX:
Mais vous ne songez pas à prétendre. . .
CYRANO:
J'y songe.
LE FÂCHEUX:
Mais. . .
CYRANO:
Tournez les talons, maintenant.
LE FÂCHEUX:
Mais. . .
CYRANO:
Tournez !
--Ou dites-moi pourquoi vous regardez mon nez.
LE FÂCHEUX (ahuri):
Je. . .
CYRANO (marchant sur lui):
Qu'a-t-il d'étonnant ?
LE FÂCHEUX (reculant):
Votre Grâce se trompe. . .
CYRANO:
Est-il mol et ballant, monsieur, comme une trompe ?. . .
LE FÂCHEUX (même jeu):
Je n'ai pas. . .
CYRANO:
Ou crochu comme un bec de hibou ?
LE FÂCHEUX:
Je. . .
CYRANO:
Y distingue-t-on une verrue au bout ?
LE FÂCHEUX:
Mais. . .
CYRANO:
Ou si quelque mouche, à pas lents, s'y promène ?
Qu'a-t-il d'hétéroclite ?
LE FÂCHEUX:
Oh !. . .
CYRANO:
Est-ce un phénomène ?
LE FÂCHEUX:
Mais d'y porter les yeux j'avais su me garder !
CYRANO:
Et pourquoi, s'il vous plaît, ne pas le regarder ?
LE FÂCHEUX:
J'avais. . .
CYRANO:
Il vous dégoûte alors ?
LE FÂCHEUX:
Monsieur. . .
CYRANO:
Malsaine
Vous semble sa couleur ?
LE FÂCHEUX:
Monsieur !
CYRANO:
Sa forme, obscène ?
LE FÂCHEUX:
Mais du tout !. . .
CYRANO:
Pourquoi donc prendre un air dénigrant ?
--Peut-être que monsieur le trouve un peu trop grand ?
LE FÂCHEUX (balbutiant):
Je le trouve petit, tout petit, minuscule !
CYRANO:
Hein ? comment ? m'accuser d'un pareil ridicule ?
Petit, mon nez ? Holà !
LE FÂCHEUX:
Ciel !
CYRANO:
Énorme, mon nez !
--Vil camus, sot camard, tête plate, apprenez
Que je m'enorgueillis d'un pareil appendice,
Attendu qu'un grand nez est proprement l'indice
D'un homme affable, bon, courtois, spirituel,
Libéral, courageux, tel que je suis, et tel
Qu'il vous est interdit à jamais de vous croire,
Déplorable maraud ! car la face sans gloire
Que va chercher ma main en haut de votre col,
Est aussi dénuée. . .
(Il le soufflette.)
LE FÂCHEUX:
Aï !
CYRANO:
De fierté, d'envol,
De lyrisme, de pittoresque, d'étincelle,
De somptuosité, de Nez enfin, que celle. . .
(Il se retourne par les épaules, joignant le geste à la parole):
Que va chercher ma botte au bas de votre dos !
LE FÂCHEUX (se sauvant):
Au secours ! A la garde !
CYRANO:
Avis donc aux badauds
Qui trouveraient plaisant mon milieu de visage,
Et si le plaisantin est noble, mon usage
Est de lui mettre, avant de le laisser s'enfuir,
Pas devant, et plus haut, du fer, et non du cuir !
DE GUICHE (qui est descendu de la scène, avec les marquis):
Mais à la fin il nous ennuie !
LE VICOMTE DE VALVERT (haussant les épaules):
Il fanfaronne !
DE GUICHE:
Personne ne va donc lui répondre ?. . .
LE VICOMTE:
Personne ?
Attendez ! Je vais lui lancer un de ces traits !. . .
(Il s'avance vers Cyrano qui l'observe, et se campant devant lui d'un
air fat):
Vous. . .vous avez un nez. . .heu. . .un nez. . .très grand.
CYRANO (gravement):
Très !
LE VICOMTE (riant):
Ha !
CYRANO (imperturbable):
C'est tout ?. . .
LE VICOMTE:
Mais. . .
CYRANO:
Ah ! non ! c'est un peu court, jeune homme !
On pouvait dire. . .Oh ! Dieu !. . .bien des choses en somme. . .
En variant le ton,--par exemple, tenez:
Agressif: "Moi, monsieur, si j'avais un tel nez
Il faudrait sur-le-champ que je me l'amputasse !"
Amical: "Mais il doit tremper dans votre tasse !
Pour boire, faites-vous fabriquer un hanap !"
Descriptif: "C'est un roc !. . .c'est un pic !. . .c'est un cap !
Que dis-je, c'est un cap ?. . .C'est une péninsule !"
Curieux: "De quoi sert cette oblongue capsule ?
D'écritoire, monsieur, ou de boîte à ciseaux ?"
Gracieux: "Aimez-vous à ce point les oiseaux
Que paternellement vous vous préoccupâtes
De tendre ce perchoir à leur petites pattes ?"
Truculent: "Ça, monsieur, lorsque vous pétunez,
La vapeur du tabac vous sort-elle du nez
Sans qu'un voisin ne crie au feu de cheminée ?"
Prévenant: "Gardez-vous, votre tête entraînée
Par ce poids, de tomber en avant sur le sol !"
Tendre: "Faites-lui faire un petit parasol
De peur que sa couleur au soleil ne se fane !"
Pédant: "L'animal seul, monsieur, qu'Aristophane
Appelle Hippocampelephantocamélos
Dut avoir sous le front tant de chair sur tant d'os !"
Cavalier: 'Quoi, l'ami, ce croc est à la mode ?
Pour pendre son chapeau, c'est vraiment très commode !'
Emphatique: "Aucun vent ne peut, nez magistral,
T'enrhumer tout entier, excepté le mistral !"
Dramatique: "C'est la Mer Rouge quand il saigne !"
Admiratif: "Pour un parfumeur, quelle enseigne !"
Lyrique: "Est-ce une conque, êtes-vous un triton ?"
Naïf: "Ce monument, quand le visite-t-on ?"
Respectueux: "Souffrez, monsieur, qu'on vous salue,
C'est là ce qui s'appelle avoir pignon sur rue !"
Campagnard: "Hé, ardé ! C'est-y un nez ? Nanain !
C'est queuqu'navet géant ou ben queuqu'melon nain !"
Militaire: "Pointez contre cavalerie !"
Pratique: "Voulez-vous le mettre en loterie ?
Assurément, monsieur, ce sera le gros lot !"
Enfin, parodiant Pyrame en un sanglot:
"Le voilà donc ce nez qui des traits de son maître
A détruit l'harmonie ! Il en rougit, le traître !"
--Voilà ce qu'à peu près, mon cher, vous m'auriez dit
Si vous aviez un peu de lettres et d'esprit:
Mais d'esprit, ô le plus lamentable des êtres,
Vous n'en eûtes jamais un atome, et de lettres
Vous n'avez que les trois qui forment le mot: sot !
Eussiez-vous eu, d'ailleurs, l'invention qu'il faut
Pour pouvoir là, devant ces nobles galeries,
Me servir toutes ces folles plaisanteries,
Que vous n'en eussiez pas articulé le quart
De la moitié du commencement d'une, car
Je me les sers moi-même, avec assez de verve,
Mais je ne permets pas qu'un autre me les serve.
DE GUICHE (voulant emmener le vicomte pétrifié):
Vicomte, laissez donc !
LE VICOMTE (suffoqué):
Ces grands airs arrogants !
Un hobereau qui. . .qui. . .n'a même pas de gants !
Et qui sort sans rubans, sans bouffettes, sans ganses !
CYRANO:
Moi, c'est moralement que j'ai mes élégances.
Je ne m'attife pas ainsi qu'un freluquet,
Mais je suis plus soigné si je suis moins coquet;
Je ne sortirais pas avec, par négligence,
Un affront pas très bien lavé, la conscience
Jaune encor de sommeil dans le coin de son œil,
Un honneur chiffonné, des scrupules en deuil.
Mais je marche sans rien sur moi qui ne reluise,
Empanaché d'indépendance et de franchise;
Ce n'est pas une taille avantageuse, c'est
Mon âme que je cambre ainsi qu'en un corset,
Et tout couvert d'exploits qu'en rubans je m'attache,
Retroussant mon esprit ainsi qu'une moustache,
Je fais, en traversant les groupes et les ronds,
Sonner les vérités comme des éperons.
LE VICOMTE:
Mais, monsieur. . .
CYRANO:
Je n'ai pas de gants ?. . .la belle affaire !
Il m'en restait un seul. . .d'une très vieille paire !
--Lequel m'était d'ailleurs encor fort importun:
Je l'ai laissé dans la figure de quelqu'un.
LE VICOMTE:
Maraud, faquin, butor de pied plat ridicule !
CYRANO (ôtant son chapeau et saluant comme si le vicomte venait de se
présenter):
Ah ?. . .Et moi, Cyrano-Savinien-Hercule
De Bergerac.
(Rires.)
LE VICOMTE (exaspéré):
Bouffon !
CYRANO (poussant un cri comme lorsqu'on est saisi d'une crampe):
Ay !. . .
LE VICOMTE (qui remontait, se retournant):
Qu'est-ce encor qu'il dit ?
CYRANO (avec des grimaces de douleur):
Il faut la remuer car elle s'engourdit. . .
--Ce que c'est que de la laisser inoccupée !--
Ay !. . .
LE VICOMTE:
Qu'avez-vous ?
CYRANO:
J'ai des fourmis dans mon épée !
LE VICOMTE (tirant la sienne):
Soit !
CYRANO:
Je vais vous donner un petit coup charmant.
LE VICOMTE (méprisant):
Poète !. . .
CYRANO:
Oui, monsieur, poète ! et tellement,
Qu'en ferraillant je vais--hop !--à l'improvisade,
Vous composer une ballade.
LE VICOMTE:
Une ballade ?
CYRANO:
Vous ne vous doutez pas de ce que c'est, je crois ?
LE VICOMTE:
Mais. . .
CYRANO (récitant comme une leçon):
La ballade, donc, se compose de trois
Couplets de huit vers. . .
LE VICOMTE (piétinant):
Oh !
CYRANO (continuant):
Et d'un envoi de quatre. . .
LE VICOMTE:
Vous. . .
CYRANO:
Je vais tout ensemble en faire une et me battre,
Et vous toucher, monsieur, au dernier vers.
LE VICOMTE:
Non !
CYRANO:
Non ?
(Déclamant):
Ballade du duel qu'en l'hôtel bourguignon
Monsieur de Bergerac eut avec un bélître !
LE VICOMTE:
Qu'est-ce que c'est que ça, s'il vous plaît ?
CYRANO:
C'est le titre.
LA SALLE (surexcitée au plus haut point):
Place !--Très amusant !--Rangez-vous !--Pas de bruits !
(Tableau. Cercle de curieux au parterre, les marquis et les officiers
mêlés aux bourgeois et aux gens du peuple; les pages grimpés sur des
épaules pour mieux voir. Toutes les femmes debout dans les loges. A
droite, De Guiche et ses gentilshommes. A gauche, Le Bret, Ragueneau,
Cuigy, etc.)
CYRANO (fermant une seconde les yeux):
Attendez !. . .je choisis mes rimes. . .Là, j'y suis.
(Il fait ce qu'il dit, à mesure):
Je jette avec grâce mon feutre,
Je fais lentement l'abandon
Du grand manteau qui me calfeutre,
Et je tire mon espadon;
Élégant comme Céladon,
Agile comme Scaramouche,
Je vous préviens, cher Mirmydon,
Qu'à la fin de l'envoi je touche !
(Premiers engagements de fer):
Vous auriez bien dû rester neutre;
Où vais-je vous larder, dindon ?. . .
Dans le flanc, sous votre maheutre ?. . .
Au cœur, sous votre bleu cordon ?. . .
--Les coquilles tintent, ding-don !
Ma pointe voltige: une mouche !
Décidément. . .c'est au bedon,
Qu'à la fin de l'envoi, je touche.
Il me manque une rime en eutre. . .
Vous rompez, plus blanc qu'amidon ?
C'est pour me fournir le mot pleutre !
--Tac ! je pare la pointe dont
Vous espériez me faire don;--
J'ouvre la ligne,--je la bouche. . .
Tiens bien ta broche, Laridon !
A la fin de l'envoi, je touche.
(Il annonce solennellement):
Envoi.
Prince, demande à Dieu pardon !
Je quarte du pied, j'escarmouche,
Je coupe, je feinte. . .
(Se fendant):
Hé ! là, donc !
(Le vicomte chancelle; Cyrano salue):
A la fin de l'envoi, je touche !
(Acclamations. Applaudissements dans les loges. Des fleurs et des
mouchoirs tombent. Les officiers entourent et félicitent Cyrano.
Ragueneau danse d'enthousiasme. Le Bret est heureux et navré. Les amis
du vicomte le soutiennent et l'emmènent.)
LA FOULE (en un long cri):
Ah !. . .
UN CHEVAU-LÉGER:
Superbe !
UNE FEMME:
Joli !
RAGUENEAU:
Pharamineux !
UN MARQUIS:
Nouveau !. . .
LE BRET:
Insensé !
BOUSCULADE (autour de Cyrano. On entend):
. . .Compliments !. . .félicite. . .bravo. . .
VOIX DE FEMME:
C'est un héros !. . .
UN MOUSQUETAIRE (s'avançant vivement vers Cyrano, la main tendue):
Monsieur, voulez-vous me permettre ?. . .
C'est tout à fait très bien, et je crois m'y connaître;
J'ai du reste exprimé ma joie en trépignant !. . .
(Il s'éloigne.)
CYRANO (à Cuigy):
Comment s'appelle donc ce monsieur ?
CUIGY:
D'Artagnan.
LE BRET (à Cyrano, lui prenant le bras):
Çà, causons !. . .
CYRANO:
Laisse un peu sortir cette cohue. . .
(A Bellerose):
Je peux rester ?
BELLEROSE (respecteusement):
Mais oui !. . .
(On entend des cris au dehors.)
JODELET (qui a regardé):
C'est Montfleury qu'on hue !
BELLEROSE (solennellement):
Sic transit !. . .
(Changeant de ton, au portier et au moucheur de chandelles):
Balayez. Fermez. N'éteignez pas.
Nous allons revenir après notre repas,
Répéter pour demain une nouvelle farce.
(Jodelet et Bellerose sortent, après de grands saluts à Cyrano.)
LE PORTIER (à Cyrano):
Vous ne dînez donc pas ?
CYRANO:
Moi ?. . .Non.
(Le portier se retire.)
LE BRET (à Cyrano):
Parce que ?
CYRANO (fièrement):
Parce. . .
(Changeant de ton, en voyant que le portier est loin):
Que je n'ai pas d'argent !. . .
LE BRET (faisant le geste de lancer un sac):
Comment ! le sac d'écus ?. . .
CYRANO:
Pension paternelle, en un jour, tu vécus !
LE BRET:
Pour vivre tout un mois, alors ?. . .
CYRANO:
Rien ne me reste.
LE BRET:
Jeter ce sac, quelle sottise !
CYRANO:
Mais quel geste !. . .
LA DISTRIBUTRICE (toussant derrière son petit comptoir):
Hum !. . .
(Cyrano et Le Bret se retournent. Elle s'avance intimidée):
Monsieur. . .Vous savoir jeûner. . .le cœur me fend. . .
(Montrant le buffet):
J'ai là tout ce qu'il faut. . .
(Avec élan):
Prenez !
CYRANO (se découvrant):
Ma chère enfant,
Encor que mon orgeuil de Gascon m'interdise
D'accepter de vos doigts la moindre friandise,
J'ai trop peur qu'un refus ne vous soit un chagrin,
Et j'accepterai donc. . .
(Il va au buffet et choisit):
Oh ! peu de chose !--un grain
De ce raisin. . .
(Elle veut lui donner la grappe, il cueille un grain):
Un seul !. . .ce verre d'eau. . .
(Elle veut y verser du vin, il l'arrête):
limpide !
--Et la moitié d'un macaron !
(Il rend l'autre moitié.)
LE BRET:
Mais c'est stupide !
LA DISTRIBUTRICE:
Oh ! quelque chose encor !
CYRANO:
Oui. La main à baiser.
(Il baise, comme la main d'une princesse, la main qu'elle lui tend.)
LA DISTRIBUTRICE:
Merci, monsieur.
(Révérence):
Bonsoir.
(Elle sort.)
Scène 1.V.
Cyrano, Le Bret, puis le portier.
CYRANO (à Le Bret):
Je t'écoute causer.
(Il s'installe devant le buffet et rangeant devant lui le macaron):
Dîner !. . .
(. . .le verre d'eau):
Boisson !. . .
(. . .le grain de raisin):
Dessert !. . .
(Il s'assied):
Là, je me mets à table !
--Ah !. . .j'avais une faim, mon cher, épouvantable !
(Mangeant):
--Tu disais ?
LE BRET:
Que ces fats aux grands airs belliqueux
Te fausseront l'esprit si tu n'écoutes qu'eux !. . .
Va consulter des gens de bon sens, et t'informe
De l'effet qu'a produit ton algarade.
CYRANO (achevant son macaron):
Énorme.
LE BRET:
Le Cardinal. . .
CYRANO (s'épanouissant):
Il était là, le Cardinal ?
LE BRET:
A dû trouver cela. . .
CYRANO:
Mais très original.
LE BRET:
Pourtant. . .
CYRANO:
C'est un auteur. Il ne peut lui déplaire
Que l'on vienne troubler la pièce d'un confrère.
LE BRET:
Tu te mets sur les bras, vraiment, trop d'ennemis !
CYRANO (attaquant son grain de raisin):
Combien puis-je, à peu près, ce soir, m'en être mis ?
LE BRET:
Quarante-huit. Sans compter les femmes.
CYRANO:
Voyons, compte !
LE BRET:
Montfleury, le bourgeois, de Guiche, le vicomte,
Baro, l'Académie. . .
CYRANO:
Assez ! tu me ravis !
LE BRET:
Mais où te mènera la façon dont tu vis ?
Quel système est le tien ?
CYRANO:
J'errais dans un méandre;
J'avais trop de partis, trop compliqués, à prendre;
J'ai pris. . .
LE BRET:
Lequel ?
CYRANO:
Mais le plus simple, de beaucoup.
J'ai décidé d'être admirable, en tout, pour tout !
LE BRET (haussant les épaules):
Soit !--Mais enfin, à moi, le motif de ta haine
Pour Montfleury, le vrai, dis-le-moi !
CYRANO (se levant):
Ce Silène,
Si ventru que son doigt n'atteint pas son nombril,
Pour les femmes encor se croit un doux péril,
Et leur fait, cependant qu'en jouant il bredouille,
Des yeux de carpe avec ses gros yeux de grenouille !. . .
Et je le hais depuis qu'il se permit, un soir,
De poser son regard, sur celle. . .Oh ! j'ai cru voir
Glisser sur une fleur une longue limace !
LE BRET (stupéfait):
Hein ? Comment ? Serait-il possible ?. . .
CYRANO (avec un rire amer):
Que j'aimasse ?. . .
(Changeant de ton et gravement):
J'aime.
LE BRET:
Et peut-on savoir ? tu ne m'as jamais dit ?. . .
CYRANO:
Qui j'aime ?. . .Réfléchis, voyons. Il m'interdit
Le rêve d'être aimé même par une laide,
Ce nez qui d'un quart d'heure en tous lieux me précède;
Alors, moi, j'aime qui ?. . .Mais cela va de soi !
J'aime--mais c'est forcé !--la plus belle qui soit !
LE BRET:
La plus belle ?. . .
CYRANO:
Tout simplement, qui soit au monde !
La plus brillante, la plus fine,
(Avec accablement):
la plus blonde !
LE BRET:
Eh ! mon Dieu, quelle est donc cette femme ?. . .
CYRANO:
Un danger
Mortel sans le vouloir, exquis sans y songer,
Un piège de nature, une rose muscade
Dans laquelle l'amour se tient en embuscade !
Qui connaît son sourire a connu le parfait.
Elle fait de la grâce avec rien, elle fait
Tenir tout le divin dans un geste quelconque,
Et tu ne saurais pas, Vénus, monter en conque,
Ni toi, Diane, marcher dans les grands bois fleuris,
Comme elle monte en chaise et marche dans Paris !. . .
LE BRET:
Sapristi ! je comprends. C'est clair !
CYRANO:
C'est diaphane.
LE BRET:
Magdeleine Robin, ta cousine ?
CYRANO:
Oui,--Roxane.
LE BRET:
Eh bien, mais c'est au mieux ! Tu l'aimes ? Dis-le-lui !
Tu t'es couvert de gloire à ses yeux aujourd'hui !
CYRANO:
Regarde-moi, mon cher, et dis quelle espérance
Pourrait bien me laisser cette protubérance !
Oh ! je ne me fais pas d'illusion !--Parbleu,
Oui, quelquefois, je m'attendris, dans le soir bleu;
J'entre en quelque jardin où l'heure se parfume;
Avec mon pauvre grand diable de nez je hume
L'avril,--je suis des yeux, sous un rayon d'argent,
Au bras d'un cavalier, quelque femme, en songeant
Que pour marcher, à petits pas, dans de la lune,
Aussi moi j'aimerais au bras en avoir une,
Je m'exalte, j'oublie. . .et j'aperçois soudain
L'ombre de mon profil sur le mur du jardin !
LE BRET (ému):
Mon ami !. . .
CYRANO:
Mon ami, j'ai de mauvaises heures !
De me sentir si laid, parfois, tout seul. . .
LE BRET (vivement, lui prenant la main):
Tu pleures ?
CYRANO:
Ah ! non, cela, jamais ! Non, ce serait trop laid,
Si le long de ce nez une larme coulait !
Je ne laisserai pas, tant que j'en serai maître,
La divine beauté des larmes se commettre
Avec tant de laideur grossière !. . .Vois-tu bien,
Les larmes, il n'est rien de plus sublime, rien,
Et je ne voudrais pas qu'excitant la risée,
Une seule, par moi, fût ridiculisée !. . .
LE BRET:
Va, ne t'attriste pas ! L'amour n'est que hasard !
CYRANO (secouant la tête):
Non ! J'aime Cléopâtre: ai-je l'air d'un César ?
J'adore Bérénice: ai-je l'aspect d'un Tite ?
LE BRET:
Mais ton courage ! ton esprit !--Cette petite
Qui t'offrait là, tantôt, ce modeste repas,
Ses yeux, tu l'as bien vu, ne te détestaient pas !
CYRANO (saisi):
C'est vrai !
LE BRET:
Hé ! bien ! alors ?. . .Mais, Roxane, elle-même,
Toute blême a suivi ton duel !
CYRANO:
Toute blême ?
LE BRET:
Son cœur et son esprit déjà sont étonnés !
Ose, et lui parle, afin. . .
CYRANO:
Qu'elle me rie au nez ?
Non !--C'est la seule chose au monde que je craigne !
LE PORTIER (introduisant quelqu'un à Cyrano):
Monsieur, on vous demande. . .
CYRANO (voyant la duègne):
Ah ! mon Dieu ! Sa duègne !
Scène 1.VI.
Cyrano, Le Bret, la duègne.
LA DUÈGNE (avec un grand salut):
De son vaillant cousin on désire savoir
Où l'on peut, en secret, le voir.
CYRANO (bouleversé):
Me voir ?
LA DUÈGNE (avec une révérence):
Vous voir.
--On a des choses à vous dire.
CYRANO:
Des ?. . .
LA DUÈGNE (nouvelle révérence):
Des choses !
CYRANO (chancelant):
Ah, mon Dieu !
LA DUÈGNE:
L'on ira, demain, aux primes roses
D'aurore,--ouïr la messe à Saint-Roch.
CYRANO (se soutenant sur Le Bret):
Ah ! mon Dieu !
LA DUÈGNE:
En sortant,--où peut-on entrer, causer un peu ?
CYRANO (affolé):
Où ?. . .Je. . .mais. . .Ah ! mon Dieu !. . .
LA DUÈGNE:
Dites vite.
CYRANO:
Je cherche !. . .
LA DUÈGNE:
Où ?
CYRANO:
Chez. . .chez. . .Ragueneau. . .le pâtissier. . .
LA DUÈGNE:
Il perche ?
CYRANO:
Dans la rue--Ah ! mon Dieu, mon Dieu !--Saint-Honoré !
LA DUÈGNE (remontant):
On ira. Soyez-y. Sept heures.
CYRANO:
J'y serai.
(La duègne sort.)
Scène 1.VII.
Cyrano, Le Bret, puis les comédiens, les comédiennes, Cuigy, Brissaille,
Lignière, le portier, les violons.)
CYRANO (tombant dans les bras de Le Bret):
Moi !. . .D'elle !. . .Un rendez-vous !. . .
LE BRET:
Eh bien ! tu n'es plus triste ?
CYRANO:
Ah ! pour quoi que ce soit, elle sait que j'existe !
LE BRET:
Maintenant, tu vas être calme ?
CYRANO (hors de lui):
Maintenant. . .
Mais je vais être frénétique et fulminant !
Il me faut une armée entière a déconfire !
J'ai dix cœurs; j'ai vingt bras; il ne peut me suffire
De pourfendre des nains. . .
(Il crie à tue-tête):
Il me faut des géants !
(Depuis un moment, sur la scène, au fond, des ombres de comédiens et
de comédiennes s'agitent, chuchotent: on commence à répéter. Les
violons ont repris leur place.)
UNE VOIX (de la scène):
Hé ! pst ! là-bas ! Silence ! on répète céans !
CYRANO (riant):
Nous partons !
(Il remonte; par la grande porte du fond; entrent Cuigy, Brissaille,
plusieurs officiers, qui soutiennent Lignière complètement ivre.)
CUIGY:
Cyrano !
CYRANO:
Qu'est-ce ?
CUIGY:
Une énorme grive
Qu'on t'apporte !
CYRANO (le reconnaissant):
Lignière !. . .Hé, qu'est-ce qui t'arrive ?
CUIGY:
Il te cherche !
BRISSAILLE:
Il ne peut rentrer chez lui !
CYRANO:
Pourquoi ?
LIGNIÈRE (d'une voix pâteuse, lui montrant un billet tout chiffonné):
Ce billet m'avertit. . .cent hommes contre moi. . .
A cause de. . .chanson. . .grand danger me menace. . .
Porte de Nesle. . .Il faut, pour rentrer, que j'y passe. . .
Permets-moi donc d'aller coucher sous. . .sous ton toit !
CYRANO:
Cent hommes, m'as-tu dit ? Tu coucheras chez toi !
LIGNIÈRE (épouvanté):
Mais. . .
CYRANO (d'une voix terrible, lui montrant la lanterne allumée que le
portier balance en écoutant curieusement cette scène):
Prends cette lanterne !. . .
(Lignière saisit précipitamment la lanterne):
Et marche !--Je te jure
Que c'est moi qui ferai ce soir ta couverture !. . .
(Aux officiers):
Vous, suivez à distance, et vous serez témoins !
CUIGY:
Mais cent hommes !. . .
CYRANO:
Ce soir, il ne m'en faut pas moins !
(Les comédiens et les comédiennes, descendus de scène, se sont
rapprochés dans leurs divers costumes.)
LE BRET:
Mais pourquoi protéger. . .
CYRANO:
Voilà Le Bret qui grogne !
LE BRET:
Cet ivrogne banal ?. . .
CYRANO (frappant sur l'épaule de Lignière):
Parce que cet ivrogne,
Ce tonneau de muscat, ce fût de rossoli,
Fit quelque chose un jour de tout à fait joli:
Au sortir d'une messe ayant, selon le rite,
Vu celle qu'il aimait prendre de l'eau bénite,
Lui que l'eau fait sauver, courut au bénitier,
Se pencha sur sa conque et le but tout entier !. . .
UNE COMÉDIENNE (en costume de soubrette):
Tiens, c'est gentil, cela !
CYRANO:
N'est-ce pas, la soubrette ?
LA COMÉDIENNE (aux autres):
Mais pourquoi sont-ils cent contre un pauvre poète ?
CYRANO:
Marchons !
(Aux officiers):
Et vous, messieurs, en me voyant charger,
Ne me secondez pas, quel que soit le danger !
UNE AUTRE COMÉDIENNE (sautant de la scène):
Oh ! mais, moi, je vais voir !
CYRANO:
Venez !. . .
UNE AUTRE (sautant aussi, à un vieux comédien):
Viens-tu, Cassandre ?. . .
CYRANO:
Venez tous, le Docteur, Isabelle, Léandre,
Tous ! Car vous allez joindre, essaim charmant et fol,
La farce italienne à ce drame espagnol,
Et, sur son ronflement tintant un bruit fantasque,
L'entourer de grelots comme un tambour de basque !. . .
TOUTES LES FEMMES (sautant de joie):
Bravo !--Vite, une mante !--Un capuchon !
JODELET:
Allons !
CYRANO (aux violons):
Vous nous jouerez un air, messieurs les violons !
(Les violons se joignent au cortège qui se forme. On s'empare des
chandelles allumées de la rampe et on se les distribue. Cela devient
une retraite aux flambeaux):
Bravo ! des officiers, des femmes en costume,
Et, vingt pas en avant. . .
(Il se place comme il dit):
Moi, tout seul, sous la plume
Que la gloire elle-même à ce feutre piqua,
Fier comme un Scipion triplement Nasica !. . .
--C'est compris ? Défendu de me prêter main-forte !--
On y est ?. . .Un, deux, trois ! Portier, ouvre la porte !
(Le portier ouvre à deux battants. Un coin du vieux Paris pittoresque
et lunaire paraît):
Ah !. . .Paris fuit, nocturne et quasi nébuleux;
Le clair de lune coule aux pentes des toits bleus;
Un cadre se prépare, exquis, pour cette scène;
Là-bas, sous des vapeurs en écharpe, la Seine,
Comme un mystérieux et magique miroir,
Tremble. . .Et vous allez voir ce que vous allez voir !
TOUS:
A la porte de Nesle !
CYRANO (debout sur le seuil):
A la porte de Nesle !
(Se retournant avant de sortir, à la soubrette):
Ne demandiez-vous pas pourquoi, mademoiselle,
Contre ce seul rimeur cent hommes furent mis ?
(Il tire l'épée et, tranquillement):
C'est parce qu'on savait qu'il est de mes amis !
(Il sort. Le cortège,--Lignière zigzaguant en tête,--puis les
comédiennes aux bras des officiers,--puis les comédiens gambadant,--se
met en marche dans la nuit au son des violons, et à la lueur falote
des chandelles.)
Rideau.
Acte II.
La Rôtisserie Des Poètes.
La boutique de Ragueneau, rôtisseur-pâtissier, vaste ouvroir au coin
de la rue Saint-Honoré et de la rue de l'Arbre-Sec qu'on aperçoit
largement au fond, par le vitrage de la porte, grises dans les
premières lueurs de l'aube.
À gauche, premier plan, comptoir surmonté d'un dais en fer forgé,
auquel sont accrochés des oies, des canards, des paons blancs. Dans de
grands vases de faïence de hauts bouquets de fleurs naïves,
principalement des tournesols jaunes. Du même côté, second plan,
immense cheminée devant laquelle, entre de monstrueux chenets, dont
chacun supporte une petite marmite, les rôtis pleurent dans les
lèchefrites.
À droite, premier plan avec porte. Deuxième plan, un escalier montant
à une petite salle en soupente, dont on aperçoit l'intérieur par des
volets ouverts; une table y est dressée, un menu lustre flamand y
luit: c'est un réduit où l'on va manger et boire. Une galerie de bois,
faisant suite à l'escalier, semble mener à d'autres petites salles
analogues.
Au milieu de la rôtisserie, un cercle en fer que l'on peut faire
descendre avec une corde, et auquel de grosses pièces sont accrochées,
fait un lustre de gibier.
Les fours, dans l'ombre, sous l'escalier, rougeoient. Des cuivres
étincellent. Des broches tournent. Des pièces montées pyramident, des
jambons pendent. C'est le coup de feu matinal. Bousculade de marmitons
effarés, d'énormes cuisiniers et de minuscules gâte-sauces.
Foisonnement de bonnets à plume de poulet ou à aile de pintade. On
apporte, sur des plaques de tôle et des clayons d'osier, des
quinconces de brioches, des villages de petits-fours.
Des tables sont couvertes de gâteaux et de plats. D'autres, entourées
de chaises, attendent les mangeurs et les buveurs. Une plus petite,
dans un coin, disparaît sous les papiers. Ragueneau y est assis au
lever du rideau; il écrit.
Scène 2.I.
Ragueneau, pâtissiers, puis Lise; Ragueneau, à la petite table,
écrivant d'un air inspiré, et comptant sur ses doigts.
PREMIER PATISSIER (apportant une pièce montée):
Fruits en nougat !
DEUXIÈME PATISSIER (apportant un plat):
Flan !
TROISIÈME PATISSIER (apportant un rôti paré de plumes):
Paon !
QUATRIÈME PATISSIER (apportant une plaque de gâteaux):
Roinsoles !
CINQUIÈME PATISSIER (apportant une sorte de terrine):
Bœuf en daube !
RAGUENEAU (cessant d'écrire et levant la tête):
Sur les cuivres, déjà, glisse l'argent de l'aube !
Étouffe en toi le dieu qui chante, Ragueneau !
L'heure du luth viendra,--c'est l'heure du fourneau !
(Il se lève. A un cuisinier):
Vous, veuillez m'allonger cette sauce, elle est courte !
LE CUISINIER:
De combien ?
RAGUENEAU:
De trois pieds.
(Il passe.)
LE CUISINIER:
Hein ?
PREMIER PATISSIER:
La tarte !
DEUXIÈME PATISSIER:
La tourte !
RAGUENEAU (devant la cheminée):
Ma Muse, éloigne-toi, pour que tes yeux charmants
N'aillent pas se rougir au feu de ces sarments !
(A un pâtissier, lui montrant des pains):
Vous avez mal placé la fente de ces miches:
Au milieu la césure,--entre les hémistiches !
(A un autre, lui montrant un pâté inachevé):
A ce palais de croûte, il faut, vous, mettre un toit. . .
(A un jeune apprenti, qui, assis par terre, embroche des volailles):
Et toi, sur cette broche interminable, toi,
Le modeste poulet et la dinde superbe,
Alterne-les, mon fils, comme le vieux Malherbe
Alternait les grands vers avec les plus petits,
Et fais tourner au feu des strophes de rôtis !
UN AUTRE APPRENTI (s'avançant avec un plateau recouvert d'une assiette):
Maître, en pensant à vous, dans le four, j'ai fait cuire
Ceci, qui vous plaira, je l'espère.
(Il découvre le plateau, on voit une grande lyre de pâtisserie.)
RAGUENEAU (ébloui):
Une lyre !
L'APPRENTI:
En pâte de brioche.
RAGUENEAU (ému):
Avec des fruits confits !
L'APPRENTI:
Et les cordes, voyez, en sucre je les fis.
RAGUENEAU (lui donnant de l'argent):
Va boire à ma santé !
(Apercevant Lise qui entre):
Chut ! ma femme ! Circule,
Et cache cet argent !
(A Lise, lui montrant la lyre d'un air gêné):
C'est beau ?
LISE:
C'est ridicule !
(Elle pose sur le comptoir une pile de sacs en papier.)
RAGUENEAU:
Des sacs ?. . .Bon. Merci.
(Il les regarde):
Ciel ! Mes livres vénérés !
Les vers de mes amis ! déchirés ! démembrés !
Pour en faire des sacs à mettre des croquantes. . .
Ah ! vous renouvelez Orphée et les bacchantes !
LISE (sèchement):
Et n'ai-je pas le droit d'utiliser vraiment
Ce que laissent ici, pour unique paiement,
Vos méchants écriveurs de lignes inégales !
RAGUENEAU:
Fourmi !. . .n'insulte pas ces divines cigales !
LISE:
Avant de fréquenter ces gens-là, mon ami,
Vous ne m'appeliez pas bacchante,--ni fourmi !
RAGUENEAU:
Avec des vers, faire cela !
LISE:
Pas autre chose.
RAGUENEAU:
Que faites-vous, alors, madame, avec la prose ?
Scène 2.II.
Les mêmes, deux enfants, qui viennent d'entrer dans la pâtisserie.
RAGUENEAU:
Vous désirez, petits ?
PREMIER ENFANT:
Trois pâtés.
RAGUENEAU (les servant):
Là, bien roux. . .
Et bien chauds.
DEUXIÈME ENFANT:
S'il vous plaît, enveloppez-les-nous ?
RAGUENEAU (saisi, à part):
Hélas ! un de mes sacs !
(Aux enfants):
Que je les enveloppe ?. . .
(Il prend un sac et au moment d'y mettre les pâtés, il lit):
Tel Ulysse, le jour qu'il quitta Pénélope. . .
Pas celui-ci !. . .
(Il le met de côté et en prend un autre. Au moment d'y mettre les
pâtés, il lit):
Le blond Phœbus. . . Pas celui-là !
(Même jeu.)
LISE (impatientée):
Eh bien ! qu'attendez-vous ?
RAGUENEAU:
Voilà, voilà, voilà !
(Il en prend un troisième et se résigne):
Le sonnet à Philis !. . .mais c'est dur tout de même !
LISE:
C'est heureux qu'il se soit décidé !
(Haussant les épaules):
Nicodème !
(Elle monte sur une chaise et se met à ranger des plats sur une crédence.)
RAGUENEAU (profitant de ce qu'elle tourne le dos, rappelle les enfants
déjà à la porte):
Pst !. . .Petits !. . .Rendez-moi le sonnet à Philis,
Au lieu de trois pâtés je vous en donne six.
(Les enfants lui rendent le sac, prennent vivement les gâteaux et
sortent. Ragueneau, défripant le papier, se met à lire en déclamant):
Philis !. . . Sur ce doux nom, une tache de beurre !. . .
Philis !. . .
(CYRANO entre brusquement.)
Scène 2.III.
Ragueneau, Lise, Cyrano, puis le mousquetaire.
CYRANO:
Quelle heure est-il ?
RAGUENEAU (le saluant avec empressement):
Six heures.
CYRANO (avec émotion):
Dans une heure !
(Il va et vient dans la boutique.)
RAGUENEAU (le suivant):
Bravo ! J'ai vu. . .
CYRANO:
Quoi donc !
RAGUENEAU:
Votre combat !. . .
CYRANO:
Lequel ?
RAGUENEAU:
Celui de l'hôtel de Bourgogne !
CYRANO (avec dédain):
Ah !. . .Le duel !
RAGUENEAU (admiratif):
Oui, le duel en vers !. . .
LISE:
Il en a plein la bouche !
CYRANO:
Allons ! tant mieux !
RAGUENEAU (se fendant avec une broche qu'il a saisi):
A la fin de l'envoi, je touche !. . .
A la fin de l'envoi, je touche !. . .Que c'est beau !
(Avec un enthousiasme croissant):
A la fin de l'envoi. . .
CYRANO:
Quelle heure, Ragueneau ?
RAGUENEAU (restant fendu pour regarder l'horloge):
Six heures cinq !. . .. . .je touche !
(Il se relève):
. . .Oh ! faire une ballade !
LISE (à Cyrano, qui en passant devant son comptoir lui a serré
distraitement la main):
Qu'avez-vous à la main ?
CYRANO:
Rien. Une estafilade.
RAGUENEAU:
Courûtes-vous quelque péril ?
CYRANO:
Aucun péril.
LISE (le menaçant du doigt):
Je crois que vous mentez !
CYRANO:
Mon nez remuerait-il ?
Il faudrait que ce fût pour un mensonge énorme !
(Changeant de ton):
J'attends ici quelqu'un. Si ce n'est pas sous l'orme,
Vous nous laisserez seuls.
RAGUENEAU:
C'est que je ne peux pas;
Mes rimeurs vont venir. . .
LISE (ironique):
Pour leur premier repas.
CYRANO:
Tu les éloigneras quand je te ferai signe. . .
L'heure ?
RAGUENEAU:
Six heures dix.
CYRANO (s'asseyant nerveusement à la table de Ragueneau et prenant du
papier):
Une plume ?. . .
RAGUENEAU (lui offrant celle qu'il a à son oreille):
De cygne.
UN MOUSQUETAIRE (superbement moustachu, entre et d'une voix de stentor):
Salut !
(Lise remonte vivement vers lui.)
CYRANO (se retournant):
Qu'est-ce ?
RAGUENEAU:
Un ami de ma femme. Un guerrier
Terrible,--à ce qu'il dit !. . .
CYRANO (reprenant la plume et éloignant du geste Ragueneau):
Chut !. . .
Écrire,--plier,--
(A lui-même):
Lui donner,--me sauver. . .
(Jetant la plume):
Lâche !. . .Mais que je meure,
Si j'ose lui parler, lui dire un seul mot. . .
(A Ragueneau):
L'heure ?
RAGUENEAU:
Six et quart !. . .
CYRANO (frappant sa poitrine):
--un seul mot de tous ceux que j'ai là !
Tandis qu'en écrivant. . .
(Il reprend la plume):
Eh bien ! écrivons-la,
Cette lettre d'amour qu'en moi-même j'ai faite
Et refaite cent fois, de sorte qu'elle est prête,
Et que mettant mon âme à côté du papier,
Je n'ai tout simplement qu'à la recopier.
(Il écrit.--Derrière le vitrage de la porte on voit s'agiter des
silhouettes maigres et hésitantes.)
Scène 2.IV.
Ragueneau, Lise, le mousquetaire, Cyrano, à la petite table, écrivant,
les poètes, vêtus de noir, les bas tombants, couverts de boue.
LISE (entrant, à Ragueneau):
Les voici vos crottés !
PREMIER POÈTE (entrant, à Ragueneau):
Confrère !. . .
DEUXIÈME POÈTE (de même, lui secouant les mains):
Cher confrère !
TROISIÈME POÈTE:
Aigle des pâtissiers !
(Il renifle):
Ça sent bon dans votre aire,
QUATRIÈME POÈTE:
O Phœbus-Rôtisseur !
CINQUIÈME POÈTE:
Apollon maître-queux !. . .
RAGUENEAU (entouré, embrassé, secoué):
Comme on est tout de suite à son aise avec eux !. . .
PREMIER POÈTE:
Nous fûmes retardés par la foule attroupée
A la porte de Nesle !. . .
DEUXIÈME POÈTE:
Ouverts à coups d'épée,
Huit malandrins sanglants illustraient les pavés !
CYRANO (levant une seconde la tête):
Huit ?. . .Tiens, je croyais sept.
(Il reprend sa lettre.)
RAGUENEAU (à Cyrano):
Est-ce que vous savez
Le héros du combat ?
CYRANO (négligemment):
Moi ?. . .Non !
LISE (au mousquetaire):
Et vous ?
LE MOUSQUETAIRE (se frisant la moustache):
Peut-être !
CYRANO (écrivant, à part,--on l'entend murmurer de temps en temps):
Je vous aime. . .
PREMIER POÈTE:
Un seul homme, assurait-on, sut mettre
Toute une bande en fuite !. . .
DEUXIÈME POÈTE:
Oh ! c'etait curieux !
Des piques, des bâtons jonchaient le sol !. . .
CYRANO (écrivant):
. . .vos yeux. . .
TROISIÈME POÈTE:
On trouvait des chapeaux jusqu'au quai des Orfèvres !
PREMIER POÈTE:
Sapristi ! ce dut être un féroce. . .
CYRANO (même jeu):
. . .vos lèvres. . .
PREMIER POÈTE:
Un terrible géant, l'auteur de ces exploits !
CYRANO (même jeu):
. . .Et je m'évanouis de peur quand je vous vois.
DEUXIÈME POÈTE (happant un gâteau):
Qu'as-tu rimé de neuf, Ragueneau ?
CYRANO (même jeu):
. . .qui vous aime. . .
(Il s'arrête au moment de signer, et se lève, mettant sa lettre dans
son pourpoint):
Pas besoin de signer. Je la donne moi-même.
RAGUENEAU (au deuxième poète):
J'ai mis une recette en vers.
TROISIÈME POÈTE (s'installant près d'un plateau de choux à la crème):
Oyons ces vers !
QUATRIÈME POÈTE (regardant une brioche qu'il a prise):
Cette brioche a mis son bonnet de travers.
(Il la décoiffe d'un coup de dent.)
PREMIER POÈTE:
Ce pain d'épice suit le rimeur famélique,
De ses yeux en amande aux sourcils d'angélique !
(Il happe le morceau de pain d'épice.)
DEUXIÈME POÈTE:
Nous écoutons.
TROISIÈME POÈTE (serrant légèrement un chou entre ses doigts):
Ce chou bave sa crème. Il rit.
DEUXIÈME POÈTE (mordant à même la grande lyre de pâtisserie):
Pour la première fois la Lyre me nourrit !
RAGUENEAU (qui s'est préparé à réciter, qui a toussé, assuré son bonnet,
pris une pose):
Une recette en vers. . .
DEUXIÈME POÈTE (au premier, lui donnant un coup de coude):
Tu déjeunes ?
PREMIER POÈTE (au deuxième):
Tu dînes !
RAGUENEAU:
Comment on fait les tartelettes amandines.
Battez, pour qu'ils soient mousseux,
Quelques œufs;
Incorporez à leur mousse
Un jus de cédrat choisi;
Versez-y
Un bon lait d'amande douce;
Mettez de la pâte à flan
Dans le flanc
De moules à tartelette;
D'un doigt preste, abricotez
Les côtés;
Versez goutte à gouttelette
Votre mousse en ces puits, puis
Que ces puits
Passent au four, et, blondines,
Sortant en gais troupelets,
Ce sont les
Tartelettes amandines !
LES POÈTES (la bouche pleine):
Exquis ! Délicieux !
UN POÈTE (s'étouffant):
Homph !
(Ils remontent vers le fond, en mangeant.)
CYRANO (qui a observé s'avance vers Ragueneau):
Bercés par ta voix,
Ne vois-tu pas comme ils s'empiffrent ?
RAGUENEAU (plus bas, avec un sourire):
Je le vois. . .
Sans regarder, de peur que cela ne les trouble;
Et dire ainsi mes vers me donne un plaisir double,
Puisque je satisfais un doux faible que j'ai
Tout en laissant manger ceux qui n'ont pas mangé !
CYRANO (lui frappant sur l'épaule):
Toi, tu me plais !. . .
(Ragueneau va rejoindre ses amis. Cyrano le suit des yeux, puis, un
peu brusquement):
Hé là, Lise ?
(Lise, en conversation tendre avec le mousquetaire, tressaille et
descend vers Cyrano):
Ce capitaine. . .
Vous assiège ?
LISE (offensée):
Oh ! mes yeux, d'une œillade hautaine,
Savent vaincre quiconque attaque mes vertus.
CYRANO:
Euh ! pour des yeux vainqueurs, je les trouve battus.
LISE (suffoquée):
Mais. . .
CYRANO (nettement):
Ragueneau me plaît. C'est pourquoi, dame Lise,
Je défends que quelqu'un le ridicoculise.
LISE:
Mais. . .
CYRANO (qui a élevé la voix assez pour être entendu du galant):
A bon entendeur. . .
(Il salue le mousquetaire, et va se mettre en observation, à la porte
du fond, après avoir regardé l'horloge.)
LISE (au mousquetaire qui a simplement rendu son salut à Cyrano):
Vraiment, vous m'étonnez !. . .
Répondez. . .sur son nez. . .
LE MOUSQUETAIRE:
Sur son nez. . .sur son nez. . .
(Il s'éloigne vivement, Lise le suit.)
CYRANO (de la porte du fond, faisant signe à Ragueneau d'emmener les
poètes):
Pst !. . .
RAGUENEAU (montrant aux poètes la porte de droite):
Nous serons bien mieux par là. . .
CYRANO (s'impatientant):
Pst ! pst !. . .
RAGUENEAU (les entraînant):
Pour lire
Des vers. . .
PREMIER POÈTE (désespéré, la bouche pleine):
Mais les gâteaux !. . .
DEUXIÈME POÈTE:
Emportons-les !
(Ils sortent tous derrière Ragueneau, processionellement, et après
avoir fait une râfle de plateaux.)
Scène 2.V.
Cyrano, Roxane, la duègne.
CYRANO:
Je tire
Ma lettre si je sens seulement qu'il y a
Le moindre espoir !. . .
(Roxane, masquée, suivie de la duègne, paraît derrière le vitrage. Il
ouvre vivement la porte):
Entrez !. . .
(Marchant sur la duègne):
Vous, deux mots, duègna !
LA DUÈGNE:
Quatre.
CYRANO:
Êtes-vous gourmande ?
LA DUÈGNE:
A m'en rendre malade.
CYRANO (prenant vivement des sacs de papier sur le comptoir):
Bon. Voici deux sonnets de monsieur Benserade. . .
LA DUÈGNE (piteuse):
Heu !. . .
CYRANO:
. . .que je vous remplis de darioles.
LA DUÈGNE (changeant de figure):
Hou !
CYRANO:
Aimez-vous le gâteau qu'on nomme petit chou ?
LA DUÈGNE (avec dignité):
Monsieur, j'en fais état, lorsqu'il est à la crème.
CYRANO:
J'en plonge six pour vous dans le sein d'un poème
De Saint-Amant ! Et dans ces vers de Chapelain
Je dépose un fragment, moins lourd, de poupelin.
--Ah ! Vous aimez les gâteaux frais ?
LA DUÈGNE:
J'en suis férue !
CYRANO (lui chargeant les bras de sacs remplis):
Veuillez aller manger tous ceux-ci dans la rue.
LA DUÈGNE:
Mais. . .
CYRANO (la poussant dehors):
Et ne revenez qu'après avoir fini !
(Il referme la porte, redescend vers Roxane, et s'arrête, découvert,
à une distance respectueuse.)
Scène 2.VI.
Cyrano, Roxane, la duègne, un instant.
CYRANO:
Que l'instant entre tous les instants soit béni,
Où, cessant d'oublier qu'humblement je respire
Vous venez jusqu'ici pour me dire. . .me dire ?. . .
ROXANE (qui s'est démasquée):
Mais tout d'abord merci, car ce drôle, ce fat
Qu'au brave jeu d'épée, hier, vous avez fait mat,
C'est lui qu'un grand seigneur. . .épris de moi. . .
CYRANO:
De Guiche ?
ROXANE (baissant les yeux):
Cherchait à m'imposer . . .comme mari. . .
CYRANO:
Postiche ?
(Saluant):
Je me suis donc battu, madame, et c'est tant mieux,
Non pour mon vilain nez, mais bien pour vos beaux yeux.
ROXANE:
Puis. . .je voulais. . .Mais pour l'aveu que je viens faire,
Il faut que je revoie en vous le. . .presque frère,
Avec qui je jouais, dans le parc--près du lac !. . .
CYRANO:
Oui. . .vous veniez tous les étés à Bergerac !
ROXANE:
Les roseaux fournissaient le bois pour vos épées ?. . .
CYRANO:
Et les maïs, les cheveux blonds pour vos poupées !
ROXANE:
C'était le temps des jeux. . .
CYRANO:
Des mûrons aigrelets. . .
ROXANE:
Le temps où vous faisiez tout ce que je voulais !. . .
CYRANO:
Roxane, en jupons courts, s'appelait Madeleine. . .
ROXANE:
J'étais jolie, alors ?
CYRANO:
Vous n'étiez pas vilaine.
ROXANE:
Parfois, la main en sang de quelque grimpement,
Vous accouriez !--Alors, jouant à la maman,
Je disais d'une voix qui tâchait d'être dure:
(Elle lui prend la main):
'Qu'est-ce que c'est encor que cette égratignure ?'
(Elle s'arrête stupéfaite):
Oh ! C'est trop fort ! Et celle-ci !
(Cyrano veut retirer sa main):
Non ! Montrez-la !
Hein ? à votre âge, encor !--Où t'es-tu fait cela ?
CYRANO:
En jouant, du côté de la porte de Nesle.
ROXANE (s'asseyant à une table, et trempant son mouchoir dans un verre
d'eau):
Donnez !
CYRANO (s'asseyant aussi):
Si gentiment ! Si gaiement maternelle !
ROXANE:
Et, dites-moi,--pendant que j'ôte un peu le sang,--
Ils étaient contre vous ?
CYRANO:
Oh ! pas tout à fait cent.
ROXANE:
Racontez !
CYRANO:
Non. Laissez. Mais vous, dites la chose
Que vous n'osiez tantôt me dire. . .
ROXANE (sans quitter sa main):
A présent, j'ose,
Car le passé m'encouragea de son parfum !
Oui, j'ose maintenant. Voilà. J'aime quelqu'un.
CYRANO:
Ah !. . .
ROXANE:
Qui ne le sait pas d'ailleurs.
CYRANO:
Ah !. . .
ROXANE:
Pas encore.
CYRANO:
Ah !. . .
ROXANE:
Mais qui va bientôt le savoir, s'il l'ignore.
CYRANO:
Ah !. . .
ROXANE:
Un pauvre garçon qui jusqu'ici m'aima
Timidement, de loin, sans oser le dire. . .
CYRANO:
Ah !. . .
ROXANE:
Laissez-moi votre main, voyons, elle a la fièvre.--
Mais moi, j'ai vu trembler les aveux sur sa lèvre.
CYRANO:
Ah !. . .
ROXANE (achevant de lui faire un petit bandage avec son mouchoir):
Et figurez-vous, tenez, que, justement
Oui, mon cousin, il sert dans votre régiment !
CYRANO:
Ah !. . .
ROXANE (riant):
Puisqu'il est cadet dans votre compagnie !
CYRANO:
Ah !. . .
ROXANE:
Il a sur son front de l'esprit, du génie,
Il est fier, noble, jeune, intrépide, beau. . .
CYRANO (se levant tout pâle):
Beau !
ROXANE:
Quoi ? Qu'avez-vous ?
CYRANO:
Moi, rien. . .C'est. . .c'est. . .
(Il montre sa main, avec un sourire):
C'est ce bobo.
ROXANE:
Enfin, je l'aime. Il faut d'ailleurs que je vous die
Que je ne l'ai jamais vu qu'à la Comédie. . .
CYRANO:
Vous ne vous êtes donc pas parlé ?
ROXANE:
Nos yeux seuls.
CYRANO:
Mais comment savez-vous, alors ?
ROXANE:
Sous les tilleuls
De la place Royale, on cause. . .Des bavardes
M'ont renseignée. . .
CYRANO:
Il est cadet ?
ROXANE:
Cadet aux gardes.
CYRANO:
Son nom ?
ROXANE:
Baron Christian de Neuvillette.
CYRANO:
Hein ?. . .
Il n'est pas aux cadets.
ROXANE:
Si, depuis ce matin:
Capitaine Carbon de Castel-Jaloux.
CYRANO:
Vite,
Vite, on lance son cœur !. . .Mais, ma pauvre petite. . .
LA DUÈGNE (ouvrant la porte du fond):
J'ai fini les gâteaux, monsieur de Bergerac !
CYRANO:
Eh bien ! lisez les vers imprimés sur le sac !
(La duègne disparaît):
. . .Ma pauvre enfant, vous qui n'aimez que beau langage,
Bel esprit,--si c'était un profane, un sauvage.
ROXANE:
Non, il a les cheveux d'un héros de d'Urfe !
CYRANO:
S'il était aussi maldisant que bien coiffé !
ROXANE:
Non, tous les mots qu'il dit sont fins, je le devine !
CYRANO:
Oui, tous les mots sont fins quand la moustache est fine.
--Mais si c'était un sot !. . .
ROXANE (frappant du pied):
Eh bien ! j'en mourrais, là !
CYRANO (après un temps):
Vous m'avez fait venir pour me dire cela ?
Je n'en sens pas très bien l'utilité, madame.
ROXANE:
Ah, c'est que quelqu'un hier m'a mis la mort dans l'âme,
Et me disant que tous, vous êtes tous Gascons
Dans votre compagnie. . .
CYRANO:
Et que nous provoquons
Tous les blancs-becs qui, par faveur, se font admettre
Parmis les purs Gascons que nous sommes, sans l'être ?
C'est ce qu'on vous a dit ?
ROXANE:
Et vous pensez si j'ai
Tremblé pour lui !
CYRANO (entre ses dents):
Non sans raison !
ROXANE:
Mais j'ai songé
Lorsque invincible et grand, hier, vous nous apparûtes,
Châtiant ce coquin, tenant tête à ces brutes,--
J'ai songé: s'il voulait, lui que tous ils craindront. . .
CYRANO:
C'est bien, je défendrai votre petit baron.
ROXANE:
Oh ! n'est-ce pas que vous allez me le défendre ?
J'ai toujours eu pour vous une amitié si tendre.
CYRANO:
Oui, oui.
ROXANE:
Vous serez son ami ?
CYRANO:
Je le serai.
ROXANE:
Et jamais il n'aura de duel ?
CYRANO:
C'est juré.
ROXANE:
Oh ! je vous aime bien. Il faut que je m'en aille.
(Elle remet vivement son masque, une dentelle sur son front, et,
distraitement):
Mais vous ne m'avez pas raconté la bataille
De cette nuit. Vraiment ce dut être inouï !. . .
--Dites-lui qu'il m'écrive.
(Elle lui envoie un petit baiser de la main):
Oh ! je vous aime !
CYRANO:
Oui, oui.
ROXANE:
Cent hommes contre vous ? Allons, adieu.--Nous sommes
De grands amis !
CYRANO:
Oui, oui.
ROXANE:
Qu'il m'écrive !--Cent hommes !--
Vous me direz plus tard. Maintenant, je ne puis.
Cent hommes ! Quel courage !
CYRANO (la saluant):
Oh ! j'ai fait mieux depuis.
(Elle sort. Cyrano reste immobile, les yeux à terre. Un silence. La
porte de droite s'ouvre. Ragueneau passe sa tête.)
Scène 2.VII.
Cyrano, Ragueneau, les poètes, Carbon de Castel-Jaloux, les cadets, la
foule, etc., puis De Guiche.
RAGUENEAU:
Peut-on rentrer ?
CYRANO (sans bouger):
Oui. . .
(Ragueneau fait signe et ses amis rentrent. En même temps, à la porte
du fond paraît Carbon de Castel-Jaloux, costume de capitaine aux
gardes, qui fait de grands gestes en apercevant Cyrano.)
CARBON DE CASTEL-JALOUX:
Le voilà !
CYRANO (levant la tête):
Mon capitaine !. . .
CARBON (exultant):
Notre héros ! Nous savons tout ! Une trentaine
De mes cadets sont là !. . .
CYRANO (reculant):
Mais. . .
CARBON (voulant l'entraîner):
Viens ! on veut te voir !
CYRANO:
Non !
CARBON:
Il boivent en face, à la Croix du Trahoir.
CYRANO:
Je. . .
CARBON (remontant à la porte, et criant à la cantonade, d'une voix de
tonnerre):
Le héros refuse. Il est d'humeur bourrue !
UNE VOIX (au dehors):
Ah ! Sandious !
(Tumulte au dehors, bruit d'épées et de bottes qui se rapprochent.)
CARBON (se frottant les mains):
Les voici qui traversent la rue !
LES CADETS (entrant dans la rôtisserie):
Mille dious !--Capdedious !--Mordious !--Pocapdedious !
RAGUENEAU (reculant épouvanté):
Messieurs, vous êtes donc tous de Gascogne !
LES CADETS:
Tous !
UN CADET (à Cyrano):
Bravo !
CYRANO:
Baron !
UN AUTRE (lui secouant les mains):
Vivat !
CYRANO:
Baron !
TROISIÈME CADET:
Que je t'embrasse !
CYRANO:
Baron !. . .
PLUSIEURS GASCONS:
Embrassons-le !
CYRANO (ne sachant auquel répondre):
Baron !. . .baron !. . .de grâce. . .
RAGUENEAU:
Vous êtes tous barons, messieurs ?
LES CADETS:
Tous ?
RAGUENEAU:
Le sont-ils ?. . .
PREMIER CADET:
On ferait une tour rien qu'avec nos tortils !
LE BRET (entrant, et courant à Cyrano):
On te cherche ! Une foule en délire conduite
Par ceux qui cette nuit marchèrent à ta suite. . .
CYRANO (épouvanté):
Tu ne leur as pas dit où je me trouve ?. . .
LE BRET (se frottant les mains):
Si !
UN BOURGEOIS (entrant suivi d'un groupe):
Monsieur, tout le Marais se fait porter ici !
(Au dehors la rue s'est remplie de monde. Des chaises à porteurs, des
carrosses s'arrêtent.)
LE BRET (bas, souriant, à Cyrano):
Et Roxane ?
CYRANO (vivement):
Tais-toi !
LA FOULE (criant dehors):
Cyrano !. . .
(Une cohue se précipite dans la pâtisserie. Bousculade. Acclamations.)
RAGUENEAU (debout sur une table):
Ma boutique
Est envahie ! On casse tout ! C'est magnifique !
DES GENS (autour de Cyrano):
Mon ami. . .mon ami. . .
CYRANO:
Je n'avais pas hier
Tant d'amis !
LE BRET (ravi):
Le succès !
UN PETIT MARQUIS (accourant, les mains tendues):
Si tu savais, mon cher. . .
CYRANO:
Si tu ?. . .Tu ?. . .Qu'est-ce donc qu'ensemble nous gardâmes ?
UN AUTRE:
Je veux vous présenter, Monsieur, à quelques dames
Qui là, dans mon carrosse. . .
CYRANO (froidement):
Et vous d'abord, à moi,
Qui vous présentera ?
LE BRET (stupéfait):
Mais qu'as-tu donc ?
CYRANO:
Tais-toi !
UN HOMME DE LETTRES (avec une écritoire):
Puis-je avoir des détails sur ?. . .
CYRANO:
Non.
LE BRET (lui poussant le coude):
C'est Théophraste,
Renaudot ! l'inventeur de la gazette.
CYRANO:
Baste !
LE BRET:
Cette feuille où l'on fait tant de choses tenir !
On dit que cette idée a beaucoup d'avenir !
LE POÈTE (s'avançant):
Monsieur. . .
CYRANO:
Encor !
LE POÈTE:
Je veux faire un pentacrostiche
Sur votre nom. . .
QUELQU'UN (s'avançant encore):
Monsieur. . .
CYRANO:
Assez !
(Mouvement. On se range. De Guiche paraît, escorté d'officiers. Cuigy,
Brissaille, les officiers qui sont partis avec Cyrano à la fin du
premier acte. Cuigy vient vivement à Cyrano.)
CUIGY (à Cyrano):
Monsieur de Guiche !
(Murmure. Tout le monde se range):
Vient de la part du maréchal de Gassion !
DE GUICHE (saluant Cyrano):
. . .Qui tient à vous mander son admiration
Pour le nouvel exploit dont le bruit vient de courre.
LA FOULE:
Bravo !. . .
CYRANO (s'inclinant):
Le maréchal s'y connaît en bravoure.
DE GUICHE:
Il n'aurait jamais cru le fait si ces messieurs
N'avaient pu lui jurer l'avoir vu.
CUIGY:
De nos yeux !
LE BRET (bas à Cyrano, qui a l'air absent):
Mais. . .
CYRANO:
Tais-toi !
LE BRET:
Tu parais souffrir !
CYRANO (tressaillant et se redressant vivement):
Devant ce monde ?. . .
(Sa moustache se hérisse; il poitrine):
Moi souffrir ?. . .Tu vas voir !
DE GUICHE (auquel Cuigy a parlé à l'oreille):
Votre carière abonde
De beaux exploits, déjà.--Vous servez chez ces fous
De Gascons, n'est-ce pas ?
CYRANO:
Aux cadets, oui.
UN CADET (d'une voix terrible):
Chez nous !
DE GUICHE (regardant les Gascons, rangés derrière Cyrano):
Ah ! ah !. . .Tous ces messieurs à la mine hautaine,
Ce sont donc les fameux ?. . .
CARBON DE CASTEL-JALOUX:
Cyrano !
CYRANO:
Capitaine ?
CARBON:
Puisque ma compagnie est, je crois, au complet,
Veuillez la présenter au comte, s'il vous plaît.
CYRANO (faisant deux pas vers De Guiche et montrant les cadets):
Ce sont les cadets de Gascogne
De Carbon de Castel-Jaloux !
Bretteurs et menteurs sans vergogne,
Ce sont les cadets de Gascogne !
Parlant blason, lambel, bastogne,
Tous plus nobles que des filous,
Ce sont les cadets de Gascogne
De Carbon de Castel-Jaloux:
Œil d'aigle, jambe de cigogne,
Moustache de chat, dents de loups,
Fendant la canaille qui grogne,
Œil d'aigle, jambe de cigogne,
Ils vont,--coiffés d'un vieux vigogne
Dont la plume cache les trous !--
Œil d'aigle, jambe de cigogne,
Moustache de chat, dents de loups !
Perce-Bedaine et Casse-Trogne
Sont leurs sobriquets les plus doux;
De gloire, leur âme est ivrogne !
Perce-Bedaine et Casse-Trogne,
Dans tous les endroits où l'on cogne
Ils se donnent des rendez-vous. . .
Perce-Bedaine et Casse-Trogne
Sont leurs sobriquets les plus doux !
Voici les cadets de Gascogne
Qui font cocus tous les jaloux !
O femme, adorable carogne,
Voici les cadets de Gascogne !
Que le vieil époux se renfrogne:
Sonnez, clairons ! chantez, coucous !
Voici les cadets de Gascogne
Qui font cocus tous les jaloux !
DE GUICHE (nonchalamment assis dans un fauteuil que Ragueneau a vite
apporté):
Un poète est un luxe, aujourd'hui, qu'on se donne.
--Voulez-vous être à moi ?
CYRANO:
Non, Monsieur, à personne.
DE GUICHE:
Votre verve amusa mon oncle Richelieu,
Hier. Je veux vous servir auprès de lui.
LE BRET (ébloui):
Grand Dieu !
DE GUICHE:
Vous avez bien rimé cinq actes, j'imagine ?
LE BRET (à l'oreille de Cyrano):
Tu vas faire jouer, mon cher, ton Agrippine !
DE GUICHE:
Portez-les-lui.
CYRANO (tenté et un peu charmé):
Vraiment. . .
DE GUICHE:
Il est des plus experts.
Il vous corrigera seulement quelques vers. . .
CYRANO (dont le visage s'est immédiatement rembruni):
Impossible, Monsieur; mon sang se coagule
En pensant qu'on y peut changer une virgule.
DE GUICHE:
Mais quand un vers lui plaît, en revanche, mon cher,
Il le paye très cher.
CYRANO:
Il le paye moins cher
Que moi, lorsque j'ai fait un vers, et que je l'aime,
Je me le paye, en me le chantant à moi-même !
DE GUICHE:
Vous êtes fier.
CYRANO:
Vraiment, vous l'avez remarqué ?
UN CADET (entrant avec, enfilés à son épée, des chapeaux aux plumets
miteux, aux coiffes trouées, défoncées):
Regarde, Cyrano ! ce matin, sur le quai
Le bizarre gibier à plumes que nous prîmes !
Les feutres des fuyards !. . .
CARBON:
Des dépouilles opimes !
TOUT LE MONDE (riant):
Ah ! Ah ! Ah !
CUIGY:
Celui qui posta ces gueux, ma foi,
Doit rager aujourd'hui.
BRISSAILLE:
Sait-on qui c'est ?
DE GUICHE:
C'est moi.
(Les rires s'arrêtent):
Je les avais chargés de châtier,--besogne
Qu'on ne fait pas soi-même,--un rimailleur ivrogne.
(Silence gêné.)
LE CADET (à mi-voix, à Cyrano, lui montrant les feutres):
Que faut-il qu'on en fasse ? Ils sont gras. . .Un salmis ?
CYRANO (prenant l'épée où ils sont enfilés, et les faisant, dans un
salut, tous glisser aux pieds de De Guiche):
Monsieur, si vous voulez les rendre à vos amis ?
DE GUICHE (se levant et d'une voix brève):
Ma chaise et mes porteurs, tout de suite: je monte.
(A Cyrano, violemment):
Vous, Monsieur !. . .
UNE VOIX (dans la rue, criant):
Les porteurs de monseigneur le comte
De Guiche !
DE GUICHE (qui s'est dominé, avec un sourire):
. . .Avez-vous lu Don Quichot ?
CYRANO:
Je l'ai lu.
Et me découvre au nom de cet hurluberlu.
DE GUICHE:
Veuillez donc méditer alors. . .
UN PORTEUR (paraissant au fond):
Voici la chaise.
DE GUICHE:
Sur le chapitre des moulins !
CYRANO (saluant):
Chapitre treize.
DE GUICHE:
Car, lorsqu'on les attaque, il arrive souvent. . .
CYRANO:
J'attaque donc des gens qui tournent à tout vent ?
DE GUICHE:
Qu'un moulinet de leurs grands bras chargés de toiles
Vous lance dans la boue !. . .
CYRANO:
Ou bien dans les étoiles !
(De Guiche sort. On le voit remonter en chaise. Les seigneurs
s'éloignent en chuchotant. Le Bret les réaccompagne. La foule sort.)
Scène 2.VIII.
Cyrano, Le Bret, les cadets, qui se sont attablés à droite et à gauche
et auxquels on sert à boire et à manger.
CYRANO (saluant d'un air goguenard ceux qui sortent sans oser le saluer):
Messieurs. . .Messieurs. . .Messieurs. . .
LE BRET (désolé, redescendant, les bras au ciel):
Ah ! dans quels jolis draps.
CYRANO:
Oh ! toi ! tu vas grogner !
LE BRET:
Enfin, tu conviendras
Qu'assassiner toujours la chance passagère,
Devient exagéré.
CYRANO:
Hé bien oui, j'exagère !
LE BRET (triomphant):
Ah !
CYRANO:
Mais pour le principe, et pour l'exemple aussi,
Je trouve qu'il est bon d'exagérer ainsi.
LE BRET:
Si tu laissais un peu ton âme mousquetaire,
La fortune et la gloire. . .
CYRANO:
Et que faudrait-il faire ?
Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,
Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc
Et s'en fait un tuteur en lui léchant l'écorce,
Grimper par ruse au lieu de s'élever par force ?
Non, merci. Dédier, comme tous il le font,
Des vers aux financiers ? se changer en bouffon
Dans l'espoir vil de voir, aux lèvres d'un ministre,
Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ?
Non, merci. Déjeuner, chaque jour, d'un crapaud ?
Avoir un ventre usé par la marche ? une peau
Qui plus vite, à l'endroit des genoux, devient sale ?
Exécuter des tours de souplesse dorsale ?. . .
Non, merci. D'une main flatter la chèvre au cou
Cependant que, de l'autre, on arrose le chou,
Et, donneur de séné par désir de rhubarbe,
Avoir son encensoir, toujours, dans quelque barbe ?
Non, merci ! Se pousser de giron en giron,
Devenir un petit grand homme dans un rond,
Et naviguer, avec des madrigaux pour rames,
Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames ?
Non, merci ! Chez le bon éditeur de Sercy
Faire éditer ses vers en payant ? Non, merci !
S'aller faire nommer pape par les conciles
Que dans des cabarets tiennent des imbéciles ?
Non, merci ! Travailler à se construire un nom
Sur un sonnet, au lieu d'en faire d'autres ? Non,
Merci ! Ne découvrir du talent qu'aux mazettes ?
Être terrorisé par de vagues gazettes,
Et se dire sans cesse: "Oh, pourvu que je sois
Dans les petits papiers du Mercure François ?". . .
Non, merci ! Calculer, avoir peur, être blême,
Aimer mieux faire une visite qu'un poème,
Rédiger des placets, se faire présenter ?
Non, merci ! non, merci ! non, merci ! Mais. . .chanter,
Rêver, rire, passer, être seul, être libre,
Avoir l'œil qui regarde bien, la voix qui vibre,
Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers,
Pour un oui, pour un non, se battre,--ou faire un vers !
Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
A tel voyage, auquel on pense, dans la lune !
N'écrire jamais rien qui de soi ne sortît,
Et modeste d'ailleurs, se dire: mon petit,
Soit satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles,
Si c'est dans ton jardin à toi que tu les cueilles !
Puis, s'il advient d'un peu triompher, par hasard,
Ne pas être obligé d'en rien rendre à César,
Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite,
Bref, dédaignant d'être le lierre parasite,
Lors même qu'on n'est pas le chêne ou le tilleul,
Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !
LE BRET:
Tout seul, soit ! Mais non pas contre tous ! Comment diable
As-tu donc contracté la manie effroyable
De te faire toujours, partout, des ennemis ?
CYRANO:
A force de vous voir vous faire des amis,
Et rire à ces amis dont vous avez des foules,
D'une bouche empruntée au derrière des poules !
J'aime raréfier sur mes pas les saluts,
Et m'écrie avec joie: un ennemi de plus !
LE BRET:
Quelle aberration !
CYRANO:
Eh bien, oui, c'est mon vice.
Déplaire est mon plaisir. J'aime qu'on me haïsse.
Mon cher, si tu savais comme l'on marche mieux
Sous la pistolétade excitante des yeux !
Comme, sur les pourpoints, font d'amusantes taches
Le fiel des envieux et la bave des lâches !
--Vous, la molle amitié dont vous vous entourez,
Ressemble à ces grands cols d'Italie, ajourés
Et flottants, dans lesquels votre cou s'effémine:
On y est plus à l'aise. . .et de moins haute mine,
Car le front n'ayant pas de maintien ni de loi,
S'abandonne à pencher dans tous les sens. Mais moi,
La Haine, chaque jour, me tuyaute et m'apprête
La fraise dont l'empois force à lever la tête;
Chaque ennemi de plus est un nouveau godron
Qui m'ajoute une gêne, et m'ajoute un rayon:
Car, pareille en tous points à la fraise espagnole,
La Haine est un carcan, mais c'est une auréole !
LE BRET (après un silence, passant son bras sous le sien):
Fais tout haut l'orgueilleux et l'amer, mais, tout bas
Dis-moi tout simplement qu'elle ne t'aime pas !
CYRANO (vivement):
Tais-toi !
(Depuis un moment, Christian est entré, s'est mêlé aux cadets; ceux-ci
ne lui adressent pas la parole; il a fini par s'asseoir seul à une
petite table, où Lise le sert.)
Scène 2.IX.
Cyrano, Le Bret, les cadets, Christian de Neuvillette.
UN CADET (assis à une table du fond, le verre en main):
Hé ! Cyrano !
(Cyrano se retourne):
Le récit ?
CYRANO:
Tout à l'heure !
(Il remonte au bras de Le Bret. Ils causent bas.)
LE CADET (se levant, et descendant):
Le récit du combat ! Ce sera la meilleure
Leçon
(Il s'arrête devant la table où est Christian):
pour ce timide apprentif !
CHRISTIAN (levant la tête):
Apprentif ?
UN AUTRE CADET:
Oui, septentrional maladif !
CHRISTIAN:
Maladif ?
PREMIER CADET (goguenard):
Monsieur de Neuvillette, apprenez quelque chose:
C'est qu'il est un objet, chez nous, dont on ne cause
Pas plus que de cordon dans l'hôtel d'un pendu !
CHRISTIAN:
Qu'est-ce ?
UN AUTRE CADET (d'une voix terrible):
Regardez-moi !
(Il pose trois fois, mystérieusement, son doigt sur son nez):
M'avez-vous entendu ?
CHRISTIAN:
Ah ! c'est le. . .
UN AUTRE:
Chut !. . .jamais ce mot ne se profère !
(Il montre Cyrano qui cause au fond avec Le Bret.)
Ou c'est à lui, là-bas, que l'on aurait affaire !
UN AUTRE (qui, pendant qu'il était tourné vers les premiers, est venu
sans bruit s'asseoir sur la table, dans son dos):
Deux nasillards par lui furent exterminés
Parce qu'il lui déplut qu'ils parlassent du nez !
UN AUTRE (d'une voix caverneuse,--surgissant de sous la table où il
s'est glissé à quatre pattes):
On ne peut faire, sans défuncter avant l'âge,
La moindre allusion au fatal cartilage !
UN AUTRE (lui posant la main sur l'épaule):
Un mot suffit ! Que dis-je, un mot ? Un geste, un seul !
Et tirer son mouchoir, c'est tirer son linceul !
(Silence. Tous autour de lui, les bras croisés, le regardent. Il se
lève et va à Carbon de Castel-Jaloux qui, causant avec un officier, a
l'air de ne rien voir.)
CHRISTIAN:
Capitaine !
CARBON (se retournant et le toisant):
Monsieur ?
CHRISTIAN:
Que fait-on quand on trouve
Des Méridionaux trop vantards ?. . .
CARBON:
On leur prouve
Qu'on peut être du Nord, et courageux.
(Il lui tourne le dos.)
CHRISTIAN:
Merci.
PREMIER CADET (à Cyrano):
Maintenant, ton récit !
TOUS:
Son récit !
CYRANO (redescendant vers eux):
Mon récit ?. . .
(Tous rapprochent leurs escabeaux, se groupent autour de lui, tendent
le col. Christian s'est mis à cheval sur une chaise):
Eh bien ! donc je marchais tout seul, à leur rencontre.
La lune, dans le ciel, luisait comme une montre,
Quand soudain, je ne sais quel soigneux horloger
S'étant mis à passer un coton nuager
Sur le boîtier d'argent de cette montre ronde,
Il se fit une nuit la plus noire du monde,
Et les quais n'étant pas du tout illuminés,
Mordious ! on n'y voyait pas plus loin. . .
CHRISTIAN:
Que son nez.
(Silence. Tous le monde se lève lentement. On regarde Cyrano avec
terreur. Celui-ci s'est interrompu, stupéfait. Attente.)
CYRANO:
Qu'est-ce que c'est que cet homme-là ?
UN CADET (à mi-voix):
C'est un homme
Arrivé ce matin.
CYRANO (faisant un pas vers Christian):
Ce matin ?
CARBON (à mi-voix):
Il se nomme
Le baron de Neuvil. . .
CYRANO (vivement, s'arrêtant):
Ah ! C'est bien. . .
(Il pâlit, rougit, a encore un mouvement pour se jeter sur Christian):
Je. . .
(Puis, il se domine, et dit d'une voix sourde):
Très bien. . .
(Il reprend):
Je disais donc. . .
(Avec un éclat de rage dans la voix):
Mordious !. . .
(Il continue d'un ton naturel):
que l'on n'y voyait rien.
(Stupeur. On se rassied en se regardant):
Et je marchais, songeant que pour un gueux fort mince
J'allais mécontenter quelque grand, quelque prince,
Qui m'aurait sûrement. . .
CHRISTIAN:
Dans le nez !. . .
(Tout le monde se lève. Christian se balance sur sa chaise.)
CYRANO (d'une voix étranglée):
Une dent,--
Qui m'aurait une dent. . .et qu'en somme, imprudent,
J'allais fourrer. . .
CHRISTIAN:
Le nez. . .
CYRANO:
Le doigt. . .entre l'écorce
Et l'arbre, car ce grand pouvait être de force
À me faire donner. . .'
CHRISTIAN:
Sur le nez. . .
CYRANO (essuyant la sueur à son front):
Sur les doigts.
--Mais j'ajoutai: Marche, Gascon, fais ce que dois !
Va, Cyrano ! Et ce disant, je me hasarde,
Quand, dans l'ombre, quelqu'un me porte. . .
CHRISTIAN:
Une nasarde.
CYRANO:
Je la pare, et soudain me trouve. . .
CHRISTIAN:
Nez à nez. . .
CYRANO (bondissant vers lui):
Ventre-Saint-Gris !
(Tous les Gascons se précipitent pour voir, arrivé sur Christian,
il se maîtrise et continue):
avec cent braillards avinés
Qui puaient. . .
CHRISTIAN:
À plein nez. . .
CYRANO (blême et souriant):
L'oignon et la litharge !
Je bondis, front baissé. . .
CHRISTIAN:
Nez au vent !
CYRANO:
et je charge !
J'en estomaque deux ! J'en empale un tout vif !
Quelqu'un m'ajuste: Paf ! et je riposte. . .
CHRISTIAN:
Pif !
CYRANO (éclatant):
Tonnerre ! Sortez tous !
(Tous les cadets se précipitent vers les portes.)
PREMIER CADET:
C'est le réveil du tigre !
CYRANO:
Tous ! Et laissez-moi seul avec cet homme !
DEUXIÈME CADET:
Bigre !
On va le retrouver en hachis !
RAGUENEAU:
En hachis ?
UN AUTRE CADET:
Dans un de vos pâtés !
RAGUENEAU:
Je sens que je blanchis,
Et que je m'amollis comme une serviette !
CARBON:
Sortons !
UN AUTRE:
Il n'en va pas laisser une miette !
UN AUTRE:
Ce qui va se passer ici, j'en meurs d'effroi !
UN AUTRE (refermant la porte de droite):
Quelque chose d'épouvantable !
(Ils sont tous sortis,--soit par le fond, soit par les
côtés,--quelques-uns ont disparu par l'escalier. Cyrano et Christian
restent face à face, et se regardent un moment.)
Scène 2.X.
Cyrano, Christian.
CYRANO:
Embrasse-moi !
CHRISTIAN:
Monsieur. . .
CYRANO:
Brave.
CHRISTIAN:
Ah ça ! mais !. . .
CYRANO:
Très brave. Je préfère.
CHRISTIAN:
Me direz-vous ?. . .
CYRANO:
Embrasse-moi. Je suis son frère.
CHRISTIAN:
De qui ?
CYRANO:
Mais d'elle !
CHRISTIAN:
Hein ?. . .
CYRANO:
Mais de Roxane !
CHRISTIAN (courant à lui):
Ciel !
Vous, son frère ?
CYRANO:
Ou tout comme: un cousin fraternel.
CHRISTIAN:
Elle vous a ?. . .
CYRANO:
Tout dit !
CHRISTIAN:
M'aime-t-elle ?
CYRANO:
Peut-être !
CHRISTIAN (lui prenant les mains):
Comme je suis heureux, Monsieur, de vous connaître !
CYRANO:
Voilà ce qui s'appelle un sentiment soudain.
CHRISTIAN:
Pardonnez-moi. . .
CYRANO (le regardant, et lui mettant la main sur l'épaule):
C'est vrai qu'il est beau, le gredin !
CHRISTIAN:
Si vous saviez, Monsieur, comme je vous admire !
CYRANO:
Mais tous ces nez que vous m'avez. . .
CHRISTIAN:
Je les retire !
CYRANO:
Roxane attend ce soir une lettre. . .
CHRISTIAN:
Hélas !
CYRANO:
Quoi ?
CHRISTIAN:
C'est me perdre que de cesser de rester coi !
CYRANO:
Comment ?
CHRISTIAN:
Las ! je suis sot à m'en tuer de honte !
CYRANO:
Mais non, tu ne l'es pas, puisque tu t'en rends compte.
D'ailleurs, tu ne m'as pas attaqué comme un sot.
CHRISTIAN:
Bah ! on trouve des mots quand on monte à l'assaut !
Oui, j'ai certain esprit facile et militaire,
Mais je ne sais, devant les femmes, que me taire.
Oh ! leurs yeux, quand je passe, ont pour moi des bontés. . .
CYRANO:
Leurs cœurs n'en ont-ils plus quand vous vous arrêtez ?
CHRISTIAN:
Non ! car je suis de ceux,--je le sais. . .et je tremble !--
Qui ne savent parler d'amour.
CYRANO:
Tiens !. . .Il me semble
Que si l'on eût pris soin de me mieux modeler,
J'aurais été de ceux qui savent en parler.
CHRISTIAN:
Oh ! pouvoir exprimer les choses avec grâce !
CYRANO:
Être un joli petit mousquetaire qui passe !
CHRISTIAN:
Roxane est précieuse et sûrement je vais
Désillusionner Roxane !
CYRANO (regardant Christian):
Si j'avais
Pour exprime mon âme un pareil interprète !
CHRISTIAN (avec désespoir):
Il me faudrait de l'éloquence !
CYRANO (brusquement):
Je t'en prête !
Toi, du charme physique et vainqueur, prête-m'en:
Et faisons à nous deux un héros de roman !
CHRISTIAN:
Quoi ?
CYRANO:
Te sens-tu de force à répéter les choses
Que chaque jour je t'apprendrai ?. . .
CHRISTIAN:
Tu me proposes ?. . .
CYRANO:
Roxane n'aura pas de désillusions !
Dis, veux-tu qu'à nous deux nous la séduisions ?
Veux-tu sentir passer, de mon pourpoint de buffle
Dans ton pourpoint brodé, l'âme que je t'insuffle !. . .
CHRISTIAN:
Mais, Cyrano !. . .
CYRANO:
Christian, veux-tu ?
CHRISTIAN:
Tu me fais peur !
CYRANO:
Puisque tu crains, tout seul, de refroidir son cœur,
Veux-tu que nous fassions--et bientôt tu l'embrases !--
Collaborer un peu tes lèvres et mes phrases ?. . .
CHRISTIAN:
Tes yeux brillent !. . .
CYRANO:
Veux-tu ?
CHRISTIAN:
Quoi ! cela te ferait
Tant de plaisir ?. . .
CYRANO (avec enivrement):
Cela. . .
(Se reprenant, et en artiste):
Cela m'amuserait !
C'est une expérience à tenter un poète.
Veux-tu me compléter et que je te complète ?
Tu marcheras, j'irai dans l'ombre à ton côté:
Je serai ton esprit, tu seras ma beauté.
CHRISTIAN:
Mais la lettre qu'il faut, au plus tôt, lui remettre !
Je ne pourrai jamais. . .
CYRANO (sortant de son pourpoint la lettre qu'il a écrite):
Tiens, la voilà, ta lettre !
CHRISTIAN:
Comment ?
CYRANO:
Hormis l'adresse, il n'y manque plus rien.
CHRISTIAN:
Je. . .
CYRANO:
Tu peux l'envoyer. Sois tranquille. Elle est bien.
CHRISTIAN:
Vous aviez ?. . .
CYRANO:
Nous avons toujours, nous, dans nos poches,
Des épîtres à des Chloris. . .de nos caboches,
Car nous sommes ceux-là qui pour amante n'ont
Que du rêve soufflé dans la bulle d'un nom !. . .
Prends, et tu changeras en vérités ces feintes;
Je lançais au hasard ces aveux et ces plaintes:
Tu verras se poser tous ces oiseaux errants.
Tu verras que je fus dans cette lettre--prends !--
D'autant plus éloquent que j'étais moins sincère !
--Prends donc, et finissons !
CHRISTIAN:
N'est-il pas nécessaire
De changer quelques mots ? Écrite en divaguant,
Ira-t-elle à Roxane ?
CYRANO:
Elle ira comme un gant !
CHRISTIAN:
Mais. . .
CYRANO:
La crédulité de l'amour-propre est telle,
Que Roxane croira que c'est écrit pour elle !
CHRISTIAN:
Ah ! mon ami !
(Il se jette dans les bras de Cyrano. Ils restent embrassés.)
Scène 2.XI.
Cyrano, Christian, les Gascons, le mousquetaire, Lise.
UN CADET (entr'ouvrant la porte):
Plus rien. . .Un silence de mort. . .
Je n'ose regarder. . .
(Il passe la tête):
Hein ?
TOUS LES CADETS (entrant et voyant Cyrano et Christian qui s'embrassent):
Ah !. . .Oh !. . .
UN CADET:
C'est trop fort !
(Consternation.)
LE MOUSQUETAIRE (goguenard):
Ouais ?. . .
CARBON:
Notre démon est doux comme un apôtre !
Quand sur une narine on le frappe,--il tend l'autre !
LE MOUSQUETAIRE:
On peut donc lui parler de son nez, maintenant ?. . .
(Appelant Lise, d'un air triomphant):
--Eh ! Lise ! Tu vas voir !
(Humant l'air avec affectation):
Oh !. . .oh !. . .c'est surprenant !
Quelle odeur !. . .
(Allant à Cyrano, dont il regarde le nez avec impertinence):
Mais monsieur doit l'avoir reniflée ?
Qu'est-ce que cela sent ici ?. . .
CYRANO (le souffletant):
La giroflée !
(Joie. Les cadets ont retrouvé Cyrano: ils font des culbutes.)
Rideau.
Acte III.
Le Baiser de Roxane.
Une petite place dans l'ancien Marais. Vieille maisons. Perspectives
de ruelles. À droite, la maison de Roxane et le mur de son jardin que
débordent de larges feuillages. Au-dessus de la porte, fenêtre et
balcon. Un banc devant le seuil.
Du lierre grimpe au mur, du jasmin enguirlande le balcon, frissonne et
retombe.
Par le banc et les pierres en saillie du mur, on peut facilement grimper
au balcon.
En face, une ancienne maison de même style, brique et pierre, avec une
porte d'entrée. Le heurtoir de cette porte est emmailloté de linge comme
un pouce malade.
Au lever du rideau, la duègne est assise sur le banc. La fenêtre est
grande ouverte sur le balcon de Roxane.
Près de la duègne se tient debout Ragueneau, vêtu d'une sorte de livrée:
il termine un récit, en s'essuyant les yeux.
Scène 3.I.
Ragueneau, la duègne, puis Roxane, Cyrano, et deux pages.
RAGUENEAU:
. . .Et puis, elle est partie avec un mousquetaire !
Seul, ruiné, je me pends. J'avais quitté la terre.
Monsieur de Bergerac entre, et, me dépendant,
Me vient à sa cousine offrir comme intendant.
LA DUÈGNE:
Mais comment expliquer cette ruine où vous êtes ?
RAGUENEAU:
Lise aimait les guerriers, et j'aimais les poètes !
Mars mangeait les gâteaux qui laissait Apollon:
--Alors, vous comprenez, cela ne fut pas long !
LA DUÈGNE (se levant et appelant vers la fenêtre ouverte):
Roxane, êtes-vous prête ?. . .On nous attend !
LA VOIX DE ROXANE (par la fenêtre):
Je passe
Une mante !
LA DUÈGNE (à Ragueneau, lui montrant la porte d'en face):
C'est là qu'on nous attend, en face.
Chez Clomire. Elle tient bureau, dans son réduit.
On y lit un discours sur le Tendre, aujourd'hui.
RAGUENEAU:
Sur le Tendre ?
LA DUÈGNE (minaudant):
Mais oui !. . .
(Criant vers la fenêtre):
Roxane, il faut descendre,
Ou nous allons manquer le discours sur le Tendre !
LA VOIX DE ROXANE:
Je viens !
(On entend un bruit d'instruments à cordes qui se rapproche.)
LA VOIX DE CYRANO (chantant dans la coulisse):
La ! la ! la ! la !
LA DUÈGNE (surprise):
On nous joue un morceau ?
CYRANO (suivi de deux pages porteurs de théorbes):
Je vous dis que la croche est triple, triple sot !
PREMIER PAGE (ironique):
Vous savez donc, Monsieur, si les croches sont triples ?
CYRANO:
Je suis musicien, comme tous les disciples
De Gassendi !
LE PAGE (jouant et chantant):
La ! la !
CYRANO (lui arrachant le théorbe et continuant la phrase musicale):
Je peux continuer !. . .
La ! la ! la ! la !
ROXANE (paraissant sur le balcon):
C'est vous ?
CYRANO (chantant sur l'air qu'il continue):
Moi qui viens saluer
Vos lys, et présenter mes respects à vos ro. . .ses !
ROXANE:
Je descends !
(Elle quitte le balcon.)
LA DUÈGNE (montrant les pages):
Qu'est-ce donc que ces deux virtuoses ?
CYRANO:
C'est un pari que j'ai gagné sur d'Assoucy.
Nous discutions un point de grammaire.--Non !--Si !--
Quand soudain me montrant ces deux grands escogriffes
Habiles à gratter les cordes de leurs griffes,
Et dont il fait toujours son escorte, il me dit:
"Je te parie un jour de musique !" Il perdit.
Jusqu'à ce que Phœbus recommence son orbe,
J'ai donc sur mes talons ces joueurs de théorbe,
De tout ce que je fais harmonieux témoins !. . .
Ce fut d'abord charmant, et ce l'est déjà moins.
(Aux musiciens):
Hep !. . .Allez de ma part jouer une pavane
A Montfleury !. . .
(Les pages remontent pour sortir.--A la duègne):
Je viens demander à Roxane
Ainsi que chaque soir. . .
(Aux pages qui sortent):
Jouez longtemps,--et faux !
(A la duègne):
. . .Si l'ami de son âme est toujours sans défauts ?
ROXANE (sortant de la maison):
Ah ! qu'il est beau, qu'il a d'esprit, et que je l'aime !
CYRANO (souriant):
Christian a tant d'esprit ?. . .
ROXANE:
Mon cher, plus que vous-même !
CYRANO:
J'y consens.
ROXANE:
Il ne peut exister à mon goût
Plus fin diseur de ces jolis riens qui sont tout.
Parfois il est distrait, ses Muses sont absentes;
Puis, tout à coup, il dit des choses ravissantes !
CYRANO (incrédule):
Non ?
ROXANE:
C'est trop fort ! Voilà comme les hommes sont:
Il n'aura pas d'esprit puisqu'il est beau garçon !
CYRANO:
Il sait parler du cœur d'une façon experte ?
ROXANE:
Mais il n'en parle pas, Monsieur, il en disserte !
CYRANO:
Il écrit ?
ROXANE:
Mieux encor ! Écoutez donc un peu:
(Déclamant):
Plus tu me prends de cœur, plus j'en ai !. . .
(Triomphante, à Cyrano):
Hé ! bien ?
CYRANO:
Peuh !. . .
ROXANE:
Et ceci: Pour souffrir, puisqu'il m'en faut un autre,
Si vous gardez mon cœur, envoyez-moi le vôtre !
CYRANO:
Tantôt il en a trop et tantôt pas assez.
Qu'est-ce au juste qu'il veut, de cœur ?. . .
ROXANE (frappant du pied):
Vous m'agacez !
C'est la jalousie. . .
CYRANO (tressaillant):
Hein !. . .
ROXANE:
. . .d'auteur qui vous dévore !
--Et ceci, n'est-il pas du dernier tendre encore ?
Croyez que devers vous mon cœur ne fait qu'un cri,
Et que si les baisers s'envoyaient par écrit,
Madame, vous liriez ma lettre avec les lèvres !. . .
CYRANO (souriant malgré lui de satisfaction):
Ha ! ha ! ces lignes-là sont. . .hé ! hé !
(Se reprenant et avec dédain):
mais bien mièvres !
ROXANE:
Et ceci. . .
CYRANO (ravi):
Vous savez donc ses lettres par cœur ?
ROXANE:
Toutes !
CYRANO (frisant sa moustache):
Il n'y a pas à dire: c'est flatteur !
ROXANE:
C'est un maître !
CYRANO (modeste):
Oh !. . .un maître !. . .
ROXANE (péremptoire):
Un maître !. . .
CYRANO (saluant):
Soit !. . .un maître !
LA DUÈGNE (qui était remontée, redescendant vivement):
Monsieur de Guiche !
(A Cyrano, le poussant vers la maison):
Entrez !. . .car il vaut mieux, peut-être,
Qu'il ne vous trouve pas ici; cela pourrait
Le mettre sur la piste. . .
ROXANE (à Cyrano):
Oui, de mon cher secret !
Il m'aime, il est puissant, il ne faut pas qu'il sache !
Il peut dans mes amours donner un coup de hache !
CYRANO (entrant dans la maison):
Bien ! bien ! bien !
(De Guiche paraît.)
Scène 3.II.
Roxane, De Guiche, la duègne, à l'écart.
ROXANE (à De Guiche, lui faisant une révérence):
Je sortais.
DE GUICHE:
Je viens prendre congé.
ROXANE:
Vous partez ?
DE GUICHE:
Pour la guerre.
ROXANE:
Ah !
DE GUICHE:
Ce soir même.
ROXANE:
Ah !
DE GUICHE:
J'ai
Des ordres. On assiège Arras.
ROXANE:
Ah. . .on assiège ?. . .
DE GUICHE:
Oui. . .Mon départ a l'air de vous laisser de neige.
ROXANE (poliment):
Oh !. . .
DE GUICHE:
Moi, je suis navré. Vous reverrai-je ?. . .Quand ?
--Vous savez que je suis nommé mestre de camp ?
ROXANE (indifférente):
Bravo.
DE GUICHE:
Du régiment des gardes.
ROXANE (saisie):
Ah ? des gardes ?
DE GUICHE:
Où sert votre cousin, l'homme aux phrases vantardes.
Je saurai me venger de lui, là-bas.
ROXANE (suffoquée):
Comment !
Les gardes vont là-bas ?
DE GUICHE (riant):
Tiens ! c'est mon régiment !
ROXANE (tombant assise sur le banc,--à part):
Christian !
DE GUICHE:
Qu'avez-vous ?
ROXANE (toute émue):
Ce. . .départ. . .me désespère !
Quand on tient à quelqu'un, le savoir à la guerre !
DE GUICHE (surpris et charmé):
Pour la première fois me dire un mot si doux,
Le jour de mon départ !
ROXANE (changeant de ton et s'éventant):
Alors,--vous allez vous
Venger de mon cousin ?. . .
DE GUICHE (souriant):
On est pour lui ?
ROXANE:
Non,--contre !
DE GUICHE:
Vous le voyez ?
ROXANE:
Très peu.
DE GUICHE:
Partout on le rencontre
Avec un des cadets. . .
(Il cherche le nom):
ce Neu. . .villen. . .viller. . .
ROXANE:
Un grand ?
DE GUICHE:
Blond.
ROXANE:
Roux.
DE GUICHE:
Beau !. . .
ROXANE:
Peuh !
DE GUICHE:
Mais bête.
ROXANE:
Il en a l'air !
(Changeant de tone):
. . .Votre vengeance envers Cyrano ?--c'est peut-être
De l'exposer au feu, qu'il adore ?. . .Elle est piètre !
Je sais bien, moi, ce qui lui serait sanglant !
DE GUICHE:
C'est ?. . .
ROXANE:
Mais, si le régiment, en partant, le laissait
Avec ses chers cadets, pendant toute la guerre,
A Paris, bras croisés !. . .C'est la seule manière,
Un homme comme lui, de le faire enrager:
Vous voulez le punir ? privez-le de danger.
DE GUICHE:
Une femme ! une femme ! il n'y a qu'une femme
Pour inventer ce tour !
ROXANE:
Il se rongera l'âme,
Et ses amis les poings, de n'être pas au feu:
Et vous serez vengé !
DE GUICHE (se rapprochant):
Vous m'aimez donc un peu ?
(Elle sourit):
Je veux voir dans ce fait d'épouser ma rancune
Une preuve d'amour, Roxane !. . .
ROXANE:
C'en est une.
DE GUICHE (montrant plusieurs plis cachetés):
J'ai les ordres sur moi qui vont être transmis
A chaque compagnie, a l'instant même, hormis. . .
(Il en détache un):
Celui-ci ! C'est celui des cadets.
(Il le met dans sa poche):
Je le garde.
(Riant):
Ah ! ah ! ah ! Cyrano !. . .Son humeur bataillarde !. . .
--Vous jouez donc des tours aux gens, vous ?. . .
ROXANE (le regardant):
Quelquefois.
DE GUICHE (tout près d'elle):
Vous m'affolez ! Ce soir--écoutez--oui, je dois
Être parti. Mais fuir quand je vous sens émue !. . .
Écoutez. Il y a, près d'ici, dans la rue
D'Orléans, un couvent fondé par le syndic
Des capucins, le Père Athanase. Un laïc
N'y peut entrer. Mais les bons Pères, je m'en charge !. . .
Il peuvent me cacher dans leur manche: elle est large.
--Ce sont les capucins qui servent Richelieu
Chez lui; redoutant l'oncle, ils craignent le neveu.
--On me croira parti. Je viendrai sous le masque.
Laissez-moi retarder d'un jour, chère fantasque !. . .
ROXANE (vivement):
Mais si cela s'apprend, votre gloire. . .
DE GUICHE:
Bah !
ROXANE:
Mais
Le siège, Arras. . .
DE GUICHE:
Tant pis ! Permettez !
ROXANE:
Non !
DE GUICHE:
Permets !
ROXANE (tendrement):
Je dois vous le défendre !
DE GUICHE:
Ah !
ROXANE:
Partez !
(A part):
Christian reste.
(Haut):
Je vous veux héroïque,--Antoine !
DE GUICHE:
Mot céleste !
Vous aimez donc celui ?. . .
ROXANE:
Pour lequel j'ai frémi.
DE GUICHE (transporté de joie):
Ah ! je pars !
(Il lui baise la main):
Êtes-vous contente ?
ROXANE:
Oui, mon ami !
(Il sort.)
LA DUÈGNE (lui faisant dans le dos une révérence comique):
Oui, mon ami !
ROXANE (à la duègne):
Taisons ce que je viens de faire:
Cyrano m'en voudrait de lui voler sa guerre !
(Elle appelle vers la maison):
Cousin !
Scène 3.III.
Roxane, la duègne, Cyrano.
ROXANE:
Nous allons chez Clomire.
(Elle désigne la porte d'en face):
Alcandre y doit
Parler, et Lysimon !
LA DUÈGNE (mettant son petit doigt dans son oreille):
Oui ! mais mon petit doigt
Dit qu'on va les manquer !
CYRANO (à Roxane):
Ne manquez pas ces singes.
(Ils sont arrivés devant la porte de Clomire.)
LA DUÈGNE (avec ravissement):
Oh, voyez ! le heurtoir est entouré de linges !. . .
(Au heurtoir):
On vous a baillonné pour que votre métal
Ne troublât pas les beaux discours,--petit brutal !
(Elle le soulève avec des soins infinis et frappe doucement.)
ROXANE (voyant qu'on ouvre):
Entrons !. . .
(Du seuil, à Cyrano):
Si Christian vient, comme je le présume,
Qu'il m'attende !
CYRANO (vivement, comme elle va disparaître):
Ah !. . .
(Elle se retourne):
Sur quoi, selon votre coutume,
Comptez-vous aujourd'hui l'interroger !
ROXANE:
Sur. . .
CYRANO (vivement):
Sur ?
ROXANE:
Mais vous serez muet, là-dessus !
CYRANO:
Comme un mur.
ROXANE:
Sur rien !. . .Je vais lui dire: Allez ! Partez sans bride !
Improvisez. Parlez d'amour. Soyez splendide !
CYRANO (souriant):
Bon.
ROXANE:
Chut !. . .
CYRANO:
Chut !. . .
ROXANE:
Pas un mot !. . .
(Elle rentre et referme la porte.)
CYRANO (la saluant, la porte une fois fermée):
En vous remerciant.
(La porte se rouvre et Roxane passe la tête.)
ROXANE:
Il se préparerait !. . .
CYRANO:
Diable, non !. . .
TOUS LES DEUX (ensemble):
Chut !. . .
(La porte se ferme.)
CYRANO (appelant):
Christian !
Scène 3.IV.
Cyrano, Christian.
CYRANO:
Je sais tout ce qu'il faut. Prépare ta mémoire.
Voici l'occasion de se couvrir de gloire.
Ne perdons pas de temps. Ne prends pas l'air grognon.
Vite, rentrons chez toi, je vais t'apprendre. . .
CHRISTIAN:
Non !
CYRANO:
Hein ?
CHRISTIAN:
Non ! J'attends Roxane ici.
CYRANO:
De quel vertige
Es-tu frappé ? Viens vite apprendre. . .
CHRISTIAN:
Non, te dis-je !
Je suis las d'emprunter mes lettres, mes discours,
Et de jouer ce rôle, et de trembler toujours !. . .
C'était bon au début ! Mais je sens qu'elle m'aime !
Merci. Je n'ai plus peur. Je vais parler moi-même.
CYRANO:
Ouais !
CHRISTIAN:
Et qui te dit que je ne saurais pas ?. . .
Je ne suis pas si bête à la fin ! Tu verras !
Mais, mon cher, tes leçons m'ont été profitables.
Je saurai parler seul ! Et, de par tous les diables,
Je saurai bien toujours la prendre dans mes bras !. . .
(Apercevant Roxane, qui ressort de chez Clomire):
--C'est elle ! Cyrano, non, ne me quitte pas !
CYRANO (le saluant):
Parlez tout seul, Monsieur.
(Il disparaît derrière le mur du jardin.)
Scène 3.V.
Christian, Roxane, quelques précieux et précieuses, et la duègne,
un instant.
ROXANE (sortant de la maison de Clomire avec une compagnie qu'elle
quitte: révérences et saluts):
Barthénoïde !--Alcandre !--Grémione !. . .
LA DUÈGNE (désespérée):
On a manqué le discours sur le Tendre !
(Elle rentre chez Roxane.)
ROXANE (saluant encore):
Urimédonte !. . .Adieu !. . .
(Tous saluent Roxane, se resaluent entre eux, se séparent et
s'éloignent par différentes rues. Roxane voit Christian):
C'est vous !. . .
(Elle va à lui):
Le soir descend.
Attendez. Ils sont loin. L'air est doux. Nul passant.
Asseyons-nous. Parlez. J'écoute.
CHRISTIAN (s'assied près d'elle, sur le banc. Un silence):
Je vous aime.
ROXANE (fermant les yeux):
Oui, parlez-moi d'amour.
CHRISTIAN:
Je t'aime.
ROXANE:
C'est le thème.
Brodez, brodez.
CHRISTIAN:
Je vous. . .
ROXANE:
Brodez !
CHRISTIAN:
Je t'aime tant.
ROXANE:
Sans doute ! Et puis ?
CHRISTIAN:
Et puis. . .je serais si content
Si vous m'aimiez !--Dis-moi, Roxane, que tu m'aimes !
ROXANE (avec une moue):
Vous m'offrez du brouet quand j'espérais des crèmes !
Dites un peu comment vous m'aimez ?. . .
CHRISTIAN:
Mais. . .beaucoup.
ROXANE:
Oh !. . .Délabyrinthez vos sentiments !
CHRISTIAN (qui s'est rapproché et dévore des yeux la nuque blonde):
Ton cou !
Je voudrais l'embrasser !. . .
ROXANE:
Christian !
CHRISTIAN:
Je t'aime !
ROXANE (voulant se lever):
Encore !
CHRISTIAN (vivement, la retenant):
Non ! je ne t'aime pas !
ROXANE (se rasseyant):
C'est heureux !
CHRISTIAN:
Je t'adore !
ROXANE (se levant et s'éloignant):
Oh !
CHRISTIAN:
Oui. . .je deviens sot !
ROXANE (sèchement):
Et cela me déplaît !
Comme il me déplairait que vous devinssiez laid.
CHRISTIAN:
Mais. . .
ROXANE:
Allez rassembler votre éloquence en fuite !
CHRISTIAN:
Je. . .
ROXANE:
Vous m'aimez, je sais. Adieu.
(Elle va vers la maison.)
CHRISTIAN:
Pas tout de suite !
Je vous dirai. . .
ROXANE (poussant la porte pour rentrer):
Que vous m'adorez. . .oui, je sais.
Non ! Non ! Allez-vous-en !
CHRISTIAN:
Mais je. . .
(Elle lui ferme la porte au nez.)
CYRANO (qui depuis un moment est rentré sans être vu):
C'est un succès.
Scène 3.VI.
Christian, Cyrano, les pages, un instant.
CHRISTIAN:
Au secours !
CYRANO:
Non monsieur.
CHRISTIAN:
Je meurs si je ne rentre
En grâce, à l'instant même. . .
CYRANO:
Et comment puis-je, diantre !
Vous faire à l'instant même, apprendre ?. . .
CHRISTIAN (lui saisissant le bras):
Oh ! là, tiens, vois !
(La fenêtre du balcon s'est éclairée):
CYRANO (ému):
Sa fenêtre !
CHRISTIAN (criant):
Je vais mourir !
CYRANO:
Baissez la voix !
CHRISTIAN (tout bas):
Mourir !. . .
CYRANO:
La nuit est noire. . .
CHRISTIAN:
Eh ! bien ?
CYRANO:
C'est réparable.
Vous ne méritez pas. . .Mets-toi là, misérable !
Là, devant le balcon ! Je me mettrai dessous. . .
Et je te soufflerai tes mots.
CHRISTIAN:
Mais. . .
CYRANO:
Taisez-vous !
LES PAGES (reparaissant au fond, à Cyrano):
Hep !
CYRANO:
Chut !. . .
(Il leur fait signe de parler bas.)
PREMIER PAGE (à mi-voix):
Nous venons de donner la sérénade
A Montfleury !. . .
CYRANO (bas, vite):
Allez-vous mettre en embuscade
L'un à ce coin de rue, et l'autre à celui-ci;
Et si quelque passant gênant vient par ici,
Jouez un air !
DEUXIÈME PAGE:
Quel air, monsieur le gassendiste ?
CYRANO:
Joyeux pour une femme, et pour un homme, triste !
(Les pages disparaissent, un à chaque coin de rue.--A Christian):
Appelle-la !
CHRISTIAN:
Roxane !
CYRANO (ramassant des cailloux qu'il jette dans les vitres):
Attends ! Quelques cailloux.
Scène VII.
Roxane, Christian, Cyrano, d'abord caché sous le balcon.
ROXANE (entr'ouvrant sa fenêtre):
Qui donc m'appelle ?
CHRISTIAN:
Moi.
ROXANE:
Qui, moi ?
CHRISTIAN:
Christian.
ROXANE (avec dédain):
C'est vous ?
CHRISTIAN:
Je voudrais vous parler.
CYRANO (sous le balcon, à Christian):
Bien. Bien. Presque à voix basse.
ROXANE:
Non ! Vous parlez trop mal. Allez-vous-en !
CHRISTIAN:
De grâce !. . .
ROXANE:
Non ! Vous ne m'aimez plus !
CHRISTIAN (à qui Cyrano souffle ses mots):
M'accuser,--justes dieux !--
De n'aimer plus. . .quand. . .j'aime plus !
ROXANE (qui allait refermer sa fenêtre, s'arrêtant):
Tiens ! mais c'est mieux !
CHRISTIAN (même jeu):
L'amour grandit bercé dans mon âme inquiète. . .
Que ce. . .cruel marmot prit pour. . .barcelonnette !
ROXANE (s'avançant sur le balcon):
C'est mieux !--Mais, puisqu'il est cruel, vous fûtes sot
De ne pas, cet amour, l'étouffer au berceau !
CHRISTIAN (même jeu):
Aussi l'ai-je tenté, mais. . .tentative nulle:
Ce. . .nouveau-né, Madame, est un petit. . .Hercule.
ROXANE:
C'est mieux !
CHRISTIAN (même jeu):
De sorte qu'il. . .strangula comme rien. . .
Les deux serpents. . .Orgueil et. . .Doute.
ROXANE (s'accoudant au balcon):
Ah ! c'est très bien.
--Mais pourquoi parlez-vous de façon peu hâtive ?
Auriez-vous donc la goutte à l'imaginative ?
CYRANO (tirant Christian sous le balcon, et se glissant à sa place):
Chut ! Cela devient trop difficile !. . .
ROXANE:
Aujourd'hui. . .
Vos mots sont hésitants. Pourquoi ?
CYRANO (parlant à mi-voix, comme Christian):
C'est qu'il fait nuit,
Dans cette ombre, à tâtons, ils cherchent votre oreille.
ROXANE:
Les miens n'éprouvent pas difficulté pareille.
CYRANO:
Ils trouvent tout de suite ? Oh ! cela va de soi,
Puisque c'est dans mon cœur, eux, que je les reçois;
Or, moi, j'ai le cœur grand, vous, l'oreille petite.
D'ailleurs vos mots à vous, descendent: ils vont vite.
Les miens montent, Madame: il leur faut plus de temps !
ROXANE:
Mais ils montent bien mieux depuis quelques instants.
CYRANO:
De cette gymnastique, ils ont pris l'habitude !
ROXANE:
Je vous parle, en effet, d'une vraie altitude !
CYRANO:
Certe, et vous me tueriez si de cette hauteur
Vous me laissiez tomber un mot dur sur le cœur !
ROXANE (avec un mouvement):
Je descends.
CYRANO (vivement)
Non !
ROXANE (lui montrant le banc qui est sous le balcon):
Grimpez sur le banc, alors, vite !
CYRANO (reculant avec effroi dans la nuit):
Non !
ROXANE:
Comment. . .non ?
CYRANO (que l'émotion gagne de plus en plus):
Laissez un peu que l'on profite. . .
De cette occasion qui s'offre. . .de pouvoir
Se parler doucement, sans se voir.
ROXANE:
Sans se voir ?
CYRANO:
Mais oui, c'est adorable. On se devine à peine.
Vous voyez la noirceur d'un long manteau qui traîne,
J'aperçois la blancheur d'une robe d'été:
Moi je ne suis qu'une ombre, et vous qu'une clarté !
Vous ignorez pour moi ce que sont ces minutes !
Si quelquefois je fus éloquent. . .
ROXANE:
Vous le fûtes !
CYRANO:
Mon langage jamais jusqu'ici n'est sorti
De mon vrai cœur. . .
ROXANE:
Pourquoi ?
CYRANO:
Parce que. . .jusqu'ici
Je parlais à travers. . .
ROXANE:
Quoi ?
CYRANO:
. . .le vertige où tremble
Quiconque est sous vos yeux !. . .Mais, ce soir, il me semble. . .
Que je vais vous parler pour la première fois !
ROXANE:
C'est vrai que vous avez une tout autre voix.
CYRANO (se rapprochant avec fièvre):
Oui, tout autre, car dans la nuit qui me protège
J'ose être enfin moi-même, et j'ose. . .
(Il s'arrête et avec égarement):
Où en étais-je ?
Je ne sais. . .tout ceci,--pardonnez mon émoi,--
C'est si délicieux,. . .c'est si nouveau pour moi !
ROXANE:
Si nouveau ?
CYRANO (bouleversé, et essayant toujours de rattraper ses mots):
Si nouveau. . .mais oui. . .d'être sincère:
La peur d'être raillé, toujours au cœur me serre. . .
ROXANE:
Raillé de quoi ?
CYRANO:
Mais de. . .d'un élan !. . .Oui, mon cœur
Toujours, de mon esprit s'habille, par pudeur:
Je pars pour décrocher l'étoile, et je m'arrête
Par peur du ridicule, à cueillir la fleurette !
ROXANE:
La fleurette a du bon.
CYRANO:
Ce soir, dédaignons-la !
ROXANE:
Vous ne m'aviez jamais parlé comme cela !
CYRANO:
Ah ! si loin des carquois, des torches et des flèches,
On se sauvait un peu vers des choses. . .plus fraîches !
Au lieu de boire goutte à goutte, en un mignon
Dé à coudre d'or fin, l'eau fade du Lignon,
Si l'on tentait de voir comment l'âme s'abreuve
En buvant largement à même le grand fleuve !
ROXANE:
Mais l'esprit ?. . .
CYRANO:
J'en ai fait pour vous faire rester
D'abord, mais maintenant ce serait insulter
Cette nuit, ces parfums, cette heure, la Nature,
Que de parler comme un billet doux de Voiture !
--Laissons, d'un seul regard de ses astres, le ciel
Nous désarmer de tout notre artificiel:
Je crains tant que parmi notre alchimie exquise
Le vrai du sentiment ne se volatilise,
Que l'âme ne se vide à ces passe-temps vains,
Et que le fin du fin ne soit la fin des fins !
ROXANE:
Mais l'esprit ?. . .
CYRANO:
Je le hais dans l'amour ! C'est un crime
Lorsqu'on aime de trop prolonger cette escrime !
Le moment vient d'ailleurs inévitablement,
--Et je plains ceux pour qui ne vient pas ce moment !--
Où nous sentons qu'en nous une amour noble existe
Que chaque joli mot que nous disons rend triste !
ROXANE:
Eh bien ! si ce moment est venu pour nous deux,
Quels mots me direz-vous ?
CYRANO:
Tous ceux, tous ceux, tous ceux
Qui me viendront, je vais vous les jeter, en touffe,
Sans les mettre en bouquet: je vous aime, j'étouffe,
Je t'aime, je suis fou, je n'en peux plus, c'est trop;
Ton nom est dans mon cœur comme dans un grelot,
Et comme tout le temps, Roxane, je frissonne,
Tout le temps, le grelot s'agite, et le nom sonne !
De toi, je me souviens de tout, j'ai tout aimé:
Je sais que l'an dernier, un jour, le douze mai,
Pour sortir le matin tu changeas de coiffure !
J'ai tellement pris pour clarté ta chevelure
Que, comme lorsqu'on a trop fixé le soleil,
On voit sur toute chose ensuite un rond vermeil,
Sur tout, quand j'ai quitté les feux dont tu m'inondes,
Mon regard ébloui pose des taches blondes !
ROXANE (d'une voix troublée):
Oui, c'est bien de l'amour. . .
CYRANO:
Certes, ce sentiment
Qui m'envahit, terrible et jaloux, c'est vraiment
De l'amour, il en a toute la fureur triste !
De l'amour,--et pourtant il n'est pas égoïste !
Ah ! que pour ton bonheur je donnerais le mien,
Quand même tu devrais n'en savoir jamais rien,
S'il se pouvait, parfois, que de loin, j'entendisse
Rire un peu le bonheur né de mon sacrifice !
--Chaque regard de toi suscite une vertu
Nouvelle, une vaillance en moi ! Commences-tu
À comprendre, à présent ? voyons, te rends-tu compte ?
Sens-tu mon âme, un peu, dans cette ombre, qui monte ?. . .
Oh ! mais vraiment, ce soir, c'est trop beau, c'est trop doux !
Je vous dis tout cela, vous m'écoutez, moi, vous !
C'est trop ! Dans mon espoir même le moins modeste,
Je n'ai jamais espéré tant ! Il ne me reste
Qu'à mourir maintenant ! C'est à cause des mots
Que je dis qu'elle tremble entre les bleus rameaux !
Car vous tremblez, comme une feuille entre les feuilles !
Car tu trembles ! car j'ai senti, que tu le veuilles
Ou non, le tremblement adoré de ta main
Descendre tout le long des branches du jasmin !
(Il baise éperdument l'extrémité d'une branche pendante.)
ROXANE:
Oui, je tremble, et je pleure, et je t'aime, et suis tienne !
Et tu m'as enivrée !
CYRANO:
Alors, que la mort vienne !
Cette ivresse, c'est moi, moi, qui l'ai su causer !
Je ne demande plus qu'une chose. . .
CHRISTIAN (sous le balcon):
Un baiser !
ROXANE (se rejetant en arrière):
Hein ?
CYRANO:
Oh !
ROXANE:
Vous demandez ?
CYRANO:
Oui. . .je. . .
(A Christian bas):
Tu vas trop vite.
CHRISTIAN:
Puisqu'elle est si troublée, il faut que j'en profite !
CYRANO (à Roxane):
Oui, je. . .j'ai demandé, c'est vrai. . .mais justes cieux !
Je comprends que je fus bien trop audacieux.
ROXANE (un peu déçue):
Vous n'insistez pas plus que cela ?
CYRANO:
Si ! j'insiste. . .
Sans insister !. . .Oui, oui ! votre pudeur s'attriste !
Eh bien ! mais, ce baiser. . .ne me l'accordez pas !
CHRISTIAN (à Cyrano, le tirant par son manteau):
Pourquoi ?
CYRANO:
Tais-toi, Christian !
ROXANE (se penchant):
Que dites-vous tout bas ?
CYRANO:
Mais d'être allé trop loin, moi-même je me gronde;
Je me disais: tais toi, Christian !. . .
(Les théorbes se mettent à jouer):
Une seconde !. . .
On vient !
(Roxane referme la fenêtre. Cyrano écoute les théorbes, dont l'un joue
un air folâtre et l'autre un air lugubre):
Air triste ? Air gai ?. . .Quel est donc leur dessein ?
Est-ce un homme ? Une femme ?--Ah ! c'est un capucin !
(Entre un capucin qui va de maison en maison, une lanterne à la main,
regardant les portes.)
Scène 3.VIII.
Cyrano, Christian, un capucin.
CYRANO (au capucin):
Quel est ce jeu renouvelé de Diogène ?
LE CAPUCIN:
Je cherche la maison de madame. . .
CHRISTIAN:
Il nous gêne !
LE CAPUCIN:
Magdeleine Robin. . .
CHRISTIAN:
Que veut-il ?. . .
CYRANO (lui montrant une rue montante):
Par ici !
Tout droit,--toujours tout droit. . .
LE CAPUCIN
Je vais pour vous !--Merci
Dire mon chapelet jusqu'au grain majuscule.
(Il sort.)
CYRANO:
Bonne chance ! Mes vœux suivent votre cuculle !
(Il redescend vers Christian.)
Scène 3.IX.
Cyrano, Christian.
CHRISTIAN:
Obtiens-moi ce baiser !. . .
CYRANO:
Non !
CHRISTIAN:
Tôt ou tard !. . .
CYRANO:
C'est vrai !
Il viendra, ce moment de vertige enivré
Où vos bouches iront l'une vers l'autre, à cause
De ta moustache blonde et de sa lèvre rose !
(A lui-même):
J'aime mieux que ce soit à cause de. . .
(Bruit des volets qui se rouvrent, Christian se cache sous le balcon.)
Scène 3.X.
Cyrano, Christian, Roxane.
ROXANE (s'avançant sur le balcon):
C'est vous ?
Nous parlions de. . .de. . .d'un. . .
CYRANO:
Baiser ! Le mot est doux.
Je ne vois pas pourquoi votre lèvre ne l'ose;
S'il la brûle déjà, que sera-ce la chose ?
Ne vous en faites pas un épouvantement:
N'avez-vous pas tantôt, presque insensiblement,
Quitté le badinage et glissé sans alarmes
Du sourire au soupir, et du soupir aux larmes !
Glissez encore un peu d'insensible façon:
Des larmes au baiser il n'y a qu'un frisson !
ROXANE:
Taisez-vous !
CYRANO:
Un baiser, mais à tout prendre, qu'est-ce ?
Un serment fait d'un peu plus près, une promesse
Plus précise, un aveu qui veut se confirmer,
Un point rose qu'on met sur l'i du verbe aimer;
C'est un secret qui prend la bouche pour oreille,
Un instant d'infini qui fait un bruit d'abeille,
Une communion ayant un goût de fleur,
Une façon d'un peu se respirer le cœur,
Et d'un peu se goûter, au bord des lèvres, l'âme !
ROXANE:
Taisez-vous !
CYRANO:
Un baiser, c'est si noble, Madame,
Que la reine de France, au plus heureux des lords,
En a laissé prendre un, la reine même !
ROXANE:
Alors !
CYRANO (s'exaltant):
J'eus comme Buckingham des souffrances muettes,
J'adore comme lui la reine que vous êtes,
Comme lui je suis triste et fidèle. . .
ROXANE:
Et tu es
Beau comme lui !
CYRANO (à part, dégrisé):
C'est vrai, je suis beau, j'oubliais !
ROXANE:
Eh bien ! montez cueillir cette fleur sans pareille. . .
CYRANO (poussant Christian vers le balcon):
Monte !
ROXANE:
Ce goût de cœur. . .
CYRANO:
Monte !
ROXANE:
Ce bruit d'abeille. . .
CYRANO:
Monte !
CHRISTIAN (hésitant):
Mais il me semble, à présent, que c'est mal !
ROXANE:
Cet instant d'infini !. . .
CYRANO (le poussant):
Monte donc, animal !
(Christian s'élance, et par le banc, le feuillage, les piliers,
atteint les balustres qu'il enjambe.)
CHRISTIAN:
Ah, Roxane !
(Il l'enlace et se penche sur ses lèvres.)
CYRANO:
Aïe ! au cœur, quel pincement bizarre !
--Baiser, festin d'amour dont je suis le Lazare !
Il me vient dans cette ombre une miette de toi,--
Mais oui, je sens un peu mon cœur qui te reçoit,
Puisque sur cette lèvre où Roxane se leurre
Elle baise les mots que j'ai dits tout à l'heure !
(On entend les théorbes):
Un air triste, un air gai: le capucin !
(Il feint de courir comme s'il arrivait de loin, et d'une voix claire):
Holà !
ROXANE:
Qu'est ce ?
CYRANO:
Moi. Je passais. . .Christian est encor là ?
CHRISTIAN (très étonné):
Tiens Cyrano !
ROXANE:
Bonjour, cousin !
CYRANO:
Bonjour, cousine !
ROXANE:
Je descends !
(Elle disparaît dans la maison. Au fond rentre le capucin.)
CHRISTIAN (l'apercevant):
Oh ! encor !
(Il suit Roxane.)
Scène 3.XI.
Cyrano, Christian, Roxane, le capucin, Ragueneau.
LE CAPUCIN:
C'est ici,--je m'obstine--
Magdeleine Robin !
CYRANO:
Vous aviez dit: Ro-lin.
LE CAPUCIN:
Non: Bin. B, i, n, bin !
ROXANE (paraissant sur le seuil de la maison, suivie de Ragueneau qui
porte une lanterne, et de Christian):
Qu'est-ce ?
LE CAPUCIN:
Une lettre.
CHRISTIAN:
Hein ?
LE CAPUCIN (à Roxane):
Oh ! il ne peut s'agir que d'une sainte chose !
C'est un digne seigneur qui. . .
ROXANE (à Christian):
C'est De Guiche !
CHRISTIAN:
Il ose ?. . .
ROXANE:
Oh ! mais il ne va pas m'importuner toujours !
(Décachetant la lettre):
Je t'aime, et si. . .
(A la lueur de la lanterne de Ragueneau, elle lit, à l'écart, à voix basse):
Mademoiselle,
Les tambours
Battent; mon régiment boucle sa soubreveste;
Il part; moi, l'on me croit déjà parti: je reste.
Je vous désobéis. Je suis dans ce couvent.
Je vais venir, et vous le mande auparavant
Par un religieux simple comme une chèvre
Qui ne peut rien comprendre à ceci. Votre lèvre
M'a trop souri tantôt: j'ai voulu la revoir.
Éloignez un chacun, et daignez recevoir
L'audacieux déjà pardonné, je l'espère,
Qui signe votre très. . .et caetera. . .
(Au capucin):
Mon Père,
Voici ce que me dit cette lettre. Écoutez:
(Tous se rapprochent, elle lit à haute voix):
Mademoiselle,
Il faut souscrire aux volontés
Du cardinal, si dur que cela vous puisse être.
C'est la raison pourquoi j'ai fait choix, pour remettre
Ces lignes en vos mains charmantes, d'un très saint,
D'un très intelligent et discret capucin;
Nous voulons qu'il vous donne, et dans votre demeure,
La bénédiction
(Elle tourne la page):
nuptiale sur l'heure.
Christian doit en secret devenir votre époux;
Je vous l'envoie. Il vous déplaît. Résignez-vous.
Songez bien que le ciel bénira votre zèle,
Et tenez pour tout assuré, Mademoiselle,
Le respect de celui qui fut et qui sera
Toujours votre très humble et très. . .et cætera.
LE CAPUCIN (rayonnant):
Digne seigneur !. . .Je l'avais dit. J'étais sans crainte !
Il ne pouvait s'agir que d'une chose sainte !
ROXANE (bas à Christian):
N'est-ce pas que je lis très bien les lettres ?
CHRISTIAN:
Hum !
ROXANE (haut, avec désespoir):
Ah !. . .c'est affreux !
LE CAPUCIN (qui a dirigé sur Cyrano la clarté de sa lanterne):
C'est vous ?
CHRISTIAN:
C'est moi !
LE CAPUCIN (tournant la lumière vers lui, et, comme si un doute lui
venait, en voyant sa beauté):
Mais. . .
ROXANE (vivement):
Post-scriptum:
Donnez pour le couvent cent vingt pistoles.
LE CAPUCIN:
Digne,
Digne seigneur !
(A Roxane):
Résignez-vous ?
ROXANE (en martyre):
Je me résigne !
(Pendant que Ragueneau ouvre la porte au capucin que Christian invite
à entrer, elle dit bas à Cyrano):
Vous, retenez ici De Guiche ! Il va venir !
Qu'il n'entre pas tant que. . .
CYRANO:
Compris !
(Au capucin):
Pour les bénir
Il vous faut ?. . .
LE CAPUCIN:
Un quart d'heure.
CYRANO (les poussant tous vers la maison):
Allez ! moi, je demeure !
ROXANE (à Christian):
Viens !. . .
(Ils entrent.)
Scène XII.
Cyrano, seul.
CYRANO:
Comment faire perdre à De Guiche un quart d'heure.
(Il se précipite sur le banc, grimpe au mur, vers le balcon):
Là !. . .Grimpons !. . .J'ai mon plan !. . .
(Les théorbes se mettent à jouer une phrase lugubre):
Ho ! c'est un homme !
(Le trémolo devient sinistre):
Ho ! ho !
Cette fois, c'en est un !. . .
(Il est sur le balcon, il rabaisse son feutre sur ses yeux, ôte son
épée, se drape dans sa cape, puis se penche et regarde au dehors):
Non, ce n'est pas trop haut !. . .
(Il enjambe les balustres et attirant à lui la longue branche d'un des
arbres qui débordent le mur du jardin, il s'y accroche des deux mains,
prêt a se laisser tomber):
Je vais légèrement troubler cette atmosphère !. . .
Scène 3.XIII.
Cyrano, De Guiche.
DE GUICHE (qui entre, masqué, tâtonnant dans la nuit):
Qu'est-ce que ce maudit capucin peut bien faire ?
CYRANO:
Diable ! Et ma voix ?. . .S'il la reconnaissait ?
(Lâchant d'une main, il a l'air de tourner une invisible clef):
Cric ! Crac !
(Solennellement):
Cyrano, reprenez l'accent de Bergerac !. . .
DE GUICHE (regardant la maison):
Oui, c'est là. J'y vois mal. Ce masque m'importune !
(Il va pour entrer, Cyrano saute du balcon en se tenant à la branche,
qui plie, et le dépose entre la porte et De Guiche; il feint de tomber
lourdement, comme si c'était de très haut, et s'aplatit par terre, où
il reste immobile, comme étourdi. De Guiche fait un bond en arrière):
Hein ? quoi ?
(Quand il lève les yeux, la branche s'est redressée; il ne voit que le
ciel; il ne comprend pas):
D'où tombe donc cet homme ?
CYRANO (se mettant sur son séant, et avec l'accent de Gascogne):
De la lune !
DE GUICHE:
De la ?. . .
CYRANO (d'une voix de rêve):
Quelle heure est-il ?
DE GUICHE:
N'a-t-il plus sa raison ?
CYRANO:
Quelle heure ? Quel pays ? Quel jour ? Quelle saison ?
DE GUICHE:
Mais. . .
CYRANO:
Je suis étourdi !
DE GUICHE:
Monsieur. . .
CYRANO:
Comme une bombe
Je tombe de la lune !
DE GUICHE (impatienté):
Ah ça ! Monsieur !
CYRANO (se relevant, d'une voix terrible):
J'en tombe !
DE GUICHE (reculant):
Soit ! soit ! vous en tombez !. . .c'est peut-être un dément !
CYRANO (marchant sur lui):
Et je n'en tombe pas métaphoriquement !. . .
DE GUICHE:
Mais. . .
CYRANO:
Il y a cent ans, ou bien une minute,
--J'ignore tout à fait ce que dura ma chute !--
J'étais dans cette boule à couleur de safran !
DE GUICHE (haussant les épaules):
Oui. Laissez-moi passer !
CYRANO (s'interposant):
Où suis-je ? soyez franc !
Ne me déguisez rien ! En quel lieu, dans quel site,
Viens-je de choir, Monsieur, comme un aérolithe ?
DE GUICHE:
Morbleu !. . .
CYRANO:
Tout en cheyant je n'ai pu faire choix
De mon point d'arrivée,--et j'ignore où je chois !
Est-ce dans une lune ou bien dans une terre,
Que vient de m'entraîner le poids de mon postère ?
DE GUICHE:
Mais je vous dis, Monsieur. . .
CYRANO (avec un cri de terreur qui fait reculer de Guiche):
Ha ! grand Dieu !. . .je crois voir
Qu'on a dans ce pays le visage tout noir !
DE GUICHE (portant la main à son visage):
Comment ?
CYRANO (avec une peur emphatique):
Suis-je en Alger ? Êtes-vous indigène ?. . .
DE GUICHE (qui a senti son masque):
Ce masque !. . .
CYRANO (feignant de se rassurer un peu):
Je suis donc dans Venise, ou dans Gêne ?
DE GUICHE (voulant passer):
Une dame m'attend !. . .
CYRANO (complètement rassuré):
Je suis donc à Paris.
DE GUICHE (souriant malgré lui):
Le drôle est assez drôle !
CYRANO:
Ah ! vous riez ?
DE GUICHE:
Je ris,
Mais veux passer !
CYRANO (rayonnant):
C'est à Paris que je retombe !
(Tout à fait à son aise, riant, s'époussetant, saluant):
J'arrive--excusez-moi !--par la dernière trombe.
Je suis un peu couvert d'éther. J'ai voyagé !
J'ai les yeux tout remplis de poudre d'astres. J'ai
Aux éperons, encor, quelques poils de planète !
(Cueillant quelque chose sur sa manche):
Tenez, sur mon pourpoint, un cheveu de comète !. . .
(Il souffle comme pour le faire envoler.)
DE GUICHE (hors de lui):
Monsieur !. . .
CYRANO (au moment où il va passer, tend sa jambe comme pour y montrer
quelque chose et l'arrête):
Dans mon mollet je rapporte une dent
De la Grande Ourse,--et comme, en frôlant le Trident,
Je voulais éviter une de ses trois lances,
Je suis allé tomber assis dans les Balances,--
Dont l'aiguille, à présent, là-haut, marque mon poids !
(Empêchant vivement de Guiche de passer et le prenant à un bouton du
pourpoint):
Si vous serriez mon nez, Monsieur, entre vos doigts,
Il jaillirait du lait !
DE GUICHE:
Hein ? du lait ?. . .
CYRANO:
De la Voie
Lactée !. . .
DE GUICHE:
Oh ! Par l'enfer !
CYRANO:
C'est le ciel qui m'envoie !
(Se croisant les bras):
Non ! croiriez-vous, je viens de le voir en tombant,
Que Sirius, la nuit, s'affuble d'un turban ?
(Confidentiel):
L'autre Ourse est trop petite encor pour qu'elle morde !
(Riant):
J'ai traversé la Lyre en cassant une corde !
(Superbe):
Mais je compte en un livre écrire tout ceci,
Et les étoiles d'or qu'en mon manteau roussi
Je viens de rapporter à mes périls et risques,
Quand on l'imprimera, serviront d'astérisques !
DE GUICHE:
A la parfin, je veux. . .
CYRANO:
Vous, je vous vois venir !
DE GUICHE:
Monsieur !
CYRANO:
Vous voudriez de ma bouche tenir
Comment la lune est faite, et si quelqu'un habite
Dans la rotondité de cette cucurbite ?
DE GUICHE (criant):
Mais non ! Je veux. . .
CYRANO:
Savoir comment j'y suis monté.
Ce fut par un moyen que j'avais inventé.
DE GUICHE (découragé):
C'est un fou !
CYRANO (dédaigneux):
Je n'ai pas refait l'aigle stupide
De Regiomontanus, ni le pigeon timide
D'Archytas !. . .
DE GUICHE:
C'est un fou,--mais c'est un fou savant.
CYRANO:
Non, je n'imitai rien de ce qu'on fit avant !
(De Guiche a réussi à passer et il marche vers la porte de Roxane.
Cyrano le suit, prêt a l'empoigner):
J'inventai six moyens de violer l'azur vierge !
DE GUICHE (se retournant):
Six ?
CYRANO (avec volubilité):
Je pouvais, mettant mon corps nu comme un cierge,
La caparaçonner de fioles de cristal
Toutes pleines des pleurs d'un ciel matutinal,
Et ma personne, alors, au soleil exposée,
L'astre l'aurait humée en humant la rosée !
DE GUICHE (surpris et faisant un pas vers Cyrano):
Tiens ! Oui, cela fait un !
CYRANO (reculant pour l'entraîner de l'autre côté):
Et je pouvais encor
Faire engouffrer du vent, pour prendre mon essor,
En raréfiant l'air dans un coffre de cèdre
Par des miroirs ardents, mis en icosaèdre !
DE GUICHE (fait encore un pas):
Deux !
CYRANO (reculant toujours):
Ou bien, machiniste autant qu'artificier,
Sur une sauterelle aux détentes d'acier,
Me faire, par des feux successifs de salpêtre,
Lancer dans les prés bleus où les astres vont paître !
DE GUICHE (le suivant, sans s'en douter, et comptant sur ses doigts):
Trois !
CYRANO:
Puisque la fumée a tendance à monter,
En souffler dans un globe assez pour m'emporter !
DE GUICHE (même jeu, de plus en plus étonné):
Quatre !
CYRANO:
Puisque Phœbé, quand son arc est le moindre,
Aime sucer, ô bœufs, votre moëlle. . .m'en oindre !
DE GUICHE (stupéfait):
Cinq !
CYRANO (qui en parlant l'a amené jusqu'à l'autre côté de la place, près
d'un banc):
Enfin, me plaçant sur un plateau de fer,
Prendre un morceau d'aimant et le lancer en l'air !
Ça, c'est un bon moyen: le fer se précipite,
Aussitôt que l'aimant s'envole, à sa poursuite;
On relance l'aimant bien vite, et cadédis !
On peut monter ainsi indéfiniment.
DE GUICHE:
Six !
--Mais voilà six moyens excellents !. . .Quel système
Choisîtes-vous des six, Monsieur ?
CYRANO:
Un septième !
DE GUICHE:
Par exemple ! Et lequel ?
CYRANO:
Je vous le donne en cent !. . .
DE GUICHE:
C'est que ce mâtin-là devient intéressant !
CYRANO (faisant le bruit des vagues avec de grands gestes mystérieux):
Houüh ! houüh !
DE GUICHE:
Eh bien !
CYRANO:
Vous devinez ?
DE GUICHE:
Non !
CYRANO:
La marée !. . .
A l'heure où l'onde par la lune est attirée,
Je me mis sur la sable--après un bain de mer--
Et la tête partant la première, mon cher,
--Car les cheveux, surtout, gardent l'eau dans leur frange !--
Je m'enlevai dans l'air, droit, tout droit, comme un ange.
Je montais, je montais doucement, sans efforts,
Quand je sentis un choc !. . .Alors. . .
DE GUICHE (entraîné par la curiosité, et s'asseyant sur le banc):
Alors ?
CYRANO:
Alors. . .
(Reprenant sa voix naturelle):
Le quart d'heure est passé, Monsieur, je vous délivre:
Le mariage est fait.
DE GUICHE (se relevant d'un bond):
Çà, voyons, je suis ivre !. . .
Cette voix ?
(La porte de la maison s'ouvre, des laquais paraissent portant des
candélabres allumés. Lumière. Cyrano ôte son chapeau au bord abaissé):
Et ce nez--Cyrano ?
CYRANO (saluant):
Cyrano.
--Ils viennent à l'instant d'échanger leur anneau.
DE GUICHE:
Qui cela ?
(Il se retourne.--Tableau. Derrière les laquais, Roxane et Christian
se tiennent par la main. Le capucin les suit en souriant. Ragueneau
élève aussi un flambeau. La duègne ferme la marche, ahurie, en petit
saut de lit):
Ciel !
Scène 3.XIV.
Les mêmes, Roxane, Christian, le capucin, Ragueneau, laquais, la duègne.
DE GUICHE (à Roxane):
Vous ?
(Reconnaissant Christian avec stupeur):
Lui ?
(Saluant Roxane avec admiration):
Vous êtes des plus fines !
(A Cyrano):
Mes compliments, Monsieur l'inventeur des machines:
Votre récit eût fait s'arrêter au portail
Du paradis, un saint ! Notez-en le détail,
Car vraiment cela peut resservir dans un livre !
CYRANO (s'inclinant):
Monsieur, c'est un conseil que je m'engage à suivre.
LE CAPUCIN (montrant les amants à De Guiche et hochant avec satisfaction
sa grande barbe blanche):
Un beau couple, mon fils, réuni là par vous !
DE GUICHE (le regardant d'un œil glacé):
Oui.
(A Roxane):
Veuillez dire adieu, Madame, à votre époux.
ROXANE:
Comment ?
DE GUICHE (à Christian):
Le régiment déjà se met en route.
Joignez-le !
ROXANE:
Pour aller à la guerre ?
DE GUICHE:
Sans doute !
ROXANE:
Mais, Monsieur, les cadets n'y vont pas !
DE GUICHE:
Ils iront.
(Tirant le papier qu'il avait mis dans sa poche):
Voici l'ordre.
(A Christian):
Courez le porter, vous, baron.
ROXANE (se jetant dans les bras de Christian):
Christian !
DE GUICHE (ricanant, à Cyrano):
La nuit de noce est encore lointaine !
CYRANO (à part):
Dire qu'il croit me faire énormément de peine !
CHRISTIAN (à Roxane):
Oh ! tes lèvres encor !
CYRANO:
Allons, voyons, assez !
CHRISTIAN (continuant à embrasser Roxane):
C'est dur de la quitter. . .Tu ne sais pas. . .
CYRANO (cherchant à l'entraîner):
Je sais.
(On entend au loin des tambours qui battent une marche.)
DE GUICHE (qui est remonté au fond):
Le régiment qui part !
ROXANE (à Cyrano, en retenant Christian qu'il essaye toujours d'entraîner):
Oh !. . .je vous le confie !
Promettez-moi que rien ne va mettre sa vie
En danger !
CYRANO:
J'essaierai. . .mais ne peux cependant
Promettre. . .
ROXANE (même jeu):
Promettez qu'il sera très prudent !
CYRANO:
Oui, je tâcherai, mais. . .
ROXANE (même jeu):
Qu'à ce siège terrible
Il n'aura jamais froid !
CYRANO:
Je ferai mon possible.
Mais. . .
ROXANE (même jeu):
Qu'il sera fidèle !
CYRANO:
Eh oui ! sans doute, mais. . .
ROXANE (même jeu):
Qu'il m'écrira souvent !
CYRANO (s'arrêtant):
Ça,--je vous le promets !
Rideau.
Acte IV.
Les Cadets de Gascogne.
Le poste qu'occupe la compagnie de Carbon de Castel-Jaloux au siège
d'Arras.
Au fond, talus traversant toute la scène. Au delà s'aperçoit un horizon
de plaine: le pays couvert de travaux de siège. Les murs d'Arras et la
silhouette de ses toits sur le ciel, très loin.
Tentes; armes éparses; tambours, etc.--Le jour va se lever. Jaune
Orient.--Sentinelles espacées. Feux.
Roulés dans leurs manteaux, les Cadets de Gascogne dorment. Carbon de
Castel-Jaloux et Le Bret veillent. Ils sont très pâles et très maigris.
Christian dort, parmi les autres, dans sa cape, au premier plan, le
visage éclairé par un feu. Silence.
Scène 4.I.
Christian, Carbon de Castel-Jaloux, Le Bret, les cadets, puis Cyrano.
LE BRET:
C'est affreux !
CARBON:
Oui. Plus rien.
LE BRET:
Mordious !
CARBON (lui faisant signe de parler plus bas):
Jure en sourdine !
Tu vas les réveiller.
(Aux cadets):
Chut ! Dormez !
(A Le Bret):
Qui dort dîne !
LE BRET:
Quand on a l'insomnie on trouve que c'est peu !
Quelle famine !
(On entend au loin quelques coups de feu.)
CARBON:
Ah ! maugrébis des coups de feu !. . .
Ils vont me réveiller mes enfants !
(Aux cadets qui lèvent la tête):
Dormez !
(On se recouche. Nouveaux coups de feu plus rapprochés.)
UN CADET (s'agitant):
Diantre !
Encore ?
CARBON:
Ce n'est rien ! C'est Cyrano qui rentre !
(Les têtes qui s'étaient relevées se recouchent.)
UNE SENTINELLE (au dehors):
Ventrebieu ! qui va là ?
LA VOIX DE CYRANO:
Bergerac !
LA SENTINELLE (qui est sur le talus):
Ventrebieu !
Qui va là ?
CYRANO (paraissant sur la crête):
Bergerac, imbécile !
(Il descend. Le Bret va au-devant de lui, inquiet):
LE BRET:
Ah ! grand Dieu !
CYRANO (lui faisant signe de ne réveiller personne):
Chut !
LE BRET:
Blessé ?
CYRANO:
Tu sais bien qu'ils ont pris l'habitude
De me manquer tous les matins !
LE BRET:
C'est un peu rude,
Pour porter une lettre, à chaque jour levant,
De risquer !
CYRANO (s'arrêtant devant Christian):
J'ai promis qu'il écrirait souvent !
(Il le regarde):
Il dort. Il est pâli. Si la pauvre petite
Savait qu'il meurt de faim. . .Mais toujours beau !
LE BRET:
Va vite
Dormir !
CYRANO:
Ne grogne pas, Le Bret !. . .Sache ceci:
Pour traverser les rangs espagnols, j'ai choisi
Un endroit où je sais, chaque nuit, qu'ils sont ivres.
LE BRET:
Tu devrais bien un jour nous rapporter des vivres.
CYRANO:
Il faut être léger pour passer !--Mais je sais
Qu'il y aura ce soir du nouveau. Les Français
Mangeront ou mourront,--si j'ai bien vu. . .
LE BRET:
Raconte !
CYRANO:
Non. Je ne suis pas sûr. . .vous verrez !
CARBON:
Quelle honte,
Lorsqu'on est assiégeant, d'être affamé !
LE BRET:
Hélas !
Rien de plus compliqué que ce siège d'Arras:
Nous assiégeons Arras,--nous-mêmes, pris au piège,
Le cardinal infant d'Espagne nous assiège. . .
CYRANO:
Quelqu'un devrait venir l'assiéger à son tour.
LE BRET:
Je ne ris pas.
CYRANO:
Oh ! oh !
LE BRET:
Penser que chaque jour
Vous risquez une vie, ingrat, comme la vôtre,
Pour porter. . .
(Le voyant qui se dirige vers une tente):
Où vas-tu ?
CYRANO:
J'en vais écrire une autre.
(Il soulève la toile et disparaît.)
Scène 4.II.
Les mêmes, moins Cyrano.
(Le jour s'est un peu levé. Lueurs roses. La ville d' Arras se dore à
l'horizon. On entend un coup de canon immédiatement suivi d'une
batterie de tambours, très au loin, vers la gauche. D'autres tambours
battent plus près. Les batteries vont se répondant, et se rapprochant,
éclatent presque en scène et s'éloignent vers la droite, parcourant le
camp. Rumeurs de réveil. Voix lointaines d'officiers.)
CARBON (avec un soupir):
La diane !. . .Hélas !
(Les cadets s'agitent dans leurs manteaux, s'étirent):
Sommeil succulent, tu prends fin !. . .
Je sais trop quel sera leur premier cri !
UN CADET (se mettant sur son séant):
J'ai faim !
UN AUTRE:
Je meurs !
TOUS:
Oh !
CARBON:
Levez-vous !
TROISIÈME CADET:
Plus un pas !
QUATRIÈME CADET:
Plus un geste !
LE PREMIER (se regardant dans un morceau de cuirasse):
Ma langue est jaune: l'air du temps est indigeste !
UN AUTRE:
Mon tortil de baron pour un peu de Chester !
UN AUTRE:
Moi, si l'on ne veut pas fournir à mon gaster
De quoi m'élaborer une pinte de chyle,
Je me retire sous ma tente--comme Achille !
UN AUTRE:
Oui, du pain !
CARBON (allant à la tente où est entré Cyrano, à mi-voix):
Cyrano !
D'AUTRES:
Nous mourons !
CARBON (toujours à mi-voix, à la porte de la tente):
Au secours !
Toi qui sais si gaiement leur répliquer toujours,
Viens les ragaillardir !
DEUXIÈME CADET (se précipitant vers le premier qui mâchonne quelque chose):
Qu'est-ce que tu grignotes !
LE PREMIER:
De l'étoupe à canon que dans les bourguignotes
On fait frire en la graisse à graisser les moyeux,
Les environs d'Arras sont très peu giboyeux !
UN AUTRE (entrant):
Moi, je viens de chasser !
UN AUTRE (même jeu):
J'ai pêché, dans la Scarpe !
TOUS (debout, se ruant sur les deux nouveaux venus):
Quoi !--Que rapportez-vous ?--Un faisan ?--Une carpe ?--
Vite, vite, montrez !
LE PÊCHEUR:
Un goujon !
LE CHASSEUR:
Un moineau !
TOUS (exaspérés):
Assez !--Révoltons-nous !
CARBON:
Au secours, Cyrano !
(Il fait maintenant tout à fait jour.)
Scène 4.III.
Les mêmes, Cyrano.
CYRANO (sortant de sa tente, tranquille, une plume à l'oreille, un livre
à la main):
Hein ?
(Silence. Au premier cadet):
Pourquoi t'en vas-tu, toi, de ce pas qui traîne ?
LE CADET:
J'ai quelque chose, dans les talons, qui me gêne !. . .
CYRANO:
Et quoi donc ?
LE CADET:
L'estomac !
CYRANO:
Moi de même, pardi !
LE CADET:
Cela doit te gêner ?
CYRANO:
Non, cela me grandit.
DEUXIÈME CADET:
J'ai les dents longues !
CYRANO:
Tu n'en mordras que plus large.
UN TROISIÈME:
Mon ventre sonne creux !
CYRANO:
Nous y battrons la charge.
UN AUTRE:
Dans les oreilles, moi, j'ai des bourdonnements.
CYRANO:
Non, non; ventre affamé, pas d'oreilles: tu mens !
UN AUTRE:
Oh ! manger quelque chose,--à l'huile !
CYRANO (le décoiffant et lui mettant son casque dans la main):
Ta salade.
UN AUTRE:
Qu'est-ce qu'on pourrait bien dévorer ?
CYRANO (lui jetant le livre qu'il tient à la main):
L'Iliade.
UN AUTRE:
Le ministre, à Paris, fait ses quatre repas !
CYRANO:
Il devrait t'envoyer du perdreau ?
LE MÊME:
Pourquoi pas ?
Et du vin !
CYRANO:
Richelieu, du Bourgogne, if you please ?
LE MÊME:
Par quelque capucin !
CYRANO:
L'éminence qui grise ?
UN AUTRE:
J'ai des faims d'ogre !
CYRANO:
Eh ! bien !. . .tu croques le marmot !
LE PREMIER CADET (haussant les épaules):
Toujours le mot, la pointe !
CYRANO:
Oui, la pointe, le mot !
Et je voudrais mourir, un soir, sous un ciel rose,
En faisant un bon mot, pour une belle cause !
--Oh ! frappé par la seule arme noble qui soit,
Et par un ennemi qu'on sait digne de soi,
Sur un gazon de gloire et loin d'un lit de fièvres,
Tomber la pointe au cœur en même temps qu'aux lèvres !
CRIS DE TOUS:
J'ai faim !
CYRANO (se croisant les bras):
Ah çà ! mais vous ne pensez qu'à manger ?. . .
--Approche, Bertrandou le fifre, ancien berger;
Du double étui de cuir tire l'un de tes fifres,
Souffle, et joue à ce tas de goinfres et de piffres
Ces vieux airs du pays, au doux rythme obsesseur,
Dont chaque note est comme une petite sœur,
Dans lesquels restent pris des sons de voix aimées,
Ces airs dont la lenteur est celle des fumées
Que le hameau natal exhale de ses toits,
Ces airs dont la musique a l'air d'être en patois !. . .
(Le vieux s'assied et prépare son fifre):
Que la flûte, aujourd'hui, guerrière qui s'afflige,
Se souvienne un moment, pendant que sur sa tige
Tes doigts semblent danser un menuet d'oiseau,
Qu'avant d'être d'ébène, elle fut de roseau;
Que sa chanson l'étonne, et qu'elle y reconnaisse
L'âme de sa rustique et paisible jeunesse !. . .
(Le vieux commence à jouer des airs languedociens):
Écoutez, les Gascons. . .Ce n'est plus, sous ses doigts,
Le fifre aigu des camps, c'est la flûte des bois !
Ce n'est plus le sifflet du combat, sous ses lèvres,
C'est le lent galoubet de nos meneurs de chèvres !. . .
Écoutez. . .C'est le val, la lande, la forêt,
Le petit pâtre brun sous son rouge béret,
C'est la verte douceur des soirs sur la Dordogne,
Écoutez, les Gascons: c'est toute la Gascogne !
(Toutes les têtes se sont inclinées;--tous les yeux rêvent;--et des
larmes sont furtivement essuyées, avec un revers de manche, un coin de
manteau.)
CARBON (à Cyrano, bas):
Mais tu les fais pleurer !
CYRANO:
De nostalgie !. . .Un mal
Plus noble que la faim !. . . pas physique: moral !
J'aime que leur souffrance ait changé de viscère,
Et que ce soit leur cœur, maintenant, qui se serre !
CARBON:
Tu vas les affaiblir en les attendrissant !
CYRANO (qui a fait signe au tambour d'approcher):
Laisse donc ! Les héros qu'ils portent dans leur sang
Sont vite réveillés ! Il suffit. . .
(Il fait un geste. Le tambour roule.)
TOUS (se levant et se précipitant sur leurs armes):
Hein ?. . .Quoi ?. . .Qu'est-ce ?
CYRANO (souriant):
Tu vois, il a suffi d'un roulement de caisse !
Adieu, rêves, regrets, vieille province, amour. . .
Ce qui du fifre vient s'en va par le tambour !
UN CADET (qui regarde au fond):
Ah ! Ah ! Voici monsieur de Guiche.
TOUS LES CADETS (murmurant):
Hou. . .
CYRANO (souriant):
Murmure
Flatteur !
UN CADET:
Il nous ennuie !
UN AUTRE:
Avec, sur son armure,
Son grand col de dentelle, il vient faire le fier !
UN AUTRE:
Comme si l'on portait du linge sur du fer !
LE PREMIER:
C'est bon lorsque à son cou l'on a quelque furoncle !
LE DEUXIÈME:
Encore un courtisan !
UN AUTRE:
Le neveu de son oncle !
CARBON:
C'est un Gascon pourtant !
LE PREMIER:
Un faux !. . .Méfiez-vous !
Parce que, les Gascons. . .ils doivent être fous:
Rien de plus dangereux qu'un Gascon raisonnable.
LE BRET:
Il est pâle !
UN AUTRE:
Il a faim. . .autant qu'un pauvre diable !
Mais comme sa cuirasse a des clous de vermeil,
Sa crampe d'estomac étincelle au soleil !
CYRANO (vivement):
N'ayons pas l'air non plus de souffrir ! Vous, vos cartes,
Vos pipes et vos dés. . .
(Tous rapidement se mettent à jouer sur des tambours, sur des
escabeaux et par terre, sur leurs manteaux, et ils allument de longues
pipes de pétun):
Et moi, je lis Descartes.
(Il se promène de long en large et lit dans un petit livre qu'il a
tiré de sa poche.--Tableau.--De Guiche entre. Tout le monde a l'air
absorbé et content. Il est très pâle. Il va vers Carbon.)
Scène 4.IV.
Les mêmes, de Guiche.
DE GUICHE (à Carbon):
Ah !--Bonjour !
(Ils s'observent tous les deux. A part, avec satisfaction):
Il est vert.
CARBON (de même):
Il n'a plus que les yeux.
DE GUICHE (regardant les cadets):
Voici donc les mauvaises têtes ?. . .Oui, messieurs,
Il me revient de tous côtés qu'on me brocarde
Chez vous, que les cadets, noblesse montagnarde,
Hobereaux béarnais, barons périgourdins,
N'ont pour leur colonel pas assez de dédains,
M'appellent intrigant, courtisan,--qu'il les gêne
De voir sur ma cuirasse un col en point de Gêne,--
Et qu'ils ne cessent pas de s'indigner entre eux
Qu'on puisse être Gascon et ne pas être gueux !
(Silence. On joue. On fume):
Vous ferai-je punir par votre capitaine ?
Non.
CARBON:
D'ailleurs, je suis libre et n'inflige de peine. . .
DE GUICHE:
Ah ?
CARBON:
J'ai payé ma compagnie, elle est à moi.
Je n'obéis qu'aux ordres de guerre.
DE GUICHE:
Ah ?. . .Ma foi !
Cela suffit.
(S'adressant aux cadets):
Je peux mépriser vos bravades.
On connaît ma façon d'aller aux mousquetades;
Hier, à Bapaume, on vit la furie avec quoi
J'ai fait lâcher le pied au comte de Bucquoi;
Ramenant sur ses gens les miens en avalanche,
J'ai chargé par trois fois !
CYRANO (sans lever le nez de son livre):
Et votre écharpe blanche ?
DE GUICHE (surpris et satisfait):
Vous savez ce détail ?. . .En effet, il advint,
Durant que je faisais ma caracole afin
De rassembler mes gens la troisième charge,
Qu'un remous de fuyards m'entraîna sur la marge
Des ennemis; j'étais en danger qu'on me prît
Et qu'on m'arquebusât, quand j'eus le bon esprit
De dénouer et de laisser couler à terre
L'écharpe qui disait mon grade militaire;
En sorte que je pus, sans attirer les yeux,
Quitter les Espagnols, et revenant sur eux,
Suivi de tous les miens réconfortés, les battre !
--Eh bien ! que dites-vous de ce trait ?
(Les cadets n'ont pas l'air d'écouter; mais ici les cartes et les
cornets à dés restent en l'air, la fumée des pipes demeure dans les
joues: attente.)
CYRANO:
Qu'Henri quatre
N'eût jamais consenti, le nombre l'accablant,
A se diminuer de son panache blanc.
(Joie silencieuse. Les cartes s'abattent. Les dés tombe. La fumée
s'échappe.)
DE GUICHE:
L'adresse a réussi, cependant !
(Même attente suspendant les jeux et les pipes.)
CYRANO:
C'est possible.
Mais on n'abdique pas l'honneur d'être une cible.
(Cartes, dés, fumées, s'abattent, tombent, s'envolent avec une
satisfaction croissante):
Si j'eusse été présent quand l'écharpe coula
--Nos courages, monsieur, diffèrent en cela--
Je l'aurais ramassée et me la serais mise.
DE GUICHE:
Oui, vantardise, encor, de gascon !
CYRANO:
Vantardise ?. . .
Prêtez-la-moi. Je m'offre à monter, dès ce soir,
A l'assaut, le premier, avec elle en sautoir.
DE GUICHE:
Offre encor de gascon ! Vous savez que l'écharpe
Resta chez l'ennemi, sur les bords de la Scarpe,
En un lieu que depuis la mitraille cribla,--
Où nul ne peut aller la chercher !
CYRANO (tirant de sa poche l'écharpe blanche et la lui tendant):
La voilà.
(Silence. Les cadets étouffent leurs rires dans les cartes et dans les
cornets à dés. De Guiche se retourne, les regarde: immédiatement ils
reprennent leur gravité, leurs jeux; l'un d'eux sifflote avec
indifférence l'air montagnard joué par le fifre.)
DE GUICHE (prenant l'écharpe):
Merci. Je vais, avec ce bout d'étoffe claire,
Pouvoir faire un signal,--que j'hésitais à faire.
(Il va au talus, y grimpe, et agite plusieurs fois l'écharpe en l'air.)
TOUS:
Hein !
LA SENTINELLE (en haut du talus):
Cet homme, là-bas qui se sauve en courant !. . .
DE GUICHE (redescendant):
C'est un faux espion espagnol. Il nous rend
De grands services. Les renseignements qu'il porte
Aux ennemis sont ceux que je lui donne, en sorte
Que l'on peut influer sur leurs décisions.
CYRANO:
C'est un gredin !
DE GUICHE (se nouant nonchalamment son écharpe):
C'est très commode. Nous disions ?. . .
--Ah ! J'allais vous apprendre un fait. Cette nuit même,
Pour nous ravitailler tentant un coup suprême,
Le maréchal s'en fut vers Dourlens, sans tambours;
Les vivandiers du Roi sont là; par les labours
Il les joindra; mais pour revenir sans encombre,
Il a pris avec lui des troupes en tel nombre
Que l'on aurait beau jeu, certe, en nous attaquant:
La moitié de l'armée est absente du camp !
CARBON:
Oui, si les Espagnols savaient, ce serait grave.
Mais ils ne savent pas ce départ ?
DE GUICHE:
Ils le savent.
Ils vont nous attaquer.
CARBON:
Ah !
DE GUICHE:
Mon faux espion
M'est venu prévenir de leur agression.
Il ajouta: "J'en peux déterminer la place;
Sur quel point voulez-vous que l'attaque se fasse ?
Je dirai que de tous c'est le moins défendu,
Et l'effort portera sur lui."--J'ai répondu:
"C'est bon. Sortez du camp. Suivez des yeux la ligne:
Ce sera sur le point d'où je vous ferai signe."
CARBON (aux cadets):
Messieurs, préparez-vous !
(Tous se lèvent. Bruit d'épées et de ceinturons qu'on boucle.)
DE GUICHE:
C'est dans une heure.
PREMIER CADET:
Ah !. . .bien !. . .
(Ils se rasseyent tous. On reprend la partie interrompue.)
DE GUICHE (à Carbon):
Il faut gagner du temps. Le maréchal revient.
CARBON:
Et pour gagner du temps ?
DE GUICHE:
Vous aurez l'obligeance
De vous faire tuer.
CYRANO:
Ah ! voilà la vengeance ?
DE GUICHE:
Je ne prétendrai pas que si je vous aimais
Je vous eusse choisis vous et les vôtres, mais,
Comme à votre bravoure on n'en compare aucune,
C'est mon Roi que je sers en servant ma rancune.
CYRANO (saluant):
Souffrez que je vous sois, monsieur, reconnaissant.
DE GUICHE (saluant):
Je sais que vous aimez vous battre un contre cent.
Vous ne vous plaindrez pas de manquer de besogne.
(Il remonte, avec Carbon.)
CYRANO (aux cadets):
Eh bien donc ! nous allons au blason de Gascogne,
Qui porte six chevrons, messieurs, d'azur et d'or,
Joindre un chevron de sang qui lui manquait encor !
(De Guiche cause bas avec Carbon de Castel-Jaloux, au fond. On donne
des ordres. La résistance se prépare. Cyrano va vers Christian qui est
resté immobile, les bras croisés.)
CYRANO (lui mettant la main sur l'épaule):
Christian ?
CHRISTIAN (secouant la tête):
Roxane !
CYRANO:
Hélas !
CHRISTIAN:
Au moins, je voudrais mettre
Tout l'adieu de mon cœur dans une belle lettre !. . .
CYRANO:
Je me doutais que ce serait pour aujourd'hui.
(Il tire un billet de son pourpoint):
Et j'ai fait tes adieux.
CHRISTIAN:
Montre !. . .
CYRANO:
Tu veux ?. . .
CHRISTIAN (lui prenant la lettre):
Mais oui !
(Il l'ouvre, lit et s'arrête):
Tiens !
CYRANO:
Quoi ?
CHRISTIAN:
Ce petit rond ?. . .
CYRANO (reprenant la lettre vivement, et regardant d'un air naïf):
Un rond ?. . .
CHRISTIAN:
C'est une larme !
CYRANO:
Oui. . .Poète, on se prend à son jeu, c'est le charme !. . .
Tu comprends. . .ce billet,--c'était très émouvant:
Je me suis fait pleurer moi-même en l'écrivant.
CHRISTIAN:
Pleurer ?. . .
CYRANO:
Oui. . .parce que. . .mourir n'est pas terrible.
Mais. . .ne plus la revoir jamais. . .voilà l'horrible !
Car enfin je ne la. . .
(Christian le regarde):
nous ne la. . .
(Vivement):
tu ne la. . .
CHRISTIAN (lui arrachant la lettre):
Donne-moi ce billet !
(On entend une rumeur, au loin, dans le camp.)
LA VOIX D'UNE SENTINELLE:
Ventrebieu, qui va là ?
(Coups de feu. Bruits de voix. Grelots.)
CARBON:
Qu'est-ce ?. . .
LA SENTINELLE (qui est sur le talus):
Un carrosse !
(On se précipite pour voir.)
CRIS:
Quoi ! Dans le camp ?--Il y entre !
--Il a l'air de venir de chez l'ennemi !--Diantre !
Tirez !--Non ! Le cocher a crié !--Crié quoi ?--
Il a crié: Service du Roi !
(Tout le monde est sur le talus et regarde au dehors. Les grelots se
rapprochent.)
DE GUICHE:
Hein ? Du Roi !. . .
(On redescend, on s'aligne.)
CARBON:
Chapeau bas, tous !
DE GUICHE (à la cantonade):
Du Roi !--Rangez-vous, vile tourbe,
Pour qu'il puisse décrire avec pompe sa courbe !
(Le carrosse entre au grand trot. Il est couvert de boue et de
poussière. Les rideaux sont tirés. Deux laquais derrière. Il s'arrête
net.)
CARBON (criant):
Battez aux champs !
(Roulement de tambours. Tous les cadets se découvrent.)
DE GUICHE:
Baissez le marchepied !
(Deux hommes se précipitent. La portière s'ouvre.)
ROXANE (sautant du carrosse):
Bonjour !
(Le son d'une voix de femme relève d'un seul coup tout ce monde
profondément incliné.--Stupeur.)
Scène 4.V.
Les mêmes, Roxane.
DE GUICHE:
Service du Roi ! Vous ?
ROXANE:
Mais du seul roi, l'Amour !
CYRANO:
Ah ! grand Dieu !
CHRISTIAN (s'élancant):
Vous ! Pourquoi ?
ROXANE:
C'était trop long, ce siège !
CHRISTIAN:
Pourquoi ?. . .
ROXANE:
Je te dirai !
CYRANO (qui, au son de sa voix, est resté cloué immobile, sans oser
tourner les yeux vers elle):
Dieu ! La regarderai-je ?
DE GUICHE:
Vous ne pouvez rester ici !
ROXANE (gaiement):
Mais si ! mais si !
Voulez-vous m'avancer un tambour ?. . .
(Elle s'assied sur un tambour qu'on avance):
Là, merci !
(Elle rit):
On a tiré sur mon carrosse !
(Fièrement):
Une patrouille !
--Il a l'air d'être fait avec une citrouille,
N'est-ce pas ? comme dans le conte, et les laquais
Avec des rats.
(Envoyant des lèvres un baiser à Christian):
Bonjour !
(Les regardant tous):
Vous n'avez pas l'air gais !
--Savez-vous que c'est loin, Arras ?
(Apercevant Cyrano):
Cousin, charmée !
CYRANO (a'avançant):
Ah çà ! comment ?. . .
ROXANE:
Comment j'ai retrouvé l'armée ?
Oh ! mon Dieu, mon ami, mais c'est tout simple: j'ai
Marché tant que j'ai vu le pays ravagé.
Ah ! ces horreurs, il a fallu que je les visse
Pour y croire ! Messieurs, si c'est là le service
De votre Roi, le mien vaut mieux !
CYRANO:
Voyons, c'est fou !
Par où diable avez-vous bien pu passer ?
ROXANE:
Par où ?
Par chez les Espagnols.
PREMIER CADET:
Ah ! qu'elles sont malignes !
DE GUICHE:
Comment avez-vous fait pour traverser leurs lignes ?
LE BRET:
Cela dut être très difficile !. . .
ROXANE:
Pas trop.
J'ai simplement passé dans mon carrosse, au trot.
Si quelque hidalgo montrait sa mine altière,
Je mettais mon plus beau sourire à la portière,
Et ces messieurs étant, n'en déplaise aux Français,
Les plus galantes gens du monde,--je passais !
CARBON:
Oui, c'est un passe-port, certes, que ce sourire !
Mais on a fréquemment dû vous sommer de dire
Où vous alliez ainsi, madame ?
ROXANE:
Fréquemment.
Alors je répondais: "Je vais voir mon amant."
--Aussitôt l'Espagnol à l'air le plus féroce
Refermait gravement la porte du carrosse,
D'un geste de la main à faire envie au Roi
Relevait les mousquets déjà braqués sur moi,
Et superbe de grâce, à la fois, et de morgue,
L'ergot tendu sous la dentelle en tuyau d'orgue,
Le feutre au vent pour que la plume palpitât,
S'inclinait en disant: "Passez, señorita !"
CHRISTIAN:
Mais, Roxane. . .
ROXANE:
J'ai dit: mon amant, oui. . .pardonne !
Tu comprends, si j'avais dit: mon mari, personne
Ne m'eût laissé passer !
CHRISTIAN:
Mais. . .
ROXANE:
Qu'avez-vous ?
DE GUICHE:
Il faut
Vous en aller d'ici !
ROXANE:
Moi ?
CYRANO:
Bien vite !
LE BRET:
Au plus tôt !
CHRISTIAN:
Oui !
ROXANE:
Mais comment ?
CHRISTIAN (embarrassé):
C'est que. . .
CYRANO (de même):
Dans trois quarts d'heure. . .
DE GUICHE (de même):
. . .ou quatre. . .
CARBON (de même):
Il vaut mieux. . .
LE BRET (de même):
Vous pourriez. . .
ROXANE:
Je reste. On va se battre.
TOUS:
Oh ! non !
ROXANE:
C'est mon mari !
(Elle se jette dans les bras de Christian):
Qu'on me tue avec toi !
CHRISTIAN:
Mais quels yeux vous avez !
ROXANE:
Je te dirai pourquoi !
DE GUICHE (désespéré):
C'est un poste terrible !
ROXANE (se retournant):
Hein ! terrible ?
CYRANO:
Et la preuve
C'est qu'il nous l'a donné !
ROXANE (à De Guiche):
Ah ! vous me vouliez veuve ?
DE GUICHE:
Oh ! je vous jure !. . .
ROXANE:
Non ! Je suis folle à présent !
Et je ne m'en vais plus !--D'ailleurs, c'est amusant.
CYRANO:
Eh quoi ! la précieuse était une héroïne ?
ROXANE:
Monsieur de Bergerac, je suis votre cousine.
UN CADET:
Nous vous défendrons bien !
ROXANE (enfiévrée de plus en plus):
Je le crois, mes amis !
UN AUTRE (avec enivrement):
Tout le camp sent l'iris !
ROXANE:
Et j'ai justement mis
Un chapeau qui fera très bien dans la bataille !. . .
(Regardant de Guiche):
Mais peut-être est-il temps que le comte s'en aille:
On pourrait commencer.
DE GUICHE:
Ah ! c'en est trop ! Je vais
Inspecter mes canons, et reviens. . .Vous avez
Le temps encor: changez d'avis !
ROXANE:
Jamais !
(De Guiche sort.)
Scène 4.VI.
Les mêmes, moins De Guiche.
CHRISTIAN (suppliant):
Roxane !. . .
ROXANE:
Non !
PREMIER CADET (aux autres):
Elle reste !
TOUS (se précipitant, se bousculant, s'astiquant):
Un peigne !--Un savon !--Ma basane
Est trouée: une aiguille !--Un ruban !--Ton miroir !--
Mes manchettes !--Ton fer à moustache !--Un rasoir !. . .
ROXANE (à Cyrano qui la supplie encore):
Non ! rien ne me fera bouger de cette place !
CARBON (après s'être, comme les autres, sanglé, épousseté, avoir brossé
son chapeau, redressé sa plume et tiré ses manchettes, s'avance vers
Roxane, et cérémonieusement):
Peut-être siérait-il que je vous présentasse,
Puisqu'il en est ainsi, quelques de ces messieurs
Qui vont avoir l'honneur de mourir sous vos yeux.
(Roxane s'incline et elle attend, debout au bras de Christian. Carbon
présente):
Baron de Peyrescous de Colignac !
LE CADET (saluant):
Madame. . .
CARBON (continuant):
Baron de Casterac de Cahuzac.--Vidame
De Malgouyre Estressac Lésbas d'Escarabiot.--
Chevalier d'Antignac-Juzet.--Baron Hillot
De Blagnac-Saléchan de Castel Crabioules. . .
ROXANE:
Mais combien avez-vous de noms, chacun ?
LE BARON HILLOT:
Des foules !
CARBON (à Roxane):
Ouvrez la main qui tient votre mouchoir.
ROXANE (ouvre la main et le mouchoir tombe):
Pourquoi ?
(Toute la compagnie fait le mouvement de s'élancer pour le ramasser.)
CARBON (le ramassant vivement):
Ma compagnie était sans drapeau ! Mais ma foi,
C'est le plus beau du camp qui flottera sur elle !
ROXANE (souriant):
Il est un peu petit.
CARBON (attachant le mouchoir à la hampe de sa lance de capitaine):
Mais il est en dentelle !
UN CADET (aux autres):
Je mourrais sans regret ayant vu ce minois,
Si j'avais seulement dans le ventre une noix !. . .
CARBON (qui l'a entendu, indigné):
Fi ! parler de manger lorsqu'une exquise femme !. . .
ROXANE:
Mais l'air du camp est vif et, moi-même, m'affame:
Pâtés, chaud-froids, vins fins:--mon menu, le voilà !
--Voulez-vous m'apporter tout cela !
(Consternation.)
UN CADET:
Tout cela !
UN AUTRE:
Où le prendrions-nous, grand Dieu ?
ROXANE (tranquillement):
Dans mon carrosse.
TOUS:
Hein ?
ROXANE:
Mais il faut qu'on serve et découpe, et désosse !
Regardez mon cocher d'un peu plus près, messieurs,
Et vous reconnaîtrez un homme précieux:
Chaque sauce sera, si l'on veut, réchauffée !
LES CADETS (se ruant vers le carrosse):
C'est Ragueneau !
(Acclamations):
Oh ! Oh !
ROXANE (les suivant des yeux):
Pauvre gens !
CYRANO (lui baisant la main):
Bonne fée !
RAGUENEAU (debout sur le siège comme un charlatan en place publique):
Messieurs !. . .
(Enthousiasme.)
LES CADETS:
Bravo ! Bravo !
RAGUENEAU:
Les Espagnols n'ont pas,
Quand passaient tant d'appas, vu passer le repas !
(Applaudissements.)
CYRANO (bas à Christian):
Hum ! hum ! Christian !
RAGUENEAU:
Distraits par la galanterie
Ils n'ont pas vu. . .
(Il tire de son siège un plat qu'il élève):
la galantine !. . .
(Applaudissements. La galantine passe de mains en mains.)
CYRANO (bas à Christian):
Je t'en prie,
Un seul mot !. . .
RAGUENEAU:
Et Vénus sut occuper leur œil
Pour que Diane en secret, pût passer. . .
(Il brandit un gigot):
son chevreuil !
(Enthousiasme. Le gigot est saisi par vingt mains tendues.)
CYRANO (bas à Christian):
Je voudrais te parler !
ROXANE (aux cadets qui redescendent, les bras chargés de victuailles):
Posez cela par terre !
(Elle met le couvert sur l'herbe, aidée des deux laquais
imperturbables qui étaient derrière le carrosse):
ROXANE (à Christian, au moment où Cyrano allait l'entraîner à part):
Vous, rendez-vous utile ?
(Christian vient l'aider. Mouvement d'inquiétude de Cyrano.)
RAGUENEAU:
Un paon truffé !
PREMIER CADET (épanoui, qui descend en coupant une large tranche de
jambon):
Tonnerre !
Nous n'aurons pas couru notre dernier hasard
Sans faire un gueuleton. . .
(Se reprenant vivement en voyant Roxane):
pardon ! un balthazar !
RAGUENEAU (lançant les coussins du carrosse):
Les coussins sont remplis d'ortolans !
(Tumulte. On éventre les coussins. Rires. Joie.)
TROISIÈME CADET:
Ah ! Viédaze !
RAGUENEAU (lançant des flacons de vin rouge):
Des flacons de rubis !--
(De vin blanc):
Des flacons de topaze !
ROXANE (jetant une nappe pliée à la figure de Cyrano):
Défaites cette nappe !. . .Eh ! hop ! Soyez léger !
RAGUENEAU (brandissant une lanterne arrachée):
Chaque lanterne est un petit garde-manger !
CYRANO (bas à Christian, pendant qu'ils arrangent la nappe ensemble):
Il faut que je te parle avant que tu lui parles !
RAGUENEAU (de plus en plus lyrique):
Le manche de mon fouet est un saucisson d'Arles !
ROXANE (versant du vin, servant):
Puisqu'on nous fait tuer, morbleu ! nous nous moquons
Du reste de l'armée !--Oui ! tout pour les Gascons !
Et si De Guiche vient, personne ne l'invite !
(Allant de l'un à l'autre):
Là, vous avez le temps.--Ne manger pas si vite !--
Buvez un peu.--Pourquoi pleurez-vous ?
PREMIER CADET:
C'est trop bon !. . .
ROXANE:
Chut !--Rouge ou blanc ?--Du pain pour monsieur de Carbon !
--Un couteau !--Votre assiette !--Un peu de croûte ?--Encore ?
Je vous sers !--Du bourgogne ?--Une aile ?
CYRANO (qui la suit, les bras chargés de plats, l'aidant à servir):
Je l'adore !
ROXANE (allant vers Christian):
Vous ?
CHRISTIAN:
Rien.
ROXANE:
Si ! ce biscuit, dans du muscat. . .deux doigts !
CHRISTIAN (essayant de la retenir):
Oh ! dites-moi pourquoi vous vîntes ?
ROXANE:
Je me dois
A ces malheureux. . .Chut ! Tout à l'heure !. . .
LE BRET (qui était remonté au fond, pour passer, au bout d'une lance, un
pain à la sentinelle du talus):
De Guiche !
CYRANO:
Vite, cachez flacon, plat, terrine, bourriche !
Hop !--N'ayons l'air de rien !. . .
(A Ragueneau):
Toi, remonte d'un bond
Sur ton siège !--Tout est caché ?. . .
(En un clin d'œil tout a été repoussé dans les tentes, ou caché sous
les vêtements, sous les manteaux, dans les feutres.--De Guiche entre
vivement--et s'arrête, tout d'un coup, reniflant.--Silence.)
Scène 4.VII.
Les mêmes, De Guiche.
DE GUICHE:
Cela sent bon.
UN CADET (chantonnant d'un air détaché):
To lo lo !. . .
DE GUICHE (s'arrêtant et le regardant):
Qu'avez-vous, vous ?. . .Vous êtes tout rouge !
LE CADET:
Moi ?. . .Mais rien. C'est le sang. On va se battre: il bouge !
UN AUTRE:
Poum. . .poum. . .poum. . .
DE GUICHE (se retournant):
Qu'est cela ?
LE CADET (légèrement gris):
Rien ! C'est une chanson !
Une petite. . .
DE GUICHE:
Vous êtes gai, mon garçon !
LE CADET:
L'approche du danger !
DE GUICHE (appelant Carbon de Castel-Jaloux, pour donner un ordre):
Capitaine ! je. . .
(Il s'arrête en le voyant):
Peste !
Vous avez bonne mine aussi !
CARBON (cramoisi, et cachant une bouteille derrière son dos, avec an
geste évasif):
Oh !. . .
DE GUICHE:
Il me reste
Un canon que j'ai fait porter. . .
(Il montre un endroit dans la coulisse):
là, dans ce coin,
Et vos hommes pourront s'en servir au besoin.
UN CADET (se dandinant):
Charmante attention !
UN AUTRE (lui souriant gracieusement):
Douce sollicitude !
DE GUICHE:
Ah ça ! mais ils sont fous !--
(Sèchement):
N'ayant pas l'habitude
Du canon, prenez garde au recul.
LE PREMIER CADET:
Ah ! pfftt !
DE GUICHE (allant à lui, furieux):
Mais !. . .
LE CADET:
Le canon des Gascons ne recule jamais !
DE GUICHE (le prenant par le bras et le secouant):
Vous êtes gris !. . .De quoi ?
LE CADET (superbe):
De l'odeur de la poudre !
DE GUICHE (haussant les épaules, le repousse et va vivement à Roxane):
Vite, à quoi daignez-vous, madame, vous résoudre ?
ROXANE:
Je reste !
DE GUICHE:
Fuyez !
ROXANE:
Non !
DE GUICHE:
Puisqu'il en est ainsi,
Qu'on me donne un mousquet !
CARBON:
Comment ?
DE GUICHE:
Je reste aussi.
CYRANO:
Enfin, Monsieur ! voilà de la bravoure pure !
PREMIER CADET:
Seriez-vous un Gascon malgré votre guipure ?
ROXANE:
Quoi !. . .
DE GUICHE:
Je ne quitte pas une femme en danger.
DEUXIÈME CADET (au premier):
Dis donc ! Je crois qu'on peut lui donner à manger !
(Toutes les victuailles reparaissent comme par enchantement.)
DE GUICHE (dont les yeux s'allument):
Des vivres !
UN TROISIÈME CADET:
Il en sort de sous toutes les vestes !
DE GUICHE (se maîtrisant, avec hauteur):
Est-ce que vous croyez que je mange vos restes ?
CYRANO (saluant):
Vous faites des progrès !
DE GUICHE (fièrement, et à qui échappe sur le dernier mot une légère
pointe d'accent):
Je vais me battre à jeun !
PREMIER CADET (exultant de joie):
A jeung ! Il vient d'avoir l'accent !
DE GUICHE (riant):
Moi ?
LE CADET:
C'en est un !
(Ils se mettent tous à danser.)
CARBON DE CASTEL-JALOUX (qui a disparu depuis un moment derrière le
talus, reparaissant sur la crête):
J'ai rangé mes piquiers, leur troupe est résolue !
(Il montre une ligne de piques qui dépasse la crête.)
DE GUICHE (à Roxane, en s'inclinant):
Acceptez-vous ma main pour passer leur revue ?. . .
(Elle la prend, ils remontent vers le talus. Tous le monde se découvre
et les suit.)
CHRISTIAN (allant à Cyrano, vivement):
Parle vite !
(Au moment où Roxane paraît sur la crête, les lances disparaissent,
abaissées pour le salut, un cri s'élève: elle s'incline.)
LES PIQUIERS (au dehors):
Vivat !
CHRISTIAN:
Quel était ce secret ?. . .
CYRANO:
Dans le cas où Roxane. . .
CHRISTIAN:
Eh bien ?. . .
CYRANO:
Te parlerait
Des lettres ?. . .
CHRISTIAN:
Oui, je sais !. . .
CYRANO:
Ne fais pas la sottise
De t'étonner. . .
CHRISTIAN:
De quoi ?
CYRANO:
Il faut que je te dise !. . .
Oh ! mon Dieu, c'est tout simple, et j'y pense aujourd'hui
En la voyant. Tu lui. . .
CHRISTIAN:
Parle vite !
CYRANO:
Tu lui. . .
As écrit plus souvent que tu ne crois.
CHRISTIAN:
Hein ?
CYRANO:
Dame !
Je m'en étais chargé: j'interprétais ta flamme !
J'écrivais quelquefois sans te dire: j'écris !
CHRISTIAN:
Ah ?
CYRANO:
C'est tout simple !
CHRISTIAN:
Mais comment t'y es-tu pris,
Depuis qu'on est bloqué pour ?. . .
CYRANO:
Oh !. . .avant l'aurore
Je pouvais traverser. . .
CHRISTIAN (se croisant les bras):
Ah ! c'est tout simple encore ?
Et qu'ai-je écrit de fois par semaine ?. . .Deux ?--Trois ?--
Quatre ?--
CYRANO:
Plus.
CHRISTIAN:
Tous les jours ?
CYRANO:
Oui, tous les jours.--Deux fois.
CHRISTIAN (violemment):
Et cela t'enivrait, et l'ivresse était telle
Que tu bravais la mort. . .
CYRANO (voyant Roxane qui revient):
Tais-toi ! Pas devant elle !
(Il rentre vivement dans sa tente.)
Scène 4.VIII.
Roxane, Christian; au fond, allées et venues de cadets. Carbon et De
Guiche donnent des ordres.
ROXANE (courant à Christian):
Et maintenant, Christian !. . .
CHRISTIAN (lui prenant les mains):
Et maintenant, dis-moi
Pourquoi, par ces chemins effroyables, pourquoi
A travers tous ces rangs de soudards et de reîtres,
Tu m'a rejoint ici ?
ROXANE:
C'est à cause des lettres !
CHRISTIAN:
Tu dis ?
ROXANE:
Tant pis pour vous si je cours ces dangers !
Ce sont vos lettres qui m'ont grisée ! Ah ! songez
Combien depuis un mois vous m'en avez écrites,
Et plus belles toujours !
CHRISTIAN:
Quoi ! pour quelques petites
Lettres d'amour. . .
ROXANE:
Tais-toi ! Tu ne peux pas savoir !
Mon Dieu, je t'adorais, c'est vrai, depuis qu'un soir,
D'une voix que je t'ignorais, sous ma fenêtre,
Ton âme commença de se faire connaître. . .
Eh bien ! tes lettres, c'est, vois-tu, depuis un mois,
Comme si tout le temps je l'entendais, ta voix
De ce soir-là, si tendre, et qui vous enveloppe !
Tant pis pour toi, j'accours. La sage Pénélope
Ne fût pas demeurée à broder sous son toit,
Si le seigneur Ulysse eût écrit comme toi,
Mais pour le joindre, elle eût, aussi folle qu'Hélène,
Envoyé promener ses pelotons de laine !. . .
CHRISTIAN:
Mais. . .
ROXANE:
Je lisais, je relisais, je défaillais,
J'étais à toi. Chacun de ces petits feuillets
Était comme un pétale envolé de ton âme.
On sent à chaque mot de ces lettres de flamme
L'amour puissant, sincère. . .
CHRISTIAN:
Ah ! sincère et puissant ?
Cela se sent, Roxane ?. . .
ROXANE:
Oh ! si cela se sent !
CHRISTIAN:
Et vous venez ?. . .
ROXANE:
Je viens (ô mon Christian, mon maître !
Vous me relèveriez si je voulais me mettre
A vos genoux, c'est donc mon âme que j'y mets,
Et vous ne pourrez plus la relever jamais !)
Je viens te demander pardon (et c'est bien l'heure
De demander pardon, puisqu'il se peut qu'on meure !)
De t'avoir fait d'abord, dans ma frivolité,
L'insulte de t'aimer pour ta seule beauté !
CHRISTIAN (avec épouvante):
Ah ! Roxane !
ROXANE:
Et plus tard, mon ami, moins frivole,
--Oiseau qui saute avant tout à fait qu'il s'envole,--
Ta beauté m'arrêtant, ton âme m'entraînant,
Je t'aimais pour les deux ensemble !. . .
CHRISTIAN:
Et maintenant ?
ROXANE:
Eh bien ! toi-même enfin l'emporte sur toi-même,
Et ce n'est plus que pour ton âme que je t'aime !
CHRISTIAN (reculant):
Ah ! Roxane !
ROXANE:
Sois donc heureux. Car n'être aimé
Que pour ce dont on est un instant costumé,
Doit mettre un cœur avide et noble à la torture;
Mais ta chère pensée efface ta figure,
Et la beauté par quoi tout d'abord tu me plus,
Maintenant j'y vois mieux. . .et je ne la vois plus !
CHRISTIAN:
Oh !. . .
ROXANE:
Tu doutes encor d'une telle victoire ?. . .
CHRISTIAN (douloureusement):
Roxane !
ROXANE:
Je comprends, tu ne peux pas y croire,
A cet amour ?. . .
CHRISTIAN:
Je ne veux pas de cet amour !
Moi, je veux être aimé plus simplement pour. . .
ROXANE:
Pour
Ce qu'en vous elles ont aimé jusqu'à cette heure ?
Laissez-vous donc aimer d'une façon meilleure !
CHRISTIAN:
Non ! c'était mieux avant !
ROXANE:
Ah ! tu n'y entends rien !
C'est maintenant que j'aime mieux, que j'aime bien !
C'est ce qui te fait toi, tu m'entends, que j'adore !
Et moins brillant. . .
CHRISTIAN:
Tais-toi !
ROXANE:
Je t'aimerais encore !
Si toute ta beauté tout d'un coup s'envolait. . .
CHRISTIAN:
Oh ! ne dis pas cela !
ROXANE:
Si, je le dis !
CHRISTIAN:
Quoi ? laid ?
ROXANE:
Laid ! je le jure !
CHRISTIAN:
Dieu !
ROXANE:
Et ta joie est profonde ?
CHRISTIAN (d'une voix étouffée):
Oui. . .
ROXANE:
Qu'as-tu ?
CHRISTIAN (la repoussant doucement):
Rien. Deux mots à dire: une seconde. . .
ROXANE:
Mais ?. . .
CHRISTIAN (lui montrant un groupe de cadets, au fond):
A ces pauvres gens mon amour t'enleva:
Va leur sourire un peu puisqu'ils vont mourir. . .va !
ROXANE (attendrie):
Cher Christian !. . .
(Elle remonte vers les Gascons qui s'empressent repectueusement autour
d'elle.)
Scène 4.IX.
Christian, Cyrano; au fond Roxane causant avec Carbon et quelques cadets.
CHRISTIAN (appelant vers la tente de Cyrano):
Cyrano ?
CYRANO (reparaissant, armé pour la bataille):
Qu'est-ce ? Te voilà blême !
CHRISTIAN:
Elle ne m'aime plus !
CYRANO:
Comment ?
CHRISTIAN:
C'est toi qu'elle aime !
CYRANO:
Non !
CHRISTIAN:
Elle n'aime plus que mon âme !
CYRANO:
Non !
CHRISTIAN:
Si !
C'est donc bien toi qu'elle aime,--et tu l'aimes aussi !
CYRANO:
Moi ?
CHRISTIAN:
Je le sais.
CYRANO:
C'est vrai.
CHRISTIAN:
Comme un fou.
CYRANO:
Davantage.
CHRISTIAN:
Dis-le-lui !
CYRANO:
Non !
CHRISTIAN:
Pourquoi ?
CYRANO:
Regarde mon visage !
CHRISTIAN:
Elle m'aimerait laid !
CYRANO:
Elle te l'a dit !
CHRISTIAN:
Là !
CYRANO:
Ah ! je suis bien content qu'elle t'ait dit cela !
Mais va, va, ne crois pas cette chose insensée !
--Mon Dieu, je suis content qu'elle ait eu la pensée
De la dire,--mais va, ne la prend pas au mot,
Va, ne deviens pas laid: elle m'en voudrait trop !
CHRISTIAN:
C'est ce que je veux voir !
CYRANO:
Non, non !
CHRISTIAN:
Qu'elle choisisse !
Tu vas lui dire tout !
CYRANO:
Non, non ! Pas ce supplice.
CHRISTIAN:
Je tuerais ton bonheur parce que je suis beau ?
C'est trop injuste !
CYRANO:
Et moi, je mettrais au tombeau
Le tien parce que, grâce au hasard qui fait naître,
J'ai le don d'exprimer. . .ce que tu sens peut-être ?
CHRISTIAN:
Dis-lui tout !
CYRANO:
Il s'obstine à me tenter, c'est mal !
CHRISTIAN:
Je suis las de porter en moi-même un rival !
CYRANO:
Christian !
CHRISTIAN:
Notre union--sans témoins--clandestine,
--Peut se rompre,--si nous survivons !
CYRANO:
Il s'obstine !. . .
CHRISTIAN:
Oui, je veux être aimé moi-même, ou pas du tout !
--Je vais voir ce qu'on fait, tiens ! Je vais jusqu'au bout
Du poste; je reviens: parle, et qu'elle préfère
L'un de nous deux !
CYRANO:
Ce sera toi !
CHRISTIAN:
Mais. . .je l'espère !
(Il appelle):
Roxane !
CYRANO:
Non ! Non !
ROXANE (accourant):
Quoi ?
CHRISTIAN:
Cyrano vous dira
Une chose importante. . .
(Elle va vivement à Cyrano. Christian sort.)
Scène 4.X.
Roxane, Cyrano, puis Le Bret, Carbon de Castel-Jaloux, les cadets,
Ragueneau, de Guiche, etc.
ROXANE:
Importante ?
CYRANO (éperdu):
Il s'en va !. . .
(A Roxane):
Rien !. . .Il attache,--oh ! Dieu ! vous devez le connaître !--
De l'importance à rien !
ROXANE (vivement):
Il a douté peut-être
De ce que j'ai dit là ?. . .J'ai vu qu'il a douté !. . .
CYRANO (lui prenant la main):
Mais avez-vous bien dit, d'ailleurs, la vérité ?
ROXANE:
Oui, oui, je l'aimerais même. . .
(Elle hésite une seconde.)
CYRANO (souriant tristement):
Le mot vous gêne
Devant moi ?
ROXANE:
Mais. . .
CYRANO:
Il ne me fera pas de peine !
--Même laid ?
ROXANE:
Même laid !
(Mousqueterie au dehors):
Ah ! tiens, on a tiré !
CYRANO (ardemment):
Affreux ?
ROXANE:
Affreux !
CYRANO:
Défiguré !
ROXANE:
Défiguré !
CYRANO:
Grotesque ?
ROXANE:
Rien ne peut me le rendre grotesque !
CYRANO:
Vous l'aimeriez encore ?
ROXANE:
Et davantage presque !
CYRANO (perdant la tête, à part):
Mon Dieu, c'est vrai, peut-être, et le bonheur est là !
(A Roxane):
Je. . .Roxane. . .écoutez !. . .
LE BRET (entrant rapidement, appelle à mi-voix):
Cyrano !
CYRANO (se retournant):
Hein ?
LE BRET:
Chut !
(Il lui dit un mot tout bas.)
CYRANO (laissant échapper la main de Roxane, avec un cri):
Ah !. . .
ROXANE:
Qu'avez vous ?
CYRANO (à lui-même, avec stupeur):
C'est fini.
(Détonations nouvelles.)
ROXANE:
Quoi ? Qu'est-ce encore ? On tire ?
(Elle remonte pour regarder au dehors.)
CYRANO:
C'est fini, jamais plus je ne pourrai le dire !
ROXANE (voulant s'élancer):
Que se passe-t-il ?
CYRANO (vivement, l'arrêtant):
Rien !
(Des cadets sont entrés, cachant quelque chose qu'ils portent, et ils
forment un groupe empêchant Roxane d'approcher.)
ROXANE:
Ces hommes ?
CYRANO (l'éloignant):
Laissez-les !. . .
ROXANE:
Mais qu'alliez-vous me dire avant ?. . .
CYRANO:
Ce que j'allais
Vous dire ?. . .rien, oh ! rien, je le jure, madame !
(Solennellement):
Je jure que l'esprit de Christian, que son âme
Étaient. . .
(Se reprenant avec terreur):
sont les plus grands. . .
ROXANE:
Étaient ?
(Avec un grand cri):
Ah !. . .
(Elle se précipite et écarte tout le monde.)
CYRANO:
C'est fini !
ROXANE (voyant Christian couché dans son manteau):
Christian !
LE BRET (à Cyrano):
Le premier coup de feu le l'ennemi !
(Roxane se jette sur le corps de Christian. Nouveaux coups de feu.
Cliquetis. Rumeurs. Tambours.)
CARBON DE CASTEL-JALOUX (l'épée au poing):
C'est l'attaque ! Aux mousquets !
(Suivi des cadets, il passe de l'autre côté du talus.)
ROXANE:
Christian !
LA VOIX DE CARBON (derrière le talus):
Qu'on se dépêche !
ROXANE:
Christian !
CARBON:
Alignez-vous !
ROXANE:
Christian !
CARBON:
Mesurez. . .mèche !
(Ragueneau est accouru, apportant de l'eau dans un casque.)
CHRISTIAN (d'une voix mourante):
Roxane !. . .
CYRANO (vite et bas à l'oreille de Christian, pendant que Roxane affolée
trempe dans l'eau, pour le panser, un morceau de linge arraché à sa
poitrine):
J'ai tout dit. Ce toi qu'elle aime encor !
(Christian ferme les yeux.)
ROXANE:
Quoi, mon amour ?
CARBON:
Baguette haute !
ROXANE (à Cyrano):
Il n'est pas mort ?. . .
CARBON:
Ouvrez la charge avec les dents !
ROXANE:
Je sens sa joue
Devenir froide, là, contre la mienne !
CARBON:
En joue !
ROXANE:
Une lettre sur lui !
(Elle l'ouvre):
Pour moi !
CYRANO (à part):
Ma lettre !
CARBON:
Feu !
(Mousqueterie. Cris. Bruit de bataille.)
CYRANO (voulant dégager sa main que tient Roxane agenouillée):
Mais, Roxane, on se bat !
ROXANE (le retenant):
Restez encore un peu.
Il est mort. Vous étiez le seul à le connaître.
(Elle pleure doucement):
--N'est-ce pas que c'était un être exquis, un être
Merveilleux ?
CYRANO (debout, tête nue):
Oui, Roxane.
ROXANE:
Un poète inouï.
Adorable ?
CYRANO:
Oui, Roxane.
ROXANE:
Un esprit sublime ?
CYRANO:
Oui,
Roxane !
ROXANE:
Un cœur profond, inconnu du profane,
Une âme magnifique et charmante ?
CYRANO (fermement):
Oui, Roxane !
ROXANE (se jetant sur le corps de Christian):
Il est mort !
CYRANO (à part, tirant l'épée):
Et je n'ai qu'à mourir aujourd'hui,
Puisque, sans le savoir, elle me pleure en lui !
(Trompettes au loin.)
DE GUICHE (qui reparaît sur le talus, décoiffé, blessé au front, d'une
voix tonnante):
C'est le signal promis ! Des fanfares de cuivres !
Les Français vont rentrer au camp avec des vivres !
Tenez encore un peu !
ROXANE:
Sur sa lettre, du sang,
Des pleurs !
UNE VOIX (au dehors, criant):
Rendez-vous !
VOIX DES CADETS:
Non !
RAGUENEAU (qui, grimpé sur son carrosse, regarde la bataille par-dessus
le talus):
Le péril va croissant !
CYRANO (à de Guiche, lui montrant Roxane):
Emportez-la ! Je vais charger !
ROXANE (baisant la lettre, d'une voix mourante):
Son sang ! ses larmes !. . .
RAGUENEAU (sautant à bas du carrosse pour courir vers elle):
Elle s'évanouit !
DE GUICHE (sur le talus, aux cadets, avec rage):
Tenez bon !
UNE VOIX (au dehors):
Bas les armes !
VOIX DES CADETS:
Non !
CYRANO (à de Guiche):
Vous avez prouvé, Monsieur, votre valeur:
(Lui montrant Roxane):
Fuyez en la sauvant !
DE GUICHE (qui court à Roxane et l'enlève dans ses bras):
Soit ! Mais on est vainqueur
Si vous gagnez du temps !
CYRANO:
C'est bon !
(Criant vers Roxane que de Guiche, aidé de Ragueneau, emporte évanouie):
Adieu, Roxane !
(Tumulte. Cris. Des cadets reparaissent blessés et viennent tomber en
scène. Cyrano se précipitant au combat est arrêté sur la crête par
Carbon de Castel-Jaloux, couvert de sang.)
CARBON:
Nous plions ! J'ai reçu deux coups de pertuisane !
CYRANO (criant aux Gascons):
Hardi ! Reculès pas, drollos !
(A Carbon, qu'il soutient):
N'ayez pas peur !
J'ai deux morts à venger: Christian et mon bonheur !
(Ils redescendent. Cyrano brandit la lance où est attaché le mouchoir
de Roxane):
Flotte, petit drapeau de dentelle à son chiffre !
(Il la plante en terre; il crie aux cadets):
Toumbé dèssus ! Escrasas lous !
(Au fifre):
Un air de fifre !
(Le fifre joue. Des blessés se relèvent. Des cadets dégringolant le
talus, viennent se grouper autour de Cyrano et du petit drapeau. Le
carrosse se couvre et se remplit d'hommes, se hérisse d'arquebuses, se
transforme en redoute.)
UN CADET (paraissant, à reculons, sur la crête, se battant toujours, crie):
Ils montent le talus !
(et tombe mort.)
CYRANO:
On va les saluer !
(Le talus se couronne en un instant d'une rangée terrible d'ennemis.
Les grands étendards des Impériaux se lèvent):
Feu !
(Décharge générale.)
CRI (dans les rangs ennemis):
Feu !
(Riposte meurtrière. Les cadets tombent de tous côtés.)
UN OFFICIER ESPAGNOL (se découvrant):
Quels sont ces gens qui se font tous tuer ?
CYRANO (récitant debout au milieu des balles):
Ce sont les cadets de Gascogne,
De Carbon de Castel-Jaloux;
Bretteurs et menteurs sans vergogne. . .
(Il s'élance, suivi des quelques survivants):
Ce sont les cadets. . .
(Le reste se perd dans la bataille.)
Rideau.
Acte V.
La Gazette de Cyrano.
Quinze ans après, en 1655. Le parc du couvent que les Dames de la Croix
occupaient à Paris.
Superbes ombrages. A gauche, la maison; vaste perron sur lequel ouvrent
plusieurs portes. Un arbre énorme au milieu de la scène, isolé au milieu
d'une petite place ovale. A droite, premier plan, parmi de grands buis,
un banc de pierre demi-circulaire.
Tout le fond du théâtre est traversé par une allée de marroniers qui
aboutit à droite, quatrième plan, à la porte d'une chapelle entre-vue
parmi les branches. A travers le double rideau d'arbres de cette allée,
on aperçoit des fuites de pelouses, d'autres allées, des bosquets, les
profondeurs du parc, le ciel.
La chapelle ouvre une porte latérale sur une colonnade enguirlandée de
vigne rougie, qui vient se perdre à droite, au premier plan, derrière
les buis.
C'est l'automne. Toute la frondaison est rousse au-dessus des pelouses
fraîches. Taches sombres des buis et des ifs restés verts. Une plaque de
feuilles jaunes sous chaque arbre. Les feuilles jonchent toute la scène,
craquent sous les pas dans les allées, couvrent à demi le perron et les
bancs.
Entre le banc de droite et l'arbre, un grand métier à broder devant
lequel une petite chaise a été apportée. Paniers pleins d'écheveaux et
de pelotons. Tapisserie commencée.
Au lever du rideau, des sœurs vont et viennent dans le parc;
quelques-unes sont assises sur le banc autour d'une religieuse plus
âgée. Des feuilles tombent.
Scène 5.I.
Mère Marguerite, Sœur Marthe, Sœur Claire, les sœurs.
SŒUR MARTHE (à Mère Marguerite):
Sœur Claire a regardé deux fois comment allait
Sa cornette, devant la glace.
MÈRE MARGUERITE (à sœur Claire):
C'est très laid.
SŒUR CLAIRE:
Mais sœur Marthe a repris un pruneau de la tarte,
Ce matin: je l'ai vu.
MÈRE MARGUERITE (à sœur Marthe):
C'est très vilain, sœur Marthe.
SŒUR CLAIRE:
Un tout petit regard !
SŒUR MARTHE:
Un tout petit pruneau !
MÈRE MARGUERITE (sévèrement):
Je le dirai, ce soir, à monsieur Cyrano.
SŒUR CLAIRE (épouvantée):
Non, il va se moquer !
SŒUR MARTHE:
Il dira que les nonnes
Sont très coquettes !
SŒUR CLAIRE:
Très gourmandes !
MÈRE MARGUERITE (souriant):
Et très bonnes.
SŒUR CLAIRE:
N'est-ce pas, Mère Marguerite de Jésus,
Qu'il vient, le samedi, depuis dix ans !
MÈRE MARGUERITE:
Et plus !
Depuis que sa cousine à nos béguins de toile
Mêla le deuil mondain de sa coiffe de voile,
Qui chez nous vint s'abattre, il y a quatorze ans,
Comme un grand oiseau noir parmi les oiseaux blancs !
SŒUR MARTHE:
Lui seul, depuis qu'elle a pris chambre dans ce cloître,
Sait distraire un chagrin qui ne veut pas décroître.
TOUTES LES SŒURS:
Il est si drôle !--C'est amusant quand il vient !
--Il nous taquine !--Il est gentil !--Nous l'aimons bien !
--Nous fabriquons pour lui des pâtes d'angélique !
SŒUR MARTHE:
Mais enfin, ce n'est pas un très bon catholique !
SŒUR CLAIRE:
Nous le convertirons.
LES SŒURS:
Oui ! oui !
MÈRE MARGUERITE:
Je vous défends
De l'entreprendre encor sur ce point, mes enfants.
Ne le tourmentez pas: il viendrait moins peut-être !
SŒUR MARTHE:
Mais. . .Dieu !. . .
MÈRE MARGUERITE:
Rassurez-vous: Dieu doit bien le connaître.
SŒUR MARTHE:
Mais chaque samedi, quand il vient d'un air fier,
Il me dit en entrant: 'Ma sœur, j'ai fait gras, hier !'
MÈRE MARGUERITE:
Ah ! il vous dit cela ?. . .Eh bien ! la fois dernière
Il n'avait pas mangé depuis deux jours !
SŒUR MARTHE:
Ma Mère !
MÈRE MARGUERITE:
Il est pauvre.
SŒUR MARTHE:
Qui vous l'a dit ?
MÈRE MARGUERITE:
Monsieur Le Bret.
SŒUR MARTHE:
On ne le secourt pas ?
MÈRE MARGUERITE:
Non, il se fâcherait.
(Dans une allée du fond, on voit apparaître Roxane, vêtue de noir,
avec la coiffe des veuves et de long voiles; de Guiche, magnifique et
vieillissant, marche auprès d'elle. Ils vont à pas lents. Mère
Marguerite se lève):
--Allons, il faut rentrer. . .Madame Madeleine,
Avec un visiteur, dans le parc se promène.
SŒUR MARTHE (bas à sœur Claire):
C'est le duc-maréchal de Grammont ?
SŒUR CLAIRE (regardant):
Oui, je crois.
SŒUR MARTHE:
Il n'était plus venu la voir depuis des mois !
LES SŒURS:
Il est très pris !--La cour !--Les camps !
SŒUR CLAIRE:
Les soins du monde !
(Elles sortent. De Guiche et Roxane descendent en silence et
s'arrêtent près du métier. Un temps.)
Scène 5.II.
Roxane; le duc de Grammont, ancien comte de Guiche, puis Le Bret et
Ragueneau.
LE DUC:
Et vous demeurerez ici, vainement blonde,
Toujours en deuil ?
ROXANE:
Toujours.
LE DUC:
Aussi fidèle ?
ROXANE:
Aussi.
LE DUC (après un temps):
Vous m'avez pardonné ?
ROXANE (simplement, regardant la croix du couvent):
Puisque je suis ici.
(Nouveau silence.)
LE DUC:
Vraiment c'était un être ?. . .
ROXANE:
Il fallait le connaître !
LE DUC:
Ah ! Il fallait ?. . .Je l'ai trop peu connu, peut-être !
. . .Et son dernier billet, sur votre cœur, toujours ?
ROXANE:
Comme un doux scapulaire, il pend à ce velours.
LE DUC:
Même mort, vous l'aimez ?
ROXANE:
Quelquefois il me semble
Qu'il n'est mort qu'à demi, que nos cœurs sont ensemble,
Et que son amour flotte, autour de moi, vivant !
LE DUC (après un silence encore):
Est-ce que Cyrano vient vous voir ?
ROXANE:
Oui, souvent.
--Ce vieil ami, pour moi, remplace les gazettes.
Il vient; c'est régulier; sous cet arbre où vous êtes
On place son fauteuil, s'il fait beau; je l'attends
En brodant; l'heure sonne; au dernier coup, j'entends
--Car je ne tourne plus même le front !--sa canne
Descendre le perron; il s'assied; il ricane
De ma tapisserie éternelle; il me fait
La chronique de la semaine, et. . .
(Le Bret paraît sur le perron):
Tiens, Le Bret !
(Le Bret descend):
Comment va notre ami ?
LE BRET:
Mal.
LE DUC:
Oh !
ROXANE (au duc):
Il exagère !
LE BRET:
Tout ce que j'ai prédit: l'abandon, la misère !. . .
Ses épîtres lui font des ennemis nouveaux !
Il attaque les faux nobles, les faux dévots,
Les faux braves, les plagiaires,--tout le monde.
ROXANE:
Mais son épée inspire une terreur profonde.
On ne viendra jamais à bout de lui.
LE DUC (hochant la tête):
Qui sait ?
LE BRET:
Ce que je crains, ce n'est pas les attaques, c'est
La solitude, la famine, c'est Décembre
Entrant à pas de loup dans son obscure chambre:
Voilà les spadassins qui plutôt le tueront !
--Il serre chaque jour, d'un cran, son ceinturon.
Son pauvre nez a pris des tons de vieil ivoire.
Il n'a plus qu'un petit habit de serge noire.
LE DUC:
Ah ! celui-là n'est pas parvenu !--C'est égal,
Ne le plaignez pas trop.
LE BRET (avec un sourire amer):
Monsieur le maréchal !. . .
LE DUC:
Ne le plaignez pas trop: il a vécu sans pactes,
Libre dans sa pensée autant que dans ses actes.
LE BRET (de même):
Monsieur le duc !. . .
LE DUC (hautainement):
Je sais, oui: j'ai tout; il n'a rien. . .
Mais je lui serrerais bien volontiers la main.
(Saluant Roxane):
Adieu.
ROXANE:
Je vous conduis.
(Le duc salue Le Bret et se dirige avec Roxane vers le perron.)
LE DUC (s'arrêtant, tandis qu'elle monte):
Oui, parfois, je l'envie.
--Voyez-vous, lorsqu'on a trop réussi sa vie,
On sent,--n'ayant rien fait, mon Dieu, de vraiment mal !--
Mille petits dégoûts de soi, dont le total
Ne fait pas un remords, mais une gêne obscure;
Et les manteaux de duc traînent dans leur fourrure,
Pendant que des grandeurs on monte les degrés,
Un bruit d'illusions sèches et de regrets,
Comme, quand vous montez lentement vers ces portes,
Votre robe de deuil traîne des feuilles mortes.
ROXANE (ironique):
Vous voilà bien rêveur ?. . .
LE DUC:
Eh ! oui !
(Au moment de sortir, brusquement):
Monsieur Le Bret !
(A Roxane):
Vous permettez ? Un mot.
(Il va à Le Bret, et à mi-voix):
C'est vrai: nul n'oserait
Attaquer votre ami; mais beaucoup l'ont en haine;
Et quelqu'un me disait, hier, au jeu, chez la Reine:
"Ce Cyrano pourrait mourir d'un accident."
LE BRET:
Ah ?
LE DUC:
Oui. Qu'il sorte peu. Qu'il soit prudent.
LE BRET (levant les bras au ciel):
Prudent !
Il va venir. Je vais l'avertir. Oui, mais !. . .
ROXANE (qui est restée sur le perron, à une sœur qui s'avance vers elle):
Qu'est-ce ?
LA SŒUR:
Ragueneau vent vous voir, Madame.
ROXANE:
Qu'on le laisse
Entrer.
(Au duc et à Le Bret):
Il vient crier misère. Étant un jour
Parti pour être auteur, il devint tour à tour
Chantre. . .
LE BRET:
Étuviste. . .
ROXANE:
Acteur. . .
LE BRET:
Bedeau. . .
ROXANE:
Perruquier. . .
LE BRET:
Maître
De théorbe. . .
ROXANE:
Aujourd'hui que pourrait-il bien être ?
RAGUENEAU (entrant précipitamment):
Ah ! Madame !
(Il aperçoit Le Bret):
Monsieur !
ROXANE (souriant):
Racontez vos malheurs
A Le Bret. Je reviens.
RAGUENEAU:
Mais, Madame. . .
(Roxane sort sans l'écouter, avec le duc. Il redescend vers le Bret.)
Scène 5.III.
Le Bret, Ragueneau.
RAGUENEAU:
D'ailleurs,
Puisque vous êtes là, j'aime mieux qu'elle ignore !
--J'allais voir votre ami tantôt. J'étais encore
A vingt pas de chez lui. . .quand je le vois de loin,
Qui sort. Je veux le joindre. Il va tourner le coin
De la rue. . .et je cours. . .lorsque d'une fenêtre
Sous laquelle il passait--est-ce un hasard ?. . .peut-être !--
Un laquais laisse choir une pièce de bois.
LE BRET:
Les lâches !. . .Cyrano !
RAGUENEAU:
J'arrive et je le vois. . .
LE BRET:
C'est affreux !
RAGUENEAU:
Notre ami, Monsieur, notre poète,
Je le vois, là, par terre, un grand trou dans la tête !
LE BRET:
Il est mort ?
RAGUENEAU:
Non ! mais. . .Dieu ! je l'ai porté chez lui.
Dans sa chambre. . .Ah ! sa chambre ! il faut voir ce réduit !
LE BRET:
Il souffre ?
RAGUENEAU:
Non, Monsieur, il est sans connaissance,
LE BRET:
Un médecin ?
RAGUENEAU:
Il en vint un par complaisance,
LE BRET:
Mon pauvre Cyrano !--Ne disons pas cela
Tout d'un coup à Roxane !--Et ce docteur ?
RAGUENEAU:
Il a
Parlé,--je ne sais plus,--de fièvre, de méninges !. . .
Ah ! si vous le voyiez--la tête dans des linges !. . .
Courons vite !--Il n'y a personne à son chevet !--
C'est qu'il pourrait mourir, Monsieur, s'il se levait !
LE BRET (l'entraînant vers la droite):
Passons par là ! Viens, c'est plus court ! Par la chapelle !
ROXANE (paraissant sur le perron et voyant Le Bret s'éloigner par la
colonnade qui mène a la petite porte de la chapelle):
Monsieur Le Bret !
(Le Bret et Ragueneau se sauvent sans répondre):
Le Bret s'en va quand on l'appelle ?
C'est quelque histoire encor de ce bon Ragueneau !
(Elle descend le perron.)
Scène 5.IV.
Roxane seule, puis deux sœurs, un instant.
ROXANE:
Ah ! que ce dernier jour de septembre est donc beau !
Ma tristesse sourit. Elle qu'Avril offusque,
Se laisse décider par l'automne, moins brusque.
(Elle s'assied à son métier. Deux sœurs sortent de la maison et
apportent un grand fauteuil sous l'arbre):
Ah ! voici le fauteuil classique où vient s'asseoir
Mon vieil ami !
SŒUR MARTHE:
Mais c'est le meilleur du parloir !
ROXANE:
Merci, ma sœur.
(Les sœurs s'éloignent):
Il va venir.
(Elle s'installe. On entend sonner l'heure):
Là. . .l'heure sonne.
--Mes écheveaux !--L'heure a sonné ? Ceci m'étonne !
Serait-il en retard pour la première fois ?
La sœur tourière doit--mon dé ?. . .là, je le vois !--
L'exhorter à la pénitence.
(Un temps):
Elle l'exhorte !
--Il ne peut plus tarder.--Tiens ! une feuille morte !--
(Elle repousse du doigt la feuille tombée sur son métier):
D'ailleurs, rien ne pourrait.--Mes ciseaux ?. . .dans mon sac !--
L'empêcher de venir !
UNE SŒUR (paraissant sur le perron):
Monsieur de Bergerac.
Scène 5.V.
Roxane, Cyrano et, un moment, sœur Marthe.
ROXANE (sans se retourner):
Qu'est-ce que je disais ?. . .
(Et elle brode. Cyrano, très pâle, le feutre enfoncé sur les yeux,
paraît. La sœur qui l'a introduit rentre. Il se met à descendre le
perron lentement, avec un effort visible pour se tenir debout, et en
s'appuyant sur sa canne. Roxane travaille à sa tapisserie):
Ah ! ces teintes fanées. . .
Comment les rassortir ?
(A Cyrano, sur un ton d'amicale gronderie):
Depuis quatorze années,
Pour la première fois, en retard !
CYRANO (qui est parvenu au fauteuil et s'est assis, d'une voix gaie,
contrastant avec son visage):
Oui, c'est fou !
J'enrage. Je fus mis en retard, vertuchou !. . .
ROXANE:
Par ?. . .
CYRANO:
Par une visite assez inopportune.
ROXANE (distraite, travaillant):
Ah ! oui ! quelque fâcheux ?
CYRANO:
Cousine, c'était une
Fâcheuse.
ROXANE:
Vous l'avez renvoyée ?
CYRANO:
Oui, j'ai dit:
Excusez-moi, mais c'est aujourd'hui samedi,
Jour où je dois me rendre en certaine demeure;
Rien ne m'y fait manquer: repassez dans une heure !
ROXANE (légèrement):
Eh bien ! cette personne attendra pour vous voir:
Je ne vous laisse pas partir avant ce soir.
CYRANO (avec douceur):
Peut-être un peu plus tôt faudra-t-il que je parte.
(Il ferme les yeux et se tait un instant. Sœur Marthe traverse le
parc de la chapelle au perron. Roxane l'aperçoit, lui fait un petit
signe de tête.)
ROXANE (à Cyrano):
Vous ne taquinez pas sœur Marthe ?
CYRANO (vivement, ouvrant les yeux):
Si !
(Avec une grosse voix comique):
Sœur Marthe !
Approchez !
(La sœur glisse vers lui):
Ha ! ha ! ha ! Beaux yeux toujours baissés !
SŒUR MARTHE (levant les yeux en souriant):
Mais. . .
(Elle voit sa figure et fait un geste d'étonnement):
Oh !
CYRANO (bas, lui montrant Roxane):
Chut ! Ce n'est rien !--
(D'une voix fanfaronne. Haut):
Hier, j'ai fait gras.
SŒUR MARTHE:
Je sais.
(A part):
C'est pour cela qu'il est si pâle !
(Vite et bas):
Au réfectoire
Vous viendrez tout à l'heure, et je vous ferai boire
Un grand bol de bouillon. . .Vous viendrez ?
CYRANO:
Oui, oui, oui.
SŒUR MARTHE:
Ah ! vous êtes un peu raisonnable, aujourd'hui !
ROXANE (qui les entend chuchoter):
Elle essaye de vous convertir ?
SŒUR MARTHE:
Je m'en garde !
CYRANO:
Tiens, c'est vrai ! Vous toujours si saintement bavarde,
Vous ne me prêchez pas ? c'est étonnant, ceci !. . .
(Avec une fureur bouffonne):
Sabre de bois ! Je veux vous étonner aussi !
Tenez, je vous permets. . .
(Il a l'air de chercher une bonne taquinerie, et de la trouver):
Ah ! la chose est nouvelle ?. . .
De. . .de prier pour moi, ce soir, à la chapelle.
ROXANE:
Oh ! oh !
CYRANO (riant):
Sœur Marthe est dans la stupéfaction !
SŒUR MARTHE (doucement):
Je n'ai pas attendu votre permission.
(Elle rentre.)
CYRANO (revenant à Roxane, penchée sur son métier):
Du diable si je peux jamais, tapisserie,
Voir ta fin !
ROXANE:
J'attendais cette plaisanterie.
(A ce moment un peu de brise fait tomber les feuilles.)
CYRANO:
Les feuilles !
ROXANE (levant la tête, et regardant au loin, dans les allées):
Elles sont d'un blond vénitien.
Regardez-les tomber.
CYRANO:
Comme elles tombent bien !
Dans ce trajet si court de la branche à la terre,
Comme elles savent mettre une beauté dernière,
Et malgré leur terreur de pourrir sur le sol,
Veulent que cette chute ait la grâce d'un vol !
ROXANE:
Mélancolique, vous ?
CYRANO (se reprenant):
Mais pas du tout, Roxane !
ROXANE:
Allons, laissez tomber les feuilles de platane. . .
Et racontez un peu ce qu'il y a de neuf.
Ma gazette ?
CYRANO:
Voici !
ROXANE:
Ah !
CYRANO (de plus en plus pâle, et luttant contre la douleur):
Samedi, dix-neuf:
Ayant mangé huit fois du raisiné de Cette,
Le Roi fut pris de fièvre; à deux coups de lancette
Son mal fut condamné pour lèse-majesté,
Et cet auguste pouls n'a plus fébricité !
Au grand bal, chez la reine, on a brûlé, dimanche,
Sept cent soixante-trois flambeaux de cire blanche;
Nos troupes ont battu, dit-on, Jean l'Autrichien;
On a pendu quatre sorciers; le petit chien
De madame d'Athis a dû prendre un clystère. . .
ROXANE:
Monsieur de Bergerac, voulez-vous bien vous taire !
CYRANO:
Lundi. . .rien. Lygdamire a changé d'amant.
ROXANE:
Oh !
CYRANO (dont le visage s'altère de plus en plus):
Mardi, toute la cour est à Fontainebleau.
Mercredi, la Montglat dit au comte de Fiesque:
Non ! Jeudi: Mancini, Reine de France,--ou presque !
Le vingt-cinq, la Monglat à de Fiesque dit: Oui;
Et samedi, vingt-six. . .
(Il ferme les yeux. Sa tête tombe. Silence.)
ROXANE (surprise de ne plus rien entendre, se retourne, le regarde, et
se levant effrayée):
Il est évanoui ?
(Elle court vers lui en criant):
Cyrano !
CYRANO (rouvrant les yeux, d'une voix vague):
Qu'est-ce ?. . .Quoi ?. . .
(Il voit Roxane penchée sur lui et, vivement, assurant son chapeau sur
sa tête et reculant avec effroi dans son fauteuil):
Non ! non ! je vous assure,
Ce n'est rien ! Laissez-moi !
ROXANE:
Pourtant. . .
CYRANO:
C'est ma blessure
D'Arras. . .qui. . .quelquefois. . .vous savez. . .
ROXANE:
Pauvre ami !
CYRANO:
Mais ce n'est rien. Cela va finir.
(Il sourit avec effort):
C'est fini.
ROXANE (debout près de lui):
Chacun de nous a sa blessure: j'ai la mienne.
Toujours vive, elle est là, cette blessure ancienne,
(Elle met la main sur sa poitrine):
Elle est là, sous la lettre au papier jaunissant
Où l'on peut voir encor des larmes et du sang !
(Le crépuscule commence à venir.)
CYRANO:
Sa lettre !. . .N'aviez-vous pas dit qu'un jour, peut-être,
Vous me la feriez lire ?
ROXANE:
Ah ! vous voulez ?. . .Sa lettre ?
CYRANO:
Oui. . .Je veux. . .Aujourd'hui. . .
ROXANE (lui donnant le sachet pendu à son cou):
Tenez !
CYRANO (le prenant):
Je peux ouvrir ?
ROXANE:
Ouvrez. . .lisez !. . .
(Elle revient à son métier, le replie, range ses laines.)
CYRANO (lisant):
Roxane, adieu, je vais mourir !. . .
ROXANE (s'arrêtant, étonnée):
Tout haut ?
CYRANO (lisant):
C'est pour ce soir, je crois, ma bien-aimée !
J'ai l'âme lourde encor d'amour inexprimée,
Et je meurs ! jamais plus, jamais mes yeux grisés,
Mes regards dont c'était. . .
ROXANE:
Comment vous la lisez,
Sa lettre !
CYRANO (continuant):
. . .dont c'était les frémissantes fêtes,
Ne baiseront au vol les gestes que vous faites;
J'en revois un petit qui vous est familier
Pour toucher votre front, et je voudrais crier. . .
ROXANE (troublée):
Comme vous la lisez,--cette lettre !
(La nuit vient insensiblement.)
CYRANO:
Et je crie:
Adieu !. . .
ROXANE:
Vous la lisez. . .
CYRANO:
Ma chère, ma chérie,
Mon trésor. . .
ROXANE (rêveuse):
D'une voix. . .
CYRANO:
Mon amour !. . .
ROXANE:
D'une voix. . .
(Elle tressaille):
Mais. . .que je n'entends pas pour la première fois !
(Elle s'approche tout doucement, sans qu'il s'en aperçoive, passe
derrière le fauteuil, se penche sans bruit, regarde la
lettre.--L'ombre augmente.)
CYRANO:
Mon cœur ne vous quitta jamais une seconde,
Et je suis et serai jusque dans l'autre monde
Celui qui vous aima sans mesure, celui. . .
ROXANE (lui posant la main sur l'épaule):
Comment pouvez-vous lire à présent ? Il fait nuit.
(Il tressaille, se retourne, la voit là tout près, fait un geste
d'effroi, baisse la tête. Un long silence. Puis, dans l'ombre
complètement venue, elle dit avec lenteur, joignant les mains):
Et pendant quatorze ans, il a joué ce rôle
D'être le vieil ami qui vient pour être drôle !
CYRANO:
Roxane !
ROXANE:
C'était vous !
CYRANO:
Non, non, Roxane, non !
ROXANE:
J'aurais dû deviner quand il disait mon nom !
CYRANO:
Non, ce n'était pas moi !
ROXANE:
C'était vous !
CYRANO:
Je vous jure. . .
ROXANE:
J'aperçois toute la généreuse imposture:
Les lettres, c'était vous. . .
CYRANO:
Non !
ROXANE:
Les mots chers et fous,
C'était vous. . .
CYRANO:
Non !
ROXANE:
La voix dans la nuit, c'était vous !
CYRANO:
Je vous jure que non !
ROXANE:
L'âme, c'était la vôtre !
CYRANO:
Je ne vous aimais pas.
ROXANE:
Vous m'aimiez !
CYRANO (se débattant):
C'était l'autre !
ROXANE:
Vous m'aimiez !
CYRANO (d'une voix qui faiblit):
Non !
ROXANE:
Déjà vous le dites plus bas !
CYRANO:
Non, non, mon cher amour, je ne vous aimais pas !
ROXANE:
Ah ! que de choses qui sont mortes. . .qui sont nées !
--Pourquoi vous être tu pendant quatorze années,
Puisque sur cette lettre où, lui, n'était pour rien,
Ces pleurs étaient de vous ?
CYRANO (lui tendant la lettre):
Ce sang était le sien.
ROXANE:
Alors pourquoi laisser ce sublime silence
Se briser aujourd'hui ?
CYRANO:
Pourquoi ?. . .
(Le Bret et Ragueneau entrent en courant.)
Scène 5.VI.
Les mêmes, Le Bret et Ragueneau.
LE BRET:
Quelle imprudence !
Ah ! j'en étais bien sûr ! il est là !
CYRANO (souriant et se redressant):
Tiens, parbleu !
LE BRET:
Il s'est tué, Madame, en se levant !
ROXANE:
Grand Dieu !
Mais tout à l'heure alors. . .cette faiblesse ?. . .cette ?. . .
CYRANO:
C'est vrai ! je n'avais pas terminé ma gazette:
. . .Et samedi, vingt-six, une heure avant dîné,
Monsieur de Bergerac est mort assassiné.
(Il se découvre; on voit sa tête entourée de linges.)
ROXANE:
Que dit-il ?--Cyrano !--Sa tête enveloppée !. . .
Ah, que vous a-t-on fait ? Pourquoi ?
CYRANO:
"D'un coup d'épée,
Frappé par un héros, tomber la pointe au cœur !". . .
--Oui, je disais cela !. . .Le destin est railleur !. . .
Et voilà que je suis tué dans une embûche,
Par derrière, par un laquais, d'un coup de bûche !
C'est très bien. J'aurai tout manqué, même ma mort.
RAGUENEAU:
Ah, Monsieur !. . .
CYRANO:
Ragueneau ne pleure pas si fort !. . .
(Il lui tend la main):
Qu'est-ce que tu deviens, maintenant, mon confrère ?
RAGUENEAU (à travers ses larmes):
Je suis moucheur de. . .de. . .chandelles, chez Molière.
CYRANO:
Molière !
RAGUENEAU:
Mais je veux le quitter, dès demain:
Oui, je suis indigné !. . .Hier, on jouer Scapin,
Et j'ai vu qu'il vous a pris une scène !
LE BRET:
Entière !
RAGUENEAU:
Oui, Monsieur, le fameux: "Que Diable allait-il faire ?. . ."
LE BRET (furieux):
Molière te l'a pris !
CYRANO:
Chut ! chut ! Il a bien fait !. . .
(A Ragueneau):
La scène, n'est-ce pas, produit beaucoup d'effet ?
RAGUENEAU (sanglotant):
Ah ! Monsieur, on riait ! on riait !
CYRANO:
Oui, ma vie
Ce fut d'être celui qui souffle--et qu'on oublie !
(A Roxane):
Vous souvient-il du soir où Christian vous parla
Sous le balcon ? Eh bien ! toute ma vie est là:
Pendant que je restais en bas, dans l'ombre noire,
D'autres montaient cueillir le baiser de la gloire !
C'est justice, et j'approuve au seuil de mon tombeau:
Molière a du génie et Christian était beau !
(A ce moment, la cloche de la chapelle ayant tinté, on voit passer au
fond, dans l'allée, les religieuses se rendant à l'office):
Qu'elles aillent prier puisque leur cloche sonne !
ROXANE (se relevant pour appeler):
Ma sœur ! ma sœur !
CYRANO (la retenant):
Non ! non ! n'allez chercher personne:
Quand vous reviendriez, je ne serais plus là.
(Les religieuses sont entrées dans la chapelle, on entend l'orgue):
Il me manquait un peu d'harmonie. . .en voilà.
ROXANE:
Je vous aime, vivez !
CYRANO:
Non ! car c'est dans le conte
Que lorsqu'on dit: Je t'aime ! au prince plein de honte,
Il sent sa laideur fondre à ces mots de soleil. . .
Mais tu t'apercevrais que je reste pareil.
ROXANE:
J'ai fait votre malheur ! moi ! moi !
CYRANO:
Vous ?. . .au contraire !
J'ignorais la douceur féminine. Ma mère
Ne m'a pas trouvé beau. Je n'ai pas eu de sœur.
Plus tard, j'ai redouté l'amante à l'œil moqueur.
Je vous dois d'avoir eu, tout au moins, une amie.
Grâce à vous une robe a passé dans ma vie.
LE BRET (lui montrant le clair de lune qui descend à travers les branches):
Ton autre amie est là, qui vient te voir !
CYRANO (souriant à la lune):
Je vois.
ROXANE:
Je n'aimais qu'un seul être et je le perds deux fois !
CYRANO:
Le Bret, je vais monter dans la lune opaline,
Sans qu'il faille inventer, aujourd'hui, de machine. . .
LE BRET:
Que dites-vous ?
CYRANO:
Mais oui, c'est là, je vous le dis,
Que l'on va m'envoyer faire mon paradis
Plus d'une âme que j'aime y doit être exilée,
Et je retrouverai Socrate et Galilée !
LE BRET (se révoltant):
Non, non ! C'est trop stupide à la fin, et c'est trop
Injuste ! Un tel poète ! Un cœur si grand, si haut !
Mourir ainsi !. . .Mourir !. . .
CYRANO:
Voilà Le Bret qui grogne !
LE BRET (fondant en larmes):
Mon cher ami. . .
CYRANO (se soulevant, l'œil égaré):
Ce sont les cadets de Gascogne. . .
--La masse élémentaire. . .Eh oui !. . .voilà le hic. . .
LE BRET:
Sa science. . .dans son délire !
CYRANO:
Copernic
A dit. . .
ROXANE:
Oh !
CYRANO:
Mais aussi que diable allait-il faire,
Mais que diable allait-il faire en cette galère ?. . .
Philosophe, physicien,
Rimeur, bretteur, musicien,
Et voyageur aérien,
Grand riposteur du tac au tac,
Amant aussi--pas pour son bien !--
Ci-gît Hercule-Savinien
De Cyrano de Bergerac,
Qui fut tout, et qui ne fut rien,
. . .Mais je m'en vais, pardon, je ne peux faire attendre:
Vous voyez, le rayon de lune vient me prendre !
(Il se retombé assis, les pleurs de Roxane le rappellent à la réalité,
il la regarde, et caressant ses voiles):
Je ne veux pas que vous pleuriez moins ce charmant,
Ce bon, ce beau Christian; mais je veux seulement
Que lorsque le grand froid aura pris mes vertèbres,
Vous donniez un sens double à ces voiles funèbres,
Et que son deuil sur vous devienne un peu mon deuil.
ROXANE:
Je vous jure !. . .
CYRANO (est secoué d'un grand frisson et se lève brusquement):
Pas là ! non ! pas dans ce fauteuil !
(On veut s'élancer vers lui):
--Ne me soutenez pas !--Personne !
(Il va s'adosser à l'arbre):
Rien que l'arbre !
(Silence):
Elle vient. Je me sens déjà botté de marbre,
--Ganté de plomb !
(Il se raidit):
Oh ! mais !. . .puisqu'elle est en chemin,
Je l'attendrai debout,
(Il tire l'épée):
et l'épée à la main !
LE BRET:
Cyrano !
ROXANE (défaillante):
Cyrano !
(Tous reculent épouvantés.)
CYRANO:
Je crois qu'elle regarde. . .
Qu'elle ose regarder mon nez, cette Camarde
(Il lève son épée):
Que dites-vous ?. . .C'est inutile ?. . .Je le sais !
Mais on ne se bat pas dans l'espoir du succès !
Non ! non ! c'est bien plus beau lorsque c'est inutile !
--Qu'est-ce que c'est tous ceux-là ?--Vous êtes mille ?
Ah ! je vous reconnais, tous mes vieux ennemis !
Le Mensonge ?
(Il frappe de son épée le vide):
Tiens, tiens !--Ha ! ha ! les Compromis !
Les Préjugés, les Lâchetés !. . .
(Il frappe):
Que je pactise ?
Jamais, jamais !--Ah ! te voilà, toi, la Sottise !
--Je sais bien qu'à la fin vous me mettrez à bas;
N'importe: je me bats ! je me bats ! je me bats !
(Il fait des moulinets immenses et s'arrête haletant):
Oui, vous m'arrachez tout, le laurier et la rose !
Arrachez ! Il y a malgré vous quelque chose
Que j'emporte, et ce soir, quand j'entrerai chez Dieu,
Mon salut balaiera largement le seuil bleu,
Quelque chose que sans un pli, sans une tache,
J'emporte malgré vous,
(Il s'élance l'épée haute):
et c'est. . .
(L'épée s'échappe de ses mains, il chancelle, tombe dans les bras de
Le Bret et de Ragueneau.)
ROXANE (se penchant sur lui et lui baisant le front):
C'est ?. . .
CYRANO (rouvre les yeux, la reconnaît et dit en souriant):
Mon panache.
Rideau.
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Cinq Semaines En Ballon
CINQ SEMAINES EN BALLON
BY JULES VERNE
VOYAGE DE DÉCOUVERTES EN AFRIQUE PAR TROIS ANGLAIS
CHAPITRE PREMIER
La fin d'un discours très applaudi.--Présentation du docteur Samuel
Fergusson--« Excelsior. »--Portrait en pied du docteur.--Un fataliste
convaincu.--Dîner au Traveller's club.--Nombreux toasts.
Il y avait une grande affluence d'auditeurs, le 14 janvier 1862, à la
séance de la Société royale géographique de Londres, Waterloo place, 3.
Le président, sir Francis M..., faisait à ses honorables collègues une
importante communication dans un discours fréquemment interrompu par
les applaudissements.
Ce rare morceau d'éloquence se terminait enfin par quelques phrases
ronflantes dans lesquelles le patriotisme se déversait à pleines
périodes:
« L'Angleterre a toujours à la tête des nations (car, on l'a remarqué,
les nations marchent universellement à la tête les unes des autres), «
par l'intrépidité de ses voyageurs dans la voie des découvertes
géographiques. (Assentiments nombreux.) Le docteur Samuel Fergusson,
l'un de ses glorieux enfants, ne faillira pas à son origine. (De toutes
parts: Non! non!) Cette tentative, si elle réussit (elle réussira!)
reliera, en les complétant, les notions éparses de la cartologie
africaine (véhémente approbation), et si elle échoue (jamais! jamais!),
elle restera du moins comme l'un des plus audacieuses conceptions du
génie humain! (Trépignements frénétiques.) »
--Hourra! hourra! fit l'assemblée électrisée par ces émouvantes
paroles.
--Hourra pour l'intrépide Fergusson!» s'écria l'un des membres les plus
expansifs de l'auditoire.
Des cris enthousiastes retentirent. Le nom de Fergusson éclata dans
toutes les bouches, et nous sommes fondés à croire qu'il gagna
singulièrement à passer par des gosiers anglais. La salle des séances
en fut ébranlée.
Ils étaient là pourtant, nombreux, vieillis, fatigués, ces intrépides
voyageurs que leur tempérament mobile promena dans les cinq parties du
monde! Tous, plus ou moins, physiquement ou moralement, ils avaient
échappé aux naufrages, aux incendies. aux tomahawks de l'Indien, aux
casse-têtes du sauvage, au poteau du supplice, aux estomacs de la
Polynésie! Mais rien ne put comprimer les battements de leurs cœurs
pendant le discours de sir Francis M..., et, de mémoire humaine, ce fut
là certainement le plus beau succès oratoire de la Société royale
géographique de Londres Mais, en Angleterre, l'enthousiasme ne s'en
tient pas seulement aux paroles. Il bat monnaie plus rapidement encore
que le balancier de « the Royal Mint [La Monnaie à Londres.]. » Une
indemnité d'encouragement fut votée, séance tenante, en faveur du
docteur Fergusson, et s'éleva au chiffre de deux mille cinq cents
livres[Soixante-deux mille cinq cents francs.]. L'importance de la
somme se proportionnait à l'importance de l'entreprise.
L'un des membres de la Société interpella le président sur la question
de savoir si le docteur Fergusson ne serait pas officiellement
présenté.
« Le docteur se tient à la disposition de l'assemblée, répondit sir
Francis M ...
--Qu'il entre! s'écria-t-on, qu'il entre! Il est bon de voir par ses
propres yeux un homme d'une audace aussi extraordinaire!
--Peut-être cette incroyable proposition, dit un vieux commodore
apoplectique, n'a-t-elle eu d'autre but que de nous mystifier!
--Et si le docteur Fergusson n'existait pas! cria une voix malicieuse.
--Il faudrait l'inventer, répondit un membre plaisant de cette grave
Société.
--Faites entrer le docteur Fergusson, » dit simplement sir Francis M
...
Et le docteur entra au milieu d'un tonnerre d'applaudissements, pas le
moins du monde ému d'ailleurs.
C'était un homme d'une quarantaine d'années, de taille et de
constitution ordinaires; son tempérament sanguin se trahissait par une
coloration forcée du visage, il avait une figure froide, aux traits
réguliers, avec un nez fort, le nez en proue de vaisseau de l'homme
prédestiné aux découvertes; ses yeux fort doux, plus intelligents que
hardis, donnaient un grand charme à sa physionomie; ses bras étaient
longs, et ses pieds se posaient à terre avec l'aplomb du grand
marcheur.
La gravité calme respirait dans toute la personne du docteur, et l'idée
ne venait pas à l'esprit qu'il put être l'instrument de la plus
innocente mystification.
Aussi, les hourras et les applaudissements ne cessèrent qu'au moment où
le docteur Fergusson réclama le silence par un geste aimable. Il se
dirigea vers le fauteuil préparé pour sa présentation; puis, debout,
fixe, le regard énergique, il leva vers le ciel l'index de la main
droite; ouvrit la bouche et prononça ce seul mot:
« Excelsior! »
Non! jamais interpellation inattendue de MM. Bright et Cobden, jamais
demande de fonds extraordinaires de lord Palmerston pour cuirasser les
rochers de l'Angleterre, n'obtinrent un pareil succès. Le discours de
sir Francis M... était dépassé, et de haut. Le docteur se montrait à la
fois sublime, grand, sobre et mesuré; il avait dit le mot de la
situation:
« Excelsior! »
Le vieux commodore, complètement rallié à cet homme étrange, réclama
l'insertion « intégrale » du discours Fergusson dans the Proceedings of
the Royal Geographical Society of London [Bulletins de la Société
Royale Géographique de Londres.].
Qu'était donc ce docteur, et à quelle entreprise allait-il se dévouer?
Le père du jeune Fergusson, un brave capitaine de la marine anglaise,
avait associé son fils, dès son plus jeune âge, aux dangers et aux
aventures de sa profession. Ce digne enfant, qui paraît n'avoir jamais
connu la crainte, annonça promptement un esprit vif, une intelligence
de chercheur, une propension remarquable vers les travaux
scientifiques; il montrait, en outre, une adresse peu commune à se
tirer d'affaire; il ne fut jamais embarrassé de rien, pas même de se
servir de sa première fourchette, à quoi les enfants réussissent si peu
en général.
Bientôt son imagination s'enflamma à la lecture des entreprises
hardies, des explorations maritimes; il suivit avec passion les
découvertes qui signalèrent la première partie du XlXe siècle; il rêva
la gloire des Mungo-Park, des Bruce, des Caillié, des Levaillant, et
même un peu, je crois, celle de Selkirk, le Robinson Crusoé, qui ne lui
paraissait pas inférieure. Que d'heures bien occupées il passa avec lui
dans son île de Juan Fernandez! Il approuva souvent les idées du
matelot abandonné; parfois il discuta ses plans et ses projets; il eût
fait autrement, mieux peut-être, tout aussi bien, à coup sûr! Mais,
chose certaine, il n'eût jamais fui cette bienheureuse île, où il était
heureux comme un roi sans sujets....; non, quand il se fût agi de
devenir premier lord de l'amirauté!
Je vous laisse à penser si ces tendances se développèrent pendant sa
jeunesse aventureuse jetée aux quatre coins du monde. Son père, en
homme instruit, ne manquait pas d'ailleurs de consolider cette vive
intelligence par des études sérieuses en hydrographie, en physique et
en mécanique, avec une légère teinture de botanique, de médecine et
d'astronomie.
A la mort du digne capitaine, Samuel Fergusson, âgé de vingt-deux ans,
avait déjà fait son tour du monde; il s'enrôla dans le corps des
ingénieurs bengalais, et se distingua en plusieurs affaires; mais cette
existence de soldat ne lui convenait pas; se souciant peu de commander,
il n'aimait pas à obéir. Il donna sa démission, et, moitié chassant,
moitié herborisant, il remonta vers le nord de la péninsule indienne et
la traversa de Calcutta à Surate. Une simple promenade d'amateur.
De Surate, nous le voyons passer en Australie, et prendre part en 1845
à l'expédition du capitaine Sturt, chargé de découvrir cette mer
Caspienne que l'on suppose exister au centre de la Nouvelle-Hollande.
Samuel Fergusson revint en Angleterre vers 1830, et, plus que jamais
possédé du démon des découvertes, il accompagna jusqu’en 1853 le
capitaine Mac Clure dans l'expédition qui contourna le continent
américain du détroit de Behring au cap Farewel.
En dépit des fatigues de tous genres, et sous tous les climats, la
constitution de Fergusson résistait merveilleusement; il vivait à son
aise au milieu des plus complètes privations; c'était le type du
parfait voyageur, dont l'estomac se resserre ou se dilate à volonté,
dont les jambes s'allongent ou se raccourcissent suivant la couche
improvisée, qui s'endort à toute heure du jour et se réveille à toute
heure de la nuit.
Rien de moins étonnant, dès lors, que de retrouver notre infatigable
voyageur visitant de 1855 à 1857 tout l'ouest du Tibet en compagnie des
frères Schlagintweit, et rapportant de cette exploration de curieuses
observations d'ethnographie.
Pendant ces divers voyages, Samuel Fergusson fut le correspondant le
plus actif et le plus intéressant du Daily Telegraph, ce journal à un
penny, dont le tirage monte jusqu'à cent quarante mille exemplaires par
jour, et suffit à peine à plusieurs millions de lecteurs. Aussi le
connaissait-on bien, ce docteur, quoiqu'il ne fût membre d'aucune
institution savante, ni des Sociétés royales géographiques de Londres,
de Paris, de Berlin, de Vienne ou de Saint-Pétersbourg, ni du Club des
Voyageurs, ni même de Royal Polytechnic Institution, où trônait son ami
le statisticien Kokburn.
Ce savant lui proposa même un jour de résoudre le problème suivant,
dans le but de lui être agréable: Étant donné le nombre de milles
parcourus par le docteur autour du monde, combien sa tête en a-t-elle
fait de plus que ses pieds, par suite de la différence des rayons? Ou
bien, étant connu ce nombre de milles parcourus par les pieds et par la
tête du docteur, calculer sa taille exacte à une ligne près?
Mais Fergusson se tenait toujours éloigné des corps savants, étant de
l'église militante et non bavardante; il trouvait le temps mieux
employé à chercher qu'à discuter, à découvrir qu'à discourir.
On raconte qu'un Anglais vint un jour à Genève avec l'intention de
visiter le lac; on le fit monter dans l'une de ces vieilles voitures où
l'on s'asseyait de côté comme dans les omnibus: or il advint que, par
hasard, notre Anglais fut placé de manière à présenter le dos au lac;
la voiture accomplit paisiblement son voyage circulaire, sans qu'il
songeât à se retourner une seule fois, et il revint à Londres, enchanté
du lac de Genève.
Le docteur Fergusson s'était retourné, lui, et plus d'une fois pendant
ses voyages, et si bien retourné qu'il avait beaucoup vu. En cela,
d'ailleurs, il obéissait à sa nature, et nous avons de bonnes raisons
de croire qu'il était un peu fataliste, mais d'un fatalisme très
orthodoxe, comptant sur lui, et même sur la Providence; `il se disait
poussé plutôt qu'attiré dans ses voyages, et parcourait le monde,
semblable à une locomotive, qui ne se dirige pas, mais que la route
dirige.
« Je ne poursuis pas mon chemin, disait-il souvent, c'est mon chemin
qui me poursuit. »
On ne s'étonnera donc pas du sang-froid avec lequel il accueillit les
applaudissements de la Société Royale; il était au-dessus de ces
misères, n'ayant pas d'orgueil et encore moins de vanité; il trouvait
toute simple la proposition qu'il avait adressée au président sir
Francis M ... et ne s'aperçut même pas de l’effet immense qu'elle
produisit.
Après la séance, le docteur fut conduit au Traveller's club, dans Pall
Mall; un superbe festin s'y trouvait dressé à son intention; la
dimension des pièces servies fut en rapport avec l'importance du
personnage, et l'esturgeon qui figura dans ce splendide repas n'avait
pas trois pouces de moins en longueur que Samuel Fergusson lui-même.
Des toasts nombreux furent portés avec les vins de France aux célèbres
voyageurs qui s'étaient illustrés sur la terre d'Afrique. On but à leur
santé ou à leur mémoire, et par ordre alphabétique, ce qui est très
anglais: à Abbadie, Adams, Adamson, Anderson, Arnaud, Baikie, Baldwin,
Barth, Batouda, Beke, Beltrame, du Berba, Bimbachi, Bolognesi, Bolwik,
Bolzoni, Bonnemain, Brisson, Browne, Bruce, Brun-Rollet, Burchell,
Burckhardt, Burton, Caillaud, Caillié, Campbell, Chapman, Clapperton,
Clot, Bey, Colomieu, Courval, Cumming, Cuny, Debono, Decken, Denham,
Desavanchers, Dicksen, Dickson; Dochard, Duchaillu, Duncan, Durand,
Duroulé, Duveyrier, Erhardt, d'Escayrac de Lauture, Ferret, Fresnel,
Galinier, Galton, Geoffroy, Golberry, Hahn, Halm, Harnier, Hecquart,
Heuglin, Hornemann, Houghton, Imbert, Kaufmann, Knoblecher, Krapf,
Kummer, Lafargue, Laing, Lajaille, Lambert, Lamiral, Lamprière, John
Lander, Richard Lander, Lefebvre, Lejean, Levaillant, Livingstone,
Maccarthie, Maggiar, Maizan, Malzac, Moffat, Mollien, Monteiro,
Morrisson, Mungo-Park, Neimans, Overwev, Panet, Partarrieau, Pascal,
Pearse, Peddie, Peney, Petherick, Poncet, Prax, Raffenel, Rath,
Rebmann, Richardson, Riley, Ritchie, Rochet d'Héricourt, Rongâwi,
Roscher, Ruppel, Saugnier, Speke, Steidner, Thibaud, Thompson,
Thornton, Toole, Tousny, Trotter, Tuckey, Tyrwitt, Vaudey, Veyssière,
Vincent, Vinco, Vogel, Wahlberg, Warington, Washington, Werne, Wild, et
enfin au docteur Samuel Fergusson qui, par son incroyable tentative,
devait relier les travaux de ces voyageurs et compléter la série des
découvertes africaines.
CHAPITRE II
Un article du Daily Telegraph.--Guerre de journaux savants.
Le lendemain, dans son numéro du 16 janvier, le Daily Telegraph
publiait un article ainsi conçu:
« L'Afrique va livrer enfin le secret de ses vastes solitudes; un Œdipe
moderne nous donnera le mot de cette énigme que les savants de soixante
siècles n'ont pu déchiffrer. Autrefois, rechercher les sources du Nil,
fontes Nili quœrere, était regardé comme une tentative insensée, une
irréalisable chimère. »
« Le docteur Barth, en suivant jusqu'au Soudan la route tracée par
Denham et Clapperton; le docteur Livingstone, en multipliant ses
intrépides investigations depuis le cap de Bonne-Espérance jusqu'au
bassin du Zambezi; les capitaines Burton et Speke, par la découverte
des Grands Lacs intérieurs, ont ouvert trois chemins à la civilisation
moderne; leur point d'intersection, où nul voyageur n'a encore pu
parvenir, est le cœur même de l'Afrique. C'est là que doivent tendre
tous les efforts. »
« Or, les travaux de ces hardis pionniers de la science vont être
renoués par l'audacieuse tentative du docteur Samuel Fergusson, dont
nos lecteurs ont souvent apprécié les belles explorations. »
« Cet intrépide découvreur (discoverer) se propose de traverser en
ballon toute l'Afrique de l'est à l'ouest. Si nous sommes bien
informés, le point de départ de ce surprenant voyage serait l'île de
Zanzibar sur la côte orientale. Quant au point d'arrivée, à la
Providence seule il est réservé de le connaître. »
« La proposition de cette exploration scientifique a été faite hier
officiellement à la Société Royale de Géographie; une somme de deux
mille cinq cents livres est votée pour subvenir aux frais de
l'entreprise.
« Nous tiendrons nos lecteurs au courant de cette tentative, qui est
sans précédents dans les fastes géographiques. »
Comme on le pense, cet article eut un énorme retentissement; il souleva
d'abord les tempêtes de l'incrédulité, le docteur Fergusson passa pour
un être purement chimérique, de l'invention de M. Barnum, qui, après
avoir travaillé aux États-Unis, s'apprêtait à « faire » les Iles
Britanniques.
Une réponse plaisante parut à Genève dans le numéro de février des «
Bulletins de la Société Géographique », elle raillait spirituellement
la Société Royale de Londres, le Traveller's club et l'esturgeon
phénoménal.
Mais M. Petermann, dans ses « Mittheilungen, » publiés à Gotha,
réduisit au silence le plus absolu le journal de Genève. M. Petermann
connaissait personnellement le docteur Fergusson, et se rendait garant
de l'intrépidité de son audacieux ami
Bientôt d'ailleurs le doute ne fut plus possible; les préparatifs du
voyage se faisaient à Londres; les fabriques de Lyon avaient reçu une
commande importante de taffetas pour la construction de l'aérostat;
enfin le gouvernement britannique mettait à la disposition du docteur
le transport le Resolute, capitaine Pennet
Aussitôt mille encouragements se firent jour, mille félicitations
éclatèrent. Les détails de l’entreprise parurent tout au long dans les
Bulletins de la Société Géographique de Paris; un article remarquable
fut imprimé dans les « Nouvelles Annales des voyages, de la géographie,
de l'histoire et de l'archéologie de M. V.-A. Malte-Brun »; un travail
minutieux publié dans « Zeitschrift für Allgemeine Erdkunde, » par le
docteur W. Koner, démontra victorieusement la possibilité du voyage,
ses chances de succès, la nature des obstacles, les immenses avantages
du mode de locomotion par la voie aérienne; il blâma seulement le point
de départ; il indiquait plutôt Masuah, petit port de l'Abyssinie, d’où
James Bruce, en 1768, s'était élancé à la recherche des sources du Nil.
D'ailleurs il admirait sans réserve cet esprit énergique du docteur
Fergusson, et ce cœur couvert d'un triple airain qui concevait et
tentait un pareil voyage.
Le « North American Review » ne vit pas sans déplaisir une telle gloire
réservée à l'Angleterre; il tourna la proposition du docteur en
plaisanterie, et l'engagea à pousser jusqu'en Amérique, pendant qu'il
serait en si bon chemin.
Bref, sans compter les journaux du monde entier, il n'y eut pas de
recueil scientifique, depuis le ·« Journal des Missions évangéliques »
jusqu'à la « Revue algérienne et coloniale, » depuis les « Annales de
la propagation de la foi » jusqu'au « Church missionnary intelligencer,
» qui ne relatât le fait sous toutes ses formes.
Des paris considérables s'établirent à Londres et dans l'Angleterre, 1°
sur l'existence réelle ou supposée du docteur Fergusson; 2° sur le
voyage lui-même, qui ne serait pas tenté suivant les uns, qui serait
entrepris suivant les autres; 3° sur la question de savoir s'il
réussirait ou s'il ne réussirait pas; 4° sur les probabilités ou les
improbabilités du retour du docteur Fergusson. On engagea des sommes
énormes au livre des paris, comme s'il se fût agi des courses d'Epsom.
Ainsi donc, croyants, incrédules, ignorants et savants, tous eurent les
yeux fixés sur le docteur; il devint le lion du jour sans se douter
qu'il portât une crinière. Il donna volontiers des renseignements
précis sur son expédition. Il fut aisément abordable et l'homme le plus
naturel du monde. Plus d'un aventurier hardi se présenta, qui voulait
partager la gloire et les dangers de sa tentative; mais il refusa sans
donner de raisons de son refus.
De nombreux inventeurs de mécanismes applicables à la direction des
ballons vinrent lui proposer leur système. Il n'en voulut accepter
aucun. A qui lui demanda s'il avait découvert quelque chose à cet
égard, il refusa constamment de s'expliquer, et s'occupa plus
activement que jamais des préparatifs de son voyage.
CHAPITRE III
L'ami du docteur.--D'où datait leur amitié.--Dick Kennedy à
Londres.--Proposition inattendue, mais point rassurante.--Proverbe peu
consolant.--Quelques mots du martyrologe africain--Avantages d'un
aérostat.--Le secret du docteur Fergusson.
Le docteur Fergusson avait un ami. Non pas un autre lui-même, un alter
ego; l'amitié ne saurait exister entre deux êtres parfaitement
identiques.
Mais s'ils possédaient des qualités, des aptitudes, un tempérament
distincts, Dick Kennedy et Samuel Fergusson vivaient d'un seul et même
cœur, et cela ne les gênait pas trop. Au contraire.
Ce Dick Kennedy était un Écossais dans toute l'acception du mot,
ouvert, résolu, entêté. Il habitait la petite ville de Leith, près
d'Édimbourg, une véritable banlieue de la « Vieille Enfumée »
[Sobriquet d'Édimbourg, Auld Reekie,]. C'était quelquefois un pêcheur,
mais partout et toujours un chasseur déterminé: rien de moins étonnant
de la part d'un enfant de la Calédonie, quelque peu coureur des
montagnes des Highlands. On le citait comme un merveilleux tireur à la
carabine; non seulement il tranchait des balles sur une lame de
couteau, mais il les coupait en deux moitiés si égales, qu'en les
pesant ensuite on ne pouvait y trouver de différence appréciable.
La physionomie de Kennedy rappelait beaucoup celle de Halbert
Glendinning, telle que l'a peinte Walter Scott dans « le Monastére »;
sa taille dépassait six pieds anglais [Environ cinq pieds huit
pouces.]; plein de grâce et d'aisance, il paraissait doué d'une force
herculéenne; une figure fortement hâlée par le soleil, des yeux vifs et
noirs, une hardiesse naturelle très décidée, enfin quelque chose de bon
et de solide dans toute sa personne prévenait en faveur de l'Écossais.
La connaissance des deux amis se fit dans l'Inde, à l'époque où tous
deux appartenaient au même régiment; pendant que Dick chassait au tigre
et à l'éléphant, Samuel chassait à la plante et à l'insecte; chacun
pouvait se dire adroit dans sa partie, et plus d'une plante rare devint
la proie du docteur, qui valut à conquérir autant qu'une paire de
défenses en ivoire.
Ces deux jeunes gens n'eurent jamais l'occasion de se sauver la vie, ni
de se rendre un service quelconque. De là une amitié inaltérable. La
destinée les éloigna parfois, mais la sympathie les réunit toujours.
Depuis leur rentrée en Angleterre, ils furent souvent séparés par les
lointaines expéditions du docteur; mais, de retour, celui-ci ne manqua,
jamais d'aller, non pas demander, mais donner quelques semaines de
lui-même à son ami l'Écossais.
Dick causait du passé, Samuel préparait l'avenir: l'un regardait en
avant, l’autre en arrière. De là un esprit inquiet, celui de Fergusson,
une placidité parfaite, celle de Kennedy.
Après son voyage au Tibet, le docteur resta près de deux ans sans
parler d'explorations nouvelles; Dick supposa que ses instincts de
voyage, ses appétits d'aventures se calmaient. Il en fut ravi. Cela,
pensait-il, devait finir mal un jour ou l'autre; quelque habitude que
l'on ait des hommes, on ne voyage pas impunément au milieu des
anthropophages et des bêtes féroces; Kennedy engageait donc Samuel à
enrayer, ayant assez fait d'ailleurs pour la science, et trop pour la
gratitude humaine.
A cela, le docteur se contentait de ne rien répondre; il demeurait
pensif, puis il se livrait à de secrets calculs, passant ses nuits dans
des travaux de chiffres, expérimentant même des engins singuliers dont
personne ne pouvait se rendre compte. On sentait qu'une grande pensée
fermentait dans son cerveau.
« Qu'a-t-il pu ruminer ainsi?» se demanda Kennedy, quand son ami l'eut
quitté pour retourner à Londres, au mois de janvier.
Il l'apprit un matin par l'article du Daily Telegraph.
« Miséricorde! s'écria-t-il. Le fou! l'insensé traverser l'Afrique en
ballon! Il ne manquait plus que cela! Voilà donc ce qu'il méditait
depuis deux ans! »
A la place de tous ces points d'exclamation, mettez des coups de poing
solidement appliqués sur la tête, et vous aurez une idée de l'exercice
auquel se livrait le brave Dick en parlant ainsi.
Lorsque sa femme de confiance, la vieille Elspeth, voulut insinuer que
ce pourrait bien être une mystification:
« Allons donc! répondit-il, est-ce que je ne reconnais pas mon homme?
Est-ce que ce n'est pas de lui? Voyager à travers les airs! Le voilà
jaloux des aigles maintenant! Non, certes, cela ne sera pas! je saurai
bien l'empêcher! Eh! si on le laissait faire, il partirait un beau jour
pour la lune! »
Le soir même, Kennedy, moitié inquiet, moitié exaspéré, prenait le
chemin de fer à General Railway station, et le lendemain il arrivait à
Londres.
Trois quarts d'heure après un cab le déposait à la petite maison du
docteur, Soho square, Greek street; il en franchit le perron, et
s'annonça en frappant à la porte cinq coups solidement appuyés.
Fergusson lui ouvrit en personne.
« Dick? fit-il sans trop d`étonnement.
--Dick lui-même, riposta Kennedy.
--Comment, mon cher Dick, toi à Londres, pendant les chasses d'hiver?
--Moi, à Londres.
--Et qu'y viens-tu faire?
--Empêcher une folie sans nom!
--Une folie? dit le docteur.
--Est-ce vrai ce que raconte ce journal, répondit Kennedy en tendant le
numéro du Daily Telegraph.
--Ah! c'est de cela que tu parles! Ces journaux sont bien indiscrets!
Mais asseois-toi donc, mon cher Dick.
--Je ne m'asseoirai pas. Tu as parfaitement l'intention d'entreprendre
ce voyage?
--Parfaitement; mes préparatifs vont bon train, et je...
--Où sont-ils que je les mette en pièces, tes préparatifs? Où sont-ils
que j’en fasse des morceaux »
Le digne Écossais se mettait très sérieusement en colère.
« Du calme, mon cher Dick reprit le docteur. Je conçois ton irritation.
Tu m'en veux de ce que je ne t'ai pas encore appris mes nouveaux
projets.
--Il appelle cela de nouveaux projets!
--J'ai été fort occupé, reprit Samuel sans admettre l'interruption,
j'ai eu fort à faire! Mais sois tranquille, je ne serais pas parti sans
t'écrire
--Eh! je me moque bien.
--Parce que j'ai l'intention de t'emmener avec moi. »
L'Écossais fit un bond qu'un chamois n'eût pas désavoué.
« Ah ca! dit-il, tu veux donc que l'on nous renferme tous les deux à
l’hôpital de Betlehem! [Hôpital de fous à Londres.]
--J'ai positivement compté sur toi, mon cher Dick, et je t'ai choisi à
l’exclusion de bien d'autres. »
Kennedy demeurait en pleine stupéfaction.
« Quand tu m'auras écouté pendant dix minutes, répondit tranquillement
le docteur, tu me remercieras
--Tu parles sérieusement?
--Très sérieusement.
--Et si je refuse de t’accompagner?
--Tu ne refuseras pas.
--Mais enfin, si je refuse?
--Je partirai seul.
--Asseyons-nous, dit le chasseur, et parlons sans passion. Du moment
que tu ne plaisantes pas, cela vaut la peine que l'on discute.
--Discutons en déjeunant, si tu n'y vois pas d'obstacle, mon cher Dick.
»
Les deux amis se placèrent l'un en face de l'autre devant une petite
table, entre une pile de sandwichs et une théière énorme
« Mon cher Samuel, dit le chasseur, ton projet est insensé! il est
impossible! il ne ressemble à rien de sérieux ni de praticable!
--C'est ce que nous verrons bien après avoir essayé.
--Mais ce que précisément il ne faut pas faire, c'est d'essayer.
--Pourquoi cela, s'il te plaît?
--Et les dangers, et les obstacles de toute nature!
--Les obstacles, répondit sérieusement Fergusson, sont inventés pour
être vaincus; quant aux dangers, qui peut se flatter de les fuir? Tout
est danger dans la vie; il peut être très dangereux de s'asseoir devant
sa table ou de mettre son chapeau sur sa tête; il faut d'ailleurs
considérer ce qui doit arriver comme arrivé déjà, et ne voir que le
présent dans l'avenir, car l'avenir n'est qu'un présent un peu plus
éloigné.
--Que cela! fit Kennedy en levant les épaules. Tu es toujours
fataliste!
--Toujours, mais dans le bon sens du mot. Ne nous préoccupons donc pas
de ce que le sort nous réserve et n'oublions jamais notre bon proverbe
d'Angleterre:
« L'homme né pour être pendu ne sera jamais noyé! »
Il n'y avait rien à répondre, ce qui n'empêcha pas Kennedy de reprendre
une série d'arguments faciles à imaginer, mais trop longs à rapporter
ici
« Mais enfin, dit-il après une heure de discussion, si tu veux
absolument traverser l'Afrique, si cela est nécessaire à ton bonheur,
pourquoi ne pas prendre les routes ordinaires?
--Pourquoi? répondit le docteur en s'animant; parce que jusqu'ici
toutes les tentatives ont échoué! Parce que depuis Mungo-Park assassiné
sur le Niger jusqu'à Yogel disparu dans le Wadaï, depuis Oudney mort à
Murmur, Clapperton mort à Sackatou, jusqu'au Français Maizan coupé en
morceaux, depuis le major Laing tué par les Touaregs jusqu'à Roscher de
Hambourg massacré au commencement de 1860, de nombreuses victimes ont
été inscrites au martyrologe africain! Parce que lutter contre les
éléments, contre la faim, la soif, la fièvre, contre les animaux
féroces et contre des peuplades plus féroces encore, est impossible!
Parce que ce qui ne peut être fait d'une façon doit être entrepris
d'une autre! Enfin parce que, là où l'on ne peut passer au milieu, il
faut passer à côté ou passer dessus!
--S'il ne s'agissait que de passer dessus! répliqua Kennedy; mais
passer par-dessus!
--Eh bien, reprit le docteur avec le plus grand sang-froid du monde,
qu'ai-je à redouter! Tu admettras bien que j'ai pris mes précautions de
manière à ne pas craindre une chute de mon ballon; si donc il vient à
me faire défaut, je me retrouverai sur terre dans les conditions
normales des explorateurs; mais mon ballon ne me manquera pas, il n'y
faut pas compter.
---Il faut y compter, au contraire.
--Non pas, mon cher Dick. J'entends bien ne pas m'en séparer avant mon
arrivée à la côte occidentale d'Afrique. Avec lui, tout est possible;
sans lui, je retombe dans les dangers et les obstacles naturels d'une
pareille expédition; avec lui, ni la chaleur, ni les torrents, ni les
tempêtes, ni le simoun, ni les climats insalubres, ni les animaux
sauvages, ni les hommes ne sont à craindre! Si j'ai trop chaud, je
monte, si j'ai froid, je descends; une montagne, je la dépasse; un
précipice, je le franchis; un fleuve, je le traverse; un orage, je le
domine; un torrent, je le rase comme un oiseau! Je marche sans fatigue,
je m'arrête sans avoir besoin de repos! Je plane sur les cités
nouvelles! Je vole avec la rapidité de l'ouragan tantôt au plus haut
des airs, tantôt à cent pieds du sol, et la carte africaine se déroule
sous mes yeux dans le grand atlas du monde! »
Le brave Kennedy commençait à se sentir ému, et cependant le spectacle
évoqué devant ses yeux lui donnait le vertige. Il contemplait Samuel
avec admiration, mais avec crainte aussi; il se sentait déjà balancé
dans l'espace.
« Voyons, fit-il, voyons un peu, mon cher Samuel, tu as donc trouvé le
moyen de diriger les ballons?
--Pas le moins du monde. C'est une utopie.
--Mais alors tu iras
--Où voudra la Providence; mais cependant de l'est à l'ouest.
--Pourquoi cela?
--Parce que je compte me servir des vents alizés, dont la direction est
constante.
--Oh! vraiment! fit Kennedy en réfléchissant: les vents alizés....
certainement... on peut à la rigueur... il y a quelque chose...
--S'il y a quelque chose! non, mon brave ami, il y a tout. Le
gouvernement anglais a mis un transport à ma disposition; il a été
convenu également que trois ou quatre navires iraient croiser sur la
côte occidentale vers l'époque présumée de mon arrivée. Dans trois mois
au plus, je serai à Zanzibar, où j'opérerai le gonflement de mon
ballon, et de là nous nous élancerons
--Nous! fit Dick.
--Aurais-tu encore l'apparence d'une objection à me faire? Parle, ami
Kennedy.
--Une objection! j'en aurais mille; mais, entre autres, dis-moi: si tu
comptes voir le pays, si tu comptes monter et descendre à ta volonté,
tu ne le pourras faire sans perdre ton gaz; il n'y a pas eu jusqu'ici
d'autres moyens de procéder, et c'est ce qui a toujours empêché les
longues pérégrinations dans l'atmosphère.
--Mon cher Dick, je ne te dirai qu'une seule chose: je ne perdrai pas
un atome de gaz, pas une molécule.
--Et tu descendras à volonté
--Je descendrai à volonté.
--Et comment feras-tu?
--Ceci est mon secret, ami Dick. Aie confiance, et que ma devise soit
la tienne: « Excelcior! »
--Va pour « Excelsior! » répondit le chasseur, qui ne savait pas un mot
de latin.
Mais il était bien décidé à s'opposer, par tous les moyens possibles,
au départ de son ami. Il fit donc mine d'être de son avis et se
contenta d'observer. Quant à Samuel, il alla surveiller ses apprêts.
CHAPITRE IV
Explorations africaines.
La ligne aérienne que le docteur Fergusson comptait suivre n'avait pas
été choisie au hasard; son point de départ fut sérieusement étudié, et
ce ne fut pas sans raison qu'il résolut de s'élever de l'île de
Zanzibar. Cette île, située près de la côte orientale d'Afrique, se
trouve par 6° de latitude australe, c’est-à-dire à quatre cent trente
milles géographiques au-dessous de l'équateur.
De cette île venait de partir la dernière expédition envoyée par les
Grands Lacs à la découverte des sources du Nil.
Mais il est bon d’indiquer quelles explorations le docteur Fergusson
espérait rattacher entre elles. Il y en a deux principales: celle du
docteur Barth en 1849, celle des lieutenants Burton et Speke en 1858.
Le docteur Barth est un Hambourgeois qui obtint pour son compatriote
Overweg et pour lui la permission de se joindre à l'expédition de
l'Anglais Richardson; celui-ci était chargé d'une mission dans le
Soudan.
Ce vaste pays est situé entre 15° et 10° de latitude nord, c'est-à-dire
que, pour y parvenir, il faut s'avancer de plus de quinze cent milles
[Six cent vingt-cinq lieues.] dans l'intérieur de l'Afrique.
Jusque-là, cette contrée n'était connue que par le voyage de Denham, de
Clapperton et d'Ouduey, de 1822 à 1824. Richardson, Barth et Overweg,
jaloux de pousser plus loin leurs investigations, arrivent à Tunis et à
Tripoli, comme leurs devanciers, et parviennent à Mourzouk, capitale du
Fezzan.
Ils abandonnent alors la ligne perpendiculaire et font un crochet dans
l'ouest vers Ghât, guidés, non sans difficultés, par les Touaregs.
Après mille scènes de pillage, de vexations, d'attaques à main armée,
leur caravane arrive en octobre dans le vaste oasis de l'Asben. Le
docteur Barth se détache de ses compagnons, fait une excursion à la
ville d'Agbadès, et rejoint l'expédition, qui se remet en marche le 12
décembre. Elle arrive dans la province du Damerghou; là, les trois
voyageurs se séparent, et Barth prend la route de Kano, où il parvient
à force de patience et en payant des tributs considérables.
Malgré une fièvre intense, il quitte cette ville le 7 mars, suivi d'un
seul domestique. Le principal but de son voyage est de reconnaître le
lac Tchad, dont il est encore séparé par trois cent cinquante milles.
Il s’avance donc vers l'est et atteint la ville de Zouricolo, dans le
Bornou, qui est le noyau du grand empire central de l'Afrique. Là il
apprend la mort de Richardson, tué par la fatigue et les privations. Il
arrive à Kouka, capitale du Bornou, sur les bords du lac. Enfin, au
bout de trois semaines, le 14 avril, douze mois et demi après avoir
quitté Tripoli, il atteint la ville de Ngornou.
Nous le retrouvons partant le 29 mars 1851, avec Overweg, pour visiter
le royaume d'Adamaoua, au sud du lac; il parvient jusqu'à la ville
d'Yola, un peu au-dessous du 9° degré de latitude nord. C'est la limite
extrême atteinte au sud par ce hardi voyageur.
Il revient au mois d'août à Kouka, de là parcourt successivement le
Mandara, le Barghimi, le Kanem, et atteint comme limite extrême dans
l'est la ville de Masena, située par 17° 20' de longitude ouest [Il
s'agit du méridien anglais, qui passe par l'observatoire de
Greenwich.].
Le 25 novembre 1852, après la mort d'Overweg, son dernier compagnon, il
s'enfonce dans l'ouest, visite Sockoto, traverse le Niger, et arrive
enfin à Tombouctou, oh il doit languir huit longs mois, au milieu des
vexations du cheik, des mauvais traitements et de la misère. Mais la
présence d'un chrétien dans la ville ne peut être plus longtemps
tolérée; les Foullannes menacent de l'assiéger. Le docteur la quitte
donc le 17 mars 1854, se réfugie sur la frontière, où il demeure trente
trois jours dans le dénûment le plus complet, revient à Kano en
novembre, rentre à Kouka, d'où il reprend la route de Denham, après
quatre mois d'attente; il revoit Tripoli vers la fin d'août 1855, et
rentre à Londres le 6 septembre, seul de ses compagnons.
Voilà ce que fut ce hardi voyage de Barth.
Le docteur Fergusson nota soigneusement qu'il s'était arrêté à 4° de
latitude nord et à 17° de longitude ouest.
Voyons maintenant ce que firent les lieutenants Burton et Speke dans
l'Afrique orientale.
Les diverses expéditions qui remontèrent le Nil ne purent jamais
parvenir aux sources mystérieuses de ce fleuve. D'après la relation du
médecin allemand Ferdinand Werne, l'expédition tentée en 1840, sous les
auspices de Mehemet-Ali, s'arrêta à Gondokoro, entre les 4° et 5°
parallèles nord.
En 1855, Brun-Rollet, un Savoisien, nommé consul de Sardaigne dans le
Soudan oriental, en remplacement de Vaudey, mort à la peine, partit de
Karthoum, et sous le nom de marchand Yacoub, trafiquant de gomme et
d'ivoire, il parvint à Belenia, au-delà du 4e degré, et retourna malade
à Karthoum, où il mourut en 1837.
Ni le docteur Peney, chef du service médical égyptien, qui sur un petit
steamer atteignit un degré au-dessous de Gondokoro, et revint mourir
d'épuisement à Karthoum,--ni le Venitien Miani, qui, contournant les
cataractes situées au-dessous de Gondokoro, atteignit le 2e
parallèle,--ni le négociant maltais Andrea Debono, qui poussa plus loin
encore son excursion sur le Nil--ne purent franchir l'infranchissable
limite.
En 1859, M. Guillaume Lejean, chargé d'une mission par le gouvernement
français, se rendit à Karthoum par la mer Rouge, s'embarqua sur le Nil
avec vingt et un hommes d'équipage et vingt soldats; mais il ne put
dépasser Gondokoro, et courut les plus grands dangers au milieu des
nègres en pleine révolte. L'expédition dirigée par M. d'Escayrac de
Lauture tenta également d'arriver aux fameuses sources.
Mais ce terme fatal arrêta toujours les voyageurs; les envoyés de Néron
avaient atteint autrefois le 9e degré de latitude; on ne gagna donc en
dix huit siècles que 5 ou 6 degrés, soit de trois cents à trois cent
soixante milles géographiques.
Plusieurs voyageurs tentèrent de parvenir aux sources du Nil, en
prenant un point de départ sur la côte orientale de l'Afrique.
De 1768 à 1772, l'Écossais Bruce partit de Masuah, port de l’Abyssinie,
parcourut le Tigré, visita les ruines d'Axum, vit les sources du Nil où
elles n'étaient pas, et n'obtint aucun résultat sérieux.
En 1844, le docteur Krapf, missionnaire anglican, fondait un
établissement à Monbaz sur la côte de Zanguebar, et découvrait, en
compagnie du révérend Rebmann, deux montagnes à trois cents milles de
la côte; ce sont les monts Kilimandjaro et Kenia, que MM. de Heuglin et
Thornton viennent de gravir en partie.
En 1845, le Français Maizan débarquait seul à Bagamayo, en face de
Zanzibar, et parvenait à Deje-la-Mhora, où le chef le faisait périr
dans de cruels supplices.
En 1859, au mois d'août, le jeune voyageur Roscher, de Hambourg parti
avec une caravane de marchands arabes, atteignait le lac Nyassa, où il
fut assassiné pendant son sommeil.
Enfin, en 1857, les lieutenants Burton et Speke, tous deux officiers à
l'armée du Bengale, furent envoyés par la Société de Géographie de
Londres pour explorer les Grands Lacs africains; le 17 juin ils
quittèrent Zanzibar et s'enfoncèrent directement dans l'ouest.
Après quatre mois de souffrances inouïes, leurs bagages pillés, leurs
porteurs assommés, ils arrivèrent à Kazeh, centre de réunion des
trafiquants et des caravanes; ils étaient en pleine terre de la Lune;
là ils recueillirent des documents précieux sur les mœurs, le
gouvernement, la religion, la faune et la flore du pays; puis ils se
dirigèrent vers le premier des Grands Lacs, le Tanganayika situé entre
3° et 8° de latitude australe; ils y parvinrent le 14 février 1858, et
visitèrent les diverses peuplades des rives, pour la plupart
cannibales.
Ils repartirent le 26 mai, et rentrèrent à Kazeh le 20 juin. Là, Burton
épuisé resta plusieurs mois malade; pendant ce temps, Speke fit au nord
une pointe de plus de trois cents milles, jusqu'au lac Oukérooué, qu'il
aperçut le 3 août; mais il n'en put voir que l'ouverture par 2° 30' de
latitude.
Il était de retour à Kazeh le 25 août, et reprenait avec Burton le
chemin de Zanzibar, qu'ils revirent au mois de mars de l'année
suivante. Ces deux hardis explorateurs revinrent alors en Angleterre,
et la Société de Géographie de Paris leur décerna son prix annuel.
Le docteur Fergusson remarqua avec soin qu'ils n'avaient franchi ni le
2e degré de latitude australe, ni le 29e degré de longitude est.
Il s'agissait donc de réunir les explorations de Burton et Speke à
celles du docteur Barth; c'était s'engager à franchir une étendue de
pays de plus de douze degrés.
CHAPITRE V
Rêves de Kennedy.--Articles et pronoms au pluriel.--Insinuations de
Dick.--Promenade sur la carte d’Afrique--Ce qui reste entre les deux
pointes du compas.--Expéditions actuelles.--Speke et Grant.--Krapf, de
Decken, de Heuglin.
Le docteur Fergusson pressait activement les préparatifs de son départ;
il dirigeait lui-même la construction de son aérostat, suivant
certaines modifications sur lesquelles il gardait un silence absolu.
Depuis longtemps déjà, il s'était appliqué à l'étude de la langue arabe
et de divers idiomes mandingues; grâce à ses dispositions de
polyglotte, il fit de rapides progrès.
En attendant, son ami le chasseur ne le quittait pas d'une semelle; il
craignait sans doute que le docteur ne prît son vol sans rien dire; il
lui tenait encore à ce sujet les discours les plus persuasifs, qui ne
persuadaient pas Samuel Fergusson, et s'échappait en supplications
pathétiques, dont celui-ci se montrait peu touché Dick le sentait
glisser entre ses doigts.
Le pauvre Écossais était réellement à plaindre; il ne considérait plus
la voûte azurée sans de sombres terreurs; il éprouvait, en dormant, des
balancements vertigineux, et chaque nuit il se sentait choir
d'incommensurables hauteurs.
Nous devons ajouter que, pendant ces terribles cauchemars, il tomba de
son lit une fois ou deux. Son premier soin fut de montrer à Fergusson
une forte contusion qu'il se fit à la tête.
« Et pourtant, ajouta-t-il avec bonhomie, trois pieds de hauteur! pas
plus! et une bosse pareille! Juge donc! »
Cette insinuation, pleine de mélancolie, n'émût pas le docteur.
« Nous ne tomberons pas, fit-il.
--Mais enfin, si nous tombons?
--Nous ne tomberons pas. »
Ce fut net, et Kennedy n'eut rien à répondre.
Ce qui exaspérait particulièrement Dick, c'est que le docteur semblait
faire une abnégation parfaite de sa personnalité, à lui Kennedy; il le
considérait comme irrévocablement destiné à devenir son compagnon
aérien. Cela n'était plus l'objet d'un doute. Samuel faisait un
intolérable abus du pronom pluriel de la première personne.
« Nous » avançons..., « nous » serons prêts le..., « nous » partirons
le...
Et de l'adjectif possessif au singulier:
« Notre » ballon..., « notre » nacelle..., « notre » exploration...
Et du pluriel donc!
« Nos » préparatifs..., « nos » découvertes .., « nos » ascensions...
Dick en frissonnait, quoique décidé à ne point partir; mais il ne
voulait pas trop contrarier son ami. Avouons même que, sans s'en rendre
bien compte, il avait fait venir tout doucement d'Édimbourg quelques
vêtements assortis et ses meilleurs fusils de chasse.
Un jour, après avoir reconnu qu'avec un bonheur insolent, on pouvait
avoir une chance sur mille de réussir, il feignit de se rendre aux
désirs du docteur; mais, pour reculer le voyage, il entama la série des
échappatoires les plus variées. Il se rejeta sur l'utilité de
l'expédition et sur son opportunité. Cette découverte des sources du
Nil était-elle vraiment nécessaire?... Aurait-on réellement travaillé
pour le bonheur de l'humanité?... Quand, au bout du compte, les
peuplades de l'Afrique seraient civilisées, en seraient-elles plus
heureuses?... Était-on certain, d'ailleurs, que la civilisation ne fût
pas plutôt là qu'en Europe--Peut-être.-- Et d'abord ne pouvait-on
attendre encore?... La traversée de l'Afrique serait certainement faite
un jour, et d'une façon moins hasardeuse... Dans un mois, dans dix
mois, avant un an, quelque explorateur arriverait sans doute...
Ces insinuations produisaient un effet tout contraire à leur but, et le
docteur frémissait d'impatience.
« Veux-tu donc, malheureux Dick, veux-tu donc, faux ami, que cette
gloire profite à un autre? Faut-il donc mentir à mon passé? reculer
devant des obstacles qui ne sont pas sérieux? reconnaître par de lâches
hésitations ce qu'ont fait pour moi, et le gouvernement anglais, et la
Société Royale de Londres?
--Mais..., reprit Kennedy, qui avait une grande habitude de cette
conjonction.
--Mais, fit le docteur, ne sais-tu pas que mon voyage doit concourir au
succès des entreprises actuelles. Ignores-tu que de nouveaux
explorateurs s'avancent vers le centre de l'Afrique
--Cependant...
--Écoute-moi bien, Dick, et jette les yeux sur cette carte. »
Dick les jeta avec résignation.
« Remonte le cours du Nil, dit Fergusson.
--Je le remonte, dit docilement l'Écossais.
--Arrive à Gondokoro.
--J'y suis. »
Et Kennedy songeait combien était facile un pareil voyage... sur la
carte.
« Prends une des pointes de ce compas, reprit le docteur, et appuie-la
sur cette ville que les plus hardis ont à peine dépassée.
--J'appuie.
--Et maintenant cherche sur la côte l'île de Zanzibar, par 6° de
latitude sud.
--Je la tiens.
--Suis maintenant ce parallèle et arrive à Kazeh.
--C'est fait.
--Remonte par le 33e degré de longitude jusqu'à l'ouverture du lac
Oukéréoué, à l'endroit où s'arrêta le lieutenant Speke.
--M'y voici! Un peu plus, je tombais dans le lac.
--Eh bien! sais-tu ce qu'on a le droit de supposer d'après les
renseignements donnés par les peuplades riveraines?
--Je ne m'en doute pas.
--C'est que ce lac, dont l'extrémité inférieure est par 2° 30' de
latitude, doit s'étendre également de deux degrés et demi au-dessus de
l'équateur.
--Vraiment!
--Or, de cette extrémité septentrionale s'échappe un cours d'eau qui
doit nécessairement rejoindre le Nil, si ce n'est le Nil lui-même.
--Voilà qui est curieux.
--Or, appuie la seconde pointe de ton compas sur cette extrémité du lac
Oukéréoué.
--C'est fait, ami Fergusson
--Combien comptes-tu de degrés entre les deux pointes?
--A peine deux.
--Et sais-tu ce que cela fait, Dick?
--Pas le moins du monde.
--Cela fait à peine cent vingt milles [Cinquante lieues], c'est-à-dire
rien.
--Presque rien, Samuel.
--Or, sais-tu ce qui se passe en ce moment?
--Non, sur ma vie!
--Eh bien! le voici. La Société de Géographie a regardé comme très
importante l'exploration de ce lac entrevu par Speke. Sous ses
auspices, le lieutenant, aujourd'hui capitaine Speke, s'est associé le
capitaine Grant de l'armée des Indes; ils se sont mis à la tête d'une
expédition nombreuse et largement subventionnée; ils ont mission de
remonter le lac et de re-venir jusqu'à Gondokoro; ils ont reçu un
subside de plus de cinq mille livres, et le gouverneur du Cap a mis des
soldats hottentots à leur dispo-sition; ils sont partis de Zanzibar à
la fin d'octobre 1860. Pendant ce temps, l'Anglais John Petherick,
consul de Sa Majesté à Kartoum, a reçu du Foreign-office sept cents
livres environ; il doit équiper un bateau à vapeur à Karthoum, le
charger de provisions suffisantes, et se rendre à Gondokoro; là il
attendra la caravane du capitaine Speke et sera en mesure de la
ravitailler.
--Bien imaginé, dit Kennedy.
--Tu vois bien que cela presse, si nous voulons participer à ces
travaux d'exploration. Et ce n'est pas tout; pendant que l'on marche
d’un pas sûr à la découverte des sources du Nil, d'autres voyageurs
vont hardiment au cœur de l'Afrique.
--A pied, fit Kennedy
--A pied, répondit le docteur sans relever l'insinuation. Le docteur
Krapf se propose de pousser dans l'ouest par le Djob, rivière située
sous l'équateur. Le baron de Decken a quitté Monbaz, a reconnu les
montagnes de Kenia et de Kilimandjaro, et s'enfonce vers le centre.
--A pied toujours?
--Toujours à pied, ou à dos de mulet.
--C'est exactement la même chose pour moi, répliqua Kennedy.
--Enfin, reprit le docteur, M. de Heuglin, vice-consul d'Autriche à
Karthoum, vient d'organiser une expédition très importante, dont le
premier but est de rechercher le voyageur Vogel, qui, en 1853, fut
envoyé dans le Soudan pour s'associer aux travaux du docteur Barth. En
1856, il quitta le Bornou, et résolut d'explorer ce pays inconnu qui
s'étend entre le lac Tchad et le Darfour. Or, depuis ce temps, il nia
pas reparu. Des lettres arrivées en juin 1860 à Alexandrie rapportent
qu'il fut assassiné par les ordres du roi du Wadaï; mais d'autres
lettres, adressées par le docteur Hartmann au père du voyageur, disent,
d’après les récits d'un fellatah du Bornou, que Vogel serait seulement
un prisonnier à Wara; tout espoir n'est donc pas perdu. Un comité s'est
formé sous la présidence du duc régent de Saxe-Cobourg-Gotha; mon ami
Petermann en est le secrétaire; une souscription nationale a fait les
frais de l'expédition, à laquelle se sont joints de nombreux savants;
M. de Heuglin est parti de Masuah dans le mois de juin, et en même
temps qu'il recherche les traces de Vogel, il doit explorer tout le
pays compris entre le Nil et le Tchad, c'est-à-dire relier les
opérations du capitaine Speke à celles du docteur Barth. Et alors
l'Afrique aura été traversée de l'est à l'ouest [Depuis le départ du
docteur Fergusson, on a appris que M. de Heuglin, à la suite de
certaines discussions, a pris une route différente de celle assignée à
son expédition, dont le commandement a été remis à M. Munzinger.].
--Eh bien! reprit l'Écossais, puisque tout cela s’emmanche si bien,
qu'allons-nous faire là-bas? »
Le docteur Fergusson ne répondit pas, et se contenta de hausser les
épaules.
CHAPITRE VI
Un domestique impossible.--Il aperçoit les satellites de Jupiter.--Dick
et Joe aux prises.--Le doute et la croyance.--Le pesage.--Joe
Wellington.--Il reçoit une demi-couronne.
Le docteur Fergusson avait un domestique; il répondait avec
empressement au nom de Joe; une excellente nature; ayant voué à son
maître une confiance absolue et un dévouement sans bornes; devançant
même ses ordres, toujours interprétés d'une façon intelligente; un
Caleb pas grognon et d'une éternelle bonne humeur; on l'eût fait exprès
qu'on n'eût pas mieux réussi. Fergusson s'en rapportait entièrement à
lui pour les détails de son existence, et il avait raison. Rare et
honnête Joe! un domestique qui commande votre dîner, et dont le goût
est le vôtre qui fait votre malle et n'oublie ni les bas ni les
chemises, qui possède vos clefs et vos secrets, et n'en abuse pas!
Mais aussi quel homme était le docteur pour ce digne Joe! avec quel
respect et quelle confiance il accueillait ses décisions. Quand
Fergusson avait parlé, fou qui eût voulu répondre. Tout ce qu'il
pensait était juste; tout ce qu'il disait, sensé; tout ce qu'il
commandait, faisable; tout ce qu'il entreprenait, possible; tout ce
qu'il achevait, admirable. Vous auriez découpé Joe en morceaux, ce qui
vous eût répugné sans doute, qu'il n'aurait pas changé d'avis à l'égard
de son maître.
Aussi, quand le docteur conçut ce projet de traverser l'Afrique par les
airs, ce fut pour Joe chose faite; il n'existait plus d'obstacles; dès
l'instant que le docteur Fergusson avait résolu de partir, il était
arrivé--avec son fidèle serviteur, car ce brave garçon, sans en avoir
jamais parlé, savait bien qu'il serait du voyage.
Il devait d'ailleurs y rendre les plus grands services par son
intelligence et sa merveilleuse agilité. S'il eut fallu nommer un
professeur de gymnastique pour les singes du Zoological Garden, qui
sont bien dégourdis cependant, Joe aurait certainement obtenu cette
place. Sauter, grimper, voler, exécuter mille tours impossibles, il
s'en faisait un jeu.
Si Fergusson était la tête et Kennedy le bras, Joe devait être la main.
Il avait déjà accompagné son maître pendant plusieurs voyages, et
possédait quelque teinture de science appropriée à sa façon; mais il se
distinguait surtout par une philosophie douce, un optimisme charmant;
il trouvait tout facile, logique, naturel, et par conséquent il
ignorait le besoin de se plaindre ou de maugréer.
Entre autres qualités, il possédait une puissance et une étendue de
vision étonnantes; il partageait avec Moestlin, le professeur de
Képler, la rare faculté de distinguer sans lunettes les satellites de
Jupiter et de compter dans le groupe des pléiades quatorze étoiles,
dont les dernières sont de neuvième grandeur. Il ne s'en montrait pas
plus fier pour cela; au contraire: il vous saluait de très loin, et, à
l'occasion, il savait joliment se servir de ses yeux.
Avec cette confiance que Joe témoignait au docteur, il ne faut donc pas
s'étonner des incessantes discussions qui s'élevaient entre Kennedy et
le digne serviteur, toute déférence gardée d'ailleurs.
L'un doutait, l'autre croyait; l'un était la prudence clairvoyante,
l'autre la confiance aveugle; le docteur se trouvait entre le doute et
la croyance! je dois dire qu'il ne se préoccupait ni de l'une ni de
l'autre.
« Eh bien! monsieur Kennedy? disait Joe.
--Eh bien! mon garçon?
--Voilà le moment qui approche il parait que nous nous embarquons pour
la lune.
--Tu veux dire la terre de la Lune, ce qui n'est pas tout à fait aussi
loin; mais sois tranquille, c'est aussi dangereux.
--Dangereux! avec un homme comme le docteur Fergusson!
--Je ne voudrais pas t’enlever tes illusions, mon cher Joe; mais ce
qu'il entreprend là est tout bonnement le fait d'un insensé: il ne
partira pas.
--Il ne partira pas! Vous n'avez donc pas vu son ballon à l'atelier de
MM. Mittchell, dans le Borough [ Faubourg méridional de Londres.].
--Je me garderais bien de l'aller voir.
--Vous perdez là un beau spectacle, Monsieur! Quelle belle chose!
quelle jolie coupe! quelle charmante nacelle! Comme nous serons à notre
aise là-dedans!
--Tu comptes donc sérieusement accompagner ton maître?
--Moi, répliqua Joe avec conviction, mais je l'accompagnerai où il
voudra! Il ne manquerait plus que cela! le laisser aller seul, quand
nous avons couru le monde ensemble! Et qui le soutiendrait donc quand
il serait fatigué? qui lui tendrait une main vigoureuse pour sauter un
précipice? qui le soignerait s'il tombait malade? Non, monsieur Dick,
Joe sera toujours à son poste auprès du docteur, que dis-je, autour du
docteur Fergusson
--Brave garçon!
--D'ailleurs, vous venez avec nous, reprit Joe.
--Sans doute! fit Kennedy; c'est-à-dire je vous accompagne pour
empêcher jusqu'au dernier moment Samuel de commettre une pareille
folie! Je le suivrai même jusqu'à Zanzibar, afin que là encore la main
d'un ami l’arrête dans son projet insensé.
--Vous n'arrêterez rien du tout, monsieur Kennedy, sauf votre respect.
Mon maître n'est point un cerveau brûlé; il médite longuement ce qu'il
veut entreprendre, et quand sa résolution est prise, le diable serait
bien qui l'en ferait démordre.
--C'est ce que nous verrons!
--Ne vous flattez pas de cet espoir. D'ailleurs, l'important est que
vous veniez. Pour un chasseur comme vous, l'Afrique est un pays
merveilleux. Ainsi, de toute façon, vous ne regretterez point votre
voyage.
--Non, certes, je ne le regretterai pas, surtout si cet entêté se rend
enfin à l'évidence.
--A propos, dit Joe, vous savez que c'est aujourd'hui le pesage.
--Comment, le pesage?
--Sans doute, mon maître, vous et moi, nous allons tous trois nous
peser.
--Comme des jockeys!
--Comme des jockeys. Seulement, rassurez-vous, on ne vous fera pas
maigrir si vous êtes trop lourd. On vous prendra comme vous serez.
--Je ne me laisserai certainement pas peser, dit l'Écossais avec
fermeté.
--Mais, Monsieur, il paraît que c'est nécessaire pour sa machine
--Eh bien! sa machine s'en passera
--Par exemple! et si, faute de calculs exacts, nous n’allions pas
pouvoir monter!
--Eh parbleu! je ne demande que cela!
--Voyons, monsieur Kennedy, mon maître va venir à l'instant nous
chercher
--Je n'irai pas.
--Vous ne voudrez pas lui faire cette peine.
--Je la lui ferai.
--Bon! fit Joe en riant, vous parlez ainsi parce qu'il n'est pas là;
mais quand il vous dira face à face: « Dick (sauf votre respect), Dick,
j'ai besoin de connaître exactement ton poids, » vous irez, je vous en
réponds.
--Je n'irai pas.
En ce moment le docteur rentra dans son cabinet de travail où se tenait
cette conversation; il regarda Kennedy, qui ne se sentit pas trop à son
aise.
« Dick, dit le docteur, viens avec Joe; j'ai besoin de savoir ce que
vous pesez tous les deux.
--Mais...
--Tu pourras garder ton chapeau sur ta tête. Viens. »
Et Kennedy y alla.
Ils se rendirent tous les trois à l'atelier de MM. Mittchell, où l'une
de ces balances dites romaines avait été préparée. Il fallait
effectivement que le docteur connût le poids de ses compagnons pour
établir l'équilibre de son aérostat. Il fit donc monter Dick sur la
plate-forme de la balance; celui-ci, sans faire de résistance, disait à
mi-voix:
« C'est bon! c'est bon! cela n'engage à rien.
--Cent cinquante-trois livres, dit le docteur, en inscrivant ce nombre
sur son carnet.
--Suis-je trop lourd?
--Mais non, monsieur Kennedy, répliqua Joe; d'ailleurs, je suis léger,
cela fera compensation. »
Et ce disant, Joe prit avec enthousiasme la place du chasseur; il
faillit même renverser la balance dans son emportement; il se posa dans
l'attitude du Wellington qui singe Achille à l'entrée d'Hyde-Park, et
fut magnifique; sans bouclier.
« Cent vingt livres, inscrivit le docteur..
--Eh! eh! » fit Joe avec un sourire de satisfaction. Pourquoi
souriait-il? Il n'eut jamais pu le dire.
« A mon tour, dit Fergusson.
Et il inscrivit cent trente-cinq livres pour son propre compte.
« A nous trois, dit-il, nous ne pesons pas plus de quatre cents livres.
--Mais, mon maître, reprit Joe, si cela était nécessaire pour votre
expédition, je pourrais bien me faire maigrir d'une vingtaine de livres
en ne mangeant pas.
--C'est inutile, mon garçon, répondit le docteur; tu peux manger à ton
aise, et voilà une demi-couronne pour te lester à ta fantaisie. »
CHAPITRE VII
Détails géométriques.--Calcul de la capacité du ballon. L’aérostat
double.--L'enveloppe.--La nacelle.--L’appareil mystérieux.--Les
vivres.--L'addition finale.
Le docteur Fergusson s'était préoccupé depuis longtemps des détails de
son expédition. On comprend que le ballon, ce merveilleux véhicule
destiné à le transporter par air, fut l'objet de sa constante
sollicitude.
Tout d'abord, et pour ne pas donner de trop grandes dimensions à
l'aérostat, il résolut de le gonfler avec du gaz hydrogène, qui est
quatorze fois et demie plus léger que l'air. La production de ce gaz
est facile, et c'est celui qui a donné les meilleurs résultats dans les
expériences aérostatiques.
Le docteur, d'après des calculs très-exacts, trouva que, pour les
objets indispensables à son voyage et pour son appareil, il devait
emporter un poids de quatre mille livres; il fallut donc rechercher
quelle serait la force ascensionnelle capable d'enlever ce poids, et,
par conséquent, quelle en serait la capacité.
Un poids de quatre mille livres est représenté par un déplacement d'air
de quarante-quatre mille huit cent quarante-sept pieds cubes [1,661
mètres cubes.], ce qui revient à dire que quarante-quatre mille huit
cent quarante-sept pieds cubes d'air pèsent quatre mille livres
environ.
En donnant au ballon cette capacité de quarante-quatre mille huit cent
quarante-sept pieds cubes et en le remplissant, au lieu d'air, de gaz
hydrogène, qui, quatorze fois et demie plus léger, ne pèse que deux
cent soixante seize livres, il reste une rupture d'équilibre, soit une
différence de trois mille sept cent vingt-quatre livrés. C'est cette
différence entre le poids du gaz contenu dans le ballon et le poids de
l'air environnant qui constitue la force ascensionnelle de l'aérostat.
Toutefois, si l'on introduisait dans le ballon les quarante-quatre
mille huit cent quarante pieds cubes de gaz dont nous parlons, il
serait entièrement rempli; or cela ne doit pas être, car à mesure que
le ballon monte dans les couches moins denses de l'air, le gaz qu'il
renferme tend à se dilater et ne tarderait pas à crever l'enveloppe. On
ne remplit donc généralement les ballons qu'aux deux tiers.
Mais le docteur, par suite de certain projet connu de lui seul, résolut
de ne remplir son aérostat qu'à moitié, et puisqu'il lui fallait
emporter quarante-quatre mille huit cent quarante-sept pieds cubes
d’hydrogène, de donner à son ballon une capacité à peu près double.
Il le disposa suivant cette forme allongée que l'on sait être
préférable; le diamètre horizontal fut de cinquante pieds et le
diamètre vertical de soixante-quinze [Cette dimension n'a rien
d'extraordinaire: en 1784, à Lyon, M. Montgolfier construisit un
aérostat dont la capacité était de 340,000 pieds cubes, ou 20,000
mètres cubes, et il pouvait enlever un poids de 20 tonnes, soit 20,000
kilogrammes]; il obtint ainsi un sphéroïde dont la capacité s'élevait
en chiffres ronds à quatre-vingt-dix mille pieds cubes.
Si le docteur Fergusson avait pu employer deux ballons, ses chances de
réussite se seraient accrues; en effet, au cas où l'un vient à se
rompre dans l'air, on peut en jetant du lest se soutenir au moyen de
l'autre. Mais la manœuvre de deux aérostats devient fort difficile,
lorsqu'il s'agit de leur conserver une force d'ascension égale.
Après avoir longuement réfléchi, Fergusson, par une disposition
ingénieuse, réunit les avantages de deux ballons sans en avoir les
inconvénients; il en construisit deux d'inégale grandeur et les
renferma l'un dans l’autre. Son ballon extérieur, auquel il conserva
les dimensions que nous avons données plus haut, en contint un plus
petit, de même forme, qui n’eût que quarante-cinq pieds de diamètre
horizontal et soixante-huit pieds de diamètre vertical. La capacité de
ce ballon intérieur n’était donc que de soixante-sept mille pieds
cubes; il devait nager dans le fluide qui l’entourait; une soupape
s'ouvrait d'un ballon à l'autre et permettait au besoin de les faire
communiquer entre eux.
Cette disposition présentait cet avantage que, s'il fallait donner
issue au gaz pour descendre, on laisserait échapper d'abord celui du
grand ballon; dût-on même le vider entièrement, le petit resterait
intact; on pouvait alors se débarrasser de l'enveloppe extérieure,
comme d'un poids incommode, et le second aérostat, demeuré seul,
n'offrait pas au vent la prise que donnent les ballons à demi
dégonflés.
De plus, dans le cas d'un accident, d'une déchirure arrivée au ballon
extérieur, l'autre avait l'avantage d'être préservé.
Les deux aérostats furent construits avec un taffetas croisé de Lyon
enduit de: gutta-percha. Cette substance gommo-résineuse jouit d'une
imperméabilité absolue; elle est entièrement inattaquable aux acides et
aux gaz. Le taffetas fut juxtaposé en double au pôle supérieur du
globe, où se fait presque tout l'effort.
Cette enveloppe pouvait retenir le fluide pendant un temps illimité.
Elle pesait une demi-livre par neuf pieds carrés. Or, la surface du
ballon extérieur étant d'environ onze mille six cents pieds carrés, son
enveloppe pesa six cent cinquante livres. L’enveloppe du second ayant
neuf mille deux cents pieds carrés de surface ne pesait que cinq cent
dix livres: soit donc, en tout, onze cent soixante livres.
Le filet destiné à supporter la nacelle fut fait en corde de chanvre
d'une très grande solidité; les deux soupapes devinrent l'objet de
soins minutieux, comme l'eut été le gouvernail d'un navire.
La nacelle, de forme circulaire et d'un diamètre de quinze pieds, était
construite en osier, renforcée par une légère armure de fer, et revêtue
à la partie inférieure de ressorts élastiques destinés à amortir les
chocs. Son poids et celui du filet ne dépassaient pas deux cent quatre
vingt livres.
Le docteur fit construire, en outre, quatre caisses de tôle de deux
lignes d'épaisseur; elles étaient réunies entre elles par des tuyaux
munis de robinets; il y joignit un serpentin de deux pouces de diamètre
environ qui se terminait par deux branches droites d'inégale longueur,
mais dont la plus grande mesurait vingt-cinq pieds de haut, et la plus
courte quinze pieds seulement.
Les caisses de tôle s'emboîtaient dans la nacelle de façon à occuper le
moins d'espace possible; le serpentin, qui ne devait s'ajuster que plus
tard, fut emballé séparément, ainsi qu'une très forte pile électrique
de Buntzen. Cet appareil avait été si ingénieusement combiné qu'il ne
pesait pas plus de sept cents livres, en y comprenant même vingt-cinq
gallons d'eau contenus dans une caisse spéciale.
Les instruments destinés au voyage consistèrent en deux baromètres,
deux thermomètres, deux boussoles, un sextant, deux chronomètres, un
horizon artificiel et un altazimuth pour relever les objets lointains
et inaccessibles. L'Observatoire de Greenwich s'était mis à la
disposition du docteur. Celui-ci d'ailleurs ne se proposait pas de
faire des expériences de physique; il voulait seulement reconnaître sa
direction, et déterminer la position des principales rivières,
montagnes et villes.
Il se munit de trois ancres en fer bien éprouvées, ainsi que d'une
échelle de soie légère et résistante, longue d'une cinquantaine de
pieds.
Il calcula également le poids exact de ses vivres; ils consistèrent en
thé, en café, en biscuits, en viande salée et en pemmican, préparation
qui, sous un mince volume, renferme beaucoup d'éléments nutritifs.
Indépendamment d'une suffisante réserve d'eau-de-vie, il disposa deux
caisses à eau qui contenaient chacune vingt-deux gallons [Cent litres à
peu près. Le gallon, qui contient 8 pintes, vaut 4 litres 453].
La consommation de ces divers aliments devait peu à peu diminuer le
poids enlevé par l’aérostat. Car il faut savoir que l'équilibre d'un
ballon dans l'atmosphère est d'une extrême sensibilité. La perte d'un
poids presque insignifiant suffit pour produire un déplacement très
appréciable.
Le docteur n'oublia ni une tente qui devait recouvrir une partie de la
nacelle, ni les couvertures qui composaient toute la literie de voyage,
ni les fusils du chasseur, ni ses provisions de poudre et de balles.
Voici le résumé de ses différents calculs:
Fergusson. 135 livres. Kennedy... 153
-- Joe 120 -- Poids du premier ballon... 650 --
Poids du second ballon 510 -- Nacelle et filet. 280 --
Ancres, instruments, Fusils, couvertures, 190 -- Tente,
ustensiles divers, Viande, pemmican, Biscuits, thé, 386 --
Café, eau-de-vie, Eau... 400 -- Appareil
700 -- Poids de l'hydrogène. 276 -- Lest
200 -- ------------- Total. 4000 livres
Tel était le décompte des quatre mille livres que le docteur Fergusson
se proposait d'enlever; il n'emportait que deux cents livres de lest,
pour « les cas imprévus seulement, » disait-il, car il comptait bien
n'en pas user, grâce à son appareil.
CHAPITRE VIII
Importance de Joe.--Le commandant de la Resolute.--L'arsenal de
Kennedy.--Aménagements.--Le dîner d’adieu.--Le départ du 21
février.--Séances scientifiques du docteur.--Duveyrier,
Livingstone.--Détails du voyage aérien.--Kennedy réduit au silence.
Vers le 10 février, les préparatifs touchaient à la fin, les aérostats
renfermés l'un dans l'autre étaient entièrement terminés; ils avaient
subi une forte pression d'air refoulé dans leurs flancs; cette épreuve
donnait bonne opinion de leur solidité, et témoignait des soins
apportés à leur construction.
Joe ne se sentait pas de joie; il allait incessamment de Greek street
aux ateliers de MM. Mittchell, toujours affairé, mais toujours épanoui,
donnant volontiers des détails sur l’affaire aux gens qui ne lui en
demandaient point, fier entre toutes choses d’accompagner son maître.
Je crois même qu'à montrer l'aérostat, à développer les idées et les
plans du docteur, à laisser apercevoir celui-ci par une fenêtre
entr'ouverte, ou à son passage dans les rues, le digne garçon gagna
quelques demi-couronnes; il ne faut pas lui en vouloir; il avait bien
le droit de spéculer un peu sur l'admiration et la curiosité de ses
contemporains.
Le 16 février, le Resolute vint jeter l'ancre devant Greenwich. C'était
un navire à hélice du port de huit cents tonneaux, bon marcheur, et qui
fut chargé de ravitailler la dernière expédition de sir James Ross aux
régions polaires. Le commandant Pennet passait pour un aimable homme,
il s'intéressait particulièrement au voyage du docteur, qu'il
appréciait de longue date. Ce Pennet faisait plutôt un savant qu'un
soldat, cela n'empêchait pas son bâtiment de porter quatre caronades,
qui n'avaient jamais fait de mal à personne, et servaient seulement à
produire les bruits les plus pacifiques du monde.
La cale du Resolute fut aménagée de manière à loger l'aérostat; il y
fut transporté avec les plus grandes précautions dans la journée du 18
février; on l'emmagasina au fond du navire, de manière à prévenir tout
accident; la nacelle et ses accessoires, les ancres, les cordes, les
vivres, les caisses à eau que l'on devait remplir à l'arrivée, tout fut
arrimé sous les yeux de Fergusson.
On embarqua dix tonneaux d'acide sulfurique et dix tonneaux de vieille
ferraille pour la production du gaz hydrogène. Cette quantité était
plus que suffisante, mais il fallait parer aux pertes possibles.
L'appareil destiné à développer le gaz, et composé d'une trentaine de
barils, fut mis à fond de cale.
Ces divers préparatifs se terminèrent le 18 février au soir. Deux
cabines confortablement disposées attendaient le docteur Fergusson et
son ami Kennedy. Ce dernier, tout en jurant qu'il ne partirait pas, se
rendit à bord avec un véritable arsenal de chasse, deux excellents
fusil à deux coups, se chargeant par la culasse, et une carabine à
toute épreuve de la fabrique de Purdey Moore et Dickson d'Edimbourg;
avec une pareille arme le chasseur n’était pas embarrassé de loger à
deux mille pas de distance une balle dans l'œil d'un chamois; il y
joignit deux revolvers Colt à six coups pour les besoins imprévus; sa
poudrière, son sac à cartouches, son plomb et ses balles, en quantité
suffisante, ne dépassaient pas les limites de poids assignées par le
docteur.
Les trois voyageurs s'installèrent à bord dans la journée du 19
février; ils furent reçus avec une grande distinction par le capitaine
et ses officiers, le docteur toujours assez froid, uniquement préoccupé
de son expédition, Dick ému sans trop vouloir le paraître, Joe
bondissant, éclatant en propos burlesques; il devint promptement le
loustic du poste des maîtres, où un cadre lui avait: été réservé.
Le 20, un grand dîner d'adieu fut donné au docteur Fergusson et à
Kennedy par la Société Royale de Géographie. Le commandant Pennet et
ses officiers assistaient à ce repas, qui fut très animé et très fourni
en libations flatteuses; les santés y furent portées en assez grand
nombre pour assurer à tous les convives une existence de centenaires.
Sir Francis M... présidait avec une émotion contenue, mais pleine de
dignité.
A sa grande confusion; Dick Kennedy eut une large part dans les
félicitations bachiques. Après avoir bu « à l'intrépide Fergusson, la
gloire de « l'Angleterre, » on dut boire « au non moins courageux
Kennedy, son audacieux compagnon. »
Dick rougit beaucoup, ce qui passa pour de la modestie: les
applaudissements redoublèrent Dick rougit encore davantage.
Un message de la reine arriva au dessert; elle présentait ses
compliments aux deux voyageurs et faisait des vœux pour la réussite de
l'entreprise.
Ce qui nécessita de nouveau toasts « à Sa Très Gracieuse Majesté. »
A minuit, après des adieux émouvants et de chaleureuses poignées de
mains, les convives se séparèrent.
Les embarcations du Resolute attendaient au pont de Westminster; le
commandant y prit place en compagnie de ses passagers et de ses
officiers, et le courant rapide de la Tamise les porta vers Greenwich,
A une heure, chacun dormait à bord.
Le lendemain, 21 février, à trois heures du matin, les fourneaux
ronflaient; à cinq heures, on levait l'ancre, et sous l'impulsion de
son hélice, le Resolute fila vers l'embouchure de la Tamise.
Nous n'avons pas besoin de dire que les conversations du bord roulèrent
uniquement sur l'expédition du docteur Fergusson. A le voir comme à
l'entendre, il inspirait une telle confiance bientôt, sauf l'Écossais,
personne ne mit en question le succès de son entreprise.
Pendant les longues heures inoccupées du voyage docteur faisait un
véritable cours de géographie dans le carré des officiers. Ces jeunes
gens se passionnaient pour les découvertes faites depuis quarante ans
en Afrique; il leur raconta les explorations de Barth, de Burton, de
Speke, de Grant, il leur dépeignit cette mystérieuse contrée livrée de
toutes part aux investigations de la science. Dans le nord, le jeune
Duveyrier explorait le Sahara et ramenait à Paris les chefs Touaregs.
Sous l'inspiration du gouvernement français, deux expéditions se
préparaient, qui, descendant du nord et venant à l'ouest, se
croiseraient à Tembouctou. Au sud, l’infatigable Livingstone s'avançait
toujours vers l'équateur, et depuis mars 1862, il remontait, en
compagnie de Mackensie, la rivière Rovoonia. Le dix-neuvième siècle ne
se passerait certainement pas sans que l'Afrique n'eût révélé les
secrets enfouis dans son sein depuis six mille ans.
L'intérêt des auditeurs de Fergusson fut excité surtout quand il leur
fit connaître en détail les préparatifs de son voyage; ils voulurent
vérifier ses calculs; ils discutèrent, et le docteur entra franchement
dans la discussion.
En général, on s'étonnait de la quantité relativement restreinte de
vivres qu'il emportait avec lui. Un jour, l'un des officiers interrogea
le docteur à cet égard
« Cela vous surprend, répondit Fergusson.
--Sans doute.
--Mais quelle durée supposez-vous donc qu'aura mon voyage? Des mois
entiers? C'est une grande erreur; s'il se prolongeait, nous serions
perdus, nous n'arriverions pas. Sachez donc qu'il n'y a pas plus de
trois mille cinq cents, mettez quatre mille milles [Environ 400 lieues]
de Zanzibar à la côte du Sénégal. Or, à deux cent quarante milles [Cent
lieues. Le docteur compte toujours par milles géographiques de 60 au
degré] par douze heures, ce qui n'approche pas de la vitesse de nos
chemins de fer, en voyageant jour et nuit, il suffirait de sept jours
pour traverser l'Afrique.
--Mais alors vous ne pourriez rien voir, ni faire de relèvements
géographiques, ni reconnaître le pays.
--Aussi, répondit le docteur, si je suis maître de mon ballon, si je
monte ou descends à ma volonté, je m'arrêterai quand bon me semblera,
surtout lorsque des courants trop violents menaceront de m'entraîner.
--Et vous en rencontrerez, dit le commandant Pennet; il y a des
ouragans qui font plus de deux cent quatre milles à l'heure.
--Vous le voyez, répliqua le docteur, avec une telle rapidité, on
traverserait l'Afrique en douze heures; on se lèverait à Zanzibar pour
aller se coucher à Saint-Louis.
--Mais, reprit un officier, est-ce qu'un ballon pourrait être entraîné
par une vitesse pareille?
--Cela s'est vu, répondit Fergusson.
--Et le ballon a résisté?
--Parfaitement. C'était à l'époque du couronnement de Napoléon en 1804.
L'aéronaute Garnerin lança de Paris, à onze heures du soir, un ballon
qui portait l'inscription suivante tracée en lettres d'or: « Paris, 25
frimaire an XIII, couronnement de l'empereur Napoléon par S. S. Pie
VII.» Le lendemain matin, à cinq heures, les habitants de Rome voyaient
le même ballon planer au-dessus du Vatican, parcourir la campagne
romaine, et aller s'abattre dans le lac de Bracciano. Ainsi, Messieurs,
un ballon peut résister à de pareilles vitesses.
--Un ballon, oui; mais un homme, se hasarda à dire Kennedy.
--Mais un homme aussi! Car un ballon est toujours immobile par rapport
à l'air qui l'environne; ce n'est pas lui qui marche, et est la masse
de l'air elle-même; aussi, allumez une bougie dans votre nacelle, et la
flamme ne vacillera pas. Un aéronaute montant le ballon de Garnerin
n'aurait aucunement souffert de cette vitesse. D'ailleurs, je ne tiens
pas à expérimenter une semblable rapidité, et si je puis m'accrocher
pendant la nuit à quelque arbre ou quelque accident de terrain, je ne
m'en ferai pas faute. Nous emportons d'ailleurs pour deux mois de
vivres, et rien n'empêchera notre adroit chasseur de nous fournir du
gibier en abondance quand nous prendrons terre.
--Ah! monsieur Kennedy! vous allez faire là des coups de maître, dit un
Jeune midshipman en regardant l'Écossais avec des yeux d'envie.
--Sans compter, reprit un autre, que votre plaisir sera doublé d'une
grande gloire.
--Messieurs, répondit le chasseur, je suis fort sensible à vos
compliments... mais il ne m'appartient pas de les recevoir. . .
--Hein! fit-on de tous côtés vous ne partirez pas?
--Je ne partirai pas.
--Vous n’accompagnerez pas le docteur Fergusson?
--Non seulement je ne l'accompagnerai pas, mais je ne suis ici que pour
l’arrêter au dernier moment. »
Tous les regards se dirigèrent vers le docteur.
« Ne l'écoutez pas, répondit-il avec son air calme. C'est une chose
qu'il ne faut pas discuter avec lui; au fond il sait parfaitement qu'il
partira.
--Par saint Patrick! s'écria Kennedy j’atteste...
--N’atteste rien, ami Dick; tu es jaugé, tu es pesé, toi, ta poudre,
tes fusils et tes balles; ainsi n'en parlons plus. »
Et de fait, depuis ce jour jusqu'à l'arrivée à Zanzibar, Dick n'ouvrit
plus la bouche; il ne parla pas plus de cela que d'autre chose. Il se
tut.
CHAPITRE IX
On double le cap.--Le gaillard d'avant--Cours de cosmographie par le
progrès Joe.--Do direction des ballons.--De la recherche des courants
atmosphériques.--Eupnxa.
Le Resolute filait rapidement vers le cap de Bonne-Espérance; le temps
se maintenait au beau, quoique la mer devint plus forte.
Le 30 mars, vingt-sept jours après le départ de Londres, la montagne de
la Table se profila sur l'horizon; la ville du Cap, située au pied d'un
amphithéâtre de collines, apparut au bout des lunettes marines, et
bientôt le Resolute jeta l'ancre dans le port. Mais le commandant n'y
relâchait que pour prendre du charbon; ce fut l'affaire d'un jour; le
lendemain, le navire donnait dans le sud pour doubler la pointe
méridionale de l'Afrique et entrer dans le canal de Mozambique.
Joe n'en était pas à son premier voyage sur mer; il n'avait pas tardé à
se trouver chez lui à bord. Chacun l'aimait pour sa franchise et sa
bonne humeur. Une grande part de la célébrité de son maître
rejaillissait sur lui. On l'écoutait comme un oracle, et il ne se
trompait pas plus qu'un autre.
Or, tandis que le docteur poursuivait le cours de ses descriptions dans
le carré des officiers, Joe trônait sur le gaillard d'avant, et faisait
de l'histoire à sa manière, procédé suivi d'ailleurs par les plus
grands historiens de tous les temps.
Il était naturellement question du voyage aérien. Joe avait eu de la
peine à faire accepter l'entreprise par des esprits récalcitrants; mais
aussi, la chose une fois acceptée, l'imagination des matelots, stimulée
par le récit de Joe, ne connut plus rien d'impossible.
L'éblouissant conteur persuadait à son auditoire qu'après ce voyage-là
on en ferait bien d'autres. Ce n'était que le commencement d'une longue
série d'entreprises surhumaines.
« Voyez-vous, mes amis, quand on a goûté de ce genre de locomotion, on
ne peut plus s'en passer; aussi, à notre prochaine expédition, au lieu
d'aller de côté, nous irons droit devant nous en montant toujours.
--Bon! dans la lune alors, dit un auditeur émerveillé.
--Dans la lune! riposta Joe; non, ma foi, c'est trop commun! tout le
monde y va dans la lune. D'ailleurs, il n'y a pas d'eau, et on est
obligé d'en emporter des provisions énormes, et même de l'atmosphère en
fioles, pour peu qu'on tienne à respirer.
--Bon! si on y trouve du gin! dit un matelot fort amateur de cette
boisson.
--Pas davantage, mon brave. Non! point de lune; mais nous nous
promènerons dans ces jolies étoiles, dans ces charmantes planètes dont
mon maître m'a parlé si souvent. Ainsi, nous commencerons par visiter
Saturne...
--Celui qui a un anneau? demanda le quartier-maître.
--Oui! un anneau de mariage. Seulement on ne sait pas ce que sa femme
est devenue!
--Comment vous iriez si haut que cela? fit un mousse stupéfait. C'est
donc le diable, votre maître?
--Le diable! il est trop bon pour cela!
--Mais après Saturne? demanda l'un des plus impatients de l'auditoire.
--Après Saturne? Eh bien, nous rendrons visite à Jupiter; un drôle de
pays, allez, où les journées ne sont que de neuf heures et demie, ce
qui est commode pour les paresseux, et où les années, par exemple,
durent douze ans, ce qui est avantageux pour les gens qui n'ont plus
que six mois à vivre.
Ça prolonge un peu leur existence!
--Douze ans? reprit le mousse.
--Oui, mon petit; ainsi, dans cette contrée-là, tu téterais encore ta
maman, et le vieux là-bas, qui court sur sa cinquantaine, serait un
bambin de quatre ans et demi.
--Voilà qui n'est pas croyable! s'écria le gaillard d'avant d'une seule
voix.
--Pure vérité, fit Joe avec assurance. Mais que voulez-vous quand on
persiste à végéter dans ce monde-ci, on n'apprend rien, on reste
ignorant comme un marsouin. Venez un peu dans Jupiter et vous verrez!
par exemple, il faut de la tenue là-haut, car il a des satellites qui
ne sont pas commodes! »
Et l'on riait, mais on le croyait à demi; et il leur parlait de Neptune
où les marins sont joliment reçus, et de Mars où les militaires
prennent le haut du pavé, ce qui finit par devenir assommant. Quant à
Mercure, vilain monde, rien que des voleurs et des marchands, et se
ressemblant tellement les uns aux autres qu'il est difficile de les
distinguer. Et enfin il leur faisait de Vénus un tableau vraiment
enchanteur.
« Et quand nous reviendrons de cette expédition-là, dit l'aimable
conteur, on nous décorera de la croix du Sud, qui brille là-haut à la
boutonnière du bon Dieu.
--Et vous l'aurez bien gagnée! » dirent les matelots.
Ainsi se passaient en joyeux propos les longues soirées du gaillard
d'avant. Et pendant ce temps, les conversations instructives du docteur
allaient leur train.
Un jour, on s'entretenait de la direction des ballons, et Fergusson fut
sollicité de donner son avis à cet égard.
« Je ne crois pas, dit-il, que l'on puisse parvenir à diriger les
ballons. Je connais tous les systèmes essayés ou proposés; pas un n'a
réussi, pas un n'est praticable. Vous comprenez bien que j'ai du me
préoccuper de cette question qui devait avoir un si grand intérêt pour
moi; mais je n'ai pu la résoudre avec les moyens fournis par les
connaissances actuelles de la mécanique. Il faudrait découvrir un
moteur d'une puissance extraordinaire, et d'une légèreté impossible! Et
encore, on ne pourra résister à des courants de quelque importance!
Jusqu'ici, d'ailleurs, on s'est plutôt occupé de diriger la nacelle que
le ballon. C'est une faute.
--Il y a cependant, répliqua-t-on, de grands rapports entre un aérostat
et un navire, que l'on dirige à volonté.
Mais non, répondit le docteur Fergusson, il y en a peu ou point. L'air
est infiniment moins dense que l'eau, dans laquelle le navire n'est
submergé qu'à moitié, tandis que l'aérostat plonge tout entier dans
l'atmosphère, et reste immobile par rapport au fluide environnant.
--Vous pensez alors que la science aérostatique a dit son dernier mot?
--Non pas! non pas! Il faut chercher autre chose, et, si l'on ne peut
diriger un ballon, le maintenir au moins dans les courants
atmosphériques favorables. A mesure que l'on s’élève, ceux-ci
deviennent beaucoup plus uniformes, et sont constants dans leur
direction; ils ne sont plus troublés par les vallées et les montagnes
qui sillonnent la surface du globe, et là, vous le savez, est la
principale cause des changements du vent et de l'inégalité de son
souffle. Or, une fois ces zones déterminées, le ballon n'aura qu'à se
placer dans les courants qui lui conviendront.
--Mais alors, reprit le commandant Pennet, pour les atteindre, il
faudra constamment monter ou descendre. Là est la vraie difficulté, mon
cher docteur.
--Et pourquoi, mon cher commandant?
--Entendons-nous: ce ne sera une difficulté et un obstacle que pour les
voyages de long cours, et non pas pour les simples promenades
aériennes.
--Et la raison, s'il vous plaît?
--Parce que vous ne montez qu'à la condition de jeter du lest, vous ne
descendez qu'à la condition de perdre du gaz, et à ce manège-là, vos
provisions de gaz et de lest seront vite épuisées.
--Mon cher Pennet, là est toute la question. Là est la seule difficulté
que la science doive tendre à vaincre. Il ne s'agit pas de diriger les
ballons; il s'agit de les mouvoir de haut en bas, sans dépenser ce gaz
qui est sa force, son sang, son âme, si l'on peut s'exprimer ainsi.
--Vous avez raison, mon cher docteur, mais cette difficulté n'est pas
encore résolue, ce moyen n'est pas encore trouvé.
--Je vous demande pardon, il est trouvé.
--Par qui?
--Par moi!
--Par vous?
--Vous comprenez bien que, sans cela, je n'aurais pas risqué cette
traversée de l'Afrique en ballon. Au bout de vingt-quatre heures,
j'aurais été à sec de gaz!
--Mais vous n'avez pas parlé de cela en Angleterre!
--Non. Je ne tenais pas à me faire discuter en public. Cela me
paraissait inutile. J'ai fait en secret des expériences préparatoires,
et j'ai été satisfait; je n'avais donc pas besoin d'en apprendre
davantage.
--Eh bien! mon cher Fergusson, peut-on vous demander votre secret?
--Le voici, Messieurs, et mon moyen est bien simple. »
L'attention de l'auditoire fut portée au plus haut point, et le docteur
prit tranquillement la parole en ces termes:
CHAPITRE X
Essais antérieurs.--Les cinq caisses du docteur.--Le chalumeau à
gaz.--Le calorifère.--Manière de manœuvrer.--Succès certain.
« On a tenté souvent, Messieurs, de s'élever ou de descendre à volonté,
sans perdre le gaz ou le lest d'un ballon Un aéronaute français, M.
Meunier, voulait atteindre ce but en comprimant de l'air dans une
capacité intérieure. Un belge, M. le docteur van Hecke, au moyen
d'ailes et de palettes, déployait une force verticale qui eut été
insuffisante dans la plupart des cas. Les résultats pratiques obtenus
par ses divers moyens ont été insignifiants.
« J'ai donc résolu d'aborder la question plus franchement. Et d'abord
je supprime complètement le lest, si ce n’est pour les cas de force
majeure, tels que la rupture de mon appareil, ou l'obligation de
m'élever instantanément pour éviter un obstacle imprévu.
« Mes moyens d'ascension et de descente consistent uniquement à dilater
ou à contracter par des températures diverses le gaz renfermé dans
l'intérieur de l'aérostat. Et voici comment j'obtiens ce résultat.
"Vous avez vu embarquer avec la nacelle plusieurs caisses dont l'usage
vous est inconnu. Ces caisses sont au nombre de cinq.
« La première renferme environ vingt-cinq gallons d'eau, à laquelle
j'ajoute quelques gouttes d'acide sulfurique pour augmenter sa
conductibilité, et je la décompose au moyen d'une forte pile de
Buntzen. L'eau, comme vous le savez, se compose de deux volumes en gaz
hydrogène et d'un volume en gaz oxygène.
« Ce dernier, sous l'action de la pile, se rend par son pôle positif
dans une seconde caisse. Une troisième, placée au-dessus de celle-ci,
et d'une capacité double, reçoit l'hydrogène qui arrive par le pôle
négatif.
« Des robinets, dont l'un a une ouverture double de l'autre, font
communiquer ces deux caisses avec une quatrième, qui s'appelle caisse
de mélange. Là, en effet, se mélangent ces deux gaz provenant de la
décomposition de l'eau. La capacité de cette caisse de mélange est
environ de quarante et un pieds cubes [Un mètre 50 centimètres carrés].
« A la partie supérieure de cette caisse est un tube en platine, muni
d'un robinet.
« Vous l'avez déjà compris, Messieurs: l'appareil que je vous décris
est tout bonnement un chalumeau à gaz oxygène et hydrogène, dont la
chaleur dépasse celle des feux de forge.
« Ceci établi, je passe à la seconde partie de l'appareil.
« De la partie inférieure de mon ballon, qui est hermétiquement clos,
sortent deux tubes séparés par un petit intervalle. L'un prend
naissance au milieu des couches supérieures du gaz hydrogène, l'autre
au milieu des couches inférieures.
« Ces deux tuyaux sont munis de distance en distance de fortes
articulations en caoutchouc, qui leur permettent de se prêter aux
oscillations de l'aérostat.
« Ils descendent tous deux jusqu'à la nacelle, et se perdent dans une
caisse de fer de forme cylindrique, qui s'appelle caisse de chaleur.
Elle est fermée à ses deux extrémités par deux forts disques de même
métal.
« Le tuyau parti de la région inférieure du ballon se rend dans cette
boite cylindrique par le disque du bas; il y pénètre, et adopte alors
la forme d'un serpentin hélicoïdal dont les anneaux superposés occupent
presque toute la hauteur de la caisse. Avant d'en sortir, le serpentin
se rend dans un petit cône, dont la base concave, en forme de calotte
sphérique, est dirigée en bas.
« C'est par le sommet de ce cône que sort le second tuyau, et il se
rend, comme je vous l'ai dit, dans les couches supérieures du ballon.
« La calotte sphérique du petit cône est en platine. afin de ne pas
fondre sous l'action du chalumeau. Car celui-ci est placé sur le fond
de la caisse en fer, au milieu du serpentin hélicoïdal, et l'extrémité
de sa flamme viendra légèrement lécher cette calotte.
« Vous savez, Messieurs, ce que c'est qu'un calorifère destiné à
chauffer les appartements. Vous savez comment il agit. L'air de
l'appartement est forcé de passer par les tuyaux, et il est restitué
avec une température plus élevée. Or, ce que je viens de vous décrire
là n'est, à vrai dire, qu'un calorifère.
« En effet, que se passera-t-il? Une fois le chalumeau allumé,
l'hydrogène du serpentin et du cône concave s'échauffe, et monte
rapidement par le tuyau qui le mène aux régions supérieures de
l'aérostat. Le vide se fait en dessous, et il attire le gaz des régions
inférieures qui se chauffe à son tour, et est continuellement remplacé;
il s'établit ainsi dans les tuyaux et le serpentin un courant
extrêmement rapide de gaz, sortant du ballon, y retournant et se
surchauffant sans cesse.
« Or, les gaz augmentent de 1/480 de leur volume par degré de chaleur.
Si donc je force la température de dix-huit degrés [10° centigrades.
Les gaz augmentent de 1/267 de leur volume par 1° centigrade],
l'hydrogène de l'aérostat se dilatera de 18/480, ou de seize cent
quatorze pieds cubes [Soixante-deux mètres cubes environ], il déplacera
donc seize cent soixante-quatorze pieds cubes d'air de plus, ce qui
augmentera sa force ascensionnelle de cent soixante livres. Cela
revient donc à jeter ce même poids de lest. Si j'augmente la
température de cent quatre-vingt degrés [100° centigrades], le gaz se
dilatera de, 180/480: il déplacera seize mille sept cent quarante pieds
cubes de plus, et sa force ascensionnelle s'accroîtra de seize cents
livres.
« Vous le comprenez, Messieurs, je puis donc facilement obtenir des
ruptures d'équilibre considérables. Le volume de l'aérostat a été
calculé de telle façon, qu'étant à demi gonflé, il déplace un poids
d'air exactement égal à celui de l'enveloppe du gaz hydrogène et de la
nacelle chargée de voyageurs et de tous ses accessoires. A ce point de
gonflement, il est exactement en équilibre dans l'air, il ne monte ni
ne descend.
« Pour opérer l'ascension, je porte le gaz à une température supérieure
à la température ambiante au moyen de mon chalumeau; par cet excès de
chaleur, il obtient une tension plus forte, et gonfle davantage le
ballon, qui monte d'autant plus que je dilate l'hydrogène.
« La descente se fait naturellement en modérant la chaleur du
chalumeau, et en laissant la température se refroidir. L'ascension sera
donc généralement beaucoup plus rapide que la descente. Mais c'est là
une heureuse circonstance; je n'ai jamais d'intérêt à descendre
rapidement, et c’est au contraire par une marche ascensionnelle très
prompte que j'évite les obstacles. Les dangers sont en bas et non en
haut.
« D'ailleurs, comme je vous l'ai dit, j'ai une certaine quantité de
lest qui me permettra de m'élever plus vite encore, si cela devient
nécessaire. Ma soupape, située au pôle supérieur du ballon, n'est plus
qu'une soupape de sûreté. Le ballon garde toujours sa même charge
d'hydrogène; les variations de température que je produis dans ce
milieu de gaz clos pourvoient seules à tous ses mouvements de montée et
de descente.
« Maintenant, Messieurs, comme détail pratique, j'ajouterai ceci.
« La combustion de l'hydrogène et de l'oxygène à la pointe du chalumeau
produit uniquement de la vapeur d'eau. J'ai donc muni la partie
inférieure de la caisse cylindrique en fer d'un tube de dégagement avec
soupape fonctionnant à moins de deux atmosphères de pression; par
conséquent, dès qu'elle a atteint cette tension, la vapeur s'échappe
d'elle même.
« Voici maintenant des chiffres très exacts.
« Vingt-cinq gallons d'eau décomposée en ses éléments constitutifs
donnent deux cents livres d'oxygène et vingt-cinq livres d'hydrogène.
Cela représente, à la tension atmosphérique, dix-huit cent
quatre-vingt-dix pieds cubes [Soixante-dix mètres cubes d'oxygène] du
premier, et trois mille sept cent quatre-vingts pieds cubes [Cent
quarante mètres cubes d'hydrogène] du second, en tout cinq mille six
cent soixante-dix pieds cubes du mélange [Deux cent dix mètres cubes].
« Or le robinet de mon chalumeau, ouvert en plein, dépense vingt-sept
pieds cubes [Un mètre cube] à l'heure avec une flamme au moins six fois
plus forte que celle des grandes lanternes d'éclairage. En moyenne
donc, et pour me maintenir à une hauteur peu considérable, je ne
brûlerai pas plus de neuf pieds cubes à l'heure [Un tiers de mètre
cube]; mes vingt-cinq gallons d'eau me représentent donc six cent
trente heures de navigation aérienne, ou un peu plus de vingt-six
jours.
« Or, comme je puis descendre à volonté, et renouveler ma provision
d'eau sur la route, mon voyage peut avoir une durée indéfinie.
« Voilà mon secret, Messieurs, il est simple, et, comme les choses
simples, il ne peut manquer de réussir. La dilatation et la contraction
du gaz de l'aérostat, tel est mon moyen, qui n'exige ni ailes
embarrassantes, ni moteur mécanique. Un calorifère pour produire mes
changements de température, un chalumeau pour le chauffer, cela n'est
ni incommode, ni lourd. Je crois donc avoir réuni toutes les conditions
sérieuses de succès. »
Le docteur Fergusson termina ainsi son discours, et fut applaudi de bon
cœur. Il n'y avait pas une objection à lui faire; tout était prévu et
résolu.
« Cependant, dit le commandant, cela peut être dangereux.
--Qu'importe, répondit simplement le docteur, si cela est praticable?
CHAPITRE XI
Arrivée à Zanzibar,--Le consul anglais.--Mauvaises dispositions des
habitants.--L'île Koumbeni.--Les faiseurs de pluie--Gonflement du
ballon.--Départ du 18 avril.--Dernier adieu.--Le Victoria.
Un vent constamment favorable avait hâté la marche du Resolute vers le
lieu de sa destination. La navigation du canal de Mozambique fut
particulièrement paisible. La traversée maritime faisait bien augurer
de la traversée aérienne. Chacun aspirait au moment de l'arrivée, et
voulait mettre la dernière main aux préparatifs du docteur Fergusson.
Enfin le bâtiment vint en vue de la ville de Zanzibar, située sur l'île
du même nom, et le 15 avril, à onze heures du matin, l laissa tomber
l'ancre dans le port
L'île de Zanzibar appartient à l’imam de Mascate, allié de la France et
de l'Angleterre, et c'est à coup sûr sa plus belle colonie. Le port
reçoit un grand nombre de navires des contrées avoisinantes.
L'île n'est séparée de la côte africaine que par un canal dont la plus
grande largeur n'excède pas trente milles [Douze lieues et demie].
Elle fait un grand commerce de gomme, d'ivoire, et surtout d'ébène, car
Zanzibar est le grand marché d'esclaves. Là vient se concentrer tout ce
butin conquis dans les batailles que les chefs de l'intérieur se
livrent incessamment. Ce trafic s'étend aussi sur toute la côte
orientale, et jusque sous les latitudes du Nil, et M G. Lejean y a vu
faire ouvertement la traite sous pavillon français. Dès l'arrivée du
Resolute, le consul anglais de Zanzibar vint à bord se mettre à la
disposition du docteur, des projets duquel, depuis un mois, les
journaux d'Europe l'avaient tenu au courant. Mais jusque-là il faisait
partie de la nombreuse phalange des incrédules.
« Je doutais, dit-il en tendant la main à Samuel Fergusson, mais
maintenant je ne doute plus. »
Il offrit sa propre maison au docteur, à Dick Kennedy, et naturellement
au brave Joe.
Par ses soins, le docteur prit connaissance de diverses lettres qu'il
avait reçues du capitaine Speke. Le capitaine et ses compagnons avaient
eu à souffrir terriblement de la faim et du mauvais temps avant
d'atteindre le pays d'Ugogo; ils ne s'avançaient qu'avec une extrême
difficulté et ne pensaient plus pouvoir donner promptement de leurs
nouvelles.
« Voilà des périls et des privations que nous saurons éviter, » dit le
docteur.
Les bagages des trois voyageurs furent transportés à la maison du
consul. On se disposait à débarquer le ballon sur la plage de Zanzibar;
il y avait près du mât des signaux un emplacement favorable, auprès
d'une énorme construction qui l'eut abrité des vents d'est. Cette
grosse tour, semblable à un tonneau dressé sur sa base, et près duquel
la tonne d'Heidelberg n'eut été qu'un simple baril, servait de fort, et
sur sa plate-forme veillaient des Beloutchis armés de lances, sorte de
garnisaires fainéants et braillards.
Mais, lors du débarquement de l'aérostat, le consul fut averti que la
population de l'île s'y opposerait par la force. Rien de plus aveugle
que les passions fanatisées. La nouvelle de l'arrivée d'un chrétien qui
devait s'enlever dans les airs fut reçue avec irritation; les nègres,
plus émus que les Arabes, virent dans ce projet des intentions hostiles
à leur religion; ils se figuraient qu'on en voulait au soleil et à la
lune. Or, ces deux astres sont un objet de vénération pour les
peuplades africaines. On résolut donc de s'opposer à cette expédition
sacrilège.
Le consul, instruit de ces dispositions, en conféra avec le docteur
Fergusson et le commandant Pennet. Celui-ci ne voulait pas reculer
devant des menaces; mais son ami lui fit entendre raison à ce sujet.
« Nous finirons certainement par l’emporter lui dit-il; les garnisaires
mêmes de l'iman nous prêteraient main-forte; au besoin; mais, mon cher
commandant, un accident est vite arrivé; il suffirait d'un mauvais coup
pour causer au ballon un accident irréparable, et le voyage serait
compromis sans remise; il faut donc agir avec de grandes précautions.
--Mais que faire? Si nous débarquons sur la côte d'Afrique, nous
rencontrerons les mêmes difficultés! Que faire?
--Rien n'est plus simple, répondit le consul. Voyez ces îles situées au
delà du port; débarquez votre aérostat dans l’une d'elles,
entourez-vous d'une ceinture de matelots, et vous n'aurez aucun risque
à courir:
--Parfait, dit le docteur, et nous serons à notre aise pour achever nos
préparatifs.
Le commandant se rendit à ce conseil. Le Resolute s'approcha de l'île
de Koumbeni. Pendant la matinée du 16 avril, le ballon fut mis en
sûreté au milieu d'une clairière, entre les grands bois dont le sol est
hérissé.
On dressa deux mats hauts de quatre-vingts pieds et placés à une
pareille distance l'un de l'autre; un jeu de poulies fixées à leur
extrémité permit d'enlever l'aérostat au moyen d'un câble transversal;
il était alors entièrement dégonflé. Le ballon intérieur se trouvait
rattaché au sommet du ballon extérieur de manière à être soulevé comme
lui.
C'est à l'appendice inférieur de chaque ballon que furent fixés les
deux tuyaux d'introduction de l'hydrogène.
La journée du 17 se passa à disposer l'appareil destiné à produire le
gaz; il se composait de trente tonneaux, dans lesquels la décomposition
de l'eau se faisait au moyen de ferraille et d'acide sulfurique mis en
présence dans une grande quantité d'eau. L'hydrogène se rendait dans
une vaste tonne centrale après avoir été lavé à son passage, et de là
il passait dans chaque aérostat par les tuyaux d'introduction. De cette
façon, chacun d'eux se remplissait d’une quantité de gaz parfaitement
déterminée.
Il fallut employer, pour cette opération, dix-huit cent soixante-six
gallons [Trois mille deux cent cinquante litres] d'acide sulfurique,
seize mille cinquante livres de fer [Plus de huit tonnes de fer] et
neuf cent soixante-six gallons d'eau [Prés de quarante et un mille deux
cent cinquante litres].
Cette opération commença dans la nuit suivante, vers trois heures du
matin; elle dura près de huit heures. Le lendemain, l’aérostat,
recouvert de son filet, se balançait gracieusement au-dessus de-là
nacelle, retenu par un grand nombre de sacs de terre. L'appareil de
dilatation fut monté avec un grand soin, et les tuyaux sortant de
l'aérostat furent adaptés à la boîte cylindrique.
Les ancres, les cordes, les instruments, les couvertures de voyage, la
tente, les vivres, les armes, durent prendre dans la nacelle la place
qui leur était assignée; la provision d'eau fut faite à Zanzibar. Les
deux cents livres de lest furent réparties dans cinquante sacs placés
au fond de la nacelle, mais cependant à portée de la main.
Ces préparatifs se terminaient vers cinq heures du soir; des
sentinelles veillaient sans cesse autour de l’île, et les embarcations
du Resolute sillonnaient le canal.
Les nègres continuaient à manifester leur colère par des cris, des
grimaces et des contorsions. Les sorciers parcouraient les groupes
irrités, en soufflant sur toute cette irritation; quelques fanatiques
essayèrent de ga-gner l'île à la nage, mais on les éloigna facilement.
Alors les sortilèges et les incantations commencèrent; les faiseurs de
pluie, qui prétendent commander aux nuages, appelèrent les ouragans et
les « averses de pierres [Nom que les Nègres donnent à la grêle] » à
leur secours; pour cela, ils cueillirent des feuilles de tous les
arbres différents du pays; ils les firent bouillir à petit feu, pendant
que l'on tuait un mouton en lui enfonçant une longue aiguille dans le
cœur. Mais, en dépit de leurs cérémonies, le ciel demeura pur, et ils
en furent pour leur mouton et leurs grimaces.
Les nègres se livrèrent alors à de furieuses orgies, s'enivrant du «
tembo,» liqueur ardente tirée du cocotier, ou d'une bière extrêmement
capiteuse appelée « togwa. » Leurs chants, sans mélodie appréciable,
mais dont le rythme est très juste, se poursuivirent fort avant dans la
nuit.
JIM - Assistente
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Candide, ou l’optimisme
OEUVRES
DE
VOLTAIRE.
TOME XXXIII
DE L’ IMPRIMERIE DE A. FIRMIN DIDOT,
RUE JACOB, Nº 24.
OEUVRES
DE
VOLTAIRE
PRÉFACES, AVERTISSEMENTS, NOTES, ETC.
PAR M. BEUCHOT.
TOME XXXIII.
ROMANS. TOME I.
A PARIS,
CHEZ LEFÈVRE, LIBRAIRE,
RUE DE L’ÉPERON, Kº 6. WERDET ET LEQUIEN FILS,
RUE DU BATTOIR, Nº 20.
MDCCCXXIX.
CANDIDE,
OU L’OPTIMISME
Préface de l’Éditeur
CHAPITRE I. Comment Candide fut élevé dans un beau château, et comment il fut chassé d’icelui.
CHAPITRE II Ce que devint Candide parmi les Bulgares.
CHAPITRE III. Comment Candide se sauva d’entre les Bulgares, et ce qu’il devint.
CHAPITRE IV. Comment Candide rencontra son ancien maître de philosophie, le docteur Pangloss, et ce qui en advint.
CHAPITRE V. Tempête, naufrage, tremblement de terre, et ce qui advint du docteur Pangloss, de Candide, et de l’anabaptiste Jacques.
CHAPITRE VI. Comment on fit un bel auto-da-fé pour empêcher les tremblements de terre, et comment Candide fut fessé.
CHAPITRE VII Comment une vieille prit soin de Candide, et comment il retrouva ce qu’il aimait.
CHAPITRE VIII. Histoire de Cunégonde.
CHAPITRE IX. Ce qui advint de Cunégonde, de Candide, du grand-inquisiteur, et d’un Juif.
CHAPITRE X. Dans quelle détresse Candide, Cunégonde, et la vieille, arrivent à Cadix, et leur embarquement.
CHAPITRE XI. Histoire de la vieille.
CHAPITRE XII. Suite des malheurs de la vieille.
CHAPITRE XIII. Comment Candide fut obligé de se séparer de la belle Cunégonde et de la vieille.
CHAPITRE XIV. Comment Candide et Cacambo furent reçus chez les jésuites du Paraguai.
CHAPITRE XV. Comment Candide tua le frère de sa chère Cunégonde.
CHAPITRE XVI. Ce qui advint aux deux voyageurs avec deux filles, deux singes, et les sauvages nommés Oreillons.
CHAPITRE XVII. Arrivée de Candide et de son valet au pays d’Eldorado, et ce qu’ils y virent.
CHAPITRE XVIII Ce qu’ils virent dans le pays d’Eldorado[1].
CHAPITRE XIX. Ce qui leur arriva à Surinam, et comment Candide fit connaissance avec Martin.
CHAPITRE XX. Ce qui arriva sur mer à Candide et à Martin.
CHAPITRE XXI. Candide et Martin approchent des côtes de France, et raisonnent.
CHAPITRE XXII[1]. Ce qui arriva en France à Candide et à Martin.
CHAPITRE XXIII. Candide et Martin vont sur les côtes d’Angleterre; ce qu’ils y voient.
CHAPITRE XXIV. De Paquette, et de frère Giroflée.
CHAPITRE XXV. Visite chez le seigneur Pococurante, noble vénitien.
CHAPITRE XXVI. D’un souper que Candide et Martin firent avec six étrangers, et qui ils étaient.
CHAPITRE XXVII. Voyage de Candide à Constantinople.
CHAPITRE XXVIII. Ce qui arriva à Candide, à Cunégonde, à Pangloss, à Martin, etc.
CHAPITRE XXIX. Comment Candide retrouva Cunégonde et la vieille.
CHAPITRE XXX. Conclusion.
Préface de l’Éditeur
_Candide_ parut au plus tard en mars 1759. Le roi de Prusse en accuse
réception par sa lettre du 28 du mois d’avril.
Voltaire en avait envoyé le manuscrit à la duchesse de La Vallière, qui
lui fit répondre qu’il aurait pu se passer d’y mettre tant
d’indécences, et qu’un écrivain tel que lui n’avait pas besoin d’avoir
recours à cette ressource pour se procurer des lecteurs.
Beaucoup d’autres personnes furent scandalisées de _Candide_, et
Voltaire désavoua cet ouvrage, qu’il appelle lui-même une coïonnerie.
Il ne faut pas, au reste, prendre à la lettre son titre d’optimisme.
L’optimisme, dit-il ailleurs[1], n’est qu’une fatalité désespérante.
[1] _Homélie sur l’athéisme_. Voyez les _Mélanges_, année 1767; et
aussi, tome XII, une des notes du troisième _Discours sur l’homme_.
Voltaire écrivit, sous le nom de Mead, une lettre relative à Candide,
qui fut insérée dans le _Journal encyclopédique_, du 15 juillet 1759:
on la trouvera dans les Mélanges, à cette date.
C’est à Thorel de Campigneulles, mort en 1809, qu’on attribue une
_Seconde partie de Candide_, publiée en 1761, et plusieurs fois
réimprimée à la suite de l’ouvrage de Voltaire, comme étant de lui. On
l’a même admise dans une édition intitulée: _Collection complète des
Oeuvres de M, de Voltaire, 1764, in-12_. L’édition de Candide, 1778,
avec des figures dessinées et gravées par Daniel Chodowicky, contient
les deux parties.
Le _Remercîment de Candide à M. de Voltaire_ (par Marconnay) est de
1760.
Linguet publia, en 1766, la _Cacomonade, histoire politique et morale,
traduite de l’allemand, du docteur Pangloss, par le docteur lui-même,
depuis son retour de Constantinople_, 1766, in-12; nouvelle édition,
augmentée d’une lettre du même auteur, 1766, in-12. Un arrêt de la cour
royale de Paris, du 16 novembre 1822 (inséré dans le _Moniteur_ du 26
mars 1825), ordonne la destruction de la _Canonnade, ou Histoire du Mal
de Naples, par Linguet_. Ce n’est pas la première fois que les ouvrages
condamnés sont mal désignés dans les jugements. L’arrêt de la cour du
parlement, du 6 août 1761, ordonne de lacérer et brûler le tome XIII du
Commentaire de Salmeron, qui n’a que quatre volumes.
_Candide en Danemarck, ou l’Optimisme des honnêtes gens_, est d’un
auteur qu’on ne connaît pas.
_Antoine Bernard et Rosalie, ou le Petit Candide_, a paru en 1796, un
volume in-i8.
Le _Voyage de Candide fils au pays d’Eldorado, vers la fin du
dix-huitième siècle, pour servir de suite aux aventures de M. son
père_, an XI-1803, a deux volumes in-8º.
Le chapitre XXVI de _Candide_ a été imité, en 1815, par Lemontey, dans
un article intitulé: _Le Carnaval de Vénise_. J’ai renoncé à reproduire
ce petit morceau, lorsque j’ai vu l’annonce des _Oeuvres de Lemonley_,
où sans doute on le trouvera.
J.-J. Rousseau prétendait[2] que c’est sa _Lettre sur la Providence_
qui a donné naissance à _Candide_; _Candide en est la réponse_.
Voltaire en avait fait _une de deux pages où il bat la campagne, et
Candide parut dix mois après_.
[2] Lettre de J. J. Rousseau au prince de Wirtemberg, du 11 mars 1764.
Ce que Rousseau appelle sa _Lettre sur la Providence_, est sa lettre à
Voltaire du 18 août 1756; la réponse de Voltaire est du 21 septembre
1766; Candide ne vit le jour que vingt-sept à vingt-neuf mois plus
tard.
———
Les notes sans signature, et qui sont indiquées par des lettres, sont
de Voltaire.
Les notes signées d’un K sont des éditeurs de Kehl, MM. Condorcet et
Decroix. Il est impossible de faire rigoureusement la part de chacun.
Les additions que j’ai faites aux notes de Voltaire ou aux notes des
éditeurs de Kehl, en sont séparées par un—, et sont, comme mes notes,
signées de l’initiale de mon nom.
BEUCHOT.
4 octobre 1829.
CANDIDE,
ou
L’OPTIMISME,
TRADUIT DE L’ALLEMAND
DE M. LE DOCTEUR RALPH,
AVEC LES ADDITIONS
QU’ON A TROUVÉES DANS LA POCHE DU DOCTEUR, LORSQU’IL MOURUT
À MINDEN, L’AN DE GRÂCE 1759
1759
CHAPITRE I.
Comment Candide fut élevé dans un beau château, et comment il fut
chassé d’icelui.
Il y avait en Vestphalie, dans le château de M. le baron de
Thunder-ten-tronckh, un jeune garçon à qui la nature avait donné les
moeurs les plus douces. Sa physionomie annonçait son âme. Il avait le
jugement assez droit, avec l’esprit le plus simple; c’est, je crois,
pour cette raison qu’on le nommait Candide. Les anciens domestiques de
la maison soupçonnaient qu’il était fils de la soeur de monsieur le
baron et d’un bon et honnête gentilhomme du voisinage, que cette
demoiselle ne voulut jamais épouser parce qu’il n’avait pu prouver que
soixante et onze quartiers, et que le reste de son arbre généalogique
avait été perdu par l’injure du temps.
Monsieur le baron était un des plus puissants seigneurs de la
Westphalie, car son château avait une porte et des fenêtres. Sa grande
salle même était ornée d’une tapisserie. Tous les chiens de ses
basses-cours composaient une meute dans le besoin; ses palefreniers
étaient ses piqueurs; le vicaire du village était son grand-aumônier.
Ils l’appelaient tous monseigneur, et ils riaient quand il fesait des
contes.
Madame la baronne, qui pesait environ trois cent cinquante livres,
s’attirait par là une très grande considération, et fesait les honneurs
de la maison avec une dignité qui la rendait encore plus respectable.
Sa fille Cunégonde, âgée de dix-sept ans, était haute en couleur,
fraîche, grasse, appétissante. Le fils du baron paraissait en tout
digne de son père. Le précepteur Pangloss[1] était l’oracle de la
maison, et le petit Candide écoutait ses leçons avec toute la bonne foi
de son âge et de son caractère.
[1] De _pan_, tout, et _glossa_, langue. B.
Pangloss enseignait la métaphysico-théologo-cosmolonigologie. Il
prouvait admirablement qu’il n’y a point d’effet sans cause, et que,
dans ce meilleur des mondes possibles, le château de monseigneur le
baron était le plus beau des châteaux, et madame la meilleure des
baronnes possibles.
Il est démontré, disait-il, que les choses ne peuvent être autrement;
car tout étant fait pour une fin, tout est nécessairement pour la
meilleure fin. Remarquez bien que les nez ont été faits pour porter des
lunettes; aussi avons-nous des lunettes[2]. Les jambes sont visiblement
instituées pour être chaussées, et nous avons des chausses. Les pierres
ont été formées pour être taillées et pour en faire des châteaux; aussi
monseigneur a un très beau château: le plus grand baron de la province
doit être le mieux logé; et les cochons étant faits pour être mangés,
nous mangeons du porc toute l’année: par conséquent, ceux qui ont
avancé que tout est bien ont dit une sottise; il fallait dire que tout
est au mieux.
[2] Voyez tome XXVII, page 528; et dans les _Mélanges_, année 1738, le
chapitre XI de la troisième partie des _Éléments de la philosophie de
Newton_; et année 1768, le chapitre X des _Singularités de la nature_.
B.
Candide écoutait attentivement, et croyait innocemment; car il trouvait
mademoiselle Cunégonde extrêmement belle, quoiqu’il ne prît jamais la
hardiesse de le lui dire. Il concluait qu’après le bonheur d’être né
baron de Thunder-ten-tronckh, le second degré de bonheur était d’être
mademoiselle Cunégonde; le troisième, de la voir tous les jours; et le
quatrième, d’entendre maître Pangloss, le plus grand philosophe de la
province, et par conséquent de toute la terre.
Un jour Cunégonde, en se promenant auprès du château, dans le petit
bois qu’on appelait parc, vit entre des broussailles le docteur
Pangloss qui donnait une leçon de physique expérimentale à la femme de
chambre de sa mère, petite brune très jolie et très docile. Comme
mademoiselle Cunégonde avait beaucoup de disposition pour les sciences,
elle observa, sans souffler, les expériences réitérées dont elle fut
témoin; elle vit clairement la raison suffisante du docteur, les effets
et les causes, et s’en retourna tout agitée, toute pensive, toute
remplie du désir d’être savante, songeant qu’elle pourrait bien être la
raison suffisante du jeune Candide, qui pouvait aussi être la sienne.
Elle rencontra Candide en revenant au château, et rougit: Candide
rougit aussi. Elle lui dit bonjour d’une voix entrecoupée; et Candide
lui parla sans savoir ce qu’il disait. Le lendemain, après le dîner,
comme on sortait de table, Cunégonde et Candide se trouvèrent derrière
un paravent; Cunégonde laissa tomber son mouchoir, Candide le ramassa;
elle lui prit innocemment la main; le jeune homme baisa innocemment la
main de la jeune demoiselle avec une vivacité, une sensibilité, une
grâce toute particulière; leurs bouches se rencontrèrent, leurs yeux
s’enflammèrent, leurs genoux tremblèrent, leurs mains s’égarèrent. M.
le baron de Thunder-ten-tronckh passa auprès du paravent, et voyant
cette cause et cet effet, chassa Candide du château à grands coups de
pied dans le derrière. Cunégonde s’évanouit: elle fut souffletée par
madame la baronne dès qu’elle fut revenue à elle-même; et tout fut
consterné dans le plus beau et le plus agréable des châteaux possibles.
CHAPITRE II
Ce que devint Candide parmi les Bulgares.
Candide, chassé du paradis terrestre, marcha longtemps sans savoir où,
pleurant, levant les yeux au ciel, les tournant souvent vers le plus
beau des châteaux qui renfermait la plus belle des baronnettes; il se
coucha sans souper au milieu des champs entre deux sillons; la neige
tombait à gros flocons. Candide, tout transi, se traîna le lendemain
vers la ville voisine, qui s’appelle _Valdberghoff-trarbk-dikdorff_,
n’ayant point d’argent, mourant de faim et de lassitude. Il s’arrêta
tristement à la porte d’un cabaret. Deux hommes habillés de bleu le
remarquèrent: Camarade, dit l’un, voilà un jeune homme très bien fait,
et qui a la taille requise; ils s’avancèrent vers Candide et le
prièrent à dîner très civilement.—Messieurs, leur dit Candide avec une
modestie charmante, vous me faites beaucoup d’honneur, mais je n’ai pas
de quoi payer mon écot.—Ah! monsieur, lui dit un des bleus, les
personnes de votre figure et de votre mérite ne paient jamais rien:
n’avez-vous pas cinq pieds cinq pouces de haut?—Oui, messieurs, c’est
ma taille, dit-il en fesant la révérence.—Ah! monsieur, mettez-vous à
table; non seulement nous vous défraierons, mais nous ne souffrirons
jamais qu’un homme comme vous manque d’argent; les hommes ne sont faits
que pour se secourir les uns les autres.—Vous avez raison, dit Candide;
c’est ce que M. Pangloss m’a toujours dit, et je vois bien que tout est
au mieux. On le prie d’accepter quelques écus, il les prend et veut
faire son billet; on n’en veut point, on se met à table. N’aimez-vous
pas tendrement?….—Oh! oui, répond-il, j’aime tendrement mademoiselle
Cunégonde.—Non, dit l’un de ces messieurs, nous vous demandons si vous
n’aimez pas tendrement le roi des Bulgares?—Point du tout, dit-il, car
je ne l’ai jamais vu.—Comment! c’est le plus charmant des rois, et il
faut boire à sa santé.—Oh! très volontiers, messieurs. Et il boit. C’en
est assez, lui dit-on, vous voilà l’appui, le soutien, le défenseur, le
héros des Bulgares; votre fortune est faite, et votre gloire est
assurée. On lui met sur-le-champ les fers aux pieds, et on le mène au
régiment. On le fait tourner à droite, à gauche, hausser la baguette,
remettre la baguette, coucher en joue, tirer, doubler le pas, et on lui
donne trente coups de bâton; le lendemain, il fait l’exercice un peu
moins mal, et il ne reçoit que vingt coups; le surlendemain, on ne lui
en donne que dix, et il est regardé par ses camarades comme un prodige.
Candide, tout stupéfait, ne démêlait pas encore trop bien comment il
était un héros. Il s’avisa un beau jour de printemps de s’aller
promener, marchant tout droit devant lui, croyant que c’était un
privilège de l’espèce humaine, comme de l’espèce animale, de se servir
de ses jambes à son plaisir. Il n’eut pas fait deux lieues que voilà
quatre autres héros de six pieds qui l’atteignent, qui le lient, qui le
mènent dans un cachot. On lui demanda juridiquement ce qu’il aimait le
mieux d’être fustigé trente-six fois par tout le régiment, ou de
recevoir à-la-fois douze balles de plomb dans la cervelle. Il eut beau
dire que les volontés sont libres, et qu’il ne voulait ni l’un ni
l’autre, il fallut faire un choix; il se détermina, en vertu du don de
Dieu qu’on nomme _liberté_, à passer trente-six fois par les baguettes;
il essuya deux promenades. Le régiment était composé de deux mille
hommes; cela lui composa quatre mille coups de baguette, qui, depuis la
nuque du cou jusqu’au cul, lui découvrirent les muscles et les nerfs.
Comme on allait procéder à la troisième course, Candide, n’en pouvant
plus, demanda en grâce qu’on voulût bien avoir la bonté de lui casser
la tête; il obtint cette faveur; on lui bande les yeux; on le fait
mettre à genoux. Le roi des Bulgares passe dans ce moment, s’informe du
crime du patient; et comme ce roi avait un grand génie, il comprit, par
tout ce qu’il apprit de Candide, que c’était un jeune métaphysicien
fort ignorant des choses de ce monde, et il lui accorda sa grâce avec
une clémence qui sera louée dans tous les journaux et dans tous les
siècles. Un brave chirurgien guérit Candide en trois semaines avec les
émollients enseignés par Dioscoride. Il avait déjà un peu de peau et
pouvait marcher, quand le roi des Bulgares livra bataille au roi des
Abares.
CHAPITRE III.
Comment Candide se sauva d’entre les Bulgares, et ce qu’il devint.
Rien n’était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les
deux armées. Les trompettes, les fifres, les hautbois, les tambours,
les canons; formaient une harmonie telle qu’il n’y en eut jamais en
enfer. Les canons renversèrent d’abord à peu près six mille hommes de
chaque côté; ensuite la mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ
neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surface. La baïonnette
fut aussi la raison suffisante de la mort de quelques milliers
d’hommes. Le tout pouvait bien se monter à une trentaine de mille âmes.
Candide, qui tremblait comme un philosophe, se cacha du mieux qu’il put
pendant cette boucherie héroïque.
Enfin, tandis que les deux rois fesaient chanter des _Te Deum_, chacun
dans son camp, il prit le parti d’aller raisonner ailleurs des effets
et des causes. Il passa par-dessus des tas de morts et de mourants, et
gagna d’abord un village voisin; il était en cendres: c’était un
village abare que les Bulgares avaient brûlé, selon les lois du droit
public. Ici des vieillards criblés de coups regardaient mourir leurs
femmes égorgées, qui tenaient leurs enfants à leurs mamelles
sanglantes; là des filles éventrées après avoir assouvi les besoins
naturels de quelques héros, rendaient les derniers soupirs; d’autres à
demi brûlées criaient qu’on achevât de leur donner la mort. Des
cervelles étaient répandues sur la terre à côté de bras et de jambes
coupés.
Candide s’enfuit au plus vite dans un autre village: il appartenait à
des Bulgares, et les héros abares l’avaient traité de même. Candide,
toujours marchant sur des membres palpitants ou à travers des ruines,
arriva enfin hors du théâtre de la guerre, portant quelques petites
provisions dans son bissac, et n’oubliant jamais mademoiselle
Cunégonde. Ses provisions lui manquèrent quand il fut en Hollande; mais
ayant entendu dire que tout le monde était riche dans ce pays-là, et
qu’on y était chrétien, il ne douta pas qu’on ne le traitât aussi bien
qu’il l’avait été dans le château de M. le baron, avant qu’il en eût
été chassé pour les beaux yeux de mademoiselle Cunégonde.
Il demanda l’aumône à plusieurs graves personnages, qui lui répondirent
tous que, s’il continuait à faire ce métier, on l’enfermerait dans une
maison de correction pour lui apprendre à vivre.
Il s’adressa ensuite à un homme qui venait de parler tout seul une
heure de suite sur la charité dans une grande assemblée. Cet orateur le
regardant de travers lui dit: Que venez-vous faire ici? y êtes-vous
pour la bonne cause? Il n’y a point d’effet sans cause, répondit
modestement Candide; tout est enchaîné nécessairement et arrangé pour
le mieux. Il a fallu que je fusse chassé d’auprès de mademoiselle
Cunégonde, que j’aie passé par les baguettes, et il faut que je demande
mon pain, jusqu’à ce que je puisse en gagner; tout cela ne pouvait être
autrement. Mon ami, lui dit l’orateur, croyez-vous que le pape soit
l’antechrist? Je ne l’avais pas encore entendu dire, répondit Candide:
mais qu’il le soit, ou qu’il ne le soit pas, je manque de pain. Tu ne
mérites pas d’en manger, dit l’autre: va, coquin, va, misérable, ne
m’approche de ta vie. La femme de l’orateur ayant mis la tête à la
fenêtre, et avisant un homme qui doutait que le pape fût antechrist,
lui répandit sur le chef un plein….. O ciel! à quel excès se porte le
zèle de la religion dans les dames!
Un homme qui n’avait point été baptisé, un bon anabaptiste, nommé
Jacques, vit la manière cruelle et ignominieuse dont on traitait ainsi
un de ses frères, un être à deux pieds sans plumes, qui avait une âme;
il l’amena chez lui, le nettoya, lui donna du pain et de la bière, lui
fit présent de deux florins, et voulut même lui apprendre à travailler
dans ses manufactures aux étoffes de Perse qu’on fabrique en Hollande.
Candide se prosternant presque devant lui, s’écriait: Maître Pangloss
me l’avait bien dit que tout est au mieux dans ce monde, car je suis
infiniment plus touché de votre extrême générosité que de la dureté de
ce monsieur à manteau noir, et de madame son épouse.
Le lendemain, en se promenant, il rencontra un gueux tout couvert de
pustules, les yeux morts, le bout du nez rongé, la bouche de travers,
les dents noires, et parlant de la gorge, tourmenté d’une toux
violente, et crachant une dent à chaque effort.
CHAPITRE IV.
Comment Candide rencontra son ancien maître de philosophie, le docteur
Pangloss, et ce qui en advint.
Candide, plus ému encore de compassion que d’horreur, donna à cet
épouvantable gueux les deux florins qu’il avait reçus de son honnête
anabaptiste Jacques. Le fantôme le regarda fixement, versa des larmes,
et sauta à son cou. Candide effrayé recule. Hélas! dit le misérable à
l’autre misérable, ne reconnaissez-vous plus votre cher Pangloss?
Qu’entends-je? vous, mon cher maître! vous, dans cet état horrible!
quel malheur vous est-il donc arrivé? pourquoi n’êtes-vous plus dans le
plus beau des châteaux? qu’est devenue mademoiselle Cunégonde, la perle
des filles, le chef-d’oeuvre de la nature? Je n’en peux plus, dit
Pangloss. Aussitôt Candide le mena dans l’étable de l’anabaptiste, où
il lui fit manger un peu de pain; et quand Pangloss fut refait: Eh
bien! lui dit-il, Cunégonde? Elle est morte, reprit l’autre. Candide
s’évanouit à ce mot: son ami rappela ses sens avec un peu de mauvais
vinaigre qui se trouva par hasard dans l’étable. Candide rouvre les
yeux. Cunégonde est morte! Ah! meilleur des mondes, où êtes-vous? Mais
de quelle maladie est-elle morte? ne serait-ce point de m’avoir vu
chasser du beau château de monsieur son père à grands coups de pied?
Non, dit Pangloss, elle a été éventrée par des soldats bulgares, après
avoir été violée autant qu’on peut l’être; ils ont cassé la tête à
monsieur le baron qui voulait la défendre; madame la baronne a été
coupée en morceaux; mon pauvre pupille traité précisément comme sa
soeur; et quant au château, il n’est pas resté pierre sur pierre, pas
une grange, pas un mouton, pas un canard, pas un arbre; mais nous avons
été bien vengés, car les Abares en ont fait autant dans une baronnie
voisine qui appartenait à un seigneur bulgare.
A ce discours, Candide s’évanouit encore; mais revenu à soi, et ayant
dit tout ce qu’il devait dire, il s’enquit de la cause et de l’effet,
et de la raison suffisante qui avait mis Pangloss dans un si piteux
état. Hélas! dit l’autre, c’est l’amour: l’amour, le consolateur du
genre humain, le conservateur de l’univers, l’âme de tous les êtres
sensibles, le tendre amour. Hélas! dit Candide, je l’ai connu cet
amour, ce souverain des coeurs, cette âme de notre âme; il ne m’a
jamais valu qu’un baiser et vingt coups de pied au cul. Comment cette
belle cause a-t-elle pu produire en vous un effet si abominable?
Pangloss répondit en ces termes: O mon cher Candide! vous avez connu
Paquette, cette jolie suivante de notre auguste baronne: j’ai goûté
dans ses bras les délices du paradis, qui ont produit ces tourments
d’enfer dont vous me voyez dévoré; elle en était infectée, elle en est
peut-être morte. Paquette tenait ce présent d’un cordelier très savant
qui avait remonté à la source, car il l’avait eu d’une vieille
comtesse, qui l’avait reçu d’un capitaine de cavalerie, qui le devait à
une marquise, qui le tenait d’un page, qui l’avait reçu d’un jésuite,
qui, étant novice, l’avait eu en droite ligne d’un des compagnons de
Christophe Colomb. Pour moi, je ne le donnerai à personne, car je me
meurs.
O Pangloss! s’écria Candide, voilà une étrange généalogie! n’est-ce pas
le diable qui en fut la souche? Point du tout, répliqua ce grand homme;
c’était une chose indispensable dans le meilleur des mondes, un
ingrédient nécessaire; car si Colomb n’avait pas attrapé dans une île
de l’Amérique cette maladie[1] qui empoisonne la source de la
génération, qui souvent même empêche la génération, et qui est
évidemment l’opposé du grand but de la nature, nous n’aurions ni le
chocolat ni la cochenille; il faut encore observer que
jusqu’aujourd’hui, dans notre continent, cette maladie nous est
particulière, comme la controverse. Les Turcs, les Indiens, les
Persans, les Chinois, les Siamois, les Japonais, ne la connaissent pas
encore; mais il y a une raison suffisante pour qu’ils la connaissent à
leur tour dans quelques siècles. En attendant elle a fait un
merveilleux progrès parmi nous, et surtout dans ces grandes armées
composées d’honnêtes stipendiaires bien élevés, qui décident du destin
des états; on peut assurer que, quand trente mille hommes combattent en
bataille rangée contre des troupes égales en nombre, il y a environ
vingt mille vérolés de chaque côté.
[1] Voyez tome XXXI, page 7. B.
Voilà qui est admirable, dit Candide; mais il faut vous faire guérir.
Et comment le puis-je? dit Pangloss; je n’ai pas le sou, mon ami, et
dans toute l’étendue de ce globe on ne peut ni se faire saigner, ni
prendre un lavement sans payer, ou sans qu’il y ait quelqu’un qui paie
pour nous.
Ce dernier discours détermina Candide; il alla se jeter aux pieds de
son charitable anabaptiste Jacques, et lui fit une peinture si
touchante de l’état où son ami était réduit, que le bon-homme n’hésita
pas à recueillir le docteur Pangloss; il le fit guérir à ses dépens.
Pangloss, dans la cure, ne perdit qu’un oeil et une oreille. Il
écrivait bien, et savait parfaitement l’arithmétique. L’anabaptiste
Jacques en fit son teneur de livres. Au bout de deux mois, étant obligé
d’aller à Lisbonne pour les affaires de son commerce, il mena dans son
vaisseau ses deux philosophes. Pangloss lui expliqua comment tout était
on ne peut mieux. Jacques n’était pas de cet avis. Il faut bien,
disait-il, que les hommes aient un peu corrompu la nature, car ils ne
sont point nés loups, et ils sont devenus loups. Dieu ne leur a donné
ni canons de vingt-quatre, ni baïonnettes, et ils se sont fait des
baïonnettes et des canons pour se détruire. Je pourrais mettre en ligne
de compte les banqueroutes, et la justice qui s’empare des biens des
banqueroutiers pour en frustrer les créanciers. Tout cela était
indispensable, répliquait le docteur borgne, et les malheurs
particuliers font le bien général; de sorte que plus il y a de malheurs
particuliers, et plus tout est bien. Tandis qu’il raisonnait, l’air
s’obscurcit, les vents soufflèrent des quatre coins du monde, et le
vaisseau fut assailli de la plus horrible tempête, à la vue du port de
Lisbonne.
CHAPITRE V.
Tempête, naufrage, tremblement de terre, et ce qui advint du docteur
Pangloss, de Candide, et de l’anabaptiste Jacques.
La moitié des passagers affaiblis, expirants de ces angoisses
inconcevables que le roulis d’un vaisseau porte dans les nerfs et dans
toutes les humeurs du corps agitées en sens contraires, n’avait pas
même la force de s’inquiéter du danger. L’autre moitié jetait des cris
et fesait des prières; les voiles étaient déchirées, les mâts brisés,
le vaisseau entr’ouvert. Travaillait qui pouvait, personne ne
s’entendait, personne ne commandait. L’anabaptiste aidait un peu à la
manoeuvre; il était sur le tillac; un matelot furieux le frappe
rudement et l’étend sur les planches; mais du coup qu’il lui donna, il
eut lui-même une si violente secousse, qu’il tomba hors du vaisseau, la
tête la première. Il restait suspendu et accroché à une partie de mât
rompu. Le bon Jacques court à son secours, l’aide à remonter, et de
l’effort qu’il fait, il est précipité dans la mer à la vue du matelot,
qui le laissa périr sans daigner seulement le regarder. Candide
approche, voit son bienfaiteur qui reparaît un moment, et qui est
englouti pour jamais. Il veut se jeter après lui dans la mer: le
philosophe Pangloss l’en empêche, en lui prouvant que la rade de
Lisbonne avait été formée exprès pour que cet anabaptiste s’y noyât.
Tandis qu’il le prouvait _à priori_, le vaisseau s’entr’ouvre, tout
périt à la réserve de Pangloss, de Candide, et de ce brutal de matelot
qui avait noyé le vertueux anabaptiste; le coquin nagea heureusement
jusqu’au rivage, où Pangloss et Candide furent portés sur une planche.
Quand ils furent revenus un peu à eux, ils marchèrent vers Lisbonne; il
leur restait quelque argent, avec lequel ils espéraient se sauver de la
faim après avoir échappé à la tempête.
A peine ont-ils mis le pied dans la ville, en pleurant la mort de leur
bienfaiteur, qu’ils sentent la terre trembler sous leurs pas[1]; la mer
s’élève en bouillonnant dans le port, et brise les vaisseaux qui sont à
l’ancre. Des tourbillons de flammes et de cendres couvrent les rues et
les places publiques; les maisons s’écroulent, les toits sont renversés
sur les fondements, et les fondements se dispersent; trente mille
habitants de tout âge et de tout sexe sont écrasés sous des ruines. Le
matelot disait en sifflant et en jurant: il y aura quelque chose à
gagner ici. Quelle peut être la raison suffisante de ce phénomène?
disait Pangloss. Voici le dernier jour du monde! s’écriait Candide. Le
matelot court incontinent au milieu des débris, affronte la mort pour
trouver de l’argent, en trouve, s’en empare, s’enivre, et ayant cuvé
son vin, achète les faveurs de la première fille de bonne volonté qu’il
rencontre sur les ruines des maisons détruites, et au milieu des
mourants et des morts. Pangloss le tirait cependant par la manche: Mon
ami, lui disait-il, cela n’est pas bien, vous manquez à la raison
universelle, vous prenez mal votre temps. Tête et sang, répondit
l’autre, je suis matelot et né à Batavia; j’ai marché quatre fois sur
le crucifix dans quatre voyages au Japon[2]; tu as bien trouvé ton
homme avec ta raison universelle!
[1] Le tremblement de terre de Lisbonne est du 1er novembre 1755. B.
[2] Voyez tome XVIII, page 470. B.
Quelques éclats de pierre avaient blessé Candide; il était étendu dans
la rue et couvert de débris. Il disait à Pangloss: Hélas! procure-moi
un peu de vin et d’huile; je me meurs. Ce tremblement de terre n’est
pas une chose nouvelle, répondit Pangloss; la ville de Lima éprouva les
mêmes secousses en Amérique l’année passée; mêmes causes, mêmes effets;
il y a certainement une traînée de soufre sous terre depuis Lima
jusqu’à Lisbonne. Rien n’est plus probable, dit Candide; mais, pour
Dieu, un peu d’huile et de vin. Comment probable? répliqua le
philosophe, je soutiens que la chose est démontrée. Candide perdit
connaissance, et Pangloss lui apporta un peu d’eau d’une fontaine
voisine.
Le lendemain, ayant trouvé quelques provisions de bouche en se glissant
à travers des décombres, ils réparèrent un peu leurs forces. Ensuite
ils travaillèrent comme les autres à soulager les habitants échappés à
la mort. Quelques citoyens, secourus par eux, leur donnèrent un aussi
bon dîner qu’on le pouvait dans un tel désastre: il est vrai que le
repas était triste; les convives arrosaient leur pain de leurs larmes;
mais Pangloss les consola, en les assurant que les choses ne pouvaient
être autrement: Car, dit-il, tout ceci est ce qu’il y a de mieux; car
s’il y a un volcan à Lisbonne, il ne pouvait être ailleurs; car il est
impossible que les choses ne soient pas où elles sont, car tout est
bien.
Un petit homme noir, familier de l’inquisition, lequel était à côté de
lui, prit poliment la parole et dit: Apparemment que monsieur ne croit
pas au péché originel; car si tout est au mieux, il n’y a donc eu ni
chute ni punition.
Je demande très humblement pardon à votre excellence, répondit Pangloss
encore plus poliment, car la chute de l’homme et la malédiction
entraient nécessairement dans le meilleur des mondes possibles.
Monsieur ne croit donc pas à la liberté? dit le familier. Votre
excellence m’excusera, dit Pangloss; la liberté peut subsister avec la
nécessité absolue; car il était nécessaire que nous fussions libres;
car enfin la volonté déterminée…… Pangloss était au milieu de sa
phrase, quand le familier fit un signe de tête à son estafier qui lui
servait à boire du vin de Porto ou d’Oporto.
CHAPITRE VI.
Comment on fit un bel auto-da-fé pour empêcher les tremblements de
terre, et comment Candide fut fessé.
Après le tremblement de terre qui avait détruit les trois quarts de
Lisbonne, les sages du pays n’avaient pas trouvé un moyen plus efficace
pour prévenir une ruine totale que de donner au peuple un bel
auto-da-fé[1]; il était décidé par l’université de Coïmbre que le
spectacle de quelques personnes brûlées à petit feu, en grande
cérémonie, est un secret infaillible pour empêcher la terre de
trembler.
[1] Après le tremblement de terre de Lisbonne, on y fit en effet un
autoda-fé, le 20 juin 1756; voyez, tome XXI, le chapitre XXXI du
_Précis du Siècle de Louis XV_. B.
On avait en conséquence saisi un Biscayen convaincu d’avoir épousé sa
commère, et deux Portugais qui en mangeant un poulet en avaient arraché
le lard: on vint lier après le dîner le docteur Pangloss et son
disciple Candide, l’un pour avoir parlé, et l’autre pour l’avoir écouté
avec un air d’approbation: tous deux furent menés séparément dans des
appartements d’une extrême fraîcheur, dans lesquels on n’était jamais
incommodé du soleil: huit jours après ils furent tous deux revêtus d’un
san-benito, et on orna leurs têtes de mitres de papier: la mitre et le
san-benito de Candide étaient peints de flammes renversées, et de
diables qui n’avaient ni queues ni griffes; mais les diables de
Pangloss portaient griffes et queues, et les flammes étaient droites.
Ils marchèrent en procession ainsi vêtus, et entendirent un sermon très
pathétique, suivi d’une belle musique en faux-bourdon. Candide fut
fessé en cadence, pendant qu’on chantait; le Biscayen et les deux
hommes qui n’avaient point voulu manger de lard furent brûlés, et
Pangloss fut pendu, quoique ce ne soit pas la coutume. Le même jour la
terre trembla de nouveau avec un fracas épouvantable.
Candide épouvanté, interdit, éperdu, tout sanglant, tout palpitant, se
disait à lui-même: Si c’est ici le meilleur des mondes possibles, que
sont donc les autres? passe encore si je n’étais que fessé, je l’ai été
chez les Bulgares; mais, ô mon cher Pangloss! le plus grand des
philosophes, faut-il vous avoir vu pendre, sans que je sache pourquoi!
ô mon cher anabaptiste! le meilleur des hommes, faut-il que vous ayez
été noyé dans le port! ô mademoiselle Cunégonde! la perle des filles,
faut-il qu’on vous ait fendu le ventre!
Il s’en retournait, se soutenant à peine, prêché, fessé, absous, et
béni, lorsqu’une vieille l’aborda, et lui dit: Mon fils, prenez
courage, suivez-moi.
CHAPITRE VII
Comment une vieille prit soin de Candide, et comment il retrouva ce
qu’il aimait.
Candide ne prit point courage, mais il suivit la vieille dans une
masure: elle lui donna un pot de pommade pour se frotter, lui laissa à
manger et à boire; elle lui montra un petit lit assez propre; il y
avait auprès du lit un habit complet. Mangez, buvez, dormez, lui
dit-elle, et que Notre-Dame d’Atocha[1], monseigneur saint Antoine de
Padoue, et monseigneur saint Jacques de Compostelle prennent soin de
vous! je reviendrai demain. Candide, toujours étonné de tout ce qu’il
avait vu, de tout ce qu’il avait souffert, et encore plus de la charité
de la vieille, voulut lui baiser la main. Ce n’est pas ma main qu’il
faut baiser, dit la vieille; je reviendrai demain. Frottez-vous de
pommade, mangez et dormez.
[1] Sur Notre-Dame d’Atocha, voyez dans les _Mélanges_, année 1769, une
des notes de Voltaire sur son _Extrait d’un journal_ (ou Mémoires de
Dangeau). B.
Candide, malgré tant de malheurs, mangea et dormit. Le lendemain la
vieille lui apporte à déjeuner, visite son dos, le frotte elle-même
d’une autre pommade: elle lui apporte ensuite à dîner: elle revient sur
le soir et apporte à souper. Le surlendemain elle fit encore les mêmes
cérémonies. Qui êtes-vous? lui disait toujours Candide; qui vous a
inspiré tant de bonté? quelles grâces puis-je vous rendre? La bonne
femme ne répondait jamais rien. Elle revint sur le soir, et n’apporta
point à souper: Venez avec moi, dit-elle, et ne dites mot. Elle le
prend sous le bras, et marche avec lui dans la campagne environ un
quart de mille: ils arrivent à une maison isolée, entourée de jardins
et de canaux. La vieille frappe à une petite porte. On ouvre; elle mène
Candide, par un escalier dérobé, dans un cabinet doré, le laisse sur un
canapé de brocart, referme la porte, et s’en va. Candide croyait rêver,
et regardait toute sa vie comme un songe funeste, et le moment présent
comme un songe agréable.
La vieille reparut bientôt; elle soutenait avec peine une femme
tremblante, d’une taille majestueuse, brillante de pierreries, et
couverte d’un voile. Otez ce voile, dit la vieille à Candide. Le jeune
homme approche; il lève le voile d’une main timide. Quel moment! quelle
surprise! il croit voir mademoiselle Cunégonde; il la voyait en effet,
c’était elle-même. La force lui manque, il ne peut proférer une parole,
il tombe à ses pieds. Cunégonde tombe sur le canapé. La vieille les
accable d’eaux spiritueuses, ils reprennent leurs sens, ils se parlent:
ce sont d’abord des mots entrecoupés, des demandes et des réponses qui
se croisent, des soupirs, des larmes, des cris. La vieille leur
recommande de faire moins de bruit, et les laisse en liberté. Quoi!
c’est vous, lui dit Candide, vous vivez! je vous retrouve en Portugal!
On ne vous a donc pas violée? on ne vous a point fendu le ventre, comme
le philosophe Pangloss me l’avait assuré? Si fait, dit la belle
Cunégonde; mais on ne meurt pas toujours de ces deux accidents.—Mais
votre père et votre mère ont-ils été tués?—Il n’est que trop vrai, dit
Cunégonde en pleurant.—Et votre frère?—Mon frère a été tué aussi.—Et
pourquoi êtes-vous en Portugal? et comment avez-vous su que j’y étais?
et par quelle étrange aventure m’avez-vous fait conduire dans cette
maison?—Je vous dirai tout cela, répliqua la dame; mais il faut
auparavant que vous m’appreniez tout ce qui vous est arrivé depuis le
baiser innocent que vous me donnâtes, et les coups de pied que vous
reçûtes.
Candide lui obéit avec un profond respect; et quoiqu’il fût interdit,
quoique sa voix fût faible et tremblante, quoique l’échine lui fît
encore un peu mal, il lui raconta de la manière la plus naïve tout ce
qu’il avait éprouvé depuis le moment de leur séparation. Cunégonde
levait les yeux au ciel: elle donna des larmes à la mort du bon
anabaptiste et de Pangloss; après quoi elle parla en ces termes à
Candide, qui ne perdait pas une parole, et qui la dévorait des yeux.
CHAPITRE VIII.
Histoire de Cunégonde.
J’étais dans mon lit et je dormais profondément, quand il plut au ciel
d’envoyer les Bulgares dans notre beau château de Thunder-ten-tronckh;
ils égorgèrent mon père et mon frère, et coupèrent ma mère par
morceaux. Un grand Bulgare, haut de six pieds, voyant qu’à ce spectacle
j’avais perdu connaissance, se mit à me violer; cela me fit revenir, je
repris mes sens, je criai, je me débattis, je mordis, j’égratignai, je
voulais arracher les yeux à ce grand Bulgare, ne sachant pas que tout
ce qui arrivait dans le château de mon père était une chose d’usage: le
brutal me donna un coup de couteau dans le flanc gauche dont je porte
encore la marque. Hélas! j’espère bien la voir, dit le naïf Candide.
Vous la verrez, dit Cunégonde; mais continuons. Continuez, dit Candide.
Elle reprit ainsi le fil de son histoire: Un capitaine bulgare entra,
il me vit toute sanglante, et le soldat ne se dérangeait pas. Le
capitaine se mit en colère du peu de respect que lui témoignait, ce
brutal, et le tua sur mon corps. Ensuite il me fit panser, et m’emmena
prisonnière de guerre dans son quartier. Je blanchissais le peu de
chemises qu’il avait, je fesais sa cuisine; il me trouvait fort jolie,
il faut l’avouer; et je ne nierai pas qu’il ne fût très bien fait, et
qu’il n’eût la peau blanche et douce; d’ailleurs peu d’esprit, peu de
philosophie: on voyait bien qu’il n’avait pas été élevé par le docteur
Pangloss. Au bout de trois mois, ayant perdu tout son argent, et
s’étant dégoûté de moi, il me vendit à un Juif nommé don Issachar, qui
trafiquait en Hollande et en Portugal, et qui aimait passionnément les
femmes. Ce Juif s’attacha beaucoup à ma personne, mais il ne pouvait en
triompher; je lui ai mieux résisté qu’au soldat bulgare: une personne
d’honneur peut être violée une fois, mais sa vertu s’en affermit. Le
Juif, pour m’apprivoiser, me mena dans cette maison de campagne que
vous voyez. J’avais cru jusque-là qu’il n’y avait rien sur la terre de
si beau que le château de Thunder-ten-tronckh; j’ai été détrompée.
Le grand-inquisiteur m’aperçut un jour à la messe; il me lorgna
beaucoup, et me fit dire qu’il avait à me parler pour des affaires
secrètes. Je fus conduite à son palais; je lui appris ma naissance; il
me représenta combien il était au-dessous de mon rang d’appartenir à un
Israélite. On proposa de sa part à don Issachar de me céder à
monseigneur. Don Issachar, qui est le banquier de la cour, et homme de
crédit, n’en voulut rien faire. L’inquisiteur le menaça d’un
auto-da-fé. Enfin mon Juif intimidé conclut un marché par lequel la
maison et moi leur appartiendraient à tous deux en commun; que le Juif
aurait pour lui les lundis, mercredis, et le jour du sabbat, et que
l’inquisiteur aurait les autres jours de la semaine. Il y a six mois
que cette convention subsiste. Ce n’a pas été sans querelles; car
souvent il a été indécis si la nuit du samedi au dimanche appartenait à
l’ancienne loi ou à la nouvelle. Pour moi, j’ai résisté jusqu’à présent
à toutes les deux; et je crois que c’est pour cette raison que j’ai
toujours été aimée.
Enfin, pour détourner le fléau des tremblements de terre, et pour
intimider don Issachar, il plut à monseigneur l’inquisiteur de célébrer
un auto-da-fé. Il me fit l’honneur de m’y inviter. Je fus très bien
placée; on servit aux dames des rafraîchissements entre la messe et
l’exécution. Je fus, à la vérité, saisie d’horreur en voyant brûler ces
deux Juifs et cet honnête Biscayen qui avait épousé sa commère: mais
quelle fut ma surprise, mon effroi, mon trouble, quand je vis dans un
san-benito, et sous une mitre, une figure qui ressemblait à celle de
Pangloss! Je me frottai les yeux, je regardai attentivement, je le vis
pendre; je tombai en faiblesse. A peine reprenais-je mes sens, que je
vous vis dépouillé tout nu; ce fut là le comble de l’horreur, de la
consternation, de la douleur, du désespoir. Je vous dirai, avec vérité,
que votre peau est encore plus blanche, et d’un incarnat plus parfait
que celle de mon capitaine des Bulgares. Cette vue redoubla tous les
sentiments qui m’accablaient, qui me dévoraient. Je m’écriai, je voulus
dire, Arrêtez, barbares! mais la voix me manqua, et mes cris auraient
été inutiles. Quand vous eûtes été bien fessé: Comment se peut-il
faire, disais-je, que l’aimable Candide et le sage Pangloss se trouvent
à Lisbonne, l’un pour recevoir cent coups de fouet, et l’autre pour
être pendu par l’ordre de monseigneur l’inquisiteur, dont je suis la
bien-aimée? Pangloss m’a donc bien cruellement trompée, quand il me
disait que tout va le mieux du monde!
Agitée, éperdue, tantôt hors de moi-même, et tantôt prête de mourir de
faiblesse, j’avais la tête remplie du massacre de mon père, de ma mère,
de mon frère, de l’insolence de mon vilain soldat bulgare, du coup de
couteau qu’il me donna, de ma servitude, de mon métier de cuisinière,
de mon capitaine bulgare, de mon vilain don Issachar, de mon abominable
inquisiteur, de la pendaison du docteur Pangloss, de ce grand miserere
en faux-bourdon pendant lequel on vous fessait, et surtout du baiser
que je vous avais donné derrière un paravent, le jour que je vous avais
vu pour la dernière fois. Je louai Dieu, qui vous ramenait à moi par
tant d’épreuves. Je recommandai à ma vieille d’avoir soin de vous, et
de vous amener ici dès qu’elle le pourrait. Elle a très bien exécuté ma
commission; j’ai goûté le plaisir inexprimable de vous revoir, de vous
entendre, de vous parler. Vous devez avoir une faim dévorante; j’ai
grand appétit; commençons par souper.
Les voilà qui se mettent tous deux à table; et, après le souper, ils se
replacent sur ce beau canapé dont on a déjà parlé; ils y étaient quand
le signor don Issachar, l’un des maîtres de la maison, arriva. C’était
le jour du sabbat. Il venait jouir de ses droits, et expliquer son
tendre amour.
CHAPITRE IX.
Ce qui advint de Cunégonde, de Candide, du grand-inquisiteur, et d’un
Juif.
Cet Issachar était le plus colérique Hébreu qu’on eût vu dans Israël,
depuis la captivité en Babylone. Quoi! dit-il, chienne de galiléenne,
ce n’est pas assez de monsieur l’inquisiteur? il faut que ce coquin
partage aussi avec moi? En disant cela il tire un long poignard dont il
était toujours pourvu, et, ne croyant pas que son adverse partie eût
des armes, il se jette sur Candide; mais notre bon Vestphalien avait
reçu une belle épée de la vieille avec l’habit complet. Il tire son
épée, quoiqu’il eût les moeurs fort douces, et vous étend l’Israélite
roide mort sur le carreau, aux pieds de la belle Cunégonde.
Sainte Vierge! s’écria-t-elle, qu’allons-nous devenir? un homme tué
chez moi! si la justice vient, nous sommes perdus. Si Pangloss n’avait
pas été pendu, dit Candide, il nous donnerait un bon conseil dans cette
extrémité, car c’était un grand philosophe. A son défaut, consultons la
vieille. Elle était fort prudente, et commençait à dire son avis quand
une autre petite porte s’ouvrit. Il était une heure après minuit,
c’était le commencement du dimanche. Ce jour appartenait à monseigneur
l’inquisiteur. Il entre et voit le fessé Candide, l’épée à la main, un
mort étendu par terre, Cunégonde effarée, et la vieille donnant des
conseils.
Voici dans ce moment ce qui se passa dans l’âme de Candide, et comment
il raisonna: Si ce saint homme appelle du secours, il me fera
infailliblement brûler, il pourra en faire autant de Cunégonde; il m’a
fait fouetter impitoyablement; il est mon rival; je suis en train de
tuer; il n’y a pas à balancer. Ce raisonnement fut net et rapide; et,
sans donner le temps à l’inquisiteur de revenir de sa surprise, il le
perce d’outre en outre, et le jette à côté du Juif. En voici bien d’une
autre, dit Cunégonde; il n’y a plus de rémission; nous sommes
excommuniés, notre dernière heure est venue! Comment avez-vous fait,
vous qui êtes né si doux, pour tuer en deux minutes un Juif et un
prélat? Ma belle demoiselle, répondit Candide, quand on est amoureux,
jaloux, et fouetté par l’inquisition, on ne se connaît plus.
La vieille prit alors la parole, et dit: Il y a trois chevaux andalous
dans l’écurie, avec leurs selles et leurs brides, que le brave Candide
les prépare; madame a des moyadors et des diamants, montons vite à
cheval, quoique je ne puisse me tenir que sur une fesse, et allons à
Cadix; il fait le plus beau temps du monde, et c’est un grand plaisir
de voyager pendant la fraîcheur de la nuit.
Aussitôt Candide selle les trois chevaux; Cunégonde, la vieille, et
lui, font trente milles d’une traite. Pendant qu’ils s’éloignaient, la
sainte hermandad arrive dans la maison, on enterre monseigneur dans une
belle église, on jette Issachar à la voirie.
Candide, Cunégonde, et la vieille, étaient déjà dans la petite ville
d’Avacéna, au milieu des montagnes de la Sierra-Morena; et ils
parlaient ainsi dans un cabaret.
CHAPITRE X.
Dans quelle détresse Candide, Cunégonde, et la vieille, arrivent à
Cadix, et leur embarquement.
Qui a donc pu me voler mes pistoles et mes diamants? disait en pleurant
Cunégonde; de quoi vivrons-nous? comment ferons-nous? où trouver des
inquisiteurs et des Juifs qui m’en donnent d’autres? Hélas! dit la
vieille, je soupçonne fort un révérend père cordelier, qui coucha hier
dans la même auberge que nous à Badajos; Dieu me garde de faire un
jugement téméraire! mais il entra deux fois dans notre chambre, et il
partit long-temps avant nous. Hélas! dit Candide, le bon Pangloss
m’avait souvent prouvé que les biens de la terre sont communs à tous
les hommes, que chacun y a un droit égal. Ce cordelier devait bien,
suivant ces principes, nous laisser de quoi achever notre voyage. Il ne
vous reste donc rien du tout, ma belle Cunégonde? Pas un maravédis,
dit-elle. Quel parti prendre? dit Candide. Vendons un des chevaux, dit
la vieille; je monterai en croupe derrière mademoiselle, quoique je ne
puisse me tenir que sur une fesse, et nous arriverons à Cadix.
Il y avait dans la même hôtellerie un prieur de bénédictins; il acheta
le cheval bon marché. Candide, Cunégonde, et la vieille, passèrent par
Lucena, par Chillas, par Lebrixa, et arrivèrent enfin à Cadix. On y
équipait une flotte, et on y assemblait des troupes pour mettre à la
raison les révérends pères jésuites du Paraguai, qu’on accusait d’avoir
fait révolter une de leurs hordes contre les rois d’Espagne et de
Portugal, auprès de la ville du Saint-Sacrement[1]. Candide, ayant
servi chez les Bulgares, fit l’exercice bulgarien devant le général de
la petite armée avec tant de grâce, de célérité, d’adresse, de fierté,
d’agilité, qu’on lui donna une compagnie d’infanterie à commander. Le
voilà capitaine; il s’embarque avec mademoiselle Cunégonde, la vieille,
deux valets, et les deux chevaux andalous qui avaient appartenu à M. le
grand-inquisiteur de Portugal.
[1] Voyez tome XVII, page 470; et dans les _Mélanges_, année 1759, la
_Lettre_ de M. Mead _aux auteurs du Journal encyclopédique_. B.
Pendant toute la traversée ils raisonnèrent beaucoup sur la philosophie
du pauvre Pangloss. Nous allons dans un autre univers, disait Candide;
c’est dans celui-là, sans doute, que tout est bien: car il faut avouer
qu’on pourrait gémir un peu de ce qui se passe dans le nôtre en
physique et en morale. Je vous aime de tout mon coeur, disait
Cunégonde; mais j’ai encore l’âme tout effarouchée de ce que j’ai vu,
de ce que j’ai éprouvé. Tout ira bien, répliquait Candide; la mer de ce
nouveau monde vaut déjà mieux que les mers de notre Europe; elle est
plus calme, les vents plus constants. C’est certainement le
Nouveau-Monde qui est le meilleur des univers possibles. Dieu le
veuille! disait Cunégonde: mais j’ai été si horriblement malheureuse
dans le mien, que mon coeur est presque fermé à l’espérance. Vous vous
plaignez, leur dit la vieille; hélas! vous n’avez pas éprouvé des
infortunes telles que les miennes. Cunégonde se mit presque à rire, et
trouva cette bonne femme fort plaisante de prétendre être plus
malheureuse qu’elle. Hélas! lui dit-elle, ma bonne, à moins que vous
n’ayez été violée par deux Bulgares, que vous n’ayez reçu deux coups de
couteau dans le ventre, qu’on n’ait démoli deux de vos châteaux, qu’on
n’ait égorgé à vos yeux deux mères et deux pères, et que vous n’ayez vu
deux de vos amants fouettés dans un auto-da-fé, je ne vois pas que vous
puissiez l’emporter sur moi; ajoutez que je suis née baronne avec
soixante et douze quartiers, et que j’ai été cuisinière. Mademoiselle,
répondit la vieille, vous ne savez pas quelle est ma naissance; et si
je vous montrais mon derrière, vous ne parleriez pas comme vous faites,
et vous suspendriez votre jugement. Ce discours fit naître une extrême
curiosité dans l’esprit de Cunégonde et de Candide. La vieille leur
parla en ces termes.
CHAPITRE XI.
Histoire de la vieille.
Je n’ai pas eu toujours les yeux éraillés et bordés d’écarlate; mon nez
n’a pas toujours touché à mon menton, et je n’ai pas toujours été
servante. Je suis la fille du pape Urbain X et de la princesse de
Palestrine[a]. On m’éleva jusqu’à quatorze ans dans un palais auquel
tous les châteaux de vos barons allemands n’auraient pas servi
d’écurie; et une de mes robes valait mieux que toutes les magnificences
de la Vestphalie. Je croissais en beauté, en grâces, en talents, au
milieu des plaisirs, des respects, et des espérances: j’inspirais déjà
de l’amour; ma gorge se formait; et quelle gorge! blanche, ferme,
taillée comme celle de la Vénus de Médicis; et quels yeux! quelles
paupières! quels sourcils noirs! quelles flammes brillaient dans mes
deux prunelles, et effaçaient la scintillation des étoiles! comme me
disaient les poètes du quartier. Les femmes qui m’habillaient et qui me
déshabillaient tombaient en extase en me regardant par-devant et
par-derrière; et tous les hommes auraient voulu être à leur place.
[a] Voyez l’extrême discrétion de l’auteur; il n’y eut jusqu’à présent
aucun pape nommé Urbain X; il craint de donner une bâtarde à un pape
connu. Quelle circonspection! quelle délicatesse de conscience!—Cette
note de Voltaire est posthume. Elle n’était même pas dans les éditions
de Kehl. Je la tiens de feu Décrois. Le dernier pape du nom d’Urbain
est Urbain VIII, mort en 1644. B.
Je fus fiancée à un prince souverain de Massa-Carrara: quel prince!
aussi beau que moi, pétri de douceur et d’agréments, brillant d’esprit
et brûlant d’amour; je l’aimais comme on aime pour la première fois,
avec idolâtrie, avec emportement. Les noces furent préparées: c’était
une pompe, une magnificence inouïe; c’étaient des fêtes, des
carrousels, des opéra-buffa continuels; et toute l’Italie fit pour moi
des sonnets dont il n’y eut pas un seul de passable. Je touchais au
moment de mon bonheur, quand une vieille marquise, qui avait été
maîtresse de mon prince, l’invita à prendre du chocolat chez elle; il
mourut en moins de deux heures avec des convulsions épouvantables; mais
ce n’est qu’une bagatelle. Ma mère au désespoir, et bien moins affligée
que moi, voulut s’arracher pour quelque temps à un séjour si funeste.
Elle avait une très belle terre auprès de Gaïète: nous nous embarquâmes
sur une galère du pays, dorée comme l’autel de Saint-Pierre de Rome.
Voilà qu’un corsaire de Salé fond sur nous et nous aborde: nos soldats
se défendirent comme des soldats du pape; ils se mirent tous à genoux
en jetant leurs armes, et en demandant au corsaire une absolution _in
articulo mortis_.
Aussitôt on les dépouilla nus comme des singes, et ma mère aussi, nos
filles d’honneur aussi, et moi aussi. C’est une chose admirable que la
diligence avec laquelle ces messieurs déshabillent le monde; mais ce
qui me surprit davantage, c’est qu’ils nous mirent à tous le doigt dans
un endroit où nous autres femmes nous ne nous laissons mettre
d’ordinaire que des canules. Cette cérémonie me paraissait bien
étrange: voilà comme on juge de tout quand on n’est pas sorti de son
pays. J’appris bientôt que c’était pour voir si nous n’avions pas caché
là quelques diamants; c’est un usage établi de temps immémorial parmi
les nations policées qui courent sur mer. J’ai su que messieurs les
religieux chevaliers de Malte n’y manquent jamais quand ils prennent
des Turcs et des Turques; c’est une loi du droit des gens à laquelle on
n’a jamais dérogé.
Je ne vous dirai point combien il est dur pour une jeune princesse
d’être menée esclave à Maroc avec sa mère: vous concevez assez tout ce
que nous eûmes à souffrir dans le vaisseau corsaire. Ma mère était
encore très belle: nos filles d’honneur, nos simples femmes de chambre
avaient plus de charmes qu’on n’en peut trouver dans toute l’Afrique:
pour moi, j’étais ravissante, j’étais la beauté, la grâce même, et
j’étais pucelle: je ne le fus pas long-temps; cette fleur, qui avait
été réservée pour le beau prince de Massa-Carrara, me fut ravie par le
capitaine corsaire; c’était un nègre abominable, qui croyait encore me
faire beaucoup d’honneur. Certes il fallait que madame la princesse de
Palestrine et moi fussions bien fortes pour résister à tout ce que nous
éprouvâmes jusqu’à notre arrivée à Maroc! Mais passons; ce sont des
choses si communes, qu’elles ne valent pas la peine qu’on en parle.
Maroc nageait dans le sang quand nous arrivâmes. Cinquante fils de
l’empereur Muley Ismael[1] avaient chacun leur parti; ce qui produisait
en effet cinquante guerres civiles, de noirs contre noirs, de noirs
contre basanés, de basanés contre basanés, de mulâtres contre mulâtres:
c’était un carnage continuel dans toute l’étendue de l’empire.
[1] Sur Muley Ismael, qui régnait en 1702, et vécut cent cinq ans,
voyez tome XVI, page 197; tome XVIII, page 420; tome XX, le chapitre
XVIII du _Siècle de Louis XIV_; tome XXX, page 126. B.
A peine fûmes-nous débarquées, que des noirs d’une faction ennemie de
celle de mon corsaire se présentèrent pour lui enlever son butin. Nous
étions, après les diamants et l’or, ce qu’il avait de plus précieux. Je
fus témoin d’un combat tel que vous n’en voyez jamais dans vos climats
d’Europe. Les peuples septentrionaux n’ont pas le sang assez ardent;
ils n’ont pas la rage des femmes au point où elle est commune en
Afrique. Il semble que vos Européans aient du lait dans les veines;
c’est du vitriol, c’est du feu qui coule dans celles des habitants du
mont Atlas et des pays voisins. On combattit avec la fureur des lions,
des tigres, et des serpents de la contrée, pour savoir qui nous aurait.
Un Maure saisit ma mère par le bras droit, le lieutenant de mon
capitaine la retint par le bras gauche; un soldat maure la prit par une
jambe, un de nos pirates la tenait par l’autre. Nos filles se
trouvèrent presque toutes en un moment tirées ainsi à quatre soldats.
Mon capitaine me tenait cachée derrière lui; il avait le cimeterre au
poing, et tuait tout ce qui s’opposait à sa rage. Enfin je vis toutes
nos Italiennes et ma mère déchirées, coupées, massacrées par les
monstres qui se les disputaient. Les captifs, mes compagnons, ceux qui
les avaient pris, soldats, matelots, noirs, basanés, blancs, mulâtres,
et enfin mon capitaine, tout fut tué, et je demeurai mourante sur un
tas de morts. Des scènes pareilles se passaient, comme on sait, dans
l’étendue de plus de trois cents lieues, sans qu’on manquât aux cinq
prières par jour ordonnées par Mahomet.
Je me débarrassai avec beaucoup de peine de la foule de tant de
cadavres sanglants entassés, et je me traînai sous un grand oranger au
bord d’un ruisseau voisin; j’y tombai d’effroi, de lassitude,
d’horreur, de désespoir, et de faim. Bientôt après mes sens accablés se
livrèrent à un sommeil qui tenait plus de l’évanouissement que du
repos. J’étais dans cet état de faiblesse et d’insensibilité, entre la
mort et la vie, quand je me sentis pressée de quelque chose qui
s’agitait sur mon corps; j’ouvris les yeux, je vis un homme blanc et de
bonne mine qui soupirait, et qui disait entre ses dents: _O che
sciagura d’essere senza coglioni!_
CHAPITRE XII.
Suite des malheurs de la vieille.
Étonnée et ravie d’entendre la langue de ma patrie, et non moins
surprise des paroles que proférait cet homme, je lui répondis qu’il y
avait de plus grands malheurs que celui dont il se plaignait; je
l’instruisis en peu de mots des horreurs que j’avais essuyées, et je
retombai en faiblesse. Il m’emporta dans une maison voisine, me fit
mettre au lit, me fit donner à manger, me servit, me consola, me
flatta, me dit qu’il n’avait rien vu de si beau que moi, et que jamais
il n’avait tant regretté ce que personne ne pouvait lui rendre. Je suis
né à Naples, me dit-il; on y chaponne deux ou trois mille enfants tous
les ans; les uns en meurent, les autres acquièrent une voix plus belle
que celle des femmes, les autres vont gouverner des états[1]. On me fit
cette opération avec un très grand succès, et j’ai été musicien de la
chapelle de madame la princesse de Palestrine. De ma mère! m’écriai-je.
De votre mère! s’écria-t-il en pleurant: quoi! vous seriez cette jeune
princesse que j’ai élevée jusqu’à l’âge de six ans, et qui promettait
déjà d’être aussi belle que vous êtes?—C’est moi-même; ma mère est à
quatre cents pas d’ici coupée en quartiers sous un tas de morts…..
[1] Farinelli, chanteur italien, né à Naples en 1705, sans être
ministre, gouvernait l’Espagne sous Ferdinand VI; il est mort en 1782.
Voltaire reparle de ce Farinelli dans la _Conversation de l’Intendant
des menus en exercice_: voyez les _Mélanges_, année 1761. B.
Je lui contai tout ce qui m’était arrivé; il me conta aussi ses
aventures, et m’apprit comment il avait été envoyé chez le roi de Maroc
par une puissance chrétienne, pour conclure avec ce monarque un traité
par lequel on lui fournirait de la poudre, des canons, et des
vaisseaux, pour l’aider à exterminer le commerce des autres chrétiens.
Ma mission est faite, dit cet honnête eunuque; je vais m’embarquer à
Ceuta, et je vous ramènerai en Italie. _Ma che sciagura d’essere senza
coglioni!_
Je le remerciai avec des larmes d’attendrissement; et au lieu de me
mener en Italie, il me conduisit à Alger, et me vendit au dey de cette
province. A peine fus-je vendue, que cette peste qui a fait le tour de
l’Afrique, de l’Asie, de l’Europe, se déclara dans Alger avec fureur.
Vous avez vu des tremblements de terre; mais, mademoiselle, avez-vous
jamais eu la peste? Jamais, répondit la baronne.
Si vous l’aviez eue, reprit la vieille, vous avoueriez qu’elle est bien
au-dessus d’un tremblement de terre. Elle est fort commune en Afrique;
j’en fus attaquée. Figurez-vous quelle situation pour la fille d’un
pape, âgée de quinze ans, qui en trois mois de temps avait éprouvé la
pauvreté, l’esclavage, avait été violée presque tous les jours, avait
vu couper sa mère en quatre, avait essuyé la faim et la guerre, et
mourait pestiférée dans Alger! Je n’en mourus pourtant pas; mais mon
eunuque et le dey, et presque tout le sérail d’Alger périrent.
Quand les premiers ravages de cette épouvantable peste furent passés,
on vendit les esclaves du dey. Un marchand m’acheta, et me mena à
Tunis; il me vendit à un autre marchand qui me revendit à Tripoli; de
Tripoli je fus revendue à Alexandrie, d’Alexandrie revendue à Smyrne;
de Smyrne à Constantinople. J’appartins enfin à un aga des janissaires,
qui fut bientôt commandé pour aller défendre Azof contre les Russes qui
l’assiégeaient.
L’aga, qui était un très galant homme, mena avec lui tout son sérail,
et nous logea dans un petit fort sur les Palus-Méotides, gardé par deux
eunuques noirs et vingt soldats. On tua prodigieusement de Russes, mais
ils nous le rendirent bien: Azof fut mis à feu et à sang[2], et on ne
pardonna ni au sexe, ni à l’âge; il ne resta que notre petit fort; les
ennemis voulurent nous prendre par famine. Les vingt janissaires
avaient juré de ne se jamais rendre. Les extrémités de la faim où ils
furent réduits les contraignirent à manger nos deux eunuques, de peur
de violer leur serment. Au bout de quelques jours ils résolurent de
manger les femmes.
[2] Les Russes prirent Azof sous Pierre-le-Grand, en 1696, et la
rendirent à la paix, en 1711; la reprirent en 1739, la fortifièrent;
mais à la paix de 1789, ils la rendirent après l’avoir démantelée. La
prise d’Azof, sous Catherine II, est postérieure de dix ans à
_Candide_. B.
Nous avions un iman très pieux et très compatissant, qui leur fit un
beau sermon par lequel il leur persuada de ne nous pas tuer
tout-à-fait. Coupez, dit-il, seulement une fesse à chacune de ces
dames, vous ferez très bonne chère; s’il faut y revenir, vous en aurez
encore autant dans quelques jours; le ciel vous saura gré d’une action
si charitable, et vous serez secourus.
Il avait beaucoup d’éloquence; il les persuada: on nous fit cette
horrible opération; l’iman nous appliqua le même baume qu’on met aux
enfants qu’on vient de circoncire: nous étions toutes à la mort.
A peine les janissaires eurent-ils fait le repas que nous leur avions
fourni, que les Russes arrivent sur des bateaux plats; pas un
janissaire ne réchappa. Les Russes ne firent aucune attention à l’état
où nous étions. Il y a partout des chirurgiens français: un d’eux qui
était fort adroit prit soin de nous, il nous guérit; et je me
souviendrai toute ma vie, que quand mes plaies furent bien fermées, il
me fit des propositions. Au reste, il nous dit à toutes de nous
consoler; il nous assura que dans plusieurs sièges pareille chose était
arrivée, et que c’était la loi de la guerre.
Dès que mes compagnes purent marcher, on les fit aller à Moscou;
j’échus en partage à un boïard qui me fit sa jardinière, et qui me
donnait vingt coups de fouet par jour; mais ce seigneur ayant été roué
au bout de deux ans avec une trentaine de boïards pour quelque
tracasserie de cour, je profitai de cette aventure; je m’enfuis; je
traversai toute la Russie; je fus long-temps servante de cabaret à
Riga, puis à Rostock, à Vismar, à Leipsick, à Cassel, à Utrecht, à
Leyde, à la Haye, à Rotterdam: j’ai vieilli dans la misère et dans
l’opprobre, n’ayant que la moitié d’un derrière, me souvenant toujours
que j’étais fille d’un pape; je voulus cent fois me tuer, mais j’aimais
encore la vie. Cette faiblesse ridicule est peut-être un de nos
penchants les plus funestes; car y a-t-il rien de plus sot que de
vouloir porter continuellement un fardeau qu’on veut toujours jeter par
terre; d’avoir son être en horreur, et de tenir à son être; enfin de
caresser le serpent qui nous dévore, jusqu’à ce qu’il nous ait mangé le
coeur?
J’ai vu dans les pays que le sort m’a fait parcourir, et dans les
cabarets où j’ai servi, un nombre prodigieux de personnes qui avaient
leur existence en exécration; mais je n’en ai vu que douze qui aient
mis volontairement fin à leur misère, trois nègres, quatre Anglais,
quatre Genevois, et un professeur allemand nommé Robeck[3]. J’ai fini
par être servante chez le Juif don Issachar; il me mit auprès de vous,
ma belle demoiselle; je me suis attachée à votre destinée, et j’ai été
plus occupée de vos aventures que des miennes. Je ne vous aurais même
jamais parlé de mes malheurs, si vous ne m’aviez pas un peu piquée, et
s’il n’était d’usage, dans un vaisseau, de conter des histoires pour se
désennuyer. Enfin, mademoiselle, j’ai de l’expérience, je connais le
monde; donnez-vous un plaisir, engagez chaque passager à vous conter
son histoire, et s’il s’en trouve un seul qui n’ait souvent maudit sa
vie, qui ne se soit souvent dit à lui-même qu’il était le plus
malheureux des hommes, jetez-moi dans la mer la tête la première.
[3] Robeck (Jean), né à Calmar en Suède, en 1672, se noya
volontairement en 1739. J.-J. Rousseau parle de Robeck dans sa
_Nouvelle Héloïse_, lettre vingt et unième de la troisième partie. B.
CHAPITRE XIII.
Comment Candide fut obligé de se séparer de la belle Cunégonde et de la
vieille.
La belle Cunégonde, ayant entendu l’histoire de la vieille, lui fit
toutes les politesses qu’on devait à une personne de son rang et de son
mérite. Elle accepta la proposition; elle engagea tous les passagers,
l’un après l’autre, à lui conter leurs aventures. Candide et elle
avouèrent que la vieille avait raison. C’est bien dommage, disait
Candide, que le sage Pangloss ait été pendu contre la coutume dans un
auto-da-fé; il nous dirait des choses admirables sur le mal physique et
sur le mal moral qui couvrent la terre et la mer, et je me sentirais
assez de force pour oser lui faire respectueusement quelques
objections.
A mesure que chacun racontait son histoire, le vaisseau avançait. On
aborda dans Buénos-Ayres. Cunégonde, le capitaine Candide, et la
vieille, allèrent chez le gouverneur don Fernando d’Ibaraa, y Figueora,
y Mascarenes, y Lampourdos, y Souza. Ce seigneur avait une fierté
convenable à un homme qui portait tant de noms. Il parlait aux hommes
avec le dédain le plus noble, portant le nez si haut, élevant si
impitoyablement la voix, prenant un ton si imposant, affectant une
démarche si altière, que tous ceux qui le saluaient étaient tentés de
le battre. Il aimait les femmes à la fureur. Cunégonde lui parut ce
qu’il avait jamais vu de plus beau. La première chose qu’il fit fut de
demander si elle n’était point la femme du capitaine. L’air dont il fit
cette question alarma Candide: il n’osa pas dire qu’elle était sa
femme, parcequ’en effet elle ne l’était point; il n’osait pas dire que
c’était sa soeur, parcequ’elle ne l’était pas non plus; et quoique ce
mensonge officieux eût été autrefois très à la mode chez les
anciens[1], et qu’il pût être utile aux modernes, son âme était trop
pure pour trahir la vérité. Mademoiselle Cunégonde, dit-il, doit me
faire l’honneur de m’épouser, et nous supplions votre excellence de
daigner faire notre noce.
[1] Voyez l’article ABRAHAM, tome XXVI, page 48. B.
Don Fernando d’Ibaraa, y Figueora, y Mascarenes, y Lampourdos, y Souza,
relevant sa moustache, sourit amèrement, et ordonna au capitaine
Candide d’aller faire la revue de sa compagnie. Candide obéit; le
gouverneur demeura avec mademoiselle Cunégonde. Il lui déclara sa
passion, lui protesta que le lendemain il l’épouserait à la face de
l’Église, ou autrement, ainsi qu’il plairait à ses charmes. Cunégonde
lui demanda un quart d’heure pour se recueillir, pour consulter la
vieille, et pour se déterminer.
La vieille dit à Cunégonde: Mademoiselle, vous avez soixante et douze
quartiers et pas une obole; il ne tient qu’à vous d’être la femme du
plus grand seigneur de l’Amérique méridionale, qui a une très belle
moustache; est-ce à vous de vous piquer d’une fidélité à toute épreuve?
Vous avez été violée par les Bulgares; un Juif et un inquisiteur ont eu
vos bonnes grâces: les malheurs donnent des droits. J’avoue que si
j’étais à votre place, je ne ferais aucun scrupule d’épouser monsieur
le gouverneur, et de faire la fortune de monsieur le capitaine Candide.
Tandis que la vieille parlait avec toute la prudence que l’âge et
l’expérience donnent, on vit entrer dans le port un petit vaisseau; il
portait un alcade et des alguazils, et voici ce qui était arrivé.
La vieille avait très bien deviné que ce fut un cordelier à la grande
manche qui vola l’argent et les bijoux de Cunégonde dans la ville de
Badajos, lorsqu’elle fuyait en hâte avec Candide. Ce moine voulut
vendre quelques unes des pierreries à un joaillier. Le marchand les
reconnut pour celles du grand-inquisiteur. Le cordelier, avant d’être
pendu, avoua qu’il les avait volées: il indiqua les personnes, et la
route qu’elles prenaient. La fuite de Cunégonde et de Candide était
déjà connue. On les suivit à Cadix: on envoya, sans perdre de temps, un
vaisseau à leur poursuite. Le vaisseau était déjà dans le port de
Buénos-Ayres. Le bruit se répandit qu’un alcade allait débarquer, et
qu’on poursuivait les meurtriers de monseigneur le grand-inquisiteur.
La prudente vieille vit dans l’instant tout ce qui était à faire. Vous
ne pouvez fuir, dit-elle à Cunégonde, et vous n’avez rien à craindre;
ce n’est pas vous qui avez tué monseigneur, et d’ailleurs le
gouverneur, qui vous aime, ne souffrira pas qu’on vous maltraite;
demeurez. Elle court sur-le-champ à Candide: Fuyez, dit-elle, ou dans
une heure vous allez être brûlé. Il n’y avait pas un moment à perdre;
mais comment se séparer de Cunégonde, et où se réfugier?
CHAPITRE XIV.
Comment Candide et Cacambo furent reçus chez les jésuites du Paraguai.
Candide avait amené de Cadix un valet tel qu’on en trouve beaucoup sur
les côtes d’Espagne et dans les colonies. C’était un quart d’Espagnol,
né d’un métis dans le Tucuman; il avait été enfant de choeur,
sacristain, matelot, moine, facteur, soldat, laquais. Il s’appelait
Cacambo, et aimait fort son maître, parceque son maître était un fort
bon homme. Il sella au plus vite les deux chevaux andalous. Allons, mon
maître, suivons le conseil de la vieille, partons, et courons sans
regarder derrière nous. Candide versa des larmes: O ma chère Cunégonde!
faut-il vous abandonner dans le temps que monsieur le gouverneur va
faire nos noces! Cunégonde amenée de si loin, que deviendrez-vous? Elle
deviendra ce qu’elle pourra, dit Cacambo; les femmes ne sont jamais
embarrassées d’elles; Dieu y pourvoit; courons. Où me mènes-tu? où
allons-nous? que ferons-nous sans Cunégonde? disait Candide. Par saint
Jacques de Compostelle, dit Cacambo, vous alliez faire la guerre aux
jésuites, allons la faire pour eux; je sais assez les chemins, je vous
mènerai dans leur royaume, ils seront charmés d’avoir un capitaine qui
fasse l’exercice à la bulgare; vous ferez une fortune prodigieuse;
quand on n’a pas son compte dans un monde, on le trouve dans un autre.
C’est un très grand plaisir de voir et de faire des choses nouvelles.
Tu as donc été déjà dans le Paraguai? dit Candide. Eh vraiment oui! dit
Cacambo; j’ai été cuistre dans le collège de l’Assomption, et je
connais le gouvernement de los padres comme je connais les rues de
Cadix. C’est une chose admirable que ce gouvernement. Le royaume a déjà
plus de trois cents lieues de diamètre; il est divisé en trente
provinces. Los padres y ont tout, et les peuples rien; c’est le
chef-d’oeuvre de la raison et de la justice. Pour moi, je ne vois rien
de si divin que los padres, qui font ici la guerre au roi d’Espagne et
au roi de Portugal, et qui en Europe confessent ces rois; qui tuent ici
des Espagnols, et qui à Madrid les envoient au ciel; cela me ravit;
avançons: vous allez être le plus heureux de tous les hommes. Quel
plaisir auront los padres, quand ils sauront qu’il leur vient un
capitaine qui sait l’exercice bulgare!
Dès qu’ils furent arrivés à la première barrière, Cacambo dit à la
garde avancée qu’un capitaine demandait à parler à monseigneur le
commandant. On alla avertir la grande garde. Un officier paraguain
courut aux pieds du commandant lui donner part de la nouvelle. Candide
et Cacambo furent d’abord désarmés; on se saisit de leurs deux chevaux
andalous. Les deux étrangers sont introduits au milieu de deux files de
soldats; le commandant était au bout, le bonnet à trois cornes en tête,
la robe retroussée, l’épée au côté, l’esponton à la main. Il fit un
signe; aussitôt vingt-quatre soldats entourent les deux nouveaux venus.
Un sergent leur dit qu’il faut attendre, que le commandant ne peut leur
parler, que le révérend père provincial ne permet pas qu’aucun Espagnol
ouvre la bouche qu’en sa présence, et demeure plus de trois heures dans
le pays. Et où est le révérend père provincial? dit Cacambo. Il est à
la parade après avoir dit sa messe, répondit le sergent, et vous ne
pourrez baiser ses éperons que dans trois heures. Mais, dit Cacambo,
monsieur le capitaine, qui meurt de faim comme moi, n’est point
Espagnol, il est Allemand; ne pourrions-nous point déjeuner en
attendant sa révérence?
Le sergent alla sur-le-champ rendre compte de ce discours au
commandant. Dieu soit béni! dit ce seigneur, puisqu’il est Allemand, je
peux lui parler; qu’on le mène dans ma feuillée. Aussitôt on conduit
Candide dans un cabinet de verdure, orné d’une très jolie colonnade de
marbre vert et or, et de treillages qui renfermaient des perroquets,
des colibris, des oiseaux-mouches, des pintades, et tous les oiseaux
les plus rares. Un excellent déjeuner était préparé dans des vases
d’or; et tandis que les Paraguains mangèrent du maïs dans des écuelles
de bois, en plein champ, à l’ardeur du soleil, le révérend père
commandant entra dans la feuillée.
C’était un très beau jeune homme, le visage plein, assez blanc, haut en
couleur, le sourcil relevé, l’oeil vif, l’oreille rouge, les lèvres
vermeilles, l’air fier, mais d’une fierté qui n’était ni celle d’un
Espagnol ni celle d’un jésuite. On rendit à Candide et à Cacambo leurs
armes, qu’on leur avait saisies, ainsi que les deux chevaux andalous;
Cacambo leur fit manger l’avoine auprès de la feuillée, ayant toujours
l’oeil sur eux, crainte de surprise.
Candide baisa d’abord le bas de la robe du commandant, ensuite ils se
mirent à table. Vous êtes donc Allemand? lui dit le jésuite en cette
langue. Oui, mon révérend père, dit Candide. L’un et l’autre, en
prononçant ces paroles, se regardaient avec une extrême surprise, et
une émotion dont ils n’étaient pas les maîtres. Et de quel pays
d’Allemagne êtes-vous? dit le jésuite. De la sale province de
Vestphalie, dit Candide: je suis né dans le château de
Thunder-ten-tronckh. O ciel! est-il possible! s’écria le commandant.
Quel miracle! s’écria Candide. Serait-ce vous? dit le commandant. Cela
n’est pas possible, dit Candide. Ils se laissent tomber tous deux à la
renverse, ils s’embrassent, ils versent des ruisseaux de larmes. Quoi!
serait-ce vous, mon révérend père? vous, le frère de la belle
Cunégonde! vous qui fûtes tué par les Bulgares! vous le fils de
monsieur le baron! vous jésuite au Paraguai! Il faut avouer que ce
monde est une étrange chose. O Pangloss! Pangloss! que vous sériez aise
si vous n’aviez pas été pendu!
Le commandant fit retirer les esclaves nègres et les Paraguains qui
servaient à boire dans des gobelets de cristal de roche. Il remercia
Dieu et saint Ignace mille fois; il serrait Candide entre ses bras,
leurs visages étaient baignés de pleurs. Vous seriez bien plus étonné,
plus attendri, plus hors de vous-même, dit Candide, si je vous disais
que mademoiselle Cunégonde, votre soeur, que vous avez crue éventrée,
est pleine de santé.—Où?—Dans votre voisinage, chez M. le gouverneur de
Buénos-Ayres; et je venais pour vous faire la guerre. Chaque mot qu’ils
prononcèrent dans cette longue conversation accumulait prodige sur
prodige. Leur âme tout entière volait sur leur langue, était attentive
dans leurs oreilles, et étincelante dans leurs yeux. Comme ils étaient
Allemands, ils tinrent table long-temps, en attendant le révérend père
provincial; et le commandant parla ainsi à son cher Candide.
CHAPITRE XV.
Comment Candide tua le frère de sa chère Cunégonde.
J’aurai toute ma vie présent à la mémoire le jour horrible où je vis
tuer mon père et ma mère, et violer ma soeur. Quand les Bulgares furent
retirés, on ne trouva point cette soeur adorable, et on mit dans une
charrette ma mère, mon père, et moi, deux servantes et trois petits
garçons égorgés, pour nous aller enterrer dans une chapelle de
jésuites, à deux lieues du château de mes pères. Un jésuite nous jeta
de l’eau bénite; elle était horriblement salée; il en entra quelques
gouttes dans mes yeux: le père s’aperçut que ma paupière fesait un
petit mouvement: il mit la main sur mon coeur, et le sentit palpiter;
je fus secouru, et au bout de trois semaines il n’y paraissait pas.
Vous savez, mon cher Candide, que j’étais fort joli; je le devins
encore davantage; aussi le révérend père Croust[1], supérieur de la
maison, prit pour moi la plus tendre amitié: il me donna l’habit de
novice: quelque temps après je fus envoyé à Rome. Le père général avait
besoin d’une recrue de jeunes jésuites allemands. Les souverains du
Paraguai reçoivent le moins qu’ils peuvent de jésuites espagnols; ils
aiment mieux les étrangers, dont ils se croient plus maîtres. Je fus
jugé propre par le révérend père général pour aller travailler dans
cette vigne. Nous partîmes, un Polonais, un Tyrolien, et moi. Je fus
honoré, en arrivant, du sous-diaconat et d’une lieutenance: je suis
aujourd’hui colonel et prêtre. Nous recevrons vigoureusement les
troupes du roi d’Espagne; je vous réponds qu’elles seront excommuniées
et battues. La Providence vous envoie ici pour nous seconder. Mais
est-il bien vrai que ma chère soeur Cunégonde soit dans le voisinage,
chez le gouverneur de Buénos-Ayres? Candide l’assura par serment que
rien n’était plus vrai. Leurs larmes recommencèrent à couler.
[1] Dans les premières éditions, au lieu de _Croust_, on lit: _Didrie_.
Mais l’édition fesant partie du volume intitulé: _Seconde suite des
Mélanges_, 1761, porte déjà Croust. Il est question du révérend P.
Croust, _le plus brutal de la société_, dans le tome XXX, page 429. B.
Le baron ne pouvait se lasser d’embrasser Candide; il l’appelait son
frère, son sauveur. Ah! peut-être, lui dit-il, nous pourrons ensemble,
mon cher Candide, entrer en vainqueurs dans la ville, et reprendre ma
soeur Cunégonde. C’est tout ce que je souhaite, dit Candide; car je
comptais l’épouser, et je l’espère encore. Vous, insolent! répondit le
baron, vous auriez l’impudence d’épouser ma soeur qui a soixante et
douze quartiers! Je vous trouve bien effronté d’oser me parler d’un
dessein si téméraire! Candide, pétrifié d’un tel discours, lui
répondit: Mon révérend père, tous les quartiers du monde n’y font rien;
j’ai tiré votre soeur des bras d’un Juif et d’un inquisiteur; elle m’a
assez d’obligations, elle veut m’épouser. Maître Pangloss m’a toujours
dit que les hommes sont égaux; et assurément je l’épouserai. C’est ce
que nous verrons, coquin! dit le jésuite baron de Thunder-ten-tronckh;
et en même temps il lui donna un grand coup du plat de son épée sur le
visage. Candide dans l’instant tire la sienne, et l’enfonce jusqu’à la
garde dans le ventre du baron jésuite; mais en la retirant toute
fumante, il se mit à pleurer: Hélas! mon Dieu! dit-il, j’ai tué mon
ancien maître, mon ami, mon beau-frère; je suis le meilleur homme du
monde, et voilà déjà trois hommes que je tue; et dans ces trois il y a
deux prêtres.
Cacambo, qui fesait sentinelle à la porte de la feuillée, accourut. Il
ne nous reste qu’à vendre cher notre vie, lui dit son maître; on va,
sans doute, entrer dans la feuillée; il faut mourir les armes à la
main. Cacambo, qui en avait bien vu d’autres, ne perdit point la tête;
il prit la robe de jésuite que portait le baron, la mit sur le corps de
Candide, lui donna le bonnet carré du mort, et le fit monter à cheval.
Tout cela se fit en un clin d’oeil. Galopons, mon maître; tout le monde
vous prendra pour un jésuite qui va donner des ordres; et nous aurons
passé les frontières avant qu’on puisse courir après nous. Il volait
déjà en prononçant ces paroles, et en criant en espagnol: Place, place
pour le révérend père colonel!
CHAPITRE XVI.
Ce qui advint aux deux voyageurs avec deux filles, deux singes, et les
sauvages nommés Oreillons.
Candide et son valet furent au-delà des barrières, et personne ne
savait encore dans le camp la mort du jésuite allemand. Le vigilant
Cacambo avait eu soin de remplir sa valise de pain, de chocolat, de
jambon, de fruits, et de quelques mesures de vin. Ils s’enfoncèrent
avec leurs chevaux andalous dans un pays inconnu où ils ne découvrirent
aucune route. Enfin une belle prairie entrecoupée de ruisseaux se
présenta devant eux. Nos deux voyageurs font repaître leurs montures.
Cacambo propose à son maître de manger, et lui en donne l’exemple.
Comment veux-tu, disait Candide, que je mange du jambon, quand j’ai tué
le fils de monsieur le baron, et que je me vois condamné à ne revoir la
belle Cunégonde de ma vie? à quoi me servira de prolonger mes
misérables jours, puisque je dois les traîner loin d’elle dans les
remords et dans le désespoir? et que dira le Journal de Trévoux[1]?
[1] L’ouvrage cité sous le titre de _Journal de Trévoux_, du nom de la
ville où il s’imprima, est intitulé: _Mémoires pour servir à l’histoire
des sciences et des beaux-arts_. Ce titre a subi plusieurs changements.
B.
En parlant ainsi, il ne laissa pas de manger. Le soleil se couchait.
Les deux égarés entendirent quelques petits cris qui paraissaient
poussés par des femmes. Ils ne savaient si ces cris étaient de douleur
ou de joie; mais ils se levèrent précipitamment avec cette inquiétude
et cette alarme que tout inspire dans un pays inconnu. Ces clameurs
partaient de deux filles toutes nues qui couraient légèrement au bord
de la prairie, tandis que deux singes les suivaient en leur mordant les
fesses. Candide fut touché de pitié; il avait appris à tirer chez les
Bulgares, et il aurait abattu une noisette dans un buisson sans toucher
aux feuilles. Il prend son fusil espagnol à deux coups, tire, et tue
les deux singes. Dieu soit loué, mon cher Cacambo! j’ai délivré d’un
grand péril ces deux pauvres créatures: si j’ai commis un péché en
tuant un inquisiteur et un jésuite, je l’ai bien réparé en sauvant la
vie à deux filles. Ce sont peut-être deux demoiselles de condition, et
cette aventure nous peut procurer de très grands avantages dans le
pays.
Il allait continuer, mais sa langue devint percluse quand il vit ces
deux filles embrasser tendrement les deux singes, fondre en larmes sur
leurs corps, et remplir l’air des cris les plus douloureux. Je ne
m’attendais pas à tant de bonté d’âme, dit-il enfin à Cacambo; lequel
lui répliqua: Vous avez fait là un beau chef d’oeuvre, mon maître; vous
avez tué les deux amants de ces demoiselles. Leurs amants! serait-il
possible? vous vous moquez de moi, Cacambo; le moyen de vous croire?
Mon cher maître, repartit Cacambo, vous êtes toujours étonné de tout;
pourquoi trouvez-vous si étrange que dans quelques pays il y ait des
singes qui obtiennent les bonnes grâces des dames? ils sont des quarts
d’homme, comme je suis un quart d’Espagnol. Hélas! reprit Candide, je
me souviens d’avoir entendu dire à maître Pangloss qu’autrefois pareils
accidents étaient arrivés, et que ces mélanges avaient produit des
égypans, des faunes, des satyres; que plusieurs grands personnages de
l’antiquité en avaient vu; mais je prenais cela pour des fables. Vous
devez être convaincu à présent, dit Cacambo, que c’est une vérité, et
vous voyez comment en usent les personnes qui n’ont pas reçu une
certaine éducation; tout ce que je crains, c’est que ces dames ne nous
fassent quelque méchante affaire.
Ces réflexions solides engagèrent Candide à quitter la prairie, et à
s’enfoncer dans un bois. Il y soupa avec Cacambo; et tous deux, après
avoir maudit l’inquisiteur de Portugal, le gouverneur de Buénos-Ayres,
et le baron, s’endormirent sur de la mousse. A leur réveil, ils
sentirent qu’ils ne pouvaient remuer; la raison en était que pendant la
nuit les Oreillons, habitants du pays, à qui les deux dames les avaient
dénoncés, les avaient garrottés avec des cordes d’écorces d’arbre.
Ils étaient entourés d’une cinquantaine d’Oreillons tout nus, armés de
flèches, de massues, et de haches de caillou: les uns fesaient bouillir
une grande chaudière; les autres préparaient des broches, et tous
criaient: C’est un jésuite, c’est un jésuite! nous serons vengés, et
nous ferons bonne chère; mangeons du jésuite, mangeons du jésuite!
Je vous l’avais bien dit, mon cher maître, s’écria tristement Cacambo,
que ces deux filles nous joueraient d’un mauvais tour. Candide
apercevant la chaudière et les broches s’écria: Nous allons
certainement être rôtis ou bouillis. Ah! que dirait maître Pangloss,
s’il voyait comme la pure nature est faite? Tout est bien; soit, mais
j’avoue qu’il est bien cruel, d’avoir perdu mademoiselle Cunégonde, et
d’être mis à la broche par des Oreillons. Cacambo ne perdait jamais la
tête. Ne désespérez de rien, dit-il au désolé Candide; j’entends un peu
le jargon de ces peuples, je vais leur parler. Ne manquez pas, dit
Candide, de leur représenter quelle est l’inhumanité affreuse de faire
cuire des hommes, et combien cela est peu chrétien.
Messieurs, dit Cacambo, vous comptez donc manger aujourd’hui un
jésuite? c’est très bien fait; rien n’est plus juste que de traiter
ainsi ses ennemis. En effet le droit naturel nous enseigne à tuer notre
prochain, et c’est ainsi qu’on en agit dans toute la terre. Si nous
n’usons pas du droit de le manger, c’est que nous avons d’ailleurs de
quoi faire bonne chère; mais vous n’avez pas les mêmes ressources que
nous: certainement il vaut mieux manger ses ennemis que d’abandonner
aux corbeaux et aux corneilles le fruit de sa victoire. Mais,
messieurs, vous ne voudriez pas manger vos amis. Vous croyez aller
mettre un jésuite en broche, et c’est votre défenseur, c’est l’ennemi
de vos ennemis que vous allez rôtir. Pour moi, je suis né dans votre
pays; monsieur que vous voyez est mon maître, et bien loin d’être
jésuite, il vient de tuer un jésuite, il en porte les dépouilles; voilà
le sujet de votre méprise. Pour vérifier ce que je vous dis, prenez sa
robe, portez-la à la première barrière du royaume de los padres;
informez-vous si mon maître n’a pas tué un officier jésuite. Il vous
faudra peu de temps; vous pourrez toujours nous manger, si vous trouvez
que je vous ai menti. Mais, si je vous ai dit la vérité, vous
connaissez trop les principes du droit public, les moeurs, et les lois,
pour ne nous pas faire grâce.
Les Oreillons trouvèrent ce discours très raisonnable; ils députèrent
deux notables pour aller en diligence s’informer de la vérité; les deux
députés s’acquittèrent de leur commission en gens d’esprit, et
revinrent bientôt apporter de bonnes nouvelles. Les Oreillons délièrent
leurs deux prisonniers, leur firent toutes sortes de civilités, leur
offrirent des filles, leur donnèrent des rafraîchissements, et les
reconduisirent jusqu’aux confins de leurs états, en criant avec
allégresse: Il n’est point jésuite, il n’est point jésuite!
Candide ne se lassait point d’admirer le sujet de sa délivrance. Quel
peuple! disait-il, quels hommes! quelles moeurs! si je n’avais pas eu
le bonheur de donner un grand coup d’épée au travers du corps du frère
de mademoiselle Cunégonde, j’étais mangé sans rémission. Mais, après
tout, la pure nature est bonne, puisque ces gens-ci, au lieu de me
manger, m’ont fait mille honnêtetés, dès qu’ils ont su que je n’étais
pas jésuite.
CHAPITRE XVII.
Arrivée de Candide et de son valet au pays d’Eldorado, et ce qu’ils y
virent.
Quand ils furent aux frontières des Oreillons: Vous voyez, dit Cacambo
à Candide, que cet hémisphère-ci ne vaut pas mieux que l’autre;
croyez-moi, retournons en Europe par le plus court chemin. Comment y
retourner, dit Candide; et où aller? Si je vais dans mon pays, les
Bulgares et les Abares y égorgent tout; si je retourne en Portugal, j’y
suis brûlé; si nous restons dans ce pays-ci, nous risquons à tout
moment d’être mis en broche. Mais comment se résoudre à quitter la
partie du monde que mademoiselle Cunégonde habite?
—Tournons vers la Cayenne, dit Cacambo, nous y trouverons des Français
qui vont par tout le monde; ils pourront nous aider. Dieu aura
peut-être pitié de nous.»
Il n’était pas facile d’aller à la Cayenne: ils savaient bien à peu
près de quel côté il fallait marcher; mais des montagnes, des fleuves,
des précipices, des brigands, des sauvages, étaient partout de
terribles obstacles. Leurs chevaux moururent de fatigue; leurs
provisions furent consumées; ils se nourrirent un mois entier de fruits
sauvages, et se trouvèrent enfin auprès d’une petite rivière bordée de
cocotiers qui soutinrent leur vie et leurs espérances.
Cacambo, qui donnait toujours d’aussi bons conseils que la vieille, dit
à Candide: Nous n’en pouvons plus, nous avons assez marché; j’aperçois
un canot vide sur le rivage, emplissons-le de cocos, jetons-nous dans
cette petite barque, laissons-nous aller au courant; une rivière mène
toujours à quelque endroit habité. Si nous ne trouvons pas des choses
agréables, nous trouverons du moins des choses nouvelles. Allons, dit
Candide, recommandons-nous à la Providence.
Ils voguèrent quelques lieues entre des bords, tantôt fleuris, tantôt
arides, tantôt unis, tantôt escarpés. La rivière s’élargissait
toujours; enfin elle se perdait sous une voûte de rochers épouvantables
qui s’élevaient jusqu’au ciel. Les deux voyageurs eurent la hardiesse
de s’abandonner aux flots sous cette voûte. Le fleuve resserré en cet
endroit les porta avec une rapidité et un bruit horrible. Au bout de
vingt-quatre heures ils revirent le jour; mais leur canot se fracassa
contre les écueils; il fallut se traîner de rocher en rocher pendant
une lieue entière; enfin ils découvrirent un horizon immense, bordé de
montagnes inaccessibles. Le pays était cultivé pour le plaisir comme
pour le besoin; partout l’utile était agréable[1]: les chemins étaient
couverts ou plutôt ornés de voitures d’une forme et d’une matière
brillante, portant des hommes et des femmes d’une beauté singulière,
traînés rapidement par de gros moutons rouges qui surpassaient en
vitesse les plus beaux chevaux d’Andalousie, de Tétuan, et de Méquinez.
[1] Tel est le texte de toutes les éditions données du vivant de
l’auteur, et même des éditions de Kehl. Quelques éditeurs récents ont
mis: _l’utile était_ joint à _l’agréable_. B.
Voilà pourtant, dit Candide, un pays qui vaut mieux que la Vestphalie.
Il mit pied à terre avec Cacambo auprès du premier village qu’il
rencontra. Quelques enfants du village, couverts de brocarts d’or tout
déchirés, jouaient au palet à l’entrée du bourg; nos deux hommes de
l’autre monde s’amusèrent à les regarder: leurs palets étaient d’assez
larges pièces rondes, jaunes, rouges, vertes, qui jetaient un éclat
singulier. Il prit envie aux voyageurs d’en ramasser quelques uns;
c’était de l’or, c’était des émeraudes, des rubis, dont le moindre
aurait été le plus grand ornement du trône du Mogol. Sans doute, dit
Cacambo, ces enfants sont les fils du roi du pays qui jouent au petit
palet. Le magister du village parut dans ce moment pour les faire
rentrer à l’école. Voilà, dit Candide, le précepteur de la famille
royale.
Les petits gueux quittèrent aussitôt le jeu, en laissant à terre leurs
palets, et tout ce qui avait servi à leurs divertissements. Candide les
ramasse, court au précepteur et les lui présente humblement, lui fesant
entendre par signes que leurs altesses royales avaient oublié leur or
et leurs pierreries. Le magister du village, en souriant, les jeta par
terre, regarda un moment la figure de Candide avec beaucoup de
surprise, et continua son chemin.
Les voyageurs ne manquèrent pas de ramasser l’or, les rubis, et les
émeraudes. Où sommes-nous? s’écria Candide. Il faut que les enfants des
rois de ce pays soient bien élevés, puisqu’on leur apprend à mépriser
l’or et les pierreries. Cacambo était aussi surpris que Candide. Ils
approchèrent enfin de la première maison du village; elle était bâtie
comme un palais d’Europe. Une foule de monde s’empressait à la porte,
et encore plus dans le logis; une musique très agréable se fesait
entendre, et une odeur délicieuse de cuisine se fesait sentir. Cacambo
s’approcha de la porte, et entendit qu’on parlait péruvien; c’était sa
langue maternelle; car tout le monde sait que Cacambo était né au
Tucuman, dans un village où l’on ne connaissait que cette langue. Je
vous servirai d’interprète, dit-il à Candide; entrons, c’est ici un
cabaret.
Aussitôt deux garçons et deux filles de l’hôtellerie, vêtus de drap
d’or, et les cheveux renoués avec des rubans, les invitent à se mettre
à la table de l’hôte. On servit quatre potages garnis chacun de deux
perroquets, un contour bouilli qui pesait deux cents livres, deux
singes rôtis d’un goût excellent, trois cents colibris dans un plat, et
six cents oiseaux-mouches dans un autre; des ragoûts exquis, des
pâtisseries délicieuses; le tout dans des plats d’une espèce de cristal
de roche. Les garçons et les filles de l’hôtellerie versaient plusieurs
liqueurs faites de cannes de sucre.
Les convives étaient pour la plupart des marchands et des voituriers,
tous d’une politesse extrême, qui firent quelques questions à Cacambo
avec la discrétion la plus circonspecte, et qui répondirent aux siennes
d’une manière à le satisfaire.
Quand le repas fut fini, Cacambo crut, ainsi que Candide, bien payer
son écot, en jetant sur la table de l’hôte deux de ces larges pièces
d’or qu’il avait ramassées; l’hôte et l’hôtesse éclatèrent de rire, et
se tinrent long-temps les côtés. Enfin ils se remirent. Messieurs, dit
l’hôte, nous voyons bien que vous êtes des étrangers; nous ne sommes
pas accoutumés à en voir. Pardonnez-nous si nous nous sommes mis à rire
quand vous nous avez offert en paiement les cailloux de nos grands
chemins. Vous n’avez pas sans doute de la monnaie du pays, mais il
n’est pas nécessaire d’en avoir pour dîner ici. Toutes les hôtelleries
établies pour la commodité du commerce sont payées par le gouvernement.
Vous avez fait mauvaise chère ici, parceque c’est un pauvre village,
mais partout ailleurs vous serez reçus comme vous méritez de l’être.
Cacambo expliquait à Candide tous les discours de l’hôte, et Candide
les écoutait avec la même admiration et le même égarement que son ami
Cacambo les rendait. Quel est donc ce pays, disaient-ils l’un et
l’autre, inconnu à tout le reste de la terre, et où toute la nature est
d’une espèce si différente de la nôtre? C’est probablement le pays où
tout va bien; car il faut absolument qu’il y en ait un de cette espèce.
Et, quoi qu’en dît maître Pangloss, je me suis souvent aperçu que tout
allait assez mal en Vestphalie.
CHAPITRE XVIII
Ce qu’ils virent dans le pays d’Eldorado[1].
[1] Sur le pays d’Eldorado, voyez tome XVII, page 436. B.
Cacambo témoigna à son hôte toute sa curiosité; l’hôte lui dit: Je suis
fort ignorant, et je m’en trouve bien; mais nous avons ici un vieillard
retiré de la cour qui est le plus savant homme du royaume, et le plus
communicatif. Aussitôt il mène Cacambo chez le vieillard. Candide ne
jouait plus que le second personnage, et accompagnait son valet. Ils
entrèrent dans une maison fort simple, car la porte n’était que
d’argent, et les lambris des appartements n’étaient que d’or, mais
travaillés avec tant de goût, que les plus riches lambris ne
l’effaçaient pas. L’antichambre n’était à la vérité incrustée que de
rubis et d’émeraudes; mais l’ordre dans lequel tout était arrangé
réparait bien cette extrême simplicité.
Le vieillard reçut les deux étrangers sur un sofa matelassé de plumes
de colibri, et leur fit présenter des liqueurs dans des vases de
diamant; après quoi il satisfit à leur curiosité en ces termes:
Je suis âgé de cent soixante et douze ans, et j’ai appris de feu mon
père, écuyer du roi, les étonnantes révolutions du Pérou dont il avait
été témoin. Le royaume où nous sommes est l’ancienne patrie des incas,
qui en sortirent très imprudemment pour aller subjuguer une partie du
monde, et qui furent enfin détruits par les Espagnols.
Les princes de leur famille qui restèrent dans leur pays natal furent
plus sages; ils ordonnèrent, du consentement de la nation, qu’aucun
habitant ne sortirait jamais de notre petit royaume; et c’est ce qui
nous a conservé notre innocence et notre félicité. Les Espagnols ont eu
une connaissance confuse de ce pays, ils l’ont appelé _Eldorado_; et un
Anglais, nommé le chevalier Raleigh, en a même approché il y a environ
cent années; mais, comme nous sommes entourés de rochers inabordables
et de précipices, nous avons toujours été jusqu’à présent à l’abri de
la rapacité des nations de l’Europe, qui ont une fureur inconcevable
pour les cailloux et pour la fange de notre terre, et qui, pour en
avoir, nous tueraient tous jusqu’au dernier.
La conversation fut longue; elle roula sur la forme du gouvernement,
sur les moeurs, sur les femmes, sur les spectacles publics, sur les
arts. Enfin Candide, qui avait toujours du goût pour la métaphysique,
fit demander par Cacambo si dans le pays il y avait une religion.
Le vieillard rougit un peu. Comment donc! dit-il, en pouvez-vous
douter? Est-ce que vous nous prenez pour des ingrats? Cacambo demanda
humblement quelle était la religion d’Eldorado. Le vieillard rougit
encore: Est-ce qu’il peut y avoir deux religions? dit-il. Nous avons,
je crois, la religion de tout le monde; nous adorons Dieu du soir
jusqu’au matin. N’adorez vous qu’un seul Dieu? dit Cacambo, qui servait
toujours d’interprète aux doutes de Candide. Apparemment, dit le
vieillard, qu’il n’y en a ni deux, ni trois, ni quatre. Je vous avoue
que les gens de votre monde font des questions bien singulières.
Candide ne se lassait pas de faire interroger ce bon vieillard; il
voulut savoir comment on priait Dieu dans Eldorado. Nous ne le prions
point, dit le bon et respectable sage; nous n’avons rien à lui
demander, il nous a donné tout ce qu’il nous faut; nous le remercions
sans cesse. Candide eut la curiosité de voir des prêtres; il fit
demander où ils étaient. Le bon vieillard sourit. Mes amis, dit-il,
nous sommes tous prêtres; le roi et tous les chefs de famille chantent
des cantiques d’actions de grâces solennellement tous les matins, et
cinq ou six mille musiciens les accompagnent.—Quoi! vous n’avez point
de moines qui enseignent, qui disputent, qui gouvernent, qui cabalent,
et qui font brûler les gens qui ne sont pas de leur avis?—Il faudrait
que nous fussions fous, dit le vieillard; nous sommes tous ici du même
avis, et nous n’entendons pas ce que vous voulez dire avec vos moines.
Candide à tous ces discours demeurait en extase, et disait en lui-même:
Ceci est bien différent de la Vestphalie et du château de monsieur le
baron: si notre ami Pangloss avait vu Eldorado, il n’aurait plus dit
que le château de Thunder-ten-tronckh était ce qu’il y avait de mieux
sur la terre; il est certain qu’il faut voyager.
Après cette longue conversation, le bon vieillard fit atteler un
carrosse à six moutons, et donna douze de ses domestiques aux deux
voyageurs pour les conduire à la cour. Excusez-moi, leur dit-il, si mon
âge me prive de l’honneur de vous accompagner. Le roi vous recevra
d’une manière dont vous ne serez pas mécontents, et vous pardonnerez
sans doute aux usages du pays, s’il y en a quelques uns qui vous
déplaisent.
Candide et Cacambo montent en carrosse; les six moutons volaient, et en
moins de quatre heures on arriva au palais du roi, situé à un bout de
la capitale. Le portail était de deux cent vingt pieds de haut, et de
cent de large; il est impossible d’exprimer quelle en était la matière.
On voit assez quelle supériorité prodigieuse elle devait avoir sur ces
cailloux et sur ce sable que nous nommons or et pierreries.
Vingt belles filles de la garde reçurent Candide et Cacambo à la
descente du carrosse, les conduisirent aux bains, les vêtirent de robes
d’un tissu de duvet de colibri; après quoi les grands officiers et les
grandes officières de la couronne les menèrent à l’appartement de sa
majesté au milieu de deux files, chacune de mille musiciens, selon
l’usage ordinaire. Quand ils approchèrent de la salle du trône, Cacambo
demanda à un grand officier comment il fallait s’y prendre pour saluer
sa majesté: si on se jetait à genoux ou ventre à terre; si on mettait
les mains sur la tête ou sur le derrière; si on léchait la poussière de
la salle: en un mot, quelle était la cérémonie. L’usage, dit le
grand-officier, est d’embrasser le roi et de le baiser des deux côtés.
Candide et Cacambo sautèrent au cou de sa majesté, qui les reçut avec
toute la grâce imaginable, et qui les pria poliment à souper.
En attendant, on leur fit voir la ville, les édifices publics élevés
jusqu’aux nues, les marchés ornés de mille colonnes, les fontaines
d’eau pure, les fontaines d’eau-rose, celles de liqueurs de cannes de
sucre qui coulaient continuellement dans de grandes places pavées d’une
espèce de pierreries qui répandaient une odeur semblable à celle du
girofle et de la cannelle. Candide demanda à voir la cour de justice,
le parlement; on lui dit qu’il n’y en avait point, et qu’on ne plaidait
jamais. Il s’informa s’il y avait des prisons, et on lui dit que non.
Ce qui le surprit davantage, et qui lui fit le plus de plaisir, ce fut
le palais des sciences, dans lequel il vit une galerie de deux mille
pas, toute pleine d’instruments de mathématiques et de physique.
Après avoir parcouru toute l’après-dinée à peu près la millième partie
de la ville, on les remena chez le roi. Candide se mit à table entre sa
majesté, son valet Cacambo, et plusieurs dames. Jamais on ne fit
meilleure chère, et jamais on n’eut plus d’esprit à souper qu’en eut sa
majesté. Cacambo expliquait les bons mots du roi à Candide, et quoique
traduits, ils paraissaient toujours des bons mots. De tout ce qui
étonnait Candide, ce n’était pas ce qui l’étonna le moins.
Ils passèrent un mois dans cet hospice. Candide ne cessait de dire à
Cacambo: Il est vrai, mon ami, encore une fois, que le château où je
suis né ne vaut pas le pays où nous sommes; mais enfin mademoiselle
Cunégonde n’y est pas, et vous avez sans doute quelque maîtresse en
Europe. Si nous restons ici, nous n’y serons que comme les autres; au
lieu que si nous retournons dans notre monde, seulement avec douze
moutons chargés de cailloux d’Eldorado, nous serons plus riches que
tous les rois ensemble, nous n’aurons plus d’inquisiteurs à craindre,
et nous pourrons aisément reprendre mademoiselle Cunégonde.
Ce discours plut à Cacambo; on aime tant à courir, à se faire valoir
chez les siens, à faire parade de ce qu’on a vu dans ses voyages, que
les deux heureux résolurent de ne plus l’être, et de demander leur
congé à sa majesté.
Vous faites une sottise, leur dit le roi: je sais bien que mon pays est
peu de chose; mais, quand on est passablement quelque part, il faut y
rester. Je n’ai pas assurément le droit de retenir des étrangers; c’est
une tyrannie qui n’est ni dans nos moeurs ni dans nos lois; tous les
hommes sont libres; partez quand vous voudrez, mais la sortie est bien
difficile. Il est impossible de remonter la rivière rapide sur laquelle
vous êtes arrivés par miracle, et qui court sous des voûtes de rochers.
Les montagnes qui entourent tout mon royaume ont dix mille pieds de
hauteur, et sont droites comme des murailles: elles occupent chacune en
largeur un espace de plus de dix lieues; on ne peut en descendre que
par des précipices. Cependant, puisque vous voulez absolument partir,
je vais donner ordre aux intendants des machines d’en faire une qui
puisse vous transporter commodément. Quand on vous aura conduits au
revers des montagnes, personne ne pourra vous accompagner; car mes
sujets ont fait voeu de ne jamais sortir de leur enceinte, et ils sont
trop sages pour rompre leur voeu. Demandez-moi d’ailleurs tout ce qu’il
vous plaira. Nous ne demandons à votre majesté, dit Cacambo, que
quelques moutons chargés de vivres, de cailloux, et de la boue du pays.
Le roi rit: Je ne conçois pas, dit-il, quel goût vos gens d’Europe ont
pour notre boue jaune: mais emportez-en tant que vous voudrez, et grand
bien vous fasse.
Il donna l’ordre sur-le-champ à ses ingénieurs de faire une machine
pour guinder ces deux hommes extraordinaires hors du royaume. Trois
mille bons physiciens y travaillèrent; elle fut prête au bout de quinze
jours, et ne coûta pas plus de vingt millions de livres sterling,
monnaie du pays. On mit sur la machine Candide et Cacambo; il y avait
deux grands moutons rouges sellés et bridés pour leur servir de monture
quand ils auraient franchi les montagnes, vingt moutons de bât chargés
de vivres, trente qui portaient des présents de ce que le pays a de
plus curieux, et cinquante chargés d’or, de pierreries, et de diamants.
Le roi embrassa tendrement les deux vagabonds.
Ce fut un beau spectacle que leur départ, et la manière ingénieuse dont
ils furent hissés eux et leurs moutons au haut des montagnes. Les
physiciens prirent congé d’eux après les avoir mis en sûreté, et
Candide n’eut plus d’autre désir et d’autre objet que d’aller présenter
ses moutons à mademoiselle Cunégonde. Nous avons, dit-il, de quoi payer
le gouverneur de Buénos-Ayres, si mademoiselle Cunégonde peut être mise
à prix. Marchons vers la Cayenne, embarquons-nous, et nous verrons
ensuite quel royaume nous pourrons acheter.
CHAPITRE XIX.
Ce qui leur arriva à Surinam, et comment Candide fit connaissance avec
Martin.
La première journée de nos deux voyageurs fut assez agréable. Ils
étaient encouragés par l’idée de se voir possesseurs de plus de trésors
que l’Asie, l’Europe, et l’Afrique, n’en pouvaient rassembler. Candide
transporté écrivit le nom de Cunégonde sur les arbres. A la seconde
journée deux de leurs moutons s’enfoncèrent dans des marais, et y
furent abîmés avec leurs charges; deux autres moutons moururent de
fatigue quelques jours après; sept ou huit périrent ensuite de faim
dans un désert; d’autres tombèrent au bout de quelques jours dans des
précipices. Enfin, après cent jours de marche, il ne leur resta que
deux moutons. Candide dit à Cacambo: Mon ami, vous voyez comme les
richesses de ce monde sont périssables; il n’y a rien de solide que la
vertu et le bonheur de revoir mademoiselle Cunégonde. Je l’avoue, dit
Cacambo; mais il nous reste encore deux moutons avec plus de trésors
que n’en aura jamais le roi d’Espagne; et je vois bien de loin une
ville que je soupçonne être Surinam, appartenante aux Hollandais. Nous
sommes au bout de nos peines et au commencement de notre félicité.
En approchant de la ville, ils rencontrèrent un nègre étendu par terre,
n’ayant plus que la moitié de son habit, c’est-à-dire d’un caleçon de
toile bleue; il manquait à ce pauvre homme la jambe gauche et la main
droite. Eh! mon Dieu! lui dit Candide en hollandais, que fais-tu là,
mon ami, dans l’état horrible où je te vois? J’attends mon maître, M.
Vanderdendur, le fameux négociant, répondit le nègre. Est-ce M.
Vanderdendur, dit Candide, qui t’a traité ainsi? Oui, monsieur, dit le
nègre, c’est l’usage. On nous donne un caleçon de toile pour tout
vêtement deux fois l’année. Quand nous travaillons aux sucreries, et
que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe la main: quand nous
voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe: je me suis trouvé dans les
deux cas. C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe.
Cependant, lorsque ma mère me vendit dix écus patagons sur la côte de
Guinée, elle me disait: Mon cher enfant, bénis nos fétiches, adore-les
toujours, ils te feront vivre heureux; tu as l’honneur d’être esclave
de nos seigneurs les blancs, et tu fais par là la fortune de ton père
et de ta mère. Hélas! je ne sais pas si j’ai fait leur fortune, mais
ils n’ont pas fait la mienne. Les chiens, les singes, et les
perroquets, sont mille fois moins malheureux que nous: les fétiches
hollandais qui m’ont converti me disent tous les dimanches que nous
sommes tous enfants d’Adam, blancs et noirs. Je ne suis pas
généalogiste; mais si ces prêcheurs disent vrai, nous sommes tous
cousins issus de germain. Or vous m’avouerez qu’on ne peut pas en user
avec ses parents d’une manière plus horrible.
O Pangloss! s’écria Candide, tu n’avais pas deviné cette abomination;
c’en est fait, il faudra qu’à la fin je renonce à ton optimisme.
Qu’est-ce qu’optimisme? disait Cacambo. Hélas! dit Candide, c’est la
rage de soutenir que tout est bien quand on est mal; et il versait des
larmes en regardant son nègre; et en pleurant, il entra dans Surinam.
La première chose dont ils s’informent, c’est s’il n’y a point au port
quelque vaisseau qu’on pût envoyer à Buénos-Ayres. Celui à qui ils
s’adressèrent était justement un patron espagnol qui s’offrit à faire
avec eux un marché honnête. Il leur donna rendez-vous dans un cabaret.
Candide et le fidèle Cacambo allèrent l’y attendre avec leurs deux
moutons.
Candide, qui avait le coeur sur les lèvres, conta à l’Espagnol toutes
ses aventures, et lui avoua qu’il voulait enlever mademoiselle
Cunégonde. Je me garderai bien de vous passer à Buénos-Ayres, dit le
patron: je serais pendu, et vous aussi; la belle Cunégonde est la
maîtresse favorite de monseigneur. Ce fut un coup de foudre pour
Candide, il pleura longtemps; enfin il tira à part Cacambo. Voici, mon
cher ami, lui dit-il, ce qu’il faut que tu fasses. Nous avons chacun
dans nos poches pour cinq ou six millions de diamants, tu es plus
habile que moi; va prendre mademoiselle Cunégonde à Buénos-Ayres. Si le
gouverneur fait quelque difficulté, donne-lui un million: s’il ne se
rend pas, donne-lui-en deux; tu n’as point tué d’inquisiteur, on ne se
défiera point de toi. J’équiperai un autre vaisseau, j’irai t’attendre
à Venise: c’est un pays libre où l’on n’a rien à craindre ni des
Bulgares, ni des Abares, ni des Juifs, ni des inquisiteurs. Cacambo
applaudit, à cette sage résolution. Il était au désespoir de se séparer
d’un bon maître devenu son ami intime; mais le plaisir de lui être
utile l’emporta sur la douleur de le quitter. Ils s’embrassèrent en
versant des larmes: Candide lui recommanda de ne point oublier la bonne
vieille. Cacambo partit dès le jour même: c’était un très bon homme que
ce Cacambo.
Candide resta encore quelque temps à Surinam, et attendit qu’un autre
patron voulût le mener en Italie lui et les deux moutons qui lui
restaient. Il prit des domestiques, et acheta tout ce qui lui était
nécessaire pour un long voyage; enfin M. Vanderdendur, maître d’un gros
vaisseau, vint se présenter à lui. Combien voulez-vous, demanda-t-il à
cet homme, pour me mener en droiture à Venise, moi, mes gens, mon
bagage, et les deux moutons que voilà? Le patron s’accorda à dix mille
piastres: Candide n’hésita pas.
Oh! oh! dit à part soi le prudent Vanderdendur, cet étranger donne dix
mille piastres tout d’un coup! il faut qu’il soit bien riche. Puis
revenant un moment après, il signifia qu’il ne pouvait partir à moins
de vingt mille. Eh bien! vous les aurez, dit Candide.
Ouais, se dit tout bas le marchand, cet homme donne vingt mille
piastres aussi aisément que dix mille. Il revint encore, et dit qu’il
ne pouvait le conduire à Venise à moins de trente mille piastres. Vous
en aurez donc trente mille, répondit Candide.
Oh! oh! se dit encore le marchand hollandais, trente mille piastres ne
coûtent rien à cet homme-ci; sans doute les deux moutons portent des
trésors immenses; n’insistons pas davantage: faisons-nous d’abord payer
les trente mille piastres, et puis nous verrons. Candide, vendit deux
petits diamants, dont le moindre valait plus que tout l’argent que
demandait le patron. Il le paya d’avance. Les deux moutons furent
embarqués. Candide suivait dans un petit bateau pour joindre le
vaisseau à la rade; le patron prend son temps, met à la voile, démarre;
le vent le favorise. Candide éperdu et stupéfait le perd bientôt de
vue. Hélas! cria-t-il, voilà un tour digne de l’Ancien Monde. Il
retourne au rivage, abîmé dans la douleur; car enfin il avait perdu de
quoi faire la fortune de vingt monarques.
Il se transporte chez le juge hollandais; et, comme il était un peu
troublé, il frappe rudement à la porte; il entre, expose son aventure,
et crie un peu plus haut qu’il ne convenait. Le juge commença par lui
faire payer dix mille piastres pour le bruit qu’il avait fait: ensuite
il l’écouta patiemment, lui promit d’examiner son affaire sitôt que le
marchand serait revenu, et se fit payer dix mille autres piastres pour
les frais de l’audience.
Ce procédé acheva de désespérer Candide; il avait à la vérité essuyé
des malheurs mille fois plus douloureux; mais le sang froid du juge, et
celui du patron dont il était volé, alluma sa bile, et le plongea dans
une noire mélancolie. La méchanceté des hommes se présentait à son
esprit dans toute sa laideur, il ne se nourrissait que d’idées tristes.
Enfin un vaisseau français étant sur le point de partir pour Bordeaux,
comme il n’avait plus de moutons chargés de diamants à embarquer, il
loua une chambre du vaisseau à juste prix, et fit signifier dans la
ville qu’il paierait le passage, la nourriture, et donnerait deux mille
piastres à un honnête homme qui voudrait faire le voyage avec lui, à
condition que cet homme serait le plus dégoûté de son état, et le plus
malheureux de la province.
Il se présenta une foule de prétendants qu’une flotte n’aurait pu
contenir. Candide, voulant choisir entre les plus apparents, il
distingua une vingtaine de personnes qui lui paraissaient sociables, et
qui toutes prétendaient mériter la préférence. Il les assembla dans son
cabaret, et leur donna à souper, à condition que chacun ferait serment
de raconter fidèlement son histoire, promettant de choisir celui qui
lui paraîtrait le plus à plaindre et le plus mécontent de son état, à
plus juste titre, et de donner aux autres quelques gratifications.
La séance dura jusqu’à quatre heures du matin. Candide, en écoutant
toutes leurs aventures, se ressouvenait de ce que lui avait dit la
vieille en allant à Buénos-Ayres, et de la gageure qu’elle avait faite,
qu’il n’y avait personne sur le vaisseau à qui il ne fût arrivé de très
grands malheurs. Il songeait à Pangloss à chaque aventure qu’on lui
contait. Ce Pangloss, disait-il, serait bien embarrassé à démontrer son
système. Je voudrais qu’il fût ici. Certainement si tout va bien, c’est
dans Eldorado, et non pas dans le reste de la terre. Enfin il se
détermina en faveur d’un pauvre savant qui avait travaillé dix ans pour
les libraires à Amsterdam. Il jugea qu’il n’y avait point de métier au
monde dont on dût être plus dégoûté.
Ce savant, qui était d’ailleurs un bon-homme, avait été volé par sa
femme, battu par son fils, et abandonné de sa fille, qui s’était fait
enlever par un Portugais. Il venait d’être privé d’un petit emploi
duquel il subsistait; et les prédicants de Surinam le persécutaient,
parcequ’ils le prenaient pour un socinien. Il faut avouer que les
autres étaient pour le moins aussi malheureux que lui; mais Candide
espérait que le savant le désennuierait dans le voyage. Tous ses autres
rivaux trouvèrent que Candide leur fesait une grande injustice; mais il
les apaisa en leur donnant à chacun cent piastres.
CHAPITRE XX.
Ce qui arriva sur mer à Candide et à Martin.
Le vieux savant, qui s’appelait Martin, s’embarqua donc pour Bordeaux
avec Candide. L’un et l’autre avaient beaucoup vu et beaucoup souffert;
et quand le vaisseau aurait dû faire voile de Surinam au Japon par le
cap de Bonne-Espérance, ils auraient eu de quoi s’entretenir du mal
moral et du mal physique pendant tout le voyage.
Cependant Candide avait un grand avantage sur Martin, c’est qu’il
espérait toujours revoir mademoiselle Cunégonde, et que Martin n’avait
rien à espérer; de plus il avait de l’or et des diamants; et, quoiqu’il
eût perdu cent gros moutons rouges chargés des plus grands trésors de
la terre, quoiqu’il eût toujours sur le coeur la friponnerie du patron
hollandais; cependant quand il songeait à ce qui lui restait dans ses
poches, et quand il parlait de Cunégonde, surtout à la fin du repas, il
penchait alors pour le système de Pangloss.
Mais vous, monsieur Martin, dit-il au savant, que pensez-vous de tout
cela? quelle est votre idée sur le mal moral et le mal physique?
Monsieur, répondit Martin, mes prêtres m’ont accusé d’être socinien[1];
mais la vérité du fait est que je suis manichéen[2]. Vous vous moquez
de moi, dit Candide; il n’y a plus de manichéens dans le monde. Il y a
moi, dit Martin: je ne sais qu’y faire; mais je ne peux penser
autrement. Il faut que vous ayez le diable au corps, dit Candide. Il se
mêle si fort des affaires de ce monde, dit Martin, qu’il pourrait bien
être dans mon corps, comme partout ailleurs: mais je vous avoue qu’en
jetant la vue sur ce globe, ou plutôt sur ce globule, je pense que Dieu
l’a abandonné à quelque être malfaisant; j’en excepte toujours
Eldorado. Je n’ai guère vu de ville qui ne désirât la ruine de la ville
voisine, point de famille qui ne voulût exterminer quelque autre
famille. Partout les faibles ont en exécration les puissants devant
lesquels ils rampent, et les puissants les traitent comme des troupeaux
dont on vend la laine et la chair. Un million d’assassins enrégimentés,
courant d’un bout de l’Europe à l’autre, exerce le meurtre et le
brigandage avec discipline pour gagner son pain, parcequ’il n’a pas de
métier plus honnête; et dans les villes qui paraissent jouir de la
paix, et où les arts fleurissent, les hommes sont dévorés de plus
d’envie, de soins, et d’inquiétudes, qu’une ville assiégée n’éprouve de
fléaux. Les chagrins secrets sont encore plus cruels que les misères
publiques. En un mot j’en ai tant vu et tant éprouvé, que je suis
manichéen.
[1] Les sociniens rejettent les mystères et n’admettent que l’évidence:
voyez tome XXVIII, page 435. B.
[2] Les manichéens admettent un bon et un mauvais principe: voyez tome
XV, pages 27, 314-315. B.
Il y a pourtant du bon, répliquait Candide. Cela peut être, disait
Martin; mais je ne le connais pas.
Au milieu de cette dispute, on entendit un bruit de canon. Le bruit
redouble de moment en moment. Chacun prend sa lunette. On aperçoit deux
vaisseaux qui combattaient à la distance d’environ trois milles: le
vent les amena l’un et l’autre si près du vaisseau français, qu’on eut
le plaisir de voir le combat tout à son aise. Enfin l’un des deux
vaisseaux lâcha à l’autre une bordée si bas et si juste, qu’il le coula
à fond. Candide et Martin aperçurent distinctement une centaine
d’hommes sur le tillac du vaisseau qui s’enfonçait; ils levaient tous
les mains au ciel, et jetaient des clameurs effroyables: en un moment
tout fut englouti.
Eh bien! dit Martin, voilà comme les hommes se traitent les uns les
autres. Il est vrai, dit Candide, qu’il y a quelque chose de diabolique
dans cette affaire. En parlant ainsi, il aperçut je ne sais quoi d’un
rouge éclatant, qui nageait auprès de son vaisseau. On détacha la
chaloupe pour voir ce que ce pouvait être; c’était un de ses moutons.
Candide eut plus de joie de retrouver ce mouton, qu’il n’avait été
affligé d’en perdre cent tous chargés de gros diamants d’Eldorado.
Le capitaine français aperçut bientôt que le capitaine du vaisseau
submergeant était espagnol, et que celui du vaisseau submergé était un
pirate hollandais; c’était celui-là même qui avait volé Candide. Les
richesses immenses dont ce scélérat s’était emparé furent ensevelies
avec lui dans la mer, et il n’y eut qu’un mouton de sauvé. Vous voyez,
dit Candide à Martin, que le crime est puni quelquefois; ce coquin de
patron hollandais a eu le sort qu’il méritait. Oui, dit Martin; mais
fallait-il que les passagers qui étaient sur son vaisseau périssent
aussi? Dieu a puni ce fripon, le diable a noyé les autres.
Cependant le vaisseau français et l’espagnol continuèrent leur route,
et Candide continua ses conversations avec Martin. Ils disputèrent
quinze jours de suite, et au bout de quinze jours ils étaient aussi
avancés que le premier. Mais enfin ils parlaient, ils se communiquaient
des idées, ils se consolaient. Candide caressait son mouton. Puisque je
t’ai retrouvé, dit-il, je pourrai bien retrouver Cunégonde.
CHAPITRE XXI.
Candide et Martin approchent des côtes de France, et raisonnent.
On aperçut enfin les côtes de France. Avez-vous jamais été en France,
monsieur Martin? dit Candide. Oui, dit Martin, j’ai parcouru plusieurs
provinces. Il y en a où la moitié des habitants est folle, quelques
unes où l’on est trop rusé, d’autres où l’on est communément assez doux
et assez bête: d’autres où l’on fait le bel esprit; et, dans toutes, la
principale occupation est l’amour; la seconde, de médire; et la
troisième, de dire des sottises. Mais, monsieur Martin, avez-vous vu
Paris? Oui, j’ai vu Paris; il tient de toutes ces espèces-là; c’est un
chaos, c’est une presse dans laquelle tout le monde cherche le plaisir,
et où presque personne ne le trouve, du moins à ce qu’il m’a paru. J’y
ai séjourné peu; j’y fus volé, en arrivant, de tout ce que j’avais, par
des filous, à la foire Saint-Germain; on me prit moi-même pour un
voleur, et je fus huit jours en prison; après quoi je me fis correcteur
d’imprimerie pour gagner de quoi retourner à pied en Hollande. Je
connus la canaille écrivante, la canaille cabalante, et la canaille
convulsionnaire. On dit qu’il y a des gens fort polis dans cette
ville-là: je le veux croire.
Pour moi, je n’ai nulle curiosité de voir la France, dit Candide; vous
devinez aisément que quand on a passé un mois dans Eldorado, on ne se
soucie plus de rien voir sur la terre que mademoiselle Cunégonde: je
vais l’attendre à Venise; nous traverserons la France pour aller en
Italie; ne m’accompagnerez-vous pas? Très volontiers, dit Martin: on
dit que Venise n’est bonne que pour les nobles vénitiens, mais que
cependant on y reçoit très bien les étrangers quand ils ont beaucoup
d’argent; je n’en ai point; vous en avez, je vous suivrai partout. A
propos, dit Candide, pensez-vous que la terre ait été originairement
une mer, comme on l’assure dans ce gros livre qui appartient au
capitaine du vaisseau[1]? Je n’en crois rien du tout, dit Martin, non
plus que de toutes les rêveries qu’on nous débite depuis quelque temps.
Mais à quelle fin ce monde a-t-il donc été formé? dit Candide. Pour
nous faire enrager, répondit Martin. N’êtes-vous pas bien étonné,
continua Candide, de l’amour que ces deux filles du pays des Oreillons
avaient pour ces deux singes, et dont je vous ai conté l’aventure?
Point du tout, dit Martin, je ne vois pas ce que cette passion a
d’étrange; j’ai tant vu de choses extraordinaires, qu’il n’y a plus
rien d’extraordinaire pour moi. Croyez-vous, dit Candide, que les
hommes se soient toujours mutuellement massacrés comme ils font
aujourd’hui? qu’ils aient toujours été menteurs, fourbes, perfides,
ingrats, brigands, faibles, volages, lâches, envieux, gourmands,
ivrognes, avares, ambitieux, sanguinaires, calomniateurs, débauchés,
fanatiques, hypocrites, et sots? Croyez-vous, dit Martin, que les
éperviers aient toujours mangé des pigeons quand ils en ont trouvé?
Oui, sans doute, dit Candide. Eh bien! dit Martin, si les éperviers ont
toujours eu le même caractère, pourquoi voulez-vous que les hommes
aient changé le leur? Oh! dit Candide, il y a bien de la différence,
car le libre arbitre…. En raisonnant ainsi, ils arrivèrent à Bordeaux.
[1] La Bible. On lit dans la Genèse, chapitre Ier, verset 2: Tenebrae
erant super faciem abyssi, paroles que De Maillet donne comme
présentant la même idée que ce vers d’Ovide (_Métam_., 1, 15):
«Quaque erat et tellus, illic et pontus et aer.»
Voyez la première journée de _Telliamed_, où il est dit que _la mer a
été supérieure d’an grand nombre de coudées à la plus haute de toutes
nos montagnes_. Voltaire parle souvent de De Maillet et de son
_Telliamed_. Voyez entre autres, dans les _Mélanges_, année 1768, le
chapitre XVIII des _Singularités de la nature_; et année 1777, le
onzième des _Dialogues d’Evhémère_. B.
CHAPITRE XXII[1].
Ce qui arriva en France à Candide et à Martin.
[1] Ce chapitre XXII a été beaucoup augmenté en 1761; voyez ma note,
plus en bas. B.
Candide ne s’arrêta dans Bordeaux qu’autant de temps qu’il en fallait
pour vendre quelques cailloux du Dorado, et pour s’accommoder d’une
bonne chaise à deux places; car il ne pouvait plus se passer de son
philosophe Martin; il fut seulement très fâché de se séparer de son
mouton, qu’il laissa à l’académie des sciences de Bordeaux, laquelle
proposa pour le sujet du prix de cette année de trouver pourquoi la
laine de ce mouton était rouge; et le prix fut adjugé à un savant du
Nord, qui démontra par A, plus B, moins C divisé par Z, que le mouton
devait être rouge, et mourir de la clavelée[2].
[2] Quelques progrès que les sciences aient faits, il est impossible
que, sur dix mille hommes qui les cultivent en Europe, et sur trois
cents académies qui y sont établies, il ne se trouve point quelque
académie qui propose des prix ridicules, et quelques savants qui
fassent d’étranges applications des sciences les plus utiles. Ce
ridicule avait frappé M. de Voltaire dans son séjour à Berlin. Les
savants du Nord conservaient encore à cette époque quelques restes de
l’ancienne barbarie scolastique; et la philosophie hardie, mais
hypothétique et absurde de Leibnitz, n’avait pas contribué à les en
dépouiller. K.
Cependant tous les voyageurs que Candide rencontra dans les cabarets de
la route lui disaient: Nous allons à Paris. Cet empressement général
lui donna enfin l’envie de voir cette capitale; ce n’était pas beaucoup
se détourner du chemin de Venise.
Il entra par le faubourg Saint-Marceau, et crut être dans le plus
vilain village de la Vestphalie.
A peine Candide fut-il dans son auberge, qu’il fut attaqué d’une
maladie légère, causée par ses fatigues. Comme il avait au doigt un
diamant énorme, et qu’on avait aperçu dans son équipage une cassette
prodigieusement pesante, il eut aussitôt auprès de lui deux médecins
qu’il n’avait pas mandés, quelques amis intimes qui ne le quittèrent
pas, et deux dévotes qui fesaient chauffer ses bouillons. Martin
disait: Je me souviens d’avoir été malade aussi à Paris dans mon
premier voyage; j’étais fort pauvre: aussi n’eus-je ni amis, ni
dévotes, ni médecins, et je guéris.
Cependant, à force de médecines et de saignées, la maladie de Candide
devint sérieuse. Un habitué du quartier vint avec douceur lui demander
un billet payable au porteur pour l’autre monde: Candide n’en voulut
rien faire; les dévotes l’assurèrent que c’était une nouvelle mode:
Candide répondit qu’il n’était point homme à la mode. Martin voulut
jeter l’habitué par les fenêtres. Le clerc jura qu’on n’enterrerait
point Candide. Martin jura qu’il enterrerait le clerc, s’il continuait
à les importuner. La querelle s’échauffa: Martin le prit par les
épaules, et le chassa rudement; ce qui causa un grand scandale, dont on
fit un procès-verbal.
Candide guérit; et pendant sa convalescence il eut très bonne compagnie
à souper chez lui. On jouait gros jeu. Candide était tout étonné que
jamais les as ne lui vinssent; et Martin ne s’en étonnait pas.
Parmi ceux qui lui fesaient les honneurs de la ville, il y avait un
petit abbé périgourdin, l’un de ces gens empressés, toujours alertes,
toujours serviables, effrontés, caressants, accommodants, qui guettent
les étrangers à leur passage, leur content l’histoire scandaleuse de la
ville, et leur offrent des plaisirs à tout prix. Celui-ci mena d’abord
Candide et Martin à la comédie. On y jouait une tragédie nouvelle.
Candide se trouva placé auprès de quelques beaux esprits. Cela ne
l’empêcha pas de pleurer à des scènes jouées parfaitement. Un des
raisonneurs qui étaient à ses côtés lui dit dans un entr’acte: Vous
avez grand tort de pleurer, cette actrice est fort mauvaise; l’acteur
qui joue avec elle est plus mauvais acteur encore; la pièce est encore
plus mauvaise que les acteurs; l’auteur ne sait pas un mot d’arabe, et
cependant la scène est en Arabie[3]; et, de plus, c’est un homme qui ne
croit pas aux idées innées; je vous apporterai demain vingt brochures
contre lui[4]. Monsieur, combien avez-vous de pièces de théâtre en
France? dit Candide à l’abbé; lequel répondit: Cinq ou six mille. C’est
beaucoup, dit Candide: combien y en a-t-il de bonnes? Quinze ou seize,
répliqua l’autre. C’est beaucoup, dit Martin.
[3] La Grange Chancel adressa à Voltaire, en 1718, une _Épitre à M.
Arouet de Voltaire_, dans laquelle on trouve ces vers:
Que ton exactitude à dépeindre les moeurs
S’étende jusqu’aux noms de tes moindres acteurs,
Et qu’en les prononçant ils nous fassent connaître
Les pays et les temps où tu les fais renaître.
Je vois avec dépit, pour ne produire rien,
Chez le Thébain Oedipe, Hidaspe l’Indien.
Voltaire profita de la critique, et mit _Araspe_ au lieu de _Hidaspe_.
C’est peut-être à ces vers de La Grange Chancel que Voltaire fait ici
allusion. B.
[4] Dans l’édition de 1759, on lit:
«… contre lui. Monsieur, lui dit l’abbé périgourdin, avez-vous remarqué
cette jeune personne qui a un visage si piquant et une taille si fine?
Il ne vous en coûtera que dix mille francs par mois, et pour cinquante
mille écus de diamants. Je n’ai qu’un jour ou deux à lui donner,
répondit Candide, parceque j’ai un rendez-vous à Venise, qui presse.
Le soir, après souper, l’insinuant Périgourdin redoubla de politesses
et d’attentions. Vous avez donc, monsieur, lui dit-il, un rendez-vous à
Venise, etc.» (Voyez page 306.)
Le texte actuel existe dès 1761. B.
Candide fut très content d’une actrice qui fesait la reine Élizabeth,
dans une assez plate tragédie[5], que l’on joue quelquefois. Cette
actrice, dit-il à Martin, me plaît beaucoup; elle a un faux air de
mademoiselle Cunégonde; je serais bien aise de la saluer. L’abbé
périgourdin s’offrit à l’introduire chez elle. Candide, élevé en
Allemagne, demanda quelle était l’étiquette, et comment on traitait en
France les reines d’Angleterre. Il faut distinguer, dit l’abbé: en
province, on les mène au cabaret; à Paris, on les respecte quand elles
sont belles, et on les jette à la voirie quand elles sont mortes. Des
reines à la voirie! dit Candide. Oui vraiment, dit Martin; monsieur
l’abbé a raison; j’étais à Paris quand mademoiselle Monime[6] passa,
comme on dit, de cette vie à l’autre; on lui refusa, ce que ces gens-ci
appellent les _honneurs de la sépulture_, c’est-à-dire de pourrir avec
tous les gueux du quartier dans un vilain cimetière; elle fut enterrée
toute seule de sa bande au coin de la rue de Bourgogne; ce qui dut lui
faire une peine extrême, car elle pensait très noblement. Cela est bien
impoli, dit Candide. Que voulez-vous? dit Martin; ces gens-ci sont
ainsi faits. Imaginez toutes les contradictions, toutes les
incompatibilités possibles, vous les verrez dans le gouvernement, dans
les tribunaux, dans les églises, dans les spectacles de cette drôle de
nation. Est-il vrai qu’on rit toujours à Paris? dit Candide. Oui, dit
l’abbé, mais c’est en enrageant; car on s’y plaint de tout avec de
grands éclats de rire; même[7] on y fait en riant les actions les plus
détestables.
[5] C’est probablement _le Comte d’Essex_, tragédie de Thomas
Corneille. (Note de M. Decroix.)
[6] Mademoiselle Lecouvreur.—Sur le refus de sépulture à mademoiselle
Lecouvreur, en 1730, voyez, tome XII, la pièce intitulée: _La Mort de
mademoiselle Lecouvreur_. B.
[7] Feu Decroix proposait, au lieu de _même_, de mettre ici _comme_. Je
n’ai trouvé cette version dans aucune édition. B.
Quel est, dit Candide, ce gros cochon qui me disait tant de mal de la
pièce où j’ai tant pleuré, et des acteurs qui m’ont fait tant de
plaisir? C’est un mal-vivant, répondit l’abbé, qui gagne sa vie à dire
du mal de toutes les pièces et de tous les livres; il hait quiconque
réussit, comme les eunuques haïssent les jouissants; c’est un de ces
serpents de la littérature qui se nourrissent de fange et de venin;
c’est un folliculaire. Qu’appelez-vous folliculaire? dit Candide.
C’est, dit l’abbé, un feseur de feuilles, un Fréron.
C’est ainsi que Candide, Martin, et le Périgourdin, raisonnaient sur
l’escalier, en voyant défiler le monde au sortir de la pièce. Quoique
je sois très empressé de revoir mademoiselle Cunégonde, dit Candide, je
voudrais pourtant souper avec mademoiselle Clairon, car elle m’a paru
admirable.
L’abbé n’était pas homme à approcher de mademoiselle Clairon, qui ne
voyait que bonne compagnie. Elle est engagée pour ce soir, dit-il; mais
j’aurai l’honneur de vous mener chez une dame de qualité, et là vous
connaîtrez Paris comme si vous y aviez été quatre ans.
Candide, qui était naturellement curieux, se laissa mener chez la dame,
au fond du faubourg Saint-Honoré; on y était occupé d’un pharaon; douze
tristes pontes tenaient chacun en main un petit livre de cartes,
registre cornu de leurs infortunes. Un profond silence régnait, la
pâleur était sur le front des pontes, l’inquiétude sur celui du
banquier; et la dame du logis, assise auprès de ce banquier
impitoyable, remarquait avec des yeux de lynx tous les parolis, tous
les sept-et-le-va de campagne, dont chaque joueur cornait ses cartes;
elle les fesait décorner avec une attention sévère, mais polie, et ne
se fâchait point, de peur de perdre ses pratiques. La dame se fesait
appeler la marquise de Parolignac. Sa fille, âgée de quinze ans, était
au nombre des pontes, et avertissait d’un clin d’oeil des friponneries
de ces pauvres gens qui tâchaient de réparer les cruautés du sort.
L’abbé périgourdin, Candide, et Martin, entrèrent; personne ne se leva,
ni les salua, ni les regarda; tous étaient profondément occupés de
leurs cartes. Madame la baronne de Thunder-ten-tronckh était plus
civile, dit Candide.
Cependant l’abbé s’approcha de l’oreille de la marquise, qui se leva à
moitié, honora Candide d’un sourire gracieux, et Martin d’un air de
tête tout-à-fait noble; elle fit donner un siège et un jeu de cartes à
Candide, qui perdit cinquante mille francs en deux tailles: après quoi
on soupa très gaiement; et tout le monde était étonné que Candide ne
fût pas ému de sa perte; les laquais disaient entre eux, dans leur
langage de laquais: Il faut que ce soit quelque milord anglais. Le
souper fut comme la plupart des soupers de Paris, d’abord du silence,
ensuite un bruit de paroles qu’on ne distingue point, puis des
plaisanteries dont la plupart sont insipides, de fausses nouvelles, de
mauvais raisonnements, un peu de politique, et beaucoup de médisance;
on parla même de livres nouveaux. Avez-vous vu, dit l’abbé périgourdin,
le roman du sieur Gauchat, docteur en théologie? Oui, répondit un des
convives, mais je n’ai pu l’achever. Nous avons une foule d’écrits
impertinents; mais tous ensemble n’approchent pas de l’impertinence de
Gauchat, docteur en théologie[8]; je suis si rassasié de cette
immensité de détestables livres qui nous inondent, que je me suis mis à
ponter au pharaon. Et les _Mélanges_ de l’archidiacre Trublet, qu’en
dites-vous? dit l’abbé. Ah! dit madame de Parolignac, l’ennuyeux
mortel! comme il vous dit curieusement ce que tout le monde sait! comme
il discute pesamment ce qui ne vaut pas la peine d’être remarqué
légèrement! comme il s’approprie, sans esprit, l’esprit des autres!
comme il gâte ce qu’il pille! comme il me dégoûte! mais il ne me
dégoûtera plus; c’est assez d’avoir lu quelques pages de l’archidiacre.
[8] Il fesait un mauvais ouvrage intitulé: _Lettres sur quelques écrits
de ce temps_. On lui donna une abbaye, et il fut plus richement
récompensé que s’il avait fait _L’Esprit des Lois_, et résolu le
problème de la précession des équinoxes. K.—C’est D’Alembert qui a
résolu le problème de la précession des équinoxes: voyez, tome XXI, la
note des éditeurs sur le chapitre XLIII du _Précis du Siècle de Louis
XV_. B.
Il y avait à table un homme savant et de goût qui appuya ce que disait
la marquise. On parla ensuite de tragédies; la dame demanda pourquoi il
y avait des tragédies qu’on jouait quelquefois, et qu’on ne pouvait
lire. L’homme de goût expliqua très bien comment une pièce pouvait
avoir quelque intérêt, et n’avoir presque aucun mérite; il prouva en
peu de mots que ce n’était pas assez d’amener une ou deux de ces
situations qu’on trouve dans tous les romans, et qui séduisent toujours
les spectateurs; mais qu’il faut être neuf sans être bizarre, souvent
sublime et toujours naturel, connaître le coeur humain et le faire
parler; être grand poëte, sans que jamais aucun personnage de la pièce
paraisse poëte; savoir parfaitement sa langue, la parler avec pureté,
avec une harmonie continue, sans que jamais la rime coûte rien au sens.
Quiconque, ajouta-t-il, n’observe pas toutes ces règles, peut faire une
ou deux tragédies applaudies au théâtre, mais il ne sera jamais compté
au rang des bons écrivains; il y a très peu de bonnes tragédies: les
unes sont des idylles en dialogues bien écrits et bien rimés; les
autres, des raisonnements politiques qui endorment, ou des
amplifications qui rebutent; les autres, des rêves d’énergumène, en
style barbare, des propos interrompus, de longues apostrophes aux
dieux, parcequ’on ne sait point parler aux hommes, des maximes fausses,
des lieux communs ampoulés.
Candide écouta ce propos avec attention, et conçut une grande idée du
discoureur; et, comme la marquise avait eu soin de le placer à côté
d’elle, il s’approcha de son oreille, et prit la liberté de lui
demander qui était cet homme qui parlait si bien. C’est un savant, dit
la dame, qui ne ponte point, et que l’abbé m’amène quelquefois à
souper; il se connaît parfaitement en tragédies et en livres, et il a
fait une tragédie sifflée, et un livre dont on n’a jamais vu hors de la
boutique de son libraire qu’un exemplaire qu’il m’a dédié. Le grand
homme! dit Candide, c’est un autre Pangloss.
Alors se tournant vers lui, il lui dit: Monsieur, vous pensez, sans
doute, que tout est au mieux dans le monde physique et dans le moral,
et que rien ne pouvait être autrement? Moi, monsieur, lui répondit le
savant, je ne pense rien de tout cela; je trouve que tout va de travers
chez nous; que personne ne sait ni quel est son rang, ni quelle est sa
charge, ni ce qu’il fait, ni ce qu’il doit faire, et qu’excepté le
souper, qui est assez gai, et où il paraît assez d’union, tout le reste
du temps se passe en querelles impertinentes; jansénistes contre
molinistes, gens du parlement contre gens d’église, gens de lettres
contre gens de lettres, courtisans contre courtisans, financiers contre
le peuple, femmes contre maris, parents contre parents; c’est une
guerre éternelle.
Candide lui répliqua: J’ai vu pis; mais un sage, qui depuis a eu le
malheur d’être pendu, m’apprit que tout cela est à merveille; ce sont
des ombres à un beau tableau. Votre pendu se moquait du monde, dit
Martin; vos ombres sont des taches horribles. Ce sont les hommes qui
font les taches, dit Candide, et ils ne peuvent pas s’en dispenser. Ce
n’est donc pas leur faute, dit Martin. La plupart des pontes, qui
n’entendaient rien à ce langage, buvaient; et Martin raisonna avec le
savant, et Candide raconta une partie de ses aventures à la dame du
logis.
Après souper, la marquise mena Candide dans son cabinet, et le fit
asseoir sur un canapé. Eh bien! lui dit-elle, vous aimez donc toujours
éperdument mademoiselle Cunégonde de Thunder-ten-tronckh? Oui, madame,
répondit Candide. La marquise lui répliqua avec un souris tendre: Vous
me répondez comme un jeune homme de Vestphalie; un Français m’aurait
dit: Il est vrai que j’ai aimé mademoiselle Cunégonde; mais en vous
voyant, madame, je crains de ne la plus aimer. Hélas! madame, dit
Candide, je répondrai comme vous voudrez. Votre passion pour elle, dit
la marquise, a commencé en ramassant son mouchoir; je veux que vous
ramassiez ma jarretière. De tout mon coeur, dit Candide; et il la
ramassa. Mais je veux que vous me la remettiez, dit la dame; et Candide
la lui remit. Voyez-vous, dit la dame, vous êtes étranger; je fais
quelquefois languir mes amants de Paris quinze jours, mais je me rends
à vous dès la première nuit, parcequ’il faut faire les honneurs de son
pays à un jeune homme de Vestphalie. La belle ayant aperçu deux énormes
diamants aux deux mains de son jeune étranger, les loua de si bonne
foi, que des doigts de Candide ils passèrent aux doigts de la marquise.
Candide, en s’en retournant avec son abbé périgourdin, sentit quelques
remords d’avoir fait une infidélité à mademoiselle Cunégonde. M. l’abbé
entra dans sa peine; il n’avait qu’une légère part aux cinquante mille
livres perdues au jeu par Candide, et à la valeur des deux brillants
moitié donnés, moitié extorqués. Son dessein était de profiter, autant
qu’il le pourrait, des avantages que la connaissance de Candide pouvait
lui procurer. Il lui parla beaucoup de Cunégonde; et Candide lui dit
qu’il demanderait bien pardon à cette belle de son infidélité, quand il
la verrait à Venise.
Le Périgourdin redoublait de politesses et d’attentions, et prenait un
intérêt tendre à tout ce que Candide disait, à tout ce qu’il fesait, à
tout ce qu’il voulait faire.
Vous avez donc, monsieur, lui dit-il, un rendez-vous à Venise? Oui,
monsieur l’abbé, dit Candide; il faut absolument que j’aille trouver
mademoiselle Cunégonde. Alors, engagé par le plaisir de parler de ce
qu’il aimait, il conta, selon son usage, une partie de ses aventures
avec cette illustre Vestphalienne.
Je crois, dit l’abbé, que mademoiselle Cunégonde a bien de l’esprit, et
qu’elle écrit des lettres charmantes. Je n’en ai jamais reçu, dit
Candide; car, figurez-vous qu’ayant été chassé du château pour l’amour
d’elle, je ne pus lui écrire; que bientôt après j’appris qu’elle était
morte, qu’ensuite je la retrouvai, et que je la perdis, et que je lui
ai envoyé à deux mille cinq cents lieues d’ici un exprès dont j’attends
la réponse.
L’abbé écoutait attentivement, et paraissait un peu rêveur. Il prit
bientôt congé des deux étrangers, après les avoir tendrement embrassés.
Le lendemain Candide reçut à son réveil une lettre conçue en ces
termes:
«Monsieur mon très cher amant, il y a huit jours que je suis malade en
cette ville; j’apprends que vous y êtes. Je volerais dans vos bras si
je pouvais remuer. J’ai su votre passage à Bordeaux; j’y ai laissé le
fidèle Cacambo et la vieille, qui doivent bientôt me suivre. Le
gouverneur de Buénos-Ayres a tout pris, mais il me reste votre coeur.
Venez; votre présence me rendra la vie ou me fera mourir de plaisir.»
Cette lettre charmante, cette lettre inespérée, transporta Candide
d’une joie inexprimable; et la maladie de sa chère Cunégonde l’accabla
de douleur. Partagé entre ces deux sentiments, il prend son or et ses
diamants, et se fait conduire avec Martin à l’hôtel où mademoiselle
Cunégonde demeurait. Il entre en tremblant d’émotion, son coeur
palpite, sa voix sanglote; il veut ouvrir les rideaux du lit; il veut
faire apporter de la lumière. Gardez-vous-en bien, lui dit la suivante;
la lumière la tue; et soudain elle referme le rideau. Ma chère
Cunégonde, dit Candide en pleurant, comment vous portez-vous? si vous
ne pouvez me voir, parlez-moi du moins. Elle ne peut parler, dit la
suivante, la dame alors tire du lit une main potelée que Candide arrose
long-temps de ses larmes, et qu’il remplit ensuite de diamants, en
laissant un sac plein d’or sur le fauteuil.
Au milieu de ses transports arrive un exempt suivi de l’abbé
périgourdin et d’une escouade. Voilà donc, dit-il, ces deux étrangers
suspects? Il les fait incontinent saisir, et ordonne à ses braves de
les traîner en prison. Ce n’est pas ainsi qu’on traite les voyageurs
dans Eldorado, dit Candide. Je suis plus manichéen que jamais, dit
Martin. Mais, monsieur, où nous menez-vous? dit Candide. Dans un cul de
basse-fosse, dit l’exempt.
Martin, ayant repris son sang froid, jugea que la dame qui se
prétendait Cunégonde était une friponne, monsieur l’abbé périgourdin un
fripon, qui avait abusé au plus vite de l’innocence de Candide, et
l’exempt un autre fripon dont on pouvait aisément se débarrasser.
Plutôt que de s’exposer aux procédures de la justice, Candide, éclairé
par son conseil, et d’ailleurs toujours impatient de revoir la
véritable Cunégonde, propose à l’exempt trois petits diamants d’environ
trois mille pistoles chacun. Ah! monsieur, lui dit l’homme au bâton
d’ivoire, eussiez-vous commis tous les crimes imaginables, vous êtes le
plus honnête homme du monde; trois diamants! chacun de trois mille
pistoles! Monsieur! je me ferais tuer pour vous, au lieu de vous mener
dans un cachot. On arrête tous les étrangers, mais laissez-moi faire;
j’ai un frère à Dieppe en Normandie; je vais vous y mener; et si vous
avez quelque diamant à lui donner, il aura soin de vous comme moi-même.
Et pourquoi arrête-t-on tous les étrangers? dit Candide. L’abbé
périgourdin prit alors la parole, et dit: C’est parcequ’un gueux du
pays d’Atrébatie[9] a entendu dire des sottises; cela seul lui a fait
commettre un parricide, non pas tel que celui de 1610 au mois de
mai[10], mais tel que celui de 1594 au mois de décembre[11], et tel que
plusieurs autres commis dans d’autres années et dans d’autres mois par
d’autres gueux qui avaient entendu dire des sottises.
[9] Artois. Damiens était né à Arras, capitale de l’Artois. K.
—L’attentat de Damiens est du 5 janvier 1757: voyez, tome XXI, le
chapitre XXXVII du _Précis du Siècle de Louis XV_; et tome XXII, page
339. B.
[10] Le 14 mai 1610 est le jour de l’assassinat de Henri IV par
Ravaillac: voyez tome XVIII, page 152. B.
[11] Le 27 décembre 1594, Jean Châtel, élève des jésuites, donna un
coup de couteau à Henri IV: voyez tome XVIII, page 147. B.
L’exempt alors expliqua de quoi il s’agissait. Ah! les monstres!
s’écria Candide; quoi! de telles horreurs chez un peuple qui danse et
qui chante! Ne pourrai-je sortir au plus vite de ce pays où des singes
agacent des tigres? J’ai vu des ours dans mon pays; je n’ai vu des
hommes que dans le Dorado. Au nom de Dieu, monsieur l’exempt, menez-moi
à Venise, où je dois attendre mademoiselle Cunégonde. Je ne peux vous
mener qu’en Basse-Normandie, dit le barigel[12]. Aussitôt il lui fait
ôter ses fers, dit qu’il s’est mépris, renvoie ses gens, emmène à
Dieppe Candide et Martin, et les laisse entre les mains de son frère.
Il y avait un petit vaisseau hollandais à la rade. Le Normand, à l’aide
de trois autres diamants, devenu le plus serviable des hommes, embarque
Candide et ses gens dans le vaisseau qui allait faire voile pour
Portsmouth en Angleterre. Ce n’était pas le chemin de Venise; mais
Candide croyait être délivré de l’enfer; et il comptait bien reprendre
la route de Venise à la première occasion.
[12] Chef de sbires. B.
CHAPITRE XXIII.
Candide et Martin vont sur les côtes d’Angleterre; ce qu’ils y voient.
Ah! Pangloss! Pangloss! Ah! Martin! Martin! Ah! ma chère Cunégonde!
qu’est-ce que ce monde-ci? disait Candide sur le vaisseau hollandais.
Quelque chose de bien fou et de bien abominable, répondait Martin.—Vous
connaissez l’Angleterre; y est-on aussi fou qu’en France? C’est une
autre espèce de folie, dit Martin. Vous savez que ces deux nations sont
en guerre pour quelques arpents de neige vers le Canada[1], et qu’elles
dépensent pour cette belle guerre beaucoup plus que tout le Canada ne
vaut. De vous dire précisément s’il y a plus de gens à lier dans un
pays que dans un autre, c’est ce que mes faibles lumières ne me
permettent pas; je sais seulement qu’en général les gens que nous
allons voir sont fort atrabilaires.
[1] Voyez, tome XXI, _Le précis du Siècle de Louis XV_, chapitre XXXV.
B.
En causant ainsi ils abordèrent à Portsmouth; une multitude de peuple
couvrait le rivage, et regardait attentivement un assez gros homme qui
était à genoux, les yeux bandés, sur le tillac d’un des vaisseaux de la
flotte; quatre soldats, postés vis-à-vis de cet homme, lui tirèrent
chacun trois balles dans le crâne, le plus paisiblement du monde; et
toute l’assemblée s’en retourna extrêmement satisfaite[2]. Qu’est-ce
donc que tout ceci? dit Candide; et quel démon exerce partout son
empire? Il demanda qui était ce gros homme qu’on venait de tuer en
cérémonie. C’est un amiral, lui répondit-on. Et pourquoi tuer cet
amiral? C’est, lui dit-on, parcequ’il n’a pas fait tuer assez de monde;
il a livré un combat à un amiral français, et on a trouvé qu’il n’était
pas assez près de lui. Mais, dit Candide, l’amiral français était aussi
loin de l’amiral anglais que celui-ci l’était de l’autre! Cela est
incontestable, lui répliqua-t-on; mais dans ce pays-ci il est bon de
tuer de temps en temps un amiral pour encourager les autres.
[2] L’amiral Byng. M. de Voltaire ne le connaissait pas, et fit des
efforts pour le sauver. Il n’abhorrait pas moins les atrocités
politiques que les atrocités théologiques; et il savait que Byng était
une victime que les ministres anglais sacrifiaient à l’ambition de
garder leurs places. K.—L’amiral Byng fut exécuté le 14 mars 1757:
voyez, tome XXI, le chapitre XXXI du _Précis du Siècle de Louis XV_. B.
Candide fut si étourdi et si choqué de ce qu’il voyait et de ce qu’il
entendait, qu’il ne voulut pas seulement mettre pied à terre, et qu’il
fit son marché avec le patron hollandais (dût-il le voler comme celui
de Surinam), pour le conduire sans délai à Venise.
Le patron fut prêt au bout de deux jours. On côtoya la France; on passa
à la vue de Lisbonne, et Candide frémit. On entra dans le détroit et
dans la Méditerranée, enfin on aborda à Venise. Dieu soit loué! dit
Candide, en embrassant Martin; c’est ici que je reverrai la belle
Cunégonde. Je compte sur Cacambo comme sur moi-même. Tout est bien,
tout va bien, tout va le mieux qu’il soit possible.
CHAPITRE XXIV.
De Paquette, et de frère Giroflée.
Dès qu’il fut à Venise, il fit chercher Cacambo dans tous les cabarets,
dans tous les cafés, chez toutes les filles de joie, et ne le trouva
point. Il envoyait tous les jours à la découverte de tous les vaisseaux
et de toutes les barques: nulles nouvelles de Cacambo. Quoi! disait-il
à Martin, j’ai eu le temps de passer de Surinam à Bordeaux, d’aller de
Bordeaux à Paris, de Paris à Dieppe, de Dieppe à Portsmouth, de côtoyer
le Portugal et l’Espagne, de traverser toute la Méditerranée, de passer
quelques mois à Venise; et la belle Cunégonde n’est point venue! Je
n’ai rencontré au lieu d’elle qu’une drôlesse et un abbé périgourdin!
Cunégonde est morte, sans doute; je n’ai plus qu’à mourir. Ah! il
valait mieux rester dans le paradis du Dorado que de revenir dans cette
maudite Europe. Que vous avez raison, mon cher Martin! tout n’est
qu’illusion et calamité.
Il tomba dans une mélancolie noire, et ne prit aucune part à l’opéra
_alla moda_, ni aux autres divertissements du carnaval; pas une dame ne
lui donna la moindre tentation. Martin lui dit: Vous êtes bien simple,
en vérité, de vous figurer qu’un valet métis, qui a cinq ou six
millions dans ses poches, ira chercher votre maîtresse au bout du
monde, et vous l’amènera à Venise. Il la prendra pour lui, s’il la
trouve; s’il ne la trouve pas, il en prendra une autre: je vous
conseille d’oublier votre valet Cacambo et votre maîtresse Cunégonde.
Martin n’était pas consolant. La mélancolie de Candide augmenta, et
Martin ne cessait de lui prouver qu’il y avait peu de vertu et peu de
bonheur sur la terre; excepté peut-être dans Eldorado[1], où personne
ne pouvait aller.
[1] Voyez chapitre XVIII. B.
En disputant sur cette matière importante, et en attendant Cunégonde,
Candide aperçut un jeune théatin dans la place Saint-Marc, qui tenait
sous le bras une fille. Le théatin paraissait frais, potelé, vigoureux;
ses yeux étaient brillants, son air assuré, sa mine haute, sa démarche
fière. La fille était très jolie, et chantait; elle regardait
amoureusement son théatin, et de temps en temps lui pinçait ses grosses
joues. Vous m’avouerez du moins, dit Candide à Martin, que ces gens-ci
sont heureux. Je n’ai trouvé jusqu’à présent dans toute la terre
habitable, excepté dans Eldorado, que des infortunés; mais pour cette
fille et ce théatin, je gage que ce sont des créatures très heureuses.
Je gage que non, dit Martin. Il n’y a qu’à les prier à dîner, dit
Candide, et vous verrez si je me trompe.
Aussitôt il les aborde, il leur fait son compliment, et les invite à
venir à son hôtellerie manger des macaronis, des perdrix de Lombardie,
des oeufs d’esturgeon, et à boire du vin de Montepulciano, du
lacryma-christi, du chypre, et du samos. La demoiselle rougit, le
théatin accepta la partie, et la fille le suivit en regardant Candide
avec des yeux de surprise et de confusion, qui furent obscurcis de
quelques larmes. A peine fut-elle entrée dans la chambre de Candide,
qu’elle lui dit: Eh quoi! monsieur Candide ne reconnaît plus Paquette!
A ces mots Candide, qui ne l’avait pas considérée jusque-là avec
attention, parcequ’il n’était occupé que de Cunégonde, lui dit: Hélas!
ma pauvre enfant, c’est donc vous qui avez mis le docteur Pangloss dans
le bel état où je l’ai vu?
Hélas! monsieur, c’est moi-même, dit Paquette; je vois que vous êtes
instruit de tout. J’ai su les malheurs épouvantables arrivés à toute la
maison de madame la baronne et à la belle Cunégonde. Je vous jure que
ma destinée n’a guère été moins triste. J’étais fort innocente quand
vous m’avez vue. Un cordelier, qui était mon confesseur, me séduisit
aisément. Les suites en furent affreuses; je fus obligée de sortir du
château quelque temps après que M. le baron vous eut renvoyé à grands
coups de pied dans le derrière. Si un fameux médecin n’avait pas pris
pitié de moi, j’étais morte. Je fus quelque temps par reconnaissance la
maîtresse de ce médecin. Sa femme, qui était jalouse à la rage, me
battait tous les jours impitoyablement; c’était une furie. Ce médecin
était le plus laid de tous les hommes, et moi la plus malheureuse de
toutes les créatures d’être battue continuellement pour un homme que je
n’aimais pas. Vous savez, monsieur, combien il est dangereux pour une
femme acariâtre d’être l’épouse d’un médecin. Celui-ci, outré des
procédés de sa femme, lui donna un jour, pour la guérir d’un petit
rhume, une médecine si efficace, qu’elle en mourut en deux heures de
temps dans des convulsions horribles. Les parents de madame intentèrent
à monsieur un procès criminel; il prit la fuite, et moi je fus mise en
prison. Mon innocence ne m’aurait pas sauvée, si je n’avais été un peu
jolie. Le juge m’élargit à condition qu’il succéderait au médecin. Je
fus bientôt supplantée par une rivale, chassée sans récompense, et
obligée de continuer ce métier abominable qui vous paraît si plaisant à
vous autres hommes, et qui n’est pour nous qu’un abîme de misère.
J’allai exercer la profession à Venise. Ah! monsieur, si vous pouviez
vous imaginer ce que c’est que d’être obligée de caresser
indifféremment un vieux marchand, un avocat, un moine, un gondolier, un
abbé; d’être exposée à toutes les insultes, à toutes les avanies;
d’être souvent réduite à emprunter une jupe pour aller se la faire
lever par un homme dégoûtant; d’être volée par l’un de ce qu’on a gagné
avec l’autre; d’être rançonnée par les officiers de justice, et de
n’avoir en perspective qu’une vieillesse affreuse, un hôpital, et un
fumier, vous concluriez que je suis une des plus malheureuses créatures
du monde.
Paquette ouvrait ainsi son coeur au bon Candide, dans un cabinet, en
présence de Martin, qui disait à Candide: Vous voyez que j’ai déjà
gagné la moitié de la gageure.
Frère Giroflée était resté dans la salle à manger, et buvait un coup en
attendant le dîner. Mais, dit Candide à Paquette, vous aviez l’air si
gai, si content, quand je vous ai rencontrée; vous chantiez, vous
caressiez le théatin avec une complaisance naturelle; vous m’avez paru
aussi heureuse que vous prétendez être infortunée. Ah! monsieur,
répondit Paquette, c’est encore là une des misères du métier. J’ai été
hier volée et battue par un officier, et il faut aujourd’hui que je
paraisse de bonne humeur pour plaire à un moine.
Candide n’en voulut pas davantage; il avoua que Martin avait raison. On
se mit à table avec Paquette et le théatin; le repas fut assez amusant,
et sur la fin on se parla avec quelque confiance. Mon père, dit Candide
au moine, vous me paraissez jouir d’une destinée que tout le monde doit
envier; la fleur de la santé brille sur votre visage, votre physionomie
annonce le bonheur; vous avez une très jolie fille pour votre
récréation, et vous paraissez très content de votre état de théatin.
Ma foi, monsieur, dit frère Giroflée, je voudrais que tous les théatins
fussent au fond de la mer. J’ai été tenté cent fois de mettre le feu au
couvent, et d’aller me faire turc. Mes parents me forcèrent, à l’âge de
quinze ans, d’endosser cette détestable robe, pour laisser plus de
fortune à un maudit frère aîné, que Dieu confonde! La jalousie, la
discorde, la rage, habitent dans le couvent. Il est vrai que j’ai
prêché quelques mauvais sermons qui m’ont valu un peu d’argent dont le
prieur me vole la moitié; le reste me sert à entretenir des filles:
mais quand je rentre le soir dans le monastère, je suis prêt à me
casser la tête contre les murs du dortoir; et tous mes confrères sont
dans le même cas.
Martin se tournant vers Candide avec son sang froid ordinaire: Eh bien!
lui dit-il, n’ai-je pas gagné la gageure tout entière? Candide donna
deux mille piastres à Paquette, et mille piastres à frère Giroflée. Je
vous réponds, dit-il, qu’avec cela ils seront heureux. Je n’en crois
rien du tout, dit Martin; vous les rendrez peut-être avec ces piastres
beaucoup plus malheureux encore. Il en sera ce qui pourra, dit Candide:
mais une chose me console, je vois qu’on retrouve souvent les gens
qu’on ne croyait jamais retrouver; il se pourra bien faire qu’ayant
rencontré mon mouton rouge et Paquette, je rencontre aussi Cunégonde.
Je souhaite, dit Martin, qu’elle fasse un jour votre bonheur; mais
c’est de quoi je doute fort. Vous êtes bien dur, dit Candide. C’est que
j’ai vécu, dit Martin. Mais regardez ces gondoliers, dit Candide: ne
chantent-ils pas sans cesse? Vous ne les voyez pas dans leur ménage,
avec leurs femmes et leurs marmots d’enfants, dit Martin. Le doge a ses
chagrins, les gondoliers ont les leurs. Il est vrai qu’à tout prendre
le sort d’un gondolier est préférable à celui d’un doge; mais je crois
la différence si médiocre, que cela ne vaut pas la peine d’être
examiné.
On parle, dit Candide, du sénateur Pococurante, qui demeure dans ce
beau palais sur la Brenta, et qui reçoit assez bien les étrangers. On
prétend que c’est un homme qui n’a jamais eu de chagrin. Je voudrais
voir une espèce si rare, dit Martin. Candide aussitôt fit demander au
seigneur Pococurante la permission de venir le voir le lendemain.
CHAPITRE XXV.
Visite chez le seigneur Pococurante, noble vénitien.
Candide et Martin allèrent en gondole sur la Brenta, et arrivèrent au
palais du noble Pococurante. Les jardins étaient bien entendus, et
ornés de belles statues de marbre; le palais d’une belle architecture.
Le maître du logis, homme de soixante ans, fort riche, reçut très
poliment les deux curieux, mais avec très peu d’empressement, ce qui
déconcerta Candide, et ne déplut point à Martin.
D’abord deux filles jolies et proprement mises servirent du chocolat,
qu’elles firent très bien mousser. Candide ne put s’empêcher de les
louer sur leur beauté, sur leur bonne grâce, et sur leur adresse. Ce
sont d’assez bonnes créatures, dit le sénateur Pococurante; je les fais
quelquefois coucher dans mon lit; car je suis bien las des dames de la
ville, de leurs coquetteries, de leurs jalousies, de leurs querelles,
de leurs humeurs, de leurs petitesses, de leur orgueil, de leurs
sottises, et des sonnets qu’il faut faire ou commander pour elles;
mais, après tout, ces deux filles commencent fort à m’ennuyer.
Candide, après le déjeuner, se promenant dans une longue galerie, fut
surpris de la beauté des tableaux. Il demanda de quel maître étaient
les deux premiers. Ils sont de Raphaël, dit le sénateur; je les achetai
fort cher par vanité, il y a quelques années; on dit que c’est ce qu’il
y a de plus beau en Italie, mais ils ne me plaisent point du tout: la
couleur en est très rembrunie, les figures ne sont pas assez arrondies,
et ne sortent point assez; les draperies ne ressemblent en rien à une
étoffe: en un mot, quoi qu’on en dise, je ne trouve point là une
imitation vraie de la nature. Je n’aimerai un tableau que quand je
croirai voir la nature elle-même: il n’y en a point de cette espèce.
J’ai beaucoup de tableaux, mais je ne les regarde plus.
Pococurante, en attendant le dîner, se fit donner un concerto. Candide
trouva la musique délicieuse. Ce bruit, dit Pococurante, peut amuser
une demi-heure; mais s’il dure plus long-temps, il fatigue tout le
monde, quoique personne n’ose l’avouer. La musique aujourd’hui n’est
plus que l’art d’exécuter des choses difficiles, et ce qui n’est que
difficile ne plaît point à la longue.
J’aimerais peut être mieux l’opéra, si on n’avait pas trouvé le secret
d’en faire un monstre qui me révolte. Ira voir qui voudra de mauvaises
tragédies en musique, où les scènes ne sont faites que pour amener très
mal à propos deux ou trois chansons ridicules qui font valoir le gosier
d’une actrice; se pâmera de plaisir qui voudra ou qui pourra, en voyant
un châtré fredonner le rôle de César et de Caton, et se promener d’un
air gauche sur des planches: pour moi, il y a long-temps que j’ai
renoncé à ces pauvretés qui font aujourd’hui la gloire de l’Italie, et
que des souverains paient si chèrement. Candide disputa un peu, mais
avec discrétion. Martin fut entièrement de l’avis du sénateur.
On se mit à table; et, après un excellent dîner, on entra dans la
bibliothèque. Candide, en voyant un Homère magnifiquement relié, loua
l’illustrissime sur son bon goût. Voilà, dit-il, un livre qui fesait
les délices du grand Pangloss, le meilleur philosophe de l’Allemagne.
Il ne fait pas les miennes, dit froidement Pococurante: on me fit
accroire autrefois que j’avais du plaisir en le lisant; mais cette
répétition continuelle de combats qui se ressemblent tous, ces dieux
qui agissent toujours pour ne rien faire de décisif, cette Hélène qui
est le sujet de la guerre, et qui à peine est une actrice de la pièce;
cette Troie qu’on assiège et qu’on ne prend point; tout cela me causait
le plus mortel ennui. J’ai demandé quelquefois à des savants s’ils
s’ennuyaient autant que moi à cette lecture: tous les gens sincères
m’ont avoué que le livre leur tombait des mains, mais qu’il fallait
toujours l’avoir dans sa bibliothèque, comme un monument de
l’antiquité, et comme ces médailles rouillées qui ne peuvent être de
commerce.
Votre excellence ne pense pas ainsi de Virgile? dit Candide. Je
conviens, dit Pococurante, que le second, le quatrième, et le sixième
livre de son Énéide, sont excellents; mais pour son pieux Énée, et le
fort Cloanthe, et l’ami Achates, et le petit Ascanius, et l’imbécile
roi Latinus, et la bourgeoise Amata, et l’insipide Lavinia, je ne crois
pas qu’il y ait rien de si froid et de plus désagréable. J’aime mieux
le Tasse et les contes à dormir debout de l’Arioste.
Oserais-je vous demander, monsieur, dit Candide, si vous n’avez pas un
grand plaisir à lire Horace? Il y a des maximes, dit Pococurante, dont
un homme du monde peut faire son profit, et qui, étant resserrées dans
des vers énergiques, se gravent plus aisément dans la mémoire: mais je
me soucie fort peu de son voyage à Brindes, et de sa description d’un
mauvais dîner, et de la querelle de crocheteurs entre je ne sais quel
Pupilus[1] dont les paroles, dit-il, _étaient pleines de pus_, et un
autre dont les paroles _étaient du vinaigre_[2]. Je n’ai lu qu’avec un
extrême dégoût ses vers grossiers contre des vieilles et contre des
sorcières; et je ne vois pas quel mérite il peut y avoir à dire à son
ami Mecenas que, s’il est mis par lui au rang des poètes lyriques, il
frappera les astres de son front sublime[3]. Les sots admirent tout
dans un auteur estimé. Je ne lis que pour moi; je n’aime que ce qui est
à mon usage. Candide, qui avait été élevé à ne jamais juger de rien par
lui-même, était fort étonné de ce qu’il entendait; et Martin trouvait
la façon de penser de Pococurante assez raisonnable.
[1] Ce n’est pas Pupilus, mais Rupilius, que nomme Horace, livre Ier,
satire VII, vers I:
Rupili pus atque venenum. B.
[2] _Italo perfusus aceto_, dit Horace, dans la même pièce, vers 32. B.
[3] Horace, odes, I, I. B.
Oh! voici un Cicéron, dit Candide: pour ce grand homme-là, je pense que
vous ne vous lassez point de le lire. Je ne le lis jamais, répondit le
Vénitien. Que m’importe qu’il ait plaidé pour Rabirius ou pour
Cluentius? J’ai bien assez des procès que je juge; je me serais mieux
accommodé de ses oeuvres philosophiques; mais quand j’ai vu qu’il
doutait de tout, j’ai conclu que j’en savais autant que lui, et que je
n’avais besoin de personne pour être ignorant.
Ah! voilà quatre-vingts volumes de recueils d’une académie des
sciences, s’écria Martin; il se peut qu’il y ait là du bon. Il y en
aurait, dit Pococurante, si un seul des auteurs de ces fatras avait
inventé seulement l’art de faire des épingles; mais il n’y a dans tous
ces livres que de vains systèmes, et pas une seule chose utile.
Que de pièces de théâtre je vois là, dit Candide, en italien, en
espagnol, en français! Oui, dit le sénateur, il y en a trois mille, et
pas trois douzaines de bonnes. Pour ces recueils de sermons, qui tous
ensemble ne valent pas une page de Sénèque, et tous ces gros volumes de
théologie, vous pensez bien que je ne les ouvre jamais, ni moi, ni
personne.
Martin aperçut des rayons chargés de livres anglais. Je crois, dit-il,
qu’un républicain doit se plaire à la plupart de ces ouvrages écrits si
librement. Oui, répondit Pococurante, il est beau d’écrire ce qu’on
pense; c’est le privilège de l’homme. Dans toute notre Italie, on
n’écrit que ce qu’on ne pense pas; ceux qui habitent la patrie des
Césars et des Antonins n’osent avoir une idée sans la permission d’un
jacobin. Je serais content de la liberté qui inspire les génies
anglais, si la passion et l’esprit de parti ne corrompaient pas tout ce
que cette précieuse liberté a d’estimable.
Candide apercevant un Milton, lui demanda s’il ne regardait pas cet
auteur comme un grand homme. Qui? dit Pococurante, ce barbare, qui fait
un long commentaire du premier chapitre de la Genèse, en dix livres de
vers durs? ce grossier imitateur des Grecs, qui défigure la création,
et qui, tandis que Moïse représente l’Etre éternel produisant le monde
par la parole, fait prendre un grand compas par le Messiah dans une
armoire du ciel pour tracer son ouvrage? Moi, j’estimerais celui qui a
gâté l’enfer et le diable du Tasse; qui déguise Lucifer tantôt en
crapaud, tantôt en pygmée; qui lui fait rebattre cent fois les mêmes
discours; qui le fait disputer sur la théologie; qui, en imitant
sérieusement l’invention comique des armes à feu de l’Arioste, fait
tirer le canon dans le ciel par les diables? Ni moi ni personne en
Italie n’a pu se plaire à toutes ces tristes extravagances. Le _Mariage
du Péché et de la Mort_, et les couleuvres dont le Péché accouche, font
vomir tout homme qui a le goût un peu délicat; et sa longue description
d’un hôpital n’est bonne que pour un fossoyeur. Ce poëme obscur,
bizarre, et dégoûtant, fut méprisé à sa naissance; je le traite
aujourd’hui comme il fut traité dans sa patrie par les
contemporains[4]. Au reste je dis ce que je pense, et je me soucie fort
peu que les autres pensent comme moi. Candide était affligé de ces
discours; il respectait Homère, il aimait un peu Milton. Hélas! dit-il
tout bas à Martin, j’ai bien peur que cet homme-ci n’ait un souverain
mépris pour nos poètes allemands. Il n’y aurait pas grand mal à cela,
dit Martin. Oh! quel homme supérieur! disait encore Candide entre ses
dents, quel grand génie que ce Pococurante! rien ne peut lui plaire.
[4] Voyez ce que Voltaire dit du _Paradis perdu_ de Milton, dans le
chapitre IX de l’_ Essai sur la poésie épique_, imprimé dans le tome X,
à la suite de la _Henriade_. B.
Après avoir fait ainsi la revue de tous les livres, ils descendirent
dans le jardin. Candide en loua toutes les beautés. Je ne sais rien de
si mauvais goût, dit le maître; nous n’avons ici que des colifichets:
mais je vais dès demain en faire planter un d’un dessin plus noble.
Quand les deux curieux eurent pris congé de son excellence: Or çà, dit
Candide à Martin, vous conviendrez que voilà le plus heureux de tous
les hommes, car il est au-dessus de tout ce qu’il possède. Ne
voyez-vous pas, dit Martin, qu’il est dégoûté de tout ce qu’il possède?
Platon a dit, il y a long-temps, que les meilleurs estomacs ne sont pas
ceux qui rebutent tous les aliments. Mais, dit Candide, n’y a-t-il pas
du plaisir à tout critiquer, à sentir des défauts où les autres hommes
croient voir des beautés? C’est-à-dire, reprit Martin, qu’il y a du
plaisir à n’avoir pas de plaisir? Oh bien! dit Candide, il n’y a donc
d’heureux que moi, quand je reverrai mademoiselle Cunégonde. C’est
toujours bien fait d’espérer, dit Martin.
Cependant les jours, les semaines, s’écoulaient; Cacambo ne revenait
point, et Candide était si abîmé dans sa douleur, qu’il ne fit pas même
réflexion que Paquette et frère Giroflée n’étaient pas venus seulement
le remercier.
CHAPITRE XXVI.
D’un souper que Candide et Martin firent avec six étrangers, et qui ils
étaient.
Un soir que Candide, suivi de Martin, allait se mettre à table avec les
étrangers qui logeaient dans la même hôtellerie, un homme à visage
couleur de suie l’aborda par derrière, et, le prenant par le bras, lui
dit: Soyez prêt à partir avec nous, n’y manquez pas. Il se retourne, et
voit Cacambo. Il n’y avait que la vue de Cunégonde qui pût l’étonner et
lui plaire davantage. Il fut sur le point de devenir fou de joie. Il
embrasse son cher ami. Cunégonde est ici, sans doute? où est-elle?
Mène-moi vers elle, que je meure de joie avec elle. Cunégonde n’est
point ici, dit Cacambo, elle est à Constantinople. Ah ciel! à
Constantinople! mais fût-elle à la Chine, j’y vole, partons. Nous
partirons après souper, reprit Cacambo; je ne peux vous en dire
davantage; je suis esclave, mon maître m’attend; il faut que j’aille le
servir à table: ne dites mot, soupez, et tenez-vous prêt.
Candide, partagé entre la joie et la douleur, charmé d’avoir revu son
agent fidèle, étonné de le voir esclave, plein de l’idée de retrouver
sa maîtresse, le coeur agité, l’esprit bouleversé, se mit à table avec
Martin, qui voyait de sang froid toutes ces aventures, et avec six
étrangers, qui étaient venus passer le carnaval à Venise.
Cacambo, qui versait à boire à l’un de ces six étrangers, s’approcha de
l’oreille de son maître, sur la fin du repas, et lui dit: Sire, votre
majesté partira quand elle voudra, le vaisseau est prêt. Ayant dit ces
mots, il sortit. Les convives étonnés se regardaient sans proférer une
seule parole, lorsqu’un autre domestique s’approchant de son maître,
lui dit: Sire, la chaise de votre majesté est à Padoue, et la barque
est prête. Le maître fit un signe, et le domestique partit. Tous les
convives se regardèrent encore, et la surprise commune redoubla. Un
troisième valet s’approchant aussi d’un troisième étranger, lui dit:
Sire, croyez-moi, votre majesté ne doit pas rester ici plus long-temps,
je vais tout préparer; et aussitôt il disparut.
Candide et Martin ne doutèrent pas alors que ce ne fût une mascarade du
carnaval. Un quatrième domestique dit au quatrième maître: Votre
majesté partira quand elle voudra, et sortit comme les autres. Le
cinquième valet en dit autant au cinquième maître. Mais le sixième
valet parla différemment au sixième étranger qui était auprès de
Candide; il lui dit: Ma foi, sire, on ne veut plus faire crédit à votre
majesté ni à moi non plus, et nous pourrions bien être coffrés cette
nuit vous et moi; je vais pourvoir à mes affaires: adieu.
Tous les domestiques ayant disparu, les six étrangers, Candide, et
Martin, demeurèrent dans un profond silence. Enfin Candide le rompit:
Messieurs, dit-il, voilà une singulière plaisanterie. Pourquoi
êtes-vous tous rois? pour moi, je vous avoue que ni moi ni Martin nous
ne le sommes.
Le maître de Cacambo prit alors gravement la parole, et dit en italien:
Je ne suis point plaisant, je m’appelle Achmet III[1]; j’ai été
grand-sultan plusieurs années; je détrônai mon frère; mon neveu m’a
détrôné; on a coupé le cou à mes vizirs; j’achève ma vie dans le vieux
sérail; mon neveu le grand-sultan Mahmoud me permet de voyager
quelquefois pour ma santé; et je suis venu passer le carnaval à Venise.
[1] Achmet III, dont il est parlé dans l’_Histoire de Charles XII_ et
dans l’_Histoire de Russie sous Pierre-le-Grand_, avait été déposé en
1730; il est mort en 1736. B.
Un jeune homme qui était auprès d’Achmet parla après lui, et dit: Je
m’appelle Ivan[2]; j’ai été empereur de toutes les Russies; j’ai été
détrôné au berceau; mon père et ma mère ont été enfermés; on m’a élevé
en prison; j’ai quelquefois la permission de voyager, accompagné de
ceux qui me gardent; et je suis venu passer le carnaval à Venise.
[2] Ivan, né en 1730, détrôné la même année, emprisonné, et enfin
poignardé en 1762. B,
Le troisième dit: Je suis Charles-Édouard[3], roi d’Angleterre; mon
père m’a cédé ses droits au royaume; j’ai combattu pour les soutenir;
on a arraché le coeur à huit cents de mes partisans, et on leur en a
battu les joues; j’ai été mis en prison; je vais à Rome faire une
visite au roi mon père, détrôné ainsi que moi et mon grand-père; et je
suis venu passer le carnaval à Venise.
[3] Sur Charles-Édouard, voyez, tome XXI, le chapitre XXXV du _Précis
du Siècle de Louis XV_. B.
Le quatrième prit alors la parole et dit: Je suis roi des Polaques; le
sort de la guerre m’a privé de mes états héréditaires[4]; mon père a
éprouvé les mêmes revers; je me résigne à la Providence comme le sultan
Achmet, l’empereur Ivan, et le roi Charles-Édouard, à qui Dieu donne
une longue vie; et je suis venu passer le carnaval à Venise.
[4] Auguste, électeur de Saxe et roi de Pologne, chassé de ses états
héréditaires pendant la guerre de 1756, se réfugia en Pologne: voyez,
tome XXI, le chapitre XXXII du _Précis du Siècle de Louis XV_; il est
mort en 1763. B.
Le cinquième dit; Je suis aussi roi des Polaques[5]; j’ai perdu mon
royaume deux fois; mais la Providence m’a donné un autre état dans
lequel j’ai fait plus de bien que tous les rois des Sarmates ensemble
n’en ont jamais pu faire sur les bords de la Vistule. Je me résigne
aussi à la Providence; et je suis venu passer le carnaval à Venise.
[5] Stanislas Leczinski, beau-père de Louis XV: voyez, tome XXI, le
chapitre IV du _Précis du Siècle de Louis XV_; il est mort en 1763. B.
Il restait au sixième monarque à parler. Messieurs, dit-il, je ne suis
pas si grand seigneur que vous; mais enfin j’ai été roi tout comme un
autre; je suis Théodore[6]; on m’a élu roi en Corse; on m’a appelé
_Votre Majesté_, et à présent à peine m’appelle-t-on _Monsieur_; j’ai
fait frapper de la monnaie, et je ne possède pas un denier; j’ai eu
deux secrétaires d’état, et j’ai à peine un valet; je me suis vu sur un
trône, et j’ai long-temps été à Londres en prison sur la paille; j’ai
bien peur d’être traité de même ici, quoique je sois venu, comme vos
majestés, passer le carnaval à Venise.
[6] Sur le roi de Corse, Théodore, mort le 2 décembre 1756, voyez tome
XXI, le chapitre XL du _Précis du Siècle de Louis XV_. B.
Les cinq autres rois écoutèrent ce discours avec une noble compassion.
Chacun d’eux donna vingt sequins au roi Théodore pour avoir des habits
et des chemises; Candide lui fit présent d’un diamant de deux mille
sequins. Quel est donc, disaient les cinq rois, cet homme qui est en
état de donner cent fois autant que chacun de nous, et qui le donne?
Etes-vous roi aussi, monsieur?—Non, messieurs, et n’en ai nulle envie.
Dans l’instant qu’on sortait de table, il arriva dans la même
hôtellerie quatre altesses sérénissimes qui avaient aussi perdu leurs
états par le sort de la guerre, et qui venaient passer le reste du
carnaval à Venise; mais Candide ne prit pas seulement garde à ces
nouveaux venus. Il n’était occupé que d’aller trouver sa chère
Cunégonde à Constantinople.
CHAPITRE XXVII.
Voyage de Candide à Constantinople.
Le fidèle Cacambo avait déjà obtenu du patron turc qui allait
reconduire le sultan Achmet à Constantinople qu’il recevrait Candide et
Martin sur son bord. L’un et l’autre s’y rendirent après s’être
prosternés devant sa misérable hautesse. Candide, chemin fesant, disait
à Martin: Voilà pourtant six rois détrônés avec qui nous avons soupé!
et encore dans ces six rois il y en a un à qui j’ai fait l’aumône.
Peut-être y a-t-il beaucoup d’autres princes plus infortunés. Pour moi,
je n’ai perdu que cent moutons, et je vole dans les bras de Cunégonde.
Mon cher Martin, encore une fois, Pangloss avait raison, tout est bien.
Je le souhaite, dit Martin. Mais, dit Candide, voilà une aventure bien
peu vraisemblable que nous avons eue à Venise. On n’avait jamais vu ni
ouï conter que six rois détrônés soupassent ensemble au cabaret. Cela
n’est pas plus extraordinaire, dit Martin, que la plupart des choses
qui nous sont arrivées. Il est très commun que des rois soient
détrônés; et à l’égard de l’honneur que nous avons eu de souper avec
eux, c’est une bagatelle qui ne mérite pas notre attention. Qu’importé
avec qui l’on soupe, pourvu qu’on fasse bonne chère?
A peine Candide fut-il dans le vaisseau, qu’il sauta au cou de son
ancien valet, de son ami Cacambo. Eh bien! lui dit-il, que fait
Cunégonde? est-elle toujours un prodige de beauté? m’aime-t-elle
toujours? comment se porte-t-elle? Tu lui as, sans doute, acheté un
palais à Constantinople?
Mon cher maître, répondit Cacambo, Cunégonde lave les écuelles sur le
bord de la Propontide, chez un prince qui a très peu d’écuelles; elle
est esclave dans la maison d’un ancien souverain, nommé Ragotski[1], à
qui le Grand-Turc donne trois écus par jour dans son asile; mais, ce
qui est bien plus triste, c’est qu’elle a perdu sa beauté, et qu’elle
est devenue horriblement laide. Ah! belle ou laide, dit Candide, je
suis honnête homme, et mon devoir est de l’aimer toujours. Mais comment
peut-elle être réduite à un état si abject avec les cinq ou six
millions que tu avais emportés? Bon, dit Cacambo, ne m’en a-t-il pas
fallu donner deux au senor don Fernando d’Ibaraa, y Figueora, y
Mascarenès, y Lampourdos, y Souza, gouverneur de Buénos-Ayres, pour
avoir la permission de reprendre mademoiselle Cunégonde? et un pirate
ne nous a-t-il pas bravement dépouillés de tout le reste? Ce pirate ne
nous a-t-il pas menés au cap de Matapan, à Milo, à Nicarie, à Samos, à
Petra, aux Dardanelles, à Marmara, à Scutari? Cunégonde et la vieille
servent chez ce prince dont je vous ai parlé, et moi je suis esclave du
sultan détrôné. Que d’épouvantables calamités enchaînées les unes aux
autres! dit Candide. Mais, après tout, j’ai encore quelques diamants;
je délivrerai aisément Cunégonde. C’est bien dommage qu’elle soit
devenue si laide.
[1] Voltaire a parlé de Ragotski dans le chap. XXII du _Siècle de Louis
XIV_; voyez tome XX. Ragotski est mort en 1785. B.
Ensuite, se tournant vers Martin: Que pensez-vous, dit-il, qui soit le
plus à plaindre, de l’empereur Achmet, de l’empereur Ivan, du roi
Charles-Édouard, ou de moi? Je n’en sais rien, dit Martin; il faudrait
que je fusse dans vos coeurs pour le savoir. Ah! dit Candide, si
Pangloss était ici, il le saurait, et nous l’apprendrait. Je ne sais,
dit Martin, avec quelles balances votre Pangloss aurait pu peser les
infortunes des hommes, et apprécier leurs douleurs. Tout ce que je
présume c’est qu’il y a des millions d’hommes sur la terre cent fois
plus à plaindre que le roi Charles-Édouard, l’empereur Ivan, et le
sultan Achmet. Cela pourrait bien être, dit Candide.
On arriva en peu de jours sur le canal de la mer Noire. Candide
commença par racheter Cacambo fort cher; et, sans perdre de temps, il
se jeta dans une galère, avec ses compagnons, pour aller sur le rivage
de la Propontide chercher Cunégonde, quelque laide qu’elle pût être.
Il y avait dans la chiourme deux forçats qui ramaient fort mal, et à
qui le levanti patron appliquait de temps en temps quelques coups de
nerf de boeuf sur leurs épaules nues; Candide, par un mouvement
naturel, les regarda plus attentivement que les autres galériens, et
s’approcha d’eux avec pitié. Quelques traits de leurs visages défigurés
lui parurent avoir un peu de ressemblance avec Pangloss et avec ce
malheureux jésuite, ce baron, ce frère de mademoiselle Cunégonde. Cette
idée l’émut et l’attrista. Il les considéra encore plus attentivement.
En vérité, dit-il à Cacambo, si je n’avais pas vu pendre maître
Pangloss, et si je n’avais pas eu le malheur de tuer le baron, je
croirais que ce sont eux qui rament dans cette galère.
Au nom du baron et de Pangloss les deux forçats poussèrent un grand
cri, s’arrêtèrent sur leur banc, et laissèrent tomber leurs rames. Le
levanti patron accourait sur eux, et les coups de nerf de boeuf
redoublaient. Arrêtez! arrêtez! seigneur, s’écria Candide; je vous
donnerai tant, d’argent que vous voudrez. Quoi! c’est Candide! disait
l’un des forçats; quoi! c’est Candide! disait l’autre. Est-ce un songe?
dit Candide; veille-je? suis-je dans cette galère? Est-ce là monsieur
le baron, que j’ai tué? est-ce là maître Pangloss, que j’ai vu pendre?
C’est nous-mêmes, c’est nous-mêmes, répondaient-ils. Quoi! c’est là ce
grand philosophe? disait Martin. Eh! monsieur le levanti patron, dit
Candide, combien voulez-vous d’argent pour la rançon de M. de
Thunder-ten-tronckh, un des premiers barons de l’empire, et de M.
Pangloss, le plus profond métaphysicien d’Allemagne? Chien de chrétien,
répondit le levanti patron, puisque ces deux chiens de forçats
chrétiens sont des barons et des métaphysiciens, ce qui est sans doute
une grande dignité dans leur pays, tu m’en donneras cinquante mille
sequins. Vous les aurez, monsieur; remenez-moi comme un éclair à
Constantinople, et vous serez payé sur-le-champ. Mais non, menez-moi
chez mademoiselle Cunégonde. Le levanti patron, sur la première offre
de Candide, avait déjà tourné la proue vers la ville, et il fesait
ramer plus vite qu’un oiseau ne fend les airs.
Candide embrassa cent fois le baron et Pangloss. Et comment ne vous
ai-je pas tué, mon cher baron? et mon cher Pangloss, comment êtes-vous
en vie, après avoir été pendu? et pourquoi êtes-vous tous deux aux
galères en Turquie? Est-il bien vrai que ma chère soeur soit dans ce
pays? disait le baron. Oui, répondait Cacambo. Je revois donc mon cher
Candide! s’écriait Pangloss. Candide leur présentait Martin et Cacambo.
Ils s’embrassaient tous; ils parlaient tous à-la-fois. La galère
volait, ils étaient déjà dans le port. On fit venir un Juif, à qui
Candide vendit pour cinquante mille sequins un diamant de la valeur de
cent mille, et qui lui jura par Abraham qu’il n’en pouvait donner
davantage. Il paya incontinent la rançon du baron et de Pangloss.
Celui-ci se jeta aux pieds de son libérateur, et les baigna de larmes;
l’autre le remercia par un signe de tête, et lui promit de lui rendre
cet argent à la première occasion. Mais est-il bien possible que ma
soeur soit en Turquie? disait-il. Rien n’est si possible, reprit
Cacambo, puisqu’elle écure la vaisselle chez un prince de Transylvanie.
On fit aussitôt venir deux Juifs; Candide vendit encore des diamants;
et ils repartirent tous dans une autre galère pour aller délivrer
Cunégonde.
CHAPITRE XXVIII.
Ce qui arriva à Candide, à Cunégonde, à Pangloss, à Martin, etc.
Pardon, encore une fois, dit Candide au baron; pardon, mon révérend
père, de vous avoir donné un grand coup d’épée au travers du corps.
N’en parlons plus, dit le baron; je fus un peu trop vif, je l’avoue;
mais puisque vous voulez savoir par quel hasard vous m’avez vu aux
galères, je vous dirai qu’après avoir été guéri de ma blessure par le
frère apothicaire du collège, je fus attaqué et enlevé par un parti
espagnol; on me mit en prison à Buénos-Ayres dans le temps que ma soeur
venait d’en partir. Je demandai à retourner à Rome auprès du père
général. Je fus nommé pour aller servir d’aumônier à Constantinople
auprès de monsieur l’ambassadeur de France. Il n’y avait pas huit jours
que j’étais entré en fonction, quand je trouvai sur le soir un jeune
icoglan très bien fait. Il fesait fort chaud: le jeune homme voulut se
baigner; je pris cette occasion de me baigner aussi. Je ne savais pas
que ce fût un crime capital pour un chrétien d’être trouvé tout nu avec
un jeune musulman. Un cadi me fit donner cent coups de bâton sous la
plante des pieds, et me condamna aux galères. Je ne crois pas qu’on ait
fait une plus horrible injustice. Mais je voudrais bien savoir pourquoi
ma soeur est dans la cuisine d’un souverain de Transylvanie réfugié
chez les Turcs.
Mais vous, mon cher Pangloss, dit Candide, comment se peut-il que je
vous revoie? Il est vrai, dit Pangloss, que vous m’avez vu pendre; je
devais naturellement être brûlé mais vous vous souvenez qu’il plut à
verse lorsqu’on allait me cuire: l’orage fut si violent qu’on désespéra
d’allumer le feu; je fus pendu, parcequ’on ne put mieux faire: un
chirurgien acheta mon corps, m’emporta chez lui, et me disséqua. Il me
fit d’abord une incision cruciale depuis le nombril jusqu’à la
clavicule. On ne pouvait pas avoir été plus mal pendu que je l’avais
été. L’exécuteur des hautes oeuvres de la sainte inquisition, lequel
était sous-diacre, brûlait à la vérité les gens à merveille, mais il
n’était pas accoutumé à pendre: la corde était mouillée et glissa mal,
elle fut mal nouée; enfin je respirais encore: l’incision cruciale me
fit jeter un si grand cri, que mon chirurgien tomba à la renverse; et
croyant qu’il disséquait le diable, il s’enfuit en mourant de peur, et
tomba encore sur l’escalier en fuyant. Sa femme accourut au bruit d’un
cabinet voisin: elle me vit sur la table étendu avec mon incision
cruciale; elle eut encore plus de peur que son mari, s’enfuit, et tomba
sur lui. Quand ils furent un peu revenus à eux, j’entendis la
chirurgienne qui disait au chirurgien: Mon bon, de quoi vous
avisez-vous aussi de disséquer un hérétique? ne savez-vous pas que le
diable est toujours dans le corps de ces gens-là? je vais vite chercher
un prêtre pour l’exorciser. Je frémis à ce propos, et je ramassai le
peu de forces qui me restaient pour crier: Ayez pitié de moi! Enfin le
barbier portugais s’enhardit: il recousit ma peau; sa femme même eut
soin de moi; je fus sur pied au bout de quinze jours. Le barbier me
trouva une condition, et me fit laquais d’un chevalier de Malte qui
allait à Venise: mais mon maître n’ayant pas de quoi me payer, je me
mis au service d’un marchand vénitien, et je le suivis à
Constantinople.
Un jour il me prit fantaisie d’entrer dans une mosquée; il n’y avait
qu’un vieux iman et une jeune dévote très jolie qui disait ses
patenôtres; sa gorge était toute découverte: elle avait entre ses deux
tétons un beau bouquet de tulipes, de roses, d’anémones, de renoncules,
d’hyacinthes, et d’oreilles d’ours: elle laissa tomber son bouquet; je
le ramassai, et je le lui remis avec un empressement très respectueux.
Je fus si long-temps à le lui remettre, que l’iman se mit en colère, et
voyant que j’étais chrétien, il cria à l’aide. On me mena chez le cadi,
qui me fit donner cent coups de latte sous la plante des pieds, et
m’envoya aux galères. Je fus enchaîné précisément dans la même galère
et au même banc que monsieur le baron. Il y avait dans cette galère
quatre jeunes gens de Marseille, cinq prêtres napolitains, et deux
moines de Corfou, qui nous dirent que de pareilles aventures arrivaient
tous les jours. Monsieur le baron prétendait qu’il avait essuyé une
plus grande injustice que moi: je prétendais, moi, qu’il était beaucoup
plus permis de remettre un bouquet sur la gorge d’une femme que d’être
tout nu avec un icoglan. Nous disputions sans cesse, et nous recevions
vingt coups de nerf de boeuf par jour, lorsque l’enchaînement des
événements de cet univers vous a conduit dans notre galère, et que vous
nous avez rachetés.
Eh bien! mon cher Pangloss, lui dit Candide, quand vous avez été pendu,
disséqué, roué de coups, et que vous avez ramé aux galères, avez-vous
toujours pensé que tout allait le mieux du monde? Je suis toujours de
mon premier sentiment, répondit Pangloss; car enfin je suis philosophe;
il ne me convient pas de me dédire, Leibnitz ne pouvant pas avoir tort,
et l’harmonie préétablie étant d’ailleurs la plus belle chose du monde,
aussi bien que le plein et la matière subtile.
CHAPITRE XXIX.
Comment Candide retrouva Cunégonde et la vieille.
Pendant que Candide, le baron, Pangloss, Martin, et Cacambo, contaient
leurs aventures, qu’ils raisonnaient sur les événements contingents ou
non contingents de cet univers, qu’ils disputaient sur les effets et
les causes, sur le mal moral et sur le mal physique, sur la liberté et
la nécessité, sur les consolations que l’on peut éprouver lorsqu’on est
aux galères en Turquie, ils abordèrent sur le rivage de la Propontide,
à la maison du prince de Transylvanie. Les premiers objets qui se
présentèrent furent Cunégonde et la vieille, qui étendaient des
serviettes sur des ficelles pour les faire sécher.
Le baron pâlit à cette vue. Le tendre amant Candide en voyant sa belle
Cunégonde rembrunie, les yeux éraillés, la gorge sèche, les joues
ridées, les bras rouges et écaillés, recula trois pas, saisi d’horreur,
et avança ensuite par bon procédé. Elle embrassa Candide et son frère:
on embrassa la vieille: Candide les racheta toutes deux.
Il y avait une petite métairie dans le voisinage; la vieille proposa à
Candide de s’en accommoder, en attendant que toute la troupe eût une
meilleure destinée. Cunégonde ne savait pas qu’elle était enlaidie,
personne ne l’en avait avertie: elle fit souvenir Candide de ses
promesses avec un ton si absolu, que le bon Candide n’osa pas la
refuser. Il signifia donc au baron qu’il allait se marier avec sa
soeur. Je ne souffrirai jamais, dit le baron, une telle bassesse de sa
part, et une telle insolence de la vôtre; cette infamie ne me sera
jamais reprochée: les enfants de ma soeur ne pourraient entrer dans les
chapitres d’Allemagne. Non, jamais ma soeur n’épousera qu’un baron de
l’empire. Cunégonde se jeta à ses pieds, et les baigna de larmes; il
fut inflexible. Maître fou, lui dit Candide, je t’ai réchappé des
galères, j’ai payé ta rançon, j’ai payé celle de ta soeur; elle lavait
ici des écuelles, elle est laide, j’ai la bonté d’en faire ma femme; et
tu prétends encore t’y opposer! je te retuerais si j’en croyais ma
colère. Tu peux me tuer encore, dit le baron, mais tu n’épouseras pas
ma soeur de mon vivant.
CHAPITRE XXX.
Conclusion.
Candide, dans le fond de son coeur, n’avait aucune envie d’épouser
Cunégonde; mais l’impertinence extrême du baron le déterminait à
conclure le mariage; et Cunégonde le pressait si vivement qu’il ne
pouvait s’en dédire. Il consulta Pangloss, Martin, et le fidèle
Cacambo. Pangloss fit un beau mémoire par lequel il prouvait que le
baron n’avait nul droit sur sa soeur, et qu’elle pouvait, selon toutes
les lois de l’empire, épouser Candide de la main gauche. Martin conclut
à jeter le baron dans la mer; Cacambo décida qu’il fallait le rendre au
levanti patron, et le remettre aux galères, après quoi on l’enverrait à
Rome au père général par le premier vaisseau. L’avis fut trouvé fort
bon; la vieille l’approuva; on n’en dit rien à sa soeur; la chose fut
exécutée pour quelque argent, et on eut le plaisir d’attraper un
jésuite, et de punir l’orgueil d’un baron allemand.
Il était tout naturel d’imaginer qu’après tant de désastres, Candide
marié avec sa maîtresse, et vivant avec le philosophe Pangloss, le
philosophe Martin, le prudent Cacambo, et la vieille, ayant d’ailleurs
rapporté tant de diamants de la patrie des anciens Incas, mènerait la
vie du monde la plus agréable; mais il fut tant friponné par les Juifs,
qu’il ne lui resta plus rien que sa petite métairie; sa femme devenant
tous les jours plus laide devint acariâtre et insupportable: la vieille
était infirme, et fut encore de plus mauvaise humeur que Cunégonde.
Cacambo, qui travaillait au jardin, et qui allait vendre des légumes à
Constantinople, était excédé de travail, et maudissait sa destinée.
Pangloss était au désespoir de ne pas briller dans quelque université
d’Allemagne. Pour Martin, il était fermement persuadé qu’on est
également mal partout; il prenait les choses en patience. Candide,
Martin, et Pangloss, disputaient quelquefois de métaphysique et de
morale. On voyait souvent passer sous les fenêtres de la métairie des
bateaux chargés d’effendis, de bachas, de cadis, qu’on envoyait en exil
à Lemnos, à Mytilène, à Erzeroum: on voyait venir d’autres cadis,
d’autres bachas, d’autres effendis, qui prenaient la place des
expulsés, et qui étaient expulsés à leur tour: on voyait des têtes
proprement empaillées qu’on allait présenter à la sublime Porte. Ces
spectacles fesaient redoubler les dissertations; et quand on ne
disputait pas, l’ennui était si excessif, que la vieille osa un jour
leur dire: Je voudrais savoir lequel est le pire, ou d’être violée cent
fois par des pirates nègres, d’avoir une fesse coupée, de passer par
les baguettes chez les Bulgares, d’être fouetté et pendu dans un
auto-da-fé, d’être disséqué, de ramer en galère, d’éprouver enfin
toutes les misères par lesquelles nous avons tous passé, ou bien de
rester ici à ne rien faire? C’est une grande question, dit Candide.
Ce discours fit naître de nouvelles réflexions, et Martin surtout
conclut que l’homme était né pour vivre dans les convulsions de
l’inquiétude, ou dans la léthargie de l’ennui. Candide n’en convenait
pas, mais il n’assurait rien. Pangloss avouait qu’il avait toujours
horriblement souffert; mais ayant soutenu une fois que tout allait à
merveille, il le soutenait toujours, et n’en croyait rien.
Une chose acheva de confirmer Martin dans ses détestables principes, de
faire hésiter plus que jamais Candide et d’embarrasser Pangloss. C’est
qu’ils virent un jour aborder dans leur métairie Paquette et le frère
Giroflée, qui étaient dans la plus extrême misère; ils avaient bien
vite mangé leurs trois mille piastres, s’étaient quittés, s’étaient
raccommodés, s’étaient brouillés, avaient été mis en prison; s’étaient
enfuis, et enfin frère Giroflée s’était fait turc. Paquette continuait
son métier partout, et n’y gagnait plus rien. Je l’avais bien prévu,
dit Martin à Candide, que vos présents seraient bientôt dissipés, et ne
les rendraient que plus misérables. Vous avez regorgé de millions de
piastres, vous et Cacambo, et vous n’êtes pas plus heureux que frère
Giroflée et Paquette. Ah! ah! dit Pangloss à Paquette, le ciel vous
ramène donc ici parmi nous. Ma pauvre enfant! savez-vous bien que vous
m’avez coûté le bout du nez, un oeil, et une oreille? Comme vous voilà
faite! eh! qu’est-ce que ce monde! Cette nouvelle aventure les engagea
à philosopher plus que jamais.
Il y avait dans le voisinage un derviche très fameux qui passait pour
le meilleur philosophe de la Turquie; ils allèrent le consulter;
Pangloss porta la parole, et lui dit: Maître, nous venons vous prier de
nous dire pourquoi un aussi étrange animal que l’homme a été formé.
De quoi te mêles-tu? lui dit le derviche; est-ce là ton affaire? Mais,
mon révérend père, dit Candide, il y a horriblement de mal sur la
terre. Qu’importé, dit le derviche, qu’il y ait du mal ou du bien?
quand sa hautesse envoie un vaisseau en Égypte, s’embarrasse-t-elle si
les souris qui sont dans le vaisseau sont à leur aise ou non? Que
faut-il donc faire? dit Pangloss. Te taire, dit le derviche. Je me
flattais, dit Pangloss, de raisonner un peu avec vous des effets et des
causes, du meilleur des mondes possibles, de l’origine du mal, de la
nature de l’âme, et de l’harmonie préétablie. Le derviche, à ces mots,
leur ferma la porte au nez.
Pendant cette conversation, la nouvelle s’était répandue qu’on venait
d’étrangler à Constantinople deux vizirs du banc et le muphti, et qu’on
avait empalé plusieurs de leurs amis. Cette catastrophe fesait partout
un grand bruit pendant quelques heures. Pangloss, Candide, et Martin,
en retournant à la petite métairie, rencontrèrent un bon vieillard qui
prenait le frais à sa porte sous un berceau d’orangers. Pangloss, qui
était aussi curieux que raisonneur, lui demanda comment se nommait le
muphti qu’on venait d’étrangler. Je n’en sais rien, répondit le
bon-homme, et je n’ai jamais su le nom d’aucun muphti ni d’aucun vizir.
J’ignore absolument l’aventure dont vous me parlez; je présume qu’en
général ceux qui se mêlent des affaires publiques périssent quelquefois
misérablement, et qu’ils le méritent; mais je ne m’informe jamais de ce
qu’on fait à Constantinople; je me contente d’y envoyer vendre les
fruits du jardin que je cultive. Ayant dit ces mots, il fit entrer les
étrangers dans sa maison; ses deux filles et ses deux fils leur
présentèrent plusieurs sortes de sorbets qu’ils fesaient eux-mêmes, du
kaïmak piqué d’écorces de cédrat confit, des oranges, des citrons, des
limons, des ananas, des dattes, des pistaches, du café de Moka qui
n’était point mêlé avec le mauvais café de Batavia et des îles. Après
quoi les deux filles de ce bon musulman parfumèrent les barbes de
Candide, de Pangloss, et de Martin.
Vous devez avoir, dit Candide au Turc, une vaste et magnifique terre?
Je n’ai que vingt arpents, répondit le Turc; je les cultive avec mes
enfants; le travail éloigne de nous trois grands maux, l’ennui, le
vice, et le besoin.
Candide en retournant dans sa métairie fit de profondes réflexions sur
le discours du Turc. Il dit à Pangloss et à Martin: Ce bon vieillard me
paraît s’être fait un sort bien préférable à celui des six rois avec
qui nous avons eu l’honneur de souper. Les grandeurs, dit Pangloss,
sont fort dangereuses, selon le rapport de tous les philosophes; car
enfin Églon, roi des Moabites, fut assassiné par Aod; Absalon fut pendu
par les cheveux et percé de trois dards; le roi Nadab, fils de
Jéroboam, fut tué par Baasa; le roi Éla, par Zambri; Ochosias, par
Jéhu; Athalie, par Joïada; les rois Joachim, Jéchonias, Sédécias,
furent esclaves. Vous savez comment périrent Crésus, Astyage, Darius,
Denys de Syracuse, Pyrrhus, Persée, Annibal, Jugurtha, Arioviste,
César, Pompée, Néron, Othon, Vitellius, Domitien, Richard II
d’Angleterre, Édouard II, Henri VI, Richard III, Marie Stuart, Charles
Ier, les trois Henri de France, l’empereur Henri IV? Vous savez….. Je
sais aussi, dit Candide, qu’il faut cultiver notre jardin. Vous avez
raison, dit Pangloss; car, quand l’homme fut mis dans le jardin d’Éden,
il y fut mis _ut operaretur eum_, pour qu’il travaillât; ce qui prouve
que l’homme n’est pas né pour le repos. Travaillons sans raisonner, dit
Martin, c’est le seul moyen de rendre la vie supportable.
Toute la petite société entra dans ce louable dessein; chacun se mit à
exercer ses talents. La petite terre rapporta beaucoup. Cunégonde
était, à la vérité, bien laide; mais elle devint une excellente
pâtissière; Paquette broda; la vieille eut soin du linge. Il n’y eut
pas jusqu’à frère Giroflée qui ne rendît service; il fut un très bon
menuisier, et même devint honnête homme: et Pangloss disait quelquefois
à Candide: Tous les événements sont enchaînés dans le meilleur des
mondes possibles; car enfin si vous n’aviez pas été chassé d’un beau
château à grands coups de pied dans le derrière pour l’amour de
mademoiselle Cunégonde, si vous n’aviez pas été mis à l’inquisition, si
vous n’aviez pas couru l’Amérique à pied, si vous n’aviez pas donné un
bon coup d’épée au baron, si vous n’aviez pas perdu tous vos moutons du
bon pays d’Eldorado, vous ne mangeriez pas ici des cédrats confits et
des pistaches. Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut
cultiver notre jardin[1].
[1] Voyez, dans les _Mélanges_, année 1759, la _Lettre aux auteurs du
Journal encyclopédique_, datée du Ier avril. B.
FIN DE CANDIDE.
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鬼谷子
Produced by Wan Ting Gong
Gui Gu Zi (Thought Of Gui Gu Zi)
by Wang Xu
The original Chinese:
鬼谷子
王詡
鬼谷子,姓王名詡,春秋時人。常入雲夢山采藥修道。因隱居清溪之鬼谷
谷先生。
鬼谷子為縱橫家之鼻祖,蘇秦與張儀為其最杰出的兩個弟子〔見《戰國策
孫臏與龐涓亦為其弟子之說〔見《孫龐演義》〕。
縱橫家所崇尚的是權謀策略及言談辯論之技巧,其指導思想與儒家所推崇
大相徑庭。因此,歷來學者對《鬼谷子》一書推崇者甚少,而譏詆者極多
戰術之得益與否,關系國家之安危興衰;而生意談判與競爭之策略是否得
到經濟上之成敗得失。即使在日常生活中,言談技巧也關系到一人之處世
與否。當年蘇秦憑其三寸不爛之舌,合縱六國,配六國相印,統領六國共
赫一時。而張儀又憑其謀略與游說技巧,將六國合縱土蹦瓦解,為秦國立
。所謂「智用於眾人之所不能知,而能用於眾人之所不能。」潛謀於無形
爭不費,此為《鬼谷子》之精髓所在。《孫子兵法》側重於總體戰略,而
則專於具體技巧,兩者可說是相輔相成。
《鬼谷子》共有十四篇,其中第十三、十四篇已失傳。《鬼谷子》的版本
道藏本及嘉慶十年江都秦氏刊本。
鬼谷子卷上
捭闔第一
粵若稽古聖人之在天地間也。為眾生之先。觀陰陽之開闔以命物。知存亡
之門戶。籌策萬類之終始。達人心之理。見變化之眹焉。而守司其門戶。
故聖人之在天下也。自古至今。其道一也。變化無窮。各有所歸。或陰或
陽。或柔或剛。或開或閉。或弛或張。是故聖人一守司其門戶。審察其所
先後。度權量能。校其伎巧短長。夫賢不肖智愚勇怯仁義有差。乃可捭。
乃可闔。乃可進。乃可退。乃可賤。乃可貴。無為以牧之。審定有無。以
其實虛。隨其嗜欲。以見其志意。微排其所言而捭反之。以求其實。貴得
其指。闔而捭之。以求其利。或開而示之。或闔而閉之。開而示之者。同
其情也。闔而閉之者。異其誠也。可與不可。審明其計謀。以原其同異。
離合有守。先從其志。即欲捭之貴周。即欲闔之貴密。周密之貴微。而與
道相追。捭之者。料其情也。闔之者。結其誠也。皆見其權衡輕重。乃為
之度數。聖人因而為之慮。其不中權衡度數。聖人因而自為之慮。故捭者
、或捭而出之。或捭而納之。闔者、或闔而取之。或闔而去之。捭闔者。
天地之道。捭闔者。以變動陰陽。四時開閉。以化萬物縱橫。反出反覆反
忤。必由此矣。捭闔者。道之大化。說之變也。必豫審其變化。口者。心
之門戶也。心者。神之主也。志意喜欲。思慮智謀。此皆由門戶出入。故
關之捭闔。制之以出入。捭之者開也。言也。陽也。闔之者閉也。默也。
陰也。陰陽其和。終始其義。故言長生安樂富貴。尊榮顯名。愛好財利。
得意喜欲。為陽曰始。故言死憂患貧賤。苦辱棄損。亡利失意。有害刑戮
誅罰。為陰曰終。諸言法陽之類者皆曰始。言善以始其事。諸言法陰之類
皆曰終。言惡以終為謀。捭闔之道。以陰陽試之。故與陽言者依崇高。與
陰言者依卑小。以下求小。以高求大。由此言之。無所不出。無所不入。
無所不言可。可以說人。可以說家。可以說國。可以說天下。為小無內。
為大無外。益損去就倍反。皆以陰陽御其事。陽動而行。陰止而藏。陽動
而出。陰隨而入。陽還終始。陰極反陽。以陽動者。德相生也。以陰靜者
。形相成也。以陽求陰。苞以德也。以陰結陽。施以力也。陰陽相求。由
捭闔也。此天地陰陽之道。而說人之法也。為萬事之先。是謂圓方之門戶
。
反應第二
古之大化者。乃與無形俱生。反以觀往。覆以驗今。反以知古。覆以知今
。反以知彼。覆以知己。動靜虛實之理。不合來今。反古而求之。事有反
而得覆者。聖人之意也。不可不察。人言者動也。己默者靜也。因其言。
聽其辭。言有不合者。反而求之。其應必出。言有象。事有比。其有象比
。以觀其次。象者象其事。比者比其辭也。以は形求有聲。其釣語合事。
得人實也。其張罝網而取獸也。多張其會而司之。道合其事。彼自出之。
此釣人之網也。常持其網驅之。其言無比。乃為之變。以象動之。以報其
心。見其情。隨而牧之。己反往。彼覆來。言有象比。因而定基。重之襲
之。反之覆之。萬事不失其辭。聖人所誘愚智事皆不疑。古善反聽者。乃
變鬼神以得其情。其變當也。而牧之審也。牧之不審。得情不明。得情不
明。定基不審。變象比。必有反辭。以還聽之。欲聞其聲反默。欲張反瞼
。欲高反下。欲取反與。欲開情者。象而比之。以牧其辭。同聲相呼。實
理同歸。或因此。或因彼。或以事上。或以牧下。此聽真偽。知同異。得
其情詐也。動作言默。與此出入。喜怒由此以見其式。皆以先定為之法則
。以反求覆。觀其所託。故用此者。己欲平靜。以聽其辭。察其事。論萬
物。別雄雌。雖非其事。見微知類。若探人而居其內。量其能。射其意也
。符應不失。如螣蛇之所指。若羿之引矢。故知之始己。自知而後知人也
。其相知也。若比目之魚。見形也。若光之與影也。其察言也不失。若磁
石之取鍼。舌之取燔骨。其與人也微。其見情也疾。如陰與陽。如陽與陰
。如圓與方。如方與圓。未見形、圓以道之。既形、方以事之。進退左右
。以是司之。己不先定。牧人不正。事用不巧。是謂忘情失道。己審先定
以牧人。策而無形容。莫見其門。是謂天神。
內揵第三
君臣上下之事。有遠而親。近而疏。就之不用。去之反求。日進前而不御
。遙聞聲而相思。事皆有內揵。素結本始。或結以道德。或結以黨友。或
結以財貨。或結以釆色。用其意。欲入則入。欲出則出。欲親則親。欲疏
則疏。欲就則就。欲去則去。欲求則求。欲思則思。若蚨母之從其子也。
出無間。入無眹。獨往獨來。莫之能止。內者、進說辭。揵者、揵所謀也
。故遠而親者。有陰德也。近而疏者。志不合也。陰德、謂陰私相德也。
就而不用者。策不得也。去而反求者。事中來也。日進前而不御者。施不
合也。遙聞聲而相思者。合於謀。待決事也。故曰不見其類而為之者。見
逆。不得其情而說之者。見非。得其情。乃制其術。此用可出可入。可揵
可開。故聖人立事。以此先知。而揵萬物。由夫道德仁義。禮樂計謀。先
取詩書。混說損益。議去論就。欲合者用內。欲去者用外。外內者。必明
道數。揣策來事。見疑訣之。策無失計。立功建德。治民入產業。曰揵而
內合。上暗不治。下亂不寤。揵而反之。內自得而外不留。說而飛之。若
命自來。己迎而御之。若欲去之。因危與之。環轉因化。莫之所為。退為
大儀。
抵巇第四
物有自然。事有合離。有近而不可見。遠而可知。近而不可見者。不察其
辭也。遠而可知者。反往以驗來也。巇者、罅也。罅者、 也。 者、成
大隙也。巇始有朕。可抵而塞。可抵而卻。可抵而息。可抵而匿。可抵而
得。此謂抵巇之理也。事之危也。聖人知之。獨保其用。因化說事。通達
計謀。以識細微。經起秋毫之末。揮之於太山之本。其施外兆萌牙孽之謀
。皆由抵巇。抵巇隙為道術。天下分錯。上無明主。公侯無道德。則小人
讒賊。賢人不用。聖人竄匿。貪利詐偽者作。君臣相惑。土崩瓦解。而相
伐射。父子離散。乖亂反目。是謂萌牙巇罅。聖人見萌牙巇罅。則抵之以
法。世可以治。則抵而塞之。不可治。則抵而得之。或抵如此。或抵如彼
。或抵反之。或抵覆之。五帝之政。抵而塞之。三王之事。抵而得之。諸
侯相抵。不可勝數。當此之時。能抵為右。自天地之合離終始。必有巇隙
。不可不察也。察之以捭闔。能用此道。聖人也。聖人者。天地之使也。
世無可抵。則深隱而待時。時有可抵。則為之謀。可以上合。可以檢下。
能因能循。為天地守神。
鬼谷子卷中
飛箝篇五
凡度權量能。所以徵遠來近。立勢而制事。必先察同異。別是非之語。見
內外之辭。知有無之數。決安危之計。定親疏之事。然後乃權量之。其有
隱括。乃可徵。乃可求。乃可用。引鉤箝之辭。飛而箝之。鉤箝之語。其
說辭也。乍同乍異。其不可善者。或先徵之。而後重累。或先重以累。而
後毀之。或以重累為毀。或以毀為重累。其用或稱財貨琦瑋珠玉璧白釆色
以事之。或量能立勢以鉤之。或伺候見 而箝之。其事用抵巇。將欲用之
天下。必度權量能。見天時之盛衰。制地形之廣狹。岨嶮之難易。人民貨
財之多少。諸侯之交。孰親孰疏。孰愛孰憎。心意之慮懷。審其意。知其
所好惡。乃就說其所重。以飛箝之辭。鉤其所好。以箝求之。用之於人。
則量智能。權材力。料氣勢。為之樞機。以迎之隨之。以箝和之。以意宜
之。此飛箝之綴也。
用於人則空往而實來。綴而不失。以究其辭。可箝而從。可箝而橫。
可引而東。可引而西。可引而南。可引而北。可引而反。可引而覆。
雖覆能復。不失其度。
忤合第六
凡趨合倍反。計有適合。化轉環屬。各有形勢。反覆相求。因事為制。是
以聖人居天地之間。立身御世。施教揚聲明名也。必因事物之會。觀天時
之宜。因之所多所少。以此先知之。與之轉化。世無常貴。事無常師。聖
人常為無不為。所聽無不聽。成於事而合於計謀。與之為主。合於彼而離
於此。計謀不兩忠。必有反忤。反於是。忤於彼。忤於此。反於彼。其術
也。用之天下。必量天下而與之。用之國。必量國而與之。用之家。必量
家而與之。用之身。必量身材能氣勢而與之。大小進退。其用一也。必先
謀慮計定。而後行之以飛箝之術。古之善背向者。乃協四海、包諸侯、忤
合之地。而化轉之然後以之求合。故伊尹五就湯。五就桀。然後合於湯。
呂尚三就文王。三入殷。而不能有所明。然後合於文王。此知天命之箝。
故歸之不疑也。非至聖人達奧。不能御世。勞心苦思。不能原事。不悉心
見情。不能成名。材質不惠。不能用兵。忠實無真。不能知人。故忤合之
道。己必自度材能知睿。量長短遠近孰不如。乃可以進。乃可以退。乃可
以縱。乃可以橫。
揣篇第七
少饒乏、有餘不足、幾何辨。地形之險易。孰利孰害。謀慮孰長孰短。君
臣之親疏。孰賢孰不肖。與賓客之知睿。孰少孰多。觀天時之禍福。孰吉
孰凶。諸侯之親。孰用孰不用。百姓之心。去就變化。孰安孰危。孰好孰
憎。反側孰便。能知如此者。是謂權量。揣情者。必以其甚喜之時。往而
極其欲也。其有欲也。不能隱其情。必以其甚懼之時。往而極其惡也。其
有惡也。不能隱其情。情欲必失其變。感動而不知其變者。乃且錯其人勿
與語。而更問所親。知其所安。夫情變於內者。形見於外。故常必以其見
者。而知其隱者。此所謂測深揣情。故計國事者。則當審權量。說人主。
則當審揣情。謀慮情欲。必出於此。乃可貴。乃可賤。乃可重。乃可輕。
乃可利。乃可害。乃可成。乃可敗。其數一也。故雖有先王之道。聖智之
謀。非揣情隱匿。無所索之。此謀之大本也。而說之法也。常有事於人。
人莫先事而至。此最難為。故曰。揣情最難。守司言必時其謀慮。故觀蜎
飛蠕動。無不有利害。可以生事美。生事者。幾之勢也。此揣情飾言。成
文章而後論之。
摩篇第八
摩之符也。內符者。揣之主也。用之有道。其道必隱。微摩之以其所欲。
測而探之。因符必應。其應也。必有為之。故微而去之。是謂塞窌匿端。
隱貌逃情。而人不知。故成其事而無患。摩之在此。符之在彼。從而應之
。事無不可。古之善摩者。如操鉤而臨深淵。餌而投之。必得魚焉。故曰
主事日成。而人不知。主兵日勝。而人不畏也。聖人謀之於陰。故曰神。
成之於陽。故曰明。所謂主事日成者。積德也。用民安之。不知其所以利
。積善也。而民道之。不知其所以然。而天下比之神明也。主兵日勝者。
常戰於不爭不費。而民不知所以服。不知所以畏。而天下比之神明。其摩
者。有以平。有以正。有以喜。有以怒。有以名。有以行。有以廉。有以
信。有以利。有以卑。平者、靜也。正者、直也。喜者、悅也。怒者、動
也。名者、發也。行者、成也。廉者、潔也。信者、明也。利者、求也。
卑者、諂也。故聖所獨用者。眾人皆有之。然無成功者。其用之非也。故
謀莫難於周密。說莫難於悉聽。事莫難於必成。此三者然後能之。故謀必
欲周密。必擇其所與通者說也。故曰或結而無隙也。夫事成必合於數。故
曰道數與時相偶者也。說者聽。必合於情。故曰情合者聽。故物歸類。抱
薪趨火。燥者先燃。平地注水。濕者先濡。此物類相應於勢。譬猶是也。
此言內符之應。外摩也如是。故曰摩之以其類焉。有不相應者。乃摩之以
其欲焉。有不聽者。故曰獨行之道。夫幾者不晚成。而不抱久而化成。
權篇第九
說之者、說之也。說之者、資之也。飾言者、假之也。假之者、益損也。
應對者。利辭也。利辭也。輕論也。成義者。明之也。明之者。符驗也。
難言者。卻論也。卻論者。釣幾也。佞言者。諂而于忠。諛言者。博而于
智。平言者。決而于勇。戚言者。權而于信。靜言者。反而于勝。先意成
欲者諂也。繁稱文辭者博也。策選進謀者權也。縱舍不宜者決也。先分不
足而窒非者反也。故口者。幾關也。所以閉情意也。耳目者。心之佐助也
。所以窺間見姦邪。故曰參調而應。利道而動。故繫言而不亂。翱翔而不
迷。變易而不危者。觀要得理。故無目者。不可示以五色。無耳者。不可
告以五音。故不可以往者。無所開之也。不可以來者。無所受之也。物有
不通者。故不事也。古人有言曰。口可以食。不可以言。言者有諱忌也。
眾口爍金。言有曲故也。人之情。出言則欲聽。舉事則欲成。是故智者不
用其所短。而用愚人之所長。不用其所拙。而用愚人之所工。故不困也。
言其有利者。從其所長也。言其有害者。避其所短也。故介虫之悍也。必
以堅厚。螫蟲之動也。必以毒螫。故禽獸之用。其長而談者。知用其用也
。故曰辭言五。曰病。曰怨。曰憂。曰怒。曰喜。故曰病者。感衰氣而不
神也。怨者。腸絕而無主也。憂者。閉塞而不泄也。怒者。妄動而不治也
。喜者。宣散而無要也。此五者。精則用之。利則行之。故與智者言依於
博。與拙者言依於辨。與辨者言依於要。與貴者言依於勢。與富者言依於
高。與貧者言依於利。與賤者言依於謙。與勇者言依於敢。與過者言依於
銳。此其術也。而人常反之。是故與智者言。將此以明之。與不智者言。
將此以教之。而甚難為也。故言多類。事多變。故終日言。不失其類。故
事不亂。終日不變。而不失其主。故智貴不妄。聽貴聰智貴明。辭貴奇。
謀篇第十
為人凡謀有道。必得其所因。以求其情。審得其情。乃立三儀。三儀者曰
上。曰中。曰下。參以立焉以生奇。奇不知其所擁。始於古之所從。故鄭
人之取玉也。載司南之車。為其不惑也。夫度材量能揣情者。亦事之司南
也。故同情而俱相親者。其俱成者也。同欲而相疏者。其偏害者也。同惡
而相親者。其俱害者也。同惡而相疏者。偏害者也。故相益則親。相損則
疏。其數行也。此所以察同異之分類一也。故牆壞於隙。木毀於其節。施
蓋其分也。故變生於事。事生謀。謀生計。計生議。議生說。說生進。進
生退。退生制。因以制於事。故百事一道。而百度一數也。夫仁人輕貨。
不可誘以利。可使出費。勇士輕難。不可懼以患。可使據危。智者達於數
。明於理。不可欺以誠。可示以道理。可使立功。是三才也。故愚者易蔽
也。不肖者易懼也。貪者易誘也。是因事而裁之。故為強者。積於弱也。
有餘者。積於不足也。此其道術行也。故外親而內疏者。說內。內親而外
疏者。說外。故因其疑以變之。因其見以然之。因其說以要之。因其勢以
成之。因其惡以權之。因其患以斥之。摩而恐之。高而動之。微而正之。
符而應之。擁而塞之。亂而惑之。是謂計謀。計謀之用。公不如私。私不
如結。結而無隙者也。正不如奇。奇流而不止者也。故說人主者。必與之
言奇。說人臣者。必與之言私。其身內。其言外者疏。其身外。其言深者
危。無以人之近所不欲。而強之於人。無以人之所不知。而教之於人。人
之有好也。學而順之。人之有惡也。避而諱之。故陰道而陽取之也。故去
之者縱之。縱之者乘之。貌者。不美又不惡。故至情托焉。可知者。可用
也。不可知者。謀者所不用也。故曰。事貴制人。而不貴見制於人。制人
者。握權也。見制於人者。制命也。故聖人之道陰。愚人之道陽。智者事
易。而不智者事難。以此觀之。亡不可以為存。而危不可以為安。然而無
為而貴智矣。智用於眾人之所不能知。而能用於眾人之所不能見。既用見
可否。擇事而為之。所以自為也。見不事。擇事而為之。所以為人也。故
先王之道。陰言有之曰。天地之化。在高與深。聖人之制道。在隱與匿。
非獨忠信仁義也。中正而已矣。道理達於此義之。則可與言。由能得此。
則可與穀遠近之義。
決篇第十一
為人凡決物。必托於疑者。善其用福。惡其有患。害至於誘也。終無惑偏
有利焉。去其利則不受也。奇之所託。若有利於善者。隱托於惡。則不受
矣。致疏遠。謂疑者本其利善。而決者隱其利善之情。反託之於惡。則不
受其決。更致疏遠矣。故其有使失利。其有使離害者。此事之失。聖人所
以能成其事者有五。有以陽德之者。有以陰賊之者。有以信誠之者。有以
蔽匿之者。有以平素之者。陽勵於一言。陰勵於二言。平素樞機。以用四
者。微而施之。於是度以往事。驗之來事。參之平素。可則決之。公王大
人之事也。危而美名者。可則決之。不用費力而易成者。可則決之。用力
犯勤苦。然而不得已而為之者。則可決之。去患者。可則決之。從福者。
可則決之。故夫決情定疑。萬事之機。以正亂治。決成敗。難為者。故先
王乃用蓍龜者。以自決也。
符言第十二
安徐正靜。其被節無不肉。善與而不靜。虛心平意。以待傾損。有主位。
目貴明。耳貴聰。心貴智。以天下之目視者。則無不見。以天下之耳聽者
。則無不聞。以天下之心慮者。則無不知。輻湊並進。則明不可塞。有主
明。德之術。曰勿堅而拒之。許之則防守。拒之則閉塞。高山仰之可極。
深淵度之可測。神明之位術正靜。其莫之極歟。有主德。用賞貴信。用刑
貴正。賞賜貴信。必驗耳目之所見聞。其所不見聞者。莫不闇化矣。誠暢
於天下神明。而況姦者干君。有主賞。一曰天之。二曰地之。三曰人之。
四方上下。左右前後。熒惑之處安在。有主問。心為九竅之治。君為五官
之長。為善者君與之賞。為非者君與之罰。君因其政之所以求因與之。則
不勞。聖人用之。故能賞之。因之循理。固能久長。有主因。人主不可不
周。人主不周。則群臣生亂。家于其無常也。內外不通。安知所開。開閉
不善。不見原也。有主周。一曰長目。二曰飛耳。三曰樹明。千里之外。
隱微之中。是謂洞天下。姦莫不闇變更。有主恭。循名而為。實安而完。
名實相生。反相為情。故曰。名當則生於實。實生於理。理生於名實之德
。德生於和。和生於當。有主名。
轉丸、胠亂、二篇皆亡。
鬼谷子卷下
鬼谷子的主要著作有《鬼谷子》及《本經陰符七術》。《鬼谷子》側重於
言談辯論技巧,而《本經陰符七術》則集中於養神蓄銳之道。
《本經陰符七術》之前三篇說明如何充實意誌,涵養精神。後四篇討論如
精神運用於外,如何以內在的心神去處理外在的事物。
《東周列國誌》中有段關於《陰符》的精彩描寫。當年蘇秦辭鬼谷子下山
得黃金百鎰,黑貂裘衣一件,治車馬僕從,遨游列國,訪求山川地形,人
天下利害之詳。然而如此數年,未有所遇。其時錢財以盡,只得回家。回
老小盡責其之。妻不以其為夫,嫂不以其為叔,母不以其為子。絕望之余
子之臨別贈言﹕「若游說失意,只須熟玩《陰符》一書,自有進益。」於
門探討,務窮其趣,晝夜不息。夜倦欲睡,則引錐刺股,血流滿足。如此
符有悟,乃將列國形勢,細細揣摩,天下之勢,盡在掌中。後又出游列國
、趙。隨之又將六國合縱,共同抗秦,建立不朽功績。
本經陰符七篇
盛神法五龍
盛神中有五氣。神為之長。心為之舍。德為之人。養神之所歸諸道。道者
。天地之始。一其紀也。物之所造。天之所生。包宏無形。化氣先天地而
成。莫見其形。莫知其名。謂之神靈。故道者。神明之源。一其化端。是
以德養五氣。心能得一。乃有其術。術者。心氣之道。所由舍者。神乃為
之使。九竅十二舍者。氣之門戶。心之總攝也。生受之天。謂之真人。真
人者。與天為一。而知之者。內修鍊而知之。謂之聖人。聖人者。以類知
之。故人與生一。出於化物。知類在竅。有所疑惑。通於心術。術必有不
通。其通也。五氣得養。務在舍神。此之謂化。化有五氣者。志也。思也
。神也。德也。神其一長也。靜和者養氣。養氣得其和。四者不衰。四邊
威勢。無不為存而舍之。是謂神化。歸於身謂之真人。真人者。同天而合
道。執一而養產萬類。懷天心。施德養。無為以包志慮思意。而行威勢者
也。士者通達之。神盛乃能養志。
養志法靈龜
養志者。心氣之思不達也。有所欲志。存而思之。志者。欲之使也。欲多
志則心散。心散則志衰。志衰則思不達也。故心氣一。則欲不偟。欲不偟
。則志意不衰。志意不衰。則思理達矣。理達則和通。和通則亂氣不煩於
胸中。故內以養氣。外以知人。養志則心通矣。知人則分職明矣。將欲用
之於人。必先知其養氣志。知人氣盛衰。而養其氣志。察其所安。以知其
所能。志不養。心氣不固。心氣不固。則思慮不達。思慮不達。則志意不
實。志意不實。則應對不猛。應對不猛。則失志而心氣虛。志失而心氣虛
。則喪其神矣。神喪則髣彿。髣彿則參會不一。養志之始。務在安己。己
安則志意實堅。志意實堅。則威勢不分。神明常固守。乃能分之。
實意法騰蛇
實意者。氣之慮也。心欲安靜。慮欲深遠。心安靜則神明榮。慮深遠則計
謀成。神明榮則志不可亂。計謀成則功不可間。意慮定則心遂安。則其所
行不錯。神者得則凝。識氣寄。姦邪得而倚之。詐謀得而惑之。言無由心
矣。故信心術。守真一而不化。待人意慮之交會。聽之候之也。計謀者。
存亡樞機。慮不會則聽不審矣。候之不得。計謀失矣。則意無所信。虛而
無實。無為而求安靜。五臟和通。六腑精神魂魄固守不動。乃能內視反聽
。定志思之。大虛待。神往來。以觀天地開闢。知萬物所造化。見陰陽之
終始。原人事之政理。不出戶而知天下。不窺牖而見天道。不見而命。不
行而至。是謂道知。以通神明。應於無方。而神宿矣。
分威法伏熊
分威者。神之覆也。故靜固志意。神歸其舍。則威覆盛矣。威覆盛則內實
堅。內實堅則莫當。莫當則能以分人之威。而動其勢如其天。以實取虛。
以有取無。若以鎰稱珠。故動者必隨。唱者必和。撓其一指。觀其餘次。
動變見形。無能間者。審於唱和。以間見間。動變明而威可分。將欲動變
。必先養志伏意以視間。知其固實者。自養也。讓己者。養人也。故神存
兵亡。乃為之形勢。
散勢法鷙鳥
散勢者。神之使也。用之必循間而動。威肅內盛。推間而行之則勢散。夫
散勢者。心虛志溢。意失威勢。精神不專。其言外而多變。故觀其志意為
度數。乃以揣說圖事。盡圓方。齊長短。無則不散勢。散勢者。待間而動
。動勢分矣。故善思間者。必內精五氣。外視虛實。動而不失分散之實。
動則隨其志意。知其計謀。勢者。利害之決。權變之威。勢敗者。不以神
肅察也。
轉圖法猛獸
轉圓者。無窮之計。無窮者。必有聖人之心。以原不測之智。以不測之智
而通心術。而神道混沌為一。以變論萬義類。說義無窮。智略計謀。各有
形容。或圓或方。或陰或陽。或吉或凶。事類不同。故聖人懷此之用。轉
圓而求其合。故興造化者。為始動作。無不包大道。以觀神明之域。天地
無極。人事無窮。各以成其類。見其計謀。必知其吉凶成敗之所終也。轉
圓者。或轉而吉。或轉而凶。聖人以道先知存亡。乃知轉圓而從方。圓者
。所以合語。方者。所以錯事。轉化者。所以觀計謀。接物者。所以觀進
退之意。皆見其會。乃為要結。以接其說也。
損悅法靈蓍
損兌者。幾危之決也。事有適然。物有成敗。幾危之動。不可不察。故聖
人以無為待有德。言察辭。合於事。兌者。知之也。損者。行之也。損之
說之。物有不可者。聖人不為辭也。故智者不以言失人之言。故辭不煩而
心不虛。志不亂而意不邪。當其難易。而後為之謀。自然之道以為實。圓
者不行。方者不止。是謂大功。益之損之。皆為之辭。用分威散勢之權。
以見其兌威。其機危乃為之決。故善損兌者。譬若決水於千仞之堤。轉圓
石於萬仞之谿。持樞。持樞謂春生夏長。秋收冬藏。天之正也。不可干而
逆之。逆之者。雖成必敗。故人君亦有天樞。生養成藏。亦復不別。干而
逆之。逆之雖盛必衰。此天道人君之大綱也。中經。中經。謂振窮趨急。
施之能言厚德之人。救物執窮者。不忘恩也。能言者。儔善博惠。施德者
依道。而救拘執者。養使小人。蓋士當世異時。或當因免闐坑。或當伐害
能言。或當破德為雄。或當抑拘成罪。或當戚戚自善。或當敗敗自立。故
道貴制人。不貴制於人也。制人者握權。制於人者失命。是以見形為容。
象體為貌。聞聲和音。解仇鬥郤。綴去卻語。攝心守義。本經記事者紀道
數。其變要在持樞中經。見形為容。象體為貌者。謂爻為之生也。可以影
響形容象貌而得之也。有守之人。目不視非。耳不聽邪。言必詩書。行不
僻淫。以道為形。以聽為容。貌莊色溫。不可象貌而得也。如是隱情塞郤
而去之。聞聲和音。謂聲氣不同。則恩受不接。故商角不二合。徵羽不相
配。能為四聲主者。其唯宮乎。故音不和。則不悲不是。以聲散傷醜害者
。言必逆於耳也。雖有美行盛譽。不可比目合翼相須也。此乃氣不合。音
不調者也。解仇鬥郤。謂解羸微之仇。鬥郤者。鬥強也。強郤既鬥。稱勝
者高其功。盛其勢。弱者哀其負。傷其卑。行其名。恥其宗。故勝者。鬥
其功勢。苟進而不知退。弱者聞哀其負。見其傷。則強大力倍。死而是也
。郤無極大。禦無強大。則皆可脅而并。綴去者。謂綴己之繫。言使有餘
思也。故接貞信者稱其行。厲其志。言可為可復。會之期喜。以他人之庶
。引驗以結往。明疑疑而去之。卻語者。察伺短也。故多必有數短之處。
識其短驗之。動以忌諱。示以時禁。然後結以安其心。收語蓋藏而卻之。
無見己之所不能於多方之人。攝心者。謂逢好學伎術者。則為之稱遠。方
驗之。驚以奇怪。人繫其心於己。效之於驗。驗去亂其前。吾歸誠於己。
遭淫色酒者。為之術音樂。動之以為必死。生日少之憂。喜以自所不見之
事。終可以觀漫瀾之命。使有後會。守義者。謂守以人義。探心在內以合
也。探心深得其主也。從外制內。事有繫由而隨也。故小人比人。則左道
而用之。至能敗家奪國。非賢智。不能守家以義。不能守國以道。聖人所
貴道微妙者。誠以其可以轉危為安。救亡使存也。
End of Project Gutenberg's Wenyvange Sikuquanshu--Gui Gu Zi, by Wang Xu
鬼谷子
Produced by Wan Ting Gong
Gui Gu Zi (Thought Of Gui Gu Zi)
by Wang Xu
The original Chinese:
鬼谷子
王詡
鬼谷子,姓王名詡,春秋時人。常入雲夢山采藥修道。因隱居清溪之鬼谷
谷先生。
鬼谷子為縱橫家之鼻祖,蘇秦與張儀為其最杰出的兩個弟子〔見《戰國策
孫臏與龐涓亦為其弟子之說〔見《孫龐演義》〕。
縱橫家所崇尚的是權謀策略及言談辯論之技巧,其指導思想與儒家所推崇
大相徑庭。因此,歷來學者對《鬼谷子》一書推崇者甚少,而譏詆者極多
戰術之得益與否,關系國家之安危興衰;而生意談判與競爭之策略是否得
到經濟上之成敗得失。即使在日常生活中,言談技巧也關系到一人之處世
與否。當年蘇秦憑其三寸不爛之舌,合縱六國,配六國相印,統領六國共
赫一時。而張儀又憑其謀略與游說技巧,將六國合縱土蹦瓦解,為秦國立
。所謂「智用於眾人之所不能知,而能用於眾人之所不能。」潛謀於無形
爭不費,此為《鬼谷子》之精髓所在。《孫子兵法》側重於總體戰略,而
則專於具體技巧,兩者可說是相輔相成。
《鬼谷子》共有十四篇,其中第十三、十四篇已失傳。《鬼谷子》的版本
道藏本及嘉慶十年江都秦氏刊本。
鬼谷子卷上
捭闔第一
粵若稽古聖人之在天地間也。為眾生之先。觀陰陽之開闔以命物。知存亡
之門戶。籌策萬類之終始。達人心之理。見變化之眹焉。而守司其門戶。
故聖人之在天下也。自古至今。其道一也。變化無窮。各有所歸。或陰或
陽。或柔或剛。或開或閉。或弛或張。是故聖人一守司其門戶。審察其所
先後。度權量能。校其伎巧短長。夫賢不肖智愚勇怯仁義有差。乃可捭。
乃可闔。乃可進。乃可退。乃可賤。乃可貴。無為以牧之。審定有無。以
其實虛。隨其嗜欲。以見其志意。微排其所言而捭反之。以求其實。貴得
其指。闔而捭之。以求其利。或開而示之。或闔而閉之。開而示之者。同
其情也。闔而閉之者。異其誠也。可與不可。審明其計謀。以原其同異。
離合有守。先從其志。即欲捭之貴周。即欲闔之貴密。周密之貴微。而與
道相追。捭之者。料其情也。闔之者。結其誠也。皆見其權衡輕重。乃為
之度數。聖人因而為之慮。其不中權衡度數。聖人因而自為之慮。故捭者
、或捭而出之。或捭而納之。闔者、或闔而取之。或闔而去之。捭闔者。
天地之道。捭闔者。以變動陰陽。四時開閉。以化萬物縱橫。反出反覆反
忤。必由此矣。捭闔者。道之大化。說之變也。必豫審其變化。口者。心
之門戶也。心者。神之主也。志意喜欲。思慮智謀。此皆由門戶出入。故
關之捭闔。制之以出入。捭之者開也。言也。陽也。闔之者閉也。默也。
陰也。陰陽其和。終始其義。故言長生安樂富貴。尊榮顯名。愛好財利。
得意喜欲。為陽曰始。故言死憂患貧賤。苦辱棄損。亡利失意。有害刑戮
誅罰。為陰曰終。諸言法陽之類者皆曰始。言善以始其事。諸言法陰之類
皆曰終。言惡以終為謀。捭闔之道。以陰陽試之。故與陽言者依崇高。與
陰言者依卑小。以下求小。以高求大。由此言之。無所不出。無所不入。
無所不言可。可以說人。可以說家。可以說國。可以說天下。為小無內。
為大無外。益損去就倍反。皆以陰陽御其事。陽動而行。陰止而藏。陽動
而出。陰隨而入。陽還終始。陰極反陽。以陽動者。德相生也。以陰靜者
。形相成也。以陽求陰。苞以德也。以陰結陽。施以力也。陰陽相求。由
捭闔也。此天地陰陽之道。而說人之法也。為萬事之先。是謂圓方之門戶
。
反應第二
古之大化者。乃與無形俱生。反以觀往。覆以驗今。反以知古。覆以知今
。反以知彼。覆以知己。動靜虛實之理。不合來今。反古而求之。事有反
而得覆者。聖人之意也。不可不察。人言者動也。己默者靜也。因其言。
聽其辭。言有不合者。反而求之。其應必出。言有象。事有比。其有象比
。以觀其次。象者象其事。比者比其辭也。以は形求有聲。其釣語合事。
得人實也。其張罝網而取獸也。多張其會而司之。道合其事。彼自出之。
此釣人之網也。常持其網驅之。其言無比。乃為之變。以象動之。以報其
心。見其情。隨而牧之。己反往。彼覆來。言有象比。因而定基。重之襲
之。反之覆之。萬事不失其辭。聖人所誘愚智事皆不疑。古善反聽者。乃
變鬼神以得其情。其變當也。而牧之審也。牧之不審。得情不明。得情不
明。定基不審。變象比。必有反辭。以還聽之。欲聞其聲反默。欲張反瞼
。欲高反下。欲取反與。欲開情者。象而比之。以牧其辭。同聲相呼。實
理同歸。或因此。或因彼。或以事上。或以牧下。此聽真偽。知同異。得
其情詐也。動作言默。與此出入。喜怒由此以見其式。皆以先定為之法則
。以反求覆。觀其所託。故用此者。己欲平靜。以聽其辭。察其事。論萬
物。別雄雌。雖非其事。見微知類。若探人而居其內。量其能。射其意也
。符應不失。如螣蛇之所指。若羿之引矢。故知之始己。自知而後知人也
。其相知也。若比目之魚。見形也。若光之與影也。其察言也不失。若磁
石之取鍼。舌之取燔骨。其與人也微。其見情也疾。如陰與陽。如陽與陰
。如圓與方。如方與圓。未見形、圓以道之。既形、方以事之。進退左右
。以是司之。己不先定。牧人不正。事用不巧。是謂忘情失道。己審先定
以牧人。策而無形容。莫見其門。是謂天神。
內揵第三
君臣上下之事。有遠而親。近而疏。就之不用。去之反求。日進前而不御
。遙聞聲而相思。事皆有內揵。素結本始。或結以道德。或結以黨友。或
結以財貨。或結以釆色。用其意。欲入則入。欲出則出。欲親則親。欲疏
則疏。欲就則就。欲去則去。欲求則求。欲思則思。若蚨母之從其子也。
出無間。入無眹。獨往獨來。莫之能止。內者、進說辭。揵者、揵所謀也
。故遠而親者。有陰德也。近而疏者。志不合也。陰德、謂陰私相德也。
就而不用者。策不得也。去而反求者。事中來也。日進前而不御者。施不
合也。遙聞聲而相思者。合於謀。待決事也。故曰不見其類而為之者。見
逆。不得其情而說之者。見非。得其情。乃制其術。此用可出可入。可揵
可開。故聖人立事。以此先知。而揵萬物。由夫道德仁義。禮樂計謀。先
取詩書。混說損益。議去論就。欲合者用內。欲去者用外。外內者。必明
道數。揣策來事。見疑訣之。策無失計。立功建德。治民入產業。曰揵而
內合。上暗不治。下亂不寤。揵而反之。內自得而外不留。說而飛之。若
命自來。己迎而御之。若欲去之。因危與之。環轉因化。莫之所為。退為
大儀。
抵巇第四
物有自然。事有合離。有近而不可見。遠而可知。近而不可見者。不察其
辭也。遠而可知者。反往以驗來也。巇者、罅也。罅者、 也。 者、成
大隙也。巇始有朕。可抵而塞。可抵而卻。可抵而息。可抵而匿。可抵而
得。此謂抵巇之理也。事之危也。聖人知之。獨保其用。因化說事。通達
計謀。以識細微。經起秋毫之末。揮之於太山之本。其施外兆萌牙孽之謀
。皆由抵巇。抵巇隙為道術。天下分錯。上無明主。公侯無道德。則小人
讒賊。賢人不用。聖人竄匿。貪利詐偽者作。君臣相惑。土崩瓦解。而相
伐射。父子離散。乖亂反目。是謂萌牙巇罅。聖人見萌牙巇罅。則抵之以
法。世可以治。則抵而塞之。不可治。則抵而得之。或抵如此。或抵如彼
。或抵反之。或抵覆之。五帝之政。抵而塞之。三王之事。抵而得之。諸
侯相抵。不可勝數。當此之時。能抵為右。自天地之合離終始。必有巇隙
。不可不察也。察之以捭闔。能用此道。聖人也。聖人者。天地之使也。
世無可抵。則深隱而待時。時有可抵。則為之謀。可以上合。可以檢下。
能因能循。為天地守神。
鬼谷子卷中
飛箝篇五
凡度權量能。所以徵遠來近。立勢而制事。必先察同異。別是非之語。見
內外之辭。知有無之數。決安危之計。定親疏之事。然後乃權量之。其有
隱括。乃可徵。乃可求。乃可用。引鉤箝之辭。飛而箝之。鉤箝之語。其
說辭也。乍同乍異。其不可善者。或先徵之。而後重累。或先重以累。而
後毀之。或以重累為毀。或以毀為重累。其用或稱財貨琦瑋珠玉璧白釆色
以事之。或量能立勢以鉤之。或伺候見 而箝之。其事用抵巇。將欲用之
天下。必度權量能。見天時之盛衰。制地形之廣狹。岨嶮之難易。人民貨
財之多少。諸侯之交。孰親孰疏。孰愛孰憎。心意之慮懷。審其意。知其
所好惡。乃就說其所重。以飛箝之辭。鉤其所好。以箝求之。用之於人。
則量智能。權材力。料氣勢。為之樞機。以迎之隨之。以箝和之。以意宜
之。此飛箝之綴也。
用於人則空往而實來。綴而不失。以究其辭。可箝而從。可箝而橫。
可引而東。可引而西。可引而南。可引而北。可引而反。可引而覆。
雖覆能復。不失其度。
忤合第六
凡趨合倍反。計有適合。化轉環屬。各有形勢。反覆相求。因事為制。是
以聖人居天地之間。立身御世。施教揚聲明名也。必因事物之會。觀天時
之宜。因之所多所少。以此先知之。與之轉化。世無常貴。事無常師。聖
人常為無不為。所聽無不聽。成於事而合於計謀。與之為主。合於彼而離
於此。計謀不兩忠。必有反忤。反於是。忤於彼。忤於此。反於彼。其術
也。用之天下。必量天下而與之。用之國。必量國而與之。用之家。必量
家而與之。用之身。必量身材能氣勢而與之。大小進退。其用一也。必先
謀慮計定。而後行之以飛箝之術。古之善背向者。乃協四海、包諸侯、忤
合之地。而化轉之然後以之求合。故伊尹五就湯。五就桀。然後合於湯。
呂尚三就文王。三入殷。而不能有所明。然後合於文王。此知天命之箝。
故歸之不疑也。非至聖人達奧。不能御世。勞心苦思。不能原事。不悉心
見情。不能成名。材質不惠。不能用兵。忠實無真。不能知人。故忤合之
道。己必自度材能知睿。量長短遠近孰不如。乃可以進。乃可以退。乃可
以縱。乃可以橫。
揣篇第七
少饒乏、有餘不足、幾何辨。地形之險易。孰利孰害。謀慮孰長孰短。君
臣之親疏。孰賢孰不肖。與賓客之知睿。孰少孰多。觀天時之禍福。孰吉
孰凶。諸侯之親。孰用孰不用。百姓之心。去就變化。孰安孰危。孰好孰
憎。反側孰便。能知如此者。是謂權量。揣情者。必以其甚喜之時。往而
極其欲也。其有欲也。不能隱其情。必以其甚懼之時。往而極其惡也。其
有惡也。不能隱其情。情欲必失其變。感動而不知其變者。乃且錯其人勿
與語。而更問所親。知其所安。夫情變於內者。形見於外。故常必以其見
者。而知其隱者。此所謂測深揣情。故計國事者。則當審權量。說人主。
則當審揣情。謀慮情欲。必出於此。乃可貴。乃可賤。乃可重。乃可輕。
乃可利。乃可害。乃可成。乃可敗。其數一也。故雖有先王之道。聖智之
謀。非揣情隱匿。無所索之。此謀之大本也。而說之法也。常有事於人。
人莫先事而至。此最難為。故曰。揣情最難。守司言必時其謀慮。故觀蜎
飛蠕動。無不有利害。可以生事美。生事者。幾之勢也。此揣情飾言。成
文章而後論之。
摩篇第八
摩之符也。內符者。揣之主也。用之有道。其道必隱。微摩之以其所欲。
測而探之。因符必應。其應也。必有為之。故微而去之。是謂塞窌匿端。
隱貌逃情。而人不知。故成其事而無患。摩之在此。符之在彼。從而應之
。事無不可。古之善摩者。如操鉤而臨深淵。餌而投之。必得魚焉。故曰
主事日成。而人不知。主兵日勝。而人不畏也。聖人謀之於陰。故曰神。
成之於陽。故曰明。所謂主事日成者。積德也。用民安之。不知其所以利
。積善也。而民道之。不知其所以然。而天下比之神明也。主兵日勝者。
常戰於不爭不費。而民不知所以服。不知所以畏。而天下比之神明。其摩
者。有以平。有以正。有以喜。有以怒。有以名。有以行。有以廉。有以
信。有以利。有以卑。平者、靜也。正者、直也。喜者、悅也。怒者、動
也。名者、發也。行者、成也。廉者、潔也。信者、明也。利者、求也。
卑者、諂也。故聖所獨用者。眾人皆有之。然無成功者。其用之非也。故
謀莫難於周密。說莫難於悉聽。事莫難於必成。此三者然後能之。故謀必
欲周密。必擇其所與通者說也。故曰或結而無隙也。夫事成必合於數。故
曰道數與時相偶者也。說者聽。必合於情。故曰情合者聽。故物歸類。抱
薪趨火。燥者先燃。平地注水。濕者先濡。此物類相應於勢。譬猶是也。
此言內符之應。外摩也如是。故曰摩之以其類焉。有不相應者。乃摩之以
其欲焉。有不聽者。故曰獨行之道。夫幾者不晚成。而不抱久而化成。
權篇第九
說之者、說之也。說之者、資之也。飾言者、假之也。假之者、益損也。
應對者。利辭也。利辭也。輕論也。成義者。明之也。明之者。符驗也。
難言者。卻論也。卻論者。釣幾也。佞言者。諂而于忠。諛言者。博而于
智。平言者。決而于勇。戚言者。權而于信。靜言者。反而于勝。先意成
欲者諂也。繁稱文辭者博也。策選進謀者權也。縱舍不宜者決也。先分不
足而窒非者反也。故口者。幾關也。所以閉情意也。耳目者。心之佐助也
。所以窺間見姦邪。故曰參調而應。利道而動。故繫言而不亂。翱翔而不
迷。變易而不危者。觀要得理。故無目者。不可示以五色。無耳者。不可
告以五音。故不可以往者。無所開之也。不可以來者。無所受之也。物有
不通者。故不事也。古人有言曰。口可以食。不可以言。言者有諱忌也。
眾口爍金。言有曲故也。人之情。出言則欲聽。舉事則欲成。是故智者不
用其所短。而用愚人之所長。不用其所拙。而用愚人之所工。故不困也。
言其有利者。從其所長也。言其有害者。避其所短也。故介虫之悍也。必
以堅厚。螫蟲之動也。必以毒螫。故禽獸之用。其長而談者。知用其用也
。故曰辭言五。曰病。曰怨。曰憂。曰怒。曰喜。故曰病者。感衰氣而不
神也。怨者。腸絕而無主也。憂者。閉塞而不泄也。怒者。妄動而不治也
。喜者。宣散而無要也。此五者。精則用之。利則行之。故與智者言依於
博。與拙者言依於辨。與辨者言依於要。與貴者言依於勢。與富者言依於
高。與貧者言依於利。與賤者言依於謙。與勇者言依於敢。與過者言依於
銳。此其術也。而人常反之。是故與智者言。將此以明之。與不智者言。
將此以教之。而甚難為也。故言多類。事多變。故終日言。不失其類。故
事不亂。終日不變。而不失其主。故智貴不妄。聽貴聰智貴明。辭貴奇。
謀篇第十
為人凡謀有道。必得其所因。以求其情。審得其情。乃立三儀。三儀者曰
上。曰中。曰下。參以立焉以生奇。奇不知其所擁。始於古之所從。故鄭
人之取玉也。載司南之車。為其不惑也。夫度材量能揣情者。亦事之司南
也。故同情而俱相親者。其俱成者也。同欲而相疏者。其偏害者也。同惡
而相親者。其俱害者也。同惡而相疏者。偏害者也。故相益則親。相損則
疏。其數行也。此所以察同異之分類一也。故牆壞於隙。木毀於其節。施
蓋其分也。故變生於事。事生謀。謀生計。計生議。議生說。說生進。進
生退。退生制。因以制於事。故百事一道。而百度一數也。夫仁人輕貨。
不可誘以利。可使出費。勇士輕難。不可懼以患。可使據危。智者達於數
。明於理。不可欺以誠。可示以道理。可使立功。是三才也。故愚者易蔽
也。不肖者易懼也。貪者易誘也。是因事而裁之。故為強者。積於弱也。
有餘者。積於不足也。此其道術行也。故外親而內疏者。說內。內親而外
疏者。說外。故因其疑以變之。因其見以然之。因其說以要之。因其勢以
成之。因其惡以權之。因其患以斥之。摩而恐之。高而動之。微而正之。
符而應之。擁而塞之。亂而惑之。是謂計謀。計謀之用。公不如私。私不
如結。結而無隙者也。正不如奇。奇流而不止者也。故說人主者。必與之
言奇。說人臣者。必與之言私。其身內。其言外者疏。其身外。其言深者
危。無以人之近所不欲。而強之於人。無以人之所不知。而教之於人。人
之有好也。學而順之。人之有惡也。避而諱之。故陰道而陽取之也。故去
之者縱之。縱之者乘之。貌者。不美又不惡。故至情托焉。可知者。可用
也。不可知者。謀者所不用也。故曰。事貴制人。而不貴見制於人。制人
者。握權也。見制於人者。制命也。故聖人之道陰。愚人之道陽。智者事
易。而不智者事難。以此觀之。亡不可以為存。而危不可以為安。然而無
為而貴智矣。智用於眾人之所不能知。而能用於眾人之所不能見。既用見
可否。擇事而為之。所以自為也。見不事。擇事而為之。所以為人也。故
先王之道。陰言有之曰。天地之化。在高與深。聖人之制道。在隱與匿。
非獨忠信仁義也。中正而已矣。道理達於此義之。則可與言。由能得此。
則可與穀遠近之義。
決篇第十一
為人凡決物。必托於疑者。善其用福。惡其有患。害至於誘也。終無惑偏
有利焉。去其利則不受也。奇之所託。若有利於善者。隱托於惡。則不受
矣。致疏遠。謂疑者本其利善。而決者隱其利善之情。反託之於惡。則不
受其決。更致疏遠矣。故其有使失利。其有使離害者。此事之失。聖人所
以能成其事者有五。有以陽德之者。有以陰賊之者。有以信誠之者。有以
蔽匿之者。有以平素之者。陽勵於一言。陰勵於二言。平素樞機。以用四
者。微而施之。於是度以往事。驗之來事。參之平素。可則決之。公王大
人之事也。危而美名者。可則決之。不用費力而易成者。可則決之。用力
犯勤苦。然而不得已而為之者。則可決之。去患者。可則決之。從福者。
可則決之。故夫決情定疑。萬事之機。以正亂治。決成敗。難為者。故先
王乃用蓍龜者。以自決也。
符言第十二
安徐正靜。其被節無不肉。善與而不靜。虛心平意。以待傾損。有主位。
目貴明。耳貴聰。心貴智。以天下之目視者。則無不見。以天下之耳聽者
。則無不聞。以天下之心慮者。則無不知。輻湊並進。則明不可塞。有主
明。德之術。曰勿堅而拒之。許之則防守。拒之則閉塞。高山仰之可極。
深淵度之可測。神明之位術正靜。其莫之極歟。有主德。用賞貴信。用刑
貴正。賞賜貴信。必驗耳目之所見聞。其所不見聞者。莫不闇化矣。誠暢
於天下神明。而況姦者干君。有主賞。一曰天之。二曰地之。三曰人之。
四方上下。左右前後。熒惑之處安在。有主問。心為九竅之治。君為五官
之長。為善者君與之賞。為非者君與之罰。君因其政之所以求因與之。則
不勞。聖人用之。故能賞之。因之循理。固能久長。有主因。人主不可不
周。人主不周。則群臣生亂。家于其無常也。內外不通。安知所開。開閉
不善。不見原也。有主周。一曰長目。二曰飛耳。三曰樹明。千里之外。
隱微之中。是謂洞天下。姦莫不闇變更。有主恭。循名而為。實安而完。
名實相生。反相為情。故曰。名當則生於實。實生於理。理生於名實之德
。德生於和。和生於當。有主名。
轉丸、胠亂、二篇皆亡。
鬼谷子卷下
鬼谷子的主要著作有《鬼谷子》及《本經陰符七術》。《鬼谷子》側重於
言談辯論技巧,而《本經陰符七術》則集中於養神蓄銳之道。
《本經陰符七術》之前三篇說明如何充實意誌,涵養精神。後四篇討論如
精神運用於外,如何以內在的心神去處理外在的事物。
《東周列國誌》中有段關於《陰符》的精彩描寫。當年蘇秦辭鬼谷子下山
得黃金百鎰,黑貂裘衣一件,治車馬僕從,遨游列國,訪求山川地形,人
天下利害之詳。然而如此數年,未有所遇。其時錢財以盡,只得回家。回
老小盡責其之。妻不以其為夫,嫂不以其為叔,母不以其為子。絕望之余
子之臨別贈言﹕「若游說失意,只須熟玩《陰符》一書,自有進益。」於
門探討,務窮其趣,晝夜不息。夜倦欲睡,則引錐刺股,血流滿足。如此
符有悟,乃將列國形勢,細細揣摩,天下之勢,盡在掌中。後又出游列國
、趙。隨之又將六國合縱,共同抗秦,建立不朽功績。
本經陰符七篇
盛神法五龍
盛神中有五氣。神為之長。心為之舍。德為之人。養神之所歸諸道。道者
。天地之始。一其紀也。物之所造。天之所生。包宏無形。化氣先天地而
成。莫見其形。莫知其名。謂之神靈。故道者。神明之源。一其化端。是
以德養五氣。心能得一。乃有其術。術者。心氣之道。所由舍者。神乃為
之使。九竅十二舍者。氣之門戶。心之總攝也。生受之天。謂之真人。真
人者。與天為一。而知之者。內修鍊而知之。謂之聖人。聖人者。以類知
之。故人與生一。出於化物。知類在竅。有所疑惑。通於心術。術必有不
通。其通也。五氣得養。務在舍神。此之謂化。化有五氣者。志也。思也
。神也。德也。神其一長也。靜和者養氣。養氣得其和。四者不衰。四邊
威勢。無不為存而舍之。是謂神化。歸於身謂之真人。真人者。同天而合
道。執一而養產萬類。懷天心。施德養。無為以包志慮思意。而行威勢者
也。士者通達之。神盛乃能養志。
養志法靈龜
養志者。心氣之思不達也。有所欲志。存而思之。志者。欲之使也。欲多
志則心散。心散則志衰。志衰則思不達也。故心氣一。則欲不偟。欲不偟
。則志意不衰。志意不衰。則思理達矣。理達則和通。和通則亂氣不煩於
胸中。故內以養氣。外以知人。養志則心通矣。知人則分職明矣。將欲用
之於人。必先知其養氣志。知人氣盛衰。而養其氣志。察其所安。以知其
所能。志不養。心氣不固。心氣不固。則思慮不達。思慮不達。則志意不
實。志意不實。則應對不猛。應對不猛。則失志而心氣虛。志失而心氣虛
。則喪其神矣。神喪則髣彿。髣彿則參會不一。養志之始。務在安己。己
安則志意實堅。志意實堅。則威勢不分。神明常固守。乃能分之。
實意法騰蛇
實意者。氣之慮也。心欲安靜。慮欲深遠。心安靜則神明榮。慮深遠則計
謀成。神明榮則志不可亂。計謀成則功不可間。意慮定則心遂安。則其所
行不錯。神者得則凝。識氣寄。姦邪得而倚之。詐謀得而惑之。言無由心
矣。故信心術。守真一而不化。待人意慮之交會。聽之候之也。計謀者。
存亡樞機。慮不會則聽不審矣。候之不得。計謀失矣。則意無所信。虛而
無實。無為而求安靜。五臟和通。六腑精神魂魄固守不動。乃能內視反聽
。定志思之。大虛待。神往來。以觀天地開闢。知萬物所造化。見陰陽之
終始。原人事之政理。不出戶而知天下。不窺牖而見天道。不見而命。不
行而至。是謂道知。以通神明。應於無方。而神宿矣。
分威法伏熊
分威者。神之覆也。故靜固志意。神歸其舍。則威覆盛矣。威覆盛則內實
堅。內實堅則莫當。莫當則能以分人之威。而動其勢如其天。以實取虛。
以有取無。若以鎰稱珠。故動者必隨。唱者必和。撓其一指。觀其餘次。
動變見形。無能間者。審於唱和。以間見間。動變明而威可分。將欲動變
。必先養志伏意以視間。知其固實者。自養也。讓己者。養人也。故神存
兵亡。乃為之形勢。
散勢法鷙鳥
散勢者。神之使也。用之必循間而動。威肅內盛。推間而行之則勢散。夫
散勢者。心虛志溢。意失威勢。精神不專。其言外而多變。故觀其志意為
度數。乃以揣說圖事。盡圓方。齊長短。無則不散勢。散勢者。待間而動
。動勢分矣。故善思間者。必內精五氣。外視虛實。動而不失分散之實。
動則隨其志意。知其計謀。勢者。利害之決。權變之威。勢敗者。不以神
肅察也。
轉圖法猛獸
轉圓者。無窮之計。無窮者。必有聖人之心。以原不測之智。以不測之智
而通心術。而神道混沌為一。以變論萬義類。說義無窮。智略計謀。各有
形容。或圓或方。或陰或陽。或吉或凶。事類不同。故聖人懷此之用。轉
圓而求其合。故興造化者。為始動作。無不包大道。以觀神明之域。天地
無極。人事無窮。各以成其類。見其計謀。必知其吉凶成敗之所終也。轉
圓者。或轉而吉。或轉而凶。聖人以道先知存亡。乃知轉圓而從方。圓者
。所以合語。方者。所以錯事。轉化者。所以觀計謀。接物者。所以觀進
退之意。皆見其會。乃為要結。以接其說也。
損悅法靈蓍
損兌者。幾危之決也。事有適然。物有成敗。幾危之動。不可不察。故聖
人以無為待有德。言察辭。合於事。兌者。知之也。損者。行之也。損之
說之。物有不可者。聖人不為辭也。故智者不以言失人之言。故辭不煩而
心不虛。志不亂而意不邪。當其難易。而後為之謀。自然之道以為實。圓
者不行。方者不止。是謂大功。益之損之。皆為之辭。用分威散勢之權。
以見其兌威。其機危乃為之決。故善損兌者。譬若決水於千仞之堤。轉圓
石於萬仞之谿。持樞。持樞謂春生夏長。秋收冬藏。天之正也。不可干而
逆之。逆之者。雖成必敗。故人君亦有天樞。生養成藏。亦復不別。干而
逆之。逆之雖盛必衰。此天道人君之大綱也。中經。中經。謂振窮趨急。
施之能言厚德之人。救物執窮者。不忘恩也。能言者。儔善博惠。施德者
依道。而救拘執者。養使小人。蓋士當世異時。或當因免闐坑。或當伐害
能言。或當破德為雄。或當抑拘成罪。或當戚戚自善。或當敗敗自立。故
道貴制人。不貴制於人也。制人者握權。制於人者失命。是以見形為容。
象體為貌。聞聲和音。解仇鬥郤。綴去卻語。攝心守義。本經記事者紀道
數。其變要在持樞中經。見形為容。象體為貌者。謂爻為之生也。可以影
響形容象貌而得之也。有守之人。目不視非。耳不聽邪。言必詩書。行不
僻淫。以道為形。以聽為容。貌莊色溫。不可象貌而得也。如是隱情塞郤
而去之。聞聲和音。謂聲氣不同。則恩受不接。故商角不二合。徵羽不相
配。能為四聲主者。其唯宮乎。故音不和。則不悲不是。以聲散傷醜害者
。言必逆於耳也。雖有美行盛譽。不可比目合翼相須也。此乃氣不合。音
不調者也。解仇鬥郤。謂解羸微之仇。鬥郤者。鬥強也。強郤既鬥。稱勝
者高其功。盛其勢。弱者哀其負。傷其卑。行其名。恥其宗。故勝者。鬥
其功勢。苟進而不知退。弱者聞哀其負。見其傷。則強大力倍。死而是也
。郤無極大。禦無強大。則皆可脅而并。綴去者。謂綴己之繫。言使有餘
思也。故接貞信者稱其行。厲其志。言可為可復。會之期喜。以他人之庶
。引驗以結往。明疑疑而去之。卻語者。察伺短也。故多必有數短之處。
識其短驗之。動以忌諱。示以時禁。然後結以安其心。收語蓋藏而卻之。
無見己之所不能於多方之人。攝心者。謂逢好學伎術者。則為之稱遠。方
驗之。驚以奇怪。人繫其心於己。效之於驗。驗去亂其前。吾歸誠於己。
遭淫色酒者。為之術音樂。動之以為必死。生日少之憂。喜以自所不見之
事。終可以觀漫瀾之命。使有後會。守義者。謂守以人義。探心在內以合
也。探心深得其主也。從外制內。事有繫由而隨也。故小人比人。則左道
而用之。至能敗家奪國。非賢智。不能守家以義。不能守國以道。聖人所
貴道微妙者。誠以其可以轉危為安。救亡使存也。
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Autour de la Lune
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AUTOUR DE LA LUNE
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D'ici à la fin du document le texte sera redigé en français.
Typographie utilisée dans le texte.
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_xxx_ Texte imprimé en italiques.
(xxx) Symboles mathématiques ou mots grecs rendus
selon le langage de composition TeX.
--Tiret.
Dictionnaire des mots peu communs utilisés dans le texte.
---------------------------------------------------------
lieue Ancienne mesure de distance (environ 4 km).
ligne Ancienne mesure de longeur valant, douzième partie
du pouce, 2.1167 mm.
londrès Cigare de la Havane, fabriqué à l'origine pour les
Anglais.
milles Mesure de longeur américaine, 5280 pieds, 1609 mètres,
pied Mesure de longeur américaine, 0.3248 mètre,
pouce Mesure de longeur américaine, 2.54 cm, douzième partie
du pied.
toise Ancienne mesure de longeur valant 6 pieds
(environ 2 mètres).
<><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><>
AUTOUR DE LA LUNE
par Jules Verne
CHAPITRE PRÉLIMINAIRE
Qui résume la première partie de cet ouvrage, pour servir de préface a
la seconde
Pendant le cours de l'année 186., le monde entier fut singulièrement
ému par une tentative scientifique sans précédents dans les annales de
la science. Les membres du Gun-Club, cercle d'artilleurs fondé à
Baltimore après la guerre d'Amérique, avaient eu l'idée de se mettre
en communication avec la Lune--oui, avec la Lune--, en lui envoyant
un boulet. Leur président Barbicane, le promoteur de l'entreprise,
ayant consulté à ce sujet les astronomes de l'Observatoire de
Cambridge, prit toutes les mesures nécessaires au succès de cette
extraordinaire entreprise, déclarée réalisable par la majorité des
gens compétents. Après avoir provoqué une souscription publique qui
produisit près de trente millions de francs, il commença ses
gigantesques travaux.
Suivant la note rédigée par les membres de l'Observatoire, le canon
destiné à lancer le projectile devait être établi dans un pays situé
entre 0 et 28 degrés de latitude nord ou sud, afin de viser la Lune au
zénith. Le boulet devait être animé d'une vitesse initiale de douze
mille yards à la seconde. Lancé le 1er décembre, à onze heures moins
treize minutes et vingt secondes du soir, il devait rencontrer la Lune
quatre jours après son départ, le 5 décembre, à minuit précis, à
l'instant même où elle se trouverait dans son périgée, c'est-à-dire à
sa distance la plus rapprochée de la Terre, soit exactement
quatre-vingt-six mille quatre cent dix lieues.
Les principaux membres du Gun-Club, le président Barbicane, le major
Elphiston, le secrétaire J.-T. Maston et autres savants tinrent
plusieurs séances dans lesquelles furent discutées la forme et la
composition du boulet, la disposition et la nature du canon, la
qualité et la quantité de la poudre à employer. Il fut décidé: 1° que
le projectile serait un obus en aluminium d'un diamètre de cent huit
pouces et d'une épaisseur de douze pouces à ses parois, qui pèserait
dix-neuf mille deux cent cinquante livres; 2° que le canon serait une
Columbiad en fonte de fer longue de neuf cents pieds, qui serait
coulée directement dans le sol; 3° que la charge emploierait quatre
cent mille livres de fulmi-coton qui, développant six milliards de
litres de gaz sous le projectile, l'emporteraient facilement vers
l'astre des nuits.
Ces questions résolues, le président Barbicane, aidé de l'ingénieur
Murchison, fit choix d'un emplacement situé dans la Floride par 27°
7' de latitude nord et 5° 7' de longitude ouest. Ce fut en cet
endroit, qu'après des travaux merveilleux, la Columbiad fut coulée
avec un plein succès.
Les choses en étaient là, quand survint un incident qui centupla
l'intérêt attaché à cette grande entreprise.
Un Français, un Parisien fantaisiste, un artiste aussi spirituel
qu'audacieux, demanda à s'enfermer dans un boulet afin d'atteindre la
Lune et d'opérer une reconnaissance du satellite terrestre. Cet
intrépide aventurier se nommait Michel Ardan. Il arriva en Amérique,
fut reçu avec enthousiasme, tint des meetings, se vit porter en
triomphe, réconcilia le président Barbicane avec son mortel ennemi le
capitaine Nicholl et, comme gage de réconciliation, il les décida à
s'embarquer avec lui dans le projectile.
La proposition fut acceptée. On modifia la forme du boulet. Il
devint cylindro-conique. On garnit cette espèce de wagon aérien de
ressorts puissants et de cloisons brisantes qui devaient amortir le
contrecoup du départ. On le pourvut de vivres pour un an, d'eau pour
quelques mois, de gaz pour quelques jours. Un appareil automatique
fabriquait et fournissait l'air nécessaire à la respiration des trois
voyageurs. En même temps, le Gun-Club faisait construire sur l'un des
plus hauts sommets des montagnes Rocheuses un gigantesque télescope
qui permettrait de suivre le projectile pendant son trajet à travers
l'espace. Tout était prêt.
Le 30 novembre, à l'heure fixée, au milieu d'un concours
extraordinaire de spectateurs, le départ eut lieu et pour la première
fois, trois êtres humains, quittant le globe terrestre, s'élancèrent
vers les espaces interplanétaires avec la presque certitude d'arriver
à leur but. Ces audacieux voyageurs, Michel Ardan, le président
Barbicane et le capitaine Nicholl, devaient effectuer leur trajet en
_quatre-vingt dix-sept heures treize minutes et vingt secondes_.
Conséquemment, leur arrivée à la surface du disque lunaire ne pouvait
avoir lieu que le 5 décembre, à minuit, au moment précis où la Lune
serait pleine, et non le 4, ainsi que l'avaient annoncé quelques
journaux mal informés.
Mais, circonstance inattendue, la détonation produite par la Columbiad
eut pour effet immédiat de troubler l'atmosphère terrestre en y
accumulant une énorme quantité de vapeurs. Phénomène qui excita
l'indignation générale, car la Lune fut voilée pendant plusieurs nuits
aux yeux de ses contemplateurs.
Le digne J.-T. Maston, le plus vaillant ami des trois voyageurs,
partit pour les montagnes Rocheuses, en compagnie de l'honorable J.
Belfast, directeur de l'Observatoire de Cambridge, et il gagna la
station de Long's-Peak, où se dressait le télescope qui rapprochait la
Lune à deux lieues. L'honorable secrétaire du Gun-Club voulait
observer lui-même le véhicule de ses audacieux amis.
L'accumulation des nuages dans l'atmosphère empêcha toute observation
pendant les 5, 6, 7, 8, 9 et 10 décembre. On crut même que
l'observation devrait être remise au 3 janvier de l'année suivante,
car la Lune, entrant dans son dernier quartier le 11, ne présenterait
plus alors qu'une portion décroissante de son disque, insuffisante
pour permettre d'y suivre la trace du projectile.
Mais enfin, à la satisfaction générale, une forte tempête nettoya
l'atmosphère dans la nuit du 11 au 12 décembre, et la Lune, à demi
éclairée, se découpa nettement sur le fond noir du ciel.
Cette nuit même, un télégramme était envoyé de la station de
Long's-Peak par J.-T. Maston et Belfast à MM. les membres du bureau de
l'Observatoire de Cambridge.
Or, qu'annonçait ce télégramme?
Il annonçait: que le 11 décembre, à huit heures quarante-sept du
soir, le projectile lancé par la Columbiad de Stone's-Hill avait été
aperçu par MM. Belfast et J.-T. Maston,--que le boulet, dévié pour
une cause ignorée, n'avait point atteint son but, mais qu'il en était
passé assez près pour être retenu par l'attraction lunaire,--que
son mouvement rectiligne s'était changé en un mouvement circulaire,
et qu'alors, entraîné suivant un orbe elliptique autour de l'astre
des nuits, il en était devenu le satellite.
Le télégramme ajoutait que les éléments de ce nouvel astre n'avaient
pu être encore calculés;--et en effet, trois observations prenant
l'astre dans trois positions différentes, sont nécessaires pour
déterminer ces éléments. Puis, il indiquait que la distance séparant
le projectile de la surface lunaire «pouvait» être évaluée à deux
mille huit cent trente-trois milles environ, soit quatre mille cinq
cents lieues.
Il terminait enfin en émettant cette double hypothèse: Ou l'attraction
de la Lune finirait par l'emporter, et les voyageurs atteindraient
leur but; ou le projectile, maintenu dans un orbe immutable,
graviterait autour du disque lunaire jusqu'à la fin des siècles.
Dans ces diverses alternatives, quel serait le sort des voyageurs?
Ils avaient des vivres pour quelque temps, c'est vrai. Mais en
supposant même le succès de leur téméraire entreprise, comment
reviendraient-ils? Pourraient-ils jamais revenir? Aurait-on de leurs
nouvelles? Ces questions, débattues par les plumes les plus savantes
du temps, passionnèrent le public.
Il convient de faire ici une remarque qui doit être méditée par les
observateurs trop pressés. Lorsqu'un savant annonce au public une
découverte purement spéculative, il ne saurait agir avec assez de
prudence. Personne n'est forcé de découvrir ni une planète, ni une
comète, ni un satellite, et qui se trompe en pareil cas, s'expose
justement aux quolibets de la foule. Donc, mieux vaut attendre, et
c'est ce qu'aurait dû faire l'impatient J.-T. Maston, avant de lancer
à travers le monde ce télégramme qui, suivant lui, disait le dernier
mot de cette entreprise.
En effet, ce télégramme contenait des erreurs de deux sortes, ainsi
que cela fut vérifié plus tard: 1° Erreurs d'observation, en ce qui
concernait la distance du projectile à la surface de la Lune, car, à
la date du 11 décembre, il était impossible de l'apercevoir, et ce que
J.-T. Maston avait vu ou cru voir, ne pouvait être le boulet de la
Columbiad. 2° Erreurs de théorie sur le sort réservé audit
projectile, car en faire un satellite de la Lune, c'était se mettre en
contradiction absolue avec les lois de la mécanique rationnelle.
Une seule hypothèse des observateurs de Long's-Peak pouvait se
réaliser, celle qui prévoyait le cas où les voyageurs--s'ils
existaient encore--, combineraient leurs efforts avec l'attraction
lunaire de manière à atteindre la surface du disque.
Or, ces hommes, aussi intelligents que hardis, avaient survécu au
terrible contrecoup du départ, et c'est leur voyage dans le
boulet-wagon qui va être raconté jusque dans ses plus dramatiques
comme dans ses plus singuliers détails. Ce récit détruira beaucoup
d'illusions et de prévisions; mais il donnera une juste idée des
péripéties réservées à une pareille entreprise, et il mettra en relief
les instincts scientifiques de Barbicane, les ressources de
l'industrieux Nicholl et l'humoristique audace de Michel Ardan.
En outre, il prouvera que leur digne ami, J.-T. Maston, perdait son
temps, lorsque, penché sur le gigantesque télescope, il observait la
marche de la Lune à travers les espaces stellaires.
I
De dix heures vingt a dix heures quarante-sept minutes du soir
Quand dix heures sonnèrent, Michel Ardan, Barbicane et Nicholl firent
leurs adieux aux nombreux amis qu'ils laissaient sur terre. Les deux
chiens, destinés à acclimater la race canine sur les continents
lunaires, étaient déjà emprisonnés dans le projectile. Les trois
voyageurs s'approchèrent de l'orifice de l'énorme tube de fonte, et
une grue volante les descendit jusqu'au chapeau conique du boulet.
Là, une ouverture, ménagée à cet effet, leur donna accès dans le wagon
d'aluminium. Les palans de la grue étant halés à l'extérieur, la
gueule de la Columbiad fut instantanément dégagée de ses derniers
échafaudages.
Nicholl, une fois introduit avec ses compagnons dans le projectile,
s'occupa d'en fermer l'ouverture au moyen d'une forte plaque maintenue
intérieurement par de puissantes vis de pression. D'autres plaques,
solidement adaptées, recouvraient les verres lenticulaires des
hublots. Les voyageurs, hermétiquement clos dans leur prison de
métal, étaient plongés au milieu d'une obscurité profonde.
«Et maintenant, mes chers compagnons, dit Michel Ardan, faisons comme
chez nous. Je suis homme d'intérieur, moi, et très fort sur l'article
ménage. Il s'agit de tirer le meilleur parti possible de notre
nouveau logement et d'y trouver nos aises. Et d'abord, tâchons d'y
voir un peu plus clair. Que diable! le gaz n'a pas été inventé pour
les taupes!»
Ce disant, l'insouciant garçon fit jaillir la flamme d'une allumette
qu'il frotta à la semelle de sa botte; puis, il l'approcha du bec fixé
au récipient, dans lequel l'hydrogène carboné, emmagasiné à une haute
pression, pouvait suffire à l'éclairage et au chauffage du boulet
pendant cent quarante-quatre heures, soit six jours et six nuits.
Le gaz s'alluma. Le projectile, ainsi éclairé, apparut comme une
chambre confortable, capitonnée à ses parois, meublée de divans
circulaires, et dont la voûte s'arrondissait en forme de dôme.
Les objets qu'elle renfermait, armes, instruments, ustensiles,
solidement saisis et maintenus contre les rondeurs du capiton,
devaient supporter impunément le choc du départ. Toutes les
précautions humainement possibles avaient été prises pour mener à
bonne fin une si téméraire tentative.
Michel Ardan examina tout et se déclara fort satisfait de son
installation.
«C'est une prison, dit-il, mais une prison qui voyage, et avec le
droit de mettre le nez à la fenêtre, je ferais bien un bail de cent
ans! Tu souris Barbicane? As-tu donc une arrière-pensée? Te dis-tu
que cette prison pourrait être notre tombeau? Tombeau, soit, mais je
ne le changerais pas pour celui de Mahomet qui flotte dans l'espace
et ne marche pas!»
Pendant que Michel Ardan parlait ainsi, Barbicane et Nicholl faisaient
leurs derniers préparatifs.
Le chronomètre de Nicholl marquait dix heures vingt minutes du soir
lorsque les trois voyageurs se furent définitivement murés dans leur
boulet. Ce chronomètre était réglé à un dixième de seconde près sur
celui de l'ingénieur Murchison. Barbicane le consulta.
«Mes amis, dit-il, il est dix heures vingt. A dix heures
quarante-sept, Murchison lancera l'étincelle électrique sur le fil
qui communique avec la charge de la Columbiad. A ce moment précis,
nous quitterons notre sphéroïde. Nous avons donc encore vingt-sept
minutes à rester sur la terre.
--Vingt-six minutes et treize secondes, répondit le méthodique
Nicholl.
--Eh bien, s'écria Michel Ardan d'un ton de belle humeur, en
vingt-six minutes, on fait bien des choses! On peut discuter les
plus graves questions de morale ou de politique, et même les
résoudre! Vingt-six minutes bien employées valent mieux que
vingt-six années où on ne fait rien! Quelques secondes d'un Pascal
ou d'un Newton sont plus précieuses que toute l'existence de
l'indigeste foule des imbéciles...
--Et tu en conclus, éternel parleur? demanda le président Barbicane.
--J'en conclus que nous avons vingt-six minutes, répondit Ardan.
--Vingt-quatre seulement, dit Nicholl.
--Vingt-quatre, si tu y tiens, mon brave capitaine, répondit Ardan,
vingt-quatre minutes pendant lesquelles on pourrait approfondir...
--Michel, dit Barbicane, pendant notre traversée, nous aurons tout le
temps nécessaire pour approfondir les questions les plus ardues.
Maintenant occupons-nous du départ.
--Ne sommes-nous pas prêts?
--Sans doute. Mais il est encore quelques précautions à prendre pour
atténuer autant que possible le premier choc!
--N'avons-nous pas ces couches d'eau disposées entre les cloisons
brisantes, et dont l'élasticité nous protégera suffisamment?
--Je l'espère, Michel, répondit doucement Barbicane, mais je n'en
suis pas bien sûr!
--Ah! le farceur! s'écria Michel Ardan. Il espère!... Il n'est
pas sûr!... Et il attend le moment où nous sommes encaqués pour
faire ce déplorable aveu! Mais je demande à m'en aller!
--Et le moyen? répliqua Barbicane.
--En effet! dit Michel Ardan, c'est difficile. Nous sommes dans le
train et le sifflet du conducteur retentira avant vingt-quatre
minutes...
--Vingt», fit Nicholl.
Pendant quelques instants, les trois voyageurs se regardèrent. Puis
ils examinèrent les objets emprisonnés avec eux.
«Tout est à sa place, dit Barbicane. Il s'agit de décider maintenant
comment nous nous placerons le plus utilement pour supporter le choc
du départ. La position à prendre ne saurait être indifférente, et
autant que possible, il faut empêcher que le sang ne nous afflue trop
violemment à la tête.
--Juste, fit Nicholl.
--Alors, répondit Michel Ardan, prêt à joindre l'exemple à la parole,
mettons-nous la tête en bas et les pieds en haut, comme les clowns du
Great-Circus!
--Non, dit Barbicane, mais étendons-nous sur le côté. Nous
résisterons mieux ainsi au choc. Remarquez bien qu'au moment où le
boulet partira que nous soyons dedans ou que nous soyons devant, c'est
à peu près la même chose.
--Si ce n'est qu' «à peu près» la même chose, je me rassure, répliqua
Michel Ardan.
--Approuvez-vous mon idée, Nicholl? demanda Barbicane.
--Entièrement, répondit le capitaine. Encore treize minutes et demie.
--Ce n'est pas un homme que ce Nicholl s'écria Michel, c'est un
chronomètre à secondes, a échappement, avec huit trous...»
Mais ses compagnons ne l'écoutaient plus, et ils prenaient leurs
dernières dispositions avec un sang-froid inimaginable. Ils avaient
l'air de deux voyageurs méthodiques, montés dans un wagon, et
cherchant à se caser aussi confortablement que possible. On se
demande vraiment de quelle matière sont faits ces coeurs d'Américains
auxquels l'approche du plus effroyable danger n'ajoute pas une
pulsation!
Trois couchettes, épaisses et solidement conditionnées, avaient été
placées dans le projectile. Nicholl et Barbicane les disposèrent au
centre du disque qui formait le plancher mobile. Là devaient
s'étendre les trois voyageurs, quelques moments avant le départ.
Pendant ce temps, Ardan, ne pouvant rester immobile, tournait dans son
étroite prison comme une bête fauve en cage, causant avec ses amis,
parlant à ses chiens, Diane et Satellite, auxquels, on le voit, il
avait donné depuis quelque temps ces noms significatifs.
«Hé! Diane! Hé! Satellite! s'écriait-il en les excitant. Vous
allez donc montrer aux chiens sélénites les bonnes façons des chiens
de la terre! Voilà qui fera honneur à la race canine! Pardieu! Si
nous revenons jamais ici-bas, je veux rapporter un type croisé de
«moon-dogs» qui fera fureur!
--S'il y a des chiens dans la Lune, dit Barbicane.
--Il y en a, affirma Michel Ardan, comme il y a des chevaux, des
vaches, des ânes, des poules. Je parie que nous y trouvons des
poules!
--Cent dollars que nous n'en trouverons pas, dit Nicholl.
--Tenu, mon capitaine, répondit Ardan en serrant la main de Nicholl.
Mais à propos, tu as déjà perdu trois paris avec notre président,
puisque les fonds nécessaires à l'entreprise ont été faits, puisque
l'opération de la fonte a réussi, et enfin puisque la Columbiad a été
chargée sans accident, soit six mille dollars.
--Oui, répondit Nicholl. Dix heures trente-sept minutes et six
secondes.
--C'est entendu, capitaine. Eh bien, avant un quart d'heure, tu auras
encore à compter neuf mille dollars au président, quatre mille parce
que la Columbiad n'éclatera pas, et cinq mille parce que le boulet
s'enlèvera à plus de six milles dans l'air.
--J'ai les dollars, répondit Nicholl en frappant sur la poche de son
habit, je ne demande qu'à payer.
--Allons, Nicholl, je vois que tu es un homme d'ordre, ce que je n'ai
jamais pu être, mais en somme, tu as fait là une série de paris peu
avantageux pour toi, permets-moi de te le dire.
--Et pourquoi? demanda Nicholl.
--Parce que si tu gagnes le premier, c'est que la Columbiad aura
éclaté, et le boulet avec, et Barbicane ne sera plus là pour te
rembourser tes dollars.
--Mon enjeu est déposé à la banque de Baltimore, répondit simplement
Barbicane, et à défaut de Nicholl, il retournera à ses héritiers!
--Ah! hommes pratiques! s'écria Michel Ardan, esprits positifs! Je
vous admire d'autant plus que je ne vous comprends pas.
--Dix heures quarante deux! dit Nicholl.
--Plus que cinq minutes! répondit Barbicane.
--Oui! cinq petites minutes! répliqua Michel Ardan. Et nous sommes
enfermés dans un boulet au fond d'un canon de neuf cents pieds! Et
sous ce boulet sont entassés quatre cent mille livres de fulmi-coton
qui valent seize cent mille livres de poudre ordinaire! Et l'ami
Murchison, son chronomètre à la main, l'oeil fixé sur l'aiguille, le
doigt posé sur l'appareil électrique, compte les secondes et va nous
lancer dans les espaces interplanétaires!...
--Assez, Michel, assez! dit Barbicane d'une voix grave.
Préparons-nous. Quelques instants seulement nous séparent d'un moment
suprême. Une poignée de main, mes amis.
--Oui», s'écria Michel Ardan, plus ému qu'il ne voulait le paraître.
Ces trois hardis compagnons s'unirent dans une dernière étreinte.
«Dieu nous garde!» dit le religieux Barbicane.
Michel Ardan et Nicholl s'étendirent sur les couchettes disposées au
centre du disque.
«Dix heures quarante sept!» murmura le capitaine.
Vingt secondes encore! Barbicane éteignit rapidement le gaz et se
coucha près de ses compagnons.
Le profond silence e n'était interrompu que par les battements du
chronomètre frappant la seconde.
Soudain, un choc épouvantable se produisit, et le projectile, sous la
poussée de six milliards de litres de gaz développés par la
déflagration du pyroxile, s'enleva dans l'espace.
II
La première demi-heure
Que s'était-il passé? Quel effet avait produit cette effroyable
secousse? L'ingéniosité des constructeurs du projectile avait-elle
obtenu un résultat heureux? Le choc s'était-il amorti, grâce aux
ressorts, aux quatre tampons, aux coussins d'eau, aux cloisons
brisantes? Avait-on dompté l'effrayante poussée de cette vitesse
initiale de onze mille mètres qui eût suffi à traverser Paris ou New
York en une seconde? C'est évidemment la question que se posaient les
mille témoins de cette scène émouvante. Ils oubliaient le but du
voyage pour ne songer qu'aux voyageurs! Et si quelqu'un d'entre eux
--J.-T. Maston, par exemple--, eût pu jeter un regard à l'intérieur
du projectile, qu'aurait-il vu?
Rien alors. L'obscurité était profonde dans le boulet. Mais ses
parois cylindro-coniques avaient supérieurement résisté. Pas une
déchirure, pas une flexion, pas une déformation. L'admirable
projectile ne s'était même pas altéré sous l'intense déflagration des
poudres, ni liquéfié, comme on paraissait le craindre, en une pluie
d'aluminium.
A l'intérieur, peu de désordre, en somme. Quelques objets avaient été
lancés violemment vers la voûte; mais les plus importants ne
semblaient pas avoir souffert du choc. Leurs saisines étaient
intactes.
Sur le disque mobile, rabaissé jusqu'au culot, après le bris des
cloisons et l'échappement de l'eau, trois corps gisaient sans
mouvement. Barbicane, Nicholl, Michel Ardan respiraient-ils encore?
Ce projectile n'était-il plus qu'un cercueil de métal, emportant trois
cadavres dans l'espace?...
Quelques minutes après le départ du boulet, un de ces corps fit un
mouvement; ses bras s'agitèrent, sa tête se redressa, et il parvint à
se mettre sur les genoux. C'était Michel Ardan. Il se palpa, poussa
un a «hem» sonore, puis il dit;
«Michel Ardan, complet. Voyons les autres!»
Le courageux Français voulut se lever; mais il ne put se tenir debout.
Sa tête vacillait, son sang violemment injecté, l'aveuglait, il était
comme un homme ivre.
«Brr! fit-il. Cela me produit le même effet que deux bouteilles de
Corton. Seulement, c'est peut-être moins agréable à avaler!»
Puis, passant plusieurs fois sa main sur son front et se frottant les
tempes, il cria d'une voix ferme:
«Nicholl! Barbicane!»
Il attendit anxieusement. Nulle réponse. Pas même un soupir qui
indiquât que le coeur de ses compagnons battait encore. Il réitéra
son appel. Même silence.
«Diable! dit-il. Ils ont l'air d'être tombés d'un cinquième étage
sur la tête! Bah! ajouta-t-il avec cette imperturbable confiance que
rien ne pouvait enrayer, si un Français a pu se mettre sur les genoux,
deux Américains ne seront pas gênés de se remettre sur les pieds.
Mais, avant tout éclairons la situation».
Ardan sentait la vie lui revenir à flots. Son sang se calmait et
reprenait sa circulation accoutumée. De nouveaux efforts le remirent
en équilibre. Il parvint à se lever, tira de sa poche une allumette
et l'enflamma sous le frottement du phosphore. Puis, l'approchant du
bec, il l'alluma. Le récipient n'avait aucunement souffert. Le gaz
ne s'était pas échappé. D'ailleurs, son odeur l'eût trahi, et en ce
cas, Michel Ardan n'aurait pas impunément promené une allumette
enflammée dans ce milieu rempli d'hydrogène. Le gaz, combiné avec
l'air, eût produit un mélange détonant et l'explosion aurait achevé ce
que la secousse avait commencé peut-être.
Dès que le bec fut allumé, Ardan se pencha sur les corps de ses
compagnons. Ces corps étaient renversés l'un sur l'autre, comme des
masses inertes. Nicholl dessus, Barbicane dessous.
Ardan redressa le capitaine, l'accota contre un divan, et le
frictionna vigoureusement. Ce massage, intelligemment pratiqué,
ranima Nicholl, qui ouvrit les yeux, recouvra instantanément son
sang-froid, saisit la main d'Ardan. Puis, regardant autour de lui:
«Et Barbicane? demanda-t-il.
--Chacun son tour, répondit tranquillement Michel Ardan. J'ai
commencé par toi, Nicholl, parce que tu étais dessus. Passons
maintenant à Barbicane.»
Cela dit, Ardan et Nicholl soulevèrent le président du Gun-Club et le
déposèrent sur le divan. Barbicane semblait avoir plus souffert que
ses compagnons. Son sang avait coulé, mais Nicholl se rassura en
constatant que cette hémorragie ne provenait que d'une légère blessure
à l'épaule. Une simple écorchure qu'il comprima soigneusement.
Néanmoins, Barbicane fut quelque temps à revenir à lui, ce dont
s'effrayèrent ses deux amis qui ne lui épargnaient pas les frictions.
«Il respire cependant, disait Nicholl, approchant son oreille de la
poitrine du blessé.
--Oui, répondait Ardan, il respire comme un homme qui a quelque
habitude de cette opération quotidienne. Massons, Nicholl, massons
avec vigueur.»
Et les deux praticiens improvisés firent tant et si bien, que
Barbicane recouvra l'usage de ses sens. Il ouvrit les yeux, se
redressa, prit la main de ses deux amis, et, pour sa première parole:
«Nicholl, demanda-t-il, marchons-nous?»
Nicholl et Barbicane se regardèrent. Ils ne s'étaient pas encore
inquiétés du projectile. Leur première préoccupation avait été pour
les voyageurs, non pour le wagon.
«Au fait marchons-nous? répéta Michel Ardan.
--Ou bien reposons-nous tranquillement sur le sol de la Floride?
demanda Nicholl.
--Ou au fond du golfe du Mexique? ajouta Michel Ardan.
--Par exemple!» s'écria le président Barbicane.
Et cette double hypothèse suggérée par ses compagnons eut pour effet
immédiat de le rappeler immédiatement au sentiment.
Quoi qu'il en soit, on ne pouvait encore se prononcer sur la situation
du boulet. Son immobilité apparente; le défaut de communication avec
l'extérieur, ne permettaient pas de résoudre la question. Peut-être
le projectile déroulait-il sa trajectoire à travers l'espace;
peut-être, après un court enlèvement, était-il retombé sur terre, ou
même dans le golfe du Mexique, chute que le peu de largeur de la
presqu'île floridienne rendait possible.
Le cas était grave, le problème intéressant. Il fallait le résoudre
au plus tôt. Barbicane, surexcité et triomphant par son énergie
morale de sa faiblesse physique, se releva. Il écouta. A
l'extérieur, silence profond. Mais l'épais capitonnage était
suffisant pour intercepter tous les bruits de la Terre. Cependant,
une circonstance frappa Barbicane. La température à l'intérieur du
projectile était singulièrement élevée. Le président retira un
thermomètre de l'enveloppe qui le protégeait, et il le consulta.
L'instrument marquait quarante-cinq degrés centigrades.
«Oui! s'écria-t-il alors, oui! nous marchons! Cette étouffante
chaleur transsude à travers les parois du projectile! Elle est
produite par son frottement sur les couches atmosphériques. Elle va
bientôt diminuer, parce que déjà nous flottons dans le vide, et après
avoir failli étouffer, nous subirons des froids intenses.
--Quoi, demanda Michel Ardan, suivant toi, Barbicane, nous serions dès
à présent hors des limites de l'atmosphère terrestre?
--Sans aucun doute, Michel. Ecoute-moi. Il est dix heures
cinquante-cinq minutes. Nous sommes partis depuis huit minutes
environ. Or, si notre vitesse initiale n'eût pas été diminuée par le
frottement, six secondes nous auraient suffi pour franchir les seize
lieues d'atmosphère qui entourent le sphéroïde.
--Parfaitement, répondit Nicholl, mais dans quelle proportion
estimez-vous la diminution de cette vitesse par le frottement?
--Dans la proportion d'un tiers, Nicholl, répondit Barbicane cette
diminution est considérable, mais, d'après mes calculs, elle est
telle. Si donc nous avons eu une vitesse initiale de onze mille
mètres, au sortir de l'atmosphère cette vitesse sera réduite à sept
mille trois cent trente-deux mètres, quoi qu'il en soit, nous avons
déjà franchi cet intervalle, et...
--Et alors, dit Michel Ardan, l'ami Nicholl a perdu ses deux paris:
quatre mille dollars, puisque la Columbiad n'a pas éclaté; cinq mille
dollars, puisque le projectile s'est élevé à une hauteur supérieure à
six milles. Donc, Nicholl, exécute-toi.
--Constatons d'abord, répondit le capitaine, et nous paierons ensuite.
Il est très possible que les raisonnements de Barbicane soient exacts
et que j'aie perdu mes neuf mille dollars. Mais une nouvelle
hypothèse se présente à mon esprit, et elle annulerait la gageure.
--Laquelle? demanda vivement Barbicane.
--L'hypothèse que, pour une raison ou une autre, le feu n'ayant pas
été mis aux poudres, nous ne soyons pas partis.
--Pardieu, capitaine, s'écria Michel Ardan, voilà une hypothèse digne
de mon cerveau! Elle n'est pas sérieuse! Est-ce que nous n'avons pas
été à demi assommés par la secousse? Est-ce que je ne t'ai pas
rappelé à la vie? Est-ce que l'épaule du président ne saigne pas
encore du contrecoup qui l'a frappée?
--D'accord, Michel, répéta Nicholl, mais une seule question.
--Fais, mon capitaine.
--As-tu entendu la détonation qui certainement a dû être formidable?
--Non, répondit Ardan, très surpris, en effet, je n'ai pas entendu la
détonation.
--Et vous, Barbicane?
--Ni moi non plus.
--Eh bien? fit Nicholl.
--Au fait! murmura le président, pourquoi n'avons-nous pas entendu la
détonation?»
Les trois amis se regardèrent d'un air assez décontenancé. Il se
présentait là un phénomène inexplicable. Le projectile était parti
cependant, et, conséquemment, la détonation avait dû se produire.
«Sachons d'abord où nous en sommes, dit Barbicane, et rabattons les
panneaux.»
Cette opération extrêmement simple, fut aussitôt pratiquée. Les
écrous qui maintenaient les boulons sur les plaques extérieures du
hublot de droite, cédèrent sous la pression d'une clef anglaise. Ces
boulons furent chassés au-dehors, et des obturateurs garnis de
caoutchouc bouchèrent le trou qui leur donnait passage. Aussitôt la
plaque extérieure se rabattit sur sa charnière comme un sabord, et le
verre lenticulaire qui fermait le hublot apparut. Un hublot identique
s'évidait dans l'épaisseur des parois sur l'autre face, du projectile,
un autre dans le dôme qui le terminait, un quatrième enfin au milieu
du culot inférieur. On pouvait donc observer, dans quatre directions
opposées, le firmament par les vitres latérales et plus directement,
la Terre ou la Lune par les ouvertures supérieures et inférieures du
boulet.
Barbicane et ses deux compagnons s'étaient aussitôt précipités à la
vitre découverte. Nul rayon lumineux ne l'animait. Une profonde
obscurité enveloppait le projectile. Ce qui n'empêcha pas le
président Barbicane de s'écrier:
«Non, mes amis, nous ne sommes pas retombés sur terre! Non, nous ne
sommes pas immergés au fond du golfe du Mexique! Oui! nous montons
dans l'espace! Voyez ces étoiles qui brillent dans la nuit, et cette
impénétrable obscurité qui s'amasse entre la Terre et nous!
«Hurrah! Hurrah!» s'écrièrent d'une commune voix Michel Ardan et
Nicholl.
En effet, ces ténèbres compactes prouvaient que le projectile avait
quitté la Terre, car le sol, vivement éclairé alors par la clarté
lunaire, eût apparu aux yeux des voyageurs, s'ils eussent reposé à sa
surface. Cette obscurité démontrait aussi que le projectile avait
dépassé la couche atmosphérique, car la lumière diffuse, répandue dans
l'air eût reporté sur les parois métalliques un reflet qui manquait
aussi. Cette lumière aurait éclairé la vitre du hublot, et cette
vitre était obscure. Le doute n'était plus permis. Les voyageurs
avaient quitté la Terre.
«J'ai perdu, dit Nicholl.
--Et je t'en félicite! répondit Ardan.
--Voici neuf mille dollars, dit le capitaine en tirant de sa poche une
liasse de dollars papier.
--Voulez-vous un reçu? demanda Barbicane en prenant la somme.
--Si cela ne vous désoblige pas, répondit Nicholl. C'est plus
régulier.»
Et, sérieusement, flegmatiquement, comme s'il eût été à sa caisse, le
président Barbicane tira son carnet, en détacha une page blanche,
libella au crayon un reçu en règle, le data, le signa, le parapha, et
le remit au capitaine qui l'enferma soigneusement dans son
portefeuille.
Michel Ardan, ôtant sa casquette, s'inclina sans rien dire devant ses
deux compagnons. Tant de formalisme en de pareilles circonstances lui
coupait la parole. Il n'avait jamais rien vu de si «américain».
Barbicane et Nicholl, leur opération terminée, s'étaient replacés à la
vitre et regardaient les constellations. Les étoiles se détachaient
en points vifs sur le fond noir du ciel. Mais, de ce côté, on ne
pouvait apercevoir l'astre des nuits, qui, marchant de l'est à
l'ouest, s'élevait peu à peu vers le zénith. Aussi son absence
provoqua-t-elle une réflexion d'Ardan.
«Et la Lune? disait-il. Est-ce que, par hasard, elle manquerait à
notre rendez-vous?
--Rassure-toi, répondit Barbicane. Notre future sphéroïde est à son
poste, mais nous ne pouvons l'apercevoir de ce côté. Ouvrons l'autre
hublot latéral.»
Au moment où Barbicane allait abandonner la vitre pour procéder au
dégagement du hublot opposé, son attention fut attirée par l'approche
d'un objet brillant. C'était un disque énorme, dont les colossales
dimensions ne pouvaient être appréciées. Sa face tournée vers la
Terre s'éclairait vivement. On eût dit une petite Lune qui
réfléchissait la lumière de la grande. Elle s'avançait avec une
prodigieuse vitesse et paraissait décrire autour de la Terre une
orbite qui coupait la trajectoire du projectile. Le mouvement de
translation de ce mobile se complétait d'un mouvement de rotation sur
lui-même. Il se comportait donc comme tous les corps célestes
abandonnés dans l'espace.
«Eh! s'écria Michel Ardan, qu'est cela? Un autre projectile?»
Barbicane ne répondit pas. L'apparition de ce corps énorme le
surprenait et l'inquiétait. Une rencontre était possible, qui aurait
eu des résultats déplorables, soit que le projectile fût dévié de sa
route, soit qu'un choc, brisant son élan, le précipitât vers la Terre,
soit enfin qu'il se vît irrésistiblement entraîné par la puissance
attractive de cet astéroïde.
Le président Barbicane avait rapidement saisi les conséquences de ces
trois hypothèses qui, d'une façon ou d'une autre, amenaient fatalement
l'insuccès de sa tentative. Ses compagnons, muets, regardaient à
travers l'espace. L'objet grossissait prodigieusement en
s'approchant, et par une certaine illusion d'optique, il semblait que
le projectile se précipitât au-devant de lui.
«Mille dieux! s'écria Michel Ardan, les deux trains vont se
rencontrer!»
Instinctivement, les voyageurs s'étaient rejetés en arrière. Leur
épouvante fut extrême, mais elle ne dura pas longtemps, quelques
secondes à peine. L'astéroïde passa à plusieurs centaines de mètres
du projectile et disparut, non pas tant par la rapidité de sa course,
que parce que sa face opposée à la Lune se confondit subitement avec
l'obscurité absolue de l'espace.
«Bon voyage! s'écria Michel Ardan en poussant un soupir de
satisfaction. Comment! l'infini n'est pas assez grand pour qu'un
pauvre petit boulet puisse s'y promener sans crainte! Ah çà!
qu'est-ce que ce globe prétentieux qui a failli nous heurter?
--Je le sais, répondit Barbicane.
--Parbleu! tu sais tout.
--C'est, dit Barbicane, un simple bolide, mais un bolide énorme que
l'attraction a retenu à l'état de satellite.
--Est-il possible! s'écria Michel Ardan. La terre a donc deux Lunes
comme Neptune?
--Oui, mon ami, deux Lunes, bien qu'elle passe généralement pour n'en
posséder qu'une. Mais cette seconde Lune est si petite et sa vitesse
est si grande, que les habitants de la Terre ne peuvent l'apercevoir.
C'est en tenant compte de certaines perturbations qu'un astronome
français, M. Petit, a su déterminer l'existence de ce second satellite
et en calculer les éléments. D'après ses observations, ce bolide
accomplirait sa révolution autour de la Terre en trois heures vingt
minutes seulement, ce qui implique une vitesse prodigieuse.
--Tous les astronomes, demanda Nicholl, admettent-ils l'existence de
ce satellite?
--Non, répondit Barbicane; mais si, comme nous, ils s'étaient
rencontrés avec lui, ils ne pourraient plus douter. Au fait, j'y
pense, ce bolide qui nous eût fort embarrassés en heurtant le
projectile permet de préciser notre situation dans l'espace.
--Comment? dit Ardan.
--Parce que sa distance est connue et, au point où nous l'avons
rencontré, nous étions exactement a huit mille cent quarante
kilomètres de la surface du globe terrestre.
--Plus de deux mille lieues! s'écria Michel Ardan. Voilà qui enfonce
les trains express de ce globe piteux qu'on appelle la Terre!
--Je le crois bien, répondit Nicholl en consultant son chronomètre, il
est onze heures, et nous n'avons quitté le continent américain que
depuis treize minutes.
--Treize minutes seulement? dit Barbicane
--Oui, répondit Nicholl, et si notre vitesse initiale de onze
kilomètres était constante, nous ferions près de dix mille lieues à
l'heure!
--Tout cela est fort bien, mes amis, dit le
président, mais reste toujours cette insoluble
question. Pourquoi n'avons-nous pas entendu la
détonation de la Columbiad?»
Faute de réponse, la conversation s'arrêta, et Barbicane, tout en
réfléchissant, s'occupa de rabaisser le mantelet du second hublot
latéral. Son opération réussit, et, par la vitre dégagée, la Lune
emplit l'intérieur du projectile d'une brillante lumière. Nicholl, en
homme économe, éteignit le gaz qui devenait inutile, et dont l'éclat,
d'ailleurs, nuisait à l'observation des espaces interplanétaires.
Le disque lunaire brillait alors avec une incomparable pureté. Ses
rayons, que ne tamisait plus la vaporeuse atmosphère du globe
terrestre, filtraient à travers la vitre et saturaient l'air intérieur
du projectile de reflets argentins. Le noir rideau du firmament
doublait véritablement l'éclat de la Lune, qui, dans ce vide de
l'éther impropre à la diffusion, n'éclipsait pas les étoiles voisines.
Le ciel, ainsi vu, présentait un aspect tout nouveau que l'oeil humain
ne pouvait soupçonner.
On conçoit l'intérêt avec lequel ces audacieux contemplaient l'astre
des nuits, but suprême de leur voyage. Le satellite de la Terre dans
son mouvement de translation se rapprochait insensiblement du zénith,
point mathématique qu'il devait atteindre environ quatre-vingt-seize
heures plus tard. Ses montagnes, ses plaines, tout son relief ne
s'accusaient pas plus nettement à leurs yeux que s'ils les eussent
considérés d'un point quelconque de la Terre; mais sa lumière, à
travers le vide, se développait avec une incomparable intensité. Le
disque resplendissait comme un miroir de platine. De la terre qui
fuyait sous leurs pieds, les voyageurs avaient déjà oublié tout
souvenir.
Ce fut le capitaine Nicholl qui, le premier, rappela l'attention sur
le globe disparu.
«Oui! répondit Michel Ardan, ne soyons pas ingrats envers lui.
Puisque nous quittons notre pays, que nos derniers regards lui
appartiennent. Je veux revoir la Terre avant qu'elle s'éclipse
complètement à mes yeux!»
Barbicane, pour satisfaire aux désirs de son compagnon, s'occupa de
déblayer la fenêtre du fond du projectile, celle qui devait permettre
d'observer directement la Terre. Le disque que la force de projection
avait ramené jusqu'au culot fut démonté non sans peine. Ses morceaux
placés avec soin contre les parois, pouvaient encore servir, le cas
échéant. Alors apparut une baie circulaire, large de cinquante
centimètres, évidée dans la partie inférieure du boulet. Un verre,
épais de quinze centimètres et renforcé d'une armature de cuivre, la
fermait. Au-dessous s'appliquait une plaque d'aluminium retenue par
des boulons. Les écrous dévissés, les boulons largués, la plaque se
rabattit, et la communication visuelle fut établie entre l'intérieur
et l'extérieur.
Michel Ardan s'était agenouillé sur la vitre. Elle était sombre,
comme opaque.
«Eh bien, s'écria-t-il, et la Terre?
--La Terre, dit Barbicane, la voilà.
--Quoi! fit Ardan, ce mince filet, ce croissant argenté?
--Sans doute, Michel. Dans quatre jours, lorsque la Lune sera pleine,
au moment même où nous l'atteindrons, la Terre sera nouvelle. Elle ne
nous apparaîtra plus que sous la forme d'un croissant délié qui ne
tardera pas à disparaître, et alors elle sera noyée pour quelques
jours dans une ombre impénétrable.
--Ça! la Terre!» répétait Michel Ardan, regardant de tous ses yeux
cette mince tranche de sa planète natale.
L'explication donnée par le président Barbicane était juste. La
Terre, par rapport au projectile, entrait dans sa dernière phase.
Elle était dans son octant et montrait un croissant finement tracé sur
le fond noir du ciel. Sa lumière, rendue bleuâtre par l'épaisseur de
la couche atmosphérique, offrait moins d'intensité que celle du
croissant lunaire. Ce croissant se présentait sous des dimensions
considérables. On eût dit un arc énorme tendu sur le firmament.
Quelques points, vivement éclairés, surtout dans sa partie concave,
annonçaient la présence de hautes montagnes; mais ils disparaissaient
parfois sous d'épaisses taches qui ne se voient jamais à la surface du
disque lunaire. C'étaient des anneaux de nuage disposés
concentriquement autour du sphéroïde terrestre.
Cependant, par suite d'un phénomène naturel, identique à celui qui se
produit sur la Lune lorsqu'elle est dans ses octants, on pouvait
saisir le contour entier du globe terrestre. Son disque entier
apparaissait assez visiblement par un effet de lumière cendrée, moins
appréciable que la lumière cendrée de la Lune. Et la raison de cette
intensité moindre est facile à comprendre. Lorsque ce reflet se
produit sur la Lune, il est dû aux rayons solaires que la Terre
réfléchit vers son satellite. Ici, par un effet inverse, il était dû
aux rayons solaires réfléchis de la Lune vers la Terre. Or, la
lumière terrestre est environ treize fois plus intense que la lumière
lunaire, ce qui tient à la différence de volume des deux corps. De
là, cette conséquence que, dans le phénomène de la lumière cendrée, la
partie obscure du disque de la Terre se dessine moins nettement que
celle du disque de la Lune, puisque l'intensité du phénomène est
proportionnelle au pouvoir éclairant des deux astres. Il faut ajouter
aussi que le croissant terrestre semblait former une courbe plus
allongée que celle du disque. Pur effet d'irradiation.
Tandis que les voyageurs cherchaient à percer les profondes ténèbres
de l'espace, un bouquet étincelant d'étoiles filantes s'épanouit à
leurs yeux. Des centaines de bolides, enflammés au contact de
l'atmosphère, rayaient l'ombre de traînées lumineuses et zébraient de
leurs feux la partie cendrée du disque. A cette époque, la Terre
était dans son périhélie, et le mois de décembre est si propice à
l'apparition de ces étoiles filantes, que des astronomes en ont compté
jusqu'à vingt-quatre mille par heure. Mais Michel Ardan, dédaignant
les raisonnements scientifiques, aima mieux croire que la Terre
saluait de ses plus brillants feux d'artifice le départ de trois de
ses enfants.
En somme, c'était tout ce qu'ils voyaient de ce sphéroïde perdu dans
l'ombre, astre inférieur du monde solaire, qui, pour les grandes
planètes, se couche ou se lève comme une simple étoile du matin ou du
soir! Imperceptible point de l'espace, ce n'était plus qu'un
croissant fugitif, ce globe où ils avaient laissé toutes leurs
affections!
Longtemps, les trois amis, sans parler, mais unis de coeur,
regardèrent, tandis que le projectile s'éloignait avec une vitesse
uniformément décroissante. Puis, une somnolence irrésistible envahit
leur cerveau. Était-ce fatigue de corps et fatigue d'esprit? Sans
doute, car après la surexcitation de ces dernières heures passées sur
la Terre, la réaction devait inévitablement se produire.
«Eh bien, dit Michel, puisqu'il faut dormir, dormons.»
Et, s'étendant sur leurs couchettes, tous trois furent bientôt
ensevelis dans un profond sommeil.
Mais ils ne s'étaient pas assoupis depuis un quart d'heure, que
Barbicane se relevait subitement et réveillant ses compagnons d'une
voix formidable:
«J'ai trouvé! s'écria-t-il!
--Qu'as-tu trouvé? demanda Michel Ardan sautant hors de sa couchette.
--La raison pour laquelle nous n'avons pas entendu la détonation de la
Columbiad!
--Et c'est?... fit Nicholl.
--Parce que notre projectile allait plus vite que le son!»
III
Où l'on s'installe
Cette explication curieuse, mais certainement exacte, une fois donnée,
les trois amis s'étaient replongés dans un profond sommeil. Où
auraient-ils, pour dormir, trouvé un lieu plus calme, un milieu plus
paisible? Sur terre, les maisons des villes, les chaumières des
campagnes, ressentent toutes les secousses imprimées à l'écorce du
globe. Sur mer, le navire, ballotté par les lames, n'est que choc et
mouvement. Dans l'air, le ballon oscille incessamment sur des couches
fluides de densités diverses. Seul, ce projectile, flottant dans le
vide absolu, au milieu du silence absolu, offrait à ses hôtes le repos
absolu.
Aussi, le sommeil des trois aventureux voyageurs se fût-il peut-être
indéfiniment prolongé, si un bruit inattendu ne les eût éveillés vers
sept heures du matin, le 2 décembre, huit heures après leur départ.
Ce bruit, c'était un aboiement très caractérisé.
«Les chiens! Ce sont les chiens!» s'écria Michel Ardan, se relevant
aussitôt.
--Ils ont faim, dit Nicholl.
--Pardieu! répondit Michel, nous les avons oubliés!
--Où sont-ils?» demanda Barbicane.
On chercha, et l'on trouva l'un de ces animaux blotti sous le divan.
Épouvanté, anéanti par le choc initial, il était resté dans ce coin
jusqu'au moment où la voix lui revint avec le sentiment de la faim.
C'était l'aimable Diane, assez penaude encore, qui s'allongea hors de
sa retraite, non sans se faire prier. Cependant Michel Ardan
l'encourageait de ses plus gracieuses paroles.
«Viens, Diane, disait-il, viens, ma fille! toi, dont la destinée
marquera dans les annales cynégétiques! toi que les païens eussent
donnée pour compagne au dieu Anubis, et les chrétiens pour amie à
saint Roch! toi, digne d'être forgée en airain par le roi des enfers,
comme ce toutou que Jupiter céda à la belle Europe au prix d'un
baiser! toi, dont la célébrité effacera celle des héros de Montargis
et du mont Saint-Bernard! toi, qui, t'élançant vers les espaces
interplanétaires, seras peut-être l'Ève des chiens sélénites! toi qui
justifieras là-haut cette parole de Toussenel: «Au commencement.
«Dieu créa l'homme, et le voyant si faible, il lui «donna le chien!»
Viens, Diane! viens ici!»
Diane, flattée ou non, s'avançait peu à peu et poussait des
gémissements plaintifs.
«Bon! fit Barbicane, je vois bien Ève, mais où est Adam?
--Adam! répondit Michel, Adam ne peut être loin! Il est là, quelque
part! Il faut l'appeler! Satellite! ici, Satellite!»
Mais Satellite ne paraissait pas. Diane continuait de gémir. On
constata cependant qu'elle n'était point blessée, et on lui servit une
appétissante pâtée qui fit taire ses plaintes.
Quant à Satellite, il semblait introuvable. Il fallut chercher
longtemps avant de le découvrir dans un des compartiments supérieurs
du projectile, où un contrecoup, assez inexplicable, l'avait
violemment lancé. La pauvre bête, fort endommagée, était dans un
piteux état.
«Diable! dit Michel, voilà notre acclimatation compromise!»
On descendit le malheureux chien avec précaution. Sa tête s'était
fracassée contre la voûte, et il semblait difficile qu'il revînt d'un
tel choc. Néanmoins, il fut confortablement étendu sur un coussin et
là, il laissa échapper un soupir.
«Nous te soignerons, dit Michel. Nous sommes responsables de ton
existence. J'aimerais mieux perdre un bras qu'une patte de mon pauvre
Satellite!»
Et, ce disant, il offrit quelques gorgées d'eau au blessé, qui les but
avidement.
Ces soins donnés, les voyageurs observèrent attentivement la Terre et
la Lune. La Terre n'était plus figurée que par un disque cendré que
terminait un croissant plus rétréci que la veille; mais son volume
restait encore énorme, si on le comparait à celui de la Lune qui se
rapprochait de plus en plus d'un cercle parfait.
«Parbleu! dit alors Michel Ardan, je suis vraiment fâché que nous ne
soyons pas partis au moment de la Pleine-Terre, c'est-à-dire lorsque
notre globe se trouvait en opposition avec le Soleil.
--Pourquoi? demanda Nicholl.
--Parce que nous aurions aperçu sous un nouveau jour nos continents et
nos mers, ceux-ci resplendissants sous la projection des rayons
solaires, celles-là plus sombres et telles qu'on les reproduit sur
certaines mappemondes! J'aurais voulu voir ces pôles de la Terre sur
lesquels le regard de l'homme ne s'est encore jamais reposé!
--Sans doute, répondit Barbicane, mais si la Terre avait été pleine,
la Lune aurait été nouvelle, c'est-à-dire invisible au milieu de
l'irradiation du Soleil. Or, mieux vaut pour nous voir le but
d'arrivée que le point de départ.
--Vous avez raison, Barbicane, répondit le capitaine Nicholl, et
d'ailleurs quand nous aurons atteint la Lune, nous aurons le temps,
pendant les longues nuits lunaires, de considérer à loisir ce globe où
fourmillent nos semblables!
--Nos semblables! s'écria Michel Ardan. Mais maintenant, ils ne sont
pas plus nos semblables que les Sélénites! Nous habitons un monde
nouveau, peuplé de nous seuls, le projectile! Je suis le semblable de
Barbicane, et Barbicane est le semblable de Nicholl. Au-delà de nous,
en dehors de nous, l'humanité finit, et nous sommes les seules
populations de ce microcosme jusqu'au moment où nous deviendrons de
simples Sélénites!
--Dans quatre-vingt-huit heures environ,
répliqua le capitaine.
--Ce qui veut dire?... demanda Michel Ardan.
--Qu'il est huit heures et demie, répondit Nicholl.
--Eh bien, repartit Michel, il m'est impossible de trouver même
l'apparence d'une raison pour laquelle nous ne déjeunerions pas
illico.»
En effet, les habitants du nouvel astre ne pouvaient y vivre sans
manger, et leur estomac subissait alors les impérieuses lois de la
faim. Michel Ardan, en sa qualité de Français, se déclara cuisinier
en chef, importante fonction qui ne lui suscita pas de concurrents.
Le gaz donna les quelques degrés de chaleur suffisants pour les
apprêts culinaires, et le coffre aux provisions fournit les éléments
de ce premier festin.
Le déjeuner débuta par trois tasses d'un bouillon excellent, dû à la
liquéfaction dans l'eau chaude de ces précieuses tablettes Liebig,
préparées avec les meilleurs morceaux des ruminants des Pampas. Au
bouillon de boeuf succédèrent quelques tranches de beefsteak
comprimés à la presse hydraulique, aussi tendres, aussi succulents que
s'ils fussent sortis des cuisines du café Anglais. Michel, homme
d'imagination, soutint même qu'ils étaient «saignants».
Des légumes conservés «et plus frais que nature», dit aussi l'aimable
Michel, succédèrent au plat de viande, et furent suivis de quelques
tasses de thé avec tartines beurrées à l'américaine. Ce breuvage,
déclaré exquis, était dû à l'infusion de feuilles de premier choix
dont l'empereur de Russie avait mis quelques caisses à la disposition
des voyageurs.
Enfin, pour couronner ce repas, Ardan dénicha une fine bouteille de
Nuits, qui se trouvait «par hasard» dans le compartiment des
provisions. Les trois amis la burent à l'union de la Terre et de son
satellite.
Et comme si ce n'était pas assez de ce vin généreux qu'il avait
distillé sur les coteaux de Bourgogne, le Soleil voulut se mettre de
la partie. Le projectile sortait en ce moment du cône d'ombre projeté
par le globe terrestre, et les rayons de l'astre radieux frappèrent
directement le disque inférieur du boulet, en raison de l'angle que
fait l'orbite de la Lune avec celle de la Terre.
«Le Soleil! s'écria Michel Ardan.
--Sans doute, répondit Barbicane. Je l'attendais.
--Cependant, dit Michel, le cône d'ombre que la Terre laisse dans
l'espace s'étend au-delà de la Lune?
--Beaucoup au-delà, si on ne tient pas compte de la réfraction
atmosphérique, dit Barbicane. Mais quand la Lune est enveloppée dans
cette ombre, c'est que les centres des trois astres, le Soleil, la
Terre et la Lune, sont en ligne droite. Alors les noeuds coïncident
avec les phases de la Pleine-Lune et il y a éclipse. Si nous étions
partis au moment d'une éclipse de Lune, tout notre trajet se fût
accompli dans l'ombre, ce qui eût été fâcheux.
--Pourquoi?
--Parce que, bien que nous flottions dans le vide, notre projectile,
baigné au milieu des rayons solaires recueillera leur lumière et leur
chaleur. Donc, économie de gaz, économie précieuse à tous égards.»
En effet, sous ces rayons dont aucune atmosphère n'adoucissait la
température et l'éclat, le projectile se réchauffait et s'éclairait
comme s'il eût subitement passé de l'hiver à l'été. La Lune en haut,
le Soleil en bas, l'inondaient de leurs feux.
«Il fait bon ici, dit Nicholl.
--Je le crois bien! s'écria Michel Ardan. Avec un peu de terre
végétale répandue sur notre planète d'aluminium, nous ferions pousser
les petits pois en vingt-quatre heures. Je n'ai qu'une crainte, c'est
que les parois du boulet n'entrent en fusion!
--Rassure-toi, mon digne ami, répondit Barbicane. Le projectile a
supporté une température bien autrement élevée, pendant qu'il glissait
sur les couches atmosphériques. Je ne serais même pas étonné qu'il se
fût montré aux yeux des spectateurs de la Floride comme un bolide en
feu.
--Mais alors, J.-T. Maston doit nous croire rôtis.
--Ce qui m'étonne, répondit Barbicane, c'est que nous ne l'ayons pas
été. C'était là un danger que nous n'avions pas prévu.
--Je le craignais, moi, répondit simplement Nicholl.
--Et tu ne nous en avais rien dit, sublime capitaine!» s'écria Michel
Ardan en serrant la main de son compagnon.
Cependant Barbicane procédait à son installation dans le projectile
comme s'il n'eût jamais dû le quitter. On se rappelle que ce wagon
aérien offrait à sa base une superficie de cinquante-quatre pieds
carrés. Haut de douze pieds jusqu'au sommet de sa voûte, habilement
aménagé à l'intérieur, peu encombré par les instruments et ustensiles
de voyage qui occupaient chacun une place spéciale, il laissait à ses
trois hôtes une certaine liberté de mouvements. L'épaisse vitre,
engagée dans une partie du culot, pouvait supporter impunément un
poids considérable. Aussi Barbicane et ses compagnons marchaient-ils
à sa surface comme sur un plancher solide; mais le Soleil, qui la
frappait directement de ses rayons, éclairant par en dessous
l'intérieur du projectile, y produisait de singuliers effets de
lumière.
On commença par vérifier l'état de la caisse à eau et de la caisse aux
vivres. Ces récipients n'avaient aucunement souffert, grâce aux
dispositions prises pour amortir le choc. Les vivres étaient
abondants et pouvaient nourrir les trois voyageurs pendant une année
entière. Barbicane avait voulu se précautionner pour le cas où le
projectile arriverait sur une portion absolument stérile de la Lune.
Quant à l'eau et à la réserve d'eau-de-vie qui comprenait cinquante
gallons, il y en avait pour deux mois seulement. Mais, à s'en
rapporter aux dernières observations des astronomes, la Lune
conservait une atmosphère basse, dense, épaisse, au moins dans ses
vallées profondes, et là les ruisseaux, les sources ne pouvaient
manquer. Donc, pendant la durée du trajet et pendant la première
année de leur installation sur le continent lunaire, les aventureux
explorateurs ne devaient être éprouvés ni par la faim ni par la soif.
Restait la question de l'air à l'intérieur du projectile. Là encore,
toute sécurité. L'appareil Reiset et Regnaut, destiné à la production
de l'oxygène, était alimenté pour deux mois de chlorate de potasse.
Il consommait nécessairement une certaine quantité de gaz, car il
devait maintenir au-dessus de quatre cents degrés la matière
productrice. Mais là encore, on était en fonds. L'appareil ne
demandait, d'ailleurs, qu'un peu de surveillance. Il fonctionnait
automatiquement. A cette température élevée, le chlorate de potasse,
se changeant en chlorure de potassium, abandonnait tout l'oxygène
qu'il contenait. Or, que donnaient dix-huit livres de chlorate de
potasse? Les sept livres d'oxygène nécessaire à la consommation
quotidienne des hôtes du projectile.
Mais il ne suffisait pas de renouveler l'oxygène dépensé, il fallait
encore absorber l'acide carbonique produit par l'expiration. Or,
depuis une douzaine d'heures, l'atmosphère du boulet s'était chargée
de ce gaz absolument délétère, produit définitif de la combustion des
éléments du sang par l'oxygène inspiré. Nicholl reconnut cet état de
l'air en voyant Diane haleter péniblement. En effet, l'acide
carbonique--par un phénomène identique à celui qui se produit dans la
fameuse Grotte du Chien--se massait vers le fond du projectile, en
raison de sa pesanteur. La pauvre Diane, la tête basse, devait donc
souffrir avant ses maîtres de la présence de ce gaz. Mais le
capitaine Nicholl se hâta de remédier à cet état de choses. Il
disposa sur le fond du projectile plusieurs récipients contenant de la
potasse caustique qu'il agita pendant un certain temps, et cette
matière, très avide d'acide carbonique, l'absorba complètement et
purifia ainsi l'air intérieur.
L'inventaire des instruments fut alors commencé. Les thermomètres et
les baromètres avaient résisté, sauf un thermomètre à minima dont le
verre s'était brisé. Un excellent anéroïde, retiré de la boîte ouatée
qui le contenait, fut accroché à l'une des parois. Naturellement, il
ne subissait et ne marquait que la pression de l'air à l'intérieur du
projectile. Mais il indiquait aussi la quantité de vapeur d'eau qu'il
renfermait. En ce moment son aiguille oscillait entre 765 et 760
millimètres. C'était «du beau temps».
Barbicane avait emporté aussi plusieurs compas qui furent retrouvés
intacts. On comprend que dans ces conditions, leur aiguille était
affolée, c'est-à-dire sans direction constante. En effet, à la
distance où le boulet se trouvait de la Terre, le pôle magnétique ne
pouvait exercer sur l'appareil aucune action sensible. Mais ces
boussoles, transportées sur le disque lunaire, y constateraient
peut-être des phénomènes particuliers. En tout cas, il était
intéressant de vérifier si le satellite de la Terre se soumettait
comme elle à l'influence magnétique.
Un hypsomètre pour mesurer l'altitude des montagnes lunaires, un
sextant destiné à prendre la hauteur du Soleil, un théodolite,
instrument de géodésie qui sert à lever les plans et à réduire les
angles à l'horizon, les lunettes dont l'usage devait être très
apprécié aux approches de la Lune, tous ces instruments furent visités
avec soin et reconnus bons, malgré la violence de la secousse
initiale.
Quant aux ustensiles, aux pics, aux pioches, aux divers outils dont
Nicholl avait fait un choix spécial; quant aux sacs de graines
variées, aux arbustes que Michel Ardan comptait transplanter dans les
terres sélénites, ils étaient à leur place dans les coins supérieurs
du projectile. Là s'évidait une sorte de grenier encombré d'objets
que le prodigue Français y avait empilés. Quels ils étaient, on ne
savait guère, et le joyeux garçon ne s'expliquait pas là-dessus. De
temps en temps, il montait par des crampons rivés aux parois jusqu'à
ce capharnaüm, dont il s'était réservé l'inspection. Il rangeait, il
arrangeait, il plongeait une main rapide dans certaines boîtes
mystérieuses, en chantant de la voix la plus fausse quelque vieux
refrain de France qui égayait la situation.
Barbicane observa avec intérêt que ses fusées et autres artifices
n'avaient pas été endommagés. Ces pièces importantes, puissamment
chargées, devaient servir à ralentir la chute du projectile, lorsque
celui-ci, sollicité par l'attraction lunaire, après avoir dépassé le
point d'attraction neutre, tomberait sur la surface de la Lune.
Chute, d'ailleurs, qui devait être six fois moins rapide qu'elle ne
l'eût été à la surface de la Terre, grâce à la différence de masse des
deux astres.
L'inspection se termina donc à la satisfaction générale. Puis chacun
revint observer l'espace par les fenêtres latérales et à travers la
vitre inférieure.
Même spectacle. Toute l'étendue de la sphère céleste, fourmillant
d'étoiles et de constellations d'une pureté merveilleuse, à rendre fou
un astronome. D'un côté, le Soleil, comme la gueule d'un four
embrasé, disque éblouissant sans auréole, se détachant sur le fond
noir du ciel. De l'autre, la Lune lui ejetant ses feux par réflexion,
et comme immobile au milieu du monde stellaire. Puis, une tache assez
forte, qui semblait trouer le firmament et que bordait encore un
demi-liséré argenté: c'était la Terre. Çà et là, des nébuleuses
massées comme de gros flocons d'une neige sidérale, et du zénith au
nadir, un immense anneau formé d'une impalpable poussière d'astres,
cette voie lactée, au milieu de laquelle le Soleil ne compte que pour
une étoile de quatrième grandeur!
Les observateurs ne pouvaient détacher leurs regards de ce spectacle
si nouveau, dont aucune description ne saurait donner l'idée. Que de
réflexions il leur suggéra! Quelles émotions inconnues il éveilla
dans leur âme! Barbicane voulut commencer le récit de son voyage sous
l'empire de ces impressions, et il nota heure par heure tous les faits
qui signalaient le début de son entreprise. Il écrivait
tranquillement de sa grosse écriture carrée et dans un style un peu
commercial.
Pendant ce temps, le calculateur Nicholl revoyait ses formules de
trajectoires et manoeuvrait les chiffres avec une dextérité sans
pareille. Michel Ardan causait tantôt avec Barbicane qui ne lui
répondait guère, tantôt avec Nicholl qui ne l'entendait pas, avec
Diane qui ne comprenait rien à ses théories, avec lui-même enfin, se
faisant demandes et réponses, allant, venant, s'occupant de mille
détails, tantôt courbé sur la vitre inférieure, tantôt juché dans les
hauteurs du projectile, et toujours chantonnant. Dans ce microcosme
il représentait l'agitation et la loquacité française, et l'on est
prié de croire qu'elle était dignement représentée.
La journée, ou plutôt--car l'expression n'est pas juste--le laps de
douze heures qui forme le jour sur la Terre, se termina par un souper
copieux, finement préparé. Aucun incident de nature à altérer la
confiance des voyageurs ne s'était encore produit. Aussi, pleins
d'espoir, déjà sûrs du succès, ils s'endormirent paisiblement, tandis
que le projectile, sous une vitesse uniformément décroissante,
franchissait les routes du ciel.
IV
Un peu d'algèbre
La nuit se passa sans incident. A vrai dire, ce mot «nuit» est
impropre.
La position du projectile ne changeait pas par rapport au Soleil.
Astronomiquement, il faisait jour sur la partie inférieure du boulet,
nuit sur sa partie supérieure. Lors donc que dans ce récit ces deux
mots sont employés, ils expriment le laps de temps qui s'écoule entre
le lever et le coucher du Soleil sur la Terre.
Le sommeil des voyageurs fut d'autant plus paisible que, malgré son
excessive vitesse, le projectile semblait être absolument immobile.
Aucun mouvement ne trahissait sa marche à travers l'espace. Le
déplacement, quelque rapide qu'il soit, ne peut produire un effet
sensible sur l'organisme, quand il a lieu dans le vide ou lorsque la
masse d'air circule avec le corps entraîné. Quel habitant de la Terre
s'aperçoit de sa vitesse, qui l'emporte cependant à raison de
quatre-vingt-dix mille kilomètres par heure? Le mouvement, dans ces
conditions, ne se «ressent» pas plus que le repos. Aussi tout corps y
est-il indifférent. Un corps est-il en repos, il y demeurera tant
qu'aucune force étrangère ne le déplacera. Est-il en mouvement, il ne
s'arrêtera plus si aucun obstacle ne vient enrayer sa marche. Cette
indifférence au mouvement ou au repos, c'est l'inertie.
Barbicane et ses compagnons pouvaient donc se croire dans une
immobilité absolue, étant enfermés à l'intérieur du projectile.
L'effet eût été le même, d'ailleurs, s'ils se fussent placés à
l'extérieur. Sans la Lune qui grossissait au-dessus d'eux, ils
auraient juré qu'ils flottaient dans une stagnation complète.
Ce matin-là, le 3 décembre, les voyageurs furent réveillés par un
bruit joyeux, mais inattendu. Ce fut le chant du coq qui retentit à
l'intérieur du wagon.
Michel Ardan, le premier sur pied, grimpa jusqu'au sommet du
projectile, et fermant une caisse entrouverte:
«Veux-tu te taire? dit-il à voix basse. Cet animal-là va faire
manquer ma combinaison!»
Cependant Nicholl et Barbicane s'étaient réveillés.
«Un coq? avait dit Nicholl.
--Eh non! mes amis, répondit vivement Michel, c'est moi qui ai voulu
vous réveiller par cette vocalise champêtre!»
Et ce disant, il poussa un splendide kokoriko qui eût fait honneur au
plus orgueilleux des gallinacés.
Les deux Américains ne purent s'empêcher de rire.
«Un joli talent, dit Nicholl, regardant son compagnon d'un air
soupçonneux.
--Oui, répondit Michel, une plaisanterie de mon pays. C'est très
gaulois. On fait, comme cela, le coq dans les meilleures sociétés!»
Puis, détournant la conversation:
«Sais-tu, Barbicane, dit-il, à quoi j'ai pensé toute la nuit?
--Non, répondit le président.
--A nos amis de Cambridge. Tu as déjà remarqué que je suis un
admirable ignorant des choses mathématiques. Il m'est donc impossible
de deviner comment les savants de l'Observatoire ont pu calculer
quelle vitesse initiale devrait avoir le projectile en quittant la
Columbiad pour atteindre la Lune.
--Tu veux dire, répliqua Barbicane, pour atteindre ce point neutre où
les attractions terrestre et lunaire se font équilibre, car, à partir
de ce point situé aux neuf dixièmes du parcours environ, le projectile
tombera sur la Lune simplement en vertu de sa pesanteur.
--Soit, répondit Michel, mais, encore une fois, comment ont-ils pu
calculer la vitesse initiale?
--Rien n'était plus aisé, répondit Barbicane.
--Et tu aurais su faire ce calcul? demanda Michel Ardan.
--Parfaitement. Nicholl et moi, nous l'eussions établi, si la note de
l'Observatoire ne nous eût évité cette peine.
--Eh bien, mon vieux Barbicane, répondit Michel, on m'eût plutôt coupé
la tête, en commençant par les pieds, que de me faire résoudre ce
problème-là!
--Parce que tu ne sais pas l'algèbre, répliqua tranquillement
Barbicane.
--Ah! vous voilà bien, vous autres, mangeurs d'_x_! Vous croyez
avoir tout dit quand vous avez dit: l'algèbre.
--Michel, répliqua Barbicane, crois-tu qu'on puisse forger sans
marteau ou labourer sans charrue?
--Difficilement.
--Eh bien, l'algèbre est un outil, comme la charrue ou le marteau, et
un bon outil pour qui sait l'employer.
--Sérieusement?
--Très sérieusement.
--Et tu pourrais manier cet outil-là devant moi?
--Si cela t'intéresse.
--Et me montrer comment on a calculé la vitesse initiale de notre
wagon?
--Oui, mon digne ami. En tenant compte de tous les éléments du
problème, de la distance du centre de la Terre au centre de la Lune,
du rayon de la Terre, de la masse de la Terre, de la masse de la Lune,
je puis établir exactement quelle a dû être la vitesse initiale du
projectile, et cela par une simple formule.
--Voyons la formule.
--Tu la verras. Seulement, je ne te donnerai pas la courbe tracée
réellement par le boulet entre la Lune et la Terre, en tenant compte
de leur mouvement de translation autour du Soleil. Non. Je
considérerai ces deux astres comme immobiles, ce qui nous suffit.
--Et pourquoi?
--Parce que ce serait chercher la solution de ce problème qu'on
appelle «le problème des trois corps», et que le calcul intégral n'est
pas encore assez avancé pour le résoudre.
--Tiens, fit Michel Ardan de son ton narquois, les mathématiques n'ont
donc pas dit leur dernier mot?
--Certainement non, répondit Barbicane.
--Bon! Peut-être les Sélénites ont-ils poussé plus loin que vous le
calcul intégral! Et à propos, qu'est-ce que ce calcul intégral?
--C'est un calcul qui est l'inverse du calcul différentiel, répondit
sérieusement Barbicane.
--Bien obligé.
--Autrement dit, c'est un calcul par lequel on cherche les quantités
finies dont on connaît la différentielle.
--Au moins, voilà qui est clair, répondit Michel d'un air on ne peut
plus satisfait.
--Et maintenant, reprit Barbicane, un bout de papier, un bout de
crayon, et avant une demi-heure je veux avoir trouvé la formule
demandée.»
Barbicane, cela dit, s'absorba dans son travail, tandis que Nicholl
observait l'espace, laissant à son compagnon le soin du déjeuner.
Une demi-heure ne s'était pas écoulée que Barbicane, relevant la tête,
montrait à Michel Ardan une page couverte de signes algébriques, au
milieu desquels se détachait cette formule générale:
% 1 2 2 r m' r r
% - (v - v ) = gr { --- - 1 + --- ( --- - ---) }
% 2 0 x m d-x d-r
( frac{1}{2}left(v^2-v_0^2right)=
grleft{frac{r}{x}-1+frac{m'}{m}left(frac{r}{d-x}-
frac{r}{d-r}right)right} )
«Et cela signifie?..., demanda Michel
--Cela signifie, répondit Nicholl, que: un demi de _v_ deux moins _v_
zéro carré, égale _gr_ multiplié par _r_ sur _x_ moins un, plus _m_
prime sur _m_ multiplié par _r_ sur _d_ moins _x_, moins _r_ sur _d_
moins _r_...
--_X_ sur _y_ monté sur _z_ et chevauchant sur _p_, s'écria Michel
Ardan en éclatant de rire. Et tu comprends cela, capitaine?
--Rien n'est plus clair.
--Comment donc! dit Michel. Mais cela saute aux yeux, et je n'en
demande pas davantage.
--Rieur sempiternel! répliqua Barbicane. Tu as voulu de l'algèbre,
et tu en auras jusqu'au menton!
--J'aime mieux qu'on me pende!
--En effet, répondit Nicholl, qui examinait la formule en connaisseur,
ceci me paraît bien trouvé, Barbicane. C'est l'intégrale de
l'équation des forces vives, et je ne doute pas qu'elle ne nous donne
le résultat cherché.
--Mais je voudrais comprendre! s'écria Michel. Je donnerais dix ans
de la vie de Nicholl pour comprendre!
--Ecoute alors, reprit Barbicane. Un demi de _v_ deux moins _v_ zéro
carré, c'est la formule qui nous donne la demi-variation de la force
vive.
--Bon, et Nicholl sait ce que cela signifie?
--Sans doute, Michel, répondit le capitaine. Tous ces signes, qui te
paraissent cabalistiques, forment cependant le langage le plus clair,
le plus net, le plus logique pour qui sait le lire.
--Et tu prétends, Nicholl, demanda Michel, qu'au moyen de ces
hiéroglyphes, plus incompréhensibles que des ibis égyptiens, tu
pourras trouver quelle vitesse initiale il convenait d'imprimer au
projectile?
--Incontestablement, répondit Nicholl, et même par cette formule, je
pourrai toujours te dire quelle est sa vitesse à un point quelconque
de son parcours.
--Ta parole?
--Ma parole.
--Alors, tu es aussi malin que notre président?
--Non, Michel. Le difficile, c'est ce qu'a fait Barbicane. C'est
d'établir une équation qui tienne compte de toutes les conditions du
problème. Le reste n'est plus qu'une question d'arithmétique, et
n'exige que la connaissance des quatre règles.
--C'est déjà beau!» répondit Michel Ardan, qui, de sa vie, n'avait pu
faire une addition juste et qui définissait ainsi cette règle: «Petit
casse-tête chinois qui permet d'obtenir des totaux indéfiniment
variés.»
Cependant Barbicane affirmait que Nicholl, en y songeant, aurait
certainement trouvé cette formule.
«Je n'en sais rien, disait Nicholl, car, plus je l'étudie, plus je la
trouve merveilleusement établie.
--Maintenant, écoute, dit Barbicane à son ignorant camarade, et tu vas
voir que toutes ces lettres ont une signification.
--J'écoute, dit Michel d'un air résigné.
--_d_, fit Barbicane, c'est la distance du centre de la Terre au
centre de la Lune, car ce sont les centres qu'il faut prendre pour
calculer les attractions.
--Cela je le comprends.
--_r_ est le rayon de la Terre.
--_r_, rayon. Admis.
--_m_ est la masse de la Terre; _m_ prime la masse de la Lune. En
effet, il faut tenir compte de la masse des deux corps attirants,
puisque l'attraction est proportionnelle aux masses.
--C'est entendu.
--_g_ représente la gravité, la vitesse acquise au bout d'une seconde
par un corps qui tombe à la surface de la Terre. Est-ce clair?
--De l'eau de roche! répondit Michel.
--Maintenant, je représente par _x_ la distance variable qui sépare le
projectile du centre de la Terre, et par _v_ la vitesse qu'a ce
projectile à cette distance.
--Bon.
--Enfin, l'expression _v_ zéro qui figure dans l'équation est la
vitesse que possède le boulet au sortir de l'atmosphère.
--En effet, dit Nicholl, c'est à ce point qu'il faut calculer cette
vitesse, puisque nous savons déjà que la vitesse au départ vaut
exactement les trois demis de la vitesse au sortir de l'atmosphère.
--Comprends plus! fit Michel.
--C'est pourtant bien simple, dit Barbicane.
--Pas si simple que moi, répliqua Michel.
--Cela veut dire que lorsque notre projectile est arrivé à la limite
de l'atmosphère terrestre, il avait déjà perdu un tiers de sa vitesse
initiale.
--Tant que cela?
--Oui, mon ami, rien que par son frottement sur les couches
atmosphériques. Tu comprends bien que plus il marchait rapidement,
plus il trouvait de résistance de la part de l'air.
--Ça, je l'admets, répondit Michel, et je le comprends, bien que tes
_v_ zéro deux et tes _v_ zéro carrés se secouent dans ma tête comme
des clous dans un sac!
--Premier effet de l'algèbre, reprit Barbicane. Et maintenant, pour
t'achever, nous allons établir la donnée numérique de ces diverses
expressions, c'est-à-dire chiffrer leur valeur.
--Achevez-moi! répondit Michel.
--De ces expressions, dit Barbicane, les unes sont connues, les autres
sont à calculer.
--Je me charge de ces dernières, dit Nicholl.
--Voyons _r_, reprit Barbicane. _r_, c'est le rayon de la Terre qui,
sous la latitude de la Floride notre point de départ, égale six
millions trois cent soixante-dix mille mètres. _d_, c'est-à-dire la
distance du centre de la Terre au centre de la Lune, vaut
cinquante-six rayons terrestres, soit...»
Nicholl chiffra rapidement.
«Soit, dit-il, trois cent cinquante-six millions sept cent vingt mille
mètres, au moment où la Lune est à son périgée, c'est-à-dire à sa
distance la plus rapprochée de la Terre.
--Bien, fit Barbicane. Maintenant _m_ prime sur _m_, c'est-à-dire le
rapport de la masse de la Lune à celle de la Terre, égale un
quatre-vingt-unième.
--Parfait, dit Michel.
--_g_, la gravité, est à la Floride de neuf mètres quatre-vingt-un.
D'où résulte que _gr_ égale...
--Soixante-deux millions quatre cent vingt-six mille mètres carrés,
répondit Nicholl.
--Et maintenant? demanda Michel Ardan.
--Maintenant que les expressions sont chiffrées, répondit Barbicane,
je vais chercher la vitesse _v_ zéro, c'est-à-dire la vitesse que doit
avoir le projectile en quittant l'atmosphère pour atteindre le point
d'attraction égale avec une vitesse nulle. Puisque, à ce moment, la
vitesse sera nulle, je pose qu'elle égalera zéro, et que _x_, la
distance où se trouve ce point neutre, sera représentée par les neuf
dixièmes de _d_, c'est-à-dire de la distance qu sépare les deux
centres.
--J'ai une vague idée que cela doit être ainsi, dit Michel.
--J'aurai donc alors: _x_ égale neuf dixièmes de
_d_, et _v_ égale zéro, et ma formule deviendra...»
Barbicane écrivit rapidement sur le papier:
( v_0^2=2grleft{1-frac{10r}{9d}-frac{1}{81}
left(frac{10r}{d}-frac{r}{d-r}right)right} )
Nicholl lut d'un oeil avide.
«C'est cela! c'est cela! s'écria-t-il.
--Est-ce clair? demanda Barbicane.
--C'est écrit en lettres de feu! répondit Nicholl.
--Les braves gens! murmurait Michel.
--As-tu compris, enfin? lui demanda Barbicane.
--Si j'ai compris! s'écria Michel Ardan, mais c'est-à-dire que ma
tête en éclate!
--Ainsi, reprit Barbicane, _v_ zéro deux égale deux _gr_ multiplié par
un, moins dix _r_ sur 9 _d_, moins un quatre-vingt-unième multiplié
par dix _r_ sur _d_ moins _r_ sur _d_ moins _r_.
--Et maintenant, dit Nicholl, pour obtenir la vitesse du boulet au
sortir de l'atmosphère, il n'y a plus qu'à calculer.»
Le capitaine, en praticien rompu à toutes les difficultés, se mit à
chiffrer avec une rapidité effrayante. Divisions et multiplications
s'allongeaient sous ses doigts. Les chiffres grêlaient sa page
blanche. Barbicane le suivait du regard, pendant que Michel Ardan
comprimait à deux mains une migraine naissante.
«Eh bien? demanda Barbicane, après plusieurs minutes de silence.
--Eh bien, tout calcul fait, répondit Nicholl, _v_ zéro, c'est-à-dire
la vitesse du projectile au sortir de l'atmosphère, pour atteindre le
point d'égale attraction, a dû être de...
--De?... fit Barbicane.
--De onze mille cinquante et un mètres dans la première seconde.
--Hein! fit Barbicane, bondissant, vous dites!
--Onze mille cinquante et un mètres.
--Malédiction! s'écria le président en faisant un geste de désespoir.
--Qu'as-tu? demanda Michel Ardan, très surpris.
--Ce que j'ai! Mais si à ce moment la vitesse était déjà diminuée
d'un tiers par le frottement, la vitesse initiale aurait dû être...
--De seize mille cinq cent soixante-seize mètres! répondit Nicholl.
--Et l'Observatoire de Cambridge, qui a déclaré que onze mille mètres
suffisaient au départ, et notre boulet qui n'est parti qu'avec cette
vitesse!
--Eh bien? demanda Nicholl.
--Eh bien, elle sera insuffisante!
--Bon.
--Nous n'atteindrons pas le point neutre!
--Sacrebleu!
--Nous n'irons même pas à moitié chemin!
--Nom d'un boulet! s'écria Michel Ardan, sautant comme si le
projectile fût sur le point de heurter le sphéroïde terrestre.
--Et nous retomberons sur la Terre!»
V
Les froids de l'espace
Cette révélation fut un coup de foudre. Qui se serait attendu à
pareille erreur de calcul? Barbicane ne voulait pas y croire.
Nicholl revit ses chiffres. Ils étaient exacts. Quant à la formule
qui les avait déterminés, on ne pouvait soupçonner sa justesse, et
vérification faite, il fut constant qu'une vitesse initiale de seize
mille cinq cent soixante-seize mètres dans la première seconde était
nécessaire pour atteindre le point neutre.
Les trois amis se regardèrent silencieusement. De déjeuner, plus
question. Barbicane, les dents serrées, les sourcils contractés, les
poings fermés convulsivement, observait à travers le hublot. Nicholl
s'était croisé les bras, examinant ses calculs. Michel Ardan
murmurait:
«Voilà bien ces savants! Ils n'en font jamais d'autres! Je donnerais
vingt pistoles pour tomber sur l'Observatoire de Cambridge et
l'écraser avec tous les tripoteurs de chiffres qu'il renferme!»
Tout d'un coup, le capitaine fit une réflexion qui alla droit à
Barbicane.
«Ah çà! dit-il, il est sept heures du matin. Nous sommes donc partis
depuis trente-deux heures. Plus de la moitié de notre trajet est
parcourue, et nous ne tombons pas, que je sache!»
Barbicane ne répondit pas. Mais, après un coup d'oeil rapide jeté au
capitaine, il prit un compas qui lui servait à mesurer la distance
angulaire du globe terrestre. Puis, à travers la vitre inférieure, il
fit une observation très exacte, vu l'immobilité apparente du
projectile. Se relevant alors, essuyant son front où perlaient des
gouttes de sueur, il disposa quelques chiffres sur le papier. Nicholl
comprenait que le président voulait déduire de la mesure du diamètre
terrestre la distance du boulet à la Terre. Il le regardait
anxieusement.
«Non! s'écria Barbicane après quelques instants, non, nous ne tombons
pas! Nous sommes déjà à plus de cinquante mille lieues de la Terre!
Nous avons dépassé ce point où le projectile aurait dû s'arrêter, si
sa vitesse n'eût été que de onze mille mètres au départ! Nous montons
toujours!
--C'est évident, répondit Nicholl, et il faut en conclure que notre
vitesse initiale, sous la poussée des quatre cent mille livres de
fulmi-coton, a dépassé les onze mille mètres réclamés. Je m'explique
alors que nous ayons rencontré, après treize minutes seulement, le
deuxième satellite qui gravite à plus de deux mille lieues de la
Terre.
--Et cette explication est d'autant plus probable, ajouta Barbicane,
qu'en rejetant l'eau renfermée entre ses cloisons brisantes, le
projectile s'est trouvé subitement allégé d'un poids considérable.
--Juste! fit Nicholl.
--Ah! mon brave Nicholl, s'écria Barbicane, nous sommes sauvés!
--Eh bien, répondit tranquillement Michel Ardan, puisque nous sommes
sauvés, déjeunons.»
En effet, Nicholl ne se trompait pas. La vitesse initiale avait été,
très heureusement, supérieure à la vitesse indiquée par l'Observatoire
de Cambridge, mais l'Observatoire de Cambridge ne s'en était pas moins
trompé.
Les voyageurs, remis de cette fausse alerte, se mirent à table et
déjeunèrent joyeusement. Si l'on mangea beaucoup, on parla plus
encore. La confiance était plus grande après qu'avant «l'incident de
l'algèbre».
«Pourquoi ne réussirions-nous pas? répétait Michel Ardan. Pourquoi
n'arriverions-nous pas? Nous sommes lancés. Pas d'obstacles devant
nous. Pas de pierres sur notre chemin. La route est libre, plus
libre que celle du navire qui se débat contre la mer, plus libre que
celle du ballon qui lutte contre le vent! Or, si un navire arrive où
il veut, si un ballon monte où il lui plaît, pourquoi notre
projectile n'atteindrait-il pas le but qu'il a visé.
--Il l'atteindra, dit Barbicane.
--Ne fût-ce que pour honorer le peuple américain, ajouta Michel Ardan,
le seul peuple qui fût capable de mener à bien une telle entreprise,
le seul qui pût produire un président Barbicane! Ah! j'y pense,
maintenant que nous n'avons plus d'inquiétude, qu'allons-nous devenir?
Nous allons nous ennuyer royalement!»
Barbicane et Nicholl firent un geste de dénégation.
«Mais j'ai prévu le cas, mes amis, reprit Michel Ardan. Vous n'avez
qu'à parler. J'ai à votre disposition, échecs, dames, cartes,
dominos! Il ne me manque qu'un billard!
--Quoi! demanda Barbicane, tu as emporté de pareils bibelots?
--Sans doute, répondit Michel, et non seulement pour nous distraire,
mais aussi dans l'intention louable d'en doter les estaminets
sélénites.
--Mon ami, dit Barbicane, si la Lune est habitée, ses habitants ont
apparu quelques milliers d'années avant ceux de la Terre, car on ne
peut douter que cet astre ne soit plus vieux que le nôtre. Si donc
les Sélénites existent depuis des centaines de mille ans, si leur
cerveau est organisé comme le cerveau humain, ils ont inventé tout ce
que nous avons inventé déjà, et même ce que nous inventerons dans la
suite des siècles. Ils n'auront rien à apprendre de nous et nous
aurons tout à apprendre d'eux.
--Quoi! répondit Michel, tu penses qu'ils ont eu des artistes comme
Phidias, Michel-Ange ou Raphaël?
--Oui.
--Des poètes comme Homère, Virgile, Milton, Lamartine, Hugo?
--J'en suis sûr.
--Des philosophes comme Platon, Aristote, Descartes, Kant?
--Je n'en doute pas.
--Des savants comme Archimède, Euclide, Pascal, Newton?
--Je le jurerais.
--Des comiques comme Arnal et des photographes comme... comme Nadar?
--J'en suis sûr.
--Alors, ami Barbicane, s'ils sont aussi forts que nous, et même plus
forts, ces Sélénites, pourquoi n'ont-ils pas tenté de communiquer avec
la Terre? Pourquoi n'ont-ils pas lancé un projectile lunaire
jusqu'aux régions terrestres?
--Qui te dit qu'ils ne l'ont pas fait? répondit sérieusement
Barbicane.
--En effet, ajouta Nicholl, cela leur était plus facile qu'à nous, et
pour deux raisons: la première parce que l'attraction est six fois
moindre à la surface de la Lune qu'à la surface de la Terre, ce qui
permet à un projectile de s'enlever plus aisément: la seconde, parce
qu'il suffisait d'envoyer ce projectile à huit mille lieues seulement
au lieu de quatre-vingt mille, ce qui ne demande qu'une force de
projection dix fois moins forte.
--Alors, reprit Michel, je répète: Pourquoi ne l'ont-ils pas fait?
--Et moi répliqua Barbicane, je répète: Qui te dit qu'ils ne l'ont pas
fait?
--Quand?
--Il y a des milliers d'années, avant l'apparition de l'homme sur la
Terre.
--Et le boulet? Où est le boulet? Je demande à voir le boulet!
--Mon ami, répondit Barbicane, la mer couvre les cinq sixièmes de
notre globe. De là, cinq bonnes raisons pour supposer que le
projectile lunaire, s'il a été lancé, est maintenant immergé au fond
de l'Atlantique ou du Pacifique. A moins qu'il ne soit enfoui dans
quelque crevasse, à l'époque où l'écorce terrestre n'était pas encore
suffisamment formée.
--Mon vieux Barbicane, répondit Michel, tu as réponse à tout et je
m'incline devant ta sagesse. Toutefois il est une hypothèse qui me
sourirait mieux que les autres; c'est que les Sélénites, étant plus
vieux que nous, sont plus sages et n'ont point inventé la poudre!»
En ce moment, Diane se mêla à la conversation par
un aboiement sonore. Elle réclamait son déjeuner.
«Ah! fit Michel Ardan, à discuter ainsi, nous oublions Diane et
Satellite!»
Aussitôt, une respectable pâtée fut offerte à la chienne qui la dévora
de grand appétit.
«Vois-tu, Barbicane, disait Michel, nous aurions dû faire de ce
projectile une seconde arche de Noé et emporter dans la Lune un couple
de tous les animaux domestiques.
--Sans doute, répondit Barbicane, mais la place eût manqué.
--Bon! dit Michel, en se serrant un peu!
--Le fait est, répondit Nicholl, que boeuf, vache, taureau, cheval,
tous ces ruminants nous seraient fort utiles sur le continent lunaire.
Par malheur, ce wagon ne pouvait devenir ni une écurie ni une étable.
--Mais au moins, dit Michel Ardan, aurions-nous pu emmener un âne,
rien qu'un petit âne, cette courageuse et patiente bête qu'aimait à
monter le vieux Silène! Je les aime, ces pauvres ânes! Ce sont bien
les animaux les moins favorisés de la création. Non seulement on les
frappe pendant leur vie, mais on les frappe aussi après leur mort!
--Comment l'entends-tu? demanda Barbicane.
--Dame! fit Michel, puisqu'on en fait des peaux de tambour!»
Barbicane et Nicholl ne purent s'empêcher de rire à cette réflexion
saugrenue. Mais un cri de leur joyeux compagnon les arrêta. Celui-ci
s'était courbé vers la niche de Satellite et se relevait en disant:
«Bon! Satellite n'est plus malade.
--Ah! fit Nicholl.
--Non, reprit Michel, il est mort. Voilà, ajouta-t-il d'un ton
piteux, voilà qui sera embarrassant. Je crains, ma pauvre Diane, que
tu ne fasses pas souche dans les régions lunaires!»
En effet, l'infortuné Satellite n'avait pu survivre à sa blessure. Il
était mort et bien mort. Michel Ardan très décontenancé, regardait
ses amis.
«Il se présente une question, dit Barbicane. Nous ne pouvons garder
avec nous le cadavre de ce chien pendant quarante-huit heures encore.
--Non, sans doute, répondit Nicholl, mais nos hublots sont fixés par
des charnières. Ils peuvent se rabattre. Nous ouvrirons l'un des
deux et nous jetterons ce corps dans l'espace.»
Le président réfléchit pendant quelques instants.
et dit:
«Oui, il faudra procéder ainsi, mais en prenant les plus minutieuses
précautions.
--Pourquoi? demanda Michel.
--Pour deux raisons que tu vas comprendre répondit Barbicane. La
première est relative à l'air renfermé dans le projectile, et dont il
ne faut perdre que le moins possible.
--Mais puisque nous le refaisons, cet air!
--En partie seulement. Nous ne refaisons que l'oxygène, mon brave
Michel,--et à ce propos veillons bien à ce que l'appareil ne
fournisse pas cet oxygène en quantité immodérée, car cet excès
amènerait en nous des troubles physiologiques très graves. Mais si
nous refaisons l'oxygène, nous ne refaisons pas l'azote, ce véhicule
que les poumons n'absorbent pas et qui doit demeurer intact. Or, cet
azote s'échapperait rapidement par les hublots ouverts.
--Oh! le temps de jeter ce pauvre Satellite, dit Michel.
--D'accord, mais agissons rapidement.
--Et la seconde raison? demanda Michel.
--La seconde raison, c'est qu'il ne faut pas laisser le froid
extérieur, qui est excessif, pénétrer dans le projectile, sous peine
d'être gelés vivants.
--Cependant, le Soleil...
--Le Soleil échauffe notre projectile qui absorbe ses rayons, mais il
n'échauffe pas le vide où nous flottons en ce moment. Où il n'y a pas
d'air, il n'y a pas plus de chaleur que de lumière diffuse, et de même
qu'il fait noir, il fait froid là où les rayons du Soleil n'arrivent
pas directement. Cette température n'est donc autre que la
température produite par le rayonnement stellaire, c'est-à-dire celle
que subirait le globe terrestre si le Soleil s'éteignait un jour.
--Ce qui n'est pas à craindre, répondit Nicholl.
--Qui sait? dit Michel Ardan. D'ailleurs, en admettant que le Soleil
ne s'éteigne pas, ne peut-il arriver que la Terre s'éloigne de lui?
--Bon! fit Barbicane, voilà Michel avec ses idées!
--Eh! reprit Michel, ne sait-on pas que la Terre a traversé la queue
d'une comète en 1861? Or, supposons une comète dont l'attraction soit
supérieure à l'attraction solaire, l'orbite terrestre se courbera vers
l'astre errant, et la Terre, devenue son satellite, sera entraînée à
une distance telle que les rayons du Soleil n'auront plus aucune
action à sa surface.
--Cela peut se produire, en effet, répondit Barbicane, mais les
conséquences d'un pareil déplacement pourraient bien ne pas être aussi
redoutables que tu le supposes.
--Et pourquoi?
--Parce que le froid et le chaud s'équilibreraient encore sur notre
globe. On a calculé que si la Terre eût été entraînée par la comète
de 1861, elle n'aurait pas ressenti, à sa plus grande distance du
Soleil, une chaleur seize fois supérieure à celle que nous envoie la
Lune, chaleur qui, concentrée au foyer des plus fortes lentilles, ne
produit aucun effet appréciable.
--Eh bien? fit Michel.
--Attends un peu, répondit Barbicane. On calculé aussi, qu'à son
périhélie, à sa distance la plus rapprochée du Soleil, la Terre aurait
supporté une chaleur égale à vingt-huit mille fois celle de l'été.
Mais cette chaleur, capable de vitrifier les matières terrestres et de
vaporiser les eaux, eût formé un épais anneau de nuages qui aurait
amoindri cette température excessive. De là, compensation entre les
froids de l'aphélie et les chaleurs du périhélie, et une moyenne
probablement supportable.
--Mais à combien de degrés estime-t-on la température des espaces
planétaires? demanda Nicholl.
--Autrefois, répondit Barbicane, on croyait que cette température
était excessivement basse. En calculant son décroissement
thermométrique, on arrivait à la chiffrer par millions de degrés
au-dessous de zéro. C'est Fourier, un compatriote de Michel, un
savant illustre de l'Académie des Sciences, qui a ramené ces nombres à
de plus justes estimations. Suivant lui, la température de l'espace
ne s'abaisse pas au-dessous de soixante degrés.
--Peuh! fit Michel.
--C'est à peu près, répondit Barbicane, la température qui fut
observée dans les régions polaires, à l'île Melville ou au fort
Reliance, soit environ cinquante-six degrés centigrades au-dessous de
zéro.
--Il reste à prouver, dit Nicholl, que Fourier ne
s'est pas abusé dans ses évaluations. Si je ne me
trompe, un autre savant français, M. Pouillet,
estime la température de l'espace à cent soixante
degrés au-dessous de zéro. C'est ce que nous
vérifierons.
--Pas en ce moment, répondit Barbicane, car les rayons solaires,
frappant directement notre thermomètre, donneraient, au contraire, une
température très élevée. Mais lorsque nous serons arrivés sur la
Lune, pendant les nuits de quinze jours que chacune de ses faces
éprouve alternativement, nous aurons le loisir de faire cette
expérience, car notre satellite se meut dans le vide.
--Mais qu'entends-tu par le vide? demanda Michel, est-ce le vide
absolu?
--C'est le vide absolument privé d'air.
--Et dans lequel l'air n'est remplacé par rien?
--Si. Par l'éther, répondit Barbicane.
--Ah! Et qu'est-ce que l'éther?
--L'éther, mon ami, c'est une agglomération d'atomes impondérables,
qui, relativement à leurs dimensions, disent les ouvrages de physique
moléculaire, sont aussi éloignés les uns des autres que les corps
célestes le sont dans l'espace. Leur distance, cependant, est
inférieure à un trois-millionièmes de millimètre. Ce sont ces atomes
qui, par leur mouvement vibratoire, produisent la lumière et la
chaleur, en faisant par seconde quatre cent trente trillions
d'ondulations, n'ayant que quatre à six dix-millièmes de millimètre
d'amplitude.
--Milliards de milliards! s'écria Michel Ardan, on les a donc
mesurées et comptées, ces oscillations! Tout cela, ami Barbicane, ce
sont des chiffres de savants qui épouvantent l'oreille et ne disent
rien à l'esprit.
--Il faut pourtant bien chiffrer...
--Non. Il vaut mieux comparer. Un trillion ne signifie rien. Un
objet de comparaison dit tout. Exemple: Quand tu m'auras répété que
le volume d'Uranus est soixante-seize fois plus gros que celui de la
Terre, le volume de Saturne neuf cents fois plus gros, le volume de
Jupiter treize cents fois plus gros, le volume du Soleil treize cent
mille fois plus gros, je n'en serai pas beaucoup plus avancé. Aussi,
je préfère, et de beaucoup, ces vieilles comparaisons du _Double
Liégeois_ qui vous dit tous bêtement: Le Soleil, c'est une citrouille
de deux pieds de diamètre, Jupiter, une orange, Saturne, une pomme
d'api, Neptune, une guigne, Uranus, une grosse cerise, la Terre, un
pois, Vénus, un petit pois, Mars, une grosse tête d'épingle, Mercure
un grain de moutarde, et Junon, Cérès, Vesta et Pallas, de simples
grains de sable! On sait au moins à quoi s'en tenir!»
Après cette sortie de Michel Ardan contre les savants et ces trillions
qu'ils alignent sans sourciller, l'on procéda à l'ensevelissement de
Satellite. Il s'agissait simplement de le jeter dans l'espace, de la
même manière que les marins jettent un cadavre à la mer.
Mais, ainsi que l'avait recommandé le président Barbicane, il fallut
opérer vivement, de façon à perdre le moins possible de cet air que
son élasticité aurait rapidement épanché dans le vide. Les boulons
du hublot de droite, dont l'ouverture mesurait environ trente
centimètres, furent dévissés avec soin, tandis que Michel, tout
contrit, se préparait à lancer son chien dans l'espace. La vitre,
manoeuvrée par un puissant levier qui permettait de vaincre la
pression de l'air intérieur sur les parois du projectile, tourna
rapidement sur ses charnières, et Satellite fut projeté au-dehors.
C'est à peine si quelques molécules d'air s'échappèrent, et
l'opération réussit si bien que, plus tard, Barbicane ne craignit pas
de se débarrasser ainsi des débris inutiles qui encombraient le
wagon.
VI
Demandes et réponses
Le 4 décembre, les chronomètres marquaient cinq heures du matin
terrestre, quand les voyageurs se réveillèrent, après cinquante-quatre
heures de voyage. Comme temps, ils n'avaient dépassé que de cinq
heures quarante minutes, la moitié de la durée assignée à leur séjour
dans le projectile; mais comme trajet, ils avaient déjà accompli près
des sept dixièmes de la traversée. Cette particularité était due à la
décroissance régulière de leur vitesse.
Lorsqu'ils observèrent la Terre par la vitre inférieure, elle ne leur
apparut plus que comme une tache sombre, noyée dans les rayons
solaires. Plus de croissant, plus de lumière cendrée. Le lendemain,
à minuit, la Terre devait être nouvelle, au moment précis où la Lune
serait pleine. Au-dessus, l'astre des nuits se rapprochait de plus en
plus de la ligne suivie par le projectile, de manière à se rencontrer
avec lui à l'heure indiquée. Tout autour, la voûte noire était
constellée de points brillants qui semblaient se déplacer avec
lenteur. Mais à la distance considérable où ils se trouvaient, leur
grosseur relative ne paraissait pas s'être modifiée. Le Soleil et les
étoiles apparaissaient exactement tels qu'on les voit de la Terre.
Quant à la Lune, elle avait considérablement grossi; mais les lunettes
des voyageurs, peu puissantes en somme, ne permettaient pas encore de
faire d'utiles observations à sa surface, et d'en reconnaître les
dispositions topographiques ou géologiques.
Aussi, le temps s'écoulait-il en conversations interminables. On
causait de la Lune surtout. Chacun apportait son contingent de
connaissances particulières. Barbicane et Nicholl, toujours sérieux,
Michel Ardan, toujours fantaisiste. Le projectile, sa situation, sa
direction, les incidents qui pouvaient survenir, les précautions que
nécessiterait sa chute sur la Lune, c'était là matière inépuisable à
conjectures.
Précisément, en déjeunant, une demande de Michel, relative au
projectile, provoqua une assez curieuse réponse de Barbicane et digne
d'être rapportée.
Michel, supposant le boulet brusquement arrêté, lorsqu'il était encore
animé de sa formidable vitesse initiale, voulut savoir quelles
auraient été les conséquences de cet arrêt.
«Mais, répondit Barbicane, je ne vois pas comment le projectile aurait
pu être arrêté.
--Supposons-le, répondit Michel.
--Supposition irréalisable, répliqua le pratique Barbicane. A moins
que la force d'impulsion ne lui eût fait défaut. Mais alors, sa
vitesse aurait décru peu à peu, et il ne se fût pas brusquement
arrêté.
--Admets qu'il ait heurté un corps dans l'espace.
--Lequel?
--Ce bolide énorme que nous avons rencontré.
--Alors, dit Nicholl, le projectile eût été brisé en mille pièces, et
nous avec.
--Mieux que cela, répondit Barbicane, nous aurions été brûlés vifs.
--Brûlés! s'écria Michel. Pardieu! je regrette que le cas ne se
soit pas présenté «pour voir».
--Et tu aurais vu, répondit Barbicane. On sait maintenant que la
chaleur n'est qu'une modification du mouvement. Quand on fait
chauffer de l'eau, c'est-à-dire quand on lui ajoute de la chaleur,
cela veut dire que l'on donne du mouvement à ses molécules.
--Tiens! fit Michel, voilà une théorie ingénieuse!
--Et juste, mon digne ami, car elle explique tous les phénomènes du
calorique. La chaleur n'est qu'un mouvement moléculaire, une simple
oscillation des particules d'un corps. Lorsqu'on serre le frein d'un
train, le train s'arrête. Mais que devient le mouvement dont il était
animé? Il se transforme en chaleur, et le frein s'échauffe. Pourquoi
graisse-t-on l'essieu des roues? Pour l'empêcher de s'échauffer,
attendu que cette chaleur, ce serait du mouvement perdu par
transformation. Comprends-tu?
--Si je comprends! répondit Michel, admirablement. Ainsi, par
exemple, quand j'ai couru longtemps, que je suis en nage, que je sue à
grosses gouttes, pourquoi suis-je forcé de m'arrêter? Tout
simplement, parce que mon mouvement s'est transformé en chaleur!»
Barbicane ne put s'empêcher de sourire à cette repartie de Michel.
Puis, reprenant sa théorie:
«Ainsi donc, dit-il, dans le cas d'un choc, il en eût été de notre
projectile comme de la balle qui tombe brûlante après avoir frappé la
plaque de métal. C'est son mouvement qui s'est changé en chaleur. En
conséquence, j'affirme que si notre boulet avait heurté le bolide, sa
vitesse, brusquement anéantie, eût déterminé une chaleur capable de le
volatiliser instantanément.
--Alors, demanda Nicholl, qu'arriverait-il donc si la Terre s'arrêtait
subitement dans son mouvement de translation?
--Sa température serait portée à un tel point, répondit Barbicane,
qu'elle serait immédiatement réduite en vapeurs.
--Bon, fit Michel, voilà un moyen de finir le monde qui simplifierait
bien les choses.
--Et si la Terre tombait sur le Soleil? dit Nicholl.
--D'après les calculs, répondit Barbicane, cette chute développerait
une chaleur égale à la chaleur produite par seize cents globes de
charbon égaux en volume au globe terrestre.
--Bon surcroît de température pour le Soleil, répliqua Michel Ardan,
et dont les habitants d'Uranus ou de Neptune ne se plaindraient sans
doute pas, car ils doivent mourir de froid sur leur planète.
--Ainsi donc, mes amis, reprit Barbicane, tout mouvement brusquement
arrêté produit de la chaleur. Et cette théorie a permis d'admettre
que la chaleur du disque solaire est alimentée par une grêle de
bolides qui tombe incessamment à sa surface. On a même calculé...
--Défions-nous, murmura Michel, voilà les chiffres qui s'avancent.
--On a même calculé, reprit imperturbablement Barbicane, que le choc
de chaque bolide sur le Soleil doit produire une chaleur égale à celle
de quatre mille masses de houille d'un volume égal.
--Et quelle est la chaleur solaire? demanda Michel.
--Elle est égale à celle que produirait la combustion d'une couche de
charbon qui entourerait le Soleil sur une épaisseur de vingt-sept
kilomètres.
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韓詩外傳, Vol. 9-10
Produced by Nicole Lai
卷九
孟子少時誦,其母方織,孟輟然中止,乃复進,其母知其也,呼而問
之曰:“何為中止?”對曰:“有所失复得。”其母引刀裂其織,以此誡
之,自是之后,孟子不复矣。孟子少時,東家殺豚,孟子問其母曰:“東
家殺豚,何為?”母曰:“欲啖汝。”其母自悔而言曰:“吾怀妊是子,
席不止,不坐;割不正,不食;胎教之也。今适有知而欺之,是教之不信
也。”乃買東家豚肉以食之,明不欺也。詩曰:“宜爾子孫繩繩兮。”言
賢母使子賢也。
田子為相,三年歸休,得金百鎰,奉其母。母曰:“子安得此金?”
對曰:“所受俸祿也。”母曰:“為相三年,不食乎?治官如此,非吾所
欲也。孝子之事親也,盡力致誠,不義之物,不入于館,為人子不可不孝
也!子其去之。”田子愧慚,走出,造朝還金,退請就獄。王賢其母,說
其義,即舍田子罪,令复為相,以金賜其母。詩曰:“宜爾子孫繩繩兮。
”
孔子行,聞哭聲甚悲。孔子曰:“驅!驅!前有賢者。”至、則皋魚
也。被褐擁潪,哭于道傍。孔子辟車与之言曰:“子非有喪,何哭之悲也
?”皋魚曰:“吾失之三矣:少而學,游諸侯,以后吾親,失之一也;高
尚吾志,間吾事君,失之二也;与友厚而小絕之,失之三矣。樹欲靜而風
不止,子欲養而親不待也。往而不可〔追者,年也,去而不可〕得見者、
親也。吾請從此辭矣。”立槁而死。孔子曰:“弟子誡之,足以識矣。”
于是門人辭歸而養親者十有三人。
子路曰:“有人于斯,夙興夜寐,手足胼胝,而面目黧黑,樹藝五谷
,以事其親,而無孝子之名者、何也?”孔子曰:“吾意者、身未敬邪!
色不順邪!辭不遜邪!古人有言曰:‘衣歟!食歟!曾不爾即。’子勞以
事其親,無此三者,何為無孝之名!意者、所友非仁人邪!坐,語汝,雖
有國士之力,不能自舉其身,非無力也,勢不便也。是以君子入則篤孝,
出則友賢,何為其無孝子之名!詩曰:“父母孔邇。”
伯牙鼓琴,鐘子期听之,方鼓琴,志在山,鐘子期曰:“善哉!鼓琴
!巍巍乎如太山。”志在流水,鐘子期曰:“善哉!鼓琴!洋洋乎若江河
。”鐘子期死,伯牙僻琴絕弦,終身不复鼓琴,以為世無足与鼓琴也。非
獨琴如此,賢者亦有之,苟非其時,則賢者將奚由得遂其功哉!
秦攻魏,破之。少子亡而不得。令魏國曰:“有得公子者,賜金千斤
;匿者、罪至十族。”公子乳母与俱亡。人謂乳母曰:“得公子者賞甚重
,乳母當知公子處而言之。”乳母應之曰:“我不知其處,雖知之,死則
死,不可以言也。為人養子,不能隱而言之,是畔上畏死。吾聞:忠不畔
上,勇不畏死。凡養人子者,生之,非務殺之也,豈可見利畏誅之故,廢
義而行詐哉!吾不能生而使公子獨死矣。”遂与公子俱逃澤中。秦軍見而
射之,乳母以身蔽之,著十二矢,遂不令中公子。秦王聞之,饗以太牢,
且爵其兄為大夫。詩曰:“我心匪石,不可轉也。”
子路曰:“人善我,我亦善之;人不善我,我不善之。”子貢曰:“
人善我,我亦善之;人不善我,我則引之進退而己耳。”顏回曰:“人善
我,我亦善之;人不善我,我亦善之。”三子所持各异,問于夫子。夫子
曰:“由之所持,蠻貊之言也;賜之所言,朋友之言也;回之所言,親屬
之言也。”詩曰:“人之無良,我以為兄。”
齊景公縱酒,醉,而解衣冠,鼓琴以自樂。顧左右曰:“仁人亦樂此
乎?”左右曰:“仁人耳目猶人,何為不樂乎!”景公曰:“駕車以迎晏
子。”晏子聞之,朝服而至。景公曰:“今者、寡人此樂,愿與大夫同之
。”晏子曰:“君言過矣!自齊國五尺已上,力皆能胜嬰与君,所以不敢
者、畏禮也。故自天子無禮,則無以守社稷;諸侯無禮,則無以守其國;
為人上無禮,則無以使其下;為人下無禮,則無以事其上;大夫無禮,則
無以治其家;兄弟無禮,則不同居;人而無禮,不若遄死。”景公色,离
席而謝曰:“寡人不仁無良,左右淫湎寡人,以至于此,請殺左右,以補
其過。”晏子曰:“左右無過。君好禮,則有禮者至,無禮者去;君惡禮
,則無禮者至,有禮者去。左右何罪乎?”景公曰:“善哉!”乃更衣而
坐,觴酒三行,晏子辭去,景公拜送。詩曰:“人而無禮,胡不遄死。”
傳曰:堂衣若扣孔子之門,曰:“丘在乎?丘在乎?”子貢應之曰:
“君子尊賢而容眾,嘉善而矜不能,親內及外,己所不欲,勿施于人。子
何言吾師之名焉?”堂衣若曰:“子何年少言之絞?”子貢曰:“大車不
絞,則不成其任;琴瑟不絞,則不成其音。子之言絞,是以絞之也。”堂
衣若曰:“吾始以鴻之力,今徒翼耳!”子貢曰:“非鴻之力,安能舉其
翼!”詩曰:“如切如?,如琢如磨。”
齊景公出弋昭華之池,顏鄧聚主鳥而亡之,景公怒,而欲殺之。晏子
曰:“夫鄧聚有死罪四,請數而誅之。”景公曰:“諾。”晏子曰:“鄧
聚為吾君主鳥而亡之,是罪一也;使吾君以鳥之故而殺人,是罪二也;使
四國諸侯聞之,以吾君重鳥而輕士,是罪三也;天子聞之,必將貶絀吾君
,危其社稷,絕其宗廟,是罪四也。此四罪者、故當殺無赦,臣請加誅焉
。”景公曰:“止。此亦吾過矣,愿夫子為寡人敬謝焉。”詩曰:“邦之
司直。”
魏文侯問于解狐曰:“寡人將立西河之守,誰可用者?”解狐對曰:
“荊伯柳者、賢人,殆可。”〔文侯曰:“是非子之讎也?”對曰:“君
問可,非問讎也。”〕文侯將以荊伯柳為西河守。荊伯柳問左右,誰言我
于吾君。左右皆曰:“解狐。”荊伯柳見解狐而謝之曰:“子乃寬臣之過
也,言于君,謹再拜謝。”解狐曰:“言子者,公也;怨子者,吾私也。
公事已行,怨子如故。”張弓射之,走十步而沒,可謂勇矣。詩曰:“邦
之司直。”
楚有善相人者,所言無遺美,聞于國中。庄王召見而問焉。對曰:“
臣非能相人也,能相人之友者也。觀布衣者,其友皆孝悌篤謹畏令,如此
者,家必日益,而身日安,此所謂吉人者也。觀事君者,其友皆誠信有行
好善,如此者、措事日益,官職日進,此所謂吉臣者也。人主朝臣多賢,
左右多忠,主有失敗,皆交爭正諫,如此者、國日安,主日尊,名聲日顯
,此所謂吉主者也。臣非能相人也,觀友者也。”王曰:“善。”其所以
任賢使能,而霸天下者,始遇之于是也。詩曰:“彼己之子,邦之彥兮。
”
孔子出游少源之野。有婦人中澤而哭,其音甚哀。孔子使弟子問焉,
曰:“夫人何哭之哀?”婦人曰:“鄉者、刈蓍薪,亡吾蓍簪,吾是以哀
也。”弟子曰:“刈蓍薪而亡蓍簪,有何悲焉!”婦人曰:“非傷亡簪也
,蓋不忘故也。”
傳曰:君子之聞道,入之于耳,藏之于心,察之以仁,守之以信,行
之以義,出之以遜,故人無不虛心而听也。小人之聞道,入之于耳,出之
于口,苟言而已,譬如飽食而嘔之,其不惟肌膚無益,而于志亦戾矣。詩
曰:“胡能有定。”
孔子與子貢子路顏淵游于戎山之上。孔子喟然嘆曰:“二三子各言爾
志,予將覽焉。由、爾何如?”對曰:“得白羽如月,赤羽如朱,擊鐘鼓
者、上聞于天,下槊于地,使將而攻之,惟由為能。”孔子曰:“勇士哉
!賜、爾何如?”對曰:“得素衣縞冠,使于兩國之間,不持尺寸之兵,
斗升之糧,使兩國相親如弟兄。”孔子曰:“辯士哉!回、爾何如?”對
曰:“鮑魚不与蘭同笥而藏,桀紂不与堯舜同時而治。二子已言,回何言
哉!”孔子曰:“回有鄙之心。”顏淵曰:“愿得明王圣主為之相,使城
郭不治,溝池不鑿,陰陽和調,家給人足,鑄庫兵以為農器。”孔子曰:
“大士哉!由來區區汝何攻?賜來便便汝何使?愿得之冠,為子宰焉。”
賢士不以恥食,不以辱得。老子曰:“名与身孰親?身与貨孰多?得
与亡孰病?是故甚愛必大費,多藏必厚亡。知足不辱,知止不殆,可以長
久。大成若缺,其用不敝;大盈若衝,其用不窮;大直若 大辯若訥,大
巧若拙,其用不屈。罪莫大于多欲,禍莫大于不知足。故知足之足,常足
矣。”
孟子妻獨居,踞,孟子入戶視之。白其母曰:“婦無禮,請去之。”
母曰:“何也?”曰:“踞。”其母曰:“何知之?”孟子曰:“我親見
之。”母曰:“乃汝無禮也,非婦無禮。禮不云乎:‘將入門,〔問孰存
;〕將上堂,聲必揚;將入戶,視必下。’不掩人不備也。今汝往燕私之
處,入戶不有聲,令人踞而視之,是汝之無禮也,非婦無禮也。”于是孟
子自責,不敢出婦。詩曰:“采葑采菲,無以下體?”
孔子出衛之東門,逆姑布子卿。曰:“二三子引車避,有人將來,必
相我者也,志之。”姑布子卿亦曰:“二三子引車避,有圣人將來。”孔
子下,步。姑布子卿迎而視之五十步,從而望之五十步。顧子貢曰:“是
何為者也?”子貢曰:“賜之師也,所謂魯孔丘也。”姑布子卿曰:“是
魯孔丘歟!吾固聞之。”子貢曰:“賜之師何如?”姑布子卿曰:“得堯
之顙,舜之目,禹之頸,皋陶之喙。從前視之,盎盎乎似有王者;從后視
之,高肩弱脊,此惟不及四圣者也。”子貢吁然。姑布子卿曰:“子何患
焉。污面而不惡,葭喙而不借,遠而望之,羸乎若喪家之狗,子何患焉!
子何患焉!”子貢以告孔子。孔子無所辭,獨辭喪家之狗耳,曰:“丘何
敢乎?”子貢曰:“污面而不惡,葭喙而不借,賜以知之矣。不知喪家狗
,何足辭也?”子曰:“賜、汝獨不見夫喪家之狗歟!既斂而槨,布器而
祭,顧望無人。意欲施之,上無明王,下無賢士方伯,王道衰,政教失,
強陵弱,眾暴寡,百姓縱心,莫之綱紀。是人固以丘為欲當之者也。丘何
敢乎!”
修身不可不慎也:嗜欲侈則行虧,讒毀行則害成;患生于忿怒,禍起
于纖微;污辱難湔洒,敗失不复追。不深念遠慮,后悔何益!徼幸者、伐
性之斧也,嗜欲者、逐禍之馬也,謾誕者、趨禍之路也,毀于人者、困窮
之舍也。是故君子不徼幸,節嗜欲,務忠信,無毀于一人,則名聲尚尊,
稱為君子矣。詩曰:“何其處兮,必有与也。”
君子之居也,綏如安裘,晏如覆f。天下有道,則諸侯畏之;天下無
道,則庶人易之。非獨今日,自古亦然。昔者,范蠡行游,与齊屠地居,
奄忽龍變,仁義沈浮,湯湯慨慨,天地同憂。故君子居之,安得自若!詩
曰:“心之憂矣,其誰知之?”
田子方之魏。魏太子從車百乘而迎之郊,太子再拜謁田子方,田子方
不下車。太子不說曰:“敢問何如則可以驕人?”田子方曰:“吾聞以天
下驕人而亡者、有矣。〔以一國驕人而亡者,有矣。〕由此觀之,則貧賤
可以驕人矣。夫志不得,則授履而适秦楚耳,安往而不得貧賤乎?”于是
太子再拜而后退,田子方遂不下車。
戴晉生弊衣冠而往見梁王。梁王曰:“前日寡人以上大夫之祿要先生
,先生不留;今過寡人邪!”戴晉生欣然而笑,仰而永嘆曰:“嗟乎!由
此觀之,君曾不足与游也。君不見大澤中雉乎?五步一,終日乃飽;羽毛
悅澤,光照于日月;奮翼爭鳴,聲響于陵澤者何?彼樂其志也。援置之种
校渤粱粟,不旦時而飽;然猶羽毛憔悴,志气益下,低頭不鳴,夫食豈不
善哉?彼不得其志故也。今臣不遠千里而從君游者,豈食不足?竊慕君之
道耳,臣始以君為好士,天下無雙,乃今見君不好士明矣!”辭而去,終
不复往。
楚庄王使使賚金百斤,聘北郭先生。先生曰:“臣有箕帚之使,愿入
計之。”即謂夫人曰:“楚欲以我為相,今日相,即結駟列騎,食方丈于
前,如何?”婦人曰:“夫子以織屨為食,食粥綽模參漪c從欽摺臥眨坑
胛鏤拗我病袢緗徭崍舋錚菜 膊還菹皇撤丈于前,所甘不過一肉。以容膝
之安,一肉之味,而殉楚國之憂,其可乎?”于是遂不應聘,與婦去之。
詩曰:“彼美淑姬,可与晤言。”
傳曰:昔戎將由余使秦。秦繆公問以得失之要,對曰:“古有國者,
未嘗不以恭儉也,失國者、未嘗不以驕奢也。”由余因論五帝三王之所以
衰,及至布衣之所以亡,繆公然之。于是告內史王繆曰:“鄰國有圣人,
敵國之憂也。由余、圣人也,將奈之何?”王繆曰:“夫戎王居僻陋之地
,未嘗見中國之聲色也,君其遺之女樂,以淫其志,亂其政,其臣下必疏
,因為由余請緩期,使其君臣有間,然后可圖。”繆公曰:“善。”乃使
王繆以女樂二列遺戎王,為由余請期,戎王大悅,許之。于是張酒听樂,
日夜不休,終歲淫縱,卒馬多死。由余歸,數諫不听,去,之秦,秦公子
迎,拜之上卿。
子夏過曾子。曾子曰:“入食。”子夏曰:“不為公費乎?”曾子曰
:“君子有三費,飲食不在其中;君子有三樂,鐘磬琴瑟不在其中。”子
夏曰:“敢問三樂?”曾子曰:“有親可畏,有君可事,有子可遺,此一
樂也。有親可諫,有君可去,有子可怒,此二樂也。有君可喻,有友可助
,此三樂也。”子夏問:“敢問三費?”曾子曰:“少而學,長而忘,此
一費也。事君有功,而輕負之,此二費也,久交友而中絕之,此三費也。
”子夏曰:“善哉!謹身事一言,愈于終身之誦;而事一士,愈于治万民
之功;夫人不可以不知也。吾嘗?焉,吾田?歲不收,土莫不然,何況于人
乎!与人以實,雖疏必密;与人以虛,雖戚必疏。夫實之与實,如膠如漆
;虛之与虛,如薄冰之見晝日。君子可不留意哉!”詩曰:“神之听之,
終和且平。”
晏子之妻使人布衣表。田無宇譏之曰:“出于室,何為者也?”晏子
曰:“家臣也。”田無宇曰:“位為中卿,食田七十万,何用是人為畜之
?”晏子曰:“棄老取少,謂之瞽;貴而忘漶謂之亂;見色而說,謂之逆
。吾豈以逆亂瞽之道哉!”
夫鳳凰之初起也,嚮嚮十步,〔藩篱〕之雀喔咿而笑之,及其升于高
,一 一信,展而云間,藩木之雀超然自知不及遠矣。士褐衣著,未嘗完
也, 藿之食,未嘗飽也,世俗之士即以為羞耳;及其出則安百議,用則
延民命,世俗之士超然自知不及遠矣。詩曰:“正是國人,胡不万年!”
齊王厚送女,欲妻屠牛吐,屠牛吐辭以疾。其友曰:“子終死腥臭之
肆而已乎!何為辭之?”吐應之曰:“其女丑。”其友曰:“子何以知之
?”吐曰:“以吾屠知之。”其友曰:“何謂也?”吐曰:“吾肉善,〔
如量〕而去苦少耳;吾肉不善,雖以吾附益之,尚猶賈不售。今厚送子,
子丑故耳。”其友后見之,果丑。傳曰:“目如擗杏,齒如編貝。”
傳曰:孔子過康子,子張子夏從。孔子入座。二子相与論,終日不決
。子夏辭气甚隘,顏色甚變。子張曰:“子亦聞夫子之議論邪?徐言掮掮
,威儀翼翼,后言先默,得之推讓,巍巍乎!蕩蕩乎!道有歸矣。小人之
論也,專意自是,言人之非,淪目~腕,疾言噴噴,口沸目赤,一幸得胜
,疾笑嗌嗌,威儀固陋,辭气鄙俗,是以君子賤之也。”
卷十
齊桓公逐白鹿,至麥丘之邦,遇人,曰:“何謂者也?”對曰:“臣
、麥丘之邦人。”桓公曰:“叟年几何?”對曰:“臣年八十有三矣。”
桓公曰:“美哉!”與之飲。曰:“叟盍為寡人壽也?”對曰:“野人不
知為君王之壽。”桓公曰:“盍以叟之壽祝寡人矣?”邦人奉觴再拜曰:
“使吾君固壽,金玉之賤,人民是寶。”桓公曰:“善哉!祝乎!寡人聞
之矣:至德不孤,善言必再。叟盍优之?”邦人奉觴再拜曰:“使吾君好
學士而不惡問,賢者在側,諫者得入。”桓公曰:“善哉!祝乎!寡人聞
之;至德不孤,善言必三。叟盍优之?”邦人奉觴再拜曰:“無使群臣百
姓得罪于吾君,無使吾君得罪于群臣百姓。”桓公不說,曰:“此言者,
非夫前二言之祝。叟其革之矣!”邦人潸然而涕下,曰:“愿君熟思之,
此一言者、夫前二言之上也。臣聞子得罪于父,可因姑娣妹謝也,父乃赦
之。臣得罪于君,可使左右謝也,君乃赦之。昔者、桀〔得罪于湯,紂得
罪于武王,此君〕得罪于臣也,至今未有為謝也。”桓公曰:“善哉!寡
人賴宗廟之福,社稷之靈,使寡人遇叟于此。”扶而載之,自御以歸,荐
之于廟,而斷政焉。桓公之所以九合諸侯,一匡天下,不以兵車者,非獨
管仲也,亦遇之于此。詩曰:“濟濟多士,文王以宁。”
鮑叔荐管仲,曰:“臣所不如管夷吾者五:寬惠柔愛,臣弗如也;忠
信可結于百姓,臣弗如也;制禮約法于四方,臣弗如也;決獄折中,臣弗
如也;執模擦 誥ㄓ彩故孔勇,臣弗如也。”詩曰:“濟濟多士,文王
以宁。”
晉文公重耳亡,過曹,里鳧須從,因盜重耳資而亡,重耳無糧,餒不
能行,子推割股肉以食重耳,然后能行。及重耳反國,國中多不附重耳者
,于是里鳧須造見,曰:“臣能安晉國。”文公使人應之曰:“子尚何面
目來見寡人!欲安晉國也!”里鳧須曰:“君沐邪?”使者曰:“否。”
鳧須曰:“臣聞沐者其心倒,心倒者其言悖。今君不沐,何言之悖也?”
使者以聞,文公見之。里鳧須仰首曰:“离國久,臣民多過君;君反國,
而民皆自危。里鳧須又襲竭君之資,避于深山,而君以餒,介子推割股,
天下莫不聞,臣之為賊亦大矣,罪至十族,未足塞責,然君誠赦之罪,與
驂乘,游于國中,百姓見之,必知不念舊惡,人自安矣。”于是文公大悅
,從其計,使驂乘于國中,百姓見之,皆曰:“夫里鳧須且不誅而驂乘,
吾何懼也?”是以晉國大宁。故書云:“文王卑服,即康功田功。”若里
鳧須罪無赦者也。詩曰:“濟濟多士,文王以宁。”
傳曰:言為王之不易也。大命之至,其太宗太史太祝斯素服執策,北
面而吊乎天子,曰:“大命既至矣,如之何憂之長也!”授天子策一矣。
曰:“敬享以祭,永主天命,畏之無疆,厥躬無敢宁。”授天子策二矣。
曰:“敬之夙夜,伊祝厥躬無怠,万民望之。”授天子策三矣。曰:“天
子南面受于帝位,以治為憂,未以位為樂也。”詩曰:“天難忱斯,不易
惟王。”
君子溫儉以求于仁,恭讓以求于禮,得之自是,不得自是。故君子之
于道也,猶農夫之耕,雖不獲年之优,無以易也。大王甫有子曰太伯、仲
雍、季歷,歷有子曰昌,太伯知大王賢昌,而欲季為后,太伯去,之吳。
大王將死,謂曰:“我死,汝往讓兩兄,彼即不來,汝有義而安。”大王
薨,季之吳告伯仲,伯仲從季而歸,群臣欲伯之立季,季又讓。伯謂仲之
曰:“今群臣欲我立季,季又讓,何以處之?”仲曰:“刑有所謂矣,要
于扶微者。可以立季。”季遂立,而養文王,文王果受命而王。孔子曰:
“太伯獨見,王季獨知;伯見父志,季知父心。故大王太伯王季可謂見始
知終,而能承志矣。”詩曰:“自太伯王季,惟此王季,因心則友。則友
其兄,則篤其慶,載錫之光。受祿無喪,奄有四方。”此之謂也。太伯反
吳,吳以為君,至夫差二十八世而滅。
齊宣王與魏惠王會田于郊。魏王曰:“亦有寶乎?”齊王曰:“無有
。”魏王曰:“若寡人之小國也,尚有徑寸之珠,照車前后十二乘者十枚
,奈何以万乘之國無寶乎?”齊王曰:“寡人之所以為寶与王异。吾臣有
檀子者、使之守南城,則楚人不敢為寇,泗水上有十二諸侯皆來朝。吾臣
有盼子者、使之守高唐,則趙人不敢東漁于河。吾臣有黔夫者,使之守徐
州,則燕人祭北門,趙人祭西門,從而歸之者十千余家。吾臣有种首者、
使之備盜賊,而道不拾遺。吾將以照千里之外,豈特十二乘哉!”魏王慚
,不懌而去。詩曰:“辭之懌矣,民之莫矣。”
東海有勇士曰丘欣,以勇猛聞于天下。遇神淵曰飲馬,其仆曰:“飲
馬于此者,馬必死。”曰:“以欣之言飲之。”其馬果沈。丘欣去朝服,
拔劍而入,三日三夜,殺三蛟一龍而出,雷神隨而擊之,十日十夜,眇其
左目。要离聞之,往見之,曰:“欣在乎?”曰:“送有喪者。”往見欣
于墓,曰:“聞雷神擊子,十日十夜,眇子左目。夫天怨不全日,人怨不
旋踵。至今弗報,何也?”叱而去,墓上振憤者,不可胜數。要离歸,謂
門人曰:“丘欣、天下之勇士也。今日、我辱之人中,是其必來攻我。暮
無閉門,寢無閉戶。”丘欣果夜來,拔劍住要离頸曰:“子有死罪三:辱
我以人中,死罪一也;暮不閉門,死罪二也;寢不閉戶,死罪三也。”要
离曰:“子待我一言:〔子有三不肖,昏暮〕來謁,不肖一也;拔劍不刺
,不肖二也;刃先辭后,不肖三也。能殺我者、是毒藥之死耳。”丘欣引
劍而去,曰:“嘻!所不若者,天下惟此子爾!”傳曰:“公子目夷以辭
得國,今要离以辭得身。言不可不文,猶若此乎!”詩曰:“辭之懌矣,
民之莫矣。”
傳曰:齊使使獻鴻于楚,鴻渴,使者道飲,鴻促笞潰失。使者遂之楚
,曰:“齊使者獻鴻,鴻渴,道飲,促笞潰失。臣欲亡,為失兩君之使不
通;欲拔劍而死,人將以吾君賤士貴鴻也。促笞在此,愿以污事。”楚王
賢其言,辯其詞,因留而賜之,終身以為上客。故使者必矜文辭,喻誠信
,明气志,解結申屈,然后可使也。詩曰:“辭之懌矣。”
扁鵲過虢侯,世子暴病而死。扁鵲造宮,曰:“吾聞國中卒有壤土之
事,得無有急乎?”曰:“世子暴病而死。”扁鵲曰:“入言鄭醫秦越人
能治之。”庶子之好方者出應之,曰:“吾聞上古醫者曰弟父,弟父之為
醫也,以莞為席,以芻為狗,北面而祝之,發十言耳,諸扶輿而來者,皆
平复如故。子之方豈能若是乎?”扁鵲曰:“不能。”又曰:“吾聞中古
之醫者曰菖跗,菖跗之為醫也,木為腦,芷草為軀,吹竅定腦,死者复之
生。子之方豈能若是乎?”扁鵲曰:“不能。”中庶子曰:“苟如子之方
,譬如以管窺天,以錐刺地,所窺者大,所見者小,所刺者巨,所中者少
,如子之方,豈足以變童子哉?”扁鵲曰:“不然。事故有昧投而中頭,
掩目而別白黑者。夫世子病,所謂尸蹶者,以為不然,試入診,世子股陰
當溫,耳焦焦如有啼者聲,若此者、皆可活也。”中庶子遂入診世子,以
病報,虢侯聞之,足跣而起,至門曰:“先生遠辱,幸臨寡人,先生幸而
治之,則糞土之息,得蒙天地載長為人;先生弗治,則先犬馬填壑矣。”
言未卒,而涕泣沾襟。扁鵲入,砥針礪石,取三陽五輸,為先軒之灶,八
拭之陽,子同藥,子明灸陽,子游按磨,子儀反神,子越扶形,于是世子
复生。天下聞之,皆以扁鵲能起死人也。扁鵲曰:“吾不能起死人,直使
夫當生者起。”死者猶可藥,而況生者乎!悲夫!罷君之治,無可藥而息
也。詩曰:“不可救藥。”言必亡而已矣。
楚丘先生披蓑帶索,往見孟嘗君。孟嘗君曰:“先生老矣!春秋高矣
!多遺忘矣!何以教文?”楚丘先生曰:“惡君謂我老!惡君謂我老!意
者、將使我投石超距乎?追車赴馬乎?逐麋鹿、搏豹虎乎?吾則死矣,何
暇老哉!將使我深計遠謀乎?定猶豫而決嫌疑乎?出正辭而當諸侯乎?吾
乃始壯耳,何老之有!”孟嘗君赧然,汗出至踵,曰:“文過矣!文過矣
!”詩曰:“老夫灌灌。”
齊景公游于牛山之上,而北望齊,曰:“美哉國乎!郁郁泰山。使古
無死者,則寡人將去此而何之?”俯而泣沾襟。國子高子曰:“然臣賴君
之賜,疏食惡肉可得而食也,駑馬柴車可得而乘也,且猶不欲死,況君乎
!”俯泣。晏子曰:“樂哉!今日嬰之游也。見怯君一,而諛臣二,使古
而無死者,則太公至今猶存,吾君方今將被蓑躪而立乎畎畝之中,惟事之
恤,何暇念死乎!”景公慚,而舉觴自罰,因罰二臣。
秦繆公將田,而喪其馬,求三日,而得之莖山之陽,有鄙夫乃相与食
之。繆公曰:“此駁馬之肉,不得酒者死。”繆公乃求酒,遍飲之,然后
去。明年、晉師与繆公戰,晉之左格右者、圍繆公而擊之,甲已墮者六矣
。食馬者三百余人皆曰:“吾君仁而愛人,不可不死。”還擊晉之左格右
,免繆公之死。
傳曰:卞庄子好勇,母無恙時,三戰而三北,交游非之,國君辱之,
卞庄子受命,顏色不變。及母死三年,魯興師,卞庄子請從,至,見于將
軍曰:“前猶与母處,是以戰而北也,辱吾身!今母沒矣,請塞責。”遂
走敵而斗,獲甲首而獻之,“請以此塞一北”。又獲甲首而獻之,“請以
此塞再北。”將軍止之,曰:“足。”不止,又獲甲首而獻之,曰:“請
以此塞三北。”將軍止之,曰:“足,請為兄弟。”卞庄子曰:“夫北、
以養母也,今母歿矣,吾責塞矣。吾聞之,節士不以辱生。”遂奔敵,殺
七十人而死。君子聞之,曰:“三北已塞責,又滅世斷宗,士節小具矣,
而于孝未終也。”詩曰:“靡不有初,鮮克有終。”
天子有爭臣七人,雖無道,不失其天下。昔殷王紂殘賊百姓,絕逆天
道,至袤肅蹼孕婦,脯鬼侯,醢梅伯,然所以不亡者、以其有箕子比干之
故。微子去之,箕子執囚為奴,比干諫而死,然后周加兵而誅絕之。諸侯
有爭臣五人,雖無道,不失其國。吳王夫差為無道,至驅一市之民以葬闔
閭,然所以不亡者,有伍子胥之故也。胥以死,越王勾踐欲伐之,范蠡諫
曰:“子胥之計策尚未忘于吳王之腹心也。”子胥死后三年,越乃能攻之
。大夫有爭臣三人,雖無道,不失其家。季氏為無道,僭天子,舞八佾,
旅泰山,以雍徹,孔子曰:“是可忍也,孰不可忍也?”然不亡者,以冉
有季路為宰臣也。故曰:“有諤諤爭臣者、其國昌,有默默諛臣者、其國
亡。”詩曰:“不明爾德,時無背無側;爾德不明,以無陪無卿。”言大
王咨嗟,痛殷商無輔弼諫諍之臣,而亡天下矣。
齊桓公出游,遇一丈夫,裒衣應步,帶著桃殳。桓公怪而問之曰:“
是何名?何經所在?何篇所居?何以斥逐?何以避余?”丈夫曰:“是名
二桃,桃之為言亡也。夫日日慎桃,何患之有?故亡國之社,以戒諸侯;
庶人之戒,在于桃殳。”桓公說其言,与之共載。來年正月,庶人皆佩。
詩曰:“殷監不遠。”
齊桓公置酒,令諸侯大夫曰:“后者飲一經程。”管仲后,當飲一經
程,飲其一半,而棄其半。桓公曰:“仲父當飲一經程而棄之,何也?”
管仲曰:“臣聞之:酒入口者、舌出,舌出者、〔言失,言失者、〕棄身
,與其棄身,不宁棄酒乎?”桓公曰:“善。”詩曰:“荒湛于酒。”
齊景公遣晏子南使楚。楚王聞之,謂左右曰:“齊遣晏子使寡人之國
,几至矣。”左右曰:“晏子、天下之辯士也,与之議國家之務,則不如
也;与之論往古之術,則不如也。王獨可以与晏子坐,使有司束人過王,
王問之,使言齊人善盜,故束之。是宜可以困之。”王曰:“善。”晏子
至,即与之坐,圖國之急務,辨當世之得失,再舉再窮,王默然無以續語
。居有間,束徒以過之。王曰:“何為者也?”有司對曰:“是齊人,善
盜,束而詣吏。”王欣然大曰:“齊乃冠帶之國,辯士之化,固善盜乎?
”晏子曰:“然、固取之。王不見夫江南之樹乎!名橘,樹之江北,則化
為枳,何則?地土使然爾。夫子處齊之時,冠帶而立,儼有伯夷之廉,今
居楚而善盜,意土地之化使然爾。王又何怪乎!”詩曰:“無言不讎,無
德不報。”
吳延陵季子游于齊,見遺金〔于路〕,呼牧者取之。牧者曰:“子〔
何〕居之高,視之下;貌之君子,而言之野也。吾有君不君,有友不友,
當暑衣裘,君疑取金者乎?”延陵子知其為賢者,請問姓字。牧者曰:“
子乃皮相之士也;何足語姓字哉!”遂去。延陵季子立而望之,不見乃止
。孔子曰:“非禮勿視,非禮勿听。”
顏淵問于孔子曰:“淵愿貧如富,賤如貴,無勇而威,与士交通,終
身無患難。亦且可乎?”孔子曰:“善哉!回也!夫貧而如富,其知足而
無欲也;賤而如貴,其讓而有禮也;無勇而威,其恭敬而不失于人也;終
身無患難,其擇言而出之也。若回者、其至乎!雖上古圣人亦如此而已。
”
齊景公出田,十有七日而不反。晏子乘而往,比至,衣冠不正,景公
見而怪之,曰:“夫子何遽乎?得無急乎?”晏子對曰:“然,有急。國
人皆以君為惡民好禽。臣聞之:魚鱉厭深淵而就干淺,故得于釣网;禽獸
厭深山而下都澤,故得于田獵。今君出田,十有七日而不反,不亦過乎?
”景公曰:“不然。為賓客莫應待邪?則行人子牛在;為宗廟而不血食邪
?則祝人太宰在;為獄不中邪?則大理子几在;為國家有余不足邪?則巫
賢在。寡人有四子,猶有四肢也,而得代焉,不可患焉!”晏子曰:“然
。人心有四肢,而得代焉,則善矣;令四肢無心十有七日,不死乎?”景
公曰:“善哉言!”遂援晏子之手,与驂乘而歸。若晏子者、可謂善諫者
矣。
楚庄王將興師伐晉,告士大夫曰:“敢諫者死無赦。”孫叔敖曰:“
臣聞:畏鞭棰之嚴,而不敢諫其父,非孝子也;懼斧鉞之誅,而不敢諫其
君,非忠臣也。”于是遂進諫曰:“臣園中有榆,其上有蟬,蟬方奮翼悲
鳴,欲飲清露,不知螳螂之在后,曲其頸,欲攫而食之也;螳螂方欲食蟬
,而不知黃雀在后,舉其頸,欲啄而食之也;黃雀方欲食螳螂,不知童挾
彈丸在下,迎而欲彈之;童子方欲彈黃雀,不知前有深坑,后有窟也。此
皆言前之利,而不顧后害者也,非獨昆虫眾庶若此也,人主亦然。君今知
貪彼之土,而樂其士卒。”國不怠,而晉國以宁,孫叔敖之力也。
晉平公之時,藏寶之台燒,士大夫聞,皆趨車馳馬救火,三日三夜乃
胜之。公子晏子獨束帛而賀曰:“甚善矣!”平公勃然作色,曰:“珠玉
之所藏也,國之重寶也,而天火之,士大夫皆趨車走馬而救之,子獨束帛
而賀,何也?有說則生,無說則死。”公子晏子曰:“何敢無說?臣聞之
:王者藏于天下,諸侯藏于百姓〔農夫藏于鐔祝秧`采碳植賾隗尕選今之
百姓之于外,短褐不蔽形,糟糠不充口,虛而賦a無已,收太半而藏之台
,是以天火之。且臣聞之:昔者桀殘賊海內,賦a無度,万民甚苦,是故
湯誅之,為天下戮笑。今皇天降災于藏台,是君之福也,而不自知變悟,
亦恐君之為鄰國笑矣”。公曰:“善。自今已往,請藏于百姓之間。”詩
曰:“稼穡維寶,代食維好。”
魏文侯問里克曰:“吳之所以亡者、何也?”里克對曰:“數戰而數
胜。”文侯曰:“〔數戰〕數胜,國之福也。其獨亡,何也?”里克對曰
:“數戰則民疲,數胜則主驕;驕則恣,恣則极〔物,疲則怨,怨則极慮
〕。上下俱极,吳之亡猶晚矣!此夫差所以自喪于干遂。”詩曰:“天降
喪亂,滅我立王。”
楚有士曰申鳴,治園以養父母,孝聞于楚,王召之,申鳴辭不往。其
父曰:“王欲用汝,何為辭之?”申鳴曰:“何舍為子,乃為臣乎?”其
父曰:“使汝有祿于國,有位于廷,汝樂,而我不憂矣。我欲汝之仕也。
”申鳴曰:“諾。”遂之朝受命,楚王以為左司馬。其年、遇白公之亂,
殺令尹子西、司馬子期,申鳴因以兵之衛。白公謂石乞曰:“申鳴、天下
勇士也,今將兵,為之奈何?”石乞曰:“吾聞申鳴、孝也,劫其父以兵
。”使人謂申鳴曰:“子与我,則与子楚國;不与我,則殺乃父。”申鳴
流涕而應之曰:“始則父之子,今則君之臣,已不得為孝子,安得不為忠
臣乎!”援桴鼓之,遂殺白公,其父亦死焉。王歸、賞之。申鳴曰:“受
君之祿,避君之難,非忠臣也;正君之法,以殺其父,又非孝子也。行不
兩全,名不兩立。悲夫!若此而生,亦何以示天下之士哉!”遂自刎而死
。詩曰:“進退惟谷。”
昔者、太公望周公旦受封而見,太公問周公何以治魯?周公曰:“尊
尊親親。”太公曰:“魯從此弱矣。”周公問太公曰:“何以治齊?”太
公曰:“舉賢賞功。”周公曰:“后世必有劫殺之君矣。”后齊日以大,
至于霸,二十四世而田氏代之。魯日以削,三十四世而亡。猶此觀之,圣
人能知微矣。詩曰:“惟此圣人,瞻言百里。”
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Ascension Du Désir Poésie
Huguette Bertrand
ASCENSION DU DÉSIR
poésie
Éditions En Marge
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Transe dans l'échappée des fièvres
ivres des danses transportées par l'errance
transe des gestes affamés
au soir des partances
dansent les fièvres
autour du verbe
dénudé
25.02.00
___________________________
Incandescence
au milieu des fièvres
à même le ventre chaud des hivers
en proie au délire
ce temps délié
au coeur des voix uniques
fièvres sauvages
danse des sens
au centre vibrent violents
parmi les cris
25.02.00
___________________________
En ses aubes fugitives
un désir longe la main caressante
sur le corps offert
jusqu'à l'étirement du geste
frémissant en son souffle
féroce en ses rêves
vibrant en ses nuits
jusqu'à l'apogée
29.02.00
___________________________
Sur le visage
un baiser vierge
s'offre au désir
déployé sur le corps d'un sourire
naissance du geste
entre la caresse
et le nu des mots
apaisé
débusquée
l'âme grésille
emportée dans un regard
neuf
20.03.00
___________________________
Entre le sombre des crépuscules
et le clair matin
se dénudent les désirs subtils
quand les mots ne suffisent plus
à dessiner des sourires
sur les lèvres lancinantes sauvages
au gré d'une parole vivante
plus belle qu'une image
plus belle dans le tendre
trempée dans l'amour
en son plus bel enlacement
20.03.00
___________________________
Pourquoi ô toi mon âme lancinante venue dire
que la rosée n'a plus de plage où se poser
pourquoi venue me dire
que ses yeux emplis de sel et d'heures
dérivent sur le temps
Pourquoi ô mon âme venue me dire
que le rêve était halluciné
dans ces méandres de la douleur trop vive
en ces moments où se chantent tous les désirs
Pourquoi ô mon âme venue me dire
ces moments trop vifs déployés sur mes rêves
en ce corps vaincu
22.03.00
___________________________
La main gauche
le sixième sens
sans heurt
le texte
le geste
d'Est en Ouest
la nuit insensée
le corps s'apaise
27.03.00
___________________________
Enchevêtré aux impossibles
le coeur à lire
le coeur à rire
prophétise des soupirs
instants pourpres
étalés sur le corps à dire
cri grand cri
d'un silence enclos
dans le vent fugitif
demeure un regard
immobile
27.03.00
___________________________
Douceur des brises amoureuses
à l'ombre des tumultes
encercle le désir
à travers bruits et ronces
appel au corps en son gémissement
jusqu'au bout du coeur
jusqu'au bout du monde
29.03.00
___________________________
Entre nous
cet espace immaculé
par la main tendue
accueille l'instant
posé sur les lèvres du désir
déployé sur les courbes amoureuses
ascension des fièvres
jusqu'à l'intime
ultime départ
dans l'instant
06.04.00
___________________________
Duel des songes
au coeur des nuits amantes
quand le regard expire
sur l'urgence des lèvres
urgences des gestes accordés au désir
urgence des mots assoupis dans un souffle
urgence d'un souffle
accordé à la vie
19.04.00
___________________________
Blondes nuits ensoleillées
quand les corps se déploient
dans la rondeur d'un silence
nu
nus les mots
nus les gestes
nuits des langues
parures des chambres
dans le magma des désirs
quand sombrent les nuits blondes
dans une caresse
momentanée
19.04.00
___________________________
Mais qui pleure dans la prison de la douleur
qui ose assombrir le blanc pur d'une voix liquide
chant saoul dans la lumière crue
en cet instant immobile
qui mais qui ose encore verser des silences
sur la liberté d'une femme féline
féline dans une cage d'oiseau
immobile en ses silences
nue dans la lumière
lovée dans l'oeil du jour
21.04.00
___________________________
Dans la fièvre du mouvement
des averses inondent
le bitume de ma mémoire
fièvre des envolées
envolées des vagues
vagues de musique
musique au sommet
sommet du soir
à l'horizon
s'endort
01.05.00
___________________________
Sur le sable
il germe des pas silencieux
Sur le blanc immense
il pleut des solitudes
Grains de sable
Trace de neige
Rage de pas
Rage de vie
Ténèbre
01.05.00
___________________________
Sur les courbes du silence
des éclats de rire surgissent
primitifs
sillonnent le désir
dissout dans la nuit
apprise par coeur
Nuit du silence
silence du coeur
au coeur du désir
primitif
01.05.00
___________________________
Sous les draps du désir
l'amoure se penche
au-dessus des nuances
sur le boulevard des urgences
reprise les pas troués
entre mer et monde
d'un souffle vogue
sur les vagues cambrées au large
viennent s'échouer
au quai du lit
01.05.00
___________________________
Dans la souricière d'un vieux corps
l'écrit se crie
saoulade de peines
éclats de rire
des voix à peines
des peines si pleines
sur le réchaud
grillade de mots
la peau répond
embrase la voix
la peine le rire
plus rien à dire
02.05.00
___________________________
Ivre de toutes les sagesses
elle boit l'amer
dans le piège douloureux de l'inaccessible
puise dans sa nuit
des mains assoiffées de vertiges
déployée sur le soupir d'une aube frénétique
s'abandonne dans un regard
ailleurs
autrement
02.05.00
___________________________
Poussières d'absence
dans le chaos d'un regard
si dense
silence des solitudes
dans l'oeil éclos des nuits
nuits errantes
au banquet des affamés
03.05.00
___________________________
Dans le chaud dessin
y voir l'urgence du rythme
ce doux désir prononcé à l'oreille du soir
en vain glisse au pied des murmures
envolés dans le spontané du mouvement
vestige d'une transe
anéantie jusqu'à l'extrême des aubes
imaginées
S'épuise le rythme
dans le tard des nuits
roses
03.05.00
___________________________
L'ÉCRIT L'ÉCHO
Loin très loin
se respirent des silences
bien avant les mots
implosion du désir
des murmures partagés
Loin très loin
une femme allongée sur les phrases
entre les silences vibre
en accord aux cris
Loin très loin
des enfances circulent dans la chair du rire
refont surface
en sourires spontanés
Loin très loin
un désir
un sourire
un mot
un écho
un silence
Ne reste que la lune
son accompagnement
05.05.00
___________________________
SOUS LE SIGNE DES SENS
Je lis le poème. Je le regarde. Il me fixe.
Me transporte sur ses grandes ailes déployées
vers ce lieu étrange qui me construit à même les autres.
À même leurs vertiges, j'apprends.
J'apprends à naître dans le poème.
J'ose quelques mots embués sur la ligne blessée du temps.
Blessure à même la blessure, j'écris des signes,miroir des sens.
Je rôde autour de la volupté. Je m'en grise même !
Puis je dégrise, éclatée en vers.
Vers qui ? Vers quoi ?
Vers ce poème qui m'apprenait le sens des signes.
Signe des différences à reconnaître dans une parole unique.
Signes dans l'ascension d'un désir. Désir des sens.
Sans dessus dessous à même les sens,
le désir à naître.
06.05.00
___________________________
J'ai cette gourmandise
de rayons printaniers
ramassés ça et là
à travers pluies
et sol aride
par le tendre m'encerclent chaud
dans la crème des désirs
06.05.00
___________________________
Entre les vagues puissantes du désir
s'évanouissent pleurs et rires
devant le blanc gémissement de l'âme
enfermée en son plaisir
aiguisé par les doux mots doux
mots tendres fous
répandus par le geste des mains
sur la peau lisse des rendez-vous
émulsion des bleus
dans le vert des étonnements
12.05.00
___________________________
L'autre
miroir des solitudes
retourné à son désir
le désirable en l'autre
le plein désir en ce trop plein de vie
vie pleine vie
à même les déchirures
désir plein désir
à même chaque instant
instants inextinguibles
vertiges
une voix murmure l'amour
n'apaise pas
reprend son souffle
sur le chemin des impromptus
nous rappelle qu'il était une fois
ce fou désir en soi
sagement enrobe l'Être
l'autre
en son désir
au seuil de l'éclatement
12.05.00
___________________________
Habillée de langages
une femme nue fragile
forte en ses mots
s'abreuve aux fontaines du désir
parole en son murmure
son chant blessé
dénoué par la nuit
16.05.00
___________________________
S'effritent les regards
au coeur du mouvement
se reforment se transforment
par la passion du vent
se chagrinent puis s'enchaînent
dans le gouffre amoureux
viennent sourire à la rose
dans le rouge du matin
Point... à la ligne
03.06.00
___________________________
CHAUDE CHOSE
On s'enchaîne
on s'déchaîne
pour l'amour d'une rose
maintenue à distance
par de trop grandes marées
repoussée jusqu'au pied d'un murmure
pourrissement de la rose
dans le jardin chaud des fauves
d'un regard d'une pensée
nommez-la...
Chose
07.06.00
___________________________
RE-NOIR
S'effiloche la peine
au bout d'un vain désir
derniers râles
sang des mots
répandu rose
sur la toile d'un bleu pastel
y mélanger du vert espoir
dans ce mauve
un peu de gris quand même
sur le rouge passionné
puis le retour au noir
rien que soi
dans ce désert de mots
rien que soi devant soi
miroir des passions des chutes des ascensions
et rechute
et remonte la pente
seule
avec d'autres
sur la toile
de trop de fois
que le temps ne mesure plus
11.06.00
___________________________
PASSAGE
Une image surgit
de la toile des passions
fibres de chair de sang
embrasées dans le piège des fragilités
abreuvées à même le désir
d'une nuit fauve
dans la lumière interrompue
tissent au passage
des contours incendiés
sur le corps rompu
12.06.00
___________________________
Justesse du mot rebelle
que le vent hurle
à travers la houle des désespoirs
malgré la plaie vive du dur désir
emprisonné dans la nuit glauque
au seuil de l'effacement
supplique du chant
phrases hurlantes
dans le ferment du désir
toujours murmuré
par le regard en équilibre
sur un mot juste
rebelle
inoublié
13.06.00
___________________________
CHAIR FLUIDE
Ni aube ni aurore
répandue chair et sang sur les lignes
j'efface les hiers
au fil des lendemains
les nuits me prononcent
les matins en maraude
j'avance
j'avance et longe des vertiges
quand tout près
un visage fluide déjoue l'abîme
son mot me déplie
sa phrase me secoue
interruption d'un mal brisé
par le feu des passions
embranchement d'un tout écartelé
abandonné au seuil de l'épuisement
son ressac creuse des rigoles
enchevêtrées parmi les sourires bleus de l'été
présence rouge cueillie sur les lèvres du désir
à même les renoncements
20.06.00
___________________________
ALPAMAYO
Sur tes flancs
l'amour en zig-zag
sillonne tous les espoirs
jusqu'au sommet tente l'ultime
en altitude s'essouffle
dans sa marche supplie chaque geste
ne renonce jamais
non jamais ne s'arrête
gestes du corps
dans l'avancée de chaque pas assoiffé
seule au coeur de l'immensité
blanche immensité
tendre vertige
que la main vient déposer
sur ton corps
apprivoisé
16.07.00
___________________________
ARTESONRAJU
Émue
la montagne désirée
par son amant agile
quand lui frôle ses mystères
elle lui offre ses flancs
il explore toutes ses formes
et ses pensées fragiles
que ses pentes font valser pas à pas
s'apprivoise la beauté d'une descente
qu'un soleil fait bouger
sur son corps
convoité
01.08.00
___________________________
S'écrivent parfois des mots
en faux-dièse en vrai-bémol
en calvacade
voyagent agiles
paissent naturels
au point du jour
remisent les nuits
allègent les heures
suspendues lourdes usées
sous les arbres
sur les pierres
se baignent dans la soupe
font claquer toutes les portes
d'un été coutumier
01.08.00
___________________________
Au jardin
un regard s'emplit de froidure
que dissipent les souvenances
de l'amour déployé
sur la trace d'une flamme hésitante
il veille
appuyé sur l'instant des avenirs
floconneux
20.08.00
___________________________
Interminable
ce souffle ponctué
d'extraits en vagues
prolonge les jours
à l'ombre s'ajoutent
aux heures
nécessaires
08.09.00
___________________________
Doux murmure de la chair
reflet d'un souffle passager
glisse dans le blues du silence
empreinte d'un visage
la nuit sur fond gris
semence de paroles
l'espoir sur fond noir
gestes à fleur de peau
grandes aurores
mémoire bleu de cyan
son sourire masqué
09.09.00
___________________________
Ciel des Amériques
Ciel de nuit
Ciel de lit
du Nord au Sud
défigure la mémoire
d'un bronze tenace
porte au visage
un sourire de plomb
passe les ponts
jusqu'au quai
parole de chair
peau de papier
peau sur mesure
peauaime
09.09.00
___________________________
Il fait ici tempête de pluie de vent
à l'image d'une turbulence fait chair
chair d'abîme
entre tous les abîmes
chair des renoncements
à l'effigie du silence accordé
à tous les silences
à croire que les dieux imaginés
invitent à la redondance d'histoires anciennes
perdues dans les rêves
rejetés dans le néant
dont seule demeure
une parole imprononcée
imprononçable
21.09.00
___________________________
Quel interdit a ce goût du silence ?
n'a le goût que des sens
gravitation sur le corps déployé
d'un regard poursuit la ligne pure
abandonnée dans la soie des gestes
sur le parcours d'une fièvre
murmure des instants doux
ce goût de sel que les vagues transportent
jusqu'aux lèvres multipliées
viennent colorer la nuit
ses ombres emportées
dans un délire
spontané
23.09.00
___________________________
Terre de ta vie
via la terre de sable fin
ses vagues de sel
de mer en vague
quand tu divagues
sur l'horizon chargé de cris
quand vient l'écrit
l'appel du lit
surbondance
de l'infini
29.09.00
___________________________
Dans la salle des occupations
le jour se fait tard
en toute patience
voit la nuit l'achever
quand la peau glisse limpide
sur les pierres
amassées par le roulement
des vagues fluides
de l'amour
m'a lâchée dans la blancheur de la nuit
m'a laissé dormir hors des questions
m'a exilée tournoyante
vers le milieu du lit
sans déranger les rêves voisins
quand tout à coup
sonna l'heure de l'abordage
sur le pont d'un autre jour
c'était lundi
le retour
02.10.00
___________________________
Dénuement
dans ce champ immense
de la fragilité
course folle d'un espoir replié
dans les coins d'ombre
s'enfonce dans l'étrange mouvement
des sensualités incandescentes
quand se murmurent des paroles
prolongées sur le corps
accentué
par son ascension du désir
05.10.00
=====================================
© Éditions En Marge et Huguette Bertrand
Dépôt légal / octobre 2000
Bibliothèque nationale du Québec
Bibliothèque nationale du Canada
ISBN 2-921818-21-3
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韓詩外傳, Vol. 7-8
Produced by Nicole Lai
卷七
齊宣王謂田過曰:“吾聞:儒者親喪三年。君与父孰重?”過對曰:
“殆不如父重。”王忿然曰:“曷為士去親而事君?”對曰:“非君之土
地,無以處吾親;非君之祿,無以養吾親;非君之爵,無以尊顯吾親;受
之于君,致之于親,凡事君以為親也。”宣王悒然,無以應之。詩曰:“
王事靡崢,不遑將父。”
趙王使人于楚,鼓瑟而遣之,曰:“慎無失吾言。”使者受命,伏而
不起,曰:“大王鼓瑟,未嘗若今日之悲也。”王曰:“調。”使者曰:
“調則可記其柱。”王曰:“不可。天有燥濕,弦有緩急,柱有推移,不
可記也。”使者曰:“請借此以喻。楚之去趙也,千有余里,亦有吉凶之
變,凶則吊之,吉則賀之,猶柱之有推移,不可記也。故王之使人,必慎
其所之,而不任以辭。”詩曰:“征夫捷捷,每怀靡及。”蓋傷自上而御
下也。
齊有隱士東郭先生、梁石君,當曹相國為齊相也。客謂匱生曰:“夫
東郭先生梁石君,世之賢也,隱于深山,終不 身下志以求仕者也。吾聞
先生得謁曹相國,愿先生為之先。臣里母相善,婦見疑盜肉,其姑去之,
恨而告于里母,里母曰:‘安行,今令姑呼汝。’即束蘊請火,去婦之家
,曰:‘吾犬爭肉相殺,請火治之。’姑乃直使人追去婦,還之。故里母
非談說之士,束蘊請火,非還婦之道也。然物有所感,事有可适,何不為
之先?”匱生曰:“愚恐不及,然請盡力為東郭先生、梁石君束蘊請火。
”于是乃見曹相國,曰:“臣之里、有夫死三日而嫁者,有終身不嫁者,
則自為娶,將何娶焉?”相國曰:“吾亦娶其終身不嫁者耳。”匱生曰:
“齊有隱士東郭先生、梁石君,世之賢士也,隱于深山,終不 身下志以
求仕。相國娶婦,欲娶其不嫁者,取臣獨不取其不仕之臣耶?”于是曹相
國因匱生束帛安車迎東郭先生、梁石君,厚客之。詩曰:“既見君子,我
心則降。”
孔子曰:“昔者、周公事文王,行無專制,事無由己,身若不胜衣,
言若不出口,有奉持于前,洞洞焉若將失之,可謂子矣。武王崩,成王幼
,周公承文武之業,履天子之位,听天子之政,征夷狄之亂,誅管蔡之罪
,抱成王而朝諸侯,誅賞制斷,無所顧問,威動天下,振恐海內,可謂能
武矣。成王壯,周公致政,北面而事之,請然后行,無伐矜之色,可謂臣
矣。故一人之身,能三變者、所以應時也。”詩曰:“左之左之,君子宜
之;右之右之,君子有之。”
傳曰:“鳥之美羽勾啄者、鳥畏之;魚之侈口垂腴者、魚畏之;人之
利口贍辭者、人畏之。是以君子避三端:避文士之筆端,避武士之鋒端,
避辯士之舌端。”詩曰:“我友敬矣,讒言其興。”
孔子困于陳蔡之間,即三經之席,七日不食,藜羹不糝,弟子有飢色
,讀書習禮樂不休。子路進諫曰:“為善者、天報之以福,為不善者、天
報之以賊。今夫子積德累仁,為善久矣,意者、當遣行乎?奚居之隱也?
”孔子曰:“由來!汝小人也,未講于論也。居,吾語汝:子以知者為無
罪乎?則王子比干何為刳心而死;子以義者為听乎?則伍子胥何為抉目而
懸吳東門;子以廉者為用乎?則伯夷叔齊何為餓于首陽之山;子以忠者為
用乎?則鮑叔何為而不用,葉公子高終身不仕,鮑焦抱木而泣,子推登山
而燔。故君子博學深謀,不遇時者眾矣,豈獨丘哉!賢不肖者、材也,遇
不遇者、時也,今無有時,賢安所用哉!故虞舜耕于歷山之陽,立為天子
,其遇堯也;傅說負土而版筑,以為大夫,其遇武丁也;伊尹故有莘氏僮
也,負鼎操俎,調五味,而立為相,其遇湯也;呂望行年五十,賣食棘津
,年七十,屠于朝歌,九十乃為天子師,則遇文王也;管夷吾束縛自檻車
,以為仲父,則遇齊桓公也;百里奚自賣五羊之皮,為秦伯牧牛,舉為大
夫,則遇秦繆公也;虞丘于天下以為令尹,讓于孫叔敖,則遇楚庄王也;
伍子胥前功多,后戮死,非知有盛衰也,前遇闔閭,后遇夫差也。夫驥罷
鹽車,此非無形容也,莫知之也,使驥不得伯樂,安得千里之足,造父亦
無千里之手矣。夫蘭生于茂林之中,深山之間,人莫見之故不芬;夫學者
非為通也,為窮而不困,憂而志不衰,先知禍福之始,而心無惑焉,故圣
人隱居深念,獨聞獨見。夫舜亦賢圣矣,南面而治天下,惟其遇堯也,使
舜居桀紂之世,能自免于刑戮之中,則為善矣,亦何位之有?桀殺關龍逢
,紂殺王子比干,當此之時,豈關龍逢無知,而王子比干不慧哉!此皆不
遇時也。故君子務學修身端行而須其時者也,子無惑焉。”詩曰:“鶴鳴
于九皋,聲聞于天。”
曾子曰:“往而不可還者、親也,至而不可加者、年也。是故孝子欲
養而親不待也,木欲直而時不待也。是故椎牛而祭墓,不如雞豚逮存親也
。故吾嘗仕齊為吏,祿不過鐘釜,尚猶欣欣而喜者,非以為多也,樂其逮
親也;既沒之后,吾嘗南游于楚,得尊官焉,堂高九仞,榱題三圍,轉轂
百乘,猶北鄉而泣涕者,非為賤也,悲不逮吾親也。故家貧親老,不擇官
而仕;若夫信其志、約其親者,非孝也。”詩曰:“有母之尸雍。”
趙簡子有臣曰周舍,立于門下,三日三夜,簡子使問之,曰:“子欲
見寡人何事?”周舍對曰:“愿為諤諤之臣,墨筆操牘,從君之過而,日
有記也,月有成也,歲有效也。”簡子居、則与之居,出、則与之出。居
無几何,而周舍死,簡子如喪子。后与諸大夫飲于洪波之台,酒酣,簡子
涕泣,諸大夫皆出走,曰:“臣有罪而不自知。”簡子曰:“大夫皆無罪
。昔者、吾有周舍有言曰:‘千羊之皮,不若一狐之腋;眾人諾諾,不若
一士之諤諤。昔者、商紂默默而亡,武王諤諤而昌。’今自周舍之死,吾
未嘗聞吾過也,吾亡無日矣,是以寡人泣也。”
傳曰:齊景公問晏子:“為人何患?”晏子對曰:“患夫社鼠。”景
公曰:“何謂社鼠?”晏子曰:“社鼠出竊于外,入托于社,灌之恐坏牆
,熏之恐燒木,此鼠之患。今君之左右,出則賣君以要利,入則托君不罪
乎亂法,又餺楚矗泊松縭籩椿家病!本肮痹唬?“嗚呼!豈其然?”“人有
市酒而甚美者,置表甚長,然至酒酸而不售,問里人其故。里人曰:‘公
之狗甚猛,而人有持器而欲往者,狗輒迎而嚙之,是以酒酸不售也。’士
欲白万乘之主,用事者迎而嚙之,亦國之惡狗也。左右者為社鼠,用事者
為惡狗,此國之大患也。”詩曰:“瞻彼中林,侯薪侯蒸。”言朝廷皆小
人也。
昔者、司城子罕相宋,謂宋君曰:“夫國家之安危,百姓之治亂,在
君之行。夫爵祿賞賜舉,人之所好也,君自行之;殺戮刑罰,民之所惡也
,臣請當之。”君曰:“善。寡人當其美,子受其惡,寡人自知不為諸侯
笑矣。”國人知殺戮之刑專在子罕也,大臣親之,百姓畏之,居不期年,
子罕遂去宋君,而專其政。故老子曰:“魚不可脫于淵,國之利器不可以
示人。”詩曰:“胡為我作,不即我謀。”
衛懿公之時、有臣曰弘演者、受命而使,未反,而狄人攻衛,于是懿
公欲興師迎之,其民皆曰:“君之所貴而有祿位者、鶴也,所愛者、宮人
也,亦使鶴与宮人戰,余安能戰?”遂潰而皆去。狄人至,攻懿公于熒澤
,殺之,盡食其肉,獨舍其肝。弘演至,報使于肝,辭畢,呼天而號,哀
止,曰:“若臣者、獨死可耳。”于是,遂自刳出腹實,內懿公之肝,乃
死。桓公聞之,曰:“衛之亡也,以無道,今有臣若此,不可不存。”于
是复立衛于楚丘。如弘演、可謂忠士矣,殺身以捷其君,非徒捷其君,又
令衛之宗廟复立,祭祀不絕,可謂有大功矣。詩曰:“四方有羡,我獨居
憂,民莫不,我獨不敢休。”
孫叔敖遇狐丘丈人。狐丘丈人曰:“仆聞之:有三利,必有三患,子
知之乎?”孫叔敖蹴然易容曰:“小子不敏,何足以知之!敢問何謂三利
?何謂三患?”狐丘丈人曰:“夫爵高者、人妒之,官大者、主惡之,祿
厚者、怨歸之,此之謂也。”孫叔敖曰:“不然。吾爵益高,吾志益下;
吾官益大,吾心益小;吾祿益厚,吾施益博。可以免于患乎?”狐丘丈人
曰:“善哉!言乎!堯舜其猶病諸!”詩曰:“溫溫恭人,如集于木;惴
惴小心,如臨于谷。”
孔子曰:“明王有三懼:一曰處尊位而恐不聞其過,二曰得志而恐驕
,三曰聞天下之至道而恐不能行。昔者、越王勾踐与吳戰,大敗之,兼有
南夷,當是之時,君南面而立,近臣三,遠臣五,令諸大夫曰:‘聞過而
不以告我者、為上戮。’此處尊位而恐不聞其過也。昔者、晉文王与楚戰
,大胜之,燒其草,火三日不息,文公退而有憂色,侍者曰:‘君大胜楚
,而有憂色,何也?’文公曰:‘吾聞能以戰胜安者、惟圣人;若夫詐胜
之徒,未嘗不危,吾是以憂也。’此得志而恐驕也。昔者、齊桓公得管仲
隰朋,南面而立,桓公曰:‘吾得二子也,吾目加明,吾耳加聰,不敢獨
擅,進之先祖。’此聞至道而恐不能行者也。由桓公晉文越王勾踐觀之,
三懼者、明君之務也。”詩曰:“溫溫恭人,如集于木;惴惴小心,如臨
于谷;戰戰兢兢,如履薄冰。”此言大王居人上也。
楚庄王賜其群臣酒,日暮酒酣、左右皆醉,殿上燭滅,有牽王后衣者
,后M冠纓而絕之,言于王曰:“今燭滅,有牽妾衣者,妾M其纓而絕之
,愿趣火視絕纓者。”王曰:“止。”立出令曰:“與寡人飲、不絕纓者
,不為樂也。”于是冠纓無完者,不知王后絕冠纓者誰,于是王遂与群臣
歡飲乃罷。后吳興師攻楚,有人常為應行,合戰者五,陷陣卻敵,遂取大
軍之首而獻之。王怪而問之曰:“寡人未嘗有异于子,子何為于寡人厚也
。”對曰:“臣先殿上絕纓者也,當時宜以肝膽涂地,負日久矣,未有所
效,今幸得用,于臣之義,尚可為王破吳而強楚。”詩曰:“有者淵,褦
葦。”言大者無不容也。
傳曰:“伯奇孝而棄于親,隱公慈而殺于弟,叔武賢而殺于兄,比干
忠而誅于君。”詩曰:“予慎無辜。”
紂殺比干,箕子被發佯狂;陳靈公殺泄冶,鄧元去陳以族從;自此以
后,殷謚埽渤亡于楚,以其殺比干泄冶,而失箕子鄧元也。燕昭王得郭隗
鄒衍樂毅,是以魏趙興兵而攻齊,栖于莒。燕之地計眾,不与齊均也,然
所以信燕至于此者,由得士也。故無常安之國,無宜治之民,得賢者昌,
失賢者亡,自古及今,未有不然者也。明鏡者、所以照形也,往古者、所
以知今也。知惡古之所以危亡,而不務襲蹈其所以安存,則未有以异乎卻
走而求逮前人也。太公知之,故舉微子之后,而封比干之墓。夫圣人之于
賢者之后,尚如是厚也,而況當世之存者乎!詩曰:“昊天太憮,予慎無
辜。”
宋玉因其友見楚襄王,襄王待之無以异,乃讓其友。友曰:“夫姜桂
因地而生,不因地而辛;女因媒而嫁,不因媒而親。子之事王未耳,何怨
于我?”宋玉曰:“不然。昔者、齊有狡兔,盡一日走五百里,使之瞻見
指注,雖良狗猶不及狡兔之塵,若攝纓而縱紲之,〔則狡兔不能离也。今
子之屬臣也,攝纓而縱紲与〕瞻見指注與!”詩曰:“將安將樂,棄予作
遺。”
宋燕相齊,見逐,罷歸之舍,召門尉陳饒等二十六人曰:“諸大夫有
能与我赴諸侯者乎?”陳饒等皆伏而不對。宋燕曰:“悲乎哉!何士大夫
易得而難用也。”饒曰:“〔非士大夫易得而難用也,〕君弗能用也,〔
君不能用,〕則有不平之心,是失之己而責諸人也。”宋燕曰:“夫失諸
己而責諸人者何?”陳饒曰:“三斗之稷,不足于士,而君雁 有余粟,
是君之一過也。果園梨栗,后宮婦人以相提擲,士曾不得一嘗,是君之二
過也。綾紈綺瞠,靡麗于堂,從風而弊,士曾不得以為緣,是君之三過也
。且夫財者、君之所輕也,死者、士之所重也。君不能行君之所輕,而欲
使士致其所重,猶譬榵刀畜之,而干將用之,不亦難乎!”宋燕面有慚色
,逡巡避席曰:“是燕之過也。”詩曰:“或以其酒,不以其漿。”
傳曰:善為政者、循情性之宜,順陰陽之序,通本末之理,合天人之
際,如是、則天地奉養,而生物丰美矣。不知為政者、使情厭性,使陰乘
陽,使末逆本,使人詭天气,鞠而不信,郁而不宜,如是,則災害生,怪
异起,群生皆傷,而年谷不熟,是以其動傷德,其靜無救,故緩者事之,
急者弗知,日反理而欲以為治。詩曰:“廢為殘賊,莫知其尤。”
魏文侯之時,子質仕而獲罪焉,去而北游,謂簡主曰:“從今已后,
吾不复樹德于人矣。”簡主曰:“何以也?”質曰:“吾所樹堂上之士半
,吾所樹朝廷之大夫半,吾所樹邊境之人亦半。今堂上之士〔惡我于君,
朝廷之大夫〕恐我以法,邊境之人劫我以兵,是以不樹德于人也。”簡主
曰:“噫!子之言過矣。夫春樹桃李,夏得陰其下,秋得食其實。春樹蒺
藜,夏不可采其葉,秋得其刺焉。由此觀之,在所樹也。今子所樹,非其
人也。故君子先擇而后种也。”詩曰:“無將大車,惟塵冥冥。”
正直者、順道而行,順理而言,公平無私,不為安肆志,不為危激行
。昔衛獻公出走,反國,及郊,將班邑于從者而后入。太史柳庄曰:“如
皆守社稷,則孰負羈縶而從;如皆從,則孰守社稷。君反國而有私,無乃
不可乎!”于是不班也。柳庄正矣!昔者、衛大夫史魚病且死,謂其子曰
:“我數言蘧伯玉之賢而不能進,彌子瑕不肖而不能退。為人臣,生不能
進賢而退不肖,死不當治喪正堂,殯我于室、足矣。”衛君問其故,子以
父言聞,君造然召蘧伯玉而貴之,而退彌子瑕,從殯于正堂,成禮而后去
。生以身諫,死以尸諫,可謂直矣。詩曰:“靖共爾位,好是正直。”
孔子閑居,子貢侍坐,“請問為人下之道奈何?”孔子曰:“善哉!
爾之問也!為人下,其猶土乎?”子貢未達,孔子曰:“夫土者、掘之得
甘泉焉,樹之得五谷焉,草木植焉,鳥獸魚鱉遂焉;生則立焉,死則入焉
;多功不言,賞世不絕,故曰:能為下者、其惟土乎!”子貢曰:“賜雖
不敏,請事斯語。”詩曰:“式禮莫愆。”
傳曰:南假子過程本,本為之烹鱺魚。南假子曰:“聞君子不食鱺魚
。”本子曰:“此乃君子食也,我何与焉?”假子曰:“夫高比、所以廣
德也,下比、所以狹行也;比于善者、自進之階,比于惡者,自退之原也
。且詩不云乎!高山仰止,景行行止。吾豈自比君子哉!志慕之而已矣。
”
子貢問大臣,子曰:“齊有鮑叔,鄭有子皮。”子貢曰:“否。齊有
管仲,鄭有東里子產。”孔子曰:“產、荐也。”子貢曰:“然則荐賢賢
于賢。”曰:“知賢、知也,推賢、仁也,引賢、義也。有此三者,又何
加焉!”
孔子游于景之上,子路子貢顏淵從。孔子曰:“君子登高必賦,小子
愿者何?言其愿,丘將啟汝。”子路曰:“由愿奮長戟,蕩三軍,乳虎在
后,仇敵在前,蠡躍蛟奮,進救兩國之患。”孔子曰:“勇士哉!”子貢
曰:“兩國构難,壯士列陣,塵埃漲天,賜不持一尺之兵,一斗之糧,解
兩國之難,用賜者存,不用賜者亡。”孔子曰:“辯士哉!”顏回不愿,
孔子曰:“回何不愿?”顏淵曰:“二子已愿,故不敢愿。”孔子曰:“
不同意,各有事焉,回其愿,丘將啟汝。”顏淵曰:“愿得小國而相之,
主以道制,臣以德化,君臣同心,外內相應,列國諸侯莫不從義向風,壯
者趨而進,老者扶而至,教行乎百姓,德施乎四蠻,莫不釋兵,輻輳乎四
門,天下咸獲永宁,姺飛蠕動,各樂其性,進賢使能,各任其事,于是君
綏于上,臣和于下,垂拱無為,動作中道,從容得禮,言仁義者賞,言戰
斗者死,則由何進而救,賜何難之解。”孔子曰:“圣士哉!大人出,小
子匿,圣者起,賢者伏。回与執政,則由賜焉施其能哉!”詩曰:“雨雪
,見曰消。”
昔者、孔子鼓瑟,曾子子貢側門而听,曲終,曾子曰:“嗟乎!夫子
瑟聲殆有貪狼之志,邪僻之行,何其不仁,趨利之甚。”子貢以為然,不
對而入。夫子望見子貢有諫過之色,應難之狀,釋瑟而待之,子貢以曾子
之言告。子曰:“嗟乎!夫參、天下賢人也,其習知音矣!鄉者,丘鼓瑟
,有鼠出游,狸見于屋,循梁微行,造焉而避,厭目曲脊,求而不得,丘
以瑟淫其音,參以丘為貪狼邪僻,不亦宜乎!”詩曰:“鼓鐘于宮,聲聞
于外。”
為人父者、必怀慈仁之愛,以畜養其子,撫循飲食,以全其身;及其
有識也,必嚴居正言,以先導之;及其束發也,授明師以成其技;十九見
志,請賓冠之,足以死其意;血脈澄靜,娉內以定之,信承親授,無有所
疑;冠子不言,發子不笞,听其微諫,無令憂之,此為人父之道也。詩曰
:“父兮生我,母兮鞠我。拊我畜我,長我育我。顧我复我,出入腹我。
”
卷八
越王勾踐使廉稽獻民于荊王,荊王使者曰:“越、夷狄之國也,臣請
欺其使者。”荊王曰:“越王、賢人也,其使者亦賢,子其慎之!”使者
出,見廉稽曰:“冠、則得以俗見,不冠、不得見。”廉稽曰:“夫越、
亦周室之列封也,不得處于大國,而處江海之陂,與之讌魚鱉為伍,文身
翦發,而后處焉。今來至上國,必曰:‘冠、得俗見,不冠、不得見。’
如此、則上國使适越,亦將劓墨文身翦發,而后得以俗見,可乎?”荊王
聞之,披衣出謝。孔子曰:“使于四方,不辱君命,可謂士矣。”
人之所以好富貴安樂,為人所稱譽者、為身也;惡貧賤危辱,為人所
謗毀者、亦為身也。然身何貴也?莫貴于气;人得气則生,失氣則死;其
气非金帛珠玉也,不可求于人也;非繒布五谷也,不可糴買而得也;在吾
身耳,不可不慎也。詩曰:“既明且哲,以保其身。”
吳人伐楚,昭王去國,國有屠羊說從行,昭王反國,賞從者,及說,
說辭曰:“君失國,臣所失者屠;君反國,臣亦反其屠。臣之祿既厚,又
何賞之?”辭不受命,君強之,說曰:“君失國,非臣之罪,故不伏誅;
君反國,非臣之功、故不受其賞。吳師入郢,臣畏寇避患,君反國,說何
事焉。”君曰:“不受,則見之。”說對曰:“楚國之法,商人欲見于君
者,必有大獻重質,然后得見。今臣智不能存國,節不能死君,勇不能待
寇,然見之,非國法也。”遂不受命,入于澗中。昭王謂司馬子期曰:“
有人于此,居處甚約,議論甚高,為我求之,愿為兄弟,請為三公。”司
馬子期舍車徒求之,五日五夜,見之,謂曰:“國危不救,非仁也;君命
不從,非忠也;惡富貴于上,甘貧苦于下,意者過也。今君愿為兄弟,請
為三公,不听君,何也?”說曰:“三公之位,我知其貴于刀俎之肆矣;
万鐘之祿,我知其富于屠年之利矣。今見爵祿之利,而忘辭受之禮,非所
聞也。”遂辭三公之位,而反乎屠羊之肆。君子聞之曰:“甚矣哉!屠羊
子之為也,約己持窮,而處人之國矣。”說曰:“何謂窮?吾讓之以禮,
而終其國也。”曰:“在深淵之中,而不援彼之危,見昭王德衰于吳,而
怀寶絕跡,以病其國,欲獨全己者也,是厚于己而薄于君,狷乎!非救世
者也。”“何如則可謂救世矣?”曰:“若申伯仲山甫可謂救世矣!昔者
、周德大衰,道廢于厲,申伯仲山甫輔相宣王,撥亂世,反之正,天下略
振,宗廟复興,申伯仲山甫乃并順天下,匡救邪失,喻德教,舉遺士,海
內翕然向風。故百姓勃然詠宣王之德。詩曰:‘周邦咸喜,戎有良翰。’
又曰:‘邦國若否,仲山甫明之。既明且哲,以保其身。夙夜匪懈,以事
一人。’如是、可謂救世矣。”
齊崔杼s庄公,荊蒯芮使晉而反。其仆曰:“崔杼s庄公,子將奚如
?”荊蒯芮曰:“驅之!將入死而報君。”其仆曰:“君之無道也,四鄰
諸侯莫不聞也,以夫子而死之,不亦難乎?”荊蒯芮曰:“善哉!而言也
!早言,我能諫;諫而不用,我能去;今既不諫,又不去。吾聞之;食其
食,死其事,吾既食亂君之食,又安得治君而死之!”遂驅車而入,死其
事。仆曰:“人有亂君,猶必死之;我有治長,可無死乎!”乃結轡自刎
于車上。君子聞之,曰:“荊蒯芮可謂守節死義矣,仆夫則無為死也,猶
飲食而遇毒也。”詩曰:“風夜匪懈,以事一人。”荊先生之謂也。易曰
:“不琩隡w,或承之羞。”仆夫之謂也。
遜而直、上也,切次之,謗諫為下,懦為死。詩曰:“柔亦不茹。”
宋万与庄公戰,獲乎庄公,庄公敗舍諸宮中,數月,然后歸之,反為
大夫于宋。宋万与閔公博,婦人皆在側,万曰:“甚矣!魯侯之淑,魯侯
之美也,天下諸侯宜為君者、惟魯侯耳!”閔公矜此婦人,妒其言,顧曰
:“爾虜,焉知魯侯之美惡乎?”宋万怒,博閔公,絕。仇牧聞君s,趨
而至,遇之于門,手劍而叱之,万臂仇牧,碎其首,齒著乎門闔。仇牧可
謂不畏強御矣。詩曰:“惟仲山甫,柔亦不茹,剛亦不吐。”
可于君,不可于父,孝子不為也;可于父,不可于君,君子不為也。
故君不可奪,親亦不可奪也。詩曰:“愷悌君子,四方為則。”
黃帝即位,施惠承天,一道修德,惟仁是行,宇內和平,未見鳳凰,
惟思其象,夙寐晨興,乃召天老而問之,曰:“鳳象何如?”天老對曰:
“夫鳳象、鴻前麟后,蛇頸而魚尾,龍文而龜身,燕頷而雞啄;戴德負仁
,抱中挾義;小音金,大音鼓;延頸奮翼,五彩備明;舉動八風,气應時
雨;食有質,飲有儀;往即文始,來即嘉成;惟鳳為能通天祉,應地靈,
律五音,覽九德。天下有道,得鳳象之一,則鳳過之,得鳳象之二,則鳳
翔之,得鳳象之三,則鳳集之,得鳳象之四,則鳳春秋下之,得鳳象之五
,則鳳沒身居之。”黃帝曰:“于戲!允哉!朕何敢与焉。”于是黃帝乃
服黃衣,戴黃冕,致齋于宮,鳳乃蔽日而至,黃帝降于東階,西面再拜稽
首,曰:“皇天降祉,不敢不承命。”鳳乃止帝東國,集帝梧桐,食帝竹
實,沒身不去。詩曰:“鳳凰于飛,劌劌其羽,亦集爰止。”
魏文侯有子曰擊,次曰訴,訴少而立以嗣,封擊中山。三年莫往來,
其傅趙蒼唐曰:“父忘子,子不可忘父,何不遣使乎?”擊曰:“愿之,
而未有所使也。”蒼唐曰:“臣請使。”擊曰:“諾。”于是乃問君所好
与所嗜,曰:“君好北犬,嗜晨鷫。”遂求北犬晨鷫賚行。蒼唐至,曰:
“北蕃中山之君有北犬晨鷫,使蒼唐再拜獻之。”文侯曰:“擊知吾好北
犬晨鷫也,則見使者。”文侯曰:“擊無恙乎?”蒼唐唯唯而不對,三問
而三不對。文侯曰:“不對何也?”蒼唐曰:“臣聞:諸侯不名。君既已
賜弊邑,使得小國侯,君問以名,不敢對也。”文侯曰:“中山之君無恙
乎?”蒼唐曰:“今者、臣之來,拜送于郊。”文侯曰:“中山之君長短
若何矣?”蒼唐曰:“問諸侯,比諸侯;諸侯之朝,則側者皆人臣,無所
比之,然則、所賜衣裘,几能胜之矣。”文侯曰:“中山之君亦何好乎?
”對曰:“好詩。”文侯曰:“于詩何好?”曰:“好黍离与晨風。”文
侯曰:“黍离何哉?”對曰:“彼黍离离,彼稷之苗。行邁靡靡,中心搖
搖。知我者、謂我心憂;不知我者、謂我何求。悠悠蒼天,此何人哉?”
文侯曰:“怨乎?”曰:“非敢怨也,時思也。”文侯曰:“晨風謂何?
”對曰:“彼晨風,郁彼北林。未見君子,憂心欽欽。如何如何!忘我實
多。”于是文侯大悅,曰:“欲知其子,視其母;欲知其君,視其所使。
中山君不賢,惡能得賢。”遂廢太子訴,召中山君以為嗣。詩曰:“鳳凰
于飛,劌劌其羽,亦集爰止。藹藹王多吉士,惟君子使,媚于天子。”君
子曰:“夫使、非直敝車罷馬而已,亦將喻誠信,通气志,明好惡,然后
可使也。”
子賤治單父其民附,孔子曰:“告丘之所以治之者。”對曰:“不齊
時發倉廩,振困窮,補不足。”孔子曰:“是小人附耳,未也。”對曰:
“賞有能,招賢才,退不肖。”孔子曰:“是士附耳,未也。”對曰:“
所父事者三人,所兄事者五人,所友者十有二人,所師者一人。”孔子曰
:“所父事者三人,〔足以教孝矣,〕所兄事者五人,足以教弟矣;所友
者十有二人,足以壅蔽矣;所師者一人,足以慮無失策,舉無敗功矣。惜
乎!不齊〔之所為者小也,〕為之大,功乃与堯舜參矣。”詩曰:“愷悌
君子,民之父母。”子賤其似之矣。
度地圖居以立國,崇恩博利以怀眾,明好惡以正法度,率民力稼,學
校庠序以立教,事老養孤以化民,升賢賞功以勸善,懲奸絀失以丑惡,講
御習射以防患,禁奸止邪以除害,接賢連友以廣智,宗親族附以益強。詩
曰:“愷悌君子。”
齊景公使人于楚,楚王与之上九重之台,顧使者曰:“齊有台若此乎
?”使者曰:“吾君有治位之坐,土階三等,茅茨不翦,朴椽不壅擼燦
蝺w轎爸湊呃停簿又湊嚀 參峋醷?台若此者!”楚王蓋悒如也。使者可
謂不辱君命,其能專對矣。
傳曰:予小子使爾繼邵公之后。受命者必以其祖命之。孔子為魯司寇
,命之曰:“宋公之子弗甫有孫魯孔丘,命爾為司寇。”孔子曰:“弗甫
敦及厥辟,將不堪。”公曰:“不妄。”
傳曰:諸侯之有德,天子錫之:一錫車馬,再錫衣服,三錫虎賁,四
錫樂器,五錫納陛,六錫朱戶,七錫弓矢,八錫榥鉞,九錫鬯。詩曰:“
厘爾圭瓚,鬯一卣。”齊景公問子貢曰:“先生何師?”對曰:“魯仲尼
。”曰:“仲尼賢乎?”曰:“圣人也,豈直賢哉!”景公嘻然而笑曰:
“其圣何如?”子貢曰:“不知也。”景公悖然作色曰:“始言圣人,今
言不知,何也?”子貢曰:“臣終身戴天,不知天之高也;終身踐地,不
知地之厚也。若臣之事仲尼,譬猶渴操壺杓,就江海而飲之,腹滿而去,
又安知江海之深乎?”景公曰:“先生之譽,得無太甚乎!”子貢曰:“
臣賜何敢甚言,尚慮不及耳!臣譽仲尼,譬猶兩手捧土而附泰山,其無益
亦明矣;使臣不譽仲尼,譬猶兩手杷泰山,無損亦明矣。”景公曰:“善
豈其然!善豈其然!”詩曰:“綿綿翼翼,不測不克。”
一谷不升謂之荒,二谷不升謂之飢,三谷不升謂之饉,四谷不升謂之
荒,五谷不升謂之大侵。大侵之禮,君食不兼味,台榭不飾,道路不除,
百官補而不制,鬼神禱而不祠,此大侵之禮也。詩曰:“我居御卒荒。”
此之謂也。
古者、天子為諸侯受封,謂之采地,百里諸侯以三十里,七十里諸侯
以二十里,五十里諸侯以十里。其后子孫雖有罪而絀,使子孫賢者守其地
,世世以祠其始受封之君,此之謂興滅國,繼絕世也。書曰:“茲予享于
先王,爾祖其從享之。”
梁山崩,晉君召大夫伯宗,道逢輦者,以其輦服其道,伯宗使其右下
,欲鞭之。輦者曰:“君趨道豈不遠矣,不知事而行,可乎?”伯宗喜,
問其所居。曰:“絳人也。”伯宗曰:“子亦有聞乎?”曰:“梁山崩,
壅河,顧三日不流,是以召子。”伯宗曰:“如之何?”曰:“天有山,
天崩之;天有河,天壅之。伯宗將如之何!”伯宗私問之。曰:“君其率
群臣,素服而哭之,既而祠焉,河斯流矣。”伯宗問其姓名,弗告。伯宗
到,君問,伯宗以其言對。于是君素服,率群臣而哭之,既而祠焉,河斯
流矣。君問伯宗何以知之,伯宗不言受輦者,詐以自知。孔子聞之,曰:
“伯宗其無后,攘人之善。”詩曰:“天降喪亂,滅我立王。”又曰:“
畏天之威,于時保之。”
晉平公使范昭觀齊國之政,景公錫之宴,晏子在前,范昭趨曰:“愿
君之y樽以為壽。”景公顧左右曰:“酌寡人樽,獻之客。”〔“范昭已
飲。”〕晏子對曰:“徹去樽。”范昭不說,起舞,顧太師曰:“子為我
奏成周之樂,愿舞。”太師對曰:“盲臣不習。”范昭起,出門。景公謂
晏子曰:“夫晉、天下大國也,使范昭來觀齊國之政,今子怒大國之使者
,將奈何?”晏子曰:“范昭之為人也,非陋而不知禮也,是欲試吾君,
嬰故不從。”于是景公召太師而問之曰:“范昭使子奏成周之樂,何故不
調?”對如晏子。于是范昭歸,報平公曰:“齊未可找砟玨Z碴套爸矗晃
岱鈣淅鄭蔡筆爸礎!笨鬃游之,曰:“善乎!晏子不出俎豆之,折衝千里
。”詩曰:“實右序有周,薄言震之,莫不震疊。”
三公者何?曰:司空、司馬、司徒也。司馬主天,司空主土,司徒主
人。故陰陽不和,四時不節,星辰失度,災變异常,則責之司馬。山陵崩
竭,川谷不流,五谷不植,草木不茂,則責之司空。君臣不正,人道不和
,國多盜賊,下怨其上,則責之司徒。故三公典其職,憂其分,舉其辯,
明其隱,此三公之任也。詩曰:“濟濟多士,文王以宁。”又曰:“明昭
有周,式序在位。”言各稱職也。
夫賢君之治也:溫良而和,寬容而愛,刑清而省,喜賞而惡罰,移風
崇教,生而不殺,布惠施恩,仁不偏与,不奪民力,役不菖時,百姓得耕
,家有收聚,民無凍餒,食無腐敗,士不造無用,雕文不粥于肆,斧斤以
時入山林,國無佚士,皆用于世,黎庶歡樂,衍盈方外,遠人歸義,重譯
執贄,故得風雨不烈。小雅曰:“有{萋萋,興雨祈祈。”以是知太平無
飄風暴雨明矣。
昨日何生?今日何成?必念歸厚,必念治生;日慎一日,完如金城。
詩曰:“我日斯邁,而月斯征。夙興夜寐,無忝爾所生。”
官怠于有成,病加于小愈,禍生于懈惰,孝衰于妻子,察此四者、慎
終如始。易曰:“小狐汔濟,濡其尾。”詩曰:“靡不有初,鮮克有終。
”
孔子燕居,子貢攝齊而前曰:“弟子事夫子有年矣,才竭而智罷,振
于學問,不能复進,請一休焉。”子曰:“賜也,欲焉休乎?”曰:“賜
欲休于事君。”孔子曰:“詩云:‘夙夜匪懈,以事一人。’為之若此其
不易也,若之何其休也!”曰:“賜休于事父。”孔子曰:“詩云:‘孝
子不匱,永錫爾類。’為之若此其不易也,如之何其休也!”曰:“賜欲
休于事兄弟。”孔子曰:“詩云:‘妻子好合,如鼓瑟琴。兄弟既翕,和
樂且耽。’為之若此其不易也,如之何其休也!”曰:“賜欲休于耕田。
”孔子曰:“詩云:‘晝爾于茅,宵爾索;亟其乘屋,其始播百谷。’為
之若此其不易也,若之何其休也。”子貢曰:“君子亦有休乎?”孔子曰
:“闔棺兮乃止播耳,不知其時之易遷兮,此之謂君子所休也。故學而不
已,闔棺乃止。”詩曰:“日就月將。”言學者也。
魯哀公問冉有曰:“凡人之質而已,將必學而后為君子乎?”冉有對
曰:“臣聞之:雖有良玉,不刻鏤,則不成器;雖有美質,不學,則不成
君子。”曰:“何以知其然也?”“夫子路、卞之野人也,子貢、衛之賈
人也,皆學問于孔子,遂為天下顯士,諸侯聞之,莫不尊敬,卿大夫聞之
,莫不親愛,學之故也。昔吳楚燕代謀為一舉而欲伐秦,祧賈、監門之子
也,為秦往使也,遂絕其謀,止其兵,及其反國,秦王大悅,立為上卿。
夫百里奚、齊之乞者也,逐于齊西,無以進,自賣五羊皮,為一軛車,見
秦繆公,立為相,遂霸西戎。太公望少為人婿,老而見去,屠牛朝歌,賃
于棘津,釣于溪,文王舉而用之,封于齊。管仲親射桓公,遂除報讎之心
,立以為相,存亡繼絕,九合諸侯,一匡天下。此四子者、皆嘗卑賤窮辱
矣、然其名聲馳于后世,豈非學問之所致乎?由此觀之,士必學問然后成
君子。詩曰:‘日就月將。’”于是哀公嘻然而笑曰:“寡人雖不敏,請
奉先生之教矣。”
曾子有過,曾引杖擊之,仆地,有間,乃蘇,起曰:“先生得無病乎
?”魯人賢曾子,以告夫子。夫子告門人:“參來,〔勿內也。”曾參自
以無罪,使人謝孔子,孔子曰:“〕汝不聞:昔者、舜為人子乎?小棰則
待笞,大杖則逃。索而使之,未嘗不在側;索而殺之,未嘗可得。今汝委
身以待暴怒,拱立不去,殺身以陷父不義,其不孝孰大焉?汝非王者之民
〔也,殺王者之民〕,其罪何如?”詩曰:“优哉柔哉!亦是戾矣!”又
曰:“載色載笑,匪怒伊教。”
齊景公使人為弓,三年乃成,景公得弓而射,不穿三札,景公怒,將
殺弓人。弓人之妻往見景公曰:“蔡人之子,弓人之妻也。此弓者、太山
之南,烏號之柘,軂牛之角,荊麋之筋,河魚之膠也。四物、天下之練材
也,不宜穿札之少如此。且妾聞:奚公之車,不能獨走;莫邪雖利,不能
獨斷;必有以動之。夫射之道:在手若附枝,掌若握卵,四指如斷短杖,
右手發之,左手不知,此蓋射之道。”景公以為儀而射之,穿七札,蔡人
之夫立出矣。詩曰:“好是正直。”
齊有得罪于景公者,景公大怒,縛置之殿下,召左右肢解之,敢諫者
誅。晏子左手持頭,右手磨刀,仰而問曰:“古者明王圣主其肢解人,不
審從何肢解始也?”景公离席曰:“縱之,罪在寡人。”詩曰:“好是正
直。”
傳曰:“居處齊則色姝,食飲齊則气珍,言語齊則信听,思齊則成,
志齊則盈。五者齊,斯神居之。詩曰:“既和且平,依我磬聲。”
魏文侯問狐卷子曰:“父賢足恃乎?”對曰:“不足。”“子賢足恃
乎?”對曰:“不足。”“兄賢足恃乎?”曰:“不足。”“弟賢足恃乎
?”對曰:“不足。”“臣賢足恃乎?”對曰:“不足。”文侯勃然作色
而怒曰:“寡人問此五者于子,一一皆以為不足者,何也?”對曰:“父
賢不過堯,而丹朱放;子賢不過舜,而瞽瞍頑;兄賢不過舜,而象傲;弟
賢不過周公,而管叔誅;臣賢不過湯武,而桀紂伐。望人者不至,恃人者
不久。君欲治,從身始,人何可恃乎?”詩曰:“自求伊祜。”
湯作護。聞其宮聲,使人溫良而寬大;聞其商聲,使人方廉而好義;
聞其角聲,使人惻隱而愛仁;聞其征聲,使人樂養而好施;聞其羽聲,使
人恭敬而好禮。詩曰:“湯降不遲,圣敬日躋。”
孔子曰:“易先同人,后大有,承之以謙,不亦可乎?”故天道虧盈
而益謙,地道變盈而流謙,鬼神害盈而福謙,人道惡盈而好謙。謙者、抑
事而損者也,持盈之道,抑而損之,此謙德之于行也,順之者吉,逆之者
凶。五帝既沒,三王既衰,能行謙德者,其惟周公乎!文王之子,武王之
弟,成王之叔父,假天子之尊位七年,所執贄而帥見者十人,所還質而友
見者十三人,窮巷白屋之士所先見者四十九人,時進善者百人,宮朝者千
人,諫臣五人,輔臣五人,拂臣六人,載干戈以至于封侯,而同姓之士百
人。孔子曰:“猶以周公為天下賞,則以同族為眾,而异族為寡也。”故
德行寬容、而守之以恭者榮;土地廣大、而守之以儉者安;位尊祿重、而
守之以卑者貴;人眾兵強、而守之以畏者胜;聰明睿智、而守之以愚者哲
;博聞強記、而守之以淺者不溢。此六者皆謙德也。易曰:“謙、亨,君
子有終,吉。”能以此終吉者、君子之道也。貴為天子,富有四海,而德
不謙,以亡其自身者、桀紂是也,而況眾庶乎!夫易有一道焉,大足以治
天下,中足以安家國,近足以守其身者、其惟謙德乎!詩曰:“湯降不遲
,圣敬日躋。”
昔者、田子方出,見老馬于道,喟然有志焉,以問御者曰:“此何馬
也?”曰:“故公家畜也,罷而不為用,故出放也。”田子方曰:“少盡
其力,而老去其身,仁者不為也。”
束帛而贖之。窮士聞之,知所歸心矣。詩曰:“湯降不遲,圣敬日躋。”
齊庄公出獵,有螳舉足將摶其輪。問其御曰:“此何虫也?”御曰:
“此螳也。其為虫、知進而不知退,不量力而輕就敵。”庄公曰:“以為
人,必為天下勇士矣。”于是回車避之。而勇士歸之。詩曰:“湯降不遲
。”
魏文侯問李克曰:“人有惡乎?”李克曰:“有。夫貴者、則賤者惡
之,富者、則貧者惡之,智者、則愚者惡之。”文侯曰:“善行此三者、
使人勿惡,亦可乎?”李克曰:“可。臣聞:貴而下賤,則眾弗惡也;富
能分貧,則窮士弗惡也;智而教愚,則童蒙者弗惡也。”文侯曰:“善哉
言乎!堯舜其猶病諸!寡人雖不敏,請守斯語矣。”詩曰:“不遑啟處。
”
有鳥于此,架巢于葭葦之顛,天喟然而風,則葭折而巢坏何?其所托
者弱也。稷蜂不攻,而社鼠不熏,非以稷蜂社鼠之神,其所托者善也。故
圣人求圣者以輔。夫吞舟之魚大矣,蕩而失水,則為螻蟻所制,失其輔也
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Anatomie Du Mouvement Poésie
Copyright (C) 2002 by Huguette Bertrand
Huguette Bertrand
ANATOMIE DU MOUVEMENT
poésie
Éditions En Marge
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tous ceux que l'on arrache au doute,
je les salue, bouches à nouveau ouvertes,
qui savaient déjà ce que signifie le silence
Rainer-Maria Rilke
* * * * * *
ESQUISSE
C'est bien avec le poing qu'on récite le jour
quand les désirs sont à plaindre
En montant le volume du corps
les prix grimpent
et la folie est à son plus bas
Des formes terroristes devancent la mémoire
Est-ce bien utile d'inventer de nouveaux visages
alors que les fenêtres ne sont plus étanches
Au verso de la brutalité
il n'y a que de la poussière
et de l'intimité
inventée pour l'anatomie branlante
C'est défoncé et plein d'impasses
et ça chemine vers l'obsession la nuit
Les muscles se profilent au tangage des mots
que la main refuse
Ces moments de flottement entre les paumes
soulèvent des enjeux
que les lèvres ne savent pas dissimuler
La journée en toute maladresse brûle
d'une stimulation affectueuse de l'oeil
dessine des zones de haute précision
Alerte
l'heure sonne la stratégie
quand toutes les paniques ont été regroupées
La ferveur est inévitable
La langue et ses maléfices organisent
des aller-retour d'exil
et même des rapprochements à ciel ouvert
La violence se fait discrète
douce comme un bruissement d'horloge
et la réponse est là
rouge
le soleil se lève encore
l'oeil cousu à la mémoire
du voyageur
qui apprend à mourir
en cours de route
digne de la peur
avant le lait
après les sueurs
et sa descente au fond des sens
comme une digestion
lorsque la bouche à plein régime s'écrie
Attendez-moi
ce grand stress fut oublié
sur la batture
quand un bateau lent passa
aux pieds des enfants
trop grands
trop chers
leurs samedis trop fréquentés
en attendant le dimanche
dans la ville
avec ses secrets qui penchent
tantôt à droite
tantôt à gauche
et le temps qui occupe le temps
quand on n'y est pas
à grands coups de flots
la sève des marées
embrassa le silence
de ces hommes impunis
et leurs femmes ont craché leurs visages
dans les sables que dévorent
les vaisseaux endormis
elles ouvrent au large
leurs hanches
où le coulis fécond
engrosse leurs rêves
infiniment
dans le goudron
devant ce miroir gris
c'était écrit
que l'oeil magique
fixé sur le ventre de l'idolâtre
labourerait ses nuits
sans mémoire
le jour venu
il n'y aurait plus que des noeuds
sur les murs
et une parade de sentiments
d'origine inconnue
sur l'indifférence du tapis
c'était écrit aussi
que la Marie vengeur
du haut de son rêve
briguerait le suffrage théâtral
et qu'elle contesterait les bonheurs
qui font mal
mais ne réveillez plus la femme
qui n'a pas tort
de se lever en retard
surtout quand elle a passé minuit
sans broncher
devant une fenêtre historique
alors que le monde
sous de lourdes paupières
défilait sans payer
devant un vieux fusil
à l'heure dite
on éteignit les lumières
de la rue
jonchée de foules
sous le manteau d'un ange gris
radoteux
pendant ce temps
la superfemelle
qui avalait goulûment son déjeuner
s'étouffa
et vous êtes parti
sans un mot dans les poches
un vieux bout de papier
dans vos souliers
en cas d'urgence
après avoir grugé les villes
à petits pas fauves
vous êtes rentré
par la porte arrière
l'âme chiffonnée
mais le temps n'y était plus
seul un grincement de coeur
enfouissait ses vides
dans les noirs secrets
d'un réfrigérateur
voir ce spasme énorme
au bar des mégots
et les couples à talons hauts
une grosse bière passionnée
dans la foulée de l'oeil
bue comme un rôle sur mesure
un spot majuscule et rose
sillonne la salle
en quête du lieu précis
où se déroulera l'éclat des sens
il pleut à verse sur l'écriture
effaçant les sexes joyeux
ces jeux de théâtre
et le retour
mais ce n'est l'affaire de personne
si la terre vieillit
d'un rêve à la fois
avec son passé antérieur
évaché sur l'horizon
devant les hommes et les femmes
des morts à plaindre
d'avoir vécu
en l'espace d'une poussière
sans rincer l'histoire
à l'eau de Javel
pluvieuse comme un souvenir
d'écriture
quand ce blues est incertain
j'implore les vierges de la modernité
les icônes de la rue
les fonctionnaires et les fous
et je consacre mes jours
à dormir dans la poubelle du coeur
à l'envers
parfois dans la chair
il y a des coups de semonce
du nucléaire qui pouffe de rire
et cette bagatelle qu'on appelle
tendresse
extra-légère "king size".
_______________________
CYCLES AMOUREUX
Sous les crocs du soir
les ventres amoureux
profanent
le corps dépecé du silence
ils palpent l'attente
jusqu'aux heures affolantes
du respir
derrière le tableau
les battements de la forme
taire l'inconnu
cet échappé de la main
ça meurt toujours
à l'opposé d'un écho
quand le coeur s'enfonce dans l'absence
sous les orages de silences
et le tue-mouches
le temps se rupture
et le corps vole en éclats
sa respiration sous les arbres
comme un objet sans repos
devenu végétal
assises sur le monde
les amours lentes
greffées à nos tempes
s'éloignent comme des vierges ensemencées
vers le chaud mélange du ciel
entre l'extase
et son reflet
condamnées
elles s'offrent jusqu'aux larmes
des cinémas
puis vint le délire
puis la mort
restituée
une dernière fois dans l'haleine
comme un tout rassemblé
promise au désert
la vie génitale
commande des toasts
et du café
se noie dans toutes les directions
en laissant tomber ses fruits
mais au pied du lit
il y a des novembres
abandonnés à la pluie
l'alchimie d'une chanson
bleu-or
et la porte de la mémoire
toujours fermée
quand c'est nécessaire
cet effeuillage discret de l'automne
s'achèvera
dès que la paume
aura tué le frisson
sur la peau ornementale des filles
qui grignotent la passion
dans l'instantané des amants
soûls
leurs hanches
gravées dans le calcaire
aux mille glissements de coeur
éclatés dans l'oeuf
le corps baisé
en saumure poétique
se fane vite et ras
dans le remous des défroques
et du lancer léger
sans sourciller
le midi mange-tout annonce des mots
des nymphes
et des moustiques
pour les cas d'après-midi
comme si les oreillers étaient en manque
sur les draps propres
des amours empesées
enroulée dans le miel triste
et la plume d'oie
la peau chic
hume les bières d'espèces
en poursuivant les fossoyeurs
jusqu'au dix-huitième trou
ce dernier cratère amoureux
de la chair embrasse
à coups d'épée dans la poussière
le cri neuf
définitif
malgré ce discours
cet espace blanc
et tout ce remplissage du silence
qu'on verse sur le père
la mère les enfants
il y a mémère dans la dramaturgie
ordonnée
multipliée par l'espace-temps
on la retrouve en double
en triple
en quadrimoteur
sur les ailes du langage
elle flotte
sur la masse totale du poème
étriquée
devant cette affiche en folie
il a failli faire noir
mais de parole en parole
on s'est trompé de rue
puis on a marché sur des trous
mous
en faisant claquer nos doigts
dans l'oreille des sourds
le bec en cul d'poule
on retourne au salon
l'instant d'une révolte
conservée dans la bienséance
à télé-Douceur
passe-moi le beurre
du bonheur des morts apaisés
et le popcorn
viens
on va faire la moue ensemble
dans un coin d'ombre
et puis on se promènera
dans la moiteur des yeux
sans personne pour nous moucher
on investira le pont d'argile
et on tassera nos vieilles peurs
dans le courant de l'année
sans interrompre
les pigeons dans les beaux draps
de soie
pour le plaisir des mains
et le désir encore
il n'y a rien d'inquiétant
quand la chambre est assoupie
et que ses effluves aspergent
les corps endormis
le chatoiement de la brise sur la peau
grise les spasmes
et la dentelle des rideaux
comme un vieux fantôme rabougri
le songe
songe
il rafle le sommeil
et tout recommence
de mémoire distraite
on redessine le corps
qu'on range dans l'armoire
sous une pile de secrets
rapiécés
que le temps renifle
en l'absence du poids des lettres
et des mots cachés
il ne reste plus qu'à disparaître
dans les noirceurs
et les idées
puis à éteindre ce poème
dans le cendrier
_______________________
EFFLEUREMENT
Affolement à la rencontre de la main
mémoire à cinq doigts sur la bougeotte du monde
cette vagabonde empoigne la chair des images
effleure la voix
de l'autre
elle écrit entre les gestes
jusqu'à la racine des pierres
pour l'intense de nos sangs froids
durs
inclinée devant ce mystère
la main caresse ouvertement la vie
d'un élan vertigineux
transporte le sol
au fond
elle a froid
et ses bidules ne laissent aucune trace
jusqu'au moment
où une petite chose tranquille
revint de vacances
avec le ciel dans sa valise
et des gants pour ramasser
les sortilèges
répandus dans les nervures de l'automne
juste avant l'hiver
au théâtre de l'espèce
l'obstinée explore les désirs
jusqu'au ras des brûlures
ces espaces nus
abandonnés à l'écriture
recomposent la préhistoire
à la recherche du mouvement
cette force chaude
d'un sourire inachevé
pendant ce temps
baiser à blanc au bord du lit
au bord de la route
au bord du bord
tandis qu'un vieux monde ergote
à l'angle Gorki et Lafontaine
le blues loin des oreilles indiscrètes
emmitouflé dans les mythes artificiels
l'oeil gitan
à travers les barbelés
veille
au milieu
reprenons à partir de la blessure
qu'un matin embué invite
entre deux draps ivres
le corps en friche
embaumé de soleil
de chocolat fondant
accompagné de frites-sauce-fromage
octroyées par le ministère
de la tourmente fédérative
forcément
les roses ont le mal du tendre
quand le bonbon ne fond pas
mais tout ceci n'est qu'un oeil
dans l'oeil de l'autre
quand parler de l'amour
et d'une tête croche
c'est comme frôler un voyage
lorsque la bouche largue ses amarres
sur une vieille peau
en regard de nos mains recueillies
tous les yeux
ont suivi
la silhouette du silence
vers des ombres à rayures d'enfants sales
pillés par les jeux des absents
images brûlées
devenues pays
et vastes saisons
cette vision engendre un printemps féroce
dans le ventre des coutumes
ses formes bohémiennes
promises à la torture
à travers les lieux tièdes
de la chair
il se peut qu'une voix
à tête chercheuse prononce
une tonne de briques
sur les braguettes magiques
qui en ont assez de languir
au pied de l'escalier
tout ça se ramasse à la cuillère
au cours d'un brunch menstruel
arôme de noix
de camomille et de thé glacé
bouillie avortée dans des assiettes
plaquées or
flanquées de fourchettes en plastique
oedème aux yeux
qu'allons-nous faire dans ces salles d'eau
sinon excrémenter des figures de style
et "sniffer" des bulles
comme des éponges naissantes
ce bluff quotidien s'assoupit
dans le journal intime du matin
et les nouvelles croupissent
sous le choc des odeurs événementielles
alors
sonne l'heure de la débâcle
_______________________
INCIDENCES
Couchée dans le duvet de l'automne
je crie en silence
sous la pluie verte et sourde
mon corps détrempé ramollit
et que viennent les mouches
braconner sur les restes
de ma folie
entourez-moi de vos bruits d'ailes
enterrez-moi comme un hasard
jusqu'à la prochaine repousse
dans ce "nowhere" solitaire
des séances imaginaires
sous les caresses géniales
déclenchent
l'ondulation sauvage
électrique
pour l'amour de l'amour
cette vague s'abandonne
aux gémissements des sources
mystère de la pluie
et des vents millénaires
enchaîné
au chant usé
des cris mâles
le temps s'agenouille
criblé de souvenirs
qu'un printemps fébrile
étale
sur les draps livrés au désir
saisir l'idole au bout de l'onde
en faire jaillir l'écume
de mes promenades solitaires
suppliant la rigidité des rocs
jusqu'au calme définitif
je ne crois pas à la fin du monde
mais je suis polie
quand vient le temps de crever l'absence
dans la rondeur du paysage
sur le coeur sanglé de métal
et de cuir
mes mains excessives peignent
des mémoires
pour l'émouvance
fabriquée vraie
tout près du loin
territoires exagérés
lorsque la silhouette se penche
doucement
sur l'infime
en apparat de mots-vampires
les dieux écoeurés fanatisent l'ardente
épuisée
sur les dalles fleuries
feux et vertiges aux fibres
le corps errant
dans les secrets de l'autre nuit
je m'abîme sous-cutanée
sous la pulsion d'ancêtres
symboliques
une à l'infini
dans le clapotis des lumières
la couleur de l'hiver
expire
esquisse transparente
et blessure d'or
programmés au cul du jour
les doigts immobiles
essoufflés
=====================================
© Éditions En Marge et Huguette Bertrand
St-Jérôme (Québec) Canada
Dépôt légal / premier trimestre 1991
Bibliothèque nationale du Québec
Bibliothèque nationale du Canada
ISBN 2-9802204-O-X
Tous droits réservés - All rights reserved
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韓詩外傳, Vol. 5-6
Produced by Nicole Lai
卷五
子夏問曰:“關睢何以為國風始也?”孔子曰:“關睢至矣乎!夫關
睢之人,仰則天,俯則地,幽幽冥冥,德之所藏,紛紛沸沸,道之所行,
如神龍變化,斐斐文章。大哉!關睢之道也,万物之所系,群生之所懸命
也,河洛出圖書,麟鳳翔乎郊,不由關睢之道,則關睢之事將奚由至矣哉
!夫六經之策,皆歸論汲汲,蓋取之乎關睢,關睢之事大矣哉!馮馮翊翊
,自東自西,自南自北,無思不服。子其勉強之,思服之,天地之間,生
民之屬,王道之原,不外此矣。”子夏喟然嘆曰:“大哉!關睢乃天地之
基也。”詩曰:“鐘鼓樂之。”
孔子抱圣人之心,彷徨乎道德之城,逍遙乎無形之鄉。倚天理,觀人
情,明終始,知得失,故興仁義,厭勢利,以持養之。于是周室微,王道
絕,諸侯力政,強劫弱,眾暴寡,百姓靡安,莫之紀綱,禮儀廢坏,人倫
不理,于是孔子自東自西,自南自北,匍匐救之。
王者之政,賢能不待次而舉,不肖不待須臾而廢,元惡不待教而誅,
中庸不待政而化。分未定也,則有昭穆。雖公卿大夫之子孫也,行絕禮儀
,則歸之庶人。遂傾覆之民,牧而試之。雖庶民之子孫也,積學而正身,
行能禮儀,則歸之士大夫。敬而待之,安則蓄,不安則棄。反側之民,上
收而事之,官而衣食之,王覆無遺,材行反時者,死之無赦,謂之天誅。
是王者之政也。詩曰:“人而無儀,不死何為!”
君者、民之源也,源清則流清,源濁則流濁。故有社稷者、不能愛其
民,而求民親己愛己,不可得也。民不親不愛,而求為己用,為己死,不
可得也。民弗為用,弗為死,而求兵之勁,城之固,不可得也。兵不勁,
城不固,而欲不危削滅亡,不可得也。夫危削滅亡之情,皆積于此,而求
安樂是聞,不亦難乎!是枉生者也。悲夫!枉生者不待時而滅亡矣。故人
主欲強固安樂,莫若反己;欲附下一民,則莫若及之政;欲修政美俗,則
莫若求其人。彼其人者,生今之世,而志乎古之世,以天下之王公莫之好
也,而是子獨好之;以民莫之為也,而是子獨為之也。抑為之者窮,而是
子猶為之,而無是須臾怠焉差焉。獨明夫先王所以遇之者,所以失之者,
知國之安危臧否,若別白黑,則是其人也。人主欲強固安樂,則莫若与其
人為之,巨用之,則天下為一,諸侯為臣;小用之,則威行鄰國,莫之能
御。若殷之用伊尹,周之遇太公,可謂巨用之矣;齊之用管仲,楚之用孫
叔敖,可為小用之矣。巨用之者如彼,小用之者如此也。故曰:“粹而王
,駁而霸,無一而亡。”詩曰:“四國無政,不用其良。”不用其良臣而
不亡者,未之有也。
造父、天下之善御者矣,無車馬,則無所見其能。羿、天下之善射者
矣,無弓矢,則無所見其巧。彼大儒者、調一天下者也,無百里之地,則
無所見其功。夫車固馬選,而不能致千里者、則非造父也。弓調矢直,而
不能射遠中微,則非羿也。用百里之地,而不能調一天下,制四夷者,則
非大儒也。彼大儒者、雖隱居窮巷陋室,無置錐之地,而王公不能与爭名
矣;用百里之地,則千里國不与之爭胜矣;棰笞暴國,一齊天下,莫之能
傾,是大儒之勛。其言有類,其行有禮,其舉事無悔,其持檢應變曲當,
與時遷徙,与世偃仰,千舉万變,其道一也,是大儒之稽也。故有俗人者
、有俗儒者、有雅儒者、有大儒者。耳不聞學,行無正義,迷迷然以富利
為隆,是俗人也。逢衣博帶,略法先王,而足亂世,術謬學雜,其衣冠言
行,為已同于世俗,而不知其惡也,言談議說,已無异于老墨,而不知分
,是俗儒者也。法先王,一制度,言行有大法,而明不能濟法教之所不及
、聞見之所未至,知之為知之,不知為不知,內不自誣,外不誣人,以是
尊賢敬法,而不敢怠傲焉,是雅儒者也。法先王,依禮義,以淺持博,以
一行万;苟有仁義之類,雖鳥獸若別黑白;奇物變,所未嘗聞見,卒然起
一方,則舉統類以應之,無所疑;援法而度之,奄然如合符節,是大儒者
也。故人主用俗人,則万乘之國亡;用俗儒,則萬乘之國存;用雅儒,則
千里之國安;用大儒,則百里之地久,而三年,天下諸侯為臣;用萬乘之
國,則舉錯定于一朝之間。詩曰:“周雖舊邦,其命維新。”文王亦可謂
大儒已矣。
楚成王讀書于殿上,而倫扁在下,作而問曰:“不審主君所讀何書也
?”成王曰:“先圣之書。”倫扁曰:“此真先圣王之糟粕耳!非美者也
。”成王曰:“子何以言之?”倫扁曰:“以臣輪言之。夫以規為圓,矩
為方,此其可付乎子孫者也。若夫合三木而為一,應乎心,動乎体,其不
可得而傳者也。則凡所傳,真糟粕耳。故唐虞之法,可得而考也,其喻人
心,不可及矣。”詩曰:“上天之載,無聲無臭。”其孰能及之!
孔子學鼓琴于師襄子而不進。師襄子曰:“夫子可以進矣!”孔子曰
:“丘已得其曲矣,未得其數也。”有間,曰:“天子可以進矣!”曰:
“丘已得其數矣,未得其意也。”有間,复曰:“夫子可以進矣!”曰:
“丘已得其人矣,未得其類也。”有間,曰:“邈然遠望,洋洋乎!翼翼
乎!必作此樂也,默然思,戚然而悵,以王天下,以朝諸侯者,其惟文王
乎?”師襄子避席再拜曰:“善!師以為文王之操也。”孔子持文王之聲
,知文王之為人。師襄子曰:“敢問何以知其文王之操也?”孔子曰:“
然。夫仁者好偉,和者好粉,智者好彈,有殷匆庹吆美觥鶚且災拔耐踔床
僖病!
傳曰:聞其末而達其本者、圣也。紂之為主,勞民力,冤酷之令加于
百姓,凄之惡施于大臣,群下不信,百姓疾怨,故天下叛,而愿為文王臣
,紂自取之也。夫貴為天子,富有天下,及周師至,而令不行乎左右,悲
夫!當是之時,索為匹夫,不可得也。詩曰:“天位殷适,使不俠四方。
”
夫五色雖明,有時而渝;丰交之木,有時而落;物有成衰,不得自若
。故三王之道,周而复始,窮則反本,非務變而已,將以止惡扶微,絀繆
淪非,調和陰陽,順万物之宜也。詩曰:“勉勉我王,綱紀四方。”
禮者、則天地之体,因人情而為之節文者也。無禮,何以正身?無師
、安知禮之是也。禮然而然,是情安于禮也;師云而云,是知若師也。情
安禮,知若師,則是君子之道。言中倫,行中理,天下順矣。詩曰:“不
識不知,順帝之則。”
上不知順孝,則民不知反本。君不知敬長,則民不知貴親。診祭不敬
,山川失時,則民無畏矣。不教而誅,則民不識勸也。故君子修身及孝,
則民不倍矣。敬孝達乎下,則民知慈愛矣。好惡喻乎百姓,則下應其上,
如影響矣。是則兼制天下,定海內,臣万姓之要法也,明王圣主之所不能
須臾而舍也。詩曰:“成王之孚,下土之式,永言孝思,孝思惟則。”
成王之時,有三苗貫桑而生,同為一秀,大機滿車,長几充箱。成王
問周公曰:“此何物也?”周公曰:“三苗同一秀,意者、天下殆同一也
。”比几三年,累有越嘗氏重九譯而至,獻白雉于周公:“道路悠遠,山
川幽深,恐使人之未達也,故重譯而來。”周公曰:“吾何以見賜也?”
譯曰:“吾受命國之黃發曰:‘久矣!天之不迅風疾雨也,海不波溢也,
三年于茲矣!意者、中國殆有圣人,盍往朝之!’于是來也。”周公乃敬
求其所以來。詩曰:“于万斯年,不遐有佐”。
登高臨深,遠見之樂,台榭不如丘山所見高也;平原廣望,博觀之樂
,沼池不如川澤所見博也。勞心苦思,從欲极好,靡財傷情,毀名損壽,
悲夫傷哉!窮君之反于是道,而愁百姓。詩曰:“上帝板板,下民卒癉。
”
儒者、儒也,儒之為言無也,不易之術也,千舉万變,其道不窮,六
經是也。若夫君臣之義,父子之親,夫婦之別,朋友之序,此儒者所謹守
、日切磋而不舍也。雖居窮巷陋室之下,而內不足以充虛,外不足以蓋形
,無置錐之地,明察足以持天下,大舉在人上,則王公之材也,小用使在
位,則社稷之臣也,雖岩居穴處,而王侯不能与爭名,何也?仁義之化存
爾。如使王者听其言,信其行,則唐虞之法可得而觀,頌聲可得而听。詩
曰:“先民有言,詢于芻蕘。”取謀之博也。
傳曰:天子居廣廈之下,帷帳之內,旃茵之上,被 舄,視不出閫,
莽然而知天下者,以其賢左右也。故獨視不若与眾視之明也,獨听不若与
眾听之聰也,獨慮不若与眾慮之工也。故明主使賢臣輻湊并進,所以通中
正而致隱居之士。詩曰:“先民有言,詢于芻蕘。”此之謂也。
天設其高,而日月成明;地設其厚,而山陵成名;上設其道,而百事
得序。自周衰坏以來,王道廢而不起,禮義絕而不繼。秦之時,非禮義,
棄詩書,略古昔,大滅圣道,專為苟妄,以貪利為俗,以較獵為化,而天
下大亂,于是兵作而火起,暴露居外,而民以侵漁遏奪相攘為服習,离圣
王光烈之日久遠,未嘗見仁義之道,被禮義之風,是以縹蘩瘢捕嗑益凌遲
,以威武相攝,妄為佞人,不避禍患,此其所以難治也。人有六情:目欲
視好色,耳欲听宮商,鼻欲嗅芬香,口欲嗜甘旨,其身体四肢欲安而不作
,衣欲被文繡而輕暖,此六者、民之六情也,失之則亂,從之則穆。故圣
王之教其民也,必因其情,而節之以禮,必從其欲,而制之以義,義簡而
備,禮易而法,去情不遠,故民之從命也速。孔子知道之易行,曰:“詩
云:‘牖民孔易。’非虛辭也。”
之性為絲,弗得女工燔以沸湯,抽其統理,不成為絲。卵之性為雛,
不得良雞覆伏孚育,積日累久,則不成為雛。夫人性善,非得明王圣主扶
攜,內之以道,則不成為君子。詩曰:“天生蒸民,其命匪諶。靡不有初
,鮮克有終。”言惟明王圣然后使之然也。
智如泉源,行可以為表儀者、人師也。智可以砥,行可以為輔弼者、
人友也。据法守職,而不敢為非者、人吏也。當前決意,一呼再喏者、人
隸也。故上主以師為佐,中主以友為佐,下主以吏為佐,危亡之主以隸為
佐。語曰:“淵廣者、其魚大,主明者,其臣慧,相觀而志合,必由其中
。”故同明相見,同音相聞,同志相從,非賢者莫能用賢。故輔弼左右所
任使者、有存亡之机,得失之要也,可無慎乎!詩曰:“不明爾德,時無
背無側;爾德不明,以無陪無卿。”
昔者,禹以夏王,桀以夏亡;湯以殷王,紂以殷亡。故無常安之國,
宜治之民,得賢則昌,不肖則亡,自古及今,未有不然者也。夫明鏡者、
所以照形也;往古者、所以知今也。夫知惡往古之所以危亡,而不襲蹈其
所以安存者、則無以异乎卻行而求逮于前人。鄙語曰:“不知為吏,視已
成事。”或曰:“前車覆,后車不誡,是以后車覆也。”故夏之所以亡者
、而殷為之,殷之所以亡者、而周為之。故殷可以鑒于夏,而周可以鑒于
殷。詩曰:“殷鑒不遠,在夏后之世。”
傳曰:驕溢之君寡忠,口惠之人鮮信。故盈把之木無合拱之枝,榮澤
之水無吞舟之魚,根淺則枝葉短,本絕則枝葉枯。詩曰:“枝葉未有害,
本實先撥。”禍福自己出也。
水淵深廣,則龍魚生之;山林茂盛,則禽獸歸之;禮義修明,則君子
怀之。故禮及身而行修,禮及國而政明。能以禮扶身,則貴名自揚,天下
順焉,令行禁止,而王者之事畢矣。詩曰:“有覺德行,四國順之。”夫
此之謂也。
孔子曰:“夫談說之術:齊庄以立之,端誠以處之,堅強以待之,辟
稱以喻之,分以明之,歡忻芬芳以送之,寶之珍之,貴之神之,如是、則
說痤L不行矣,夫是之謂能貴其所貴。若夫無類之說,不形之行,不贊之
辭,君子慎之。”詩曰:“無易由言,無曰苟矣。”
夫百姓內不乏食,外不患寒,則可教御以禮義矣。詩曰:“蒸畀祖妣
,以洽百禮。”百禮洽則百意逐,百意逐則陰陽調,陰陽調則寒暑均,寒
暑均則三光清,三光清則風雨時,風雨時則群生宁,如是、則天道得矣。
是以不出戶而知天下,不窺牖而知天道。詩曰:“惟此圣人,瞻言百里。
于鑠王師,遵養時晦。”言相養之至于晦也。
天有四時:春夏秋冬,風雨霜露,無非教也。清明在躬,气志如神,
嗜欲將至,有開必先。天降時雨,山川出云。詩曰:“崧高維岳,駿极于
天。維岳降神,生甫及申。維申及甫,維周之翰。四國于蕃,四方于宣。
”此文武之德也。三代之王也,必先其令名。詩曰:“明明天子,令聞不
己。矢其文德,洽此四國。”此大王之德也。
藍有青,而絲假之,青于藍;地有黃,而絲假之,黃于地。藍青地黃
,猶可假也,仁義之事,不可假乎哉!東海之魚,名曰鰈,比目而行,不
相得,不能達。北方有獸,名曰婁,更食而更視,不相得,不能飽。南方
有鳥,名曰鶼,比翼而飛,不相得,不能舉。西方有獸,名曰洟,前足鼠
,后足兔,得甘草,必銜以遺蛩蛩距虛,其性非能蛩蛩距虛,將為假之故
也。夫鳥獸魚猶相假,而況万乘之主而獨不知假此天下英雄俊士,与之為
伍,則豈不病哉!故曰:以明扶明,則升于天;以明扶,則歸其人;兩瞽
相扶,不傷牆木,不陷井阱,則其幸也。詩曰:“惟彼不順,往以垢。”
行也。
福生于無為,而患生于多欲。知足、然后富從之,德宜君人,然后貴
從之。故貴爵而賤德者,雖為天子,不尊矣;貪物而不知止者,雖有天下
,不富矣。夫土地之生不益,山澤之出有盡,怀不富之心,而求不益之物
;挾百倍之欲,而求有盡之財,是桀紂所以失其位也。詩曰:“大風有隧
,貪人敗類。”
哀公問于子夏曰:“必學然后可以安國保民乎?”子夏曰:“不學而
能安國保民者,未之有也。”哀公曰:“然則五帝有師乎?”子夏曰:“
臣聞黃帝學乎大墳,顓頊學乎祿圖,帝嚳學乎赤松子,堯學乎務成子附,
舜尹壽,禹學乎西王國,湯學乎貸乎相,文王學乎錫疇子斯,武王學乎太
公,周公學乎虢叔,仲尼學乎老聃。此十一圣人,未遭此師,則功業不能
著乎天下,名號不能傳乎后世者也。”詩曰:“不愆不忘,率由舊章。”
德也者、包天地之大,配日月之明,立乎四時之周,臨乎陰陽之交。
寒暑不能動也,四時不能化也,a乎太陰而不濕,散乎太陽而不枯。鮮洁
清明而備,嚴威毅疾而神,至精而妙乎天地之間者、德也,微圣人,其孰
能與于此矣。詩曰:“德如毛,民鮮克舉之。”
如歲之旱,草不潰茂,然天勃然興云,沛然下雨,則万物無不興起之
者。民非無仁義根于心者也,王政怵迫,而不得見,憂郁而不得出。圣王
在,彼 舄,視不出合,而天下隨,倡而天下和,何如在此,有以應哉!
詩曰:“如彼歲旱,草不潰茂。”
“道者,何也?”曰:“君之所道也。”“君者,何也?”曰:“群
也。為天下万物而除其害者、謂之君。”“王者何也?”曰:“往也。天
下往之,謂之王。”曰:“善養生者、故人尊之;善辯治人者,故人安之
;善顯設人者、故人親之;善粉飾人者、故人樂之。四統者具,天下往之
,四統無一,而天下去之,往之謂之王,去之謂之亡,故曰:道存則國存
,道亡則國亡。夫省工商,眾農人,謹盜賊,除奸邪,是所以生養之也。
天子三公,諸侯一相,大夫擅官,士保職,莫不治理,是所以辯治之也。
決德而定次,量能而授官,賢以為三公,賢以為諸侯,次則為大夫,是所
以顯設之也。修冠弁衣裳,黼黻文章,柳琢刻鏤,皆有等差,是所以粉飾
之也。故自天子至于庶人,莫不稱其能,得其意,安樂其事,是所同也。
若夫重色而成文,累味而備珍,則圣人所以分賢愚,明貴賤。故道得則澤
流群生,而福歸王公,澤流群生,則下安而和,福歸王公,則上尊而榮,
百姓皆怀安和之心,而樂戴其上,夫是之謂下治而上通,下治而上通,頌
聲之所以興也。”詩曰:“降福簡簡,威儀反反。既醉既飽,福祿來反。
”
圣人養一性而御夫气,持一命而節滋味,奄治天下,不遺其小,存其
精神,以補其中,謂之士。詩曰:“不競不,不剛不柔。”言得中也。朝
廷之士為祿,故人而不出,山林之士為名,故往而不返。入而亦能出,往
而亦能返,通移有常,圣也。詩曰:“不競不亢,不剛不柔。”言得中也
。
孔子侍坐于季孫。季孫之宰通曰:“君使人假馬,其与之乎?”孔子
曰:“吾聞君取于臣,謂之取,不曰假。”季孫悟,告宰通曰:“今以往
,君有取,謂之取,無曰假。”孔子曰正假馬之言,而君臣之義定矣。論
語曰:“必也正名乎!”詩曰:“君子無易由言。”
卷六
比干諫而死。箕子曰:“知不用而言,愚也,殺身以彰君之惡,不忠
也。二者不可,然且為之,不祥莫大焉。”遂解發佯狂而去。君子聞之,
曰:“勞矣!箕子!盡其精神,竭其忠愛,見比干之事,免其身,仁知之
至。”詩曰:“人亦有言,靡哲不愚。”
齊桓公見小臣,三往不得見。左右曰:“夫小臣、國之賤臣也,君三
往而不得見,其可已矣!”桓公曰:“惡!是何言也!吾聞之:布衣之士
不欲富貴,不輕身于万乘之君;万乘之君不好仁義,不輕身于布衣之士。
縱夫子不欲富貴,可也,吾不好仁義、不可也。”五往而得見也。天下諸
侯聞之,謂桓公猶下布衣之士,而況國君乎!于是相率而朝,靡有不至。
桓公之所以九合諸侯,一匡天下者、此也。詩曰:“有覺德行,四國順之
。”
賞勉罰偷,則民不怠;兼听齊明,則天下歸之。然后明其分職,考其
事業,較其官能,莫不理法,則公道達而私門塞,公義立而私事息。如是
、則持厚者進,而佞諂者止,貪戾者退,而廉洁者起。周制曰:“先時者
、死無赦;不及時者、死無赦。”人習事而因,人之事,使如耳目鼻口之
不可相錯也。故曰:職分而民不慢,次定而序不亂,兼听齊明而百事不留
。如是、則群下百吏莫不修己然后敢安仕,成能然后敢受職,小人易心,
百姓易俗,奸宄之屬,莫不反愨,夫是之謂政教之极,則不可加矣。詩曰
:“吁謨定命,遠猶辰告。敬慎威儀,惟民之則。”
子路治蒲三年,孔子過之。入境而善之,曰:“由恭敬以信矣。”入
邑,曰:“善哉!由忠信以寬矣。”至庭,曰:“善哉!由明察以斷矣。
”子貢執轡而問曰:“夫子未見由,而三稱善,可得聞乎?”孔子曰:“
入其境,田疇草萊甚辟,此恭敬以信,故民盡力。入其邑,墉屋甚尊,樹
木甚茂,此忠信以寬,其民不偷。其庭甚閑,此明察以斷,故民不扰也。
”詩曰:“夙興夜寐,洒掃庭內。”
古者有命:民之有能敬長怜孤、取舍好讓、居事力者、命于其君,然
后命得乘飾車駢馬,未得命者、不得乘飾車駢馬,皆有罰。故民雖有余財
侈物,而無禮義功德,則無所用。故皆興仁義而賤財利,賤財利則不爭,
不爭則強不陵弱,眾不暴寡,是君之所以象典刑而民莫犯法,民莫犯法,
而亂斯止矣。詩曰:“質爾人民,謹爾侯度,用戒不虞。”
天下之辯,有三至五胜,而辭置下。辯者、別殊類,使不相害;序异
端,使不相悖;輸公通意,揚其所謂,使人預知焉,不務相迷也。是以辯
者不失所守,不胜者得其所求,故辯可觀也。夫繁文以相假,飾辭以相悖
,數譬以相移,外人之身,使不得反其意,則論便然后害生也。夫不疏其
指而弗知,謂之隱;外意外身,謂之諱;几廉倚跌,謂之移;指緣謬辭,
謂之苟;四者所不為也,故理可同睹也。夫隱諱移苟,爭言競為而后息,
不能無害其為君子也,故君子不為也。論語曰:“君子于其言,無所苟而
已矣。”詩曰:“無易由言,無曰苟矣。”
吾語子:“夫服人之心,高上尊貴,不以驕人;聰明圣知,不以幽人
;勇猛強武不以侵人;齊給便捷,不以欺誣人。不能則學,不知則問,雖
知必讓,然后為知。遇君則修臣下之義,出鄉則修長幼之義,遇長老則修
弟子之義,遇等夷則修朋友之義,遇少而賤者則修告道寬裕之義。故無不
愛也,無不敬也,無与人爭也,曠然而天地苞万物也。如是、則老者安之
,少者怀之、朋友信之。”詩曰:“惠于朋友,庶民小子。子孫繩繩,万
民靡不承。”
仁者必敬其人。敬其人有道,遇賢者則愛親而敬之,遇不肖者則畏疏
而敬之。其敬一也,其情二也。若夫忠信端愨而不害傷,則無接而不然,
是仁之質也。仁以為質,義以為理,開口無不可以為人法式者。詩曰:“
不僭不賊,鮮不為則。”
子曰:“不學而好思,雖知不廣矣;學而慢其身,雖學不尊矣。不以
誠立,雖立不久矣;誠未著而好言,雖言不信矣。美材也,而不聞君子之
道,隱小物以害大物者,災必及身矣。”詩曰:“其何能淑,載胥及溺。
”
民勞思佚,治暴思仁,刑危思安,國亂思天。詩曰:“靡有旅力,以
念穹蒼。”
問者曰:“古之謂知道者曰先生,何也?”“猶言先醒也。不聞道術
之人,則冥于得失,不知亂之所由,庵庵乎其猶醉也。故世主有先生者,
有后生者、有不生者。昔者、楚庄王謀事而居有憂色。申公巫臣問曰:‘
王何為有憂也?’庄王曰:‘吾聞諸侯之德,能自取師者王,能自取友者
霸,而与居不若其身者亡。以寡人之不肖也,諸大夫之論,莫有及于寡人
,是以憂也。’庄王之德宜君人,威服諸侯,日猶恐懼,思索賢佐。此其
先生者也。昔者、宋昭公出亡,謂其御曰:‘吾知其所以亡矣。’御者曰
:‘何哉?’昭公曰:‘吾被服而立,侍御者數十人,無不曰:吾君、麗
者也。吾發言動事,朝臣數百人,無不曰:吾君、圣者也。吾外內不見吾
過失,是以亡也。’于是改操易行,安義行道,不出二年,而美聞于宋,
宋人迎而复之,謚為昭。此其后生者也。昔郭君出郭,謂其御者曰:‘吾
渴,欲飲。’御者進清酒。曰:‘吾飢,欲食。’御者進干脯梁糗。曰:
‘何備也!’御者曰:‘臣儲之。’曰:‘奚儲之?’御者曰:‘為君之
出亡,而道飢渴也。’曰:‘子知吾且亡乎?’御者曰:‘然。’曰:‘
何不以諫也?’御者曰:‘君喜道諛,而惡至言。臣欲進諫,恐先郭亡,
是以不諫也。’郭君作色而怒曰:‘吾所以亡者、誠何哉?’御轉其辭曰
:‘君之所以亡者、太賢。’曰:‘夫賢者所以不為存而亡者、何也?’
御曰:‘天下無賢而獨賢,是以亡也。’伏軾而嘆曰:‘嗟乎!失賢人者
如此乎?’于是身倦力解,枕御膝而臥,御自易以備,疏行而去。身死中
野,為虎狼所食。此其不生者也。故先生者、當年霸,楚庄王是也。后生
者、三年而复,宋昭公是也。不生者、死中野,為虎狼所食,郭君是也。
有先生者、有后生者、有不生者。”詩曰:“听言則對,誦言如醉。”
田常s簡公,乃盟于國人,曰:“不盟者、死及家。”石他曰:“古
之事君者、死其君之事。舍君以全親,非忠也;舍親以死君之事,非孝也
;他則不能。然不盟,是殺吾親也,從人而盟,是背吾君也。嗚呼!生亂
世,不得正行;劫乎暴人,不得全義,悲夫!”乃進盟,以免父母;退伏
劍,以死其君。聞之者曰:“君子哉!安之命矣!”詩曰:“人亦有言;
進退維谷。”石先生之謂也。
易曰:“困于石,据于蒺藜,入于其宮,不見其妻,凶。”此言困而
不見据賢人者也。昔者、秦繆公困于ィ布簿菸﹞j夫、蹇叔、公孫友而是
小霸。晉文困于驪氏,疾据咎犯、趙衰、介子推而遂為君。越王勾踐困于
會稽,疾据范蠡、大夫种、而霸南國。齊桓公困于長勺,疾据管仲、宁戚
、隰朋,而匡天下。此皆困而知疾据賢人者也。夫困而不知疾据賢人,而
不亡者、未嘗有之也。詩曰:“人之云亡,邦國殄瘁。”無善人之謂也。
孟子說齊宣王而不說。淳于髡侍,孟子曰:“今日說公之君,公之君
不說,意者、其未知善之為善乎?”淳于髡曰:“夫子亦誠無善耳。昔者
瓠巴鼓瑟,而潛魚出听;伯牙鼓琴,而六馬仰秣;魚馬猶知善之為善,而
況君人者也。”孟子曰:“夫雷電之起也,破竹折木,震惊天下,而不能
使聾者卒有聞;日月之明,遍照天下,而不能使盲者卒有見。今公之君若
此也。”淳于髡曰:“不然。昔者、揖封生高商,齊人好歌;杞梁之妻悲
哭,而人稱詠。夫聲無細而不聞,行無隱而不形。夫子苟賢,居魯而魯國
之削,何也?”孟子曰:“不用賢,削何有也!吞舟之魚不居潛澤,度量
之士不居污世。夫、冬至必雕,吾亦時矣。”詩曰:“不自我先,不自我
后。”非遭雕世者歟!
孔子曰:“可与言終日而不倦者、其惟學乎!其身体不足觀也,勇力
不足憚也,族姓不足稱也,宗祖不足道也;而可以聞于四方,而昭于諸侯
者、其惟學乎!”詩曰:“不愆不忘,率由舊章。”夫學之謂也。
子曰:“不知命,無以為君子。”言天之所生,皆有仁義禮智順善之
心,不知天之所以命生,則無仁義禮智順善之心,無仁義禮智順善之心,
謂之小人。故曰:“不知命,無以為君子。”小雅曰:“天保定爾,亦孔
之固。”言天之所以仁義禮智保定人之甚固也。大雅曰:“天生蒸民,有
物有則。民之秉彝,好是懿德。”言民之秉德以則天也。不知所以則天,
又焉得為君子乎!
王者必立牧,方二人,使窺遠牧眾也。遠方之民有飢寒而不得衣食、
有獄訟而不平其冤,失賢而不舉者、入告乎天子,天子于其君之朝也,揖
而進之,曰:“噫!朕之政教有不得爾者邪?何如乃有飢寒而不得衣食,
有獄訟而不平其冤、失賢而不舉。”然后其君退,而与其卿大夫謀之。遠
方之民聞之,皆曰:“誠天子也!夫我居之僻,見我之近也;我居之幽,
見我之明也。可欺乎哉!”故牧者所以開四目、通四聰也。詩曰:“邦國
若否,仲山甫明之。”此之謂也。
楚庄王伐鄭,鄭伯肉袒,左把茅旌,右執鸞刀以進,言于庄王曰:“
寡人無良邊陲之臣,以干大褐,使大國之君沛焉,遠辱至此。”庄王曰:
“君子不令臣交易為言,是以使寡人得見君之玉面也,而微至乎此。”庄
王受節,左右麾楚軍,退舍七里。將軍子重進諫曰:“夫南郢之与鄭,相
去數千里,大夫死者數人, 役者數百人,今克而弗有,無乃失民臣之力
乎!”庄王曰:“吾聞:古者f不穿,皮不蠹,不出于四方,以是君子之
重禮而賤財也,要其人,不要其土,人告以從而不舍,不祥也。吾以不祥
立于天下,災及吾身,何取之有?”既、晉之救鄭者至,曰:“請戰。”
庄王許之。將軍子重進諫曰:“晉、強國也,道近兵銳,楚師奄罷,君其
勿許。”庄王曰:“不可。強者、我避之,弱者、我威之,是寡人無以立
乎天下也。”乃遂還師,以逆晉寇。庄王援桴而鼓之,晉師大敗,士卒奔
者爭舟,而指可掬也。庄王曰:“噫!吾兩君不相好,百姓何罪?”乃退
楚師,以佚晉寇。詩曰:“柔亦不茹,剛亦不吐。”
君子崇人之德,揚人之美,非道諛也;正言直行,指人之過,非毀疵
也; 柔順從,剛強猛毅,与物周流,道德不外。詩曰:“柔亦不茹,剛
亦不吐;不侮矜寡,不畏強御。”
衛靈公晝寢而起,志气益衰,使人馳召勇士公孫,道遭行人卜商,卜
商曰:“何驅之疾也?”對曰:“公晝寢而起,使我召勇士公孫。”子夏
曰:“微?而勇若?者、可乎?”御者曰:“可。”子夏曰:“載我而反。
”至,君曰:“使子召勇士,何為召儒?”使者曰:“行人曰:‘微而勇
若者、可乎?’臣曰:‘可。’即載与來。”君曰:“諾。延先生上,趣
召公孫。”至,入門杖劍疾呼曰:“商下,我存若頭。”子夏顧咄之,曰
:“咄!內劍,吾將与若言勇。”于是、君令內劍而上。子夏曰:“來、
吾嘗与子從君而西,見趙簡子,簡子披發杖矛而見我君,我從十三行之后
,趨而進曰:‘諸侯相見,不宜不朝服,不朝服,行人卜商將以頸血濺君
之服矣。’使反朝服,而見吾君,子耶?我耶?”曰:“子也。”子夏曰
:“子之勇不若我一矣。又与子從君而東至阿,遭齊君重而坐,吾君單而
坐,我從十三行之后,趨而進曰:‘禮、諸侯相見,不宜相臨。’以庶揄
其一而去之者、子耶?我耶?”曰:“子也。”子夏曰:“子之勇不若我
二矣。又与子從君于囿中,于是兩寇肩逐我君,拔矛下格而還。子耶?我
耶?”曰:“子也。”子夏曰:“子之勇不若我三矣。所貴為士者、上攝
万乘,下不敢敖乎匹夫;外立節矜,而敵不侵扰;內禁殘害,而君不危殆
;是士之所長,君子之所致貴也。若夫以長掩短,以眾暴寡,凌轢無罪之
民,而成威于閭巷之間者、是士之甚毒,而君子之所致惡也,眾之所誅鋤
也。詩曰:‘人而無儀,不死何為。’夫何以論勇于人主之前哉!”于是
靈公避席抑手曰:“寡人雖不敏,請從先生之勇。”詩曰:“不侮矜寡,
不畏強御。”卜先生也。
孔子行,簡子將殺陽虎,孔子似之,帶甲以圍孔子舍,子路慍怒,奮
戟將下,孔子止之,曰:“由。何仁義之寡裕也!夫詩書之不習,禮樂之
不講,是丘之罪也。若吾非陽虎,而以我為陽虎,則非丘之罪也,命也!
我歌,子和若。”子路歌,孔子和之,三終而圍罷。詩曰:“來游來歌。
”以陳盛德之和而無為也。
詩曰:“愷悌君子,民之父母。”君子為民父母何如?曰:“君子者
、貌恭而行肆,身儉而施博,故不肖者不能逮也。殖盡于己,而區略于人
,故可盡身而事也。篤愛而不奪,厚施而不伐;見人有善,欣然樂之;見
人不善,惕然掩之;有其過而兼包之;授衣以最,授食以多;法下易由,
事寡易為;是以中立而為人父母也。筑城而居之,別田而養之,立學以教
之,使人知親尊,親尊故為父服斬三年,為君亦服斬三年,為民父母之謂
也。”
事強暴之國難,使強暴之國事我易。事之以貨寶,則貨單而交不結;
約契盟誓,則約定而反無日;割國之強乘以賂之,則割定而欲無厭。事之
彌順,其侵之愈甚,必致寶單國舉而后已,雖左堯右舜,未有能以此道免
者也。故非有圣人之道,持以巧敏拜請畏事之,則不足以持國安身矣,故
明君不道也。必修禮以齊朝,正法以齊官,平政以齊下,然后禮義節奏齊
乎朝,法則度量正乎官,忠信愛利平乎下。行一不義,殺一無罪,而得天
下,不為也。故近者競親,而遠者愿至,上下一心,三軍同力;名聲足以
熏炙之,威強足以一齊之,則拱揖指麾,而強暴之國莫不趨使,如赤子歸
慈母者、何也?仁形義立,教誠愛深故。詩曰:“王猷允塞,徐方既來。
”
勇士一呼,三軍皆避,士之誠也。昔者、楚熊渠子夜行,寢石以為伏
虎,彎弓而射之,沒金飲羽,下視,知其為石,石為之開,而況人乎!夫
倡而不和,動而不僨,中心有不全者矣。夫不降席而匡天下者、求之己也
。孔子曰:“其身正,不令而行;其身不正,雖令不從。”先王之所以拱
揖指麾,而四海來賓者、誠德之至也,色以形于外也。詩曰:“王猷允塞
,徐方既來。”
昔者、趙簡子薨而未葬,中牟畔之,葬五日,襄子興師而次之,圍未
匝,而城自坏者十丈,襄子擊金而退之。軍吏諫曰:“君誅中牟之罪,而
城自坏者、是天助之也,君曷為而退之?”襄子曰:“吾聞之于叔向曰:
‘君子不乘人于利,不厄人于險。’使其城,然后攻之。”中牟聞其義而
請降。曰:“善哉!襄子之謂也。詩曰:‘王猷允塞,徐方既來。’”
威有三術:有道德之威者、有暴察之威者,有狂妄之威者,此三威不
可不審察也。何謂道德之威?曰:“禮樂則修,分義則明;舉措則時,愛
利則刑;如是、則百姓貴之如帝王,親之如父母,畏之如神明;故賞不用
而民勸,罰不加而威行,是道德之威也。”何謂暴察之威?曰:“禮樂則
不修,分義則不明,舉措則不時,愛利則不刑,然而其禁非也暴,其誅不
服也繁審,其刑罰而信,其誅殺猛而必,如雷擊之,如牆壓之;百姓劫則
致畏,怠則傲上,執拘則聚,遠聞則散,非劫之以刑勢,振之以誅殺,則
無以有其下,是暴察之威也。”何謂狂妄之威?曰:“無愛人之心,無利
人之事,而日為亂人之道,百姓嘩,則從而放執于刑灼;不和人心,悖逆
天理;是以水旱為之不時,年谷以之不升;百姓上困于暴亂之患,而下窮
衣食之用,愁哀而無所告訴,比周憤潰以离上,傾覆滅亡可立而待,是狂
妄之威也。夫道德之威成乎眾強,暴察之威成乎危弱,狂妄之威成乎滅亡
。故威名同而吉凶之效遠矣,故不可不審察也。”詩曰:“昊天疾威,天
篤降喪,我飢饉,民卒流亡。”
晉平公游于河而樂,曰:“安得賢士,与之樂此也!”船人盍胥跪而
對曰:“主君亦不好士耳!夫珠出于江海,玉出于昆山,無足而至者,猶
主君之好也。士有足而不至者,蓋主君無好士之意耳,無患乎無士也。”
平公曰:“吾食客門左千人,門右千人;朝食不足,夕收市賦;暮食不足
,朝收市賦。吾可謂不好士乎?”盍胥對曰:“夫鴻鵠一舉千里,所恃者
、六翮爾;背上之毛,腹下之毳,益一把,飛不為加高,損一把,飛不為
加下。今君之食客,門左門右各千人,亦有六翮其中矣,將皆背上之毛,
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A l’ombre des jeunes filles en fleurs — Troisième partie
Produced by Sue Asscher, Walter Debeuf, Patrick Narzul, and Marie Lebert
MARCEL PROUST
A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS
TROISIÈME PARTIE
Une fois M. de Charlus parti, nous pûmes enfin, Robert et moi, aller
dîner chez Bloch. Or je compris pendant cette petite fête que les
histoires trop facilement trouvées drôles par notre camarade étaient
des histoires de M. Bloch, père, et que l'homme «tout à fait curieux»
était toujours un de ses amis qu'il jugeait de cette façon. Il y a un
certain nombre de gens qu'on admire dans son enfance, un père plus
spirituel que le reste de la famille, un professeur qui bénéficie à
nos yeux de la métaphysique qu'il nous révèle, un camarade plus avancé
que nous (ce que Bloch avait été pour moi) qui méprise le Musset de
l'Espoir en Dieu quand nous l'aimons encore, et quand nous en serons
venus au père Leconte ou à Claudel ne s'extasiera plus que sur:
«A Saint-Blaise, à la Zuecca
Vous étiez, vous étiez bien aise».
en y ajoutant:
«Padoue est un fort bel endroit
Ou de très grands docteurs en droit
...Mais j'aime mieux la polenta
...Passe dans son domino noir
La Toppatelle.»
et de toutes les «Nuits» ne retient que:
«Au Havre, devant l'Atlantique,
A Venise, à l'affreux Lido,
Où vient sur l'herbe d'un tombeau
Mourir la pâle Adriatique.»
Or, de quelqu'un qu'on admire de confiance, on recueille, on cite avec
admiration, des choses très inférieures à celles que livré à son
propre génie on refuserait avec sévérité, de même qu'un écrivain
utilise dans un roman, sous prétexte qu'ils sont vrais, des «mots», des
personnages, qui dans l'ensemble vivant font au contraire poids mort,
partie médiocre. Les portraits de Saint Simon écrits par lui sans
qu'il s'admire sans doute, sont admirables, les traits qu'il cite
comme charmants de gens d'esprit qu'il a connus, sont restés médiocres
ou devenus incompréhensibles. Il eût dédaigné d'inventer ce qu'il
rapporte comme si fin ou si coloré de Mme Cornuel ou de Louis XIV,
fait qui du reste est à noter chez bien d'autres et comporte diverses
interprétations dont il suffit en ce moment de retenir celle-ci: c'est
que dans l'état d'esprit où l'on «observe», on est très au-dessous du
niveau où l'on se trouve quand on crée.
Il y avait donc, enclavé en mon camarade Bloch, un père Bloch, qui
retardait de quarante ans sur son fils, débitait des anecdotes
saugrenues, et en riait autant au fond de mon ami que ne faisait le
père Bloch extérieur et véritable, puisque au rire que ce dernier
lâchait non sans répéter deux ou trois fois le dernier mot, pour que
son public goûtât bien l'histoire, s'ajoutait le rire bruyant par
lequel le fils ne manquait pas à table de saluer les histoires de son
père. C'est ainsi qu'après avoir dit les choses les plus
intelligentes, Bloch jeune, manifestant l'apport qu'il avait reçu de
sa famille, nous racontait pour la trentième fois quelques-uns des
mots que le père Bloch sortait seulement (en même temps que sa
redingote) les jours solennels où Bloch jeune amenait quelqu'un qu'il
valait la peine d'éblouir: un de ses professeurs, un «copain» qui
avait tous les prix, ou, ce soir-là, Saint-Loup et moi. Par exemple:
«Un critique militaire très fort, qui avait savamment déduit avec
preuves à l'appui pour quelles raisons infaillibles dans la guerre
russo-japonaise, les Japonais seraient battus et les Russes
vainqueurs», ou bien: «C'est un homme éminent qui passe pour un grand
financier dans les milieux politiques et pour un grand politique dans
les milieux financiers.» Ces histoires étaient interchangeables avec
une du baron de Rothschild et une de sir Rufus Israël, personnages mis
en scène d'une manière équivoque qui pouvait donner à entendre que M.
Bloch les avait personnellement connus.
J'y fus moi-même pris et à la manière dont M. Bloch père parla de
Bergotte, je crus aussi que c'était un de ses vieux amis. Or, tous les
gens célèbres, M. Bloch ne les connaissait que «sans les connaître»,
pour les avoir vus de loin au théâtre, sur les boulevards. Il
s'imaginait du reste que sa propre figure, son nom, sa personnalité ne
leur étaient pas inconnus et qu'en l'apercevant, ils étaient souvent
obligés de retenir une furtive envie de le saluer. Les gens du monde,
parce qu'ils connaissent les gens de talent original, qu'ils les
reçoivent à dîner, ne les comprennent pas mieux pour cela. Mais quand
on a un peu vécu dans le monde, la sottise de ses habitants vous fait
trop souhaiter de vivre, trop supposer d'intelligence, dans les
milieux obscurs où l'on ne connaît que «sans connaître». J'allais m'en
rendre compte en parlant de Bergotte. M. Bloch n'était pas le seul qui
eût des succès chez lui. Mon camarade en avait davantage encore auprès
de ses sœurs qu'il ne cessait d'interpeller sur un ton bougon, en
enfonçant sa tête dans son assiette; il les faisait ainsi rire aux
larmes. Elles avaient d'ailleurs adopté la langue de leur frère
qu'elles parlaient couramment, comme si elle eût été obligatoire et la
seule dont pussent user des personnes intelligentes. Quand nous
arrivâmes, l'aînée dit à une de ses cadettes: «Va prévenir notre père
prudent et notre mère vénérable.--Chiennes, leur dit Bloch, je vous
présente le cavalier Saint-Loup, aux javelots rapides qui est venu
pour quelques jours de Doncières aux demeures de pierre polie, féconde
en chevaux.» Comme il était aussi vulgaire que lettré, le discours se
terminait d'habitude par quelque plaisanterie moins homérique:
«Voyons, fermez un peu vos peplos aux belles agrafes, qu'est-ce que
c'est que ce chichi-là? Après tout c'est pas mon père!» Et les
demoiselles Bloch s'écroulaient dans une tempête de rires. Je dis à
leur frère combien de joies il m'avait données en me recommandant la
lecture de Bergotte dont j'avais adoré les livres.
M. Bloch père qui ne connaissait Bergotte que de loin, et la vie de
Bergotte que par les racontars du parterre, avait une manière tout
aussi indirecte de prendre connaissance de ses œuvres, à l'aide de
jugements d'apparence littéraire. Il vivait dans le monde des à peu
près, où l'on salue dans le vide, où l'on juge dans le faux.
L'inexactitude, l'incompétence, n'y diminuent pas l'assurance, au
contraire. C'est le miracle bienfaisant de l'amour-propre que peu de
gens pouvant avoir les relations brillantes et les connaissances
profondes, ceux auxquels elles font défaut se croient encore les mieux
partagés parce que l'optique des gradins sociaux fait que tout rang
semble le meilleur à celui qui l'occupe et qui voit moins favorisés
que lui, mal lotis, à plaindre, les plus grands qu'il nomme et
calomnie sans les connaître, juge et dédaigne sans les comprendre.
Même dans les cas où la multiplication des faibles avantages
personnels par l'amour-propre ne suffirait pas à assurer à chacun la
dose de bonheur, supérieure à celle accordée aux autres, qui lui est
nécessaire, l'envie est là pour combler la différence. Il est vrai que
si l'envie s'exprime en phrases dédaigneuses, il faut traduire: «Je ne
veux pas le connaître» par «je ne peux pas le connaître». C'est le
sens intellectuel. Mais le sens passionné est bien: «je ne veux pas le
connaître.» On sait que cela n'est pas vrai mais on ne le dit pas
cependant par simple artifice, on le dit parce qu'on éprouve ainsi, et
cela suffit pour supprimer la distance, c'est-à-dire pour le bonheur.
L'égocentrisme permettant de la sorte à chaque humain de voir
l'univers étagé au-dessous de lui qui est roi, M. Bloch se donnait le
luxe d'en être un impitoyable quand le matin en prenant son chocolat,
voyant la signature de Bergotte au bas d'un article dans le journal à
peine entr'ouvert, il lui accordait dédaigneusement une audience
écourtée, prononçait sa sentence, et s'octroyait le confortable
plaisir de répéter entre chaque gorgée du breuvage bouillant: «Ce
Bergotte est devenu illisible. Ce que cet animal-là peut être
embêtant. C'est à se désabonner. Comme c'est emberlificoté, quelle
tartine!» Et il reprenait une beurrée.
Cette importance illusoire de M. Bloch père était d'ailleurs étendue
un peu au delà du cercle de sa propre perception. D'abord ses enfants
le considéraient comme un homme supérieur. Les enfants ont toujours
une tendance soit à déprécier, soit à exalter leurs parents, et pour
un bon fils, son père est toujours le meilleur des pères, en dehors
même de toutes raisons objectives de l'admirer. Or celles-ci ne
manquaient pas absolument pour M. Bloch, lequel était instruit, fin,
affectueux pour les siens. Dans la famille la plus proche, on se
plaisait d'autant plus avec lui que si dans la «société», on juge les
gens d'après un étalon, d'ailleurs absurde, et selon des règles
fausses mais fixes, par comparaison avec la totalité des autres gens
élégants, en revanche dans le morcellement de la vie bourgeoise, les
dîners, les soirées de famille tournent autour de personnes qu'on
déclare agréables, amusantes, et qui dans le monde ne tiendraient pas
l'affiche deux soirs. Enfin, dans ce milieu où les grandeurs factices
de l'aristocratie n'existent pas, on les remplace par des distinctions
plus folles encore. C'est ainsi que pour sa famille et jusqu'à un
degré de parenté fort éloigné, une prétendue ressemblance dans la
façon de porter la moustache et dans le haut du nez faisait qu'on
appelait M. Bloch un «faux duc d'Aumale». (Dans le monde des
«chasseurs» de cercle, l'un qui porte sa casquette de travers et sa
vareuse très serrée de manière à se donner l'air, croit-il, d'un
officier étranger, n'est-il pas une manière de personnage pour ses
camarades?)
La ressemblance était des plus vagues, mais on eût dit que ce fût un
titre. On répétait: «Bloch? lequel? le duc d'Aumale?» Comme on dit:
«La princesse Murat? laquelle? la Reine (de Naples)?» Un certain
nombre d'autres infimes indices achevaient de lui donner aux yeux du
cousinage une prétendue distinction. N'allant pas jusqu'à avoir une
voiture, M. Bloch louait à certains jours une victoria découverte à
deux chevaux de la Compagnie et traversait le Bois de Boulogne,
mollement étendu de travers, deux doigts sur la tempe, deux autres
sous le menton et si les gens qui ne le connaissaient pas le
trouvaient à cause de cela «faiseur d'embarras», on était persuadé
dans la famille que pour le chic, l'oncle Salomon aurait pu en
remontrer à Gramont-Caderousse. Il était de ces personnes qui quand
elles meurent et à cause d'une table commune avec le rédacteur en chef
de cette feuille, dans un restaurant des boulevards, sont qualifiés de
physionomie bien connue des Parisiens, par la Chronique mondaine du
_Radical_. M. Bloch nous dit à Saint-Loup et à moi que Bergotte savait
si bien pourquoi lui M. Bloch ne le saluait pas que dès qu'il
l'apercevait au théâtre ou au cercle, il fuyait son regard. Saint-Loup
rougit, car il réfléchit que ce cercle ne pouvait pas être le Jockey
dont son père avait été président. D'autre part ce devait être un
cercle relativement fermé, car M. Bloch avait dit que Bergotte n'y
serait plus reçu aujourd'hui. Aussi est-ce en tremblant de
«sous-estimer l'adversaire» que Saint-Loup demanda si ce cercle était
le cercle de la rue Royale, lequel était jugé «déclassant» par la
famille de Saint-Loup et où il savait qu'étaient reçus certains
israélites. «Non, répondit M. Bloch d'un air négligent, fier et
honteux, c'est un petit cercle, mais beaucoup plus agréable, le cercle
des Ganaches. On y juge sévèrement la galerie.--Est-ce que sir Rufus
Israël n'en est pas président», demanda Bloch fils à son père, pour
lui fournir l'occasion d'un mensonge honorable et sans se douter que
ce financier n'avait pas le même prestige aux yeux de Saint-Loup
qu'aux siens. En réalité, il y avait au Cercle des Ganaches non point
sir Rufus Israël, mais un de ses employés. Mais comme il était fort
bien avec son patron, il avait à sa disposition des cartes du grand
financier, et en donnait une à M. Bloch, quand celui-ci partait en
voyage sur une ligne dont sir Rufus était administrateur, ce qui
faisait dire au père Bloch: «Je vais passer au cercle demander une
recommandation de sir Rufus.» Et la carte lui permettait d'éblouir les
chefs de train. Les demoiselles Bloch furent plus intéressées par
Bergotte et revenant à lui au lieu de poursuivre sur les «Ganaches»,
la cadette demanda à son frère du ton le plus sérieux du monde car
elle croyait qu'il n'existait pas au monde pour désigner les gens de
talent d'autres expressions que celles qu'il employait: «Est-ce un
coco vraiment étonnant, ce Bergotte? Est-il de la catégorie des grands
bonshommes, des cocos comme Villiers ou Catulle?--Je l'ai rencontré à
plusieurs générales, dit M. Nissim Bernard. Il est gauche, c'est une
espèce de Schlemihl.» Cette allusion au conte de Chamisso n'avait rien
de bien grave, mais l'épithète de Schlemihl faisait partie de ce
dialecte mi-allemand, mi-juif, dont l'emploi ravissait M. Bloch dans
l'intimité, mais qu'il trouvait vulgaire et déplacé devant des
étrangers. Aussi jeta-t-il un regard sévère sur son oncle. «Il a du
talent, dit Bloch.--Ah! fit gravement sa sœur comme pour dire que
dans ces conditions j'étais excusable.--Tous les écrivains ont du
talent, dit avec mépris M. Bloch père.--Il paraît même, dit son fils
en levant sa fourchette et en plissant ses yeux d'un air
diaboliquement ironique qu'il va se présenter à l'Académie.--Allons
donc! il n'a pas un bagage suffisant, répondit M. Bloch le père qui ne
semblait pas avoir pour l'Académie le mépris de son fils et de ses
filles. Il n'a pas le calibre nécessaire.--D'ailleurs l'Académie est
un salon et Bergotte ne jouit d'aucune surface», déclara l'oncle à
héritage de Mme Bloch, personnage inoffensif et doux dont le nom de
Bernard eût peut-être à lui seul éveillé les dons de diagnostic de mon
grand'père, mais eût paru insuffisamment en harmonie avec un visage
qui semblait rapporté du palais de Darius et reconstitué par Mme
Dieulafoy, si, choisi par quelque amateur désireux de donner un
couronnement oriental à cette figure de Suse, ce prénom de Nissim
n'avait fait planer au-dessus d'elle les ailes de quelque taureau
androcéphale de Khorsabad. Mais M. Bloch ne cessait d'insulter son
oncle, soit qu'il fût excité par la bonhomie sans défense de son
souffre-douleur, soit que, la villa étant payée par M. Nissim Bernard,
le bénéficiaire voulût montrer qu'il gardait son indépendance et
surtout qu'il ne cherchait pas par des cajoleries à s'assurer
l'héritage à venir du richard. Celui-ci était surtout froissé qu'on le
traitât si grossièrement devant le maître d'hôtel. Il murmura une
phrase inintelligible où on distinguait seulement: «Quand les
Meschorès sont là.» Meschorès désigne dans la Bible le serviteur de
Dieu. Entre eux les Bloch s'en servaient pour désigner les domestiques
et en étaient toujours égayés parce que leur certitude de n'être pas
compris ni des chrétiens ni des domestiques eux-mêmes exaltait chez
M. Nissim Bernard et M. Bloch leur double particularisme de «maîtres»
et de «juifs». Mais cette dernière cause de satisfaction en devenait
une de mécontentement quand il y avait du monde. Alors M. Bloch
entendant son oncle dire «Meschorès» trouvait qu'il laissait trop
paraître son côté oriental, de même qu'une cocotte qui invite ses
amies avec des gens comme il faut, est irritée si elles font allusion
à leur métier de cocotte, ou emploient des mots malsonnants. Aussi,
bien loin que la prière de son oncle produisît quelque effet sur M.
Bloch, celui-ci, hors de lui, ne put plus se contenir. Il ne perdit
plus une occasion d'invectiver le malheureux oncle. «Naturellement,
quand il y a quelque bêtise prudhommesque à dire, on peut être sûr que
vous ne la ratez pas. Vous seriez le premier à lui lécher les pieds
s'il était là», cria M. Bloch tandis que M. Nissim Bernard attristé
inclinait vers son assiette la barbe annelée du roi Sargon. Mon
camarade depuis qu'il portait la sienne qu'il avait aussi crépue et
bleutée ressemblait beaucoup à son grand-oncle.
--Comment, vous êtes le fils du marquis de Marsantes? mais je l'ai
très bien connu, dit à Saint-Loup M. Nissim Bernard. Je crus qu'il
voulait dire «connu» au sens où le père de Bloch disait qu'il
connaissait Bergotte, c'est-à-dire de vue. Mais il ajouta: «Votre père
était un de mes bons amis.» Cependant Bloch était devenu excessivement
rouge, son père avait l'air profondément contrarié, les demoiselles
Bloch riaient en s'étouffant. C'est que chez M. Nissim Bernard le goût
de l'ostentation, contenu chez M. Bloch le père et chez ses enfants,
avait engendré l'habitude du mensonge perpétuel. Par exemple, en
voyage à l'hôtel, M. Nissim Bernard comme aurait pu faire M. Bloch le
père, se faisait apporter tous ses journaux par son valet de chambre
dans la salle à manger, au milieu du déjeuner, quand tout le monde
était réuni pour qu'on vît bien qu'il voyageait avec un valet de
chambre. Mais aux gens avec qui il se liait dans l'hôtel, l'oncle
disait ce que le neveu n'eût jamais fait, qu'il était sénateur. Il
avait beau être certain qu'on apprendrait un jour que le titre était
usurpé, il ne pouvait au moment même résister au besoin de se le
donner. M. Bloch souffrait beaucoup des mensonges de son oncle et de
tous les ennuis qu'ils lui causaient. «Ne faites pas attention, il est
extrêmement blagueur», dit-il à mi-voix à Saint-Loup qui n'en fut que
plus intéressé, étant très curieux de la psychologie des menteurs.
«Plus menteur encore que l'Ithaquesien Odysseus qu'Athènes appelait
pourtant le plus menteur des hommes, compléta notre camarade Bloch.--Ah!
par exemple! s'écria M. Nissim Bernard, si je m'attendais à dîner
avec le fils de mon ami! Mais j'ai à Paris chez moi, une photographie
de votre père et combien de lettres de lui. Il m'appelait toujours «mon
oncle», on n'a jamais su pourquoi. C'était un homme charmant,
étincelant. Je me rappelle un dîner chez moi, à Nice où il y avait
Sardou, Labiche, Augier...--Molière, Racine, Corneille, continua
ironiquement M. Bloch le père, dont le fils acheva l'énumération en
ajoutant: Plaute, Ménandre, Kalidasa.» M. Nissim Bernard blessé
arrêta brusquement son récit et, se privant ascétiquement d'un grand
plaisir, resta muet jusqu'à la fin du dîner.
«Saint-Loup au casque d'airain, dit Bloch, reprenez un peu de ce
canard aux cuisses lourdes de graisse sur lesquelles l'illustre
sacrificateur des volailles a répandu de nombreuses libations de vin
rouge.»
D'habitude après avoir sorti de derrière les fagots pour un camarade
de marque les histoires sur sir Rufus Israël et autres, M. Bloch
sentant qu'il avait touché son fils jusqu'à l'attendrissement, se
retirait pour ne pas se «galvauder» aux yeux du «potache». Cependant
s'il y avait une raison tout à fait capitale, comme quand son fils par
exemple fut reçu à l'agrégation, M. Bloch ajouta à la série habituelle
des anecdotes cette réflexion ironique qu'il réservait plutôt pour ses
amis personnels et que Bloch jeune fut extrêmement fier de voir
débiter pour ses amis à lui: «Le gouvernement a été impardonnable. Il
n'a pas consulté M. Coquelin! M. Coquelin a fait savoir qu'il était
mécontent» (M. Bloch se piquait d'être réactionnaire et méprisant pour
les gens de théâtre).
Mais les demoiselles Bloch et leur frère rougirent jusqu'aux oreilles
tant ils furent impressionnés quand Bloch père, pour se montrer royal
jusqu'au bout envers les deux «labadens» de son fils, donna l'ordre
d'apporter du champagne et annonça négligemment que pour nous
«régaler», il avait fait prendre trois fauteuils pour la
représentation qu'une troupe d'Opéra-Comique donnait le soir même au
Casino. Il regrettait de n'avoir pu avoir de loge. Elles étaient
toutes prises. D'ailleurs il les avait souvent expérimentées, on était
mieux à l'orchestre. Seulement, si le défaut de son fils, c'est-à-dire
ce que son fils croyait invisible aux autres, était la grossièreté,
celui du père était l'avarice. Aussi, c'est dans une carafe qu'il fit
servir sous le nom de champagne un petit vin mousseux et sous celui de
fauteuils d'orchestre il avait fait prendre des parterres qui
coûtaient moitié moins, miraculeusement persuadé par l'intervention
divine de son défaut que ni à table, ni au théâtre (où toutes les
loges étaient vides) on ne s'apercevrait de la différence. Quand M.
Bloch nous eut laissé tremper nos lèvres dans les coupes plates que
son fils décorait du nom de «cratères aux flancs profondément
creusés», il nous fit admirer un tableau qu'il aimait tant qu'il
l'apportait avec lui à Balbec. Il nous dit que c'était un Rubens.
Saint-Loup lui demanda naïvement s'il était signé. M. Bloch répondit
en rougissant qu'il avait fait couper la signature à cause du cadre,
ce qui n'avait pas d'importance, puisqu'il ne voulait pas le vendre.
Puis il nous congédia rapidement pour se plonger dans le _Journal
Officiel_ dont les numéros encombraient la maison et dont la lecture
lui était rendue nécessaire, nous dit-il, «par sa situation
parlementaire» sur la nature exacte de laquelle il ne nous fournit pas
de lumières. «Je prends un foulard, nous dit Bloch, car Zephyros et
Boréas se disputent à qui mieux mieux la mer poissonneuse, et pour peu
que nous nous attardions après le spectacle, nous ne rentrerons qu'aux
premières lueurs d'Eôs aux doigts de pourpre. A propos, demanda-t-il à
Saint-Loup quand nous fûmes dehors et je tremblai car je compris bien
vite que c'était de M. de Charlus que Bloch parlait sur ce ton
ironique), quel était cet excellent fantoche en costume sombre que je
vous ai vu promener avant-hier matin sur la plage?--C'est mon
oncle», répondit Saint-Loup piqué. Malheureusement, une «gaffe» était
bien loin de paraître à Bloch chose à éviter. Il se tordit de rire:
«Tous mes compliments, j'aurais dû le deviner, il a un excellent chic,
et une impayable bobine de gaga de la plus haute lignée.--Vous vous
trompez du tout au tout, il est très intelligent, riposta Saint-Loup
furieux.--Je le regrette car alors il est moins complet. J'aimerais du
reste beaucoup le connaître car je suis sûr que j'écrirais des
machines adéquates sur des bonshommes comme ça. Celui-là, à voir
passer, est crevant. Mais je négligerais le côté caricatural, au fond
assez méprisable pour un artiste épris de la beauté plastique des
phrases, de la binette qui, excusez-moi, m'a fait gondoler un bon
moment, et je mettrais en relief le côté aristocratique de votre
oncle, qui en somme fait un effet bœuf, et la première rigolade passée,
frappe par un très grand style. Mais, dit-il, en s'adressant cette
fois à moi, il y a une chose dans un tout autre ordre d'idées, sur
laquelle je veux t'interroger et chaque fois que nous sommes ensemble,
quelque dieu, bienheureux habitant de l'Olympe, me fait oublier
totalement de te demander ce renseignement qui eût pu m'être déjà et
me sera sûrement fort utile. Quelle est donc cette belle personne avec
laquelle je t'ai rencontré au Jardin d'Acclimatation et qui était
accompagnée d'un monsieur que je crois connaître de vue et d'une jeune
fille à la longue chevelure?» J'avais bien vu que Mme Swann ne se
rappelait pas le nom de Bloch, puisqu'elle m'en avait dit un autre et
avait qualifié mon camarade d'attaché à un ministère où je n'avais
jamais pensé depuis à m'informer s'il était entré. Mais comment Bloch
qui, à ce qu'elle m'avait dit alors, s'était fait présenter à elle
pouvait-il ignorer son nom? J'étais si étonné que je restai un moment
sans répondre. «En tous cas, tous mes compliments, me dit-il, tu n'as
pas dû t'embêter avec elle. Je l'avais rencontrée quelques jours
auparavant dans le train de Ceinture. Elle voulut bien dénouer la
sienne en faveur de ton serviteur, je n'ai jamais passé de si bons
moments et nous allions prendre toutes dispositions pour nous revoir
quand une personne qu'elle connaissait eut le mauvais goût de monter à
l'avant-dernière station.» Le silence que je gardais ne parut pas
plaire à Bloch. «J'espérais, me dit-il, connaître grâce à toi son
adresse et aller goûter chez elle plusieurs fois par semaine, les
plaisirs d'Eros, chers aux Dieux, mais je n'insiste pas puisque tu
poses pour la discrétion à l'égard d'une professionnelle qui s'est
donnée à moi trois fois de suite et de la manière la plus raffinée
entre Paris et le Point-du-Jour. Je la retrouverai bien un soir ou
l'autre.»
J'allai voir Bloch à la suite de ce dîner, il me rendit ma visite,
mais j'étais sorti et il fut aperçu, me demandant, par Françoise,
laquelle par hasard bien qu'il fût venu à Combray ne l'avait jamais vu
jusque-là. De sorte qu'elle savait seulement qu'un «des Monsieurs» que
je connaissais était passé pour me voir, elle ignorait «à quel effet»,
vêtu d'une manière quelconque et qui ne lui avait pas fait grande
impression. Or j'avais beau savoir que certaines idées sociales de
Françoise me resteraient toujours impénétrables, qui reposaient
peut-être en partie sur des confusions entre des mots, des noms
qu'elle avait pris une fois, et à jamais, les uns pour les autres, je
ne pus m'empêcher, moi qui avais depuis longtemps renoncé à me poser
des questions dans ces cas-là, de chercher vainement, d'ailleurs, ce
que le nom de Bloch pouvait représenter d'immense pour Françoise. Car
à peine lui eus-je dit que ce jeune homme qu'elle avait aperçu était
M. Bloch, elle recula de quelques pas tant furent grandes sa stupeur
et sa déception. «Comment, c'est cela, M. Bloch!» s'écria-t-elle d'un
air atterré comme si un personnage aussi prestigieux eût dû posséder
une apparence qui «fît connaître» immédiatement qu'on se trouvait en
présence d'un grand de la terre, et à la façon de quelqu'un qui trouve
qu'un personnage historique n'est pas à la hauteur de sa réputation,
elle répétait d'un ton impressionné, et où on sentait pour l'avenir
les germes d'un scepticisme universel: «Comment c'est ça M. Bloch! Ah!
vraiment on ne dirait pas à le voir.» Elle avait l'air de m'en garder
rancune comme si je lui eusse jamais «surfait» Bloch. Et pourtant elle
eut la bonté d'ajouter: «Hé bien, tout M. Bloch qu'il est, Monsieur
peut dire qu'il est aussi bien que lui.»
Elle eut bientôt à l'égard de Saint-Loup qu'elle adorait une
désillusion d'un autre genre, et d'une moindre dureté: elle apprit
qu'il était républicain. Or bien qu'en parlant par exemple de la Reine
de Portugal, elle dît avec cet irrespect qui dans le peuple est le
respect suprême «Amélie, la sœur à Philippe», Françoise était
royaliste. Mais surtout un marquis, un marquis qui l'avait éblouie, et
qui était pour la République, ne lui paraissait plus vrai. Elle en
marquait la même mauvaise humeur que si je lui eusse donné une boîte
qu'elle eût cru d'or, de laquelle elle m'eût remercié avec effusion et
qu'ensuite un bijoutier lui eût révélé être en plaqué. Elle retira
aussitôt son estime à Saint-Loup, mais bientôt après la lui rendit,
ayant réfléchi qu'il ne pouvait pas, étant le marquis de Saint-Loup
être républicain, qu'il faisait seulement semblant, par intérêt, car
avec le gouvernement qu'on avait, cela pouvait lui rapporter gros. De
ce jour sa froideur envers lui, son dépit contre moi cessèrent. Et
quand elle parlait de Saint-Loup, elle disait: «C'est un hypocrite»,
avec un large et bon sourire qui faisait bien comprendre qu'elle le
«considérait» de nouveau autant qu'au premier jour et qu'elle lui
avait pardonné.
Or la sincérité et le désintéressement de Saint-Loup étaient au
contraire absolus et c'était cette grande pureté morale qui, ne
pouvant se satisfaire entièrement dans un sentiment égoïste comme
l'amour, ne rencontrant pas d'autre part en lui l'impossibilité qui
existait par exemple en moi de trouver sa nourriture spirituelle autre
part qu'en soi-même, le rendait vraiment capable, autant que moi
incapable, d'amitié.
Françoise ne se trompait pas moins sur Saint-Loup quand elle disait
qu'il avait l'air comme ça de ne pas dédaigner le peuple, mais que ce
n'est pas vrai et qu'il n'y avait qu'à le voir quand il était en
colère après son cocher. Il était arrivé en effet quelquefois à Robert
de le gronder avec une certaine rudesse, qui prouvait chez lui moins
le sentiment de la différence que de l'égalité entre les classes.
«Mais, me dit-il en réponse aux reproches que je lui faisais d'avoir
traité un peu durement ce cocher, pourquoi affecterais-je de lui
parler poliment? N'est-il pas mon égal? N'est-il pas aussi près de moi
que mes oncles ou mes cousins? Vous avez l'air de trouver que je
devrais le traiter avec égards, comme un inférieur! Vous parlez comme
un aristocrate», ajouta-t-il avec dédain.
En effet, s'il y avait une classe contre laquelle il eût de la
prévention et de la partialité, c'était l'aristocratie, et jusqu'à
croire aussi difficilement à la supériorité d'un homme du monde, qu'il
croyait facilement à celle d'un homme du peuple. Comme je lui parlais
de la princesse de Luxembourg que j'avais rencontrée avec sa tante:
--Une carpe, me dit-il, comme toutes ses pareilles. C'est d'ailleurs
un peu ma cousine.
Ayant un préjugé contre les gens qui le fréquentaient, il allait
rarement dans le monde et l'attitude méprisante ou hostile qu'il y
prenait, augmentait encore chez tous ses proches parents le chagrin de
sa liaison avec une femme «de théâtre», liaison qu'ils accusaient de
lui être fatale et notamment d'avoir développé chez lui cet esprit de
dénigrement, ce mauvais esprit, de l'avoir «dévoyé», en attendant
qu'il se «déclassât» complètement. Aussi, bien des hommes légers du
faubourg Saint-Germain étaient-ils sans pitié quand ils parlaient de
la maîtresse de Robert. «Les grues font leur métier, disait-on, elles
valent autant que d'autres; mais celle-là, non! Nous ne lui
pardonnerons pas! Elle a fait trop de mal à quelqu'un que nous
aimons.» Certes, il n'était pas le premier qui eût un fil à la patte.
Mais les autres s'amusaient en hommes du monde, continuaient à penser
en hommes du monde sur la politique, sur tout. Lui, sa famille le
trouvait «aigri». Elle ne se rendait pas compte que pour bien des
jeunes gens du monde, lesquels sans cela resteraient incultes
d'esprit, rudes dans leurs amitiés, sans douceur et sans goût,
c'est bien souvent leur maîtresse qui est leur vrai maître et les
liaisons de ce genre la seule école morale où ils soient initiés à une
culture supérieure, où ils apprennent le prix des connaissances
désintéressées. Même dans le bas peuple (qui au point de vue de la
grossièreté ressemble si souvent au grand monde), la femme, plus
sensible, plus fine, plus oisive, a la curiosité de certaines
délicatesses, respecte certaines beautés de sentiment et d'art que, ne
les comprît-elle pas, elle place pourtant au-dessus de ce qui semblait
le plus désirable à l'homme, l'argent, la situation. Or, qu'il
s'agisse de la maîtresse d'un jeune clubman comme Saint-Loup ou d'un
jeune ouvrier (les électriciens par exemple comptent aujourd'hui dans
les rangs de la Chevalerie véritable), son amant a pour elle trop
d'admiration et de respect pour ne pas les étendre à ce qu'elle-même
respecte et admire; et pour lui l'échelle des valeurs s'en trouve
renversée. A cause de son sexe même elle est faible, elle a des
troubles nerveux, inexplicables, qui chez un homme, et même chez une
autre femme, chez une femme dont il est neveu ou cousin auraient fait
sourire ce jeune homme robuste. Mais il ne peut voir souffrir celle
qu'il aime. Le jeune noble qui comme Saint-Loup a une maîtresse, prend
l'habitude quand il va dîner avec elle au cabaret d'avoir dans sa
poche le valérianate dont elle peut avoir besoin, d'enjoindre au
garçon, avec force et sans ironie, de faire attention à fermer les
portes sans bruit, à ne pas mettre de mousse humide sur la table, afin
d'éviter à son amie ces malaises que pour sa part il n'a jamais
ressentis, qui composent pour lui un monde occulte à la réalité duquel
elle lui a appris à croire, malaises qu'il plaint maintenant sans
avoir besoin pour cela de les connaître, qu'il plaindra même quand ce
sera d'autres qu'elle qui les ressentiront. La maîtresse de
Saint-Loup--comme les premiers moines du moyen âge, à la chrétienté--lui
avait enseigné la pitié envers les animaux car elle en avait la
passion, ne se déplaçant jamais sans son chien, ses serins, ses
perroquets; Saint-Loup veillait sur eux avec des soins maternels et
traitait de brutes les gens qui ne sont pas bons avec les bêtes.
D'autre part, une actrice, ou soi-disant telle, comme celle qui vivait
avec lui--qu'elle fût intelligente ou non, ce que j'ignorais--en
lui faisant trouver ennuyeuse la société des femmes du monde et
considérer comme une corvée l'obligation d'aller dans une soirée,
l'avait préservé du snobisme et guéri de la frivolité. Si grâce à elle
les relations mondaines tenaient moins de place dans la vie de son
jeune amant, en revanche tandis que s'il avait été un simple homme de
salon, la vanité ou l'intérêt auraient dirigé ses amitiés comme la
rudesse les aurait empreintes, sa maîtresse lui avait appris à y
mettre de la noblesse et du raffinement. Avec son instinct de femme et
appréciant plus chez les hommes certaines qualités de sensibilité que
son amant eût peut-être sans elle méconnues ou plaisantées, elle avait
toujours vite fait de distinguer entre les autres celui des amis de
Saint-Loup qui avait pour lui une affection vraie, et de le préférer.
Elle savait le forcer à éprouver pour celui-là de la reconnaissance, à
la lui témoigner, à remarquer les choses qui lui faisaient plaisir,
celles qui lui faisaient de la peine. Et bientôt Saint-Loup, sans plus
avoir besoin qu'elle l'avertît, commença à se soucier de tout cela et
à Balbec où elle n'était pas, pour moi qu'elle n'avait jamais vu et
dont il ne lui avait même peut-être pas encore parlé dans ses lettres,
de lui-même il fermait la fenêtre d'une voiture où j'étais, emportait
les fleurs qui me faisaient mal, et quand il eut à dire au revoir à la
fois à plusieurs personnes, à son départ, s'arrangea à les quitter un
peu plus tôt afin de rester seul et en dernier avec moi, de mettre
cette différence entre elles et moi, de me traiter autrement que les
autres. Sa maîtresse avait ouvert son esprit à l'invisible, elle avait
mis du sérieux dans sa vie, des délicatesses dans son cœur, mais tout
cela échappait à la famille en larmes qui répétait: «Cette gueuse le
tuera, et en attendant elle le déshonore.» Il est vrai qu'il avait
fini de tirer d'elle tout le bien qu'elle pouvait lui faire; et
maintenant elle était cause seulement qu'il souffrait sans cesse, car
elle l'avait pris en horreur et le torturait. Elle avait commencé un
beau jour à le trouver bête et ridicule parce que les amis qu'elle
avait parmi les jeunes auteurs et acteurs, lui avaient assuré qu'il
l'était, et elle répétait à son tour ce qu'ils avaient dit avec cette
passion, cette absence de réserves qu'on montre chaque fois qu'on
reçoit du dehors et qu'on adopte des opinions ou des usages qu'on
ignorait entièrement. Elle professait volontiers, comme ces comédiens,
qu'entre elle et Saint-Loup le fossé était infranchissable, parce
qu'ils étaient d'une autre race, qu'elle était une intellectuelle et
que lui, quoi qu'il prétendît, était, de naissance, un ennemi de
l'intelligence. Cette vue lui semblait profonde et elle en cherchait
la vérification dans les paroles les plus insignifiantes, les moindres
gestes de son amant. Mais quand les mêmes amis l'eurent en outre
convaincue qu'elle détruisait dans une compagnie aussi peu faite pour
elle les grandes espérances qu'elle avait, disaient-ils, données, que
son amant finirait par déteindre sur elle, qu'à vivre avec lui, elle
gâchait son avenir d'artiste, à son mépris pour Saint-Loup s'ajouta la
même haine que s'il s'était obstiné à vouloir lui inoculer une maladie
mortelle. Elle le voyait le moins possible tout en reculant encore le
moment d'une rupture définitive, laquelle me paraissait à moi bien
peu vraisemblable. Saint-Loup faisait pour elle de tels sacrifices
que, à moins qu'elle fût ravissante (mais il n'avait jamais voulu me
montrer sa photographie, me disant: «D'abord ce n'est pas une beauté
et puis elle vient mal en photographie, ce sont des instantanés que
j'ai faits moi-même avec mon Kodak et ils vous donneraient une fausse
idée d'elle»), il semblait difficile qu'elle trouvât un second homme
qui en consentît de semblables. Je ne songeais pas qu'une certaine
toquade de se faire un nom, même quand on n'a pas de talent, que
l'estime, rien que l'estime privée, de personnes qui vous imposent,
peuvent (ce n'était peut-être du reste pas le cas pour la maîtresse de
Saint-Loup) être même pour une petite cocotte des motifs plus
déterminants que le plaisir de gagner de l'argent. Saint-Loup qui sans
bien comprendre ce qui se passait dans la pensée de sa maîtresse, ne
la croyait complètement sincère ni dans les reproches injustes ni
dans les promesses d'amour éternel, avait pourtant à certains moments
le sentiment qu'elle romprait quand elle le pourrait, et à cause de
cela, mû sans doute par l'instinct de conservation de son amour, plus
clairvoyant peut-être que Saint-Loup n'était lui-même, usant
d'ailleurs d'une habileté pratique qui se conciliait chez lui avec les
plus grands et les plus aveugles élans du cœur, il s'était refusé à lui
constituer un capital, avait emprunté un argent énorme pour qu'elle ne
manquât de rien, mais ne le lui remettait qu'au jour le jour. Et sans
doute, au cas où elle eût vraiment songé à le quitter, attendait-elle
froidement d'avoir «fait sa pelote», ce qui avec les sommes données
par Saint-Loup demanderait sans doute un temps fort court, mais tout
de même concédé en supplément pour prolonger le bonheur de mon nouvel
ami -- ou son malheur.
Cette période dramatique de leur liaison--et qui était arrivée
maintenant à son point le plus aigu, le plus cruel pour Saint-Loup,
car elle lui avait défendu de rester à Paris où sa présence
l'exaspérait et l'avait forcé de prendre son congé à Balbec, à côté de
sa garnison--avait commencé un soir chez une tante de Saint-Loup,
lequel avait obtenu d'elle que son amie viendrait pour de nombreux
invités dire des fragments d'une pièce symboliste qu'elle avait jouée
une fois sur une scène d'avant-garde et pour laquelle elle lui avait
fait partager l'admiration qu'elle éprouvait elle-même.
Mais quand elle était apparue, un grand lys à la main, dans un costume
copié de l'«Ancilla Domini» et qu'elle avait persuadé à Robert être
une véritable «vision d'art», son entrée avait été accueillie dans
cette assemblée d'hommes de cercles et de duchesses par des sourires
que le ton monotone de la psalmodie, la bizarrerie de certains mots,
leur fréquente répétition avaient changés en fous-rires d'abord
étouffés, puis si irrésistibles que la pauvre récitante n'avait pu
continuer. Le lendemain la tante de Saint-Loup avait été unanimement
blâmée d'avoir laissé paraître chez elle une artiste aussi grotesque.
Un duc bien connu ne lui cacha pas qu'elle n'avait à s'en prendre qu'à
elle-même si elle se faisait critiquer.
--Que diable aussi, on ne nous sort pas des numéros de cette
force-là! Si encore cette femme avait du talent, mais elle n'en a et
n'en aura jamais aucun. Sapristi! Paris n'est pas si bête qu'on veut
bien le dire. La société n'est pas composée que d'imbéciles. Cette
petite demoiselle a évidemment cru étonner Paris. Mais Paris est plus
difficile à étonner que cela et il y a tout de même des affaires qu'on
ne nous fera pas avaler.
Quant à l'artiste, elle sortit en disant à Saint-Loup:
--Chez quelles dindes, chez quelles garces sans éducation, chez quels
goujats m'as-tu fourvoyée? J'aime mieux te le dire, il n'y en avait
pas un des hommes présents qui ne m'eût fait de l'œil, du pied, et
c'est parce que j'ai repoussé leurs avances qu'ils ont cherché à se
venger.
Paroles qui avaient changé l'antipathie de Robert pour les gens du
monde en une horreur autrement profonde et douloureuse et que lui
inspiraient particulièrement ceux qui la méritaient le moins, des
parents dévoués qui, délégués par la famille, avaient cherché à
persuader à l'amie de Saint-Loup de rompre avec lui, démarche qu'elle
lui présentait comme inspirée par leur amour pour elle. Robert
quoiqu'il eût aussitôt cessé de les fréquenter pensait, quand il était
loin de son amie comme maintenant, qu'eux ou d'autres en profitaient
pour revenir à la charge et avaient peut-être reçu ses faveurs. Et
quand il parlait des viveurs qui trompent leurs amis, cherchent à
corrompre les femmes, tâchent de les faire venir dans des maisons de
passe, son visage respirait la souffrance et la haine.
--Je les tuerais avec moins de remords qu'un chien qui est du moins
une bête gentille, loyale et fidèle. En voilà qui méritent la
guillotine, plus que des malheureux qui ont été conduits au crime par
la misère et par la cruauté des riches.
Il passait la plus grande partie de son temps à envoyer à sa maîtresse
des lettres et des dépêches. Chaque fois que, tout en l'empêchant de
venir à Paris, elle trouvait, à distance, le moyen d'avoir une
brouille avec lui, je l'apprenais à sa figure décomposée. Comme sa
maîtresse ne lui disait jamais ce qu'elle avait à lui reprocher,
soupçonnant que, peut-être, si elle ne le lui disait pas, c'est
qu'elle ne le savait pas et qu'elle avait simplement assez de lui, il
aurait pourtant voulu avoir des explications, il lui écrivait:
«Dis-moi ce que j'ai fait de mal. Je suis prêt à reconnaître mes
torts», le chagrin qu'il éprouvait ayant pour effet de le persuader
qu'il avait mal agi.
Mais elle lui faisait attendre indéfiniment des réponses d'ailleurs
dénuées de sens. Aussi c'est presque toujours le front soucieux et
bien souvent les mains vides que je voyais Saint-Loup revenir de la
poste où, seul de tout l'hôtel avec Françoise, il allait chercher ou
porter lui-même ses lettres, lui par impatience d'amant, elle par
méfiance de domestique. (Les dépêches le forçaient à faire beaucoup
plus de chemin.)
Quand quelques jours après le dîner chez les Bloch ma grand'mère me
dit d'un air joyeux que Saint-Loup venait de lui demander si avant
qu'il quittât Balbec elle ne voulait pas qu'il la photographiât, et
quand je vis qu'elle avait mis pour cela sa plus belle toilette et
hésitait entre diverses coiffures, je me sentis un peu irrité de cet
enfantillage qui m'étonnait tellement de sa part. J'en arrivais même à
me demander si je ne m'étais pas trompé sur ma grand'mère, si je ne la
plaçais pas trop haut, si elle était aussi détachée que j'avais
toujours cru de ce qui concernait sa personne, si elle n'avait pas ce
que je croyais lui être le plus étranger, de la coquetterie.
Malheureusement, ce mécontentement que me causaient le projet de
séance photographique et surtout la satisfaction que ma grand'mère
paraissait en ressentir, je le laissai suffisamment apercevoir pour
que Françoise le remarquât et s'empressât involontairement de
l'accroître en me tenant un discours sentimental et attendri auquel je
ne voulus pas avoir l'air d'adhérer.
--Oh! monsieur, cette pauvre madame qui sera si heureuse qu'on tire
son portrait, et qu'elle va même mettre le chapeau que sa vieille
Françoise, elle lui a arrangé, il faut la laisser faire, monsieur.
Je me convainquis que je n'étais pas cruel de me moquer de la
sensibilité de Françoise, en me rappelant que ma mère et ma grand'mère
mes modèles en tout, le faisaient souvent aussi. Mais ma grand'mère
s'apercevant que j'avais l'air ennuyé, me dit que si cette séance de
pose pouvait me contrarier elle y renoncerait. Je ne le voulus pas, je
l'assurai que je n'y voyais aucun inconvénient et la laissai se faire
belle, mais crus faire preuve de pénétration et de force en lui disant
quelques paroles ironiques et blessantes destinées à neutraliser le
plaisir qu'elle semblait trouver à être photographiée, de sorte que si
je fus contraint de voir le magnifique chapeau de ma grand'mère, je
réussis du moins à faire disparaître de son visage cette expression
joyeuse qui aurait dû me rendre heureux et qui, comme il arrive trop
souvent tant que sont encore en vie les êtres que nous aimons le
mieux, nous apparaît comme la manifestation exaspérante d'un travers
mesquin plutôt que comme la forme précieuse du bonheur que nous
voudrions tant leur procurer. Ma mauvaise humeur venait surtout de ce
que cette semaine là ma grand'mère avait paru me fuir et que je
n'avais pu l'avoir un instant à moi, pas plus le jour que le soir.
Quand je rentrais dans l'après-midi pour être un peu seul avec elle,
on me disait qu'elle n'était pas là; ou bien elle s'enfermait avec
Françoise pour de longs conciliabules qu'il ne m'était pas permis de
troubler. Et quand ayant passé la soirée dehors avec Saint-Loup je
songeais pendant le trajet du retour au moment où j'allais pouvoir
retrouver et embrasser ma grand'mère, j'avais beau attendre qu'elle
frappât contre la cloison ces petits coups qui me diraient d'entrer
lui dire bonsoir, je n'entendais rien; je finissais par me coucher,
lui en voulant un peu de ce qu'elle me privât, avec une indifférence
si nouvelle de sa part, d'une joie sur laquelle j'avais tant compté,
je restais encore, le cœur palpitant comme dans mon enfance, à écouter
le mur qui restait muet et je m'endormais dans les larmes.
* * * * *
Ce jour-là, comme les précédents, Saint-Loup avait été obligé d'aller
à Doncières où en attendant qu'il y rentrât d'une manière définitive,
on aurait toujours besoin de lui maintenant jusqu'à la fin de
l'après-midi. Je regrettais qu'il ne fût pas à Balbec. J'avais vu
descendre de voiture et entrer, les unes dans la salle de danse du
Casino, les autres chez le glacier, des jeunes femmes qui, de loin,
m'avaient paru ravissantes. J'étais dans une de ces périodes de la
jeunesse, dépourvues d'un amour particulier, vacantes, où partout--comme
un amoureux, la femme dont il est épris--on désire, on
cherche, on voit la beauté. Qu'un seul trait réel--le peu qu'on
distingue d'une femme vue de loin, ou de dos--nous permette de
projeter la Beauté devant nous, nous nous figurons l'avoir reconnue,
notre cœur bat, nous pressons le pas, et nous resterons toujours à demi
persuadés que c'était elle, pourvu que la femme ait disparu: ce n'est
que si nous pouvons la rattraper que nous comprenons notre erreur.
D'ailleurs, de plus en plus souffrant, j'étais tenté de surfaire les
plaisirs les plus simples à cause des difficultés mêmes qu'il y avait
pour moi à les atteindre. Des femmes élégantes, je croyais en
apercevoir partout, parce que j'étais trop fatigué si c'était sur la
plage, trop timide si c'était au Casino ou dans une pâtisserie, pour
les approcher nulle part. Pourtant, si je devais bientôt mourir,
j'aurais aimé savoir comment étaient faites de près, en réalité, les
plus jolies jeunes filles que la vie pût offrir, quand même c'eût été
un autre que moi, ou même personne, qui dût profiter de cette offre
(je ne me rendais pas compte, en effet, qu'il y avait un désir de
possession à l'origine de ma curiosité). J'aurais osé entrer dans la
salle de bal, si Saint-Loup avait été avec moi. Seul, je restai
simplement devant le Grand-Hôtel à attendre le moment d'aller
retrouver ma grand'mère, quand, presque encore à l'extrémité de la
digue où elles faisaient mouvoir une tache singulière, je vis
s'avancer cinq ou six fillettes, aussi différentes, par l'aspect et
par les façons, de toutes les personnes auxquelles on était accoutumé
à Balbec, qu'aurait pu l'être, débarquée on ne sait d'où, une bande de
mouettes qui exécute à pas comptés sur la plage--les retardataires
rattrapant les autres en voletant--une promenade dont le but semble
aussi obscur aux baigneurs qu'elles ne paraissent pas voir, que
clairement déterminé pour leur esprit d'oiseaux.
Une de ces inconnues poussait devant elle, de la main, sa bicyclette;
deux autres tenaient des «clubs» de golf; et leur accoutrement
tranchait sur celui des autres jeunes filles de Balbec, parmi
lesquelles quelques-unes il est vrai, se livraient aux sports, mais
sans adopter pour cela une tenue spéciale.
C'était l'heure où dames et messieurs venaient tous les jours faire
leur tour de digue, exposés aux feux impitoyables du face-à-main que
fixait sur eux, comme s'ils eussent été porteurs de quelque tare
qu'elle tenait à inspecter dans ses moindres détails, la femme du
premier président, fièrement assise devant le kiosque de musique, au
milieu de cette rangée de chaises redoutée où eux-mêmes tout à
l'heure, d'acteurs devenus critiques, viendraient s'installer pour
juger à leur tour ceux qui défileraient devant eux. Tous ces gens qui
longeaient la digue en tanguant aussi fort que si elle avait été le
pont d'un bateau (car ils ne savaient pas lever une jambe sans du même
coup remuer le bras, tourner les yeux, remettre d'aplomb leurs
épaules, compenser par un mouvement balancé du côté opposé le
mouvement qu'ils venaient de faire de l'autre côté, et congestionner
leur face), et qui, faisant semblant de ne pas voir pour faire croire
qu'ils ne se souciaient pas d'elles, mais regardant à la dérobée pour
ne pas risquer de les heurter, les personnes qui marchaient à leurs
côtés ou venaient en sens inverse, butaient au contraire contre elles,
s'accrochaient à elles, parce qu'ils avaient été réciproquement de
leur part l'objet de la même attention secrète, cachée sous le même
dédain apparent; l'amour--par conséquent la crainte--de la foule
étant un des plus puissants mobiles chez tous les hommes, soit qu'ils
cherchent à plaire aux autres ou à les étonner, soit à leur montrer
qu'ils les méprisent. Chez le solitaire, la claustration même absolue
et durant jusqu'à la fin de la vie, a souvent pour principe un amour
déréglé de la foule qui l'emporte tellement sur tout autre sentiment,
que, ne pouvant obtenir quand il sort l'admiration de la concierge,
des passants, du cocher arrêté, il préfère n'être jamais vu d'eux, et
pour cela renoncer à toute activité qui rendrait nécessaire de sortir.
Au milieu de tous ces gens dont quelques-uns poursuivaient une pensée,
mais en trahissaient alors la mobilité par une saccade de gestes, une
divagation de regards, aussi peu harmonieuses que la circonspecte
titubation de leurs voisins, les fillettes que j'avais aperçues, avec
la maîtrise de gestes que donne un parfait assouplissement de son
propre corps et un mépris sincère du reste de l'humanité, venaient
droit devant elles, sans hésitation ni raideur, exécutant exactement
les mouvements qu'elles voulaient, dans une pleine indépendance de
chacun de leurs membres par rapport aux autres, la plus grande partie
de leur corps gardant cette immobilité si remarquable chez les bonnes
valseuses. Elles n'étaient plus loin de moi. Quoique chacune fût d'un
type absolument différent des autres, elles avaient toutes de la
beauté; mais, à vrai dire, je les voyais depuis si peu d'instants et
sans oser les regarder fixement que je n'avais encore individualisé
aucune d'elles. Sauf une, que son nez droit, sa peau brune mettait en
contraste au milieu des autres comme dans quelque tableau de la
Renaissance, un roi Mage de type arabe, elles ne m'étaient connues,
l'une que par une paire d'yeux durs, butés et rieurs; une autre que
par des joues où le rose avait cette teinte cuivrée qui évoque l'idée
de géranium; et même ces traits je n'avais encore indissolublement
attaché aucun d'entre eux à l'une des jeunes filles plutôt qu'à
l'autre; et quand (selon l'ordre dans lequel se déroulait cet ensemble
merveilleux parce qu'y voisinaient les aspects les plus différents,
que toutes les gammes de couleurs y étaient rapprochées, mais qui
était confus comme une musique où je n'aurais pas su isoler et
reconnaître au moment de leur passage les phrases, distinguées mais
oubliées aussitôt après), je voyais émerger un ovale blanc, des yeux
noirs, des yeux verts, je ne savais pas si c'était les mêmes qui
m'avaient déjà apporté du charme tout à l'heure, je ne pouvais pas les
rapporter à telle jeune fille que j'eusse séparée des autres et
reconnue. Et cette absence, dans ma vision, des démarcations que
j'établirais bientôt entre elles, propageait à travers leur groupe un
flottement harmonieux, la translation continue d'une beauté fluide,
collective et mobile.
Ce n'était peut-être pas, dans la vie, le hasard seul qui, pour réunir
ces amies les avait toutes choisies si belles; peut-être ces filles
(dont l'attitude suffisait à révéler la nature hardie, frivole et
dure), extrêmement sensibles à tout ridicule et à toute laideur,
incapables de subir un attrait d'ordre intellectuel ou moral,
s'étaient-elles naturellement trouvées, parmi les camarades de leur
âge, éprouver de la répulsion pour toutes celles chez qui des
dispositions pensives ou sensibles se trahissaient par de la timidité,
de la gêne, de la gaucherie, par ce qu'elles devaient appeler «un
genre antipathique», et les avaient-elles tenues à l'écart; tandis
qu'elles s'étaient liées au contraire avec d'autres vers qui les
attiraient un certain mélange de grâce, de souplesse et d'élégance
physique, seule forme sous laquelle elles pussent se représenter la
franchise d'un caractère séduisant et la promesse de bonnes heures à
passer ensemble. Peut-être aussi la classe à laquelle elles
appartenaient et que je n'aurais pu préciser, était-elle à ce point de
son évolution où, soit grâce à l'enrichissement et au loisir, soit
grâce aux habitudes nouvelles de sport, répandues même dans certains
milieux populaires, et d'une culture physique à laquelle ne s'est pas
encore ajoutée celle de l'intelligence, un milieu social pareil aux
écoles de sculpture harmonieuses et fécondes qui ne recherchent pas
encore l'expression tourmentée, produit naturellement, et en
abondance, de beaux corps aux belles jambes, aux belles hanches, aux
visages sains et reposés, avec un air d'agilité et de ruse. Et
n'étaient-ce pas de nobles et calmes modèles de beauté humaine que je
voyais là, devant la mer, comme des statues exposées au soleil sur un
rivage de la Grèce?
Telles que si, du sein de leur bande qui progressait le long de la
digue comme une lumineuse comète, elles eussent jugé que la foule
environnante était composée d'êtres d'une autre race et dont la
souffrance même n'eût pu éveiller en elles un sentiment de solidarité,
elles ne paraissaient pas la voir, forçaient les personnes arrêtées à
s'écarter ainsi que sur le passage d'une machine qui eût été lâchée et
dont il ne fallait pas attendre qu'elle évitât les piétons, et se
contentaient tout au plus, si quelque vieux monsieur dont elles
n'admettaient pas l'existence et dont elles repoussaient le contact
s'était enfui avec des mouvements craintifs ou furieux, précipités ou
risibles, de se regarder entre elles en riant. Elles n'avaient à
l'égard de ce qui n'était pas de leur groupe aucune affectation de
mépris, leur mépris sincère suffisait. Mais elles ne pouvaient voir un
obstacle sans s'amuser à le franchir en prenant leur élan ou à pieds
joints, parce qu'elles étaient toutes remplies, exubérantes, de cette
jeunesse qu'on a si grand besoin de dépenser même quand on est triste
ou souffrant, obéissant plus aux nécessités de l'âge qu'à l'humeur de
la journée, on ne laisse jamais passer une occasion de saut ou de
glissade sans s'y livrer consciencieusement, interrompant, semant sa
marche lente -- comme Chopin la phrase la plus mélancolique -- de
gracieux détours où le caprice se mêle à la virtuosité. La femme d'un
vieux banquier, après avoir hésité pour son mari entre diverses
expositions, l'avait assis, sur un pliant, face à la digue, abrité du
vent et du soleil par le kiosque des musiciens. Le voyant bien
installé, elle venait de le quitter pour aller lui acheter un journal
qu'elle lui lirait et qui le distrairait, petites absences pendant
lesquelles elle le laissait seul et qu'elle ne prolongeait jamais au
delà de cinq minutes, ce qui lui semblait bien long, mais qu'elle
renouvelait assez fréquemment pour que le vieil époux à qui elle
prodiguait à la fois et dissimulait ses soins eût l'impression qu'il
était encore en état de vivre comme tout le monde et n'avait nul
besoin de protection. La tribune des musiciens formait au-dessus de
lui un tremplin naturel et tentant sur lequel sans une hésitation
l'aînée de la petite bande se mit à courir: elle sauta par-dessus le
vieillard épouvanté, dont la casquette marine fut effleurée par les
pieds agiles, au grand amusement des autres jeunes filles, surtout de
deux yeux verts dans une figure poupine qui exprimèrent pour cet acte
une admiration et une gaieté où je crus discerner un peu de timidité,
d'une timidité honteuse et fanfaronne, qui n'existait pas chez les
autres. «C'pauvre vieux, y m'fait d'la peine, il a l'air à moitié
crevé», dit l'une de ces filles d'une voix rogommeuse et avec un
accent à demi-ironique. Elles firent quelques pas encore, puis
s'arrêtèrent un moment au milieu du chemin sans s'occuper d'arrêter la
circulation des passants, en un conciliabule, un agrégat de forme
irrégulière, compact, insolite et piaillant, comme des oiseaux qui
s'assemblent au moment de s'envoler; puis elles reprirent leur lente
promenade le long de la digue, au-dessus de la mer.
Maintenant, leurs traits charmants n'étaient plus indistincts et
mêlés. Je les avais répartis et agglomérés (à défaut du nom de
chacune, que j'ignorais) autour de la grande qui avait sauté par
dessus le vieux banquier; de la petite qui détachait sur l'horizon de
la mer ses joues bouffies et roses, ses yeux verts; de celle au teint
bruni, au nez droit, qui tranchait au milieu des autres; d'une autre,
au visage blanc comme un œuf dans lequel un petit nez faisait un arc de
cercle comme un bec de poussin, visage comme en ont certains très
jeunes gens; d'une autre encore, grande, couverte d'une pèlerine (qui
lui donnait un aspect si pauvre et démentait tellement sa tournure
élégante que l'explication qui se présentait à l'esprit était que
cette jeune fille devait avoir des parents assez brillants et plaçant
leur amour-propre assez au-dessus des baigneurs de Balbec et de
l'élégance vestimentaire de leurs propres enfants pour qu'il leur fût
absolument égal de la laisser se promener sur la digue dans une tenue
que de petites gens eussent jugée trop modeste); d'une fille aux yeux
brillants, rieurs, aux grosses joues mates, sous un «polo» noir,
enfoncé sur sa tête, qui poussait une bicyclette avec un dandinement
de hanches si dégingandé, en employant des termes d'argot si
voyous et criés si fort, quand je passai auprès d'elle (parmi lesquels
je distinguai cependant la phrase fâcheuse de «vivre sa vie»)
qu'abandonnant l'hypothèse que la pèlerine de sa camarade m'avait fait
échafauder, je conclus plutôt que toutes ces filles appartenaient à la
population qui fréquente les vélodromes, et devaient être les très
jeunes maîtresses de coureurs cyclistes. En tous cas, dans aucune de
mes suppositions, ne figurait celle qu'elles eussent pu être
vertueuses. A première vue--dans la manière dont elles se
regardaient en riant, dans le regard insistant de celle aux joues
mates--j'avais compris qu'elles ne l'étaient pas. D'ailleurs, ma
grand-mère avait toujours veillé sur moi avec une délicatesse trop
timorée pour que je ne crusse pas que l'ensemble des choses qu'on ne
doit pas faire est indivisible et que des jeunes filles qui manquent
de respect à la vieillesse, fussent tout d'un coup arrêtées par des
scrupules quand il s'agit de plaisirs plus tentateurs que de sauter
par dessus un octogénaire.
Individualisées maintenant, pourtant la réplique que se donnaient les
uns aux autres leurs regards animés de suffisance et d'esprit de
camaraderie, et dans lesquels se rallumaient d'instant en instant
tantôt l'intérêt, tantôt l'insolente indifférence dont brillait
chacune, selon qu'il s'agissait de l'une de ses amies ou des passants,
cette conscience aussi de se connaître entre elles assez intimement
pour se promener toujours ensemble, en faisant «bande à part»,
mettaient entre leurs corps indépendants et séparés, tandis qu'ils
s'avançaient lentement, une liaison invisible, mais harmonieuse comme
une même ombre chaude, une même atmosphère, faisant d'eux un tout
aussi homogène en ses parties qu'il était différent de la foule au
milieu de laquelle se déroulait lentement leur cortège.
Un instant, tandis que je passais à côté de la brune aux grosses joues
qui poussait une bicyclette, je croisai ses regards obliques et
rieurs, dirigés du fond de ce monde inhumain qui enfermait la vie de
cette petite tribu, inaccessible inconnu où l'idée de ce que j'étais
ne pouvait certainement ni parvenir ni trouver place. Toute occupée à
ce que disaient ses camarades, cette jeune fille coiffée d'un polo qui
descendait très bas sur son front m'avait-elle vu au moment où le
rayon noir émané de ses yeux m'avait rencontré. Si elle m'avait vu,
qu'avais-je pu lui représenter? Du sein de quel univers me
distinguait-elle? Il m'eût été aussi difficile de le dire que, lorsque
certaines particularités nous apparaissent grâce au télescope, dans un
astre voisin, il est malaisé de conclure d'elles que des humains y
habitent, qu'ils nous voient, et quelles idées cette vue a pu éveiller
en eux.
Si nous pensions que les yeux d'une telle fille ne sont qu'une
brillante rondelle de mica, nous ne serions pas avides de connaître et
d'unir à nous sa vie. Mais nous sentons que ce qui luit dans ce disque
réfléchissant n'est pas dû uniquement à sa composition matérielle; que
ce sont, inconnues de nous, les noires ombres des idées que cet être
se fait, relativement aux gens et aux lieux qu'il connaît--pelouses
des hippodromes, sable des chemins où, pédalant à travers champs et
bois, m'eût entraîné cette petite péri, plus séduisante pour moi que
celle du paradis persan,--les ombres aussi de la maison où elle va
rentrer, des projets qu'elle forme ou qu'on a formés pour elle; et
surtout que c'est elle, avec ses désirs, ses sympathies, ses
répulsions, son obscure et incessante volonté. Je savais que je ne
posséderais pas cette jeune cycliste si je ne possédais aussi ce qu'il
y avait dans ses yeux. Et c'était par conséquent toute sa vie qui
m'inspirait du désir; désir douloureux, parce que je le sentais
irréalisable, mais enivrant, parce que ce qui avait été jusque-là ma
vie ayant brusquement cessé d'être ma vie totale, n'étant plus qu'une
petite partie de l'espace étendu devant moi que je brûlais de couvrir,
et qui était fait de la vie de ces jeunes filles, m'offrait ce
prolongement, cette multiplication possible de soi-même, qui est le
bonheur. Et, sans doute, qu'il n'y eût entre nous aucune habitude--comme
aucune idée--communes, devait me rendre plus difficile de me
lier avec elles et de leur plaire. Mais peut-être aussi c'était grâce
à ces différences, à la conscience qu'il n'entrait pas dans la
composition de la nature et des actions de ces filles, un seul élément
que je connusse ou possédasse, que venait en moi de succéder à la
satiété, la soif--pareille à celle dont brûle une terre altérée--d'une
vie que mon âme, parce qu'elle n'en avait jamais reçu jusqu'ici
une seule goutte, absorberait d'autant plus avidement, à longs traits,
dans une plus parfaite imbibition.
J'avais tant regardé cette cycliste aux yeux brillants qu'elle parut
s'en apercevoir et dit à la plus grande un mot que je n'entendis pas
mais qui fit rire celle-ci. A vrai dire, cette brune n'était pas celle
qui me plaisait le plus, justement parce qu'elle était brune, et que
(depuis le jour où dans le petit raidillon de Tansonville, j'avais vu
Gilberte), une jeune fille rousse à la peau dorée était restée pour
moi l'idéal inaccessible. Mais Gilberte elle-même ne l'avais-je pas
aimée surtout parce qu'elle m'était apparue nimbée par cette auréole
d'être l'amie de Bergotte, d'aller visiter avec lui les cathédrales.
Et de la même façon ne pouvais-je me réjouir d'avoir vu cette brune me
regarder (ce qui me faisait espérer qu'il me serait plus facile
d'entrer en relations avec elle d'abord), car elle me présenterait aux
autres, à l'impitoyable qui avait sauté par-dessus le vieillard, à la
cruelle qui avait dit: «Il me fait de la peine, ce pauvre vieux»; à
toutes successivement, desquelles elle avait d'ailleurs le prestige
d'être l'inséparable compagne. Et cependant, la supposition que je
pourrais un jour être l'ami de telle ou telle de ces jeunes filles,
que ces yeux dont les regards inconnus me frappaient parfois en jouant
sur moi sans le savoir comme un effet de soleil sur un mur, pourraient
jamais par une alchimie miraculeuse laisser transpénétrer entre leurs
parcelles ineffables l'idée de mon existence, quelque amitié pour ma
personne, que moi-même je pourrais un jour prendre place entre elles, dans
la théorie qu'elles déroulaient le long de la mer--cette supposition
me paraissait enfermer en elle une contradiction aussi insoluble que
si, devant quelque frise attique ou quelque fresque figurant un
cortège, j'avais cru possible, moi spectateur, de prendre place, aimé
d'elles, entre les divines processionnaires.
Le bonheur de connaître ces jeunes filles était-il donc irréalisable?
Certes ce n'eût pas été le premier de ce genre auquel j'eusse renoncé.
Je n'avais qu'à me rappeler tant d'inconnues que, même à Balbec, la
voiture s'éloignant à toute vitesse m'avait fait à jamais abandonner.
Et même le plaisir que me donnait la petite bande, noble comme si elle
était composée de vierges helléniques, venait de ce qu'elle avait
quelque chose de la fuite des passantes sur la route. Cette fugacité
des êtres qui ne sont pas connus de nous, qui nous forcent à démarrer
de la vie habituelle où les femmes que nous fréquentons finissent par
dévoiler leurs tares, nous met dans cet état de poursuite où rien
n'arrête plus l'imagination. Or dépouiller d'elle nos plaisirs, c'est
les réduire à eux-mêmes, à rien. Offertes chez une de ces
entremetteuses que, par ailleurs, on a vu que je ne méprisais pas,
retirées de l'élément qui leur donnait tant de nuances et de vague,
ces jeunes filles m'eussent moins enchanté. Il faut que l'imagination,
éveillée par l'incertitude de pouvoir atteindre son objet, crée un but
qui nous cache l'autre, et en substituant au plaisir sensuel l'idée de
pénétrer dans une vie, nous empêche de reconnaître ce plaisir,
d'éprouver son goût véritable, de le restreindre à sa portée.
Il faut qu'entre nous et le poisson qui si nous le voyions pour la
première fois servi sur une table ne paraîtrait pas valoir les mille
ruses et détours nécessaires pour nous emparer de lui, s'interpose,
pendant les après-midi de pêche, le remous à la surface duquel
viennent affleurer, sans que nous sachions bien ce que nous voulons en
faire, le poli d'une chair, l'indécision d'une forme, dans la fluidité
d'un transparent et mobile azur.
Ces jeunes filles bénéficiaient aussi de ce changement des proportions
sociales caractéristiques de la vie des bains de mer. Tous les
avantages qui dans notre milieu habituel nous prolongent, nous
agrandissent, se trouvent là devenus invisibles, en fait supprimés; en
revanche les êtres à qui on suppose indûment de tels avantages, ne
s'avancent qu'amplifiés d'une étendue postiche. Elle rendait plus aisé
que des inconnues, et ce jour-là ces jeunes filles, prissent à mes yeux
une importance énorme, et impossible de leur faire connaître celle que
je pouvais avoir.
Mais si la promenade de la petite bande avait pour elle de n'être
qu'un extrait de la fuite innombrable de passantes, laquelle m'avait
toujours troublé, cette fuite était ici ramenée à un mouvement
tellement lent qu'il se rapprochait de l'immobilité. Or, précisément,
que dans une phase aussi peu rapide, les visages non plus emportés
dans un tourbillon, mais calmes et distincts, me parussent encore
beaux, cela m'empêchait de croire, comme je l'avais fait si souvent
quand m'emportait la voiture de Mme de Villeparisis, que, de plus
près, si je me fusse arrêté un instant, tels détails, une peau grêlée,
un défaut dans les ailes du nez, un regard benêt, la grimace du
sourire, une vilaine taille, eussent remplacé dans le visage et dans
le corps de la femme ceux que j'avais sans doute imaginés; car il
avait suffi d'une jolie ligne de corps, d'un teint frais entrevu, pour
que de très bonne foi j'y eusse ajouté quelque ravissante épaule,
quelque regard délicieux dont je portais toujours en moi le souvenir
ou l'idée préconçue, ces déchiffrages rapides d'un être qu'on voit à
la volée nous exposant ainsi aux mêmes erreurs que ces lectures trop
rapides où, sur une seule syllabe et sans prendre le temps
d'identifier les autres, on met à la place du mot qui est écrit, un
tout différent que nous fournit notre mémoire. Il ne pouvait en être
ainsi maintenant. J'avais bien regardé leurs visages; chacun d'eux je
l'avais vu, non pas dans tous ses profils, et rarement de face, mais
tout de même selon deux ou trois aspects assez différents pour que je
pusse faire soit la rectification, soit la vérification et la «preuve»
des différentes suppositions de lignes et de couleurs que hasarde la
première vue, et pour voir subsister en eux, à travers les expressions
successives, quelque chose d'inaltérablement matériel. Aussi, je
pouvais me dire avec certitude que, ni à Paris, ni à Balbec, dans les
hypothèses les plus favorables de ce qu'auraient pu être, même si
j'avais pu rester à causer avec elles, les passantes qui avaient
arrêté mes yeux, il n'y en avait jamais eu dont l'apparition, puis la
disparition sans que je les eusse connues, m'eussent laissé plus de
regrets que ne feraient celles-ci, m'eussent donné l'idée que leur
amitié pût être une telle ivresse. Ni parmi les actrices, ou les
paysannes, ou les demoiselles du pensionnat religieux, je n'avais rien
vu d'aussi beau, imprégné d'autant d'inconnu, aussi inestimablement
précieux, aussi vraisemblablement inaccessible. Elles étaient, du
bonheur inconnu et possible de la vie, un exemplaire si délicieux et
en si parfait état, que c'était presque pour des raisons
intellectuelles que j'étais désespéré de ne pas pouvoir faire dans des
conditions uniques, ne laissant aucune place à l'erreur possible,
l'expérience de ce que nous offre de plus mystérieux la beauté qu'on
désire et qu'on se console de ne posséder jamais, en demandant du
plaisir--comme Swann avait toujours refusé de faire, avant Odette--à
des femmes qu'on n'a pas désirées, si bien qu'on meurt sans avoir
jamais su ce qu'était cet autre plaisir. Sans doute, il se pouvait
qu'il ne fût pas en réalité un plaisir inconnu, que de près son
mystère se dissipât, qu'il ne fût qu'une projection, qu'un mirage du
désir. Mais, dans ce cas, je ne pourrais m'en prendre qu'à la
nécessité d'une loi de la nature--qui si elle s'appliquait à ces
jeunes filles, s'appliquerait à toutes--et non à la défectuosité de
l'objet. Car il était celui que j'eusse choisi entre tous, me rendant
bien compte, avec une satisfaction de botaniste, qu'il n'était pas
possible de trouver réunies des espèces plus rares que celles de ces
jeunes fleurs qui interrompaient en ce moment devant moi la ligne du
flot de leur haie légère, pareille à un bosquet de roses de
Pennsylvanie, ornement d'un jardin sur la falaise, entre lesquelles
tient tout le trajet de l'océan parcouru par quelque steamer, si lent
à glisser sur le trait horizontal et bleu qui va d'une tige à l'autre,
qu'un papillon paresseux, attardé au fond de la corolle que la coque
du navire a depuis longtemps dépassée, peut pour s'envoler en étant
sûr d'arriver avant le vaisseau, attendre que rien qu'une seule
parcelle azurée sépare encore la proue de celui-ci du premier
pétale de la fleur vers laquelle il navigue.
Je rentrai parce que je devais aller dîner à Rivebelle avec Robert et
que ma grand'mère exigeait qu'avant de partir, je m'étendisse ces
soirs-là pendant une heure sur mon lit, sieste que le médecin de
Balbec m'ordonna bientôt d'étendre à tous les autres soirs.
D'ailleurs, il n'y avait même pas besoin pour rentrer de quitter la
digue et de pénétrer dans l'hôtel par le hall, c'est-à-dire par
derrière. En vertu d'une avance comparable à celle du samedi où à
Combray on déjeunait une heure plus tôt, maintenant avec le plein de
l'été les jours étaient devenus si longs que le soleil était encore
haut dans le ciel, comme à une heure de goûter, quand on mettait le
couvert pour le dîner au Grand-Hôtel de Balbec. Aussi les grandes
fenêtres vitrées et à coulisses restaient-elles ouvertes de
plain-pied avec la digue. Je n'avais qu'à enjamber un mince cadre de
bois pour me trouver dans la salle à manger que je quittais aussitôt
pour prendre l'ascenseur.
En passant devant le bureau j'adressai un sourire au directeur, et sans
l'ombre de dégoût, en recueillis un dans sa figure que, depuis que
j'étais à Balbec, mon attention compréhensive injectait et
transformait peu à peu comme une préparation d'histoire naturelle. Ses
traits m'étaient devenus courants, chargés d'un sens médiocre, mais
intelligible comme une écriture qu'on lit et ne ressemblaient plus en
rien à ces caractères bizarres, intolérables que son visage m'avait
présentés ce premier jour où j'avais vu devant moi un personnage
maintenant oublié, ou, si je parvenais à l'évoquer, méconnaissable,
difficile à identifier avec la personnalité insignifiante et polie
dont il n'était que la caricature, hideuse et sommaire. Sans la
timidité ni la tristesse du soir de mon arrivée, je sonnai le lift qui
ne restait plus silencieux pendant que je m'élevais à côté de lui dans
l'ascenseur, comme dans une cage thoracique mobile qui se fût déplacée
le long de la colonne montante, mais me répétait:
«Il n'y a plus autant de monde comme il y a un mois. On va commencer à
s'en aller, les jours baissent.» Il disait cela, non que ce fût vrai,
mais parce qu'ayant un engagement pour une partie plus chaude de la
côte, il aurait voulu que nous partîmes tous le plus tôt possible afin
que l'hôtel fermât et qu'il eût quelques jours à lui, avant de
«rentrer» dans sa nouvelle place. Rentrer et «nouvelle» n'étaient du
reste pas des expressions contradictoires car, pour le lift, «rentrer»
était la forme usuelle du verbe «entrer». La seule chose qui m'étonnât
était qu'il condescendît à dire «place», car il appartenait à ce
prolétariat moderne qui désire effacer dans le langage la trace du
régime de la domesticité. Du reste, au bout d'un instant, il m'apprit
que dans la «situation» où il allait «rentrer», il aurait une plus
jolie «tunique» et un meilleur «traitement»; les mots «livrée» et
«gages» lui paraissaient désuets et inconvenants. Et comme, par une
contradiction absurde, le vocabulaire a, malgré tout, chez les
«patrons», survécu à la conception de l'inégalité, je comprenais
toujours mal ce que me disait le lift. Ainsi la seule chose qui
m'intéressât était de savoir si ma grand'mère était à l'hôtel. Or,
prévenant mes questions, le lift me disait: «Cette dame vient de
sortir de chez vous.» J'y étais toujours pris, je croyais que c'était
ma grand-mère. «Non, cette dame qui est je crois employée chez vous.»
Comme dans l'ancien langage bourgeois, qui devrait bien être aboli,
une cuisinière ne s'appelle pas une employée, je pensais un instant:
«Mais il se trompe nous ne possédons ni usine, ni employés.» Tout d'un
coup, je me rappelais que le nom d'employé est comme le port de la
moustache pour les garçons de café, une satisfaction d'amour-propre
donnée aux domestiques et que cette dame qui venait de sortir était
Françoise (probablement en visite à la caféterie ou en train de
regarder coudre la femme de chambre de la dame belge), satisfaction
qui ne suffisait pas encore au lift car il disait volontiers en
s'apitoyant sur sa propre classe «chez l'ouvrier» ou «chez le petit» se
servant du même singulier que Racine quand il dit: «le pauvre...».
Mais d'habitude, car mon zèle et ma timidité du premier jour étaient
loin, je ne parlais plus au lift. C'était lui maintenant qui restait
sans recevoir de réponses dans la courte traversée dont il filait les
nœuds à travers l'hôtel, évidé comme un jouet et qui déployait autour
de nous, étage par étage, ses ramifications de couloirs dans les
profondeurs desquels la lumière se veloutait, se dégradait,
amincissait les portes de communication ou les degrés des escaliers
intérieurs qu'elle convertissait en cette ambre dorée, inconsistante
et mystérieuse comme un crépuscule, où Rembrandt découpe tantôt
l'appui d'une fenêtre ou la manivelle d'un puits. Et à chaque étage
une lueur d'or reflétée sur le tapis annonçait le coucher du soleil et
la fenêtre des cabinets.
Je me demandais si les jeunes filles que je venais de voir habitaient
Balbec et qui elles pouvaient être. Quand le désir est ainsi orienté
vers une petite tribu humaine qu'il sélectionne, tout ce qui peut se
rattacher à elle devient motif d'émotion, puis de rêverie. J'avais
entendu une dame dire sur la digue: «C'est une amie de la petite
Simonet» avec l'air de précision avantageuse de quelqu'un qui
explique: «C'est le camarade inséparable du petit La Rochefoucauld.»
Et aussitôt on avait senti sur la figure de la personne à qui on
apprenait cela une curiosité de mieux regarder la personne favorisée
qui était «amie de la petite Simonet». Un privilège assurément qui ne
paraissait pas donné à tout le monde. Car l'aristocratie est une chose
relative. Et il y a des petits trous pas cher où le fils d'un marchand
de meubles est prince des élégances et règne sur une cour comme un
jeune prince de Galles. J'ai souvent cherché depuis à me rappeler
comment avait résonné pour moi sur la plage, ce nom de Simonet, encore
incertain alors dans sa forme que j'avais mal distinguée, et aussi
quant à sa signification, à la désignation par lui de telle personne,
ou peut-être de telle autre; en somme empreint de ce vague et de cette
nouveauté si émouvants pour nous dans la suite, quand ce nom dont les
lettres sont à chaque seconde plus profondément gravées en nous par
notre attention incessante, est devenu (ce qui ne devait arriver pour
moi, à l'égard de la petite Simonet, que quelques années plus tard) le
premier vocable que nous retrouvions, soit au moment du réveil, soit
après un évanouissement, même avant la notion de l'heure qu'il est, du
lieu où nous sommes, presque avant le mot «je», comme si l'être qu'il
nomme était plus nous que nous-même, et comme si après quelques moments
d'inconscience, la trêve qui expire avant toute autre était celle
pendant laquelle on ne pensait pas à lui. Je ne sais pourquoi je me
dis dès le premier jour que le nom de Simonet devait être celui d'une
des jeunes filles, je ne cessai plus de me demander comment je
pourrais connaître la famille Simonet; et cela par des gens qu'elle
jugeât supérieurs à elle-même ce qui ne devait pas être difficile si
ce n'étaient que de petites grues du peuple, pour qu'elle ne pût avoir
une idée dédaigneuse de moi. Car on ne peut avoir de connaissance
parfaite, on ne peut pratiquer l'absorption complète de qui vous
dédaigne, tant qu'on n'a pas vaincu ce dédain. Or, chaque fois que
l'image de femmes si différentes pénètre en nous, à moins que l'oubli
ou la concurrence d'autres images ne l'élimine, nous n'avons de repos
que nous n'ayons converti ces étrangères en quelque chose qui soit
pareil à nous, notre âme étant à cet égard douée du même genre de
réaction et d'activité que notre organisme physique, lequel ne peut
tolérer l'immixtion dans son sein d'un corps étranger sans qu'il
s'exerce aussitôt à digérer et assimiler l'intrus; la petite Simonet
devait être la plus jolie de toutes--celle, d'ailleurs, qui, me
semblait-il, aurait pu devenir ma maîtresse, car elle était la seule
qui à deux ou trois reprises, détournant à demi la tête, avait paru
prendre conscience de mon fixe regard. Je demandai au lift s'il ne
connaissait pas à Balbec, des Simonet. N'aimant pas à dire qu'il
ignorait quelque chose, il répondit qu'il lui semblait avoir entendu
causer de ce nom-là. Arrivé au dernier étage, je le priai de me faire
apporter les dernières listes d'étrangers.
Je sortis de l'ascenseur, mais au lieu d'aller vers ma chambre je
m'engageai plus avant dans le couloir, car à cette heure-là le valet
de chambre de l'étage, quoiqu'il craignît les courants d'air, avait
ouvert la fenêtre du bout, laquelle regardait, au lieu de la mer, le
côté de la colline et de la vallée, mais ne les laissait jamais voir,
car ses vitres, d'un verre opaque, étaient le plus souvent fermées. Je
m'arrêtai devant elle en une courte station et le temps de faire mes
dévotions à la «vue» que pour une fois elle découvrait au delà de la
colline à laquelle était adossé l'hôtel et qui ne contenait qu'une
maison posée à quelque distance mais à laquelle la perspective et la
lumière du soir en lui conservant son volume donnait une ciselure
précieuse et un écrin de velours, comme à une de ces architectures en
miniature, petit temple ou petite chapelle d'orfèvrerie et d'émaux qui
servent de reliquaires et qu'on n'expose qu'à de rares jours à la
vénération des fidèles. Mais cet instant d'adoration avait déjà trop
duré, car le valet de chambre qui tenait d'une main un trousseau de
clefs et de l'autre me saluait en touchant sa calotte de sacristain,
mais sans la soulever à cause de l'air pur et frais du soir, venait
refermer comme ceux d'une châsse les deux battants de la croisée et
dérobait à mon adoration le monument réduit et la relique d'or.
J'entrai dans ma chambre.
Au fur et à mesure que la saison s'avança,
changea le tableau que j'y trouvais dans la fenêtre. D'abord il
faisait grand jour, et sombre seulement s'il faisait mauvais temps;
alors, dans le verre glauque et qu'elle boursoufflait de ses vagues
rondes, la mer, sertie entre les montants de fer de ma croisée comme
dans les plombs d'un vitrail, effilochait sur toute la profonde
bordure rocheuse de la baie des triangles empennés d'une immobile
écume linéamentée avec la délicatesse d'une plume ou d'un duvet
dessinés par Pisanello, et fixés par cet émail blanc, inaltérable et
crémeux qui figure une couche de neige dans les verreries de Gallé.
Bientôt les jours diminuèrent et au moment où j'entrais dans la
chambre, le ciel violet semblait stigmatisé par la figure raide,
géométrique, passagère et fulgurante du soleil (pareille à la
représentation de quelque signe miraculeux, de quelque apparition
mystique), s'inclinait vers la mer sur la charnière de l'horizon comme
un tableau religieux au-dessus du maître-autel, tandis que les parties
différentes du couchant exposées dans les glaces des bibliothèques
basses en acajou qui couraient le long des murs et que je rapportais
par la pensée à la merveilleuse peinture dont elles étaient détachées,
semblaient comme ces scènes différentes que quelque maître ancien
exécuta jadis pour une confrérie sur une châsse et dont on exhibe à
côté les uns des autres dans une salle de musée les volets séparés que
l'imagination seule du visiteur remet à leur place sur les prédelles
du retable. Quelques semaines plus tard, quand je remontais, le soleil
était déjà couché. Pareille à celle que je voyais à Combray au-dessus
du Calvaire à mes retours de promenade et quand je m'apprêtais à
descendre avant le dîner à la cuisine, une bande de ciel rouge
au-dessus de la mer compacte et coupante comme de la gelée de viande,
puis bientôt, sur la mer déjà froide et bleue comme le poisson appelé
mulet, le ciel du même rose qu'un de ces saumons que nous nous ferions
servir tout à l'heure à Rivebelle, ravivaient le plaisir que j'allais
avoir à me mettre en habit pour partir dîner. Sur la mer, tout près du
rivage, essayaient de s'élever, les unes par-dessus les autres, à
étages de plus en plus larges, des vapeurs d'un noir de suie mais
aussi d'un poli, d'une consistance d'agate, d'une pesanteur visible,
si bien que les plus élevées penchant au-dessus de la tige déformée et
jusqu'en dehors du centre de gravité de celles qui les avaient
soutenues jusqu'ici, semblaient sur le point d'entraîner cet
échafaudage déjà à demi-hauteur du ciel et de le précipiter dans la
mer. La vue d'un vaisseau qui s'éloignait comme un voyageur de nuit me
donnait cette même impression que j'avais eue en wagon, d'être
affranchi des nécessités du sommeil et de la claustration dans une
chambre. D'ailleurs je ne me sentais pas emprisonné dans celle où
j'étais puisque dans une heure j'allais la quitter pour monter en
voiture. Je me jetais sur mon lit; et, comme si j'avais été sur la
couchette d'un des bateaux que je voyais assez près de moi et que la
nuit on s'étonnerait de voir se déplacer lentement dans l'obscurité,
comme des cygnes assombris et silencieux mais qui ne dorment pas,
j'étais de tous côtés entouré des images de la mer.
Mais bien souvent ce n'était, en effet, que des images; j'oubliais que
sous leur couleur se creusait le triste vide de la plage, parcouru par
le vent inquiet du soir, que j'avais si anxieusement ressenti à mon
arrivée à Balbec; d'ailleurs, même dans ma chambre, tout occupé des
jeunes filles que j'avais vu passer, je n'étais plus dans des
dispositions assez calmes ni assez désintéressées pour que pussent se
produire en moi des impressions vraiment profondes de beauté.
L'attente du dîner à Rivebelle rendait mon humeur plus frivole encore
et ma pensée, habitant à ces moments-là la surface de mon corps que
j'allais habiller pour tâcher de paraître le plus plaisant possible
aux regards féminins qui me dévisageraient dans le restaurant
illuminé, était incapable de mettre de la profondeur derrière la
couleur des choses. Et si, sous ma fenêtre, le vol inlassable et doux
des martinets et des hirondelles n'avait pas monté comme un jet d'eau,
comme un feu d'artifice de vie, unissant l'intervalle de ses hautes
fusées par la filée immobile et blanche de longs sillages horizontaux,
sans le miracle charmant de ce phénomène naturel et local qui
rattachait à la réalité les paysages que j'avais devant les yeux,
j'aurais pu croire qu'ils n'étaient qu'un choix, chaque jour
renouvelé, de peintures qu'on montrait arbitrairement dans l'endroit
où je me trouvais et sans qu'elles eussent de rapport nécessaire avec
lui. Une fois c'était une exposition d'estampes japonaises: à côté de
la mince découpure de soleil rouge et rond comme la lune, un nuage
jaune paraissait un lac contre lequel des glaives noirs se profilaient
ainsi que les arbres de sa rive, une barre d'un rose tendre que je
n'avais jamais revu depuis ma première boîte de couleurs s'enflait
comme un fleuve sur les deux rives duquel des bateaux semblaient
attendre à sec qu'on vînt les tirer pour les mettre à flot. Et avec le
regard dédaigneux, ennuyé et frivole d'un amateur ou d'une femme
parcourant, entre deux visites mondaines, une galerie, je me disais:
«C'est curieux ce coucher de soleil, c'est différent, mais enfin j'en
ai déjà vu d'aussi délicats, d'aussi étonnants que celui-ci.» J'avais
plus de plaisir les soirs où un navire absorbé et fluidifié par
l'horizon apparaissait tellement de la même couleur que lui, ainsi que
dans une toile impressionniste, qu'il semblait aussi de la même
matière, comme si on n'eût fait que découper son avant, et les
cordages en lesquels elle s'était amincie et filigranée dans le bleu
vaporeux du ciel. Parfois l'océan emplissait presque toute ma fenêtre,
surélevée qu'elle était par une bande de ciel bordée en haut seulement
d'une ligne qui était du même bleu que celui de la mer, mais qu'à
cause de cela je croyais être la mer encore et ne devant sa couleur
différente qu'à un effet d'éclairage. Un autre jour la mer n'était
peinte que dans la partie basse de la fenêtre dont tout le reste était
rempli de tant de nuages poussés les uns contre les autres par bandes
horizontales, que les carreaux avaient l'air par une préméditation ou
une spécialité de l'artiste, de présenter une «étude de nuages»,
cependant que les différentes vitrines de la bibliothèque montrant des
nuages semblables mais dans une autre partie de l'horizon et
diversement colorés par la lumière, paraissaient offrir comme la
répétition, chère à certains maîtres contemporains, d'un seul et même
effet, pris toujours à des heures différentes mais qui maintenant avec
l'immobilité de l'art pouvaient être tous vus ensemble dans une même
pièce, exécutés au pastel et mis sous verre. Et parfois sur le ciel et
la mer uniformément gris, un peu de rose s'ajoutait avec un
raffinement exquis, cependant qu'un petit papillon qui s'était endormi
au bas de la fenêtre semblait apposer avec ses ailes au bas de cette
«harmonie gris et rose» dans le goût de celles de Whistler, la
signature favorite du maître de Chelsea. Le rose même disparaissait, il
n'y avait plus rien à regarder. Je me mettais debout un instant et
avant de m'étendre de nouveau je fermais les grands rideaux. Au-dessus
d'eux, je voyais de mon lit la raie de clarté qui y restait encore,
s'assombrissant, s'amincissant progressivement, mais c'est sans
m'attrister et sans lui donner de regret que je laissais ainsi mourir
au haut des rideaux l'heure où d'habitude j'étais à table, car je
savais que ce jour-ci était d'une autre sorte que les autres, plus
long comme ceux du pôle que la nuit interrompt seulement quelques
minutes; je savais que de la chrysalide de ce crépuscule se préparait
à sortir, par une radieuse métamorphose, la lumière éclatante du
restaurant de Rivebelle. Je me disais: «Il est temps»; je m'étirais,
sur le lit, je me levais, j'achevais ma toilette; et je trouvais du
charme à ces instants inutiles, allégés de tout fardeau matériel, où
tandis qu'en bas les autres dînaient, je n'employais les forces
accumulées pendant l'inactivité de cette fin de journée qu'à sécher
mon corps, à passer un smoking, à attacher ma cravate, à faire tous
ces gestes que guidait déjà le plaisir attendu de revoir cette femme
que j'avais remarquée la dernière fois à Rivebelle, qui avait paru me
regarder, n'était peut-être sortie un instant de table que dans
l'espoir que je la suivrais; c'est avec joie que j'ajoutais à moi tous
ces appâts pour me donner entier et dispos à une vie nouvelle, libre,
sans souci, où j'appuierais mes hésitations au calme de Saint-Loup et
choisirais entre les espèces de l'histoire naturelle et les
provenances de tous les pays, celles qui, composant les plats
inusités, aussitôt commandés par mon ami, auraient tenté ma
gourmandise ou mon imagination.
Et tout à la fin, les jours vinrent où je ne pouvais plus rentrer de
la digue par la salle à manger, ses vitres n'étaient plus ouvertes,
car il faisait nuit dehors, et l'essaim des pauvres et des curieux
attirés par le flamboiement qu'ils ne pouvaient atteindre pendait, en
noires grappes morfondues par la bise, aux parois lumineuses et
glissantes de la ruche de verre.
On frappa; c'était Aimé qui avait tenu à m'apporter lui-même les
dernières listes d'étrangers.
Aimé, avant de se retirer, tint à me dire que Dreyfus était mille fois
coupable. «On saura tout, me dit-il, pas cette année, mais l'année
prochaine: c'est un monsieur très lié dans l'état-major qui me l'a
dit. Je lui demandais si on ne se déciderait pas à tout découvrir tout
de suite avant la fin de l'année. Il a posé sa cigarette, continua
Aimé en mimant la scène et en secouant la tête et l'index comme avait
fait son client voulant dire: il ne faut pas être trop exigeant. «Pas
cette année, Aimé, qu'il m'a dit en me touchant à l'épaule, ce n'est
pas possible. Mais à Pâques, oui!» Et Aimé me frappa légèrement sur
l'épaule en me disant: «Vous voyez je vous montre exactement comme il
a fait», soit qu'il fût flatté de cette familiarité d'un grand
personnage, soit pour que je pusse mieux apprécier en pleine
connaissance de cause la valeur de l'argument et nos raisons
d'espérer.
Ce ne fut pas sans un léger choc au cœur qu'à la première page de la
liste des étrangers, j'aperçus les mots: «Simonet et sa famille».
J'avais en moi de vieilles rêveries qui dataient de mon enfance et où
toute la tendresse qui était dans mon cœur, mais qui éprouvée par lui
ne s'en distinguait pas, m'était apportée par un être aussi différent
que possible de moi. Cet être, une fois de plus je le fabriquais en
utilisant pour cela le nom de Simonet et le souvenir de l'harmonie qui
régnait entre les jeunes corps que j'avais vus se déployer sur la
plage, en une procession sportive, digne de l'antique et de Giotto. Je
ne savais pas laquelle de ces jeunes filles était Mlle Simonet, si
aucune d'elles s'appelait ainsi, mais je savais que j'étais aimé de
Mlle Simonet et que j'allais grâce à Saint-Loup essayer de la
connaître. Malheureusement n'ayant obtenu qu'à cette condition une
prolongation de congé, il était obligé de retourner tous les jours à
Doncières; mais, pour le faire manquer à ses obligations militaires,
j'avais cru pouvoir compter, plus encore que sur son amitié pour moi,
sur cette même curiosité de naturaliste humain que si souvent--même
sans avoir vu la personne dont on parlait et rien qu'à entendre dire
qu'il y avait une jolie caissière chez un fruitier--j'avais eue de
faire connaissance avec une nouvelle variété de la beauté féminine.
Or, cette curiosité, c'est à tort que j'avais espéré l'exciter chez
Saint-Loup en lui parlant de mes jeunes filles. Car elle était pour
longtemps paralysée en lui par l'amour qu'il avait pour cette actrice
dont il était l'amant. Et même l'eût-il légèrement ressentie qu'il
l'eût réprimée, à cause d'une sorte de croyance superstitieuse que de
sa propre fidélité pouvait dépendre celle de sa maîtresse. Aussi
fût-ce sans qu'il m'eût promis de s'occuper activement de mes jeunes
filles que nous partîmes dîner à Rivebelle.
Les premiers temps, quand nous arrivions, le soleil venait de se
coucher, mais il faisait encore clair; dans le jardin du restaurant
dont les lumières n'étaient pas encore allumées, la chaleur du jour
tombait, se déposait, comme au fond d'un vase le long des parois
duquel la gelée transparente et sombre de l'air semblait si
consistante qu'un grand rosier appliqué au mur obscurci qu'il veinait
de rose, avait l'air de l'arborisation qu'on voit au fond d'une pierre
d'onyx. Bientôt ce ne fut qu'à la nuit que nous descendions de
voiture, souvent même que nous partions de Balbec si le temps était
mauvais et que nous eussions retardé le moment de faire atteler, dans
l'espoir d'une accalmie. Mais ces jours-là, c'est sans tristesse que
j'entendais le vent souffler, je savais qu'il ne signifiait pas
l'abandon de mes projets, la réclusion dans une chambre, je savais
que, dans la grande salle à manger du restaurant où nous entrerions au
son de la musique des tziganes, les innombrables lampes triompheraient
aisément de l'obscurité et du froid en leur appliquant leurs larges
cautères d'or, et je montais gaiement à côté de Saint-Loup dans le
coupé qui nous attendait sous l'averse. Depuis quelque temps, les
paroles de Bergotte, se disant convaincu que malgré ce que je
prétendais, j'étais fait pour goûter surtout les plaisirs de
l'intelligence, m'avaient rendu au sujet de ce que je pourrais faire
plus tard une espérance que décevait chaque jour l'ennui que
j'éprouvais à me mettre devant une table, à commencer une étude
critique ou un roman. «Après tout, me disais-je, peut-être le plaisir
qu'on a eu à l'écrire n'est-il pas le critérium infaillible de la
valeur d'une belle page; peut-être n'est-il qu'un état accessoire qui
s'y surajoute souvent, mais dont le défaut ne peut préjuger contre
elle. Peut-être certains chefs-d'œuvre ont-ils été composés en
bâillant.» Ma grand'mère apaisait mes doutes en me disant que je
travaillerais bien et avec joie si je me portais bien. Et, notre
médecin ayant trouvé plus prudent de m'avertir des graves risques
auxquels pouvait m'exposer mon état de santé, et m'ayant tracé toutes
les précautions d'hygiène à suivre pour éviter un accident, je
subordonnais tous les plaisirs au but que je jugeais infiniment plus
important qu'eux, de devenir assez fort pour pouvoir réaliser l'œuvre
que je portais peut-être en moi, j'exerçais sur moi-même depuis que
j'étais à Balbec un contrôle minutieux et constant. On n'aurait pu me
faire toucher à la tasse de café qui m'eût privé du sommeil de la
nuit, nécessaire pour ne pas être fatigué le lendemain. Mais quand
nous arrivions à Rivebelle, aussitôt, à cause de l'excitation d'un
plaisir nouveau et me trouvant dans cette zone différente où
l'exceptionnel nous fait entrer après avoir coupé le fil, patiemment
tissé depuis tant de jours, qui nous conduisait vers la sagesse--comme
s'il ne devait plus jamais y avoir de lendemain, ni de fins
élevées à réaliser--disparaissait ce mécanisme précis de prudente
hygiène qui fonctionnait pour les sauvegarder. Tandis qu'un valet de
pied me demandait mon paletot, Saint-Loup me disait:
--Vous n'aurez pas froid? Vous feriez peut-être mieux de le garder, il
ne fait pas très chaud.
Je répondais: «Non, non,» et peut-être je ne sentais pas le froid,
mais en tous cas je ne savais plus la peur de tomber malade, la
nécessité de ne pas mourir, l'importance de travailler. Je donnais mon
paletot; nous entrions dans la salle du restaurant aux sons de quelque
marche guerrière jouée par les tziganes, nous nous avancions entre les
rangées des tables servies comme dans un facile chemin de gloire, et,
sentant l'ardeur joyeuse imprimée à notre corps par les rythmes de
l'orchestre qui nous décernait ses honneurs militaires et ce triomphe
immérité, nous la dissimulions sous une mine grave et glacée, sous une
démarche pleine de lassitude, pour ne pas imiter ces gommeuses de
café-concert qui, venant de chanter sur un air belliqueux un couplet
grivois, entrent en courant sur la scène avec la contenance martiale
d'un général vainqueur.
A partir de ce moment-là j'étais un homme nouveau, qui n'était plus le
petit-fils de ma grand'mère et ne se souviendrait d'elle qu'en
sortant, mais le frère momentané des garçons qui allaient nous servir.
La dose de bière, à plus forte raison de champagne, qu'à Balbec je
n'aurais pas voulu atteindre en une semaine, alors pourtant qu'à ma
conscience calme et lucide la saveur de ces breuvages représentassent
un plaisir clairement appréciable mais aisément sacrifié, je
l'absorbais en une heure en y ajoutant quelques gouttes de porto, trop
distrait pour pouvoir le goûter, et je donnais au violoniste qui
venait de jouer les deux «louis» que j'avais économisés depuis un mois
en vue d'un achat que je ne me rappelais pas. Quelques-uns des garçons
qui servaient, lâchés entre les tables, fuyaient à toute vitesse,
ayant sur leur paumes tendues un plat que cela semblait être le but de
ce genre de courses de ne pas laisser choir. Et de fait, les soufflés
au chocolat arrivaient à destination sans avoir été renversés, les
pommes à l'anglaise, malgré le galop qui avait dû les secouer, rangées
comme au départ autour de l'agneau de Pauilhac. Je remarquai un de ces
servants, très grand, emplumé de superbes cheveux noirs, la figure
fardée d'un teint qui rappelait davantage certaines espèces d'oiseaux
rares que l'espèce humaine et qui, courant sans trêve et, eût-on dit,
sans but, d'un bout à l'autre de la salle, faisait penser à quelqu'un
de ces «aras» qui remplissent les grandes volières des jardins
zoologiques de leur ardent coloris et de leur incompréhensible
agitation. Bientôt le spectacle s'ordonna, à mes yeux du moins, d'une
façon plus noble et plus calme. Toute cette activité vertigineuse se
fixait en une calme harmonie. Je regardais les tables rondes, dont
l'assemblée innombrable emplissait le restaurant, comme autant de
planètes, telles que celles-ci sont figurées dans les tableaux
allégoriques d'autrefois. D'ailleurs, une force d'attraction
irrésistible s'exerçait entre ces astres divers et à chaque table les
dîneurs n'avaient d'yeux que pour les tables où ils n'étaient pas,
exception faite pour quelque riche amphitryon, lequel ayant réussi à
amener un écrivain célèbre, s'évertuait à tirer de lui, grâce aux
vertus de la table tournante, des propos insignifiants dont les dames
s'émerveillaient. L'harmonie de ces tables astrales n'empêchait pas
l'incessante révolution des servants innombrables, lesquels parce
qu'au lieu d'être assis, comme les dîneurs, étaient debout, évoluaient
dans une zone supérieure. Sans doute l'un courait porter des
hors-d'œuvre, changer le vin, ajouter des verres. Mais malgré ces
raisons particulières, leur course perpétuelle entre les tables rondes
finissait par dégager la loi de sa circulation vertigineuse et réglée.
Assises derrière un massif de fleurs, deux horribles caissières,
occupées à des calculs sans fin, semblaient deux magiciennes occupées à
prévoir par des calculs astrologiques les bouleversements qui
pouvaient parfois se produire dans cette voûte céleste conçue selon la
science du moyen âge.
Et je plaignais un peu tous les dîneurs parce que je sentais que pour
eux les tables rondes n'étaient pas des planètes et qu'ils n'avaient
pas pratiqué dans les choses un sectionnement qui nous débarrasse de
leur apparence coutumière et nous permet d'apercevoir des analogies.
Ils pensaient qu'ils dînaient avec telle ou telle personne, que le
repas coûterait à peu près tant et qu'ils recommenceraient le
lendemain. Et ils paraissaient absolument insensibles au déroulement
d'un cortège de jeunes commis qui, probablement n'ayant pas à ce
moment de besogne urgente, portaient processionnellement des pains
dans des paniers. Quelques-uns, trop jeunes, abrutis par les taloches
que leur donnaient en passant les maîtres d'hôtel, fixaient
mélancoliquement leurs yeux sur un rêve lointain et n'étaient consolés
que si quelque client de l'hôtel de Balbec où ils avaient jadis été
employés, les reconnaissant, leur adressait la parole et leur disait
personnellement d'emporter le champagne qui n'était pas buvable, ce
qui les remplissait d'orgueil.
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韓詩外傳, Vol. 3-4
Produced by Nicole Lai
卷三
傳曰:昔者、舜甑盆無膻,而下不以余獲罪;飯乎土簋,啜乎土型,
而農不以力獲罪;衣而領,而女不以巧獲罪;法下易由,事寡易為功,而
民不以政獲罪。故大道多容,大德多下,圣人寡為,故用物常壯也。傳曰
:易簡而天下之理得矣。詩曰:“政有夷之行,子孫保之。”忠易為禮,
誠易為辭,賢人易為民,工巧易為材。詩曰:“政有夷之行,子孫保之。
”
有殷之時,谷生湯之廷,三日而大拱。湯問伊尹曰:“何物也?”對
曰:“谷樹也。”湯問:“何為而生于此?”伊尹曰:“谷之出澤,野物
也,今生天子之庭,殆不吉也。”湯曰:“奈何?”伊尹曰:“臣聞:妖
者、禍之先,祥者、福之先。見妖而為善,則禍不至,見祥而為不善,則
福不臻””湯乃齋戒靜處,夙興夜寐,吊死問疾,赦過賑窮,七日而谷亡
,妖孽不見,國家昌。詩曰:“畏天之威,于時保之。”
昔者、周文王之時,蒞國八年,夏六月,文王寢疾,五日而地動,東
西南北不出國郊。有司皆曰:“臣聞:地之動,為人主也。今者、君王寢
疾,五日而地動,四面不出國郊,群臣皆恐,請移之。”文王曰:“奈何
其移之也?”對曰:“興事動眾,以增國城,其可移之乎!”文王曰:“
不可。夫天之道見妖,是以罰有罪也,我必有罪,故此罰我也。今又專興
事動眾,以增國城,是重吾罪也,不可以之。昌也請改行重善移之,其可
以免乎!”于是遂謹其禮節硬皮革,以交諸侯;飾其辭令幣帛,以禮俊士
;頒其爵列等級田疇,以賞有功。遂與群臣行此,無幾何而疾止。文王即
位八年而地動,之后四十三年,凡蒞國五十一年而終,此文王之所以踐妖
也。詩曰:“畏天之威,于時保之。”
王者之論德也,而不尊無功,不官無德,不誅無罪。朝無幸位,民無
幸生。故上賢使能,而等級不菖;折暴禁悍,而刑罰不過。百姓曉然皆知
夫為善于家,取賞于朝也;為不善于幽,而蒙刑于顯。夫是之謂定論,是
王者之德。詩曰:“明昭有周,式序在位。”
傳曰:以從俗為善,以貨財為寶,以養性為己為道,是民德也,未及
于士也。行法而志堅,不以私欲害其所聞,是勁士也,未及于君子也。行
法而志堅,好修其所聞,以矯其情;言行多當,未安諭也;知慮多當,未
周密也;上則能大其所隆也,下則能開道不若己者,是篤厚君子,未及圣
人也。若夫百王之法,若別白黑;應當世之變,若數三綱;行禮要節,若
運四支;因化之功,若推四時;天下得序,群物安居,是圣人也。詩曰:
“明昭有周,式序在位。”
魏文侯欲置相,召李克問曰:“寡人欲置相,非翟黃則魏成子,愿卜
之于先生。”李克避席而辭曰:“臣聞之;卑不謀,疏不間親。臣外居高
者也,不敢當命。”文侯曰:“先生臨事勿讓。”李克曰:“夫觀士也,
居則視其所親,富則視其所與,達則視其所舉,窮則視其所不為,貧則視
其所不取。此五者足以觀矣。”文侯曰:“請先生就舍,寡人之相定矣。
”李克出,遇翟黃,曰:“今日聞君召先生而卜相,果誰為之?”李克曰
:“魏成子為之。”翟黃悖然作色,曰:“吾何負于魏成子!西河之守,
吾所進也;君以鄴為憂,吾進西門豹,君欲伐中山,吾進樂羊;中山既拔
,無守之者,吾進先生;君欲置太子傅,吾進趙蒼。皆有成功就事,吾何
負于魏成子!”克曰:“子之言克于子之君也,豈比周以求大官哉!君問
置相,非成則黃,二子何如?臣對曰:君不察故也。居則視其所親,富則
視其所与,達則視其所舉,窮則視其所不為,貧則視其所不取。五者以定
矣,何待克哉!是以知魏成子為相也。且子焉得与魏成子比!魏成子食祿
日千鐘,什一在內,以聘約天下之士,是以得卜子夏,田子方,段干木,
此三人,君皆師友之,子之所進皆臣之,子焉得与魏成子比乎!”翟黃逡
巡再拜曰:“鄙人固陋,失對于夫子。”詩曰:“明昭有周,式序在位。
”
成侯嗣公,聚a計數之君也,未及取民也;子產取民也,未及為政也
;管仲為政也,未及修禮。故修禮者王,為政者強,取民者安,聚者亡。
故合聚之以招谷,積財以肥敵,危身亡國之道也,明君不蹈也。將修禮以
齊朝,正法以齊官,平政以齊下,然后節奏齊乎朝,法則度量正乎官,忠
信愛刑平乎下。如是,百姓愛之如父母,畏之如神明。是以德澤洋乎海內
,福祉歸乎王公。詩曰:“降福簡簡,威儀反反,既醉既飽,福祿來反。
”
楚庄王寢疾,卜之,曰:“河為崇。”大夫曰:“請用牲。”庄王曰
:“止。古者、圣王制祭不過望,濉漳江漢,楚之望也,寡人雖不德,河
非所獲罪也。”遂不祭,三日而疾有瘳。孔子聞之,曰:“楚庄王之霸,
其有方矣,制節守職,反身不貳,其霸不亦宜乎!”詩曰:“嗟嗟保介!
”庄王之謂也。
人主之疾,十有二發,非有賢醫,莫能治也。何謂十二發?痿、蹶、
逆、脹、滿、支、膈、盲、煩、喘、痹、風,此之曰十二發。賢醫治之何
?曰:省事輕刑,則痿不作;無使小民飢寒,則蹶不作;無令財貨上流,
則逆不作;無令倉廩積腐,則脹不作;無使府庫充實,則滿不作;無使群
臣縱恣,則支不作;無使下情不上通,則隔不作;上材恤下,則肓不作;
法令奉行,則煩不作;無使下怨,則喘不作;無使賢伏匿,則痹不作;無
使百姓歌吟誹謗,則風不作。夫重臣群下者,人主之心腹支体也,心腹支
体無疾,則人主無疾矣,故非有賢醫,莫能治也。人皆有此十二疾,而不
用賢醫,則國非其國也。詩曰:“多將儢豢刪藥。”終亦必亡而已矣。故
賢醫用,則眾庶無疾,況人主乎!
傳曰:太平之時,無、跛、眇、鰜叭濉鄱蹋哺覆豢拮櫻殘植豢薜埽駁
牢襁負之遺育,然各以序終者,賢醫之用也。故安止平正除疾之道無他焉
,用賢而已矣。詩曰:“有瞽有瞽,在周之庭。”紂之遺民也。
傳曰:“喪祭之禮廢,則臣子之恩薄,臣子之恩薄,則背死亡生者眾
。”小雅曰:“子子孫孫,勿替引之。”
人事倫,則順于鬼神;順于鬼神,則降福孔皆。詩曰:“以享以祀,
以介景福。”
武王伐紂,到于邢丘,J折為三,天雨,三日不休。武王心懼,召太
公而問曰:“意者,紂未可伐乎?”太公對曰:“不然。因折為三者,軍
當分為三也。天雨、三日不休,欲洒吾兵也。”武王曰:“然何若矣?”
太公曰:“愛其人,及屋上烏;惡其人者,憎其骨余。咸劉厥敵,靡使有
余。”武王曰:“于戲!天下未定也!”周公趨而進曰:“不然。使各度
其宅,而佃其田,無獲舊新。百姓有過,在予一人。”武王曰:“于戲!
天下已定矣。”乃修武勒兵于宁,更名邢丘曰怀,宁曰修武,行克紂于牧
之野。詩曰:“牧野洋洋,檀車皇皇,駟矄彭彭,維師尚父,時維鷹揚,
涼彼武王,肆伐大商,會朝清明。”既反商,及下車,封黃帝之后于蒯,
封帝堯之后于祝,封舜之后于陳。下車而封夏后氏之后于杞,封殷之后于
宋,封比干之墓,釋箕子之囚,表商容之閭。濟河而西,馬放華山之陽,
示不复乘;牛放桃林之野,示不复服也;車甲而藏之于府庫,示不复用也
。于是廢軍而郊射,左射狸首,右射騶虞,然后天下知武王不复用兵也。
祀乎明堂,而民知孝;朝覲,然后諸侯知以敬;坐三老于大學,天子執醬
而饋,執爵而嘄,所以教諸侯之悌也。此四者,天下之大教也。夫武之久
,不亦宜乎!詩曰:“胜殷遏劉,耆定爾功。”言伐紂而殷亡武也。
孟嘗君請學于閔子;使車往迎閔子。閔子曰:“禮有來學,而無往教
。致師而學,不能學;往教,則不能化君也。君所謂不能學者也,臣所謂
不能化者也。”于是孟嘗君曰:“敬聞命矣。”明日、衣請受業。詩曰:
“日就月將。”
劍雖利,不厲不斷;材雖美,不學不高。雖有旨酒嘉怀膊恢捌渲跡凰
漵猩頻潰不學,不達其功。故學然后知不足,教然后知不究。不足,故自
愧而勉,不究、故盡師而熟。由此觀之,則教學相長也。子夏問詩,學一
以知二,孔子曰:“起予者,商也,始可与言詩已矣。”孔子賢乎英杰,
而圣德備,弟子被光景而德彰。詩曰:“日就月將。”
凡學之道,嚴師為難。師嚴然后道尊;道尊然后民知敬學。故太學之
禮,雖詔于天子,無北面,尊師尚道也。故不言而信,不怒而威,師之謂
也。詩曰:“日就月將,學有緝熙于光明。”
傳曰:宋大水。魯人吊之曰:“天降淫雨,害于粢盛,延及君地,以
憂執政,使臣敬吊。”宋人應之,曰:“寡人不仁,齋戒不修,使民不時
,天加以災,又遺君憂,拜命之辱。”孔子聞之,曰:“宋國其庶几矣。
”弟子曰:“何謂?”孔子曰:“昔桀紂不任其過,其亡也忽焉。成湯文
王知任其過,其興也勃焉。過而改之,是不過也。”宋人聞之,乃夙興夜
寐,吊死問疾,戮力宇內,三歲,年丰政平。鄉使宋人不聞孔子之言,則
年谷未丰,而國家未宁。詩曰:“佛時仔肩,示我顯德行。”
齊桓公設庭燎,為便人欲造見者,幾年而士不至。于是東野有以九九
見者,桓公使戲之曰:“九九足以見乎?”鄙人曰:“臣聞君設庭燎以待
士,期年而士不至。夫士之所以不至者,君、天下之賢君也,四方之士皆
自以不及君,故不至也。夫九九、薄能耳,而君猶禮之,況賢于九九者乎
!夫太山不讓礫石,江海不辭小流,所以成其大也。詩曰:‘先民有言,
詢于芻蕘。’博謀也。”桓公曰:“善。”乃固禮之。四月,四方之士相
導而至矣。詩曰:“自堂徂基,自羊徂牛。”以小成大。
太平之時,民行役者不菖時,男女不失時以偶。孝子不失時以養;外
無曠夫,內無怨女;上無不慈之父,下無不孝之子;父子相成,夫婦相保
;天下和平,國家安宁;人事備乎下,天道應乎上。故天不變經,地不易
形,日月昭明,列宿有常;天施地化,陰陽和合;動以雷電,潤以風雨,
節以山川,均其寒暑,万民育生,各得其所,而制國用。故國有所安,地
有所主,圣人刳木為舟,剡木為W,以通四方之物,使澤人足乎水,山人
足乎魚,余衍之財有所流。故丰膏不獨樂,磽确不獨苦,雖遭凶年飢歲,
禹湯之水旱,而民無凍餓之色。故生不乏用,死不轉尸,夫是之謂樂。詩
曰:“于鑠王師,遵養時晦。”
能制天下,必能養其民也;能養其民者,為自養也。飲食适乎藏,滋
味适乎气,勞佚适乎筋骨,寒暖适乎肌膚;然后气藏平,心術治,思慮得
,喜怒時,起居而游樂,事時而用足,夫是之謂能自養者也。故圣人不淫
佚侈靡者,非鄙夫色而愛財用也,養有适,過則不樂,故不為也。是以夏
不數浴,非愛水也;冬不頻湯,非愛火也;不高台榭,非無土木也;不大
鐘鼎,非無金錫也;不沈于酒,不貪于色,非辟丑也;直行情性之所安而
制度,可以為天下法矣。故用不靡財,足以養其生,而天下稱其仁也;養
不害性,足以成教,而天下稱其義也;适情辟余,不求非其有,而天下稱
其廉也;行成不可掩,息刑不可犯,執一道而輕万物,天下稱其勇也。四
行在乎民,居則婉愉,怒則胜敵;故審其所以養,而治道具矣;治道具,
而遠近畜矣。詩曰:“于鑠王師,遵養時晦。”言相養者之至于晦也。
公儀休相魯而嗜魚,一國人獻魚而不受。其弟諫曰:“嗜魚不受,何
也?”曰:“夫欲嗜魚,故不受也。受魚而免于相,則不能自給魚;無受
而不免于相,長自給于魚。”此明于魚為己者也。故老子曰:“后其身而
身先,外其身而身存。非以其無私乎?故能成其私。”詩曰:“思無邪。
”此之謂也。
傳曰:魯有父子訟者、康子欲殺。孔子曰:“未可殺也。夫民父子訟
之為不義久矣,是則上失其道,上有道,是人亡矣。”訟者聞之,請無訟
。康子曰:“治民以孝,殺一不義,以J不孝,不亦可乎?”孔子曰:“
否。不教而听其獄,殺不辜也;三軍大敗,不可誅也;獄讞不治,不可刑
也。上陳之教,而先服之,則百姓從風矣;邪行不從,然后俟之以刑,則
民知罪矣。夫一仞之牆,民不能菖,百仞之山,童子登游焉,凌遲故也。
今其仁義之陵遲久矣,能謂民無菖乎?詩曰:‘俾民不迷。’昔之君子道
其百姓不使迷,是以威厲而刑措不用也。故形其仁義,謹其教道,使民目
晰焉而見之,使民耳晰焉而聞之,使民心晰焉而知之,則道不迷,而民志
不惑矣。詩曰:‘示我顯德行。’故道義不易,民不由也;禮樂不明,民
不見也。詩曰:‘周道如砥,其直如矢。’言其易也。‘君子所履,小人
所視。’言其明也。‘涎言顧之,潸焉出涕。’哀其不聞禮教而就刑誅也
。夫散其本教,而施之刑辟,猶決其牢,而發以毒矢也,不亦哀乎!故曰
:未可殺也。昔者、先王使民以禮,譬之如御也,刑者,鞭策也,今猶無
轡銜而鞭策以御也,欲馬之進,則策其后,欲馬之退,則策其前,御者以
勞,而馬亦多傷矣。今猶此也,上憂勞而民多罹刑。詩曰:‘人而無禮,
胡不遄死!’為上無禮,則不免乎患;為下無禮,則不免乎刑;上下無禮
,胡不遄死!”康子避席再拜曰:“仆雖不敏,請承此語矣。”孔子退朝
,門人子路難曰:“父子訟、道邪?”孔子曰:“非也。”子路曰:“然
則夫子胡為君子而免之也?”孔子曰:“不戒責成,害也,慢令致期,暴
也,不教而誅、賊也。君子為政,避此三者。且詩曰:‘載色載笑,匪怒
伊教。’”
當舜之時,有苗不服,其不服者,衡山在南,岐山在北,左洞庭之波
,右彭澤之水,由此險也。以其不服,禹請伐之,而舜不許,曰:“吾喻
教猶未竭也。”久喻教,而有苗民請服。天下聞之,皆薄禹之義,而美舜
之德。詩曰:“載色載笑,匪怒伊教。”舜之謂也。問曰:“然則禹之德
不及舜乎?”曰:“非然也。禹之所以請伐者,欲彰舜之德也。故善則稱
君,過則稱己,臣下之義也。假使禹為君,舜為臣,亦如此而已矣。夫禹
可謂達乎為人臣之大体也。”
季孫氏之治魯也,眾殺人,而必當其罪;多罰人,而必當其過。子貢
曰:“暴哉!治乎!”季孫聞之,曰:“吾殺人,必當其罪;罰人,必當
其過。先生以為暴,何也?”子貢曰:“夫奚不若子產之治鄭,一年而負
罰之過省,二年而刑殺之罪亡,三年而庫無拘人。故民歸之,如水就下;
愛之、如孝子敬父母。子產病,將死,國人皆吁嗟,曰:‘誰可使代子產
死者乎?’及其不免死也,士大夫哭之于朝,商賈哭之于市,農夫哭之于
野。哭子產者皆如喪父母。今竊聞夫子疾之時,則國人喜,活則國人皆駭
。以死相賀,以生相恐,非暴而何哉!賜聞之:托法而治,謂之暴;不戒
致期,謂之虐;不教而誅,謂之賊;以身胜人,謂之責。責者失身,賊者
失臣,虐者失政,暴者失民。且賜聞:居上位,行此四者而不亡者,未之
有也。”于是季孫稽首謝曰:“謹聞命矣。”詩曰:“載色載笑,匪怒伊
教。”
問者曰:“夫智者何以樂于水也?”曰:“夫水者,緣理而行,不遺
小間,似有智者;動而下之,似有禮者;蹈深不疑,似有勇者;障防而清
,似知命者;歷險致遠,卒成不毀,似有德者。天地以成,群物以生,國
家以宁,万事以平,品物以正。此智者所以樂于水也。”詩曰:“思樂泮
水,薄采其茆。魯侯戾止,在泮飲酒。”樂水之謂也。
問者曰:“夫仁者何以樂于山也?”曰:“夫山者、万民之所瞻仰也
。草木生焉,万物植焉,飛鳥集焉,走獸休焉,四方益取与焉,出云道風
,曊斕醇洹斕匾猿桑補乙宁。此仁者所以樂于山也。”詩曰:“太山岩岩
,魯邦所瞻。”樂山之謂也。
傳曰:晉文公嘗約亡,反國,三行賞而不及陶叔狐。陶叔狐謂咎犯曰
:“吾從而亡,十有一年,顏色黯黑,手足胼胝。今反國,三行賞,而我
不與焉,君其忘我乎?其有大過乎?子試為我言之。”咎犯言之。文公曰
:“噫!我豈忘是子哉!高明至賢,志行全成,湛我以道,說我以仁,變
化我行,昭明我,使我為成人者,吾以為上賞。恭我以禮,防我以義,藩
援我,使我不為非者,吾以為次。勇猛強武,氣勢自御,難在前則處在,
難在后則處后,免我危難之中,吾以為次。然勞苦之士次之。詩曰:‘率
履不越,遂視既發。’今不內自訟過,不悅百姓,將何錫之哉!”
夫詐人者曰:“古今异情,其所以治亂异道。”而眾人皆愚而無知、
陋而無度者也,于其所見,猶可欺也,況乎千歲之后乎!彼詐人者、門庭
之間猶挾欺,而況乎千歲之上乎!然則圣人何以不可欺也?曰:圣人以己
度人者也。以心度心,以情度情,以類度類,古今一也。類不悖,雖久同
理,故性緣理而不迷也。夫五帝之前無傳人,非無賢人,久故也;五帝之
中無傳政,非無善改,久故也;虞夏有傳政,不如殷周之察也,非無善政
,久故也。夫傳者久則愈略,近則愈詳,略則舉大,詳則舉細。故愚者聞
其大不知其細,聞其細不知其大,是以久而差。三王五帝,政之至也。詩
曰:“帝命不違,至于湯齊。”言古今一也。
舜生于諸馮,遷于負夏,卒于鳴條,東夷之人也。文王生于岐周,卒
于畢郢,西夷之人也。地之相去也,千有余里,世之相后也,千有余歲,
然得志行乎中國,若合符節。孔子曰:“先圣后圣,其揆一也。”詩曰:
“帝命不違,至于湯齊。”
孔子觀于周廟,有欹器焉。孔子問于守廟者曰:“此謂何器也?”對
曰:“此蓋為宥座之器。”孔子曰:“聞宥座器滿則覆,虛則欹,中則正
,有之乎?”對曰:“然。”孔子使子路取水試之,滿則覆,中則正,虛
則欹。孔子喟然而嘆曰:“嗚呼!惡有滿而不覆者哉!”子路曰:“敢問
持滿有道乎?”孔子曰:“持滿之道,抑而損之。”子路曰:“損之有道
乎?”孔子曰:“德行寬裕者、守之以恭;土地廣大者,守之以儉;祿位
尊盛者,守之以卑,人眾兵強者,守之以畏;聰明睿智者、守之以愚;博
聞強記者,守之以淺。夫是之謂抑而損之。”詩曰:“湯降不遲,圣敬日
躋。”
周公踐天子之位,七年,布衣之士所贄而師者十人,所友見者十二人
,窮巷白屋先見者四十九人,時進善者百人,教士千人,宮朝者万人。成
王封伯禽于魯,周公誡之曰:“往矣!子無以魯國驕士。吾、文王之子,
武王之弟,成王之叔父也,又相天下,吾于天下,亦不輕矣。然一沐三握
發,一飯三吐哺,猶恐失天下之士。吾聞德行寬裕,守之以恭者榮;土地
廣大,守之以儉者安;祿位尊盛,守之以卑者貴;人眾兵強,守之以畏者
胜;聰明睿智,守之以愚者善;博聞強記,守之以淺者智。夫此六者、皆
謙德也。夫貴為天子,富有四海,由此德也;不謙而失天下,亡其身者,
桀紂是也;可不慎歟!故易有一道,大足以守天下,中足以守其國家,近
足以守其身,謙之謂也。夫天道虧盈而益謙,地道變盈而流謙,鬼神害盈
而福謙,人道惡盈而好謙。是以衣成則必缺,宮成則必缺隅,屋成則必加
拙,示不成者、天道然也。易曰:‘謙、亨、君子有終、吉。’詩曰:‘
湯降不遲,圣敬日躋。’誡之哉!其無以魯國驕士也。”傳曰:子路盛服
以見孔子。孔子曰:“由、疏疏者何也?昔者、江于汶,其始出也,不足
以濫觴;及其至乎江之津也,不方舟,不避風,不可渡也,非其眾川之多
歟!今汝衣服其盛,顏色充滿,天下有誰加汝哉!”子路趨出,改服而入
,蓋揖如也。孔子曰:“由志之,吾語女;夫慎于言者不嘩,慎于行者不
伐。色知而有長者、小人也。故君子知之為知之,不知為不知,言之要也
;能之為能之,不能為不能,行之要也。言要則知,行要則仁,既知且仁
,又何加哉!”詩曰:“湯降不遲,圣敬日躋。”
君子行不貴苟難,說不貴苟察,名不貴苟傳,惟其當之為貴。夫負石
而赴河,行之難為者也,而申徒狄能之,君子不貴者,非禮義之中也。山
淵平,天地比,齊秦襲,入乎耳,出乎口,鉤有須,卵有毛,此說之難持
者也,而鄧s惠施能之,君子不貴者,非禮義之中也。盜跖吟口,名聲若
日月,与舜禹俱傳而不息,君子不貴者,非禮義之中也。故君子行不貴苟
難,說不貴苟察,名不貴苟傳,維其當之為貴。詩曰:“不競不亢,不剛
不柔。”
伯夷叔齊目不視惡色,耳不听惡聲;非其君不事,非其民不使;橫政
之所出,橫民之所止,弗忍居也;思与鄉人居,若朝衣朝冠坐于涂炭也。
故聞伯夷之風者、貪夫廉,懦夫有立志。至柳下惠則不然,不羞污君,不
辭小官;進不隱賢,必由其道;甋窮而不憫,遺佚而不怨;与鄉人居,愉
愉然不去也,雖袒裼裸裎于我側,彼安能浼我哉!故聞柳下惠之風,鄙夫
寬,薄夫厚。至乎孔子去魯,遲遲乎其行也,可以去而去,可以止而止,
去父母國之道也。伯夷、圣人之清者也,柳下惠、圣人之和者也,孔子、
圣人之中者也。詩曰:“不競不?,不剛不柔。”中庸和通之謂也。
王者之等賦正事,田野什一,關市譏而不征,山林澤梁,以時入而不
禁。相地而正壤,理道而致貢。万物群來,無有流滯,以相通移。近者不
隱其能,遠者不疾其勞。雖幽間僻陋之國,莫不趨使而安樂之。夫是之謂
王者之等賦正事。詩曰:“敷政优优,百祿是遒。”
孫卿与臨武君議兵于趙孝成王之前。王曰:“敢問兵之要?”臨武君
曰:“夫之要義,上得天時,下得地利,后之發,先之至,此兵之要也。
”孫卿曰:“不然。夫兵之要,在附親士民而已。六馬不和,造父不能以
致遠;弓矢不調,羿不能以中微;士民不親附,湯武不能以戰胜。由此觀
之,要在于附親士民而已矣。”臨武君曰:“不然。夫兵之用,變故也,
其所貴,謀詐也,善用之者,猶脫兔莫知其出;孫吳用之,無敵于天下。
由此觀之,豈待親士民而后可哉!”孫卿曰:“不然。君之所道者、諸侯
之兵、謀臣之事也;臣之所道者、仁人之兵,圣王之事也。彼可詐者,必
怠慢者也,君臣上下之際,突然有离德者也。夫以跖而詐桀,猶有工拙焉
。以桀詐堯,如以指撓沸,以卵投石,抱羽毛而赴烈火,入則饕玻太怚i
詐也!且夫暴國將孰焉與至哉?彼其与至者,必欺其民,民之親我也,芬
若椒蘭,歡如父子,彼顧其上,如毒蜂蠆之人哉,雖桀跖豈肯為其所至惡
,賊其所至愛哉!是猶使人之子孫,自賊其父母也,彼則先覺其失,何可
詐哉!且仁人之兵,聚則成卒,散則成列,延居則若莫邪之長刃,嬰之者
斷,銳居則若莫邪之利鋒,當之者潰,圓居則若丘山之不可移也,方居則
若盤石之不可拔也,触之,摧角折節而退爾,夫何可詐也。詩曰:‘武王
載旆,有虔秉鉞;如火烈烈,則莫我敢曷。’此謂湯武之兵也。”孝成王
避席仰首曰:“寡人雖不敏,請依先生之兵也。”
受命之士,正衣冠而立,儼然,人望而信之;其次、聞其言而信之;
其次、見其行而信之;既見其行,而眾皆不信,斯下矣。詩曰:“慎与言
矣,謂爾不信。”
昔者、不出戶而知天下,不窺牖而見天道,非目能視乎千里之前,非
耳能聞乎千里之外,以己之情量之也。己惡飢寒焉,則知天下之欲衣食也
;己惡勞苦焉,則知天下之欲安佚也;己惡衰乏焉,則知天下之欲富足也
。知此三者、圣王之所以不降席而匡天下。故君子之道,忠恕而已矣。夫
處飢渴,苦血气,困寒暑,動肌膚,此四者,民之大害也,害不除,未可
教御也。四体不掩,則鮮仁人;五藏空虛,則無立士。故先王之法,天子
親耕,后妃親蚕,先天下憂衣与食也。詩曰:“父母何嘗?心之憂矣,之
子無裳。”
卷四
紂作炮烙之刑。王子比干曰:“主暴不諫,非忠也;畏死不言,非勇
也。見過即諫,不用即死,忠之至也。”遂諫,三日不去朝,紂囚殺之。
詩曰:“昊天大憮,予慎無辜!”
桀為酒池,可以運舟:糟丘,足以望十里;而牛飲者三千人。關龍逢
進諫曰:“古之人君,身行禮義,愛民節財,故國安而身壽。今君用財若
無窮,殺人若恐弗胜,君若弗革,天殃必降,而誅必至矣。君其革之!”
立而不去朝。桀囚而殺之。君子聞之曰:“天之命矣!”詩曰:“昊天太
憮,予慎無辜!”
有大忠者,有次忠者,有下忠者,有國賊者。以道覆君而化之,是謂
大忠也;以德調君而輔之,是謂次忠也;以諫非君而怨之,是謂下忠也;
不恤乎公道之達義,偷合苟同,以持祿養者,是謂國賊也。若周公之于成
王,可謂大忠也;管仲之于桓公,可謂次忠也;子胥之于夫差,可謂下忠
也;曹触龍之于紂,可謂國賊也。皆人臣之所為也,吉凶賢不肖之效也。
詩曰:“匪其止共,惟王之邛。”
哀公問取人。孔子曰:“無取健,無取佞,無取口讒。健、驕也,佞
、諂也,讒、誕也。故弓調然后求勁焉,馬服然后求良焉,士信愨然后求
知焉,士不信焉,又多知,譬之豺狼,其難以身近也。周書曰:‘為虎傅
翼也。’不亦殆乎!”詩曰:‘匪其止共,惟王之邛。’言其不恭其職事
,而病其主也。
齊桓公獨以管仲謀伐莒,而國人知之。桓公謂管仲曰:“寡人獨為仲
父言,而國人知之,何也?”管仲曰:“意若國中有圣人乎!今東郭牙安
在?”桓公顧曰:“在此。”管仲曰:“子有言乎?”東郭牙曰:“然。
”管仲曰:“子何以知之?”曰:“臣聞君子有三色,是以知之。”管仲
曰:“何謂三色?”曰:“歡忻愛說,鐘鼓之色也;愁悴哀憂,衰之色也
;猛厲充實,兵革之色也。是以知之。”管仲曰:“何以知其莒也?”對
曰:“君東南面而指,口張而不掩,舌舉而不下,是以知其莒也。”桓公
曰:“善。詩曰:‘他人有心,予忖度之。’”東郭先生曰:“目者、心
之符也,言者、行之指也。夫知者之于人也,未嘗求知而后能知也,觀容
貌,察氣志,定取舍,而人情畢矣。”詩曰:“他人有心,予忖度之。”
今有堅甲利兵,不足以施敵破虜;弓良矢調,不足射遠中微,與無兵
等爾。有民不足強用嚴敵,与無民等爾。故盤石千里,不為有地;愚民百
万,不為有民。詩曰:“維南有箕,不可以簸揚;維北有斗,不可以挹酒
漿。”
傳曰:舜彈五弦之琴,以歌南風,而天下治。周平公酒不离于前,鐘
石不解于懸,而宇內亦治。匹夫百畝一室,不遑啟處,無所移之也。夫以
一人而兼听天下,其日有余而下治,是使人為之也。夫擅使人之權,而不
能制眾于下,則在位者,非其人也。詩曰:“維南有箕,不可以簸揚;維
北有斗,不可以挹酒漿。”言有位無其事也。
齊桓公伐山戎,其道過燕,燕君送之出境。桓公問管仲曰:“諸侯相
送,固出境乎?”管仲曰:“非天子不出境。”桓公曰:“然畏而失禮也
。寡人不可使燕失禮。”乃割燕君所至之地以与之。諸侯聞之,皆朝于齊
。詩曰:“靜恭爾位,好是正直。神之听之,介爾景福。”
韶用干戚,非至樂也;舜兼二女,非達禮也;封黃帝之子十九人,非
法義也;往田號泣,未盡命也。以人觀之則是也,以法量之則未也。禮曰
:“禮儀三百,威儀三千。”詩曰:“靜恭爾位,正直是与,神之听之,
式谷以女。”
禮者、治辯之极也,強國之本也,威行之道也,功名之統也,王公由
之,所以一天下也,不由之,所以隕社稷也。是故堅甲利兵,不足以為武
;高城深池,不足以為固;嚴令繁刑,不足以為威;由其道則行,不由其
道則廢。昔楚人蛟革犀兕以為甲,堅如金石,宛如鉅蛇,慘若蜂蠆,輕利
剛疾,卒如飄風,然兵殆于垂沙,唐子死,庄軨走,楚分為三四者,此豈
無堅甲利兵也哉!所以統之非其道故也。汝淮以為險,江漢以為池,緣之
以方城,限之以鄧林,然秦師至于鄢郢舉,若振槁然,是豈無固塞限險也
哉!其所以統之者、非其道故也。紂殺比干,而囚箕子,為炮烙之刑,殺
戮無時,群下愁怨,皆莫冀其命,然周師至,令不行乎左右,而豈其無嚴
令繁刑也哉!其所以統之者、非其道故也。若夫明道而均分之,誠愛而時
使之,則下之應上,如影響矣;有不由命,然后俟之以刑,刑一人而天下
服,下不非其上,知罪在己也。是以刑罰競消,而威行如流者、無他,由
是道故也。詩曰:“自東自西,自南自北,無思不服。”如是則近者歌謳
之,遠者赴趨之,幽閑僻陋之國,莫不趨使而安樂之,若赤子之歸慈母者
、何也?仁刑義立,教誠愛深,禮樂交通故也。詩曰:“禮儀卒度,笑語
卒獲。”
君人者、以禮分施,均遍而不偏,臣以禮事君,忠順而不解,父寬惠
而有禮,子敬愛而致恭,兄慈愛而見友,弟敬 而不慢,夫照臨而有別,
妻柔順而听從,若夫行之而不中道,即恐懼而自竦。此全道也,偏立則亂
,具立則治。請問兼能之奈何?曰審禮。昔者、先王審禮以惠天下,故德
及天地。動無不當。夫君子恭而不難,敬而不鞏,貧窮而不約,富貴而不
驕,應變而不窮,審之禮也。故君子于禮也,敬而安之;其于事也,經而
不失;其于人也,寬裕寡怨而弗阿;其于儀也,修飾而不危;其應變也,
齊給便捷而不累;其于百官伎藝之人也,不与爭能而致用其功;其于天地
万物也,不拂其所而謹裁其盛;其待上也,忠順而不解;其使下也,均遍
而不偏;其于交游也,緣類而有義;其于鄉曲也,容而不亂。是故窮則有
名,通則有功,仁義兼覆天下而不窮,明通天地、理万變而不疑,血气平
和,志意廣大,行義塞天地,仁知之极也,夫是謂先王審之禮也。若是、
則老者安之,少者怀之,朋友信之,如赤子之歸慈母也。曰:仁刑義立,
教誠愛深,禮樂交通故也。詩曰:“禮儀卒度,笑語卒獲。”
晏子聘魯,上堂則趨,授玉則跪。子貢怪之,問孔子曰:“晏子知禮
乎?今者晏子來聘魯,上堂則趨,授玉則跪,何也?”孔子曰:“其有方
矣。待其見我,我將問焉。”俄而晏子至,孔子問之。晏子對曰:“夫上
堂之禮,君行一,臣行二。今君行疾,臣敢不趨乎!今君之授幣也卑,臣
敢不跪乎!”孔子曰:“善。禮中又有禮。賜、寡使也,何足以識禮也!
”詩曰:“禮儀卒度,笑語卒獲。”晏子之謂也。
古者八家而井田。方里為一井,廣三百步,長三百步,為一里,其田
九百畝。廣一步、長百步,為一畝;廣百步,長百步,為百畝。八家為鄰
,家得百畝,余夫各得二十五畝,家為公田十畝,余二十畝共為廬舍,各
得二畝半。八家相保,出入更守,疾病相憂,患難相救,有無相貸,飲食
相召,嫁娶相謀,漁獵分得,仁恩施行,是以其民和親而相好。詩曰:“
中田有廬,疆場有瓜。”今或不然,令民相伍,有罪相伺,有刑相舉,使
构造怨仇,而民相殘,傷和睦之心,賊仁恩,害士化,所和者寡,欲敗者
多,于仁道泯焉。詩曰:“其何能淑,載胥及溺。”
天子不言多少,諸侯不言利害,大夫不言得喪,士不言通財貨,不賈
于道。故駟馬之家,不持雞豚之息,伐冰之家,不圖牛馬之入,千乘之君
,不通貨財,冢卿不修幣施,大夫不為場圃,委積之臣,不貪市井之利。
是以貧窮有所歡,而孤寡有所措手足也。詩曰:“彼有遺秉,此有滯穗,
伊寡婦之利。”
人主欲得善射及遠中微,則懸貴爵重賞以招致之,內不阿子弟,外不
隱遠人,能中是者取之,是豈不謂之大道也哉!雖圣人弗能易也。今欲治
國馭民,調一上下,將內以固城,外以拒難,治則制人,人弗能制,亂則
危削滅亡可立待也。然而求卿相輔佐,獨不如是之公,惟便僻比己之是用
,豈不謂過乎!故有社稷,莫不欲安,俄則危矣,莫不欲存,俄則亡矣。
古之國千余,今無數十,其故何也?莫不失于是也。故明主有私人以百金
名珠玉,而無私以官職事業者,何也?曰:本不利所私也。彼不能而主使
之,是主也;臣不能而為之,是詐臣也。主于上,臣詐于下,滅亡無日矣
,俱害之道也。故惟明主能愛其所愛,主則必危其所愛。夫文王非無便之
辟親己者,超然乃舉太公于舟人而用之,豈私之哉!以為親邪?則异族之
人也;以為故耶?則未嘗相識也;以為姣好耶?則太公年七十二,焉然而
齒墮矣!然而用之者,文王欲立貴道,欲白貴名,兼制天下,以惠中國,
而不可以獨,故舉是人而用之,貴道果立,貴名果白,兼制天下,立國七
十一,姬姓獨居五十二,周之子孫苟不狂惑,莫不為天下顯諸侯,夫是之
謂能愛其所愛矣。故惟明主能愛其所愛,其主必危其所愛,此之謂也。大
雅曰:“貽厥孫謀,以燕翼子。”小雅曰:“死喪無日,無幾相見。”危
其所愛之謂也。
問者不告,告者勿問,有諍气者勿与論。必由其道至然后接之,非其
道則避之。故禮恭然后可與言道之方,辭順然后可与言道之理,色從然后
可與言道之极。故未可与言而言,謂之瞽,可與言而不与言,謂之隱,君
子不瞽,言謹其序。詩曰:“彼交匪紓,天子所予。”言必交吾志然后予
。
子為親隱,義不得正;君誅不義,仁不得受。雖違仁害義,法在其中
矣。詩曰:“优哉游哉!亦是戾矣。”
齊桓公問于管仲曰:“王者何貴?”曰:“貴天。”桓公仰而視天。
管仲曰:“所謂天,非蒼莽之天也。王者以百姓為天,百姓与之則安,輔
之則強,非之則危,倍之則亡。詩曰:‘民之無良,相怨一方。’民皆居
一方而怨其上,不亡者、未之有也。”
善御者不忘其馬,善射者不忘其弓,善為上者不忘其下。誠愛而利之
,四海之內,闔若一家;不愛而利,子或殺父,而況天下乎!詩曰:“民
之無良,相怨一方。”
出則為宗族患,入則為鄉里憂。詩曰:“如蠻如髦,我是用憂。”小
人之行也。
有君不能事,有臣欲其忠;有父不能事,有子欲其孝;有兄不能敬,
有弟欲其從令。詩曰:“受爵不讓,至于己斯亡。”言能知于人,而不能
自知也。
夫當世之愚,飾邪說,文奸言,以亂天下,欺惑眾愚,使混然不知是
非治亂之所存者、則是范睢、魏牟、田文、庄周、慎到、田駢、墨翟、宋
綦、鄧s、惠施之徒也。此十子者、皆順非而澤,聞見雜博,然而不師上
古,不法先王,按往舊造說,務自為工,道無所遇,而人相從,故曰:十
子者之工說,說皆不足合大道,美風俗,治綱紀,然其持之各有故,言之
皆有理,足以欺惑眾愚,交亂朴鄙,則是十子之罪也。若夫總方略,一統
類,齊言行,群天下之英杰,告之以大道,教之以至順,蕝要之間,衽席
之上,簡然圣王之文具,沛然平世之俗趨,工說者不能入也,十子者不能
親也,無置錐之地,而王公不能与爭名,則是圣人之未得志者也,仲尼是
也,一天下,財万物,長養人民,兼利天下,通達之屬,莫不從服,工說
者立息,十子者遷化,則圣人之得穿蚽乘從硎且病嗜私焙撾裨眨可戲從碇
粗疲蚕則仲尼之義,以務息十子之說,如是者、人之事畢矣,天下之害除
矣,圣人之跡著矣。詩曰:“雨雪,見曰消。”
君子大心則敬天而道,小心則畏義而節;知則明達而類,愚則端愨而
法;喜則和而治,憂則靜而違;達則宁而容,窮則納而詳。小人大心則慢
而暴,小心則淫而傾;知則攫盜而徼,愚則毒賊而亂;喜則輕易而快,憂
則挫而懾;達則驕而偏,窮則棄而累;其肢体之序,与禽獸同節,言語之
暴,与蠻夷不殊,出則為宗族患,入則為鄉里憂。詩曰:“如蠻如髦。我
則用憂。”
傳曰:愛由情出,謂之仁,節愛理宜,謂之義,致愛恭謹,謂之禮,
文禮謂之容,禮容之美,自足以為治。故其言可以為民道,民從是言也;
行可以為民法,民從是行也;書之于策,傳之于志,万世子子孫孫道而不
舍。由之則治,失之則亂,由之則生,失之則死。今夫肢体之序,与禽獸
同節,言語之暴,与蠻夷不殊,混然無道,此明王圣主之所罪。詩曰:“
如蠻如髦,我是用憂。”
客有說春申君者曰:“湯以七十里,文王百里,皆兼天下,一海內。
今夫孫子者,天下之賢人也,君借之百里之勢,臣竊以為不便于君。若何
?”春申君曰:“善。”于是使人謝孫子,去而之趙,趙以為上卿。客又
說春申君曰:“昔伊尹去夏之殷,殷王而夏亡;管仲去魯而入齊,魯弱而
齊強。由是觀之,夫賢者之所在,其君未嘗不善,其國未嘗不安也。今孫
子、天下之賢人,何謂辭而去?”春申君又云:“善。”于是使請孫子。
孫子因偽喜謝之:“鄙語曰:‘癘怜王。’此不恭之語也,雖不可不審也
,非比為劫殺死亡之主者也,夫人主年少而放,無術法以知奸,即大臣以
專斷圖私,以禁誅于己也,故舍賢長而立幼弱,廢正直而用不善。故春秋
之志曰:楚王之子圍聘于鄭,未出境,聞王疾,返問疾,遂以冠纓絞王而
殺之,因自立。齊崔杼之妻美,庄公通之,〔崔杼帥其党而攻庄公,庄公
請与分國,〕崔杼不許,欲自刃于廟,〔崔杼又不許,〕庄公走出,菖于
外牆,射中其股,遂殺而立其弟景公。近世所見,李兌用趙,餓主父于沙
丘,百日而殺之。淖齒用齊,擢閔王之筋,而懸之于廟,宿昔而殺之。夫
癘雖姜~痂疵,上比遠世,未至絞頸射股也,下比近世,未至擢筋餓死也
。夫劫殺死亡之主,心之憂勞,形之苦痛,必甚于癘矣。由此觀之,癘雖
怜王,可也。”因為賦曰:“旋玉瑤珠不知佩,雜布与錦不知异,閭佣寄
爸疵劍叉頗噶甘侵聰病悅為明,以聾為聰,以是為非,以吉為凶。嗚呼!
上天!曷維其同!”詩曰:“上帝甚蹈,無自瘵焉。”
南苗异獸之,猶犬羊也,与之于人,猶死之藥也,安舊侈質,習貫易
性而然也。夫狂者自,忘其非芻豢也,飯土,忘其非粱飯也,然則楚之狂
者楚言,齊之狂者齊言,習使然也。夫習之于人,而著,深而固,是暢于
筋骨,貞于膠漆,是以君子務為學也。詩曰:“既見君子,德音孔膠。”
孟子曰:“仁、人心也,義、人路也。舍其路弗由,放其心而弗求。
人有雞犬放,則知求之,有放心,而不知求,其于心為不若雞犬哉!不知
類之甚矣,悲矣!終亦必亡而已矣。故學問之道無他焉,求其放心而已。
”詩曰:“中心藏之,何日忘之?”
道雖近,不行不至;事雖小,不為不成;每自多者,出人不遠矣。夫
巧弓在此手也,傳角被筋,膠漆之和,即可以為万乘之寶也。及其彼手,
而賈不數銖。人同材鈞,而貴賤相万者、盡心致志也。詩曰:“中心藏之
,何日忘之?”
傳曰:誠惡惡,知刑之本,誠善善,知敬之本。惟誠感神,達乎民心,知
刑敬之本,則不怒而威,不言而信,誠、德之主也。詩曰:“鼓鐘于宮,
聲聞于外。”
孔子見客,客去。顏淵曰:“客、仁也。”孔子曰:“恨兮其心,顙
兮其口,仁則吾不知也,言之所聚也。”顏淵蹴然變色。曰:“良玉度尺
,雖有十仞之土,不能掩其光;良珠度寸,雖有百仞之水,不能掩其瑩。
夫形、体也,色、心也,閔閔乎其薄也。苟有溫良在中,則眉睫著之矣;
疵瑕在中,則眉睫不能匿之。詩曰:“鼓鐘于宮,聲聞于外。”
偽詐不可長,空虛不可守,朽木不可雕,情亡不可久。詩曰:“鐘鼓
于宮,聲聞于外。”言有中者必能見外也。
所謂庸人者,口不能道乎善言,心不能知先王之法,動作而不知所務
,止立而不知所定,日選于物,而不知所貴,不知選賢人善士而托其身焉
,從物而流,不知所歸,五藏無政,心從而坏遂不反,是以動而形危,靜
則名辱。詩曰:“之子無良,二三其德。”
客有見周公者,應之于門曰:“何以道旦也?”客曰:“在外即言外
,在內即言內,入乎?將毋?”周公曰:“請入。”客曰:“立即言義,
坐即言仁,坐乎?將毋?”周公曰:“請坐。”客曰:“疾言則翕翕,徐
言則不聞,言乎?將毋?”周公唯唯,旦也菖。明日興師而誅管蔡。故客
善以不言之說,周公善听不言之說,若周公可謂能听微言矣。故君子之告
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A l’ombre des jeunes filles en fleurs — Premiere partie
Produced by Sue Asscher, Walter Debeuf, Patrick Narzul, and Marie Lebert
MARCEL PROUST
A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS
PREMIÈRE PARTIE
Ma mère, quand il fut question d'avoir pour la première fois M. de
Norpois à dîner, ayant exprimé le regret que le Professeur Cottard fût
en voyage et qu'elle-même eût entièrement cessé de fréquenter Swann,
car l'un et l'autre eussent sans doute intéressé l'ancien ambassadeur,
mon père répondit qu'un convive éminent, un savant illustre, comme
Cottard, ne pouvait jamais mal faire dans un dîner, mais que Swann,
avec son ostentation, avec sa manière de crier sur les toits ses
moindres relations, était un vulgaire esbrouffeur que le marquis de
Norpois eût sans doute trouvé selon son expression, «puant». Or cette
réponse de mon père demande quelques mots d'explication, certaines
personnes se souvenant peut-être d'un Cottard bien médiocre et d'un
Swann poussant jusqu'à la plus extrême délicatesse, en matière
mondaine, la modestie et la discrétion. Mais pour ce qui regarde
celui-ci, il était arrivé qu'au «fils Swann» et aussi au Swann du
Jockey, l'ancien ami de mes parents avait ajouté une personnalité
nouvelle (et qui ne devait pas être la dernière), celle de mari
d'Odette. Adaptant aux humbles ambitions de cette femme, l'instinct,
le désir, l'industrie, qu'il avait toujours eus, il s'était ingénié à
se bâtir, fort au-dessous de l'ancienne, une position nouvelle et
appropriée à la compagne qui l'occuperait avec lui. Or il s'y montrait
un autre homme. Puisque (tout en continuant à fréquenter seul ses amis
personnels, à qui il ne voulait pas imposer Odette quand ils ne lui
demandaient pas spontanément à la connaître) c'était une seconde vie
qu'il commençait, en commun avec sa femme, au milieu d'êtres nouveaux,
on eût encore compris que pour mesurer le rang de ceux-ci, et par
conséquent le plaisir d'amour-propre qu'il pouvait éprouver à les
recevoir, il se fût servi, comme d'un point de comparaison, non pas des
gens les plus brillants qui formaient sa société avant son mariage,
mais des relations antérieures d'Odette. Mais, même quand on savait
que c'était avec d'inélégants fonctionnaires, avec des femmes tarées,
parure des bals de ministères, qu'il désirait de se lier, on était
étonné de l'entendre, lui qui autrefois et même encore aujourd'hui
dissimulait si gracieusement une invitation de Twickenham ou de
Buckingham Palace, faire sonner bien haut que la femme d'un sous-chef
de cabinet était venue rendre sa visite à Madame Swann. On dira
peut-être que cela tenait à ce que la simplicité du Swann élégant,
n'avait été chez lui qu'une forme plus raffinée de la vanité et que,
comme certains israélites, l'ancien ami de mes parents avait pu
présenter tour à tour les états successifs par où avaient passé ceux
de sa race, depuis le snobisme le plus naïf et la plus grossière
goujaterie, jusqu'à la plus fine politesse. Mais la principale raison,
et celle-là applicable à l'humanité en général, était que nos vertus
elles-mêmes ne sont pas quelque chose de libre, de flottant, de quoi
nous gardions la disponibilité permanente; elles finissent par
s'associer si étroitement dans notre esprit avec les actions à
l'occasion desquelles nous nous sommes fait un devoir de les exercer,
que si surgit pour nous une activité d'un autre ordre, elle nous prend
au dépourvu et sans que nous ayons seulement l'idée qu'elle pourrait
comporter la mise en œuvre de ces mêmes vertus. Swann empressé avec ces
nouvelles relations et les citant avec fierté, était comme ces grands
artistes modestes ou généreux qui, s'ils se mettent à la fin de leur
vie à se mêler de cuisine ou de jardinage, étalent une satisfaction
naïve des louanges qu'on donne à leurs plats ou à leurs plates-bandes
pour lesquels ils n'admettent pas la critique qu'ils acceptent
aisément s'il s'agit de leurs chefs-d'œuvre; ou bien qui, donnant une
de leurs toiles pour rien, ne peuvent en revanche sans mauvaise humeur
perdre quarante sous aux dominos.
Quant au Professeur Cottard, on le reverra, longuement, beaucoup plus
loin, chez la Patronne, au château de la Raspelière. Qu'il suffise
actuellement, à son égard, de faire observer ceci: pour Swann, à la
rigueur le changement peut surprendre puisqu'il était accompli et non
soupçonné de moi quand je voyais le père de Gilberte aux
Champs-Élysées, où d'ailleurs ne m'adressant pas la parole il ne
pouvait faire étalage devant moi de ses relations politiques (il est
vrai que s'il l'eût fait, je ne me fusse peut-être pas aperçu tout de
suite de sa vanité car l'idée qu'on s'est faite longtemps d'une
personne, bouche les yeux et les oreilles; ma mère pendant trois ans
ne distingua pas plus le fard qu'une de ses nièces se mettait aux
lèvres que s'il eût été invisiblement dissous entièrement dans un
liquide; jusqu'au jour où une parcelle supplémentaire, ou bien quelque
autre cause amena le phénomène appelé sursaturation; tout le fard non
aperçu cristallisa et ma mère devant cette débauche soudaine de
couleurs déclara, comme on eût fait à Combray, que c'était une honte et
cessa presque toute relation avec sa nièce). Mais pour Cottard au
contraire, l'époque où on l'a vu assister aux débuts de Swann chez les
Verdurin était déjà assez lointaine; or les honneurs, les titres
officiels viennent avec les années; deuxièmement, on peut être
illettré, faire des calembours stupides, et posséder un don
particulier, qu'aucune culture générale ne remplace, comme le don du
grand stratège ou du grand clinicien. Ce n'est pas seulement en effet
comme un praticien obscur, devenu, à la longue, notoriété européenne,
que ses confrères considéraient Cottard. Les plus intelligents d'entre
les jeunes médecins déclarèrent,--au moins pendant quelques années,
car les modes changent étant nées elles-mêmes du besoin de changement,--que
si jamais ils tombaient malades, Cottard était le seul maître
auquel ils confieraient leur peau. Sans doute ils préféraient le
commerce de certains chefs plus lettrés, plus artistes, avec lesquels
ils pouvaient parler de Nietzsche, de Wagner. Quand on faisait de la
musique chez Madame Cottard, aux soirées où elle recevait, avec
l'espoir qu'il devînt un jour doyen de la Faculté, les collègues et
les élèves de son mari, celui-ci au lieu d'écouter, préférait jouer
aux cartes dans un salon voisin. Mais on vantait la promptitude, la
profondeur, la sûreté de son coup d'œil, de son diagnostic. En
troisième lieu, en ce qui concerne l'ensemble de façons que le
Professeur Cottard montrait à un homme comme mon père, remarquons que
la nature que nous faisons paraître dans la seconde partie de notre
vie, n'est pas toujours, si elle l'est souvent, notre nature première
développée ou flétrie, grossie ou atténuée; elle est quelquefois une
nature inverse, un véritable vêtement retourné. Sauf chez les Verdurin
qui s'étaient engoués de lui, l'air hésitant de Cottard, sa timidité,
son amabilité excessives, lui avaient, dans sa jeunesse, valu de
perpétuels brocards. Quel ami charitable lui conseilla l'air glacial?
L'importance de sa situation lui rendit plus aisé de le prendre.
Partout, sinon chez les Verdurin où il redevenait instinctivement
lui-même, il se rendit froid, volontiers silencieux, péremptoire
quand il fallait parler, n'oubliant pas de dire des choses
désagréables. Il put faire l'essai de cette nouvelle attitude devant
des clients qui ne l'ayant pas encore vu, n'étaient pas à même de
faire des comparaisons, et eussent été bien étonnés d'apprendre qu'il
n'était pas un homme d'une rudesse naturelle. C'est surtout à
l'impassibilité qu'il s'efforçait, et même dans son service d'hôpital,
quand il débitait quelques-uns de ces calembours qui faisaient rire
tout le monde, du chef de clinique au plus récent externe, il le
faisait toujours sans qu'un muscle bougeât dans sa figure d'ailleurs
méconnaissable depuis qu'il avait rasé barbe et moustaches.
Disons pour finir qui était le marquis de Norpois. Il avait été
ministre plénipotentiaire avant la guerre et ambassadeur au Seize Mai,
et, malgré cela, au grand étonnement de beaucoup, chargé plusieurs
fois, depuis, de représenter la France dans des missions
extraordinaires--et même comme contrôleur de la Dette, en Égypte, où
grâce à ses grandes capacités financières il avait rendu d'importants
services--par des cabinets radicaux qu'un simple bourgeois
réactionnaire se fût refusé à servir, et auxquels le passé de M. de
Norpois, ses attaches, ses opinions eussent dû le rendre suspect. Mais
ces ministres avancés semblaient se rendre compte qu'ils montraient
par une telle désignation quelle largeur d'esprit était la leur dès
qu'il s'agissait des intérêts supérieurs de la France, se mettaient
hors de pair des hommes politiques en méritant que le _Journal des
Débats_ lui-même, les qualifiât d'hommes d'État, et bénéficiaient enfin
du prestige qui s'attache à un nom aristocratique et de l'intérêt
qu'éveille comme un coup de théâtre un choix inattendu. Et ils
savaient aussi que ces avantages ils pouvaient, en faisant appel à M.
de Norpois, les recueillir sans avoir à craindre de celui-ci un manque
de loyalisme politique contre lequel la naissance du marquis devait
non pas les mettre en garde, mais les garantir. Et en cela le
gouvernement de la République ne se trompait pas. C'est d'abord parce
qu'une certaine aristocratie, élevée dès l'enfance à considérer son
nom comme un avantage intérieur que rien ne peut lui enlever (et dont
ses pairs, ou ceux qui sont de naissance plus haute encore,
connaissent assez exactement la valeur), sait qu'elle peut s'éviter,
car ils ne lui ajouteraient rien, les efforts que sans résultat
ultérieur appréciable, font tant de bourgeois pour ne professer que
des opinions bien portées et de ne fréquenter que des gens bien
pensants. En revanche, soucieuse de se grandir aux yeux des familles
princières ou ducales au-dessous desquelles elle est immédiatement
située, cette aristocratie sait qu'elle ne le peut qu'en augmentant
son nom de ce qu'il ne contenait pas, de ce qui fait qu'à nom égal,
elle prévaudra: une influence politique, une réputation littéraire ou
artistique, une grande fortune. Et les frais dont elle se dispense à
l'égard de l'inutile hobereau recherché des bourgeois et de la stérile
amitié duquel un prince ne lui saurait aucun gré, elle les prodiguera
aux hommes politiques, fussent-ils francs-maçons, qui peuvent faire
arriver dans les ambassades ou patronner dans les élections, aux
artistes ou aux savants dont l'appui aide à «percer» dans la branche
où ils priment, à tous ceux enfin qui sont en mesure de conférer une
illustration nouvelle ou de faire réussir un riche mariage.
Mais en ce qui concernait M. de Norpois, il y avait surtout que, dans
une longue pratique de la diplomatie, il s'était imbu de cet esprit
négatif, routinier, conservateur, dit «esprit de gouvernement» et qui
est, en effet, celui de tous les gouvernements et, en particulier,
sous tous les gouvernements, l'esprit des chancelleries. Il avait
puisé dans la carrière, l'aversion, la crainte et le mépris de ces
procédés plus ou moins révolutionnaires, et à tout le moins
incorrects, que sont les procédés des oppositions. Sauf chez quelques
illettrés du peuple et du monde, pour qui la différence des genres est
lettre morte, ce qui rapproche, ce n'est pas la communauté des
opinions, c'est la consanguinité des esprits. Un académicien du genre
de Legouvé et qui serait partisan des classiques, eût applaudi plus
volontiers à l'éloge de Victor Hugo par Maxime Ducamp ou Mézières,
qu'à celui de Boileau par Claudel. Un même nationalisme suffit à
rapprocher Barrès de ses électeurs qui ne doivent pas faire grande
différence entre lui et M. Georges Berry, mais non de ceux de ses
collègues de l'Académie qui ayant, ses opinions politiques mais un
autre genre d'esprit, lui préfèreront même des adversaires comme MM.
Ribot et Deschanel, dont à leur tour de fidèles monarchistes se
sentent beaucoup plus près que de Maurras et de Léon Daudet qui
souhaitent cependant aussi le retour du Roi. Avare de ses mots non
seulement par pli professionnel de prudence et de réserve, mais aussi
parce qu'ils ont plus de prix, offrent plus de nuances aux yeux
d'hommes dont les efforts de dix années pour rapprocher deux pays se
résument, se traduisent,--dans un discours, dans un protocole--par
un simple adjectif, banal en apparence, mais où ils voient tout un
monde, M. de Norpois passait pour très froid à la Commission, où il
siégeait à côté de mon père, et où chacun félicitait celui-ci de
l'amitié que lui témoignait l'ancien ambassadeur. Elle étonnait mon
père tout le premier. Car étant généralement peu aimable, il avait
l'habitude de n'être pas recherché en dehors du cercle de ses intimes
et l'avouait avec simplicité. Il avait conscience qu'il y avait dans
les avances du diplomate, un effet de ce point de vue tout individuel
où chacun se place pour décider de ses sympathies, et d'où toutes les
qualités intellectuelles ou la sensibilité d'une personne ne seront
pas auprès de l'un de nous qu'elle ennuie ou agace une aussi bonne
recommandation que la rondeur et la gaieté d'une autre qui passerait,
aux yeux de beaucoup pour vide, frivole et nulle. «De Norpois m'a
invité de nouveau à dîner; c'est extraordinaire; tout le monde en est
stupéfait à la Commission où il n'a de relations privées avec
personne. Je suis sûr qu'il va encore me raconter des choses
palpitantes sur la guerre de 70.» Mon père savait que seul, peut-être,
M. de Norpois avait averti l'Empereur de la puissance grandissante et
des intentions belliqueuses de la Prusse, et que Bismarck avait pour
son intelligence une estime particulière. Dernièrement encore, à
l'Opéra, pendant le gala offert au roi Théodose, les journaux avaient
remarqué l'entretien prolongé que le souverain avait accordé à M. de
Norpois. «Il faudra que je sache si cette visite du Roi a vraiment de
l'importance, nous dit mon père qui s'intéressait beaucoup à la
politique étrangère. Je sais bien que le père Norpois est très
boutonné, mais avec moi, il s'ouvre si gentiment.»
Quant à ma mère, peut-être l'Ambassadeur n'avait-il pas par lui-même
le genre d'intelligence vers lequel elle se sentait le plus attirée.
Et je dois dire que la conversation de M. de Norpois était un
répertoire si complet des formes surannées du langage particulières à
une carrière, à une classe, et à un temps--un temps qui, pour cette
carrière et cette classe-là, pourrait bien ne pas être tout à fait
aboli--que je regrette parfois de n'avoir pas retenu purement et
simplement les propos que je lui ai entendu tenir. J'aurais ainsi
obtenu un effet de démodé, à aussi bon compte et de la même façon que
cet acteur du Palais-Royal à qui on demandait où il pouvait trouver
ses surprenants chapeaux et qui répondait: «Je ne trouve pas mes
chapeaux. Je les garde.» En un mot, je crois que ma mère jugeait M. de
Norpois un peu «vieux jeu», ce qui était loin de lui sembler
déplaisant au point de vue des manières, mais la charmait moins dans
le domaine, sinon des idées--car celles de M. de Norpois étaient
fort modernes--mais des expressions. Seulement, elle sentait que
c'était flatter délicatement son mari que de lui parler avec
admiration du diplomate qui lui marquait une prédilection si rare. En
fortifiant dans l'esprit de mon père la bonne opinion qu'il avait de
M. de Norpois, et par là en le conduisant à en prendre une bonne aussi
de lui-même, elle avait conscience de remplir celui de ses devoirs qui
consistait à rendre la vie agréable à son époux, comme elle faisait
quand elle veillait à ce que la cuisine fût soignée et le service
silencieux. Et comme elle était incapable de mentir à mon père, elle
s'entraînait elle-même à admirer l'Ambassadeur pour pouvoir le louer
avec sincérité. D'ailleurs, elle goûtait naturellement son air de
bonté, sa politesse un peu désuète (et si cérémonieuse que quand,
marchant en redressant sa haute taille, il apercevait ma mère qui
passait en voiture, avant de lui envoyer un coup de chapeau, il jetait
au loin un cigare à peine commencé); sa conversation si mesurée, où il
parlait de lui-même le moins possible et tenait toujours compte de ce
qui pouvait être agréable à l'interlocuteur, sa ponctualité tellement
surprenante à répondre à une lettre que quand, venant de lui en envoyer
une, mon père reconnaissait l'écriture de M. de Norpois sur une
enveloppe, son premier mouvement était de croire que par mauvaise
chance leur correspondance s'était croisée: on eût dit qu'il existait,
pour lui, à la poste, des levées supplémentaires et de luxe. Ma mère
s'émerveillait qu'il fut si exact quoique si occupé, si aimable
quoique si répandu, sans songer que les «quoique» sont toujours des
«parce que» méconnus, et que (de même que les vieillards sont
étonnants pour leur âge, les rois pleins de simplicité, et les
provinciaux au courant de tout) c'était les mêmes habitudes qui
permettaient à M. de Norpois de satisfaire à tant d'occupations et
d'être si ordonné dans ses réponses, de plaire dans le monde et d'être
aimable avec nous. De plus, l'erreur de ma mère comme celle de toutes
les personnes qui ont trop de modestie, venait de ce qu'elle mettait
les choses qui la concernaient au-dessous, et par conséquent en dehors
des autres. La réponse qu'elle trouvait que l'ami de mon père avait eu
tant de mérite à nous adresser rapidement parce qu'il écrivait par
jour beaucoup de lettres, elle l'exceptait de ce grand nombre de
lettres dont ce n'était que l'une; de même elle ne considérait pas
qu'un dîner chez nous fût pour M. de Norpois un des actes innombrables
de sa vie sociale: elle ne songeait pas que l'Ambassadeur avait été
habitué autrefois dans la diplomatie à considérer les dîners en ville
comme faisant partie de ses fonctions, et à y déployer une grâce
invétérée dont c'eût été trop lui demander de se départir par
extraordinaire quand il venait chez nous.
Le premier dîner que M. de Norpois fit à la maison, une année où je
jouais encore aux Champs-Élysées, est resté dans ma mémoire, parce que
l'après-midi de ce même jour fut celui où j'allai enfin entendre la
Berma, en «matinée», dans _Phèdre_, et aussi parce qu'en causant avec M.
de Norpois je me rendis compte tout d'un coup, et d'une façon
nouvelle, combien les sentiments éveillés en moi par tout ce qui
concernait Gilberte Swann et ses parents différaient de ceux que cette
même famille faisait éprouver à n'importe quelle autre personne.
Ce fut sans doute en remarquant l'abattement où me plongeait
l'approche des vacances du jour de l'an pendant lesquelles, comme elle
me l'avait annoncé elle-même, je ne devais pas voir Gilberte, qu'un
jour, pour me distraire, ma mère me dit: «Si tu as encore le même
grand désir d'entendre la Berma, je crois que ton père permettrait
peut-être que tu y ailles: ta grand'mère pourrait t'y emmener.»
Mais c'était parce que M. de Norpois lui avait dit qu'il devrait me
laisser entendre la Berma, que c'était pour un jeune homme un souvenir
à garder, que mon père, jusque-là si hostile à ce que j'allasse perdre
mon temps à risquer de prendre du mal pour ce qu'il appelait, au grand
scandale de ma grand'mère, des inutilités, n'était plus loin de
considérer cette soirée préconisée par l'Ambassadeur comme faisant
vaguement partie d'un ensemble de recettes précieuses pour la réussite
d'une brillante carrière. Ma grand'mère qui, en renonçant pour moi au
profit que, selon elle, j'aurais trouvé à entendre la Berma, avait
fait un gros sacrifice à l'intérêt de ma santé, s'étonnait que
celui-ci devînt négligeable sur une seule parole de M. de Norpois.
Mettant ses espérances invincibles de rationaliste dans le régime de
grand air et de coucher de bonne heure qui m'avait été prescrit, elle
déplorait comme un désastre cette infraction que j'allais y faire et,
sur un ton navré, disait: «Comme vous êtes léger» à mon père qui,
furieux, répondait: «Comment, c'est vous maintenant qui ne voulez
pas qu'il y aille! c'est un peu fort, vous qui nous répétiez tout le
temps que cela pouvait lui être utile.»
Mais M. de Norpois avait changé sur un point bien plus important pour
moi, les intentions de mon père. Celui-ci avait toujours désiré que je
fusse diplomate, et je ne pouvais supporter l'idée que même si je
devais rester quelque temps attaché au ministère, je risquasse d'être
envoyé un jour comme ambassadeur dans des capitales que Gilberte
n'habiterait pas. J'aurais préféré revenir aux projets littéraires que
j'avais autrefois formés et abandonnés au cours de mes promenades du
côté de Guermantes. Mais mon père avait fait une constante opposition
à ce que je me destinasse à la carrière des lettres qu'il estimait
fort inférieure à la diplomatie, lui refusant même le nom de carrière,
jusqu'au jour où M. de Norpois, qui n'aimait pas beaucoup les agents
diplomatiques de nouvelles couches, lui avait assuré qu'on pouvait,
comme écrivain, s'attirer autant de considération, exercer autant
d'action et garder plus d'indépendance que dans les ambassades.
--Hé bien! je ne l'aurais pas cru, le père Norpois n'est pas du tout
opposé à l'idée que tu fasses de la littérature, m'avait dit mon père.
Et comme, assez influent lui-même, il croyait qu'il n'y avait rien qui
ne s'arrangeât, ne trouvât sa solution favorable dans la conversation
des gens importants: «Je le ramènerai dîner un de ces soirs en sortant
de la Commission. Tu causeras un peu avec lui pour qu'il puisse
t'apprécier. Écris quelque chose de bien que tu puisses lui montrer;
il est très lié avec le directeur de la _Revue des Deux-Mondes_, il t'y
fera entrer, il réglera cela, c'est un vieux malin; et, ma foi, il a
l'air de trouver que la diplomatie, aujourd'hui!...»
Le bonheur que j'aurais à ne pas être séparé de Gilberte me rendait
désireux mais non capable d'écrire une belle chose qui pût être
montrée à M. de Norpois. Après quelques pages préliminaires, l'ennui
me faisant tomber la plume des mains, je pleurais de rage en pensant
que je n'aurais jamais de talent, que je n'étais pas doué et ne
pourrais même pas profiter de la chance que la prochaine venue de M.
de Norpois m'offrait de rester toujours à Paris. Seule, l'idée qu'on
allait me laisser entendre la Berma me distrayait de mon chagrin. Mais
de même que je ne souhaitais voir des tempêtes que sur les côtes où
elles étaient les plus violentes, de même je n'aurais voulu entendre
la grande actrice que dans un de ces rôles classiques où Swann m'avait
dit qu'elle touchait au sublime. Car quand c'est dans l'espoir d'une
découverte précieuse que nous désirons recevoir certaines impressions
de nature ou d'art, nous avons quelque scrupule à laisser notre âme
accueillir à leur place des impressions moindres qui pourraient nous
tromper sur la valeur exacte du Beau. La Berma dans _Andromaque_, dans
_Les Caprices de Marianne_, dans _Phèdre_, c'était de ces choses
fameuses que mon imagination avait tant désirées. J'aurais le même
ravissement que le jour où une gondole m'emmènerait au pied du Titien des
Frari ou des Carpaccio de San Giorgio dei Schiavoni, si jamais j'entendais
réciter par la Berma les vers: «On dit qu'un prompt départ vous
éloigne de nous, Seigneur, etc.» Je les connaissais par la simple
reproduction en noir et blanc qu'en donnent les éditions imprimées;
mais mon cœur battait quand je pensais, comme à la réalisation d'un
voyage, que je les verrais enfin baigner effectivement dans
l'atmosphère et l'ensoleillement de la voix dorée. Un Carpaccio à
Venise, la Berma dans _Phèdre_, chefs-d'œuvre d'art pictural ou
dramatique que le prestige qui s'attachait à eux rendait en moi si
vivants, c'est-à-dire si indivisibles, que si j'avais été voir des
Carpaccio dans une salle du Louvre ou la Berma dans quelque pièce dont
je n'aurais jamais entendu parler, je n'aurais plus éprouvé le même
étonnement délicieux d'avoir enfin les yeux ouverts devant l'objet
inconcevable et unique de tant de milliers de mes rêves. Puis,
attendant du jeu de la Berma des révélations sur certains aspects de
la noblesse, de la douleur, il me semblait que ce qu'il y avait de
grand, de réel dans ce jeu, devait l'être davantage si l'actrice le
superposait à une œuvre d'une valeur véritable au lieu de broder en
somme du vrai et du beau sur une trame médiocre et vulgaire.
Enfin, si j'allais entendre la Berma dans une pièce nouvelle, il ne me
serait pas facile de juger de son art, de sa diction, puisque je ne
pourrais pas faire le départ entre un texte que je ne connaîtrais pas
d'avance et ce que lui ajouteraient des intonations et des gestes qui
me sembleraient faire corps avec lui; tandis que les œuvres anciennes
que je savais par cœur, m'apparaissaient comme de vastes espaces
réservés et tout prêts où je pourrais apprécier en pleine liberté les
inventions dont la Berma les couvrirait, comme à fresque, des
perpétuelles trouvailles de son inspiration. Malheureusement, depuis
des années qu'elle avait quitté les grandes scènes et faisait la
fortune d'un théâtre de boulevard dont elle était l'étoile, elle ne
jouait plus de classique, et j'avais beau consulter les affiches,
elles n'annonçaient jamais que des pièces toutes récentes, fabriquées
exprès pour elle par des auteurs en vogue; quand un matin, cherchant
sur la colonne des théâtres les matinées de la semaine du jour de
l'an, j'y vis pour la première fois--en fin de spectacle, après un
lever de rideau probablement insignifiant dont le titre me sembla
opaque parce qu'il contenait tout le particulier d'une action que
j'ignorais--deux actes de _Phèdre_ avec Mme Berma, et aux matinées
suivantes _Le Demi-Monde_, _Les Caprices de Marianne_, noms qui,
comme celui de _Phèdre_, étaient pour moi transparents, remplis seulement de
clarté, tant l'œuvre m'était connue, illuminés jusqu'au fond d'un
sourire d'art. Ils me parurent ajouter de la noblesse à Mme Berma
elle-même quand je lus dans les journaux après le programme de ces
spectacles que c'était elle qui avait résolu de se montrer de nouveau
au public dans quelques-unes de ses anciennes créations. Donc,
l'artiste savait que certains rôles ont un intérêt qui survit à la
nouveauté de leur apparition ou au succès de leur reprise, elle les
considérait, interprétés par elle, comme des chefs-d'œuvre de musée
qu'il pouvait être instructif de remettre sous les yeux de la
génération qui l'y avait admirée, ou de celle qui ne l'y avait pas
vue. En faisant afficher ainsi, au milieu de pièces qui n'étaient
destinées qu'à faire passer le temps d'une soirée, _Phèdre_, dont le
titre n'était pas plus long que les leurs et n'était pas imprimé en
caractères différents, elle y ajoutait comme le sous-entendu d'une
maîtresse de maison qui, en vous présentant à ses convives au moment
d'aller à table, vous dit au milieu des noms d'invités qui ne sont que
des invités, et sur le même ton qu'elle a cité les autres: M. Anatole
France.
Le médecin qui me soignait--celui qui m'avait défendu tout
voyage--déconseilla à mes parents de me laisser aller au théâtre;
j'en reviendrais malade, pour longtemps peut-être, et j'aurais en fin de
compte plus de souffrance que de plaisir. Cette crainte eût pu
m'arrêter, si ce que j'avais attendu d'une telle représentation eût
été seulement un plaisir qu'en somme une souffrance ultérieure peut
annuler, par compensation. Mais--de même qu'au voyage à Balbec, au
voyage à Venise que j'avais tant désirés--ce que je demandais à
cette matinée, c'était tout autre chose qu'un plaisir: des vérités
appartenant à un monde plus réel que celui où je vivais, et desquelles
l'acquisition une fois faite ne pourrait pas m'être enlevée par des
incidents insignifiants, fussent-ils douloureux à mon corps, de mon
oiseuse existence. Tout au plus, le plaisir que j'aurais pendant le
spectacle, m'apparaissait-il comme la forme peut-être nécessaire de la
perception de ces vérités; et c'était assez pour que je souhaitasse
que les malaises prédits ne commençassent qu'une fois la
représentation finie, afin qu'il ne fût pas par eux compromis et
faussé. J'implorais mes parents, qui, depuis la visite du médecin, ne
voulaient plus me permettre d'aller à _Phèdre_. Je me récitais sans
cesse la tirade: «On dit qu'un prompt départ vous éloigne de nous»,
cherchant toutes les intonations qu'on pouvait y mettre, afin de mieux
mesurer l'inattendu de celle que la Berma trouverait. Cachée comme le
Saint des Saints sous le rideau qui me la dérobait et derrière lequel
je lui prêtais à chaque instant un aspect nouveau, selon ceux des mots
de Bergotte--dans la plaquette retrouvée par Gilberte--qui me
revenaient à l'esprit: «Noblesse plastique, cilice chrétien, pâleur
janséniste, princesse de Trézène et de Clèves, drame mycénien, symbole
delphique, mythe solaire», la divine Beauté que devait me révéler le
jeu de la Berma, nuit et jour, sur un autel perpétuellement allumé,
trônait au fond de mon esprit, de mon esprit dont mes parents sévères
et légers allaient décider s'il enfermerait ou non, et pour jamais,
les perfections de la Déesse dévoilée à cette même place où se
dressait sa forme invisible. Et les yeux fixés sur l'image
inconcevable, je luttais du matin au soir contre les obstacles que ma
famille m'opposait. Mais quand ils furent tombés, quand ma mère--bien
que cette matinée eût lieu précisément le jour de la séance de la
Commission après laquelle mon père devait ramener dîner M. de
Norpois
--m'eût dit: «Hé bien, nous ne voulons pas te chagriner, si tu crois
que tu auras tant de plaisir, il faut y aller», quand cette journée de
théâtre, jusque-là défendue, ne dépendit plus que de moi, alors, pour
la première fois, n'ayant plus à m'occuper qu'elle cessât d'être
impossible, je me demandai si elle était souhaitable, si d'autres
raisons que la défense de mes parents n'auraient pas dû m'y faire
renoncer. D'abord, après avoir détesté leur cruauté, leur consentement
me les rendait si chers que l'idée de leur faire de la peine m'en
causait à moi-même une, à travers laquelle la vie ne m'apparaissait
plus comme ayant pour but la vérité, mais la tendresse, et ne me
semblait plus bonne ou mauvaise que selon que mes parents seraient
heureux ou malheureux. «J'aimerais mieux ne pas y aller, si cela doit
vous affliger», dis-je à ma mère qui, au contraire, s'efforçait de
m'ôter cette arrière-pensée qu'elle pût en être triste, laquelle,
disait-elle, gâterait ce plaisir que j'aurais à _Phèdre_ et en
considération duquel elle et mon père étaient revenus sur leur
défense. Mais alors cette sorte d'obligation d'avoir du plaisir me
semblait bien lourde. Puis si je rentrais malade, serais-je guéri
assez vite pour pouvoir aller aux Champs-Élysées, les vacances finies,
aussitôt qu'y retournerait Gilberte? A toutes ces raisons, je
confrontais, pour décider ce qui devait l'emporter, l'idée, invisible
derrière son voile, de la perfection de la Berma. Je mettais dans un
des balances du plateau, «sentir maman triste, risquer de ne pas
pouvoir aller aux Champs-Élysées», dans l'autre, «pâleur janséniste,
mythe solaire»; mais ces mots eux-mêmes finissaient par s'obscurcir
devant mon esprit, ne me disaient plus rien, perdaient tout poids; peu
à peu mes hésitations devenaient si douloureuses que si j'avais
maintenant opté pour le théâtre, ce n'eût plus été que pour les faire
cesser et en être délivré une fois pour toutes. C'eût été pour abréger
ma souffrance et non plus dans l'espoir d'un bénéfice intellectuel et
en cédant à l'attrait de la perfection, que je me serais laissé
conduire non vers la Sage Déesse, mais vers l'implacable Divinité sans
visage et sans nom qui lui avait été subrepticement substituée sous
son voile. Mais brusquement tout fut changé, mon désir d'aller
entendre la Berma reçut un coup de fouet nouveau qui me permit
d'attendre dans l'impatience et dans la joie cette «matinée»: étant
allé faire devant la colonne des théâtres ma station quotidienne,
depuis peu si cruelle, de stylite, j'avais vu, tout humide encore,
l'affiche détaillée de _Phèdre_ qu'on venait de coller pour la première
fois (et où à vrai dire le reste de la distribution ne m'apportait
aucun attrait nouveau qui pût me décider). Mais elle donnait à l'un
des buts entre lesquels oscillait mon indécision, une forme plus
concrète et--comme l'affiche était datée non du jour où je la lisais
mais de celui où la représentation aurait lieu, et de l'heure même du
lever du rideau--presque imminente, déjà en voie de réalisation, si
bien que je sautai de joie devant la colonne en pensant que ce
jour-là, exactement à cette heure, je serais prêt à entendre la Berma,
assis à ma place; et de peur que mes parents n'eussent plus le temps
d'en trouver deux bonnes pour ma grand'mère et pour moi, je ne fis
qu'un bond jusqu'à la maison, cinglé que j'étais par ces mots magiques
qui avaient remplacé dans ma pensée «pâleur janséniste» et «mythe
solaire»: «les dames ne seront pas reçues à l'orchestre en chapeau,
les portes seront fermées à deux heures.»
Hélas! cette première matinée fut une grande déception. Mon père nous
proposa de nous déposer ma grand'mère et moi au théâtre, en se rendant
à sa Commission. Avant de quitter la maison, il dit à ma mère: «Tâche
d'avoir un bon dîner; tu te rappelles que je dois ramener de Norpois?»
Ma mère ne l'avait pas oublié. Et depuis la veille, Françoise,
heureuse de s'adonner à cet art de la cuisine pour lequel elle avait
certainement un don, stimulée, d'ailleurs, par l'annonce d'un convive
nouveau, et sachant qu'elle aurait à composer, selon des méthodes sues
d'elle seule, du bœuf à la gelée, vivait dans l'effervescence de la
création; comme elle attachait une importance extrême à la qualité
intrinsèque des matériaux qui devaient entrer dans la fabrication de
son œuvre, elle allait elle-même aux Halles se faire donner les plus
beaux carrés de romsteck, de jarret de bœuf, de pied de veau, comme
Michel-Ange passant huit mois dans les montagnes de Carrare à choisir
les blocs de marbre les plus parfaits pour le monument de Jules II.
Françoise dépensait dans ces allées et venues une telle ardeur que
maman voyant sa figure enflammée craignait que notre vieille servante
ne tombât malade de surmenage comme l'auteur du Tombeau des Médicis
dans les carrières de Pietraganta. Et dès la veille Françoise avait
envoyé cuire dans le four du boulanger, protégé de mie de pain comme
du marbre rose ce qu'elle appelait du jambon de Nev'York. Croyant la
langue moins riche qu'elle n'est et ses propres oreilles peu sûres,
sans doute la première fois qu'elle avait entendu parler de jambon
d'York avait-elle cru--trouvant d'une prodigalité invraisemblable
dans le vocabulaire qu'il pût exister à la fois York et New-York--qu'elle
avait mal entendu et qu'on aurait voulu dire le nom qu'elle
connaissait déjà. Aussi, depuis, le mot d'York se faisait précéder
dans ses oreilles ou devant ses yeux si elle lisait une annonce de:
New qu'elle prononçait Nev'. Et c'est de la meilleure foi du monde
qu'elle disait à sa fille de cuisine: «Allez me chercher du jambon
chez Olida. Madame m'a bien recommandé que ce soit du Nev'York.» Ce
jour-là, si Françoise avait la brûlante certitude des grands
créateurs, mon lot était la cruelle inquiétude du chercheur. Sans
doute, tant que je n'eus pas entendu la Berma, j'éprouvai du plaisir.
J'en éprouvai dans le petit square qui précédait le théâtre et dont,
deux heures plus tard, les marronniers dénudés allaient luire avec des
reflets métalliques dès que les becs de gaz allumés éclaireraient le
détail de leurs ramures; devant les employés du contrôle, desquels le
choix, l'avancement, le sort, dépendaient de la grande artiste--qui
seule détenait le pouvoir dans cette administration à la tête de
laquelle des directeurs éphémères et purement nominaux se succédaient
obscurément--et qui prirent nos billets sans nous regarder, agités
qu'ils étaient de savoir si toutes les prescriptions de Mme Berma
avaient bien été transmises au personnel nouveau, s'il était bien
entendu que la claque ne devait jamais applaudir pour elle, que les
fenêtres devaient être ouvertes tant qu'elle ne serait pas en scène et
la moindre porte fermée après, un pot d'eau chaude dissimulé près
d'elle pour faire tomber la poussière du plateau: et, en effet, dans
un moment sa voiture attelée de deux chevaux à longue crinière allait
s'arrêter devant le théâtre, elle en descendrait enveloppée dans des
fourrures, et, répondant d'un geste maussade aux saluts, elle
enverrait une de ses suivantes s'informer de l'avant-scène qu'on avait
réservée pour ses amis, de la température de la salle, de la
composition des loges, de la tenue des ouvreuses, théâtre et public
n'étant pour elle qu'un second vêtement plus extérieur dans lequel
elle entrerait et le milieu plus ou moins bon conducteur que son
talent aurait à traverser. Je fus heureux aussi dans la salle même;
depuis que je savais que--contrairement à ce que m'avaient si
longtemps représenté mes imaginations enfantines--il n'y avait
qu'une scène pour tout le monde, je pensais qu'on devait être empêché
de bien voir par les autres spectateurs comme on l'est au milieu d'une
foule; or je me rendis compte qu'au contraire, grâce à une disposition
qui est comme le symbole de toute perception, chacun se sent le centre
du théâtre; ce qui m'explique qu'une fois qu'on avait envoyé Françoise
voir un mélodrame aux troisièmes galeries, elle avait assuré en
rentrant que sa place était la meilleure qu'on pût avoir et au lieu de
se trouver trop loin, s'était sentie intimidée par la proximité
mystérieuse et vivante du rideau. Mon plaisir s'accrut encore quand je
commençai à distinguer derrière ce rideau baissé des bruits confus
comme on en entend sous la coquille d'un œuf quand le poussin va
sortir, qui bientôt grandirent, et tout à coup, de ce monde
impénétrable à notre regard, mais qui nous voyait du sien,
s'adressèrent indubitablement à nous sous la forme impérieuse de trois
coups aussi émouvants que des signaux venus de la planète Mars. Et--ce
rideau une fois levé--quand sur la scène une table à écrire et
une cheminée assez ordinaires, d'ailleurs, signifièrent que les
personnages qui allaient entrer seraient, non pas des acteurs venus
pour réciter comme j'en avais vus une fois en soirée, mais des hommes
en train de vivre chez eux un jour de leur vie dans laquelle je
pénétrais par effraction sans qu'ils pussent me voir--mon plaisir
continua de durer; il fut interrompu par une courte inquiétude: juste
comme je dressais l'oreille avant que commençât la pièce, deux hommes
entrèrent sur la scène, bien en colère, puisqu'ils parlaient assez
fort pour que dans cette salle où il y avait plus de mille personnes
on distinguât toutes leurs paroles, tandis que dans un petit café on
est obligé de demander au garçon ce que disent deux individus qui se
collettent; mais dans le même instant étonné de voir que le public les
entendait sans protester, submergé qu'il était par un unanime silence
sur lequel vint bientôt clapoter un rire ici, un autre là, je compris
que ces insolents étaient les acteurs et que la petite pièce, dite
lever de rideau, venait de commencer. Elle fut suivie d'un entr'acte
si long que les spectateurs revenus à leurs places s'impatientaient,
tapaient des pieds. J'en étais effrayé; car de même que dans le compte
rendu d'un procès, quand je lisais qu'un homme d'un noble cœur allait
venir au mépris de ses intérêts, témoigner en faveur d'un innocent, je
craignais toujours qu'on ne fût pas assez gentil pour lui, qu'on ne
lui marquât pas assez de reconnaissance, qu'on ne le récompensât pas
richement, et, qu'écœuré, il se mît du côté de l'injustice; de même,
assimilant en cela le génie à la vertu, j'avais peur que la Berma
dépitée par les mauvaises façons d'un public aussi mal élevé--dans
lequel j'aurais voulu au contraire qu'elle pût reconnaître avec
satisfaction quelques célébrités au jugement de qui elle eût attaché
de l'importance--ne lui exprimât son mécontentement et son dédain en
jouant mal. Et je regardais d'un air suppliant ces brutes trépignantes
qui allaient briser dans leur fureur l'impression fragile et précieuse
que j'étais venu chercher. Enfin, les derniers moments de mon plaisir
furent pendant les premières scènes de _Phèdre_. Le personnage de _Phèdre_
ne paraît pas dans ce commencement du second acte; et, pourtant, dès
que le rideau fut levé et qu'un second rideau, en velours rouge
celui-là, se fut écarté, qui dédoublait la profondeur de la scène dans
toutes les pièces où jouait l'étoile, une actrice entra par le fond,
qui avait la figure et la voix qu'on m'avait dit être celles de la
Berma. On avait dû changer la distribution, tout le soin que j'avais
mis à étudier le rôle de la femme de Thésée devenait inutile. Mais une
autre actrice donna la réplique à la première. J'avais dû me tromper
en prenant celle-là pour la Berma, car la seconde lui ressemblait
davantage encore et, plus que l'autre, avait sa diction. Toutes deux
d'ailleurs ajoutaient à leur rôle de nobles gestes--que je
distinguais clairement et dont je comprenais la relation avec le
texte, tandis qu'elles soulevaient leurs beaux péplums--et aussi des
intonations ingénieuses, tantôt passionnées, tantôt ironiques, qui me
faisaient comprendre la signification d'un vers que j'avais lu chez
moi sans apporter assez d'attention à ce qu'il voulait dire. Mais tout
d'un coup, dans l'écartement du rideau rouge du sanctuaire, comme dans
un cadre, une femme parut et, aussitôt à la peur que j'eus, bien plus
anxieuse que pouvait être celle de la Berma, qu'on la gênât en ouvrant
une fenêtre, qu'on altérât le son d'une de ses paroles en froissant un
programme, qu'on l'indisposât en applaudissant ses camarades, en ne
l'applaudissant pas elle, assez;--à ma façon, plus absolue encore
que celle de la Berma, de ne considérer dès cet instant, salle,
public, acteurs, pièce, et mon propre corps que comme un milieu
acoustique n'ayant d'importance que dans la mesure où il était
favorable aux inflexions de cette voix, je compris que les deux
actrices que j'admirais depuis quelques minutes n'avaient aucune
ressemblance avec celle que j'étais venu entendre. Mais en même temps
tout mon plaisir avait cessé; j'avais beau tendre vers la Berma mes
yeux, mes oreilles, mon esprit, pour ne pas laisser échapper une
miette des raisons qu'elle me donnerait de l'admirer, je ne parvenais
pas à en recueillir une seule. Je ne pouvais même pas, comme pour ses
camarades, distinguer dans sa diction et dans son jeu des intonations
intelligentes, de beaux gestes. Je l'écoutais comme j'aurais lu
_Phèdre_, ou comme si Phèdre, elle-même avait dit en ce moment les
choses que j'entendais, sans que le talent de la Berma semblât leur
avoir rien ajouté. J'aurais voulu--pour pouvoir l'approfondir, pour
tâcher d'y découvrir ce qu'elle avait de beau--arrêter, immobiliser
longtemps devant moi chaque intonation de l'artiste, chaque expression
de sa physionomie; du moins, je tâchais, à force d'agilité morale, en
ayant avant un vers mon attention tout installée et mise au point, de
ne pas distraire en préparatifs une parcelle de la durée de chaque
mot, de chaque geste, et, grâce à l'intensité de mon attention,
d'arriver à descendre en eux aussi profondément que j'aurais fait si
j'avais eu de longues heures à moi. Mais que cette durée était brève!
A peine un son était-il reçu dans mon oreille qu'il était remplacé par
un autre. Dans une scène où la Berma reste immobile un instant, le
bras levé à la hauteur du visage baignée grâce à un artifice
d'éclairage, dans une lumière verdâtre, devant le décor qui représente
la mer, la salle éclata en applaudissements, mais déjà l'actrice avait
changé de place et le tableau que j'aurais voulu étudier n'existait
plus. Je dis à ma grand'mère que je ne voyais pas bien, elle me passa
sa lorgnette. Seulement, quand on croit à la réalité des choses, user
d'un moyen artificiel pour se les faire montrer n'équivaut pas tout à
fait à se sentir près d'elles. Je pensais que ce n'était plus la Berma
que je voyais, mais son image, dans le verre grossissant. Je reposai
la lorgnette; mais peut-être l'image que recevait mon œil, diminuée par
l'éloignement, n'était pas plus exacte; laquelle des deux Berma était
la vraie? Quant à la déclaration à Hippolyte, j'avais beaucoup compté
sur ce morceau où, à en juger par la signification ingénieuse que ses
camarades me découvraient à tout moment dans des parties moins belles,
elle aurait certainement des intonations plus surprenantes que celles
que chez moi, en lisant, j'avais tâché d'imaginer; mais elle
n'atteignit même pas jusqu'à celles qu'Œnone ou Aricie eussent
trouvées, elle passa au rabot d'une mélopée uniforme, toute la tirade
où se trouvèrent confondues ensemble des oppositions, pourtant si
tranchées, qu'une tragédienne à peine intelligente, même des élèves de
lycée, n'en eussent pas négligé l'effet; d'ailleurs, elle la débita
tellement vite que ce fut seulement quand elle fut arrivée au dernier
vers que mon esprit prit conscience de la monotonie voulue qu'elle
avait imposée aux premiers.
Enfin éclata mon premier sentiment d'admiration: il fut provoqué par
les applaudissements frénétiques des spectateurs. J'y mêlai les miens
en tâchant de les prolonger, afin que par reconnaissance, la Berma se
surpassant, je fusse certain de l'avoir entendue dans un de ses
meilleurs jours. Ce qui est du reste curieux, c'est que le moment où
se déchaîna cet enthousiasme du public, fut, je l'ai su depuis, celui
où la Berma a une de ses plus belles trouvailles. Il semble que
certaines réalités transcendantes émettent autour d'elles des rayons
auxquels la foule est sensible. C'est ainsi que, par exemple, quand un
événement se produit, quand à la frontière une armée est en danger, ou
battue, ou victorieuse, les nouvelles assez obscures qu'on reçoit et
d'où l'homme cultivé ne sait pas tirer grand chose, excitent dans la
foule une émotion qui le surprend et dans laquelle, une fois que les
experts l'ont mis au courant de la véritable situation militaire, il
reconnaît la perception par le peuple de cette «aura» qui entoure les
grands événements et qui peut être visible à des centaines de
kilomètres. On apprend la victoire, ou après-coup quand la guerre est
finie, ou tout de suite par la joie du concierge. On découvre un trait
génial du jeu de la Berma huit jours après l'avoir entendue, par la
critique, ou sur le coup par les acclamations du parterre. Mais cette
connaissance immédiate de la foule étant mêlée à cent autres toutes
erronées, les applaudissements tombaient le plus souvent à faux, sans
compter qu'ils étaient mécaniquement soulevés par la force des
applaudissements antérieurs comme dans une tempête une fois que la mer
a été suffisamment remuée elle continue à grossir, même si le vent ne
s'accroît plus. N'importe, au fur et à mesure que j'applaudissais, il
me semblait que la Berma avait mieux joué. «Au moins, disait à côté de
moi une femme assez commune, elle se dépense celle-là, elle se frappe
à se faire mal, elle court, parlez-moi de ça, c'est jouer.» Et heureux
de trouver ces raisons de la supériorité de la Berma, tout en me
doutant qu'elles ne l'expliquaient pas plus que celle de la Joconde,
ou du Persée de Benvenuto l'exclamation d'un paysan: «C'est bien fait
tout de même! c'est tout en or, et du beau! quel travail!», je
partageai avec ivresse le vin grossier de cet enthousiasme populaire.
Je n'en sentis pas moins, le rideau tombé, un désappointement que ce
plaisir que j'avais tant désiré n'eût pas été plus grand, mais en même
temps le besoin de le prolonger, de ne pas quitter pour jamais, en
sortant de la salle, cette vie du théâtre qui pendant quelques heures
avait été la mienne, et dont je me serais arraché comme en un départ
pour l'exil, en rentrant directement à la maison, si je n'avais espéré
d'y apprendre beaucoup sur la Berma par son admirateur auquel je
devais qu'on m'eût permis d'aller à _Phèdre_, M. de Norpois. Je lui fus
présenté avant le dîner par mon père qui m'appela pour cela dans son
cabinet. A mon entrée, l'ambassadeur se leva, me tendit la main,
inclina sa haute taille et fixa attentivement sur moi ses yeux bleus.
Comme les étrangers de passage qui lui étaient présentés, au temps où
il représentait la France, étaient plus ou moins--jusqu'aux
chanteurs connus--des personnes de marque et dont il savait alors
qu'il pourrait dire plus tard quand on prononcerait leur nom à Paris
ou à Pétersbourg, qu'il se rappelait parfaitement la soirée qu'il
avait passée avec eux à Munich ou à Sofia, il avait pris l'habitude de
leur marquer par son affabilité la satisfaction qu'il avait de les
connaître: mais de plus, persuadé que dans la vie des capitales, au
contact à la fois des individualités intéressantes qui les traversent
et des usages du peuple qui les habite, on acquiert une connaissance
approfondie, et que les livres ne donnent pas, de l'histoire, de la
géographie, des mœurs des différentes nations, du mouvement
intellectuel de l'Europe, il exerçait sur chaque nouveau venu ses
facultés aiguës d'observateur afin de savoir de suite à quelle espèce
d'homme il avait à faire. Le gouvernement ne lui avait plus depuis
longtemps confié de poste à l'étranger, mais dès qu'on lui présentait
quelqu'un, ses yeux, comme s'ils n'avaient pas reçu notification de sa
mise en disponibilité, commençaient à observer avec fruit, cependant
que par toute son attitude il cherchait à montrer que le nom de
l'étranger ne lui était pas inconnu. Aussi, tout en me parlant avec
bonté et de l'air d'importance d'un homme qui sait sa vaste
expérience, il ne cessait de m'examiner avec une curiosité sagace et
pour son profit, comme si j'eusse été quelque usage exotique, quelque
monument instructif, ou quelque étoile en tournée. Et de la sorte il
faisait preuve à la fois, à mon endroit, de la majestueuse amabilité
du sage Mentor et de la curiosité studieuse du jeune Anacharsis.
Il ne m'offrit absolument rien pour la _Revue des Deux-Mondes_, mais me
posa un certain nombre de questions sur ce qu'avaient été ma vie et
mes études, sur mes goûts dont j'entendis parler pour la première fois
comme s'il pouvait être raisonnable de les suivre, tandis que j'avais
cru jusqu'ici que c'était un devoir de les contrarier. Puisqu'ils me
portaient du côté de la littérature, il ne me détourna pas d'elle; il
m'en parla au contraire avec déférence comme d'une personne vénérable
et charmante du cercle choisi de laquelle, à Rome ou à Dresde, on a
gardé le meilleur souvenir et qu'on regrette par suite des nécessités
de la vie de retrouver si rarement. Il semblait m'envier en souriant
d'un air presque grivois les bons moments que, plus heureux que lui et
plus libre, elle me ferait passer. Mais les termes mêmes dont il se
servait me montraient la Littérature comme trop différente de l'image
que je m'en étais faite à Combray et je compris que j'avais eu
doublement raison de renoncer à elle. Jusqu'ici je m'étais seulement
rendu compte que je n'avais pas le don d'écrire; maintenant M. de
Norpois m'en ôtait même le désir. Je voulus lui exprimer ce que
j'avais rêvé; tremblant d'émotion, je me serais fait un scrupule que
toutes mes paroles ne fussent pas l'équivalent le plus sincère
possible de ce que j'avais senti et que je n'avais jamais essayé de me
formuler; c'est dire que mes paroles n'eurent aucune netteté.
Peut-être par habitude professionnelle, peut-être en vertu du calme
qu'acquiert tout homme important dont on sollicite le conseil et qui
sachant qu'il gardera en mains la maîtrise de la conversation, laisse
l'interlocuteur s'agiter, s'efforcer, peiner à son aise, peut-être
aussi pour faire valoir le caractère de sa tête (selon lui grecque,
malgré les grands favoris), M. de Norpois, pendant qu'on lui exposait
quelque chose, gardait une immobilité de visage aussi absolue, que si
vous aviez parlé devant quelque buste antique--et sourd--dans une
glyptothèque. Tout à coup, tombant comme le marteau du
commissaire-priseur, ou comme un oracle de Delphes, la voix de
l'ambassadeur qui vous répondait vous impressionnait d'autant plus,
que rien dans sa face ne vous avait laissé soupçonner le genre
d'impression que vous aviez produit sur lui, ni l'avis qu'il allait
émettre.
--Précisément, me dit-il tout à coup comme si la cause était jugée et
après m'avoir laissé bafouiller en face des yeux immobiles qui ne me
quittaient pas un instant, j'ai le fils d'un de mes amis qui, _mutatis
mutandis_, est comme vous (et il prit pour parler de nos dispositions
communes le même ton rassurant que si elles avaient été des
dispositions non pas à la littérature, mais au rhumatisme et s'il
avait voulu me montrer qu'on n'en mourait pas). Aussi a-t-il préféré
quitter le quai d'Orsay où la voie lui était pourtant toute tracée par
son père et sans se soucier du qu'en dira-t-on, il s'est mis à
produire. Il n'a certes pas lieu de s'en repentir. Il a publié il y a
deux ans--il est d'ailleurs beaucoup plus âgé que vous,
naturellement--un ouvrage relatif au sentiment de l'Infini sur la
rive occidentale du lac Victoria-Nyanza et cette année un opuscule
moins important, mais conduit d'une plume alerte, parfois même acérée,
sur le fusil à répétition dans l'armée bulgare, qui l'ont mis tout à
fait hors de pair. Il a déjà fait un joli chemin, il n'est pas homme à
s'arrêter en route, et je sais que, sans que l'idée d'une candidature
ait été envisagée, on a laissé tomber son nom deux ou trois dans la
conversation et d'une façon qui n'avait rien de défavorable, à
l'Académie des Sciences morales. En somme, sans pouvoir dire encore
qu'il soit au pinacle, il a conquis de haute lutte une fort jolie
position et le succès qui ne va pas toujours qu'aux agités et aux
brouillons, aux faiseurs d'embarras qui sont presque toujours des
faiseurs, le succès a récompensé son effort.
Mon père, me voyant déjà académicien dans quelques années, respirait
une satisfaction que M. de Norpois porta à son comble quand, après un
instant d'hésitation pendant lequel il sembla calculer les
conséquences de son acte, il me dit, en me tendant sa carte: «Allez
donc le voir de ma part, il pourra vous donner d'utiles conseils», me
causant par ces mots une agitation aussi pénible que s'il m'avait
annoncé qu'on m'embarquait le lendemain comme mousse à bord d'un
voilier.
Ma tante Léonie m'avait fait héritier en même temps que de beaucoup
d'objets et de meubles fort embarrassants, de presque toute sa fortune
liquide--révélant ainsi après sa mort une affection pour moi que je
n'avais guère soupçonnée pendant sa vie. Mon père, qui devait gérer
cette fortune jusqu'à ma majorité, consulta M. de Norpois sur un
certain nombre de placements. Il conseilla des titres à faible
rendement qu'il jugeait particulièrement solides, notamment les
Consolidés Anglais et le 4% Russe. «Avec ces valeurs de tout premier
ordre, dit M. de Norpois, si le revenu n'est pas très élevé, vous êtes
du moins assuré de ne jamais voir fléchir le capital.» Pour le reste,
mon père lui dit en gros ce qu'il avait acheté. M. de Norpois eut un
imperceptible sourire de félicitations: comme tous les capitalistes,
il estimait la fortune une chose enviable, mais trouvait plus délicat
de ne complimenter que par un signe d'intelligence à peine avoué, au
sujet de celle qu'on possédait; d'autre part, comme il était lui-même
colossalement riche, il trouvait de bon goût d'avoir l'air de juger
considérables les revenus moindres d'autrui, avec pourtant un retour
joyeux et confortable sur la supériorité des siens. En revanche il
n'hésita pas à féliciter mon père de la «composition» de son
portefeuille «d'un goût très sûr, très délicat, très fin». On aurait
dit qu'il attribuait aux relations des valeurs de bourse entre elles,
et même aux valeurs de bourse en elles-mêmes, quelque chose comme un
mérite esthétique. D'une, assez nouvelle et ignorée, dont mon père lui
parla, M. de Norpois, pareil à ces gens qui ont lu des livres que vous
vous croyez seul à connaître, lui dit: «Mais si, je me suis amusé
pendant quelque temps à la suivre dans la Cote, elle était
intéressante», avec le sourire rétrospectivement captivé d'un abonné
qui a lu le dernier roman d'une revue, par tranches, en feuilleton.
«Je ne vous déconseillerais pas de souscrire à l'émission qui va être
lancée prochainement. Elle est attrayante, car on vous offre les
titres à des prix tentants.» Pour certaines valeurs anciennes au
contraire, mon père ne se rappelant plus exactement les noms, faciles
à confondre avec ceux d'actions similaires, ouvrit un tiroir et montra
les titres eux-mêmes, à l'Ambassadeur. Leur vue me charma; ils étaient
enjolivés de flèches de cathédrales et de figures allégoriques comme
certaines vieilles publications romantiques que j'avais feuilletées
autrefois. Tout ce qui est d'un même temps se ressemble; les artistes
qui illustrent les poèmes d'une époque sont les mêmes que font
travailler pour elles les Sociétés financières. Et rien ne fait mieux
penser à certaines livraisons de _Notre-Dame de Paris_ et d'œuvres de
Gérard de Nerval, telles qu'elles étaient accrochées à la devanture de
l'épicerie de Combray, que, dans son encadrement rectangulaire et
fleuri que supportaient des divinités fluviales, une action nominative
de la Compagnie des Eaux.
Mon père avait pour mon genre d'intelligence un mépris suffisamment
corrigé par la tendresse pour qu'au total, son sentiment sur tout ce
que je faisais fut une indulgence aveugle. Aussi n'hésita-t-il pas à
m'envoyer chercher un petit poème en prose que j'avais fait autrefois
à Combray en revenant d'une promenade. Je l'avais écrit avec une
exaltation qu'il me semblait devoir communiquer à ceux qui le
liraient. Mais elle ne dut pas gagner M. de Norpois, car ce fut sans
me dire une parole qu'il me le rendit.
Ma mère, pleine de respect pour les occupations de mon père, vint
demander, timidement, si elle pouvait faire servir. Elle avait peur
d'interrompre une conversation où elle n'aurait pas eu à être mêlée.
Et, en effet, à tout moment mon père rappelait au marquis quelque
mesure utile qu'ils avaient décidé de soutenir à la prochaine séance
de Commission, et il le faisait sur le ton particulier qu'ont ensemble
dans un milieu différent--pareils en cela à deux collégiens--deux
collègues à qui leurs habitudes professionnelles créent des souvenirs
communs où n'ont pas accès les autres et auxquels ils s'excusent de se
reporter devant eux.
Mais la parfaite indépendance des muscles du visage à laquelle M. de
Norpois était arrivé, lui permettait d'écouter sans avoir l'air
d'entendre. Mon père finissait par se troubler: «J'avais pensé à
demander l'avis de la Commission...» disait-il à M. de Norpois après
de longs préambules. Alors du visage de l'aristocratique virtuose qui
avait gardé l'inertie d'un instrumentiste dont le moment n'est pas
venu d'exécuter sa partie, sortait avec un débit égal, sur un ton aigu
et comme ne faisant que finir, mais confiée cette fois à un autre
timbre, la phrase commencée: «Que bien entendu vous n'hésiterez pas à
réunir, d'autant plus que les membres vous sont individuellement
connus et peuvent facilement se déplacer.» Ce n'était pas évidemment
en elle-même une terminaison bien extraordinaire. Mais l'immobilité
qui l'avait précédée la faisait se détacher avec la netteté
cristalline, l'imprévu quasi malicieux de ces phrases par lesquelles
le piano, silencieux jusque-là, réplique, au moment voulu, au
violoncelle qu'on vient d'entendre, dans un concerto de Mozart.
--Hé bien, as-tu été content de ta matinée? me dit mon père, tandis
qu'on passait à table, pour me faire briller et pensant que mon
enthousiasme me ferait bien juger par M. de Norpois. «Il est allé entendre
la Berma tantôt, vous vous rappelez que nous en avions parlé ensemble»,
dit-il en se tournant vers le diplomate du même ton d'allusion
rétrospective, technique et mystérieuse que s'il se fût agi d'une
séance de la Commission.
--Vous avez dû être enchanté, surtout si c'était la première fois que
vous l'entendiez. M. votre père s'alarmait du contre-coup que cette
petite escapade pouvait avoir sur votre état de santé, car vous êtes
un peu délicat, un peu frêle, je crois. Mais je l'ai rassuré. Les
théâtres ne sont plus aujourd'hui ce qu'ils étaient il y a seulement
vingt ans. Vous avez des sièges à peu près confortables, une
atmosphère renouvelée, quoique nous ayons fort à faire encore pour
rejoindre l'Allemagne et l'Angleterre, qui à cet égard comme à bien
d'autres ont une formidable avance sur nous. Je n'ai pas vu Mme Berma
dans _Phèdre_, mais j'ai entendu dire qu'elle y était admirable. Et vous
avez été ravi, naturellement?
M. de Norpois, mille fois plus intelligent que moi, devait détenir
cette vérité que je n'avais pas su extraire du jeu de la Berma, il
allait me la découvrir; en répondant à sa question, j'allais le prier
de me dire en quoi cette vérité consistait; et il justifierait ainsi
ce désir que j'avais eu de voir l'actrice. Je n'avais qu'un moment, il
fallait en profiter et faire porter mon interrogatoire sur les points
essentiels. Mais quels étaient-ils? Fixant mon attention tout entière
sur mes impressions si confuses, et ne songeant nullement à me faire
admirer de M. de Norpois, mais à obtenir de lui la vérité souhaitée,
je ne cherchais pas à remplacer les mots qui me manquaient par des
expressions toutes faites, je balbutiai, et finalement, pour tâcher de
le provoquer à déclarer ce que la Berma avait d'admirable, je lui
avouai que j'avais été déçu.
--Mais comment, s'écria mon père, ennuyé de l'impression fâcheuse
que l'aveu de mon incompréhension pouvait produire sur M. de Norpois,
comment peux-tu dire que tu n'as pas eu de plaisir? ta grand'mère nous
a raconté que tu ne perdais pas un mot de ce que la Berma disait, que
tu avais les yeux hors de la tête, qu'il n'y avait que toi dans la
salle comme cela.
--Mais oui, j'écoutais de mon mieux pour savoir ce qu'elle avait de
si remarquable. Sans doute, elle est très bien....
--Si elle est très bien, qu'est-ce qu'il te faut de plus?
--Une des choses qui contribuent certainement au succès de Mme
Berma, dit M. de Norpois en se tournant avec application vers ma mère
pour ne pas la laisser en dehors de la conversation et afin de remplir
consciencieusement son devoir de politesse envers une maîtresse de
maison, c'est le goût parfait qu'elle apporte dans le choix de ses
rôles et qui lui vaut toujours un franc succès, et de bon aloi. Elle
joue rarement des médiocrités. Voyez, elle s'est attaquée au rôle de
Phèdre. D'ailleurs, ce goût elle l'apporte dans ses toilettes, dans
son jeu. Bien qu'elle ait fait de fréquentes et fructueuses tournées
en Angleterre et en Amérique, la vulgarité je ne dirai pas de John
Bull ce qui serait injuste, au moins pour l'Angleterre de l'ère
Victorienne, mais de l'oncle Sam n'a pas déteint sur elle. Jamais de
couleurs trop voyantes, de cris exagérés. Et puis cette voix admirable
qui la sert si bien et dont elle joue à ravir, je serais presque tenté
de dire en musicienne!
Mon intérêt pour le jeu de la Berma n'avait cessé de grandir depuis
que la représentation était finie parce qu'il ne subissait plus la
compression et les limites de la réalité; mais j'éprouvais le besoin
de lui trouver des explications; de plus, il s'était porté avec une
intensité égale, pendant que la Berma jouait, sur tout ce qu'elle
offrait, dans l'indivisibilité de la vie, à mes yeux, à mes oreilles;
il n'avait rien séparé et distingué; aussi fut-il heureux de se
découvrir une cause raisonnable dans ces éloges donnés à la
simplicité, au bon goût de l'artiste, il les attirait à lui par son
pouvoir d'absorption, s'emparait d'eux comme l'optimisme d'un homme
ivre des actions de son voisin dans lesquelles il trouve une raison
d'attendrissement. «C'est vrai, me disais-je, quelle belle voix,
quelle absence de cris, quels costumes simples, quelle intelligence
d'avoir été choisir _Phèdre_! Non, je n'ai pas été déçu.»
Le bœuf froid aux carottes fit son apparition, couché par le
Michel-Ange de notre cuisine sur d'énormes cristaux de gelée pareils à
des blocs de quartz transparent.
--Vous avez un chef de tout premier ordre, madame, dit M. de
Norpois. Et ce n'est pas peu de chose. Moi qui ai eu à l'étranger à
tenir un certain train de maison, je sais combien il est souvent
difficile de trouver un parfait maître queux. Ce sont de véritables
agapes auxquelles vous nous avez conviés là.
Et, en effet, Françoise, surexcitée par l'ambition de réussir pour un
invité de marque un dîner enfin semé de difficultés dignes d'elle,
s'était donné une peine qu'elle ne prenait plus quand nous étions
seuls et avait retrouvé sa manière incomparable de Combray.
--Voilà ce qu'on ne peut obtenir au cabaret, je dis dans les
meilleurs: une daube de bœuf où la gelée ne sente pas la colle, et où
le bœuf ait pris le parfum des carottes, c'est admirable! Permettez-moi
d'y revenir, ajouta-t-il en faisant signe qu'il voulait encore de la
gelée. Je serais curieux de juger votre Vatel maintenant sur un mets
tout différent, je voudrais, par exemple, le trouver aux prises avec
le bœuf Stroganof.
M. de Norpois pour contribuer lui aussi à l'agrément du repas nous
servit diverses histoires dont il régalait fréquemment ses collègues
de carrière, tantôt en citant une période ridicule dite par un homme
politique coutumier du fait et qui les faisait longues et pleines
d'images incohérentes, tantôt telle formule lapidaire d'un diplomate
plein d'atticisme. Mais, à vrai dire, le critérium qui distinguait
pour lui ces deux ordres de phrases ne ressemblait en rien à celui que
j'appliquais à la littérature. Bien des nuances m'échappaient; les
mots qu'il récitait en s'esclaffant ne me paraissaient pas très
différents de ceux qu'il trouvait remarquables. Il appartenait au
genre d'hommes qui pour les œuvres que j'aimais eût dit: «Alors, vous
comprenez? moi j'avoue que je ne comprends pas, je ne suis pas
initié», mais j'aurais pu lui rendre la pareille, je ne saisissais pas
l'esprit ou la sottise, l'éloquence ou l'enflure qu'il trouvait dans
une réplique, ou dans un discours et l'absence de toute raison
perceptible pourquoi ceci était mal et ceci bien, faisait que cette
sorte de littérature m'était plus mystérieuse, me semblait plus
obscure qu'aucune. Je démêlai seulement que répéter ce que tout le
monde pensait n'était pas en politique une marque d'infériorité mais
de supériorité. Quand M. de Norpois se servait de certaines
expressions qui traînaient dans les journaux et les prononçait avec
force, on sentait qu'elles devenaient un acte par le seul fait qu'il
les avait employées et un acte qui susciterait des commentaires.
Ma mère comptait beaucoup sur la salade d'ananas et de truffes. Mais
l'Ambassadeur après avoir exercé un instant sur le mets la pénétration
de son regard d'observateur la mangea en restant entouré de discrétion
diplomatique et ne nous livra pas sa pensée. Ma mère insista pour
qu'il en reprit, ce que fit M. de Norpois, mais en disant seulement au
lieu du compliment qu'on espérait: «J'obéis, madame, puisque je vois
que c'est là de votre part un véritable oukase.»
--Nous avons lu dans les «feuilles» que vous vous étiez entretenu
longuement avec le roi Théodose, lui dit mon père.
--En effet, le roi qui a une rare mémoire des physionomies a eu la
bonté de se souvenir en m'apercevant à l'orchestre que j'avais eu
l'honneur de le voir pendant plusieurs jours à la cour de Bavière,
quand il ne songeait pas à son trône oriental (vous savez qu'il y a
été appelé par un congrès européen, et il a même fort hésité à
l'accepter, jugeant cette souveraineté un peu inégale à sa race, la
plus noble, héraldiquement parlant, de toute l'Europe). Un
aide-de-camp est venu me dire d'aller saluer Sa Majesté, à l'ordre de
qui je me suis naturellement empressé de déférer.
--Avez-vous été content des résultats de son séjour?
--Enchanté! Il était permis de concevoir quelque appréhension sur la
façon dont un monarque encore si jeune, se tirerait de ce pas
difficile, surtout dans des conjonctures aussi délicates. Pour ma part
je faisais pleine confiance au sens politique du souverain. Mais
j'avoue que mes espérances ont été dépassées. Le toast qu'il a
prononcé à l'Elysée, et qui, d'après des renseignements qui me
viennent de source tout à fait autorisée, avait été composé par lui du
premier mot jusqu'au dernier, était entièrement digne de l'intérêt
qu'il a excité partout. C'est tout simplement un coup de maître; un
peu hardi je le veux bien, mais d'une audace qu'en somme l'événement a
pleinement justifiée. Les traditions diplomatiques ont certainement du
bon, mais dans l'espèce elles avaient fini par faire vivre son pays et
le nôtre dans une atmosphère de renfermé qui n'était plus respirable.
Eh bien! une des manières de renouveler l'air, évidemment une de
celles qu'on ne peut pas recommander mais que le roi Théodose pouvait
se permettre, c'est de casser les vitres. Et il l'a fait avec une
belle humeur qui a ravi tout le monde et aussi une justesse dans les
termes, où on a reconnu tout de suite la race de princes lettrés à
laquelle il appartient par sa mère. Il est certain que quand il a
parlé des «affinités» qui unissent son pays à la France, l'expression
pour peu usitée qu'elle puisse être dans le vocabulaire des
chancelleries, était singulièrement heureuse. Vous voyez que la
littérature ne nuit pas, même dans la diplomatie, même sur un trône,
ajouta-t-il en s'adressant à moi. La chose était constatée depuis
longtemps, je le veux bien, et les rapports entre les deux puissances
étaient devenus excellents. Encore fallait-il qu'elle fut dite. Le mot
était attendu, il a été choisi à merveille, vous avez vu comme il a
porté. Pour ma part j'y applaudis des deux mains.
--Votre ami, M. De Vaugoubert, qui préparait le rapprochement depuis
des années, a dû être content.
--D'autant plus que Sa Majesté qui est assez coutumière du fait
avait tenu à lui en faire la surprise. Cette surprise a été complète
du reste pour tout le monde, à commencer par le Ministre des Affaires
étrangères, qui, à ce qu'on m'a dit, ne l'a pas trouvée à son goût. A
quelqu'un qui lui en parlait, il aurait répondu très nettement, assez
haut pour être entendu des personnes voisines: «Je n'ai été ni
consulté, ni prévenu», indiquant clairement par là qu'il déclinait
toute responsabilité dans l'événement. Il faut avouer que celui-ci a
fait un beau tapage et je n'oserais pas affirmer, ajouta-t-il avec un
sourire malicieux, que tels de mes collègues pour qui la loi suprême
semble être celle du moindre effort, n'en ont pas été troublés dans
leur quiétude. Quant à Vaugoubert, vous savez qu'il avait été fort
attaqué pour sa politique de rapprochement avec la France, et il avait
dû d'autant plus en souffrir, que c'est un sensible, un cœur exquis.
J'en puis d'autant mieux témoigner que bien qu'il soit mon cadet et de
beaucoup, je l'ai fort pratiqué, nous sommes amis de longue date, et
je le connais bien. D'ailleurs qui ne le connaîtrait? C'est une âme de
cristal. C'est même le seul défaut qu'on pourrait lui reprocher, il
n'est pas nécessaire que le cœur d'un diplomate soit aussi transparent
que le sien. Cela n'empêche pas qu'on parle de l'envoyer à Rome, ce
qui est un bel avancement, mais un bien gros morceau. Entre nous, je
crois que Vaugoubert, si dénué qu'il soit d'ambition en serait fort
content et ne demande nullement qu'on éloigne de lui ce calice. Il
fera peut-être merveille là-bas; il est le candidat de la Consulta, et
pour ma part, je le vois très bien, lui artiste, dans le cadre du
palais Farnèse et la galerie des Carraches. Il semble qu'au moins
personne ne devrait pouvoir le haïr; mais il y a autour du Roi
Théodose, toute une camarilla plus ou moins inféodée à la
Wilhelmstrasse dont elle suit docilement les inspirations et qui a
cherché de toutes façons à lui tailler des croupières. Vaugoubert n'a
pas eu à faire face seulement aux intrigues de couloirs mais aux
injures de folliculaires à gages qui plus tard, lâches comme l'est
tout journaliste stipendié, ont été des premiers à demander l'_aman_,
mais qui en attendant n'ont pas reculé à faire état, contre notre
représentant, des ineptes accusations de gens sans aveu. Pendant plus
d'un mois les ennemis de Vaugoubert ont dansé autour de lui la danse
du scalp, dit M. de Norpois, en détachant avec force ce dernier mot.
Mais un bon averti en vaut deux; ces injures il les a repoussées du
pied, ajouta-t-il plus énergiquement encore, et avec un regard si
farouche que nous cessâmes un instant de manger. Comme dit un beau
proverbe arabe: «Les chiens aboient, la caravane passe.» Après avoir
jeté cette citation, M. de Norpois s'arrêta pour nous regarder et
juger de l'effet qu'elle avait produit sur nous. Il fut grand, le
proverbe nous était connu. Il avait remplacé cette année-là chez les
hommes de haute valeur cet autre: «Qui sème le vent récolte la
tempête», lequel avait besoin de repos, n'étant pas infatigable et
vivace comme: «Travailler pour le Roi de Prusse.» Car la culture de
ces gens éminents était une culture alternée, et généralement
triennale. Certes les citations de ce genre, et desquelles M. de
Norpois excellait à émailler ses articles de la _Revue_, n'étaient point
nécessaires pour que ceux-ci parussent solides et bien informés. Même
dépourvus de l'ornement qu'elles apportaient, il suffisait que M. de
Norpois écrivit à point nommé--ce qu'il ne manquait pas de faire--:
«Le Cabinet de Saint-James ne fut pas le dernier à sentir le péril»
ou bien: «l'émotion fut grande au Pont-aux-Chantres où l'on suivait
d'un œil inquiet la politique égoïste mais habile de la monarchie
bicéphale», ou: «Un cri d'alarme partit de Montecitorio», ou encore
«cet éternel double jeu qui est bien dans la manière du Ballplatz». A
ces expressions le lecteur profane avait aussitôt reconnu et salué le
diplomate de carrière. Mais ce qui avait fait dire qu'il était plus
que cela, qu'il possédait une culture supérieure, cela avait été
l'emploi raisonné de citations dont le modèle achevé restait alors:
«Faites-moi de bonne politique et je vous ferai de bonnes finances,
comme avait coutume de dire le Baron Louis.» (On n'avait pas encore
importé d'Orient: «La victoire est à celui des deux adversaires qui
sait souffrir un quart d'heure de plus que l'autre, comme disent les
Japonais»). Cette réputation de grand lettré, jointe à un véritable
génie d'intrigue caché sous le masque de l'indifférence avait fait
entrer M. de Norpois à l'Académie des Sciences morales. Et quelques
personnes pensèrent même qu'il ne serait pas déplacé à l'Académie
Française, le jour où, voulant indiquer que c'est en resserrant
l'alliance russe que nous pourrions arriver à une entente avec
l'Angleterre, il n'hésita pas à écrire: «Qu'on le sache bien au quai
d'Orsay, qu'on l'enseigne désormais dans tous les manuels de
géographie qui se montrent incomplets à cet égard, qu'on refuse
impitoyablement au baccalauréat tout candidat qui ne saura pas le
dire: «Si tous les chemins mènent à Rome, en revanche la route qui va
de Paris à Londres passe nécessairement par Pétersbourg.»
--Somme toute, continua M. de Norpois en s'adressant à mon père,
Vaugoubert s'est taillé là un beau succès et qui dépasse même celui
qu'il avait escompté. Il s'attendait en effet à un toast correct (ce
qui après les nuages des dernières années était déjà fort beau) mais à
rien de plus. Plusieurs personnes qui étaient au nombre des assistants
m'ont assuré qu'on ne peut pas en lisant ce toast se rendre compte de
l'effet qu'il a produit, prononcé et détaillé à merveille par le roi
qui est maître en l'art de dire et qui soulignait au passage toutes
les intentions, toutes les finesses. Je me suis laissé raconter à ce
propos un fait assez piquant et qui met en relief une fois de plus
chez le roi Théodose cette bonne grâce juvénile qui lui gagne si bien
les cœurs. On m'a affirmé que précisément à ce mot d'«affinités» qui
était en somme la grosse innovation du discours, et qui défraiera,
encore longtemps vous verrez, les commentaires des chancelleries, Sa
Majesté, prévoyant la joie de notre ambassadeur, qui allait trouver là
le juste couronnement de ses efforts, de son rêve pourrait-on dire et,
somme toute, son bâton de maréchal, se tourna à demi vers Vaugoubert
et fixant sur lui ce regard si prenant des Oettingen, détacha ce mot
si bien choisi d'«affinités», ce mot qui était une véritable
trouvaille, sur un ton qui faisait savoir à tous qu'il était employé à
bon escient et en pleine connaissance de cause. Il paraît que
Vaugoubert avait peine à maîtriser son émotion et, dans une certaine
mesure, j'avoue que je le comprends. Une personne digne de toute
créance m'a même confié que le roi se serait approché de Vaugoubert
après le dîner, quand Sa Majesté a tenu cercle, et lui aurait dit à
mi-voix: «Etes-vous content de votre élève, mon cher marquis?»
--Il est certain, conclut M. de Norpois, qu'un pareil toast a plus fait
que vingt ans de négociations pour resserrer les deux pays, leurs
«affinités», selon la pittoresque expression de Théodose II. Ce n'est
qu'un mot, si vous voulez, mais voyez, quelle fortune il a fait, comme
toute la presse européenne le répète, quel intérêt il éveille, quel
son nouveau il a rendu. Il est d'ailleurs bien dans la manière du
souverain. Je n'irai pas jusqu'à vous dire qu'il trouve tous les jours
de purs diamants comme celui-là. Mais il est bien rare que dans ses
discours étudiés, mieux encore, dans le prime-saut de la conversation
il ne donne pas son signalement--j'allais dire il n'appose pas sa
signature--par quelque mot à l'emporte-pièce. Je suis d'autant moins
suspect de partialité en la matière que je suis ennemi de toute
innovation en ce genre. Dix-neuf fois sur vingt elles sont
dangereuses.
--Oui, j'ai pensé que le récent télégramme de l'empereur d'Allemagne
n'a pas dû être de votre goût, dit mon père.
M. de Norpois leva les yeux au ciel d'un air de dire: Ah! celui-là!
«D'abord, c'est un acte d'ingratitude. C'est plus qu'un crime, c'est
une faute et d'une sottise que je qualifierai de pyramidale! Au reste
si personne n'y met le holà, l'homme qui a chassé Bismarck est bien
capable de répudier peu à peu toute la politique bismarckienne, alors
c'est le saut dans l'inconnu.»
--Et mon mari m'a dit, monsieur, que vous l'entraîneriez peut-être un
de ces étés en Espagne, j'en suis ravie pour lui.
--Mais oui, c'est un projet tout à fait attrayant et dont je me
réjouis. J'aimerais beaucoup faire avec vous ce voyage, mon cher. Et
vous, madame, avez-vous déjà songé à l'emploi des vacances?
--J'irai peut-être avec mon fils à Balbec, je ne sais.
--Ah! Balbec est agréable, j'ai passé par là il y a quelques années.
On commence à y construire des villas fort coquettes: je crois que
l'endroit vous plaira. Mais puis-je vous demander ce qui vous a fait
choisir Balbec?
--Mon fils a le grand désir de voir certaines églises du pays,
surtout celle de Balbec. Je craignais un peu pour sa santé les
fatigues du voyage et surtout du séjour. Mais j'ai appris qu'on vient
de construire un excellent hôtel qui lui permettra de vivre dans les
conditions de confort requises par son état.
--Ah! il faudra que je donne ce renseignement à certaine personne qui
n'est pas femme à en faire fi.
--L'église de Balbec est admirable, n'est-ce pas, monsieur,
demandai-je, surmontant la tristesse d'avoir appris qu'un des attraits
de Balbec résidait dans ses coquettes villas.
--Non, elle n'est pas mal, mais enfin elle ne peut soutenir la
comparaison avec ces véritables bijoux ciselés que sont les
cathédrales de Reims, de Chartres, et à mon goût, la perle de toutes,
la Sainte-Chapelle de Paris.
--Mais l'église de Balbec est en partie romane?
--En effet, elle est du style roman, qui est déjà par lui-même
extrêmement froid et ne laisse en rien présager l'élégance, la
fantaisie des architectes gothiques qui fouillent la pierre comme de
la dentelle. L'église de Balbec mérite une visite si on est dans le
pays, elle est assez curieuse; si un jour de pluie vous ne savez que
faire, vous pourrez entrer là, vous verrez le tombeau de Tourville.
--Est-ce que vous étiez hier au banquet des Affaires étrangères? je
n'ai pas pu y aller, dit mon père.
--Non, répondit M. de Norpois avec un sourire, j'avoue que je l'ai
délaissé pour une soirée assez différente. J'ai dîné chez une femme
dont vous avez peut-être entendu parler, la belle madame Swann.
Ma mère réprima un frémissement, car d'une sensibilité plus prompte que
mon père, elle s'alarmait pour lui de ce qui ne devait le contrarier
qu'un instant après. Les désagréments qui lui arrivaient étaient
perçus d'abord par elle comme ces mauvaises nouvelles de France qui
sont connues plus tôt à l'étranger que chez nous. Mais curieuse de
savoir quel genre de personnes les Swann pouvaient recevoir, elle
s'enquit auprès de M. de Norpois de celles qu'il y avait rencontrées.
--Mon Dieu ... c'est une maison où il me semble que vont surtout ...
des messieurs. Il y avait quelques hommes mariés, mais leurs femmes
étaient souffrantes ce soir-là et n'étaient pas venues, répondit
l'ambassadeur avec une finesse voilée de bonhomie et en jetant autour
de lui des regards dont la douceur et la discrétion faisaient mine de
tempérer et exagéraient habilement la malice.
--Je dois dire, ajouta-t-il, pour être tout à fait juste, qu'il y va
cependant des femmes, mais ... appartenant plutôt..., comment
dirais-je, au monde républicain qu'à la société de Swann (il
prononçait Svann). Qui sait? Ce sera peut-être un jour un salon
politique ou littéraire. Du reste, il semble qu'ils soient contents
comme cela. Je trouve que Swann le montre même un peu trop. Il nommait
les gens chez qui lui et sa femme étaient invités pour la semaine
suivante et de l'intimité desquels il n'y a pourtant pas lieu de
s'enorgueillir, avec un manque de réserve et de goût, presque de tact,
qui m'a étonné chez un homme aussi fin. Il répétait: «Nous n'avons pas
un soir de libre», comme si ç'avait été une gloire, et en véritable
parvenu, qu'il n'est pas cependant. Car Swann avait beaucoup d'amis et
même d'amies, et sans trop m'avancer, ni vouloir commettre
d'indiscrétion, je crois pouvoir dire que non pas toutes, ni même le
plus grand nombre, mais l'une au moins, et qui est une fort grande
dame, ne se serait peut-être pas montrée entièrement réfractaire à
l'idée d'entrer en relations avec Madame Swann, auquel cas,
vraisemblablement, plus d'un mouton de Panurge aurait suivi. Mais il
semble qu'il n'y ait eu de la part de Swann aucune démarche esquissée
en ce sens.... Comment encore un pudding à la Nesselrode! Ce ne sera pas
de trop de la cure de Carlsbad pour me remettre d'un pareil festin de
Lucullus.... Peut-être Swann a-t-il senti qu'il y aurait trop de
résistances à vaincre. Le mariage, cela est certain, n'a pas plu. On a
parlé de la fortune de la femme, ce qui est une grosse bourde. Mais,
enfin, tout cela n'a pas paru agréable. Et puis Swann a une tante
excessivement riche et admirablement posée, femme d'un homme qui,
financièrement parlant, est une puissance. Et non seulement elle a
refusé de recevoir Mme Swann, mais elle a mené une campagne en règle
pour que ses amies et connaissances en fissent autant. Je n'entends
pas par là qu'aucun Parisien de bonne compagnie ait manqué de respect
à Madame Swann.... Non! cent fois non! Le mari était d'ailleurs homme à
relever le gant. En tous cas, il y a une chose curieuse, c'est de voir
combien Swann, qui connaît tant de monde et du plus choisi, montre
d'empressement auprès d'une société dont le moins qu'on puisse dire
est qu'elle est fort mêlée. Moi qui l'ai connu jadis, j'avoue que
j'éprouvais autant de surprise que d'amusement à voir un homme aussi
bien élevé, aussi à la mode dans les coteries les plus triées,
remercier avec effusion le Directeur du Cabinet du Ministre des
Postes, d'être venu chez eux et lui demander si Mme Swann pourrait _se
permettre_ d'aller voir sa femme. Il doit pourtant se trouver dépaysé;
évidemment ce n'est plus le même monde. Mais je ne crois pas cependant
que Swann soit malheureux. Il y a eu, il est vrai, dans les années qui
précédèrent le mariage, d'assez vilaines manœuvres de chantage de la
part de la femme; elle privait Swann de sa fille chaque fois qu'il lui
refusait quelque chose. Le pauvre Swann, aussi naïf qu'il est pourtant
raffiné, croyait chaque fois que l'enlèvement de sa fille était une
coïncidence et ne voulait pas voir la réalité. Elle lui faisait
d'ailleurs des scènes si continuelles qu'on pensait que le jour où
elle serait arrivée à ses fins et se serait fait épouser, rien ne la
retiendrait plus et que leur vie serait un enfer. Hé bien! c'est le
contraire qui est arrivé. On plaisante beaucoup la manière dont Swann
parle de sa femme, on en fait même des gorges chaudes. On ne demandait
certes pas que, plus ou moins conscient d'être ... (vous savez le mot de
Molière), il allât le proclamer _urbi et orbi_; n'empêche qu'on le
trouve exagéré quand il dit que sa femme est une excellente épouse.
Or, ce n'est pas aussi faux qu'on le croit. A sa manière qui n'est pas
celle que tous les maris préféreraient,--mais enfin, entre nous, il
me semble difficile que Swann qui la connaissait depuis longtemps et
est loin d'être un maître-sot, ne sût pas à quoi s'en tenir,--il est
indéniable qu'elle semble avoir de l'affection pour lui. Je ne dis pas
qu'elle ne soit pas volage et Swann lui-même ne se fait pas faute de
l'être, à en croire les bonnes langues qui, vous pouvez le penser,
vont leur train. Mais elle lui est reconnaissante de ce qu'il a fait
pour elle, et, contrairement aux craintes éprouvées par tout le monde,
elle paraît devenue d'une douceur d'ange.
Ce changement n'était peut-être pas aussi extraordinaire que le trouvait M. de Norpois.
Odette n'avait pas cru que Swann finirait par l'épouser; chaque fois
qu'elle lui annonçait tendancieusement qu'un homme comme il faut
venait de se marier avec sa maîtresse, elle lui avait vu garder un
silence glacial et tout au plus, si elle l'interpellait directement en
lui demandant: «Alors, tu ne trouves pas que c'est très bien, que
c'est bien beau ce qu'il a fait là, pour une femme qui lui a consacré
sa jeunesse?», répondre sèchement: «Mais je ne te dis pas que ce soit
mal, chacun agit à sa guise.» Elle n'était même pas loin de croire
que, comme il le lui disait dans des moments de colère, il
l'abandonnerait tout à fait, car elle avait depuis peu entendu dire
par une femme sculpteur: «On peut s'attendre à tout de la part des
hommes, ils sont si mufles», et frappée par la profondeur de cette
maxime pessimiste, elle se l'était appropriée, elle la répétait à tout
bout de champ d'un air découragé qui semblait dire: «Après tout, il
n'y aurait rien d'impossible, c'est bien ma chance.» Et, par suite,
toute vertu avait été enlevée à la maxime optimiste qui avait
jusque-là guidé Odette dans la vie: «On peut tout faire aux hommes qui
vous aiment, ils sont idiots», et qui s'exprimait dans son visage par
le même clignement d'yeux qui eût pu accompagner des mots tels que:
«Ayez pas peur, il ne cassera rien.» En attendant, Odette souffrait de
ce que telle de ses amies, épousée par un homme qui était resté moins
longtemps avec elle, qu'elle-même avec Swann, et n'avait pas, elle,
d'enfant, relativement considérée maintenant, invitée aux bals de
l'Élysée, devait penser de la conduite de Swann. Un consultant plus
profond que ne l'était M. de Norpois eût sans doute pu diagnostiquer
que c'était ce sentiment d'humiliation et de honte qui avait aigri
Odette, que le caractère infernal qu'elle montrait ne lui était pas
essentiel, n'était pas un mal sans remède, et eût aisément prédit ce
qui était arrivé, à savoir qu'un régime nouveau, le régime
matrimonial, ferait cesser avec une rapidité presque magique ces
accidents pénibles, quotidiens, mais nullement organiques. Presque
tout le monde s'étonna de ce mariage, et cela même est étonnant. Sans
doute peu de personnes comprennent le caractère purement subjectif du
phénomène qu'est l'amour, et la sorte de création que c'est d'une
personne supplémentaire, distincte de celle qui porte le même nom dans
le monde, et dont la plupart des éléments sont tirés de nous-mêmes.
Aussi y a-t-il peu de gens qui puissent trouver naturelles les
proportions énormes que finit par prendre pour nous un être qui n'est
pas le même que celui qu'ils voient. Pourtant il semble qu'en ce qui
concerne Odette on aurait pu se rendre compte que si, certes, elle
n'avait jamais entièrement compris l'intelligence de Swann, du moins
savait-elle les titres, tout le détail de ses travaux, au point que le
nom de Ver Meer lui était aussi familier que celui de son couturier;
de Swann, elle connaissait à fond ces traits du caractère que le
reste du monde ignore ou ridiculise et dont seule une maîtresse, une
sœur, possèdent l'image ressemblante et aimée; et nous tenons tellement
à eux, même à ceux que nous voudrions le plus corriger, que c'est
parce qu'une femme finit par en prendre une habitude indulgente et
amicalement railleuse, pareille à l'habitude que nous en avons
nous-mêmes, et qu'en ont nos parents, que les vieilles liaisons ont
quelque chose de la douceur et de la force des affections de famille.
Les liens qui nous unissent à un être se trouvent sanctifiés quand il
se place au même point de vue que nous pour juger une de nos tares. Et
parmi ces traits particuliers, il y en avait aussi qui appartenaient
autant à l'intelligence de Swann qu'à son caractère, et que pourtant,
en raison de la racine qu'ils avaient malgré tout en celui-ci, Odette
avait plus facilement discernés. Elle se plaignait que quand Swann
faisait métier d'écrivain, quand il publiait des études, on ne
reconnut pas ces traits-là autant que dans les lettres ou dans sa
conversation où ils abondaient. Elle lui conseillait de leur faire la
part la plus grande. Elle l'aurait voulu parce que c'était ceux
qu'elle préférait en lui, mais comme elle les préférait parce qu'ils
étaient plus à lui, elle n'avait peut-être pas tort de souhaiter qu'on
les retrouvât dans ce qu'il écrivait. Peut-être aussi pensait-elle que
des ouvrages plus vivants, en lui procurant enfin à lui le succès, lui
eussent permis à elle de se faire ce que chez les Verdurin elle avait
appris à mettre au-dessus de tout: un salon.
Parmi les gens qui trouvaient ce genre de mariage ridicule, gens qui
pour eux-mêmes se demandaient: «Que pensera M. de Guermantes, que dira
Bréauté, quand j'épouserai Mlle de Montmorency?», parmi les gens ayant
cette sorte d'idéal social, aurait figuré, vingt ans plus tôt, Swann
lui-même. Swann qui s'était donné du mal pour être reçu au Jockey et
avait compté dans ce temps-là faire un éclatant mariage qui eût
achevé, en consolidant sa situation, de faire de lui un des hommes les
plus en vue de Paris. Seulement, les images que représentent un tel
mariage à l'intéressé ont, comme toutes les images, pour ne pas
dépérir et s'effacer complètement, besoin d'être alimentées du dehors.
Votre rêve le plus ardent est d'humilier l'homme qui vous a offensé.
Mais si vous n'entendez plus jamais parler de lui, ayant changé de
pays, votre ennemi finira par ne plus avoir pour vous aucune
importance. Si on a perdu de vue pendant vingt ans toutes les
personnes à cause desquelles on aurait aimé entrer au Jockey ou à
l'Institut, la perspective d'être membre de l'un ou de l'autre de ces
groupements ne tentera nullement. Or, tout autant qu'une retraite,
qu'une maladie, qu'une conversion religieuse, une liaison prolongée
substitue d'autres images aux anciennes. Il n'y eut pas de la part de
Swann, quand il épousa Odette, renoncement aux ambitions mondaines car
de ces ambitions-là, depuis longtemps Odette l'avait, au sens
spirituel du mot, détaché. D'ailleurs, ne l'eût-il pas été qu'il n'en
aurait eu que plus de mérite. C'est parce qu'ils impliquent le
sacrifice d'une situation plus ou moins flatteuse à une douceur
purement intime, que généralement les mariages infamants sont les plus
estimables de tous (on ne peut en effet entendre par mariage infamant
un mariage d'argent, n'y ayant point d'exemple d'un ménage où la
femme, ou bien le mari se soient vendus et qu'on n'ait fini par
recevoir, ne fût-ce que par tradition et sur la foi de tant d'exemples
et pour ne pas avoir deux poids et deux mesures). Peut-être, d'autre
part, en artiste, sinon en corrompu, Swann eût-il en tous cas éprouvé
une certaine volupté à accoupler à lui, dans un de ces croisements
d'espèces comme en pratiquent les mendelistes ou comme en raconte la
mythologie, un être de race différente, archiduchesse ou cocotte, à
contracter une alliance royale ou à faire une mésalliance. Il n'y
avait eu dans le monde qu'une seule personne dont il se fût préoccupé,
chaque fois qu'il avait pensé à son mariage possible avec Odette,
c'était, et non par snobisme, la duchesse de Guermantes. De celle-là,
au contraire, Odette se souciait peu, pensant seulement aux personnes
situées immédiatement au-dessus d'elle-même plutôt que dans un aussi
vague empyrée. Mais quand Swann dans ses heures de rêverie voyait
Odette devenue sa femme, il se représentait invariablement le moment
où il l'amènerait, elle et surtout sa fille, chez la princesse des
Laumes, devenue bientôt la duchesse de Guermantes par la mort de son
beau-père. Il ne désirait pas les présenter ailleurs, mais il
s'attendrissait quand il inventait, en énonçant les mots eux-mêmes,
tout ce que la duchesse dirait de lui à Odette, et Odette à Madame de
Guermantes, la tendresse que celle-ci témoignerait à Gilberte, la
gâtant, le rendant fier de sa fille. Il se jouait à lui-même la scène
de la présentation avec la même précision dans le détail imaginaire
qu'ont les gens qui examinent comment ils emploieraient, s'ils le
gagnaient, un lot dont ils fixent arbitrairement le chiffre. Dans la
mesure où une image qui accompagne une de nos résolutions la motive,
on peut dire que si Swann épousa Odette, ce fut pour la présenter elle
et Gilberte, sans qu'il y eût personne là, au besoin sans que personne
le sût jamais, à la duchesse de Guermantes. On verra comment cette
seule ambition mondaine qu'il avait souhaitée pour sa femme et sa
fille fut justement celle dont la réalisation se trouva lui être
interdite et par un veto si absolu que Swann mourut sans supposer que
la duchesse pourrait jamais les connaître. On verra aussi qu'au
contraire la duchesse de Guermantes se lia avec Odette et Gilberte
après la mort de Swann. Et peut-être eût-il été sage--pour autant
qu'il pouvait attacher de l'importance à si peu de chose--en ne se
faisant pas une idée trop sombre de l'avenir, à cet égard, et en
réservant que la réunion souhaitée pourrait bien avoir lieu quand il
ne serait plus là pour en jouir. Le travail de causalité qui finit par
produire à peu près tous les effets possibles, et par conséquent aussi
ceux qu'on avait cru l'être le moins, ce travail est parfois lent,
rendu un peu plus lent encore par notre désir--qui, en cherchant à
l'accélérer, l'entrave--par notre existence même et n'aboutit que
quand nous avons cessé de désirer, et quelquefois de vivre. Swann ne
le savait-il pas par sa propre expérience, et n'était-ce pas déjà,
dans sa vie--comme une préfiguration de ce qui devait arriver après
sa mort--un bonheur après décès que ce mariage avec cette Odette
qu'il avait passionnément aimée--si elle ne lui avait pas plu au
premier abord--et qu'il avait épousée quand il ne l'aimait plus,
quand l'être qui, en Swann, avait tant souhaité et tant désespéré de
vivre toute sa vie avec Odette, quand cet être là était mort?
Je me mis à parler du comte de Paris, à demander s'il n'était pas ami
de Swann, car je craignais que la conversation se détournât de
celui-ci. «Oui, en effet, répondit M. de Norpois en se tournant vers
moi et en fixant sur ma modeste personne le regard bleu où flottaient,
comme dans leur élément vital, ses grandes facultés de travail et son
esprit d'assimilation. Et, mon Dieu, ajouta-t-il en s'adressant de
nouveau à mon père, je ne crois pas franchir les bornes du respect
dont je fais profession pour le Prince (sans cependant entretenir avec
lui des relations personnelles que rendrait difficiles ma situation,
si peu officielle qu'elle soit), en vous citant ce fait assez piquant
que, pas plus tard qu'il y a quatre ans, dans une petite gare de
chemins de fer d'un des pays de l'Europe Centrale, le prince eut
l'occasion d'apercevoir Mme Swann. Certes, aucun de ses familiers ne
s'est permis de demander à Monseigneur comment il l'avait trouvée.
Cela n'eût pas été séant. Mais quand par hasard la conversation
amenait son nom, à de certains signes, imperceptibles si l'on veut,
mais qui ne trompent pas, le prince semblait donner assez volontiers à
entendre que son impression était en somme loin d'avoir été
défavorable.»
--Mais il n'y aurait pas eu possibilité de la présenter au comte de
Paris? demanda mon père.
--Eh bien! on ne sait pas; avec les princes on ne sait jamais,
répondit M. de Norpois; les plus glorieux, ceux qui savent le plus se
faire rendre ce qu'on leur doit, sont aussi quelquefois ceux qui
s'embarrassent le moins des décrets de l'opinion publique, même les
plus justifiés, pour peu qu'il s'agisse de récompenser certains
attachements. Or, il est certain que le comte de Paris a toujours
agréé avec beaucoup de bienveillance le dévouement de Swann qui est,
d'ailleurs, un garçon d'esprit s'il en fut.
--Et votre impression à vous, quelle a-t-elle été, monsieur
l'ambassadeur? demanda ma mère par politesse et par curiosité.
Avec une énergie de vieux connaisseur qui tranchait sur la modération
habituelle de ses propos:
--Tout à fait excellente! répondit M. de Norpois.
Et sachant que l'aveu d'une forte sensation produite par une femme,
rentre à condition qu'on le fasse avec enjouement, dans une certaine
forme particulièrement appréciée de l'esprit de conversation, il
éclata d'un petit rire qui se prolongea pendant quelques instants,
humectant les yeux bleus du vieux diplomate et faisant vibrer les
ailes de son nez nervurées de fibrilles rouges.
--Elle est tout à fait charmante!
--Est-ce qu'un écrivain du nom de Bergotte était à ce dîner,
monsieur? demandai-je timidement pour tâcher de retenir la
conversation sur le sujet des Swann.
--Oui, Bergotte était là, répondit M. de Norpois, inclinant la tête
de mon côté avec courtoisie, comme si dans son désir d'être aimable
avec mon père, il attachait tout ce qui tenait à lui une véritable
importance, et même aux questions d'un garçon de mon âge qui n'était
pas habitué à se voir montrer tant de politesse par des personnes du
sien. Est-ce que vous le connaissez? ajouta-t-il en fixant sur moi ce
regard clair dont Bismarck admirait la pénétration.
--Mon fils ne le connaît pas mais l'admire beaucoup, dit ma mère.
--Mon Dieu, dit M. de Norpois (qui m'inspira sur ma propre
intelligence des doutes plus graves que ceux qui me déchiraient
d'habitude, quand je vis que ce que je mettais mille et mille fois
au-dessus de moi-même, ce que je trouvais de plus élevé au monde,
était pour lui tout en bas de l'échelle de ses admirations), je ne
partage pas cette manière de voir. Bergotte est ce que j'appelle un
joueur de flûte; il faut reconnaître du reste qu'il en joue
agréablement quoique avec bien du maniérisme, de l'afféterie. Mais
enfin ce n'est que cela, et cela n'est pas grand'chose. Jamais on ne
trouve dans ses ouvrages sans muscles ce qu'on pourrait nommer la
charpente. Pas d'action--ou si peu--mais surtout pas de portée.
Ses livres pèchent par la base ou plutôt il n'y a pas de base du tout.
Dans un temps comme le nôtre où la complexité croissante de la vie
laisse à peine le temps de lire, où la carte de l'Europe a subi des
remaniements profonds et est à la veille d'en subir de plus grands
encore peut-être, où tant de problèmes menaçants et nouveaux se posent
partout, vous m'accorderez qu'on a le droit de demander à un écrivain
d'être autre chose qu'un bel esprit qui nous fait oublier dans des
discussions oiseuses et byzantines sur des mérites de pure forme, que
nous pouvons être envahis d'un instant à l'autre par un double flot de
Barbares, ceux du dehors et ceux du dedans. Je sais que c'est
blasphémer contre la Sacro-Sainte Ecole de ce que ces Messieurs
appellent l'Art pour l'Art, mais à notre époque, il y a des tâches
plus urgentes que d'agencer des mots d'une façon harmonieuse. Celle de
Bergotte est parfois assez séduisante, je n'en disconviens pas, mais
au total tout cela est bien mièvre, bien mince, et bien peu viril. Je
comprends mieux maintenant, en me reportant à votre admiration tout à
fait exagérée pour Bergotte, les quelques lignes que vous m'avez
montrées tout à l'heure et sur lesquelles j'aurais mauvaise grâce à ne
pas passer l'éponge, puisque vous avez dit vous-même en toute
simplicité, que ce n'était qu'un griffonnage d'enfant (je l'avais dit,
en effet, mais je n'en pensais pas un mot). A tout péché miséricorde
et surtout aux péchés de jeunesse. Après tout, d'autres que vous en
ont de pareils sur la conscience, et vous n'êtes pas le seul qui se
soit cru poète à son heure. Mais on voit dans ce que vous m'avez
montré la mauvaise influence de Bergotte. Évidemment, je ne vous
étonnerai pas en vous disant qu'il n'y avait là aucune de ses
qualités, puisqu'il est passé maître dans l'art, tout superficiel du
reste, d'un certain style dont à votre âge vous ne pouvez posséder
même le rudiment. Mais c'est déjà le même défaut, ce contre-sens
d'aligner des mots bien sonores en ne se souciant qu'ensuite du fond.
C'est mettre la charrue avant les bœufs, même dans les livres de
Bergotte. Toutes ces chinoiseries de forme, toutes ces subtilités de
mandarin déliquescent me semblent bien vaines. Pour quelques feux
d'artifice agréablement tirés par un écrivain, on crie de suite au
chef-d'œuvre. Les chefs-d'œuvre ne sont pas si fréquents que cela!
Bergotte n'a pas à son actif, dans son bagage si je puis dire, un
roman d'une envolée un peu haute, un de ces livres qu'on place dans le
bon coin de sa bibliothèque. Je n'en vois pas un seul dans son œuvre.
Il n'empêche que chez lui, l'œuvre est infiniment supérieure à
l'auteur. Ah! voilà quelqu'un qui donne raison à l'homme d'esprit qui
prétendait qu'on ne doit connaître les écrivains que par leurs livres.
Impossible de voir un individu qui réponde moins aux siens, plus
prétentieux, plus solennel, moins homme de bonne compagnie. Vulgaire
par moments, parlant à d'autres comme un livre, et même pas comme un
livre de lui, mais comme un livre ennuyeux, ce qu'au moins ne sont pas
les siens, tel est ce Bergotte. C'est un esprit des plus confus,
alambiqué, ce que nos pères appelaient un diseur de phébus et qui rend
encore plus déplaisantes, par sa façon de les énoncer, les choses qu'il
dit. Je ne sais si c'est Loménie ou Sainte-Beuve, qui raconte que
Vigny rebutait par le même travers. Mais Bergotte n'a jamais écrit
_Cinq-Mars_, ni le _Cachet rouge_, où certaines pages sont de
véritables morceaux d'anthologie.
JIM - Assistente
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Autour de la Lune
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AUTOUR DE LA LUNE
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language. One formula has also been typeset in "visual mode", in lines
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D'ici à la fin du document le texte sera redigé en français.
Typographie utilisée dans le texte.
-----------------------------------
_xxx_ Texte imprimé en italiques.
(xxx) Symboles mathématiques ou mots grecs rendus
selon le langage de composition TeX.
--Tiret.
Dictionnaire des mots peu communs utilisés dans le texte.
---------------------------------------------------------
lieue Ancienne mesure de distance (environ 4 km).
ligne Ancienne mesure de longeur valant, douzième partie
du pouce, 2.1167 mm.
londrès Cigare de la Havane, fabriqué à l'origine pour les
Anglais.
milles Mesure de longeur américaine, 5280 pieds, 1609 mètres,
pied Mesure de longeur américaine, 0.3248 mètre,
pouce Mesure de longeur américaine, 2.54 cm, douzième partie
du pied.
toise Ancienne mesure de longeur valant 6 pieds
(environ 2 mètres).
<><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><>
AUTOUR DE LA LUNE
par Jules Verne
CHAPITRE PRÉLIMINAIRE
Qui résume la première partie de cet ouvrage, pour servir de préface a
la seconde
Pendant le cours de l'année 186., le monde entier fut singulièrement
ému par une tentative scientifique sans précédents dans les annales de
la science. Les membres du Gun-Club, cercle d'artilleurs fondé à
Baltimore après la guerre d'Amérique, avaient eu l'idée de se mettre
en communication avec la Lune--oui, avec la Lune--, en lui envoyant
un boulet. Leur président Barbicane, le promoteur de l'entreprise,
ayant consulté à ce sujet les astronomes de l'Observatoire de
Cambridge, prit toutes les mesures nécessaires au succès de cette
extraordinaire entreprise, déclarée réalisable par la majorité des
gens compétents. Après avoir provoqué une souscription publique qui
produisit près de trente millions de francs, il commença ses
gigantesques travaux.
Suivant la note rédigée par les membres de l'Observatoire, le canon
destiné à lancer le projectile devait être établi dans un pays situé
entre 0 et 28 degrés de latitude nord ou sud, afin de viser la Lune au
zénith. Le boulet devait être animé d'une vitesse initiale de douze
mille yards à la seconde. Lancé le 1er décembre, à onze heures moins
treize minutes et vingt secondes du soir, il devait rencontrer la Lune
quatre jours après son départ, le 5 décembre, à minuit précis, à
l'instant même où elle se trouverait dans son périgée, c'est-à-dire à
sa distance la plus rapprochée de la Terre, soit exactement
quatre-vingt-six mille quatre cent dix lieues.
Les principaux membres du Gun-Club, le président Barbicane, le major
Elphiston, le secrétaire J.-T. Maston et autres savants tinrent
plusieurs séances dans lesquelles furent discutées la forme et la
composition du boulet, la disposition et la nature du canon, la
qualité et la quantité de la poudre à employer. Il fut décidé: 1° que
le projectile serait un obus en aluminium d'un diamètre de cent huit
pouces et d'une épaisseur de douze pouces à ses parois, qui pèserait
dix-neuf mille deux cent cinquante livres; 2° que le canon serait une
Columbiad en fonte de fer longue de neuf cents pieds, qui serait
coulée directement dans le sol; 3° que la charge emploierait quatre
cent mille livres de fulmi-coton qui, développant six milliards de
litres de gaz sous le projectile, l'emporteraient facilement vers
l'astre des nuits.
Ces questions résolues, le président Barbicane, aidé de l'ingénieur
Murchison, fit choix d'un emplacement situé dans la Floride par 27°
7' de latitude nord et 5° 7' de longitude ouest. Ce fut en cet
endroit, qu'après des travaux merveilleux, la Columbiad fut coulée
avec un plein succès.
Les choses en étaient là, quand survint un incident qui centupla
l'intérêt attaché à cette grande entreprise.
Un Français, un Parisien fantaisiste, un artiste aussi spirituel
qu'audacieux, demanda à s'enfermer dans un boulet afin d'atteindre la
Lune et d'opérer une reconnaissance du satellite terrestre. Cet
intrépide aventurier se nommait Michel Ardan. Il arriva en Amérique,
fut reçu avec enthousiasme, tint des meetings, se vit porter en
triomphe, réconcilia le président Barbicane avec son mortel ennemi le
capitaine Nicholl et, comme gage de réconciliation, il les décida à
s'embarquer avec lui dans le projectile.
La proposition fut acceptée. On modifia la forme du boulet. Il
devint cylindro-conique. On garnit cette espèce de wagon aérien de
ressorts puissants et de cloisons brisantes qui devaient amortir le
contrecoup du départ. On le pourvut de vivres pour un an, d'eau pour
quelques mois, de gaz pour quelques jours. Un appareil automatique
fabriquait et fournissait l'air nécessaire à la respiration des trois
voyageurs. En même temps, le Gun-Club faisait construire sur l'un des
plus hauts sommets des montagnes Rocheuses un gigantesque télescope
qui permettrait de suivre le projectile pendant son trajet à travers
l'espace. Tout était prêt.
Le 30 novembre, à l'heure fixée, au milieu d'un concours
extraordinaire de spectateurs, le départ eut lieu et pour la première
fois, trois êtres humains, quittant le globe terrestre, s'élancèrent
vers les espaces interplanétaires avec la presque certitude d'arriver
à leur but. Ces audacieux voyageurs, Michel Ardan, le président
Barbicane et le capitaine Nicholl, devaient effectuer leur trajet en
_quatre-vingt dix-sept heures treize minutes et vingt secondes_.
Conséquemment, leur arrivée à la surface du disque lunaire ne pouvait
avoir lieu que le 5 décembre, à minuit, au moment précis où la Lune
serait pleine, et non le 4, ainsi que l'avaient annoncé quelques
journaux mal informés.
Mais, circonstance inattendue, la détonation produite par la Columbiad
eut pour effet immédiat de troubler l'atmosphère terrestre en y
accumulant une énorme quantité de vapeurs. Phénomène qui excita
l'indignation générale, car la Lune fut voilée pendant plusieurs nuits
aux yeux de ses contemplateurs.
Le digne J.-T. Maston, le plus vaillant ami des trois voyageurs,
partit pour les montagnes Rocheuses, en compagnie de l'honorable J.
Belfast, directeur de l'Observatoire de Cambridge, et il gagna la
station de Long's-Peak, où se dressait le télescope qui rapprochait la
Lune à deux lieues. L'honorable secrétaire du Gun-Club voulait
observer lui-même le véhicule de ses audacieux amis.
L'accumulation des nuages dans l'atmosphère empêcha toute observation
pendant les 5, 6, 7, 8, 9 et 10 décembre. On crut même que
l'observation devrait être remise au 3 janvier de l'année suivante,
car la Lune, entrant dans son dernier quartier le 11, ne présenterait
plus alors qu'une portion décroissante de son disque, insuffisante
pour permettre d'y suivre la trace du projectile.
Mais enfin, à la satisfaction générale, une forte tempête nettoya
l'atmosphère dans la nuit du 11 au 12 décembre, et la Lune, à demi
éclairée, se découpa nettement sur le fond noir du ciel.
Cette nuit même, un télégramme était envoyé de la station de
Long's-Peak par J.-T. Maston et Belfast à MM. les membres du bureau de
l'Observatoire de Cambridge.
Or, qu'annonçait ce télégramme?
Il annonçait: que le 11 décembre, à huit heures quarante-sept du
soir, le projectile lancé par la Columbiad de Stone's-Hill avait été
aperçu par MM. Belfast et J.-T. Maston,--que le boulet, dévié pour
une cause ignorée, n'avait point atteint son but, mais qu'il en était
passé assez près pour être retenu par l'attraction lunaire,--que
son mouvement rectiligne s'était changé en un mouvement circulaire,
et qu'alors, entraîné suivant un orbe elliptique autour de l'astre
des nuits, il en était devenu le satellite.
Le télégramme ajoutait que les éléments de ce nouvel astre n'avaient
pu être encore calculés;--et en effet, trois observations prenant
l'astre dans trois positions différentes, sont nécessaires pour
déterminer ces éléments. Puis, il indiquait que la distance séparant
le projectile de la surface lunaire «pouvait» être évaluée à deux
mille huit cent trente-trois milles environ, soit quatre mille cinq
cents lieues.
Il terminait enfin en émettant cette double hypothèse: Ou l'attraction
de la Lune finirait par l'emporter, et les voyageurs atteindraient
leur but; ou le projectile, maintenu dans un orbe immutable,
graviterait autour du disque lunaire jusqu'à la fin des siècles.
Dans ces diverses alternatives, quel serait le sort des voyageurs?
Ils avaient des vivres pour quelque temps, c'est vrai. Mais en
supposant même le succès de leur téméraire entreprise, comment
reviendraient-ils? Pourraient-ils jamais revenir? Aurait-on de leurs
nouvelles? Ces questions, débattues par les plumes les plus savantes
du temps, passionnèrent le public.
Il convient de faire ici une remarque qui doit être méditée par les
observateurs trop pressés. Lorsqu'un savant annonce au public une
découverte purement spéculative, il ne saurait agir avec assez de
prudence. Personne n'est forcé de découvrir ni une planète, ni une
comète, ni un satellite, et qui se trompe en pareil cas, s'expose
justement aux quolibets de la foule. Donc, mieux vaut attendre, et
c'est ce qu'aurait dû faire l'impatient J.-T. Maston, avant de lancer
à travers le monde ce télégramme qui, suivant lui, disait le dernier
mot de cette entreprise.
En effet, ce télégramme contenait des erreurs de deux sortes, ainsi
que cela fut vérifié plus tard: 1° Erreurs d'observation, en ce qui
concernait la distance du projectile à la surface de la Lune, car, à
la date du 11 décembre, il était impossible de l'apercevoir, et ce que
J.-T. Maston avait vu ou cru voir, ne pouvait être le boulet de la
Columbiad. 2° Erreurs de théorie sur le sort réservé audit
projectile, car en faire un satellite de la Lune, c'était se mettre en
contradiction absolue avec les lois de la mécanique rationnelle.
Une seule hypothèse des observateurs de Long's-Peak pouvait se
réaliser, celle qui prévoyait le cas où les voyageurs--s'ils
existaient encore--, combineraient leurs efforts avec l'attraction
lunaire de manière à atteindre la surface du disque.
Or, ces hommes, aussi intelligents que hardis, avaient survécu au
terrible contrecoup du départ, et c'est leur voyage dans le
boulet-wagon qui va être raconté jusque dans ses plus dramatiques
comme dans ses plus singuliers détails. Ce récit détruira beaucoup
d'illusions et de prévisions; mais il donnera une juste idée des
péripéties réservées à une pareille entreprise, et il mettra en relief
les instincts scientifiques de Barbicane, les ressources de
l'industrieux Nicholl et l'humoristique audace de Michel Ardan.
En outre, il prouvera que leur digne ami, J.-T. Maston, perdait son
temps, lorsque, penché sur le gigantesque télescope, il observait la
marche de la Lune à travers les espaces stellaires.
I
De dix heures vingt a dix heures quarante-sept minutes du soir
Quand dix heures sonnèrent, Michel Ardan, Barbicane et Nicholl firent
leurs adieux aux nombreux amis qu'ils laissaient sur terre. Les deux
chiens, destinés à acclimater la race canine sur les continents
lunaires, étaient déjà emprisonnés dans le projectile. Les trois
voyageurs s'approchèrent de l'orifice de l'énorme tube de fonte, et
une grue volante les descendit jusqu'au chapeau conique du boulet.
Là, une ouverture, ménagée à cet effet, leur donna accès dans le wagon
d'aluminium. Les palans de la grue étant halés à l'extérieur, la
gueule de la Columbiad fut instantanément dégagée de ses derniers
échafaudages.
Nicholl, une fois introduit avec ses compagnons dans le projectile,
s'occupa d'en fermer l'ouverture au moyen d'une forte plaque maintenue
intérieurement par de puissantes vis de pression. D'autres plaques,
solidement adaptées, recouvraient les verres lenticulaires des
hublots. Les voyageurs, hermétiquement clos dans leur prison de
métal, étaient plongés au milieu d'une obscurité profonde.
«Et maintenant, mes chers compagnons, dit Michel Ardan, faisons comme
chez nous. Je suis homme d'intérieur, moi, et très fort sur l'article
ménage. Il s'agit de tirer le meilleur parti possible de notre
nouveau logement et d'y trouver nos aises. Et d'abord, tâchons d'y
voir un peu plus clair. Que diable! le gaz n'a pas été inventé pour
les taupes!»
Ce disant, l'insouciant garçon fit jaillir la flamme d'une allumette
qu'il frotta à la semelle de sa botte; puis, il l'approcha du bec fixé
au récipient, dans lequel l'hydrogène carboné, emmagasiné à une haute
pression, pouvait suffire à l'éclairage et au chauffage du boulet
pendant cent quarante-quatre heures, soit six jours et six nuits.
Le gaz s'alluma. Le projectile, ainsi éclairé, apparut comme une
chambre confortable, capitonnée à ses parois, meublée de divans
circulaires, et dont la voûte s'arrondissait en forme de dôme.
Les objets qu'elle renfermait, armes, instruments, ustensiles,
solidement saisis et maintenus contre les rondeurs du capiton,
devaient supporter impunément le choc du départ. Toutes les
précautions humainement possibles avaient été prises pour mener à
bonne fin une si téméraire tentative.
Michel Ardan examina tout et se déclara fort satisfait de son
installation.
«C'est une prison, dit-il, mais une prison qui voyage, et avec le
droit de mettre le nez à la fenêtre, je ferais bien un bail de cent
ans! Tu souris Barbicane? As-tu donc une arrière-pensée? Te dis-tu
que cette prison pourrait être notre tombeau? Tombeau, soit, mais je
ne le changerais pas pour celui de Mahomet qui flotte dans l'espace
et ne marche pas!»
Pendant que Michel Ardan parlait ainsi, Barbicane et Nicholl faisaient
leurs derniers préparatifs.
Le chronomètre de Nicholl marquait dix heures vingt minutes du soir
lorsque les trois voyageurs se furent définitivement murés dans leur
boulet. Ce chronomètre était réglé à un dixième de seconde près sur
celui de l'ingénieur Murchison. Barbicane le consulta.
«Mes amis, dit-il, il est dix heures vingt. A dix heures
quarante-sept, Murchison lancera l'étincelle électrique sur le fil
qui communique avec la charge de la Columbiad. A ce moment précis,
nous quitterons notre sphéroïde. Nous avons donc encore vingt-sept
minutes à rester sur la terre.
--Vingt-six minutes et treize secondes, répondit le méthodique
Nicholl.
--Eh bien, s'écria Michel Ardan d'un ton de belle humeur, en
vingt-six minutes, on fait bien des choses! On peut discuter les
plus graves questions de morale ou de politique, et même les
résoudre! Vingt-six minutes bien employées valent mieux que
vingt-six années où on ne fait rien! Quelques secondes d'un Pascal
ou d'un Newton sont plus précieuses que toute l'existence de
l'indigeste foule des imbéciles...
--Et tu en conclus, éternel parleur? demanda le président Barbicane.
--J'en conclus que nous avons vingt-six minutes, répondit Ardan.
--Vingt-quatre seulement, dit Nicholl.
--Vingt-quatre, si tu y tiens, mon brave capitaine, répondit Ardan,
vingt-quatre minutes pendant lesquelles on pourrait approfondir...
--Michel, dit Barbicane, pendant notre traversée, nous aurons tout le
temps nécessaire pour approfondir les questions les plus ardues.
Maintenant occupons-nous du départ.
--Ne sommes-nous pas prêts?
--Sans doute. Mais il est encore quelques précautions à prendre pour
atténuer autant que possible le premier choc!
--N'avons-nous pas ces couches d'eau disposées entre les cloisons
brisantes, et dont l'élasticité nous protégera suffisamment?
--Je l'espère, Michel, répondit doucement Barbicane, mais je n'en
suis pas bien sûr!
--Ah! le farceur! s'écria Michel Ardan. Il espère!... Il n'est
pas sûr!... Et il attend le moment où nous sommes encaqués pour
faire ce déplorable aveu! Mais je demande à m'en aller!
--Et le moyen? répliqua Barbicane.
--En effet! dit Michel Ardan, c'est difficile. Nous sommes dans le
train et le sifflet du conducteur retentira avant vingt-quatre
minutes...
--Vingt», fit Nicholl.
Pendant quelques instants, les trois voyageurs se regardèrent. Puis
ils examinèrent les objets emprisonnés avec eux.
«Tout est à sa place, dit Barbicane. Il s'agit de décider maintenant
comment nous nous placerons le plus utilement pour supporter le choc
du départ. La position à prendre ne saurait être indifférente, et
autant que possible, il faut empêcher que le sang ne nous afflue trop
violemment à la tête.
--Juste, fit Nicholl.
--Alors, répondit Michel Ardan, prêt à joindre l'exemple à la parole,
mettons-nous la tête en bas et les pieds en haut, comme les clowns du
Great-Circus!
--Non, dit Barbicane, mais étendons-nous sur le côté. Nous
résisterons mieux ainsi au choc. Remarquez bien qu'au moment où le
boulet partira que nous soyons dedans ou que nous soyons devant, c'est
à peu près la même chose.
--Si ce n'est qu' «à peu près» la même chose, je me rassure, répliqua
Michel Ardan.
--Approuvez-vous mon idée, Nicholl? demanda Barbicane.
--Entièrement, répondit le capitaine. Encore treize minutes et demie.
--Ce n'est pas un homme que ce Nicholl s'écria Michel, c'est un
chronomètre à secondes, a échappement, avec huit trous...»
Mais ses compagnons ne l'écoutaient plus, et ils prenaient leurs
dernières dispositions avec un sang-froid inimaginable. Ils avaient
l'air de deux voyageurs méthodiques, montés dans un wagon, et
cherchant à se caser aussi confortablement que possible. On se
demande vraiment de quelle matière sont faits ces coeurs d'Américains
auxquels l'approche du plus effroyable danger n'ajoute pas une
pulsation!
Trois couchettes, épaisses et solidement conditionnées, avaient été
placées dans le projectile. Nicholl et Barbicane les disposèrent au
centre du disque qui formait le plancher mobile. Là devaient
s'étendre les trois voyageurs, quelques moments avant le départ.
Pendant ce temps, Ardan, ne pouvant rester immobile, tournait dans son
étroite prison comme une bête fauve en cage, causant avec ses amis,
parlant à ses chiens, Diane et Satellite, auxquels, on le voit, il
avait donné depuis quelque temps ces noms significatifs.
«Hé! Diane! Hé! Satellite! s'écriait-il en les excitant. Vous
allez donc montrer aux chiens sélénites les bonnes façons des chiens
de la terre! Voilà qui fera honneur à la race canine! Pardieu! Si
nous revenons jamais ici-bas, je veux rapporter un type croisé de
«moon-dogs» qui fera fureur!
--S'il y a des chiens dans la Lune, dit Barbicane.
--Il y en a, affirma Michel Ardan, comme il y a des chevaux, des
vaches, des ânes, des poules. Je parie que nous y trouvons des
poules!
--Cent dollars que nous n'en trouverons pas, dit Nicholl.
--Tenu, mon capitaine, répondit Ardan en serrant la main de Nicholl.
Mais à propos, tu as déjà perdu trois paris avec notre président,
puisque les fonds nécessaires à l'entreprise ont été faits, puisque
l'opération de la fonte a réussi, et enfin puisque la Columbiad a été
chargée sans accident, soit six mille dollars.
--Oui, répondit Nicholl. Dix heures trente-sept minutes et six
secondes.
--C'est entendu, capitaine. Eh bien, avant un quart d'heure, tu auras
encore à compter neuf mille dollars au président, quatre mille parce
que la Columbiad n'éclatera pas, et cinq mille parce que le boulet
s'enlèvera à plus de six milles dans l'air.
--J'ai les dollars, répondit Nicholl en frappant sur la poche de son
habit, je ne demande qu'à payer.
--Allons, Nicholl, je vois que tu es un homme d'ordre, ce que je n'ai
jamais pu être, mais en somme, tu as fait là une série de paris peu
avantageux pour toi, permets-moi de te le dire.
--Et pourquoi? demanda Nicholl.
--Parce que si tu gagnes le premier, c'est que la Columbiad aura
éclaté, et le boulet avec, et Barbicane ne sera plus là pour te
rembourser tes dollars.
--Mon enjeu est déposé à la banque de Baltimore, répondit simplement
Barbicane, et à défaut de Nicholl, il retournera à ses héritiers!
--Ah! hommes pratiques! s'écria Michel Ardan, esprits positifs! Je
vous admire d'autant plus que je ne vous comprends pas.
--Dix heures quarante deux! dit Nicholl.
--Plus que cinq minutes! répondit Barbicane.
--Oui! cinq petites minutes! répliqua Michel Ardan. Et nous sommes
enfermés dans un boulet au fond d'un canon de neuf cents pieds! Et
sous ce boulet sont entassés quatre cent mille livres de fulmi-coton
qui valent seize cent mille livres de poudre ordinaire! Et l'ami
Murchison, son chronomètre à la main, l'oeil fixé sur l'aiguille, le
doigt posé sur l'appareil électrique, compte les secondes et va nous
lancer dans les espaces interplanétaires!...
--Assez, Michel, assez! dit Barbicane d'une voix grave.
Préparons-nous. Quelques instants seulement nous séparent d'un moment
suprême. Une poignée de main, mes amis.
--Oui», s'écria Michel Ardan, plus ému qu'il ne voulait le paraître.
Ces trois hardis compagnons s'unirent dans une dernière étreinte.
«Dieu nous garde!» dit le religieux Barbicane.
Michel Ardan et Nicholl s'étendirent sur les couchettes disposées au
centre du disque.
«Dix heures quarante sept!» murmura le capitaine.
Vingt secondes encore! Barbicane éteignit rapidement le gaz et se
coucha près de ses compagnons.
Le profond silence e n'était interrompu que par les battements du
chronomètre frappant la seconde.
Soudain, un choc épouvantable se produisit, et le projectile, sous la
poussée de six milliards de litres de gaz développés par la
déflagration du pyroxile, s'enleva dans l'espace.
II
La première demi-heure
Que s'était-il passé? Quel effet avait produit cette effroyable
secousse? L'ingéniosité des constructeurs du projectile avait-elle
obtenu un résultat heureux? Le choc s'était-il amorti, grâce aux
ressorts, aux quatre tampons, aux coussins d'eau, aux cloisons
brisantes? Avait-on dompté l'effrayante poussée de cette vitesse
initiale de onze mille mètres qui eût suffi à traverser Paris ou New
York en une seconde? C'est évidemment la question que se posaient les
mille témoins de cette scène émouvante. Ils oubliaient le but du
voyage pour ne songer qu'aux voyageurs! Et si quelqu'un d'entre eux
--J.-T. Maston, par exemple--, eût pu jeter un regard à l'intérieur
du projectile, qu'aurait-il vu?
Rien alors. L'obscurité était profonde dans le boulet. Mais ses
parois cylindro-coniques avaient supérieurement résisté. Pas une
déchirure, pas une flexion, pas une déformation. L'admirable
projectile ne s'était même pas altéré sous l'intense déflagration des
poudres, ni liquéfié, comme on paraissait le craindre, en une pluie
d'aluminium.
A l'intérieur, peu de désordre, en somme. Quelques objets avaient été
lancés violemment vers la voûte; mais les plus importants ne
semblaient pas avoir souffert du choc. Leurs saisines étaient
intactes.
Sur le disque mobile, rabaissé jusqu'au culot, après le bris des
cloisons et l'échappement de l'eau, trois corps gisaient sans
mouvement. Barbicane, Nicholl, Michel Ardan respiraient-ils encore?
Ce projectile n'était-il plus qu'un cercueil de métal, emportant trois
cadavres dans l'espace?...
Quelques minutes après le départ du boulet, un de ces corps fit un
mouvement; ses bras s'agitèrent, sa tête se redressa, et il parvint à
se mettre sur les genoux. C'était Michel Ardan. Il se palpa, poussa
un a «hem» sonore, puis il dit;
«Michel Ardan, complet. Voyons les autres!»
Le courageux Français voulut se lever; mais il ne put se tenir debout.
Sa tête vacillait, son sang violemment injecté, l'aveuglait, il était
comme un homme ivre.
«Brr! fit-il. Cela me produit le même effet que deux bouteilles de
Corton. Seulement, c'est peut-être moins agréable à avaler!»
Puis, passant plusieurs fois sa main sur son front et se frottant les
tempes, il cria d'une voix ferme:
«Nicholl! Barbicane!»
Il attendit anxieusement. Nulle réponse. Pas même un soupir qui
indiquât que le coeur de ses compagnons battait encore. Il réitéra
son appel. Même silence.
«Diable! dit-il. Ils ont l'air d'être tombés d'un cinquième étage
sur la tête! Bah! ajouta-t-il avec cette imperturbable confiance que
rien ne pouvait enrayer, si un Français a pu se mettre sur les genoux,
deux Américains ne seront pas gênés de se remettre sur les pieds.
Mais, avant tout éclairons la situation».
Ardan sentait la vie lui revenir à flots. Son sang se calmait et
reprenait sa circulation accoutumée. De nouveaux efforts le remirent
en équilibre. Il parvint à se lever, tira de sa poche une allumette
et l'enflamma sous le frottement du phosphore. Puis, l'approchant du
bec, il l'alluma. Le récipient n'avait aucunement souffert. Le gaz
ne s'était pas échappé. D'ailleurs, son odeur l'eût trahi, et en ce
cas, Michel Ardan n'aurait pas impunément promené une allumette
enflammée dans ce milieu rempli d'hydrogène. Le gaz, combiné avec
l'air, eût produit un mélange détonant et l'explosion aurait achevé ce
que la secousse avait commencé peut-être.
Dès que le bec fut allumé, Ardan se pencha sur les corps de ses
compagnons. Ces corps étaient renversés l'un sur l'autre, comme des
masses inertes. Nicholl dessus, Barbicane dessous.
Ardan redressa le capitaine, l'accota contre un divan, et le
frictionna vigoureusement. Ce massage, intelligemment pratiqué,
ranima Nicholl, qui ouvrit les yeux, recouvra instantanément son
sang-froid, saisit la main d'Ardan. Puis, regardant autour de lui:
«Et Barbicane? demanda-t-il.
--Chacun son tour, répondit tranquillement Michel Ardan. J'ai
commencé par toi, Nicholl, parce que tu étais dessus. Passons
maintenant à Barbicane.»
Cela dit, Ardan et Nicholl soulevèrent le président du Gun-Club et le
déposèrent sur le divan. Barbicane semblait avoir plus souffert que
ses compagnons. Son sang avait coulé, mais Nicholl se rassura en
constatant que cette hémorragie ne provenait que d'une légère blessure
à l'épaule. Une simple écorchure qu'il comprima soigneusement.
Néanmoins, Barbicane fut quelque temps à revenir à lui, ce dont
s'effrayèrent ses deux amis qui ne lui épargnaient pas les frictions.
«Il respire cependant, disait Nicholl, approchant son oreille de la
poitrine du blessé.
--Oui, répondait Ardan, il respire comme un homme qui a quelque
habitude de cette opération quotidienne. Massons, Nicholl, massons
avec vigueur.»
Et les deux praticiens improvisés firent tant et si bien, que
Barbicane recouvra l'usage de ses sens. Il ouvrit les yeux, se
redressa, prit la main de ses deux amis, et, pour sa première parole:
«Nicholl, demanda-t-il, marchons-nous?»
Nicholl et Barbicane se regardèrent. Ils ne s'étaient pas encore
inquiétés du projectile. Leur première préoccupation avait été pour
les voyageurs, non pour le wagon.
«Au fait marchons-nous? répéta Michel Ardan.
--Ou bien reposons-nous tranquillement sur le sol de la Floride?
demanda Nicholl.
--Ou au fond du golfe du Mexique? ajouta Michel Ardan.
--Par exemple!» s'écria le président Barbicane.
Et cette double hypothèse suggérée par ses compagnons eut pour effet
immédiat de le rappeler immédiatement au sentiment.
Quoi qu'il en soit, on ne pouvait encore se prononcer sur la situation
du boulet. Son immobilité apparente; le défaut de communication avec
l'extérieur, ne permettaient pas de résoudre la question. Peut-être
le projectile déroulait-il sa trajectoire à travers l'espace;
peut-être, après un court enlèvement, était-il retombé sur terre, ou
même dans le golfe du Mexique, chute que le peu de largeur de la
presqu'île floridienne rendait possible.
Le cas était grave, le problème intéressant. Il fallait le résoudre
au plus tôt. Barbicane, surexcité et triomphant par son énergie
morale de sa faiblesse physique, se releva. Il écouta. A
l'extérieur, silence profond. Mais l'épais capitonnage était
suffisant pour intercepter tous les bruits de la Terre. Cependant,
une circonstance frappa Barbicane. La température à l'intérieur du
projectile était singulièrement élevée. Le président retira un
thermomètre de l'enveloppe qui le protégeait, et il le consulta.
L'instrument marquait quarante-cinq degrés centigrades.
«Oui! s'écria-t-il alors, oui! nous marchons! Cette étouffante
chaleur transsude à travers les parois du projectile! Elle est
produite par son frottement sur les couches atmosphériques. Elle va
bientôt diminuer, parce que déjà nous flottons dans le vide, et après
avoir failli étouffer, nous subirons des froids intenses.
--Quoi, demanda Michel Ardan, suivant toi, Barbicane, nous serions dès
à présent hors des limites de l'atmosphère terrestre?
--Sans aucun doute, Michel. Ecoute-moi. Il est dix heures
cinquante-cinq minutes. Nous sommes partis depuis huit minutes
environ. Or, si notre vitesse initiale n'eût pas été diminuée par le
frottement, six secondes nous auraient suffi pour franchir les seize
lieues d'atmosphère qui entourent le sphéroïde.
--Parfaitement, répondit Nicholl, mais dans quelle proportion
estimez-vous la diminution de cette vitesse par le frottement?
--Dans la proportion d'un tiers, Nicholl, répondit Barbicane cette
diminution est considérable, mais, d'après mes calculs, elle est
telle. Si donc nous avons eu une vitesse initiale de onze mille
mètres, au sortir de l'atmosphère cette vitesse sera réduite à sept
mille trois cent trente-deux mètres, quoi qu'il en soit, nous avons
déjà franchi cet intervalle, et...
--Et alors, dit Michel Ardan, l'ami Nicholl a perdu ses deux paris:
quatre mille dollars, puisque la Columbiad n'a pas éclaté; cinq mille
dollars, puisque le projectile s'est élevé à une hauteur supérieure à
six milles. Donc, Nicholl, exécute-toi.
--Constatons d'abord, répondit le capitaine, et nous paierons ensuite.
Il est très possible que les raisonnements de Barbicane soient exacts
et que j'aie perdu mes neuf mille dollars. Mais une nouvelle
hypothèse se présente à mon esprit, et elle annulerait la gageure.
--Laquelle? demanda vivement Barbicane.
--L'hypothèse que, pour une raison ou une autre, le feu n'ayant pas
été mis aux poudres, nous ne soyons pas partis.
--Pardieu, capitaine, s'écria Michel Ardan, voilà une hypothèse digne
de mon cerveau! Elle n'est pas sérieuse! Est-ce que nous n'avons pas
été à demi assommés par la secousse? Est-ce que je ne t'ai pas
rappelé à la vie? Est-ce que l'épaule du président ne saigne pas
encore du contrecoup qui l'a frappée?
--D'accord, Michel, répéta Nicholl, mais une seule question.
--Fais, mon capitaine.
--As-tu entendu la détonation qui certainement a dû être formidable?
--Non, répondit Ardan, très surpris, en effet, je n'ai pas entendu la
détonation.
--Et vous, Barbicane?
--Ni moi non plus.
--Eh bien? fit Nicholl.
--Au fait! murmura le président, pourquoi n'avons-nous pas entendu la
détonation?»
Les trois amis se regardèrent d'un air assez décontenancé. Il se
présentait là un phénomène inexplicable. Le projectile était parti
cependant, et, conséquemment, la détonation avait dû se produire.
«Sachons d'abord où nous en sommes, dit Barbicane, et rabattons les
panneaux.»
Cette opération extrêmement simple, fut aussitôt pratiquée. Les
écrous qui maintenaient les boulons sur les plaques extérieures du
hublot de droite, cédèrent sous la pression d'une clef anglaise. Ces
boulons furent chassés au-dehors, et des obturateurs garnis de
caoutchouc bouchèrent le trou qui leur donnait passage. Aussitôt la
plaque extérieure se rabattit sur sa charnière comme un sabord, et le
verre lenticulaire qui fermait le hublot apparut. Un hublot identique
s'évidait dans l'épaisseur des parois sur l'autre face, du projectile,
un autre dans le dôme qui le terminait, un quatrième enfin au milieu
du culot inférieur. On pouvait donc observer, dans quatre directions
opposées, le firmament par les vitres latérales et plus directement,
la Terre ou la Lune par les ouvertures supérieures et inférieures du
boulet.
Barbicane et ses deux compagnons s'étaient aussitôt précipités à la
vitre découverte. Nul rayon lumineux ne l'animait. Une profonde
obscurité enveloppait le projectile. Ce qui n'empêcha pas le
président Barbicane de s'écrier:
«Non, mes amis, nous ne sommes pas retombés sur terre! Non, nous ne
sommes pas immergés au fond du golfe du Mexique! Oui! nous montons
dans l'espace! Voyez ces étoiles qui brillent dans la nuit, et cette
impénétrable obscurité qui s'amasse entre la Terre et nous!
«Hurrah! Hurrah!» s'écrièrent d'une commune voix Michel Ardan et
Nicholl.
En effet, ces ténèbres compactes prouvaient que le projectile avait
quitté la Terre, car le sol, vivement éclairé alors par la clarté
lunaire, eût apparu aux yeux des voyageurs, s'ils eussent reposé à sa
surface. Cette obscurité démontrait aussi que le projectile avait
dépassé la couche atmosphérique, car la lumière diffuse, répandue dans
l'air eût reporté sur les parois métalliques un reflet qui manquait
aussi. Cette lumière aurait éclairé la vitre du hublot, et cette
vitre était obscure. Le doute n'était plus permis. Les voyageurs
avaient quitté la Terre.
«J'ai perdu, dit Nicholl.
--Et je t'en félicite! répondit Ardan.
--Voici neuf mille dollars, dit le capitaine en tirant de sa poche une
liasse de dollars papier.
--Voulez-vous un reçu? demanda Barbicane en prenant la somme.
--Si cela ne vous désoblige pas, répondit Nicholl. C'est plus
régulier.»
Et, sérieusement, flegmatiquement, comme s'il eût été à sa caisse, le
président Barbicane tira son carnet, en détacha une page blanche,
libella au crayon un reçu en règle, le data, le signa, le parapha, et
le remit au capitaine qui l'enferma soigneusement dans son
portefeuille.
Michel Ardan, ôtant sa casquette, s'inclina sans rien dire devant ses
deux compagnons. Tant de formalisme en de pareilles circonstances lui
coupait la parole. Il n'avait jamais rien vu de si «américain».
Barbicane et Nicholl, leur opération terminée, s'étaient replacés à la
vitre et regardaient les constellations. Les étoiles se détachaient
en points vifs sur le fond noir du ciel. Mais, de ce côté, on ne
pouvait apercevoir l'astre des nuits, qui, marchant de l'est à
l'ouest, s'élevait peu à peu vers le zénith. Aussi son absence
provoqua-t-elle une réflexion d'Ardan.
«Et la Lune? disait-il. Est-ce que, par hasard, elle manquerait à
notre rendez-vous?
--Rassure-toi, répondit Barbicane. Notre future sphéroïde est à son
poste, mais nous ne pouvons l'apercevoir de ce côté. Ouvrons l'autre
hublot latéral.»
Au moment où Barbicane allait abandonner la vitre pour procéder au
dégagement du hublot opposé, son attention fut attirée par l'approche
d'un objet brillant. C'était un disque énorme, dont les colossales
dimensions ne pouvaient être appréciées. Sa face tournée vers la
Terre s'éclairait vivement. On eût dit une petite Lune qui
réfléchissait la lumière de la grande. Elle s'avançait avec une
prodigieuse vitesse et paraissait décrire autour de la Terre une
orbite qui coupait la trajectoire du projectile. Le mouvement de
translation de ce mobile se complétait d'un mouvement de rotation sur
lui-même. Il se comportait donc comme tous les corps célestes
abandonnés dans l'espace.
«Eh! s'écria Michel Ardan, qu'est cela? Un autre projectile?»
Barbicane ne répondit pas. L'apparition de ce corps énorme le
surprenait et l'inquiétait. Une rencontre était possible, qui aurait
eu des résultats déplorables, soit que le projectile fût dévié de sa
route, soit qu'un choc, brisant son élan, le précipitât vers la Terre,
soit enfin qu'il se vît irrésistiblement entraîné par la puissance
attractive de cet astéroïde.
Le président Barbicane avait rapidement saisi les conséquences de ces
trois hypothèses qui, d'une façon ou d'une autre, amenaient fatalement
l'insuccès de sa tentative. Ses compagnons, muets, regardaient à
travers l'espace. L'objet grossissait prodigieusement en
s'approchant, et par une certaine illusion d'optique, il semblait que
le projectile se précipitât au-devant de lui.
«Mille dieux! s'écria Michel Ardan, les deux trains vont se
rencontrer!»
Instinctivement, les voyageurs s'étaient rejetés en arrière. Leur
épouvante fut extrême, mais elle ne dura pas longtemps, quelques
secondes à peine. L'astéroïde passa à plusieurs centaines de mètres
du projectile et disparut, non pas tant par la rapidité de sa course,
que parce que sa face opposée à la Lune se confondit subitement avec
l'obscurité absolue de l'espace.
«Bon voyage! s'écria Michel Ardan en poussant un soupir de
satisfaction. Comment! l'infini n'est pas assez grand pour qu'un
pauvre petit boulet puisse s'y promener sans crainte! Ah çà!
qu'est-ce que ce globe prétentieux qui a failli nous heurter?
--Je le sais, répondit Barbicane.
--Parbleu! tu sais tout.
--C'est, dit Barbicane, un simple bolide, mais un bolide énorme que
l'attraction a retenu à l'état de satellite.
--Est-il possible! s'écria Michel Ardan. La terre a donc deux Lunes
comme Neptune?
--Oui, mon ami, deux Lunes, bien qu'elle passe généralement pour n'en
posséder qu'une. Mais cette seconde Lune est si petite et sa vitesse
est si grande, que les habitants de la Terre ne peuvent l'apercevoir.
C'est en tenant compte de certaines perturbations qu'un astronome
français, M. Petit, a su déterminer l'existence de ce second satellite
et en calculer les éléments. D'après ses observations, ce bolide
accomplirait sa révolution autour de la Terre en trois heures vingt
minutes seulement, ce qui implique une vitesse prodigieuse.
--Tous les astronomes, demanda Nicholl, admettent-ils l'existence de
ce satellite?
--Non, répondit Barbicane; mais si, comme nous, ils s'étaient
rencontrés avec lui, ils ne pourraient plus douter. Au fait, j'y
pense, ce bolide qui nous eût fort embarrassés en heurtant le
projectile permet de préciser notre situation dans l'espace.
--Comment? dit Ardan.
--Parce que sa distance est connue et, au point où nous l'avons
rencontré, nous étions exactement a huit mille cent quarante
kilomètres de la surface du globe terrestre.
--Plus de deux mille lieues! s'écria Michel Ardan. Voilà qui enfonce
les trains express de ce globe piteux qu'on appelle la Terre!
--Je le crois bien, répondit Nicholl en consultant son chronomètre, il
est onze heures, et nous n'avons quitté le continent américain que
depuis treize minutes.
--Treize minutes seulement? dit Barbicane
--Oui, répondit Nicholl, et si notre vitesse initiale de onze
kilomètres était constante, nous ferions près de dix mille lieues à
l'heure!
--Tout cela est fort bien, mes amis, dit le
président, mais reste toujours cette insoluble
question. Pourquoi n'avons-nous pas entendu la
détonation de la Columbiad?»
Faute de réponse, la conversation s'arrêta, et Barbicane, tout en
réfléchissant, s'occupa de rabaisser le mantelet du second hublot
latéral. Son opération réussit, et, par la vitre dégagée, la Lune
emplit l'intérieur du projectile d'une brillante lumière. Nicholl, en
homme économe, éteignit le gaz qui devenait inutile, et dont l'éclat,
d'ailleurs, nuisait à l'observation des espaces interplanétaires.
Le disque lunaire brillait alors avec une incomparable pureté. Ses
rayons, que ne tamisait plus la vaporeuse atmosphère du globe
terrestre, filtraient à travers la vitre et saturaient l'air intérieur
du projectile de reflets argentins. Le noir rideau du firmament
doublait véritablement l'éclat de la Lune, qui, dans ce vide de
l'éther impropre à la diffusion, n'éclipsait pas les étoiles voisines.
Le ciel, ainsi vu, présentait un aspect tout nouveau que l'oeil humain
ne pouvait soupçonner.
On conçoit l'intérêt avec lequel ces audacieux contemplaient l'astre
des nuits, but suprême de leur voyage. Le satellite de la Terre dans
son mouvement de translation se rapprochait insensiblement du zénith,
point mathématique qu'il devait atteindre environ quatre-vingt-seize
heures plus tard. Ses montagnes, ses plaines, tout son relief ne
s'accusaient pas plus nettement à leurs yeux que s'ils les eussent
considérés d'un point quelconque de la Terre; mais sa lumière, à
travers le vide, se développait avec une incomparable intensité. Le
disque resplendissait comme un miroir de platine. De la terre qui
fuyait sous leurs pieds, les voyageurs avaient déjà oublié tout
souvenir.
Ce fut le capitaine Nicholl qui, le premier, rappela l'attention sur
le globe disparu.
«Oui! répondit Michel Ardan, ne soyons pas ingrats envers lui.
Puisque nous quittons notre pays, que nos derniers regards lui
appartiennent. Je veux revoir la Terre avant qu'elle s'éclipse
complètement à mes yeux!»
Barbicane, pour satisfaire aux désirs de son compagnon, s'occupa de
déblayer la fenêtre du fond du projectile, celle qui devait permettre
d'observer directement la Terre. Le disque que la force de projection
avait ramené jusqu'au culot fut démonté non sans peine. Ses morceaux
placés avec soin contre les parois, pouvaient encore servir, le cas
échéant. Alors apparut une baie circulaire, large de cinquante
centimètres, évidée dans la partie inférieure du boulet. Un verre,
épais de quinze centimètres et renforcé d'une armature de cuivre, la
fermait. Au-dessous s'appliquait une plaque d'aluminium retenue par
des boulons. Les écrous dévissés, les boulons largués, la plaque se
rabattit, et la communication visuelle fut établie entre l'intérieur
et l'extérieur.
Michel Ardan s'était agenouillé sur la vitre. Elle était sombre,
comme opaque.
«Eh bien, s'écria-t-il, et la Terre?
--La Terre, dit Barbicane, la voilà.
--Quoi! fit Ardan, ce mince filet, ce croissant argenté?
--Sans doute, Michel. Dans quatre jours, lorsque la Lune sera pleine,
au moment même où nous l'atteindrons, la Terre sera nouvelle. Elle ne
nous apparaîtra plus que sous la forme d'un croissant délié qui ne
tardera pas à disparaître, et alors elle sera noyée pour quelques
jours dans une ombre impénétrable.
--Ça! la Terre!» répétait Michel Ardan, regardant de tous ses yeux
cette mince tranche de sa planète natale.
L'explication donnée par le président Barbicane était juste. La
Terre, par rapport au projectile, entrait dans sa dernière phase.
Elle était dans son octant et montrait un croissant finement tracé sur
le fond noir du ciel. Sa lumière, rendue bleuâtre par l'épaisseur de
la couche atmosphérique, offrait moins d'intensité que celle du
croissant lunaire. Ce croissant se présentait sous des dimensions
considérables. On eût dit un arc énorme tendu sur le firmament.
Quelques points, vivement éclairés, surtout dans sa partie concave,
annonçaient la présence de hautes montagnes; mais ils disparaissaient
parfois sous d'épaisses taches qui ne se voient jamais à la surface du
disque lunaire. C'étaient des anneaux de nuage disposés
concentriquement autour du sphéroïde terrestre.
Cependant, par suite d'un phénomène naturel, identique à celui qui se
produit sur la Lune lorsqu'elle est dans ses octants, on pouvait
saisir le contour entier du globe terrestre. Son disque entier
apparaissait assez visiblement par un effet de lumière cendrée, moins
appréciable que la lumière cendrée de la Lune. Et la raison de cette
intensité moindre est facile à comprendre. Lorsque ce reflet se
produit sur la Lune, il est dû aux rayons solaires que la Terre
réfléchit vers son satellite. Ici, par un effet inverse, il était dû
aux rayons solaires réfléchis de la Lune vers la Terre. Or, la
lumière terrestre est environ treize fois plus intense que la lumière
lunaire, ce qui tient à la différence de volume des deux corps. De
là, cette conséquence que, dans le phénomène de la lumière cendrée, la
partie obscure du disque de la Terre se dessine moins nettement que
celle du disque de la Lune, puisque l'intensité du phénomène est
proportionnelle au pouvoir éclairant des deux astres. Il faut ajouter
aussi que le croissant terrestre semblait former une courbe plus
allongée que celle du disque. Pur effet d'irradiation.
Tandis que les voyageurs cherchaient à percer les profondes ténèbres
de l'espace, un bouquet étincelant d'étoiles filantes s'épanouit à
leurs yeux. Des centaines de bolides, enflammés au contact de
l'atmosphère, rayaient l'ombre de traînées lumineuses et zébraient de
leurs feux la partie cendrée du disque. A cette époque, la Terre
était dans son périhélie, et le mois de décembre est si propice à
l'apparition de ces étoiles filantes, que des astronomes en ont compté
jusqu'à vingt-quatre mille par heure. Mais Michel Ardan, dédaignant
les raisonnements scientifiques, aima mieux croire que la Terre
saluait de ses plus brillants feux d'artifice le départ de trois de
ses enfants.
En somme, c'était tout ce qu'ils voyaient de ce sphéroïde perdu dans
l'ombre, astre inférieur du monde solaire, qui, pour les grandes
planètes, se couche ou se lève comme une simple étoile du matin ou du
soir! Imperceptible point de l'espace, ce n'était plus qu'un
croissant fugitif, ce globe où ils avaient laissé toutes leurs
affections!
Longtemps, les trois amis, sans parler, mais unis de coeur,
regardèrent, tandis que le projectile s'éloignait avec une vitesse
uniformément décroissante. Puis, une somnolence irrésistible envahit
leur cerveau. Était-ce fatigue de corps et fatigue d'esprit? Sans
doute, car après la surexcitation de ces dernières heures passées sur
la Terre, la réaction devait inévitablement se produire.
«Eh bien, dit Michel, puisqu'il faut dormir, dormons.»
Et, s'étendant sur leurs couchettes, tous trois furent bientôt
ensevelis dans un profond sommeil.
Mais ils ne s'étaient pas assoupis depuis un quart d'heure, que
Barbicane se relevait subitement et réveillant ses compagnons d'une
voix formidable:
«J'ai trouvé! s'écria-t-il!
--Qu'as-tu trouvé? demanda Michel Ardan sautant hors de sa couchette.
--La raison pour laquelle nous n'avons pas entendu la détonation de la
Columbiad!
--Et c'est?... fit Nicholl.
--Parce que notre projectile allait plus vite que le son!»
III
Où l'on s'installe
Cette explication curieuse, mais certainement exacte, une fois donnée,
les trois amis s'étaient replongés dans un profond sommeil. Où
auraient-ils, pour dormir, trouvé un lieu plus calme, un milieu plus
paisible? Sur terre, les maisons des villes, les chaumières des
campagnes, ressentent toutes les secousses imprimées à l'écorce du
globe. Sur mer, le navire, ballotté par les lames, n'est que choc et
mouvement. Dans l'air, le ballon oscille incessamment sur des couches
fluides de densités diverses. Seul, ce projectile, flottant dans le
vide absolu, au milieu du silence absolu, offrait à ses hôtes le repos
absolu.
Aussi, le sommeil des trois aventureux voyageurs se fût-il peut-être
indéfiniment prolongé, si un bruit inattendu ne les eût éveillés vers
sept heures du matin, le 2 décembre, huit heures après leur départ.
Ce bruit, c'était un aboiement très caractérisé.
«Les chiens! Ce sont les chiens!» s'écria Michel Ardan, se relevant
aussitôt.
--Ils ont faim, dit Nicholl.
--Pardieu! répondit Michel, nous les avons oubliés!
--Où sont-ils?» demanda Barbicane.
On chercha, et l'on trouva l'un de ces animaux blotti sous le divan.
Épouvanté, anéanti par le choc initial, il était resté dans ce coin
jusqu'au moment où la voix lui revint avec le sentiment de la faim.
C'était l'aimable Diane, assez penaude encore, qui s'allongea hors de
sa retraite, non sans se faire prier. Cependant Michel Ardan
l'encourageait de ses plus gracieuses paroles.
«Viens, Diane, disait-il, viens, ma fille! toi, dont la destinée
marquera dans les annales cynégétiques! toi que les païens eussent
donnée pour compagne au dieu Anubis, et les chrétiens pour amie à
saint Roch! toi, digne d'être forgée en airain par le roi des enfers,
comme ce toutou que Jupiter céda à la belle Europe au prix d'un
baiser! toi, dont la célébrité effacera celle des héros de Montargis
et du mont Saint-Bernard! toi, qui, t'élançant vers les espaces
interplanétaires, seras peut-être l'Ève des chiens sélénites! toi qui
justifieras là-haut cette parole de Toussenel: «Au commencement.
«Dieu créa l'homme, et le voyant si faible, il lui «donna le chien!»
Viens, Diane! viens ici!»
Diane, flattée ou non, s'avançait peu à peu et poussait des
gémissements plaintifs.
«Bon! fit Barbicane, je vois bien Ève, mais où est Adam?
--Adam! répondit Michel, Adam ne peut être loin! Il est là, quelque
part! Il faut l'appeler! Satellite! ici, Satellite!»
Mais Satellite ne paraissait pas. Diane continuait de gémir. On
constata cependant qu'elle n'était point blessée, et on lui servit une
appétissante pâtée qui fit taire ses plaintes.
Quant à Satellite, il semblait introuvable. Il fallut chercher
longtemps avant de le découvrir dans un des compartiments supérieurs
du projectile, où un contrecoup, assez inexplicable, l'avait
violemment lancé. La pauvre bête, fort endommagée, était dans un
piteux état.
«Diable! dit Michel, voilà notre acclimatation compromise!»
On descendit le malheureux chien avec précaution. Sa tête s'était
fracassée contre la voûte, et il semblait difficile qu'il revînt d'un
tel choc. Néanmoins, il fut confortablement étendu sur un coussin et
là, il laissa échapper un soupir.
«Nous te soignerons, dit Michel. Nous sommes responsables de ton
existence. J'aimerais mieux perdre un bras qu'une patte de mon pauvre
Satellite!»
Et, ce disant, il offrit quelques gorgées d'eau au blessé, qui les but
avidement.
Ces soins donnés, les voyageurs observèrent attentivement la Terre et
la Lune. La Terre n'était plus figurée que par un disque cendré que
terminait un croissant plus rétréci que la veille; mais son volume
restait encore énorme, si on le comparait à celui de la Lune qui se
rapprochait de plus en plus d'un cercle parfait.
«Parbleu! dit alors Michel Ardan, je suis vraiment fâché que nous ne
soyons pas partis au moment de la Pleine-Terre, c'est-à-dire lorsque
notre globe se trouvait en opposition avec le Soleil.
--Pourquoi? demanda Nicholl.
--Parce que nous aurions aperçu sous un nouveau jour nos continents et
nos mers, ceux-ci resplendissants sous la projection des rayons
solaires, celles-là plus sombres et telles qu'on les reproduit sur
certaines mappemondes! J'aurais voulu voir ces pôles de la Terre sur
lesquels le regard de l'homme ne s'est encore jamais reposé!
--Sans doute, répondit Barbicane, mais si la Terre avait été pleine,
la Lune aurait été nouvelle, c'est-à-dire invisible au milieu de
l'irradiation du Soleil. Or, mieux vaut pour nous voir le but
d'arrivée que le point de départ.
--Vous avez raison, Barbicane, répondit le capitaine Nicholl, et
d'ailleurs quand nous aurons atteint la Lune, nous aurons le temps,
pendant les longues nuits lunaires, de considérer à loisir ce globe où
fourmillent nos semblables!
--Nos semblables! s'écria Michel Ardan. Mais maintenant, ils ne sont
pas plus nos semblables que les Sélénites! Nous habitons un monde
nouveau, peuplé de nous seuls, le projectile! Je suis le semblable de
Barbicane, et Barbicane est le semblable de Nicholl. Au-delà de nous,
en dehors de nous, l'humanité finit, et nous sommes les seules
populations de ce microcosme jusqu'au moment où nous deviendrons de
simples Sélénites!
--Dans quatre-vingt-huit heures environ,
répliqua le capitaine.
--Ce qui veut dire?... demanda Michel Ardan.
--Qu'il est huit heures et demie, répondit Nicholl.
--Eh bien, repartit Michel, il m'est impossible de trouver même
l'apparence d'une raison pour laquelle nous ne déjeunerions pas
illico.»
En effet, les habitants du nouvel astre ne pouvaient y vivre sans
manger, et leur estomac subissait alors les impérieuses lois de la
faim. Michel Ardan, en sa qualité de Français, se déclara cuisinier
en chef, importante fonction qui ne lui suscita pas de concurrents.
Le gaz donna les quelques degrés de chaleur suffisants pour les
apprêts culinaires, et le coffre aux provisions fournit les éléments
de ce premier festin.
Le déjeuner débuta par trois tasses d'un bouillon excellent, dû à la
liquéfaction dans l'eau chaude de ces précieuses tablettes Liebig,
préparées avec les meilleurs morceaux des ruminants des Pampas. Au
bouillon de boeuf succédèrent quelques tranches de beefsteak
comprimés à la presse hydraulique, aussi tendres, aussi succulents que
s'ils fussent sortis des cuisines du café Anglais. Michel, homme
d'imagination, soutint même qu'ils étaient «saignants».
Des légumes conservés «et plus frais que nature», dit aussi l'aimable
Michel, succédèrent au plat de viande, et furent suivis de quelques
tasses de thé avec tartines beurrées à l'américaine. Ce breuvage,
déclaré exquis, était dû à l'infusion de feuilles de premier choix
dont l'empereur de Russie avait mis quelques caisses à la disposition
des voyageurs.
Enfin, pour couronner ce repas, Ardan dénicha une fine bouteille de
Nuits, qui se trouvait «par hasard» dans le compartiment des
provisions. Les trois amis la burent à l'union de la Terre et de son
satellite.
Et comme si ce n'était pas assez de ce vin généreux qu'il avait
distillé sur les coteaux de Bourgogne, le Soleil voulut se mettre de
la partie. Le projectile sortait en ce moment du cône d'ombre projeté
par le globe terrestre, et les rayons de l'astre radieux frappèrent
directement le disque inférieur du boulet, en raison de l'angle que
fait l'orbite de la Lune avec celle de la Terre.
«Le Soleil! s'écria Michel Ardan.
--Sans doute, répondit Barbicane. Je l'attendais.
--Cependant, dit Michel, le cône d'ombre que la Terre laisse dans
l'espace s'étend au-delà de la Lune?
--Beaucoup au-delà, si on ne tient pas compte de la réfraction
atmosphérique, dit Barbicane. Mais quand la Lune est enveloppée dans
cette ombre, c'est que les centres des trois astres, le Soleil, la
Terre et la Lune, sont en ligne droite. Alors les noeuds coïncident
avec les phases de la Pleine-Lune et il y a éclipse. Si nous étions
partis au moment d'une éclipse de Lune, tout notre trajet se fût
accompli dans l'ombre, ce qui eût été fâcheux.
--Pourquoi?
--Parce que, bien que nous flottions dans le vide, notre projectile,
baigné au milieu des rayons solaires recueillera leur lumière et leur
chaleur. Donc, économie de gaz, économie précieuse à tous égards.»
En effet, sous ces rayons dont aucune atmosphère n'adoucissait la
température et l'éclat, le projectile se réchauffait et s'éclairait
comme s'il eût subitement passé de l'hiver à l'été. La Lune en haut,
le Soleil en bas, l'inondaient de leurs feux.
«Il fait bon ici, dit Nicholl.
--Je le crois bien! s'écria Michel Ardan. Avec un peu de terre
végétale répandue sur notre planète d'aluminium, nous ferions pousser
les petits pois en vingt-quatre heures. Je n'ai qu'une crainte, c'est
que les parois du boulet n'entrent en fusion!
--Rassure-toi, mon digne ami, répondit Barbicane. Le projectile a
supporté une température bien autrement élevée, pendant qu'il glissait
sur les couches atmosphériques. Je ne serais même pas étonné qu'il se
fût montré aux yeux des spectateurs de la Floride comme un bolide en
feu.
--Mais alors, J.-T. Maston doit nous croire rôtis.
--Ce qui m'étonne, répondit Barbicane, c'est que nous ne l'ayons pas
été. C'était là un danger que nous n'avions pas prévu.
--Je le craignais, moi, répondit simplement Nicholl.
--Et tu ne nous en avais rien dit, sublime capitaine!» s'écria Michel
Ardan en serrant la main de son compagnon.
Cependant Barbicane procédait à son installation dans le projectile
comme s'il n'eût jamais dû le quitter. On se rappelle que ce wagon
aérien offrait à sa base une superficie de cinquante-quatre pieds
carrés. Haut de douze pieds jusqu'au sommet de sa voûte, habilement
aménagé à l'intérieur, peu encombré par les instruments et ustensiles
de voyage qui occupaient chacun une place spéciale, il laissait à ses
trois hôtes une certaine liberté de mouvements. L'épaisse vitre,
engagée dans une partie du culot, pouvait supporter impunément un
poids considérable. Aussi Barbicane et ses compagnons marchaient-ils
à sa surface comme sur un plancher solide; mais le Soleil, qui la
frappait directement de ses rayons, éclairant par en dessous
l'intérieur du projectile, y produisait de singuliers effets de
lumière.
On commença par vérifier l'état de la caisse à eau et de la caisse aux
vivres. Ces récipients n'avaient aucunement souffert, grâce aux
dispositions prises pour amortir le choc. Les vivres étaient
abondants et pouvaient nourrir les trois voyageurs pendant une année
entière. Barbicane avait voulu se précautionner pour le cas où le
projectile arriverait sur une portion absolument stérile de la Lune.
Quant à l'eau et à la réserve d'eau-de-vie qui comprenait cinquante
gallons, il y en avait pour deux mois seulement. Mais, à s'en
rapporter aux dernières observations des astronomes, la Lune
conservait une atmosphère basse, dense, épaisse, au moins dans ses
vallées profondes, et là les ruisseaux, les sources ne pouvaient
manquer. Donc, pendant la durée du trajet et pendant la première
année de leur installation sur le continent lunaire, les aventureux
explorateurs ne devaient être éprouvés ni par la faim ni par la soif.
Restait la question de l'air à l'intérieur du projectile. Là encore,
toute sécurité. L'appareil Reiset et Regnaut, destiné à la production
de l'oxygène, était alimenté pour deux mois de chlorate de potasse.
Il consommait nécessairement une certaine quantité de gaz, car il
devait maintenir au-dessus de quatre cents degrés la matière
productrice. Mais là encore, on était en fonds. L'appareil ne
demandait, d'ailleurs, qu'un peu de surveillance. Il fonctionnait
automatiquement. A cette température élevée, le chlorate de potasse,
se changeant en chlorure de potassium, abandonnait tout l'oxygène
qu'il contenait. Or, que donnaient dix-huit livres de chlorate de
potasse? Les sept livres d'oxygène nécessaire à la consommation
quotidienne des hôtes du projectile.
Mais il ne suffisait pas de renouveler l'oxygène dépensé, il fallait
encore absorber l'acide carbonique produit par l'expiration. Or,
depuis une douzaine d'heures, l'atmosphère du boulet s'était chargée
de ce gaz absolument délétère, produit définitif de la combustion des
éléments du sang par l'oxygène inspiré. Nicholl reconnut cet état de
l'air en voyant Diane haleter péniblement. En effet, l'acide
carbonique--par un phénomène identique à celui qui se produit dans la
fameuse Grotte du Chien--se massait vers le fond du projectile, en
raison de sa pesanteur. La pauvre Diane, la tête basse, devait donc
souffrir avant ses maîtres de la présence de ce gaz. Mais le
capitaine Nicholl se hâta de remédier à cet état de choses. Il
disposa sur le fond du projectile plusieurs récipients contenant de la
potasse caustique qu'il agita pendant un certain temps, et cette
matière, très avide d'acide carbonique, l'absorba complètement et
purifia ainsi l'air intérieur.
L'inventaire des instruments fut alors commencé. Les thermomètres et
les baromètres avaient résisté, sauf un thermomètre à minima dont le
verre s'était brisé. Un excellent anéroïde, retiré de la boîte ouatée
qui le contenait, fut accroché à l'une des parois. Naturellement, il
ne subissait et ne marquait que la pression de l'air à l'intérieur du
projectile. Mais il indiquait aussi la quantité de vapeur d'eau qu'il
renfermait. En ce moment son aiguille oscillait entre 765 et 760
millimètres. C'était «du beau temps».
Barbicane avait emporté aussi plusieurs compas qui furent retrouvés
intacts. On comprend que dans ces conditions, leur aiguille était
affolée, c'est-à-dire sans direction constante. En effet, à la
distance où le boulet se trouvait de la Terre, le pôle magnétique ne
pouvait exercer sur l'appareil aucune action sensible. Mais ces
boussoles, transportées sur le disque lunaire, y constateraient
peut-être des phénomènes particuliers. En tout cas, il était
intéressant de vérifier si le satellite de la Terre se soumettait
comme elle à l'influence magnétique.
Un hypsomètre pour mesurer l'altitude des montagnes lunaires, un
sextant destiné à prendre la hauteur du Soleil, un théodolite,
instrument de géodésie qui sert à lever les plans et à réduire les
angles à l'horizon, les lunettes dont l'usage devait être très
apprécié aux approches de la Lune, tous ces instruments furent visités
avec soin et reconnus bons, malgré la violence de la secousse
initiale.
Quant aux ustensiles, aux pics, aux pioches, aux divers outils dont
Nicholl avait fait un choix spécial; quant aux sacs de graines
variées, aux arbustes que Michel Ardan comptait transplanter dans les
terres sélénites, ils étaient à leur place dans les coins supérieurs
du projectile. Là s'évidait une sorte de grenier encombré d'objets
que le prodigue Français y avait empilés. Quels ils étaient, on ne
savait guère, et le joyeux garçon ne s'expliquait pas là-dessus. De
temps en temps, il montait par des crampons rivés aux parois jusqu'à
ce capharnaüm, dont il s'était réservé l'inspection. Il rangeait, il
arrangeait, il plongeait une main rapide dans certaines boîtes
mystérieuses, en chantant de la voix la plus fausse quelque vieux
refrain de France qui égayait la situation.
Barbicane observa avec intérêt que ses fusées et autres artifices
n'avaient pas été endommagés. Ces pièces importantes, puissamment
chargées, devaient servir à ralentir la chute du projectile, lorsque
celui-ci, sollicité par l'attraction lunaire, après avoir dépassé le
point d'attraction neutre, tomberait sur la surface de la Lune.
Chute, d'ailleurs, qui devait être six fois moins rapide qu'elle ne
l'eût été à la surface de la Terre, grâce à la différence de masse des
deux astres.
L'inspection se termina donc à la satisfaction générale. Puis chacun
revint observer l'espace par les fenêtres latérales et à travers la
vitre inférieure.
Même spectacle. Toute l'étendue de la sphère céleste, fourmillant
d'étoiles et de constellations d'une pureté merveilleuse, à rendre fou
un astronome. D'un côté, le Soleil, comme la gueule d'un four
embrasé, disque éblouissant sans auréole, se détachant sur le fond
noir du ciel. De l'autre, la Lune lui ejetant ses feux par réflexion,
et comme immobile au milieu du monde stellaire. Puis, une tache assez
forte, qui semblait trouer le firmament et que bordait encore un
demi-liséré argenté: c'était la Terre. Çà et là, des nébuleuses
massées comme de gros flocons d'une neige sidérale, et du zénith au
nadir, un immense anneau formé d'une impalpable poussière d'astres,
cette voie lactée, au milieu de laquelle le Soleil ne compte que pour
une étoile de quatrième grandeur!
Les observateurs ne pouvaient détacher leurs regards de ce spectacle
si nouveau, dont aucune description ne saurait donner l'idée. Que de
réflexions il leur suggéra! Quelles émotions inconnues il éveilla
dans leur âme! Barbicane voulut commencer le récit de son voyage sous
l'empire de ces impressions, et il nota heure par heure tous les faits
qui signalaient le début de son entreprise. Il écrivait
tranquillement de sa grosse écriture carrée et dans un style un peu
commercial.
Pendant ce temps, le calculateur Nicholl revoyait ses formules de
trajectoires et manoeuvrait les chiffres avec une dextérité sans
pareille. Michel Ardan causait tantôt avec Barbicane qui ne lui
répondait guère, tantôt avec Nicholl qui ne l'entendait pas, avec
Diane qui ne comprenait rien à ses théories, avec lui-même enfin, se
faisant demandes et réponses, allant, venant, s'occupant de mille
détails, tantôt courbé sur la vitre inférieure, tantôt juché dans les
hauteurs du projectile, et toujours chantonnant. Dans ce microcosme
il représentait l'agitation et la loquacité française, et l'on est
prié de croire qu'elle était dignement représentée.
La journée, ou plutôt--car l'expression n'est pas juste--le laps de
douze heures qui forme le jour sur la Terre, se termina par un souper
copieux, finement préparé. Aucun incident de nature à altérer la
confiance des voyageurs ne s'était encore produit. Aussi, pleins
d'espoir, déjà sûrs du succès, ils s'endormirent paisiblement, tandis
que le projectile, sous une vitesse uniformément décroissante,
franchissait les routes du ciel.
IV
Un peu d'algèbre
La nuit se passa sans incident. A vrai dire, ce mot «nuit» est
impropre.
La position du projectile ne changeait pas par rapport au Soleil.
Astronomiquement, il faisait jour sur la partie inférieure du boulet,
nuit sur sa partie supérieure. Lors donc que dans ce récit ces deux
mots sont employés, ils expriment le laps de temps qui s'écoule entre
le lever et le coucher du Soleil sur la Terre.
Le sommeil des voyageurs fut d'autant plus paisible que, malgré son
excessive vitesse, le projectile semblait être absolument immobile.
Aucun mouvement ne trahissait sa marche à travers l'espace. Le
déplacement, quelque rapide qu'il soit, ne peut produire un effet
sensible sur l'organisme, quand il a lieu dans le vide ou lorsque la
masse d'air circule avec le corps entraîné. Quel habitant de la Terre
s'aperçoit de sa vitesse, qui l'emporte cependant à raison de
quatre-vingt-dix mille kilomètres par heure? Le mouvement, dans ces
conditions, ne se «ressent» pas plus que le repos. Aussi tout corps y
est-il indifférent. Un corps est-il en repos, il y demeurera tant
qu'aucune force étrangère ne le déplacera. Est-il en mouvement, il ne
s'arrêtera plus si aucun obstacle ne vient enrayer sa marche. Cette
indifférence au mouvement ou au repos, c'est l'inertie.
Barbicane et ses compagnons pouvaient donc se croire dans une
immobilité absolue, étant enfermés à l'intérieur du projectile.
L'effet eût été le même, d'ailleurs, s'ils se fussent placés à
l'extérieur. Sans la Lune qui grossissait au-dessus d'eux, ils
auraient juré qu'ils flottaient dans une stagnation complète.
Ce matin-là, le 3 décembre, les voyageurs furent réveillés par un
bruit joyeux, mais inattendu. Ce fut le chant du coq qui retentit à
l'intérieur du wagon.
Michel Ardan, le premier sur pied, grimpa jusqu'au sommet du
projectile, et fermant une caisse entrouverte:
«Veux-tu te taire? dit-il à voix basse. Cet animal-là va faire
manquer ma combinaison!»
Cependant Nicholl et Barbicane s'étaient réveillés.
«Un coq? avait dit Nicholl.
--Eh non! mes amis, répondit vivement Michel, c'est moi qui ai voulu
vous réveiller par cette vocalise champêtre!»
Et ce disant, il poussa un splendide kokoriko qui eût fait honneur au
plus orgueilleux des gallinacés.
Les deux Américains ne purent s'empêcher de rire.
«Un joli talent, dit Nicholl, regardant son compagnon d'un air
soupçonneux.
--Oui, répondit Michel, une plaisanterie de mon pays. C'est très
gaulois. On fait, comme cela, le coq dans les meilleures sociétés!»
Puis, détournant la conversation:
«Sais-tu, Barbicane, dit-il, à quoi j'ai pensé toute la nuit?
--Non, répondit le président.
--A nos amis de Cambridge. Tu as déjà remarqué que je suis un
admirable ignorant des choses mathématiques. Il m'est donc impossible
de deviner comment les savants de l'Observatoire ont pu calculer
quelle vitesse initiale devrait avoir le projectile en quittant la
Columbiad pour atteindre la Lune.
--Tu veux dire, répliqua Barbicane, pour atteindre ce point neutre où
les attractions terrestre et lunaire se font équilibre, car, à partir
de ce point situé aux neuf dixièmes du parcours environ, le projectile
tombera sur la Lune simplement en vertu de sa pesanteur.
--Soit, répondit Michel, mais, encore une fois, comment ont-ils pu
calculer la vitesse initiale?
--Rien n'était plus aisé, répondit Barbicane.
--Et tu aurais su faire ce calcul? demanda Michel Ardan.
--Parfaitement. Nicholl et moi, nous l'eussions établi, si la note de
l'Observatoire ne nous eût évité cette peine.
--Eh bien, mon vieux Barbicane, répondit Michel, on m'eût plutôt coupé
la tête, en commençant par les pieds, que de me faire résoudre ce
problème-là!
--Parce que tu ne sais pas l'algèbre, répliqua tranquillement
Barbicane.
--Ah! vous voilà bien, vous autres, mangeurs d'_x_! Vous croyez
avoir tout dit quand vous avez dit: l'algèbre.
--Michel, répliqua Barbicane, crois-tu qu'on puisse forger sans
marteau ou labourer sans charrue?
--Difficilement.
--Eh bien, l'algèbre est un outil, comme la charrue ou le marteau, et
un bon outil pour qui sait l'employer.
--Sérieusement?
--Très sérieusement.
--Et tu pourrais manier cet outil-là devant moi?
--Si cela t'intéresse.
--Et me montrer comment on a calculé la vitesse initiale de notre
wagon?
--Oui, mon digne ami. En tenant compte de tous les éléments du
problème, de la distance du centre de la Terre au centre de la Lune,
du rayon de la Terre, de la masse de la Terre, de la masse de la Lune,
je puis établir exactement quelle a dû être la vitesse initiale du
projectile, et cela par une simple formule.
--Voyons la formule.
--Tu la verras. Seulement, je ne te donnerai pas la courbe tracée
réellement par le boulet entre la Lune et la Terre, en tenant compte
de leur mouvement de translation autour du Soleil. Non. Je
considérerai ces deux astres comme immobiles, ce qui nous suffit.
--Et pourquoi?
--Parce que ce serait chercher la solution de ce problème qu'on
appelle «le problème des trois corps», et que le calcul intégral n'est
pas encore assez avancé pour le résoudre.
--Tiens, fit Michel Ardan de son ton narquois, les mathématiques n'ont
donc pas dit leur dernier mot?
--Certainement non, répondit Barbicane.
--Bon! Peut-être les Sélénites ont-ils poussé plus loin que vous le
calcul intégral! Et à propos, qu'est-ce que ce calcul intégral?
--C'est un calcul qui est l'inverse du calcul différentiel, répondit
sérieusement Barbicane.
--Bien obligé.
--Autrement dit, c'est un calcul par lequel on cherche les quantités
finies dont on connaît la différentielle.
--Au moins, voilà qui est clair, répondit Michel d'un air on ne peut
plus satisfait.
--Et maintenant, reprit Barbicane, un bout de papier, un bout de
crayon, et avant une demi-heure je veux avoir trouvé la formule
demandée.»
Barbicane, cela dit, s'absorba dans son travail, tandis que Nicholl
observait l'espace, laissant à son compagnon le soin du déjeuner.
Une demi-heure ne s'était pas écoulée que Barbicane, relevant la tête,
montrait à Michel Ardan une page couverte de signes algébriques, au
milieu desquels se détachait cette formule générale:
% 1 2 2 r m' r r
% - (v - v ) = gr { --- - 1 + --- ( --- - ---) }
% 2 0 x m d-x d-r
( frac{1}{2}left(v^2-v_0^2right)=
grleft{frac{r}{x}-1+frac{m'}{m}left(frac{r}{d-x}-
frac{r}{d-r}right)right} )
«Et cela signifie?..., demanda Michel
--Cela signifie, répondit Nicholl, que: un demi de _v_ deux moins _v_
zéro carré, égale _gr_ multiplié par _r_ sur _x_ moins un, plus _m_
prime sur _m_ multiplié par _r_ sur _d_ moins _x_, moins _r_ sur _d_
moins _r_...
--_X_ sur _y_ monté sur _z_ et chevauchant sur _p_, s'écria Michel
Ardan en éclatant de rire. Et tu comprends cela, capitaine?
--Rien n'est plus clair.
--Comment donc! dit Michel. Mais cela saute aux yeux, et je n'en
demande pas davantage.
--Rieur sempiternel! répliqua Barbicane. Tu as voulu de l'algèbre,
et tu en auras jusqu'au menton!
--J'aime mieux qu'on me pende!
--En effet, répondit Nicholl, qui examinait la formule en connaisseur,
ceci me paraît bien trouvé, Barbicane. C'est l'intégrale de
l'équation des forces vives, et je ne doute pas qu'elle ne nous donne
le résultat cherché.
--Mais je voudrais comprendre! s'écria Michel. Je donnerais dix ans
de la vie de Nicholl pour comprendre!
--Ecoute alors, reprit Barbicane. Un demi de _v_ deux moins _v_ zéro
carré, c'est la formule qui nous donne la demi-variation de la force
vive.
--Bon, et Nicholl sait ce que cela signifie?
--Sans doute, Michel, répondit le capitaine. Tous ces signes, qui te
paraissent cabalistiques, forment cependant le langage le plus clair,
le plus net, le plus logique pour qui sait le lire.
--Et tu prétends, Nicholl, demanda Michel, qu'au moyen de ces
hiéroglyphes, plus incompréhensibles que des ibis égyptiens, tu
pourras trouver quelle vitesse initiale il convenait d'imprimer au
projectile?
--Incontestablement, répondit Nicholl, et même par cette formule, je
pourrai toujours te dire quelle est sa vitesse à un point quelconque
de son parcours.
--Ta parole?
--Ma parole.
--Alors, tu es aussi malin que notre président?
--Non, Michel. Le difficile, c'est ce qu'a fait Barbicane. C'est
d'établir une équation qui tienne compte de toutes les conditions du
problème. Le reste n'est plus qu'une question d'arithmétique, et
n'exige que la connaissance des quatre règles.
--C'est déjà beau!» répondit Michel Ardan, qui, de sa vie, n'avait pu
faire une addition juste et qui définissait ainsi cette règle: «Petit
casse-tête chinois qui permet d'obtenir des totaux indéfiniment
variés.»
Cependant Barbicane affirmait que Nicholl, en y songeant, aurait
certainement trouvé cette formule.
«Je n'en sais rien, disait Nicholl, car, plus je l'étudie, plus je la
trouve merveilleusement établie.
--Maintenant, écoute, dit Barbicane à son ignorant camarade, et tu vas
voir que toutes ces lettres ont une signification.
--J'écoute, dit Michel d'un air résigné.
--_d_, fit Barbicane, c'est la distance du centre de la Terre au
centre de la Lune, car ce sont les centres qu'il faut prendre pour
calculer les attractions.
--Cela je le comprends.
--_r_ est le rayon de la Terre.
--_r_, rayon. Admis.
--_m_ est la masse de la Terre; _m_ prime la masse de la Lune. En
effet, il faut tenir compte de la masse des deux corps attirants,
puisque l'attraction est proportionnelle aux masses.
--C'est entendu.
--_g_ représente la gravité, la vitesse acquise au bout d'une seconde
par un corps qui tombe à la surface de la Terre. Est-ce clair?
--De l'eau de roche! répondit Michel.
--Maintenant, je représente par _x_ la distance variable qui sépare le
projectile du centre de la Terre, et par _v_ la vitesse qu'a ce
projectile à cette distance.
--Bon.
--Enfin, l'expression _v_ zéro qui figure dans l'équation est la
vitesse que possède le boulet au sortir de l'atmosphère.
--En effet, dit Nicholl, c'est à ce point qu'il faut calculer cette
vitesse, puisque nous savons déjà que la vitesse au départ vaut
exactement les trois demis de la vitesse au sortir de l'atmosphère.
--Comprends plus! fit Michel.
--C'est pourtant bien simple, dit Barbicane.
--Pas si simple que moi, répliqua Michel.
--Cela veut dire que lorsque notre projectile est arrivé à la limite
de l'atmosphère terrestre, il avait déjà perdu un tiers de sa vitesse
initiale.
--Tant que cela?
--Oui, mon ami, rien que par son frottement sur les couches
atmosphériques. Tu comprends bien que plus il marchait rapidement,
plus il trouvait de résistance de la part de l'air.
--Ça, je l'admets, répondit Michel, et je le comprends, bien que tes
_v_ zéro deux et tes _v_ zéro carrés se secouent dans ma tête comme
des clous dans un sac!
--Premier effet de l'algèbre, reprit Barbicane. Et maintenant, pour
t'achever, nous allons établir la donnée numérique de ces diverses
expressions, c'est-à-dire chiffrer leur valeur.
--Achevez-moi! répondit Michel.
--De ces expressions, dit Barbicane, les unes sont connues, les autres
sont à calculer.
--Je me charge de ces dernières, dit Nicholl.
--Voyons _r_, reprit Barbicane. _r_, c'est le rayon de la Terre qui,
sous la latitude de la Floride notre point de départ, égale six
millions trois cent soixante-dix mille mètres. _d_, c'est-à-dire la
distance du centre de la Terre au centre de la Lune, vaut
cinquante-six rayons terrestres, soit...»
Nicholl chiffra rapidement.
«Soit, dit-il, trois cent cinquante-six millions sept cent vingt mille
mètres, au moment où la Lune est à son périgée, c'est-à-dire à sa
distance la plus rapprochée de la Terre.
--Bien, fit Barbicane. Maintenant _m_ prime sur _m_, c'est-à-dire le
rapport de la masse de la Lune à celle de la Terre, égale un
quatre-vingt-unième.
--Parfait, dit Michel.
--_g_, la gravité, est à la Floride de neuf mètres quatre-vingt-un.
D'où résulte que _gr_ égale...
--Soixante-deux millions quatre cent vingt-six mille mètres carrés,
répondit Nicholl.
--Et maintenant? demanda Michel Ardan.
--Maintenant que les expressions sont chiffrées, répondit Barbicane,
je vais chercher la vitesse _v_ zéro, c'est-à-dire la vitesse que doit
avoir le projectile en quittant l'atmosphère pour atteindre le point
d'attraction égale avec une vitesse nulle. Puisque, à ce moment, la
vitesse sera nulle, je pose qu'elle égalera zéro, et que _x_, la
distance où se trouve ce point neutre, sera représentée par les neuf
dixièmes de _d_, c'est-à-dire de la distance qu sépare les deux
centres.
--J'ai une vague idée que cela doit être ainsi, dit Michel.
--J'aurai donc alors: _x_ égale neuf dixièmes de
_d_, et _v_ égale zéro, et ma formule deviendra...»
Barbicane écrivit rapidement sur le papier:
( v_0^2=2grleft{1-frac{10r}{9d}-frac{1}{81}
left(frac{10r}{d}-frac{r}{d-r}right)right} )
Nicholl lut d'un oeil avide.
«C'est cela! c'est cela! s'écria-t-il.
--Est-ce clair? demanda Barbicane.
--C'est écrit en lettres de feu! répondit Nicholl.
--Les braves gens! murmurait Michel.
--As-tu compris, enfin? lui demanda Barbicane.
--Si j'ai compris! s'écria Michel Ardan, mais c'est-à-dire que ma
tête en éclate!
--Ainsi, reprit Barbicane, _v_ zéro deux égale deux _gr_ multiplié par
un, moins dix _r_ sur 9 _d_, moins un quatre-vingt-unième multiplié
par dix _r_ sur _d_ moins _r_ sur _d_ moins _r_.
--Et maintenant, dit Nicholl, pour obtenir la vitesse du boulet au
sortir de l'atmosphère, il n'y a plus qu'à calculer.»
Le capitaine, en praticien rompu à toutes les difficultés, se mit à
chiffrer avec une rapidité effrayante. Divisions et multiplications
s'allongeaient sous ses doigts. Les chiffres grêlaient sa page
blanche. Barbicane le suivait du regard, pendant que Michel Ardan
comprimait à deux mains une migraine naissante.
«Eh bien? demanda Barbicane, après plusieurs minutes de silence.
--Eh bien, tout calcul fait, répondit Nicholl, _v_ zéro, c'est-à-dire
la vitesse du projectile au sortir de l'atmosphère, pour atteindre le
point d'égale attraction, a dû être de...
--De?... fit Barbicane.
--De onze mille cinquante et un mètres dans la première seconde.
--Hein! fit Barbicane, bondissant, vous dites!
--Onze mille cinquante et un mètres.
--Malédiction! s'écria le président en faisant un geste de désespoir.
--Qu'as-tu? demanda Michel Ardan, très surpris.
--Ce que j'ai! Mais si à ce moment la vitesse était déjà diminuée
d'un tiers par le frottement, la vitesse initiale aurait dû être...
--De seize mille cinq cent soixante-seize mètres! répondit Nicholl.
--Et l'Observatoire de Cambridge, qui a déclaré que onze mille mètres
suffisaient au départ, et notre boulet qui n'est parti qu'avec cette
vitesse!
--Eh bien? demanda Nicholl.
--Eh bien, elle sera insuffisante!
--Bon.
--Nous n'atteindrons pas le point neutre!
--Sacrebleu!
--Nous n'irons même pas à moitié chemin!
--Nom d'un boulet! s'écria Michel Ardan, sautant comme si le
projectile fût sur le point de heurter le sphéroïde terrestre.
--Et nous retomberons sur la Terre!»
V
Les froids de l'espace
Cette révélation fut un coup de foudre. Qui se serait attendu à
pareille erreur de calcul? Barbicane ne voulait pas y croire.
Nicholl revit ses chiffres. Ils étaient exacts. Quant à la formule
qui les avait déterminés, on ne pouvait soupçonner sa justesse, et
vérification faite, il fut constant qu'une vitesse initiale de seize
mille cinq cent soixante-seize mètres dans la première seconde était
nécessaire pour atteindre le point neutre.
Les trois amis se regardèrent silencieusement. De déjeuner, plus
question. Barbicane, les dents serrées, les sourcils contractés, les
poings fermés convulsivement, observait à travers le hublot. Nicholl
s'était croisé les bras, examinant ses calculs. Michel Ardan
murmurait:
«Voilà bien ces savants! Ils n'en font jamais d'autres! Je donnerais
vingt pistoles pour tomber sur l'Observatoire de Cambridge et
l'écraser avec tous les tripoteurs de chiffres qu'il renferme!»
Tout d'un coup, le capitaine fit une réflexion qui alla droit à
Barbicane.
«Ah çà! dit-il, il est sept heures du matin. Nous sommes donc partis
depuis trente-deux heures. Plus de la moitié de notre trajet est
parcourue, et nous ne tombons pas, que je sache!»
Barbicane ne répondit pas. Mais, après un coup d'oeil rapide jeté au
capitaine, il prit un compas qui lui servait à mesurer la distance
angulaire du globe terrestre. Puis, à travers la vitre inférieure, il
fit une observation très exacte, vu l'immobilité apparente du
projectile. Se relevant alors, essuyant son front où perlaient des
gouttes de sueur, il disposa quelques chiffres sur le papier. Nicholl
comprenait que le président voulait déduire de la mesure du diamètre
terrestre la distance du boulet à la Terre. Il le regardait
anxieusement.
«Non! s'écria Barbicane après quelques instants, non, nous ne tombons
pas! Nous sommes déjà à plus de cinquante mille lieues de la Terre!
Nous avons dépassé ce point où le projectile aurait dû s'arrêter, si
sa vitesse n'eût été que de onze mille mètres au départ! Nous montons
toujours!
--C'est évident, répondit Nicholl, et il faut en conclure que notre
vitesse initiale, sous la poussée des quatre cent mille livres de
fulmi-coton, a dépassé les onze mille mètres réclamés. Je m'explique
alors que nous ayons rencontré, après treize minutes seulement, le
deuxième satellite qui gravite à plus de deux mille lieues de la
Terre.
--Et cette explication est d'autant plus probable, ajouta Barbicane,
qu'en rejetant l'eau renfermée entre ses cloisons brisantes, le
projectile s'est trouvé subitement allégé d'un poids considérable.
--Juste! fit Nicholl.
--Ah! mon brave Nicholl, s'écria Barbicane, nous sommes sauvés!
--Eh bien, répondit tranquillement Michel Ardan, puisque nous sommes
sauvés, déjeunons.»
En effet, Nicholl ne se trompait pas. La vitesse initiale avait été,
très heureusement, supérieure à la vitesse indiquée par l'Observatoire
de Cambridge, mais l'Observatoire de Cambridge ne s'en était pas moins
trompé.
Les voyageurs, remis de cette fausse alerte, se mirent à table et
déjeunèrent joyeusement. Si l'on mangea beaucoup, on parla plus
encore. La confiance était plus grande après qu'avant «l'incident de
l'algèbre».
«Pourquoi ne réussirions-nous pas? répétait Michel Ardan. Pourquoi
n'arriverions-nous pas? Nous sommes lancés. Pas d'obstacles devant
nous. Pas de pierres sur notre chemin. La route est libre, plus
libre que celle du navire qui se débat contre la mer, plus libre que
celle du ballon qui lutte contre le vent! Or, si un navire arrive où
il veut, si un ballon monte où il lui plaît, pourquoi notre
projectile n'atteindrait-il pas le but qu'il a visé.
--Il l'atteindra, dit Barbicane.
--Ne fût-ce que pour honorer le peuple américain, ajouta Michel Ardan,
le seul peuple qui fût capable de mener à bien une telle entreprise,
le seul qui pût produire un président Barbicane! Ah! j'y pense,
maintenant que nous n'avons plus d'inquiétude, qu'allons-nous devenir?
Nous allons nous ennuyer royalement!»
Barbicane et Nicholl firent un geste de dénégation.
«Mais j'ai prévu le cas, mes amis, reprit Michel Ardan. Vous n'avez
qu'à parler. J'ai à votre disposition, échecs, dames, cartes,
dominos! Il ne me manque qu'un billard!
--Quoi! demanda Barbicane, tu as emporté de pareils bibelots?
--Sans doute, répondit Michel, et non seulement pour nous distraire,
mais aussi dans l'intention louable d'en doter les estaminets
sélénites.
--Mon ami, dit Barbicane, si la Lune est habitée, ses habitants ont
apparu quelques milliers d'années avant ceux de la Terre, car on ne
peut douter que cet astre ne soit plus vieux que le nôtre. Si donc
les Sélénites existent depuis des centaines de mille ans, si leur
cerveau est organisé comme le cerveau humain, ils ont inventé tout ce
que nous avons inventé déjà, et même ce que nous inventerons dans la
suite des siècles. Ils n'auront rien à apprendre de nous et nous
aurons tout à apprendre d'eux.
--Quoi! répondit Michel, tu penses qu'ils ont eu des artistes comme
Phidias, Michel-Ange ou Raphaël?
--Oui.
--Des poètes comme Homère, Virgile, Milton, Lamartine, Hugo?
--J'en suis sûr.
--Des philosophes comme Platon, Aristote, Descartes, Kant?
--Je n'en doute pas.
--Des savants comme Archimède, Euclide, Pascal, Newton?
--Je le jurerais.
--Des comiques comme Arnal et des photographes comme... comme Nadar?
--J'en suis sûr.
--Alors, ami Barbicane, s'ils sont aussi forts que nous, et même plus
forts, ces Sélénites, pourquoi n'ont-ils pas tenté de communiquer avec
la Terre? Pourquoi n'ont-ils pas lancé un projectile lunaire
jusqu'aux régions terrestres?
--Qui te dit qu'ils ne l'ont pas fait? répondit sérieusement
Barbicane.
--En effet, ajouta Nicholl, cela leur était plus facile qu'à nous, et
pour deux raisons: la première parce que l'attraction est six fois
moindre à la surface de la Lune qu'à la surface de la Terre, ce qui
permet à un projectile de s'enlever plus aisément: la seconde, parce
qu'il suffisait d'envoyer ce projectile à huit mille lieues seulement
au lieu de quatre-vingt mille, ce qui ne demande qu'une force de
projection dix fois moins forte.
--Alors, reprit Michel, je répète: Pourquoi ne l'ont-ils pas fait?
--Et moi répliqua Barbicane, je répète: Qui te dit qu'ils ne l'ont pas
fait?
--Quand?
--Il y a des milliers d'années, avant l'apparition de l'homme sur la
Terre.
--Et le boulet? Où est le boulet? Je demande à voir le boulet!
--Mon ami, répondit Barbicane, la mer couvre les cinq sixièmes de
notre globe. De là, cinq bonnes raisons pour supposer que le
projectile lunaire, s'il a été lancé, est maintenant immergé au fond
de l'Atlantique ou du Pacifique. A moins qu'il ne soit enfoui dans
quelque crevasse, à l'époque où l'écorce terrestre n'était pas encore
suffisamment formée.
--Mon vieux Barbicane, répondit Michel, tu as réponse à tout et je
m'incline devant ta sagesse. Toutefois il est une hypothèse qui me
sourirait mieux que les autres; c'est que les Sélénites, étant plus
vieux que nous, sont plus sages et n'ont point inventé la poudre!»
En ce moment, Diane se mêla à la conversation par
un aboiement sonore. Elle réclamait son déjeuner.
«Ah! fit Michel Ardan, à discuter ainsi, nous oublions Diane et
Satellite!»
Aussitôt, une respectable pâtée fut offerte à la chienne qui la dévora
de grand appétit.
«Vois-tu, Barbicane, disait Michel, nous aurions dû faire de ce
projectile une seconde arche de Noé et emporter dans la Lune un couple
de tous les animaux domestiques.
--Sans doute, répondit Barbicane, mais la place eût manqué.
--Bon! dit Michel, en se serrant un peu!
--Le fait est, répondit Nicholl, que boeuf, vache, taureau, cheval,
tous ces ruminants nous seraient fort utiles sur le continent lunaire.
Par malheur, ce wagon ne pouvait devenir ni une écurie ni une étable.
--Mais au moins, dit Michel Ardan, aurions-nous pu emmener un âne,
rien qu'un petit âne, cette courageuse et patiente bête qu'aimait à
monter le vieux Silène! Je les aime, ces pauvres ânes! Ce sont bien
les animaux les moins favorisés de la création. Non seulement on les
frappe pendant leur vie, mais on les frappe aussi après leur mort!
--Comment l'entends-tu? demanda Barbicane.
--Dame! fit Michel, puisqu'on en fait des peaux de tambour!»
Barbicane et Nicholl ne purent s'empêcher de rire à cette réflexion
saugrenue. Mais un cri de leur joyeux compagnon les arrêta. Celui-ci
s'était courbé vers la niche de Satellite et se relevait en disant:
«Bon! Satellite n'est plus malade.
--Ah! fit Nicholl.
--Non, reprit Michel, il est mort. Voilà, ajouta-t-il d'un ton
piteux, voilà qui sera embarrassant. Je crains, ma pauvre Diane, que
tu ne fasses pas souche dans les régions lunaires!»
En effet, l'infortuné Satellite n'avait pu survivre à sa blessure. Il
était mort et bien mort. Michel Ardan très décontenancé, regardait
ses amis.
«Il se présente une question, dit Barbicane. Nous ne pouvons garder
avec nous le cadavre de ce chien pendant quarante-huit heures encore.
--Non, sans doute, répondit Nicholl, mais nos hublots sont fixés par
des charnières. Ils peuvent se rabattre. Nous ouvrirons l'un des
deux et nous jetterons ce corps dans l'espace.»
Le président réfléchit pendant quelques instants.
et dit:
«Oui, il faudra procéder ainsi, mais en prenant les plus minutieuses
précautions.
--Pourquoi? demanda Michel.
--Pour deux raisons que tu vas comprendre répondit Barbicane. La
première est relative à l'air renfermé dans le projectile, et dont il
ne faut perdre que le moins possible.
--Mais puisque nous le refaisons, cet air!
--En partie seulement. Nous ne refaisons que l'oxygène, mon brave
Michel,--et à ce propos veillons bien à ce que l'appareil ne
fournisse pas cet oxygène en quantité immodérée, car cet excès
amènerait en nous des troubles physiologiques très graves. Mais si
nous refaisons l'oxygène, nous ne refaisons pas l'azote, ce véhicule
que les poumons n'absorbent pas et qui doit demeurer intact. Or, cet
azote s'échapperait rapidement par les hublots ouverts.
--Oh! le temps de jeter ce pauvre Satellite, dit Michel.
--D'accord, mais agissons rapidement.
--Et la seconde raison? demanda Michel.
--La seconde raison, c'est qu'il ne faut pas laisser le froid
extérieur, qui est excessif, pénétrer dans le projectile, sous peine
d'être gelés vivants.
--Cependant, le Soleil...
--Le Soleil échauffe notre projectile qui absorbe ses rayons, mais il
n'échauffe pas le vide où nous flottons en ce moment. Où il n'y a pas
d'air, il n'y a pas plus de chaleur que de lumière diffuse, et de même
qu'il fait noir, il fait froid là où les rayons du Soleil n'arrivent
pas directement. Cette température n'est donc autre que la
température produite par le rayonnement stellaire, c'est-à-dire celle
que subirait le globe terrestre si le Soleil s'éteignait un jour.
--Ce qui n'est pas à craindre, répondit Nicholl.
--Qui sait? dit Michel Ardan. D'ailleurs, en admettant que le Soleil
ne s'éteigne pas, ne peut-il arriver que la Terre s'éloigne de lui?
--Bon! fit Barbicane, voilà Michel avec ses idées!
--Eh! reprit Michel, ne sait-on pas que la Terre a traversé la queue
d'une comète en 1861? Or, supposons une comète dont l'attraction soit
supérieure à l'attraction solaire, l'orbite terrestre se courbera vers
l'astre errant, et la Terre, devenue son satellite, sera entraînée à
une distance telle que les rayons du Soleil n'auront plus aucune
action à sa surface.
--Cela peut se produire, en effet, répondit Barbicane, mais les
conséquences d'un pareil déplacement pourraient bien ne pas être aussi
redoutables que tu le supposes.
--Et pourquoi?
--Parce que le froid et le chaud s'équilibreraient encore sur notre
globe. On a calculé que si la Terre eût été entraînée par la comète
de 1861, elle n'aurait pas ressenti, à sa plus grande distance du
Soleil, une chaleur seize fois supérieure à celle que nous envoie la
Lune, chaleur qui, concentrée au foyer des plus fortes lentilles, ne
produit aucun effet appréciable.
--Eh bien? fit Michel.
--Attends un peu, répondit Barbicane. On calculé aussi, qu'à son
périhélie, à sa distance la plus rapprochée du Soleil, la Terre aurait
supporté une chaleur égale à vingt-huit mille fois celle de l'été.
Mais cette chaleur, capable de vitrifier les matières terrestres et de
vaporiser les eaux, eût formé un épais anneau de nuages qui aurait
amoindri cette température excessive. De là, compensation entre les
froids de l'aphélie et les chaleurs du périhélie, et une moyenne
probablement supportable.
--Mais à combien de degrés estime-t-on la température des espaces
planétaires? demanda Nicholl.
--Autrefois, répondit Barbicane, on croyait que cette température
était excessivement basse. En calculant son décroissement
thermométrique, on arrivait à la chiffrer par millions de degrés
au-dessous de zéro. C'est Fourier, un compatriote de Michel, un
savant illustre de l'Académie des Sciences, qui a ramené ces nombres à
de plus justes estimations. Suivant lui, la température de l'espace
ne s'abaisse pas au-dessous de soixante degrés.
--Peuh! fit Michel.
--C'est à peu près, répondit Barbicane, la température qui fut
observée dans les régions polaires, à l'île Melville ou au fort
Reliance, soit environ cinquante-six degrés centigrades au-dessous de
zéro.
--Il reste à prouver, dit Nicholl, que Fourier ne
s'est pas abusé dans ses évaluations. Si je ne me
trompe, un autre savant français, M. Pouillet,
estime la température de l'espace à cent soixante
degrés au-dessous de zéro. C'est ce que nous
vérifierons.
--Pas en ce moment, répondit Barbicane, car les rayons solaires,
frappant directement notre thermomètre, donneraient, au contraire, une
température très élevée. Mais lorsque nous serons arrivés sur la
Lune, pendant les nuits de quinze jours que chacune de ses faces
éprouve alternativement, nous aurons le loisir de faire cette
expérience, car notre satellite se meut dans le vide.
--Mais qu'entends-tu par le vide? demanda Michel, est-ce le vide
absolu?
--C'est le vide absolument privé d'air.
--Et dans lequel l'air n'est remplacé par rien?
--Si. Par l'éther, répondit Barbicane.
--Ah! Et qu'est-ce que l'éther?
--L'éther, mon ami, c'est une agglomération d'atomes impondérables,
qui, relativement à leurs dimensions, disent les ouvrages de physique
moléculaire, sont aussi éloignés les uns des autres que les corps
célestes le sont dans l'espace. Leur distance, cependant, est
inférieure à un trois-millionièmes de millimètre. Ce sont ces atomes
qui, par leur mouvement vibratoire, produisent la lumière et la
chaleur, en faisant par seconde quatre cent trente trillions
d'ondulations, n'ayant que quatre à six dix-millièmes de millimètre
d'amplitude.
--Milliards de milliards! s'écria Michel Ardan, on les a donc
mesurées et comptées, ces oscillations! Tout cela, ami Barbicane, ce
sont des chiffres de savants qui épouvantent l'oreille et ne disent
rien à l'esprit.
--Il faut pourtant bien chiffrer...
--Non. Il vaut mieux comparer. Un trillion ne signifie rien. Un
objet de comparaison dit tout. Exemple: Quand tu m'auras répété que
le volume d'Uranus est soixante-seize fois plus gros que celui de la
Terre, le volume de Saturne neuf cents fois plus gros, le volume de
Jupiter treize cents fois plus gros, le volume du Soleil treize cent
mille fois plus gros, je n'en serai pas beaucoup plus avancé. Aussi,
je préfère, et de beaucoup, ces vieilles comparaisons du _Double
Liégeois_ qui vous dit tous bêtement: Le Soleil, c'est une citrouille
de deux pieds de diamètre, Jupiter, une orange, Saturne, une pomme
d'api, Neptune, une guigne, Uranus, une grosse cerise, la Terre, un
pois, Vénus, un petit pois, Mars, une grosse tête d'épingle, Mercure
un grain de moutarde, et Junon, Cérès, Vesta et Pallas, de simples
grains de sable! On sait au moins à quoi s'en tenir!»
Après cette sortie de Michel Ardan contre les savants et ces trillions
qu'ils alignent sans sourciller, l'on procéda à l'ensevelissement de
Satellite. Il s'agissait simplement de le jeter dans l'espace, de la
même manière que les marins jettent un cadavre à la mer.
Mais, ainsi que l'avait recommandé le président Barbicane, il fallut
opérer vivement, de façon à perdre le moins possible de cet air que
son élasticité aurait rapidement épanché dans le vide. Les boulons
du hublot de droite, dont l'ouverture mesurait environ trente
centimètres, furent dévissés avec soin, tandis que Michel, tout
contrit, se préparait à lancer son chien dans l'espace. La vitre,
manoeuvrée par un puissant levier qui permettait de vaincre la
pression de l'air intérieur sur les parois du projectile, tourna
rapidement sur ses charnières, et Satellite fut projeté au-dehors.
C'est à peine si quelques molécules d'air s'échappèrent, et
l'opération réussit si bien que, plus tard, Barbicane ne craignit pas
de se débarrasser ainsi des débris inutiles qui encombraient le
wagon.
VI
Demandes et réponses
Le 4 décembre, les chronomètres marquaient cinq heures du matin
terrestre, quand les voyageurs se réveillèrent, après cinquante-quatre
heures de voyage. Comme temps, ils n'avaient dépassé que de cinq
heures quarante minutes, la moitié de la durée assignée à leur séjour
dans le projectile; mais comme trajet, ils avaient déjà accompli près
des sept dixièmes de la traversée. Cette particularité était due à la
décroissance régulière de leur vitesse.
Lorsqu'ils observèrent la Terre par la vitre inférieure, elle ne leur
apparut plus que comme une tache sombre, noyée dans les rayons
solaires. Plus de croissant, plus de lumière cendrée. Le lendemain,
à minuit, la Terre devait être nouvelle, au moment précis où la Lune
serait pleine. Au-dessus, l'astre des nuits se rapprochait de plus en
plus de la ligne suivie par le projectile, de manière à se rencontrer
avec lui à l'heure indiquée. Tout autour, la voûte noire était
constellée de points brillants qui semblaient se déplacer avec
lenteur. Mais à la distance considérable où ils se trouvaient, leur
grosseur relative ne paraissait pas s'être modifiée. Le Soleil et les
étoiles apparaissaient exactement tels qu'on les voit de la Terre.
Quant à la Lune, elle avait considérablement grossi; mais les lunettes
des voyageurs, peu puissantes en somme, ne permettaient pas encore de
faire d'utiles observations à sa surface, et d'en reconnaître les
dispositions topographiques ou géologiques.
Aussi, le temps s'écoulait-il en conversations interminables. On
causait de la Lune surtout. Chacun apportait son contingent de
connaissances particulières. Barbicane et Nicholl, toujours sérieux,
Michel Ardan, toujours fantaisiste. Le projectile, sa situation, sa
direction, les incidents qui pouvaient survenir, les précautions que
nécessiterait sa chute sur la Lune, c'était là matière inépuisable à
conjectures.
Précisément, en déjeunant, une demande de Michel, relative au
projectile, provoqua une assez curieuse réponse de Barbicane et digne
d'être rapportée.
Michel, supposant le boulet brusquement arrêté, lorsqu'il était encore
animé de sa formidable vitesse initiale, voulut savoir quelles
auraient été les conséquences de cet arrêt.
«Mais, répondit Barbicane, je ne vois pas comment le projectile aurait
pu être arrêté.
--Supposons-le, répondit Michel.
--Supposition irréalisable, répliqua le pratique Barbicane. A moins
que la force d'impulsion ne lui eût fait défaut. Mais alors, sa
vitesse aurait décru peu à peu, et il ne se fût pas brusquement
arrêté.
--Admets qu'il ait heurté un corps dans l'espace.
--Lequel?
--Ce bolide énorme que nous avons rencontré.
--Alors, dit Nicholl, le projectile eût été brisé en mille pièces, et
nous avec.
--Mieux que cela, répondit Barbicane, nous aurions été brûlés vifs.
--Brûlés! s'écria Michel. Pardieu! je regrette que le cas ne se
soit pas présenté «pour voir».
--Et tu aurais vu, répondit Barbicane. On sait maintenant que la
chaleur n'est qu'une modification du mouvement. Quand on fait
chauffer de l'eau, c'est-à-dire quand on lui ajoute de la chaleur,
cela veut dire que l'on donne du mouvement à ses molécules.
--Tiens! fit Michel, voilà une théorie ingénieuse!
--Et juste, mon digne ami, car elle explique tous les phénomènes du
calorique. La chaleur n'est qu'un mouvement moléculaire, une simple
oscillation des particules d'un corps. Lorsqu'on serre le frein d'un
train, le train s'arrête. Mais que devient le mouvement dont il était
animé? Il se transforme en chaleur, et le frein s'échauffe. Pourquoi
graisse-t-on l'essieu des roues? Pour l'empêcher de s'échauffer,
attendu que cette chaleur, ce serait du mouvement perdu par
transformation. Comprends-tu?
--Si je comprends! répondit Michel, admirablement. Ainsi, par
exemple, quand j'ai couru longtemps, que je suis en nage, que je sue à
grosses gouttes, pourquoi suis-je forcé de m'arrêter? Tout
simplement, parce que mon mouvement s'est transformé en chaleur!»
Barbicane ne put s'empêcher de sourire à cette repartie de Michel.
Puis, reprenant sa théorie:
«Ainsi donc, dit-il, dans le cas d'un choc, il en eût été de notre
projectile comme de la balle qui tombe brûlante après avoir frappé la
plaque de métal. C'est son mouvement qui s'est changé en chaleur. En
conséquence, j'affirme que si notre boulet avait heurté le bolide, sa
vitesse, brusquement anéantie, eût déterminé une chaleur capable de le
volatiliser instantanément.
--Alors, demanda Nicholl, qu'arriverait-il donc si la Terre s'arrêtait
subitement dans son mouvement de translation?
--Sa température serait portée à un tel point, répondit Barbicane,
qu'elle serait immédiatement réduite en vapeurs.
--Bon, fit Michel, voilà un moyen de finir le monde qui simplifierait
bien les choses.
--Et si la Terre tombait sur le Soleil? dit Nicholl.
--D'après les calculs, répondit Barbicane, cette chute développerait
une chaleur égale à la chaleur produite par seize cents globes de
charbon égaux en volume au globe terrestre.
--Bon surcroît de température pour le Soleil, répliqua Michel Ardan,
et dont les habitants d'Uranus ou de Neptune ne se plaindraient sans
doute pas, car ils doivent mourir de froid sur leur planète.
--Ainsi donc, mes amis, reprit Barbicane, tout mouvement brusquement
arrêté produit de la chaleur. Et cette théorie a permis d'admettre
que la chaleur du disque solaire est alimentée par une grêle de
bolides qui tombe incessamment à sa surface. On a même calculé...
--Défions-nous, murmura Michel, voilà les chiffres qui s'avancent.
--On a même calculé, reprit imperturbablement Barbicane, que le choc
de chaque bolide sur le Soleil doit produire une chaleur égale à celle
de quatre mille masses de houille d'un volume égal.
--Et quelle est la chaleur solaire? demanda Michel.
--Elle est égale à celle que produirait la combustion d'une couche de
charbon qui entourerait le Soleil sur une épaisseur de vingt-sept
kilomètres.
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Entre la chair et l’âme Poésie
Huguette Bertrand
ENTRE LA CHAIR ET L'ÂME
poésie
Éditions En Marge
=========================================
Dans la mouvance
d'une âme conquise
une déesse s'installe
aux abords des yeux
toujours repliés
dans une nuit éternellement nuit
que les jours entraînent
vers le grand remous
d'une Vénus travestie
en ange dérisoire
qu'effleurent les courbes
infiniment courbes
mains d'anges
serties de roses
dans la joyeuseté des villes
agrippées au noir soleil
du désespoir
14 déc. 97
_________________________
Exilé dans l'abandon
le regard immobile
fixe le vide inattendu
refait le plein trop avide
d'une silhouette apaisée
qu'accompagne un soleil complice
de tous les départs
sans pardonner les sourires espérés
et la danse d'un espoir rompu
danse des ombres sur les murs enrichis
divinement habités
le rêve s'est endormi sous les paupières
épuisé
2 déc. 97
_________________________
À l'image du soleil
un face-à-face amoureux
s'éternise dans l'âme
des yeux qui voient
plus haut que le soleil
plus loin que les étoiles
toujours là
dans le silence du jour
emménager en soi
aller mourir
dans un espace lumineux
poétique
1er déc.97
_________________________
Faut être déjà mort
pour oublier l'amour
oublier qu'on est mort
en amour pour toujours
Faut être un peu mort
retenu par le jour
rattraper les retards
sans compter les retours
Faut être toujours mort
pour l'amour pour la vie
essuyer au dehors
toutes traces de l'oubli
21 nov. 97
_________________________
Si les dieux m'aiment
je transporterai mes souvenirs
sur des routes reliées au secret
d'un amour incongru
terrassé par la distance
d'une âme singulière
retrouvée à la page 54
des jours heureux
devenus bêtement
acidulés
Si les dieux m'aiment
je transporterai sur mes épaules grises
les chevauchées retentissantes
des faux désirs
des fausses amours
accouplés à l'indécence
d'un féminin qui perdure
sans allure
entre les bras des siècles féconds
S les dieux m'aiment
j'ajouterai à ma vie
une essence amoureuse
abreuvée
une fois pour toutes
16 nov. 97
_________________________
Dans une prison de glace
un été doux hurle ses souvenirs
semences de tendresse
dans une terre vierge
que piétine un amour dilué
par les rêves refroidis
joyeusement
au chant des cigales
ayant pleuré toute l'année
noire année sous la lune rose
et ronde
engrossée rare
joyeusement
l'amour dans l'instantané
d'une année rose
16 nov. 97
_________________________
Hiver de vie blanche
en mal de vertiges
sur les pentes instables
d'un amour affûté
par le cri d'un délire
retenu dans l'âme
son désir somptueux
sur les pentes malheureuses
viennent glisser les vertiges
jusqu'aux hanches délirantes
d'un amour achevé
16 nov. 97
_________________________
Imbibée de jours fragiles
la nuit apaisée
s'abandonne
dans les vastes
étendues
de vos regards
garnis de rêves
figés dans l'oeil
d'un passé arrimé
aux départs fragiles
que viennent agiter
les bruits
des pas sourds
de l'ennui
livré au hasard
d'un horizon docile
muet
15 nov. 97
_________________________
Follement attendrie
l'âme errante
se retire de son nid
trop regard
trop foudre
trop oubli
sur le tranchant de l'aube
trop abîme
par la brise amusée
trop peine
noyée dans l'oeil
d'un soleil efficace
échevelé
dans l'oeil se noie
une peine efficace
11 nov. 97
_________________________
Devant un ciel trop clair de lune
une âme bleue
s'habitue aux départs
du corps instantané
toujours attiré sur des pistes fragiles
vers les sous-bois
condamnés aux ivresses
d'un rêve spontané
poésie chavirante
qui bascule dans le regard
d'un pur moment embrassé
à travers des vagues tapageuses
venues s'échouer
au pied d'un escalier
8 nov. 97
_________________________
Les couleurs de l'âme
ne se voient qu'à la lueur
des yeux abandonnés au désir
que prolongent les doigts agiles
de la volupté
sur le noir sommeil aspiré
vers de plus hautes cimes
tendues et rares
scintille dans la chair de l'âme
une étoile incrustée
venue de nulle part
de nulle part retournée
30 oct. 97
_________________________
Répandue dans l'infini regard
une rosée de lourdes promesses
assèche le sol aride
d'espoirs évidés
d'heures avides
de doux temps gris
entre jour et nuit
entre blanc et noir
entre mort et vie
entre toi et moi
ce long silence
entouré de bruits
et ce temps minuscule
qui nous tue
entre soleil et lune
qui se pavanent en nous
gonflés de plein jour
de vie chaude et ronde
dans la chair infiniment âme
infiniment amour
à mourir
29 oct. 97
_________________________
On a tué la parole sur la place
on l'a recouverte d'un silence
long comme le temps
puis on s'est accoudé
à une fenêtre du passé
en essuyant un simple prénom
sur la glace de l'oubli
on a surveillé l'impénétrable
et parfait destin
demeuré évasif
ne reste qu'un vertige embué
d'où émergent d'inavouables instants
multicolores
répandus sur le feu de l'âme
en sursis
29 oct. 97
_________________________
âme
âmour
âmourir
à la lisière des passions
condamnées
au désir
au désert
dans l'enflure d'un instant
d'une épave
d'un rivage
d'un message
vertige dans l'oeil
dans le sang
condamné au présent
d'une aube grisée
19 oct. 97
_________________________
Taillé dans l'espoir
un nu se faufile
à travers l'onde d'une parole
retenue entre les murs
des recommencements
gelés sous les draps
volupté d'une image féconde
adaptée au silence stupéfait
silence d'algues répandues
en flaques rondes
auréolées de présents inventés
et mauves
_________________________
Sur l'enclume des attentes
des étoiles
remplies de nuit
m'observent
dans les yeux du silence
étrange nuit
sous les sables envoûtés
que transportent des ombres
qui sombrent dans l'oubli
_________________________
Un peu de soleil un peu de lumière
à travers les feuilles jaunies
du temps suspendu aux lèvres
empêchées d'annoncer
l'approche du soir
dans la béance de la nuit
le silence parle au silence
sur l'indomptable pavé du désir
venu piller le brasier exténué
des grandes forêts
foulées aux pieds des attentes
à faire rougir la démence
au coeur des secrets
_________________________
Ma main telle une étoile
vient se poser sur ton visage apeuré
illumine tes ailes immenses
pour ton envol
vers tes rêves illimités
en plein azur
en plein éveil
vivaces au coeur de l'intime
à travers mes douces brises
effilochées
_________________________
Je n'ai encore rien fait
pas pris le temps de marcher
sur des étoiles dont le reflet
s'incruste dans vos pas
investis de couleurs diaphanes
pas pris le temps de grignoter
vos syllabes en faire des mots
que la brise transporte
vers un ailleurs dénudé de larmes
pas pris le temps d'avaler
des douceurs offertes
au temps trop court brisé
par des vagues violentes échouées
sur le rivage de nos vivants
pas pris le temps d'entendre
la symphonie des regards qui croisent
les passés présents et à venir
pas pris le temps d'éviter
les morsures de l'amour dispersé
dans le vernis du temps
_________________________
À demeure ailleurs
passer par une voix tellement puissante
que pas même un seul regard
ne peut soutenir l'ineffable demeure en soi
jugée trop petite
trop petite pour être habitée
par un trop-plein si grand
que même un ailleurs
ne pourrait le contenir
mais ailleurs n'est nulle part
c'est trop plein de vides trop vides
de désespoirs qui se perdent
à l'orée du soir
s'infiltre comme une eau qui entre
par les fentes de l'âme
insidieusement
_________________________
Sur l'écran brûlant du rêve
la chaleur de ta peau
vient caresser le souvenir
de mes mots que transporte
le désir à mon âme assoiffée
emportée en ce noir éternel
d'un amour écourté
indécent
noirs lendemains d'une blessure
à lécher de nuit
vivante et fauve
_________________________
Bêtement
la tête s'enroule
autour des heures
poursuivie par la mémoire des jours
devenus bêtes
lors d'un tête-à-tête avec l'ombre
de nos histoires indigestes
et la lumière venue trancher les départs
à faire périr
d'un coup sec
_________________________
Longues chevauchées du temps
que les nuits respirent
à travers des silences affectueux
au seuil des jours malades
Longues chevauchées des jours
qu'une Parole respire
à travers la nuit aimable
d'un désir emmuré
Longues chevauchées des nuits
expirées dans le temps
quand la Parole prononce
le corps devenu silence
l e
d é s i r
e m m u r é
s e
m e u r t
_________________________
D
É
L
I
R
E
Espace de feu
que le temps attise
dans le corridor des attentes
en quête de durée
Espace de pluie
qu'asperge le temps
ultimes orgasmes
des continents
Espace de terre
qu'ensemence le temps
de grâces enfuies
des temples incontinents
Espace de l'intime
murmuré par le temps
souvenance à nos lèvres
prononcé
_________________________
Craintif
l'oeil murmure des beautés
que promène une image solitaire
au-dessus d'un sourire blessé
image à angle ouvert
sur des mots couverts
image à angle indiscret
sur des mots discrets
image entourée d'angles
couverts et discrets
retournée à l'âme
solitaire
_________________________
Paradis symptomatique
de chairs de femmes offertes
aux abords de leurs fruits
achevés
Symptôme d'anges
agrippés aux solitudes
écartelées entre deux tristesses
longuement approuvées
Symptôme de solitude
d'un regard d'un sourire
prolonge l'âme
jusqu'aux sommets impardonnés
Symptôme du hasard
quand viennent mourir les heures
aux pieds d'une peine
sans rire
sans rien
rien
Ange écartelé
entre deux douleurs
que la chair approuve
solitaire
_________________________
Mots à rire
Mots à pleurer
s'en vont mourir sur une page blanche
vivante au coeur de soi
vivante au coeur vivante en soi
à mourir de rire et blanche
quand les matins s'en vont pleurer sous les arbres
quand les arbres vont déposer
le coeur sur le temps
quand ce temps vient jeter l'ancre
au coeur des mots
en silence
Au coeur des mots
un silence pleure
sur le temps
_________________________
Pendu au bout d'une ficelle noire
le corps attend menu
ce dépôt des chairs
entre deux phrases grises
que l'on porte jusqu'au seuil de la voix
résidus d'une foule venue applaudir
le spectacle des heures
en ce jour déchu
au seuil de l'âme
le poème s'enivre
de jours
déçus
_________________________
Au fin fond de mon univers
je chevauche les étoiles pour faire rêver
les impatiences des alentours
vieille habitude offerte au temple
des croyances qui bavent
sur les amours inachevées
semer le vent
semer le temps
de ce lointain paysage
sur nos paresses
endormies
_________________________
Quand cette pomme tomba de l'arbre
l'automne venu a dégusté
le fruit le jus les coloris
d'un très vaste pays
abandonné
dans le courant du feu des femmes
trop morcelées
un songe d'été
colore les arbres
de leur automne gris
_________________________
Les mots ont quelque chose à dire
à nos essentiels
cherchez-les
trouvez-les
mâchez-les
digérez-les
ne resteront
que les mots essentiels
parmi les vôtres
les miens
et ceux des autres
Essentiellement vôtre,
le mot
les mots les mots les mots les mots les mots les
mots les mots les mots les mots les mots Un les
mots les mots les mots les mot les les mots lesm
mots les mots les mots les mots les mots les mot
les mots les mots les mots les mots les mots les
mots les mots les mots les mots les mots les mot
les mots les mots les mots les mots les mots les
mots seul les mots les mots les mots les mots les
mots les mots les mots les mots les mots les mot
les mots les mots les mots les mots les mots mot
les mots les mots les mots les mots les mots les
mots les mots les mots les mots les mots les mot
les mots les mots les mots les mots les mots les
_________________________
Sur le rivage insondable des abandons
la mer raconte ses insomnies
croise la douleur
réveille les muses
de mots crus et frais
poésie explosive
au bout d'une main tendue qui se brise
dans un décor inattendu
_________________________
À l'heure où le ciel s'endort
ne sait-on pas
que les poètes graves
doivent curieusement aller dormir
à l'ombre de leurs rêves
parmi un peuple de mots
dont les blessures s'épanchent
sur l'épaule de l'oreiller
nourries à même le plein des jours
délicieusement habité
dehors le temps grisaille
le vent s'accroche aux arbres
pendant que pleure le poème
sur la nuit esseulée
_________________________
Y a des tranches de vie indigènes
d'où s'échappent des amours interdites
piétinées sous les pieds de l'oubli
Y a des tranches de vie comestibles
plongées dans le secret des blessures
sous le ramage d'une étoile solitaire
Y a des tranches de vie liquide
harnachées
qui produisent des ondes de choc
qui vous arrivent dans la gorge
comme un déluge venu inonder la peur
Y a des tranches de vie qui font des ronds
dans le liquide le comestible
des amours indigènes
_________________________
tendres
tendrement tendres
tous ces gestes
sur une fleur enivrée
qu'un doux regard
est venu désarmer
tendres
tendrement tendres
tous ces mots
jetés au sort
qu'une simple brise
est venue balayer
tendres
tendrement tendres
tous les mots
tous les gestes
bus à même ces lèvres
emprisonnées dans un délire
tendre
tendrement tendre
ce rêve nu
échoué entre la chair et l'âme
_________________________
Sans cris
sans joies
la vie cette impatiente
vient saturer le temps
et tous ses heurts
qui vous aiguisent l'âme
magnifiquement approfondie
comme un coup de grâce
dans la continuité des choses belles
_________________________
la vie bête fauve
de ses crocs vient mordre
les échines langoureuses
entre ses griffes empoigne
cet amour spontané
arraché à la flamme
d'une âme enivrée
vie fauve
vie sèche
au coeur du tendre
dérive sur un fleuve
appelé liberté
_________________________
Cette chair qui nous déchire
vient mourir à l'ombre d'un poème
habité par les mots par les sons
d'un volcan balafré
par tant de braises
par tant de pluies
par tant de cendres
sur le visage de l'âme abîmée
ramassée par les peurs qui filent
entre les dents des jours trop aiguisés
_________________________
À la dérive
quelques mots tendres se répondent
entre la lumière et l'ombre
par vagues successives
viennent s'échouer sur le rivage
d'une âme emportée
sur la mer
déchirée
joie paix santé bonheur
dans la dureté des jours
quand les nuits scintillent
au coeur du rêve en allé
sans appel
_________________________
Atteint au coeur du crépuscule
le jour se meurt gris
enchaîné aux mots
sur banc de pierres
qu'un simple rêve
a terrassé
était-ce un rêve
ou bien l'amour
trop fasciné
par tant de bruits
autour d'un personnage
étoilé
_________________________
Noire pluie noire
sur la chair abritée
quand la beauté perdure
dans un souffle vert émeraude
s'abandonne dans la sève
des regards endormis
Noire pluie noire
sur la peur détrempée
par tant de vains mots
qui racontent des peines
affichées à l'écran
d'un grand ciel trop aimé
_________________________
Enivrée d'un silence
je titube vers les mots
murmurés à l'oreille
de mon âme profanée
emportés par la vague
que vient bercer ma nuit
jusqu'à l'aube
dégrisée
_________________________
Éternel dur pays
en mon âme givrée
que portage le soleil
sur les rives sanglantes
de mille lacs mille rivières
vers le flot de l'oubli
cette marche du feu
vient brûler les attentes
arrachées à nos pas
trop fragiles
et brisés
JIM - Assistente
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Du côté de chez Swann
MARCEL PROUST
À la RECHERCHE DU TEMPS PERDU
TOME I
Du Côté de Chez Swann
À Monsieur Gaston Calmette
_Comme un témoignage de profonde
et affectueuse reconnaissance_,
Marcel Proust.
PREMIÈRE PARTIE
COMBRAY
I.
Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma
bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le
temps de me dire: «Je m’endors.» Et, une demi-heure après, la pensée
qu’il était temps de chercher le sommeil m’éveillait; je voulais poser
le volume que je croyais avoir encore dans les mains et souffler ma
lumière; je n’avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur
ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour un
peu particulier; il me semblait que j’étais moi-même ce dont parlait
l’ouvrage: une église, un quatuor, la rivalité de François Ier et de
Charles Quint. Cette croyance survivait pendant quelques secondes à
mon réveil; elle ne choquait pas ma raison mais pesait comme des
écailles sur mes yeux et les empêchait de se rendre compte que le
bougeoir n’était plus allumé. Puis elle commençait à me devenir
inintelligible, comme après la métempsycose les pensées d’une
existence antérieure; le sujet du livre se détachait de moi, j’étais
libre de m’y appliquer ou non; aussitôt je recouvrais la vue et
j’étais bien étonné de trouver autour de moi une obscurité, douce et
reposante pour mes yeux, mais peut-être plus encore pour mon esprit, à
qui elle apparaissait comme une chose sans cause, incompréhensible,
comme une chose vraiment obscure. Je me demandais quelle heure il
pouvait être; j’entendais le sifflement des trains qui, plus ou moins
éloigné, comme le chant d’un oiseau dans une forêt, relevant les
distances, me décrivait l’étendue de la campagne déserte où le
voyageur se hâte vers la station prochaine; et le petit chemin qu’il
suit va être gravé dans son souvenir par l’excitation qu’il doit à des
lieux nouveaux, à des actes inaccoutumés, à la causerie récente et aux
adieux sous la lampe étrangère qui le suivent encore dans le silence
de la nuit, à la douceur prochaine du retour.
J’appuyais tendrement mes joues contre les belles joues de l’oreiller
qui, pleines et fraîches, sont comme les joues de notre enfance. Je
frottais une allumette pour regarder ma montre. Bientôt minuit. C’est
l’instant où le malade, qui a été obligé de partir en voyage et a dû
coucher dans un hôtel inconnu, réveillé par une crise, se réjouit en
apercevant sous la porte une raie de jour. Quel bonheur, c’est déjà le
matin! Dans un moment les domestiques seront levés, il pourra sonner,
on viendra lui porter secours. L’espérance d’être soulagé lui donne du
courage pour souffrir. Justement il a cru entendre des pas; les pas se
rapprochent, puis s’éloignent. Et la raie de jour qui était sous sa
porte a disparu. C’est minuit; on vient d’éteindre le gaz; le dernier
domestique est parti et il faudra rester toute la nuit à souffrir sans
remède.
Je me rendormais, et parfois je n’avais plus que de courts réveils
d’un instant, le temps d’entendre les craquements organiques des
boiseries, d’ouvrir les yeux pour fixer le kaléidoscope de
l’obscurité, de goûter grâce à une lueur momentanée de conscience le
sommeil où étaient plongés les meubles, la chambre, le tout dont je
n’étais qu’une petite partie et à l’insensibilité duquel je retournais
vite m’unir. Ou bien en dormant j’avais rejoint sans effort un âge à
jamais révolu de ma vie primitive, retrouvé telle de mes terreurs
enfantines comme celle que mon grand-oncle me tirât par mes boucles et
qu’avait dissipée le jour,--date pour moi d’une ère nouvelle,--où on les
avait coupées. J’avais oublié cet événement pendant mon sommeil, j’en
retrouvais le souvenir aussitôt que j’avais réussi à m’éveiller pour
échapper aux mains de mon grand-oncle, mais par mesure de précaution
j’entourais complètement ma tête de mon oreiller avant de retourner
dans le monde des rêves.
Quelquefois, comme Ève naquit d’une côte d’Adam, une femme naissait
pendant mon sommeil d’une fausse position de ma cuisse. Formée du
plaisir que j’étais sur le point de goûter, je m’imaginais que c’était
elle qui me l’offrait. Mon corps qui sentait dans le sien ma propre
chaleur voulait s’y rejoindre, je m’éveillais. Le reste des humains
m’apparaissait comme bien lointain auprès de cette femme que j’avais
quittée il y avait quelques moments à peine; ma joue était chaude
encore de son baiser, mon corps courbaturé par le poids de sa taille.
Si, comme il arrivait quelquefois, elle avait les traits d’une femme
que j’avais connue dans la vie, j’allais me donner tout entier à ce
but: la retrouver, comme ceux qui partent en voyage pour voir de leurs
yeux une cité désirée et s’imaginent qu’on peut goûter dans une
réalité le charme du songe. Peu à peu son souvenir s’évanouissait,
j’avais oublié la fille de mon rêve.
Un homme qui dort, tient en cercle autour de lui le fil des heures,
l’ordre des années et des mondes. Il les consulte d’instinct en
s’éveillant et y lit en une seconde le point de la terre qu’il occupe,
le temps qui s’est écoulé jusqu’à son réveil; mais leurs rangs peuvent
se mêler, se rompre. Que vers le matin après quelque insomnie, le
sommeil le prenne en train de lire, dans une posture trop différente
de celle où il dort habituellement, il suffit de son bras soulevé pour
arrêter et faire reculer le soleil, et à la première minute de son
réveil, il ne saura plus l’heure, il estimera qu’il vient à peine de
se coucher. Que s’il s’assoupit dans une position encore plus déplacée
et divergente, par exemple après dîner assis dans un fauteuil, alors
le bouleversement sera complet dans les mondes désorbités, le fauteuil
magique le fera voyager à toute vitesse dans le temps et dans
l’espace, et au moment d’ouvrir les paupières, il se croira couché
quelques mois plus tôt dans une autre contrée. Mais il suffisait que,
dans mon lit même, mon sommeil fût profond et détendît entièrement mon
esprit; alors celui-ci lâchait le plan du lieu où je m’étais endormi,
et quand je m’éveillais au milieu de la nuit, comme j’ignorais où je
me trouvais, je ne savais même pas au premier instant qui j’étais;
j’avais seulement dans sa simplicité première, le sentiment de
l’existence comme il peut frémir au fond d’un animal: j’étais plus
dénué que l’homme des cavernes; mais alors le souvenir--non encore du
lieu où j’étais, mais de quelques-uns de ceux que j’avais habités et
où j’aurais pu être--venait à moi comme un secours d’en haut pour me
tirer du néant d’où je n’aurais pu sortir tout seul; je passais en une
seconde par-dessus des siècles de civilisation, et l’image confusément
entrevue de lampes à pétrole, puis de chemises à col rabattu,
recomposaient peu à peu les traits originaux de mon moi.
Peut-être l’immobilité des choses autour de nous leur est-elle imposée
par notre certitude que ce sont elles et non pas d’autres, par
l’immobilité de notre pensée en face d’elles. Toujours est-il que,
quand je me réveillais ainsi, mon esprit s’agitant pour chercher, sans
y réussir, à savoir où j’étais, tout tournait autour de moi dans
l’obscurité, les choses, les pays, les années. Mon corps, trop
engourdi pour remuer, cherchait, d’après la forme de sa fatigue, à
repérer la position de ses membres pour en induire la direction du
mur, la place des meubles, pour reconstruire et pour nommer la demeure
où il se trouvait. Sa mémoire, la mémoire de ses côtes, de ses genoux,
de ses épaules, lui présentait successivement plusieurs des chambres
où il avait dormi, tandis qu’autour de lui les murs invisibles,
changeant de place selon la forme de la pièce imaginée,
tourbillonnaient dans les ténèbres. Et avant même que ma pensée, qui
hésitait au seuil des temps et des formes, eût identifié le logis en
rapprochant les circonstances, lui,--mon corps,--se rappelait pour
chacun le genre du lit, la place des portes, la prise de jour des
fenêtres, l’existence d’un couloir, avec la pensée que j’avais en m’y
endormant et que je retrouvais au réveil. Mon côté ankylosé, cherchant
à deviner son orientation, s’imaginait, par exemple, allongé face au
mur dans un grand lit à baldaquin et aussitôt je me disais: «Tiens,
j’ai fini par m’endormir quoique maman ne soit pas venue me dire
bonsoir», j’étais à la campagne chez mon grand-père, mort depuis bien
des années; et mon corps, le côté sur lequel je reposais, gardiens
fidèles d’un passé que mon esprit n’aurait jamais dû oublier, me
rappelaient la flamme de la veilleuse de verre de Bohême, en forme
d’urne, suspendue au plafond par des chaînettes, la cheminée en marbre
de Sienne, dans ma chambre à coucher de Combray, chez mes
grands-parents, en des jours lointains qu’en ce moment je me figurais
actuels sans me les représenter exactement et que je reverrais mieux
tout à l’heure quand je serais tout à fait éveillé.
Puis renaissait le souvenir d’une nouvelle attitude; le mur filait
dans une autre direction: j’étais dans ma chambre chez Mme de
Saint-Loup, à la campagne; mon Dieu! Il est au moins dix heures, on
doit avoir fini de dîner! J’aurai trop prolongé la sieste que je fais
tous les soirs en rentrant de ma promenade avec Mme de Saint-Loup,
avant d’endosser mon habit. Car bien des années ont passé depuis
Combray, où, dans nos retours les plus tardifs, c’était les reflets
rouges du couchant que je voyais sur le vitrage de ma fenêtre. C’est
un autre genre de vie qu’on mène à Tansonville, chez Mme de
Saint-Loup, un autre genre de plaisir que je trouve à ne sortir qu’à
la nuit, à suivre au clair de lune ces chemins où je jouais jadis au
soleil; et la chambre où je me serai endormi au lieu de m’habiller
pour le dîner, de loin je l’aperçois, quand nous rentrons, traversée
par les feux de la lampe, seul phare dans la nuit.
Ces évocations tournoyantes et confuses ne duraient jamais que
quelques secondes; souvent, ma brève incertitude du lieu où je me
trouvais ne distinguait pas mieux les unes des autres les diverses
suppositions dont elle était faite, que nous n’isolons, en voyant un
cheval courir, les positions successives que nous montre le
kinétoscope. Mais j’avais revu tantôt l’une, tantôt l’autre, des
chambres que j’avais habitées dans ma vie, et je finissais par me les
rappeler toutes dans les longues rêveries qui suivaient mon réveil;
chambres d’hiver où quand on est couché, on se blottit la tête dans un
nid qu’on se tresse avec les choses les plus disparates: un coin de
l’oreiller, le haut des couvertures, un bout de châle, le bord du lit,
et un numéro des Débats roses, qu’on finit par cimenter ensemble selon
la technique des oiseaux en s’y appuyant indéfiniment; où, par un
temps glacial le plaisir qu’on goûte est de se sentir séparé du dehors
(comme l’hirondelle de mer qui a son nid au fond d’un souterrain dans
la chaleur de la terre), et où, le feu étant entretenu toute la nuit
dans la cheminée, on dort dans un grand manteau d’air chaud et fumeux,
traversé des lueurs des tisons qui se rallument, sorte d’impalpable
alcôve, de chaude caverne creusée au sein de la chambre même, zone
ardente et mobile en ses contours thermiques, aérée de souffles qui
nous rafraîchissent la figure et viennent des angles, des parties
voisines de la fenêtre ou éloignées du foyer et qui se sont
refroidies;--chambres d’été où l’on aime être uni à la nuit tiède, où
le clair de lune appuyé aux volets entr’ouverts, jette jusqu’au pied
du lit son échelle enchantée, où on
dort presque en plein air, comme la mésange balancée par la brise à la
pointe d’un rayon--; parfois la chambre Louis XVI, si gaie que même le
premier soir je n’y avais pas été trop malheureux et où les
colonnettes qui soutenaient légèrement le plafond s’écartaient avec
tant de grâce pour montrer et réserver la place du lit; parfois au
contraire celle, petite et si élevée de plafond, creusée en forme de
pyramide dans la hauteur de deux étages et partiellement revêtue
d’acajou, où dès la première seconde j’avais été intoxiqué moralement
par l’odeur inconnue du vétiver, convaincu de l’hostilité des rideaux
violets et de l’insolente indifférence de la pendule qui jacassait
tout haut comme si je n’eusse pas été là;--où une étrange et
impitoyable glace à pieds quadrangulaires, barrant obliquement un des
angles de la pièce, se creusait à vif dans la douce plénitude de mon
champ visuel accoutumé un emplacement qui n’y était pas prévu;--où ma
pensée, s’efforçant pendant des heures de se disloquer, de s’étirer en
hauteur pour prendre exactement la forme de la chambre et arriver à
remplir jusqu’en haut son gigantesque entonnoir, avait souffert bien
de dures nuits, tandis que j’étais étendu dans mon lit, les yeux
levés, l’oreille anxieuse, la narine rétive, le cœur battant: jusqu’à
ce que l’habitude eût changé la couleur des rideaux, fait taire la
pendule, enseigné la pitié à la glace oblique et cruelle, dissimulé,
sinon chassé complètement, l’odeur du vétiver et notablement diminué
la hauteur apparente du plafond. L’habitude! aménageuse habile mais
bien lente et qui commence par laisser souffrir notre esprit pendant
des semaines dans une installation provisoire; mais que malgré tout il
est bien heureux de trouver, car sans l’habitude et réduit à ses seuls
moyens il serait impuissant à nous rendre un logis habitable.
Certes, j’étais bien éveillé maintenant, mon corps avait viré une
dernière fois et le bon ange de la certitude avait tout arrêté autour
de moi, m’avait couché sous mes couvertures, dans ma chambre, et avait
mis approximativement à leur place dans l’obscurité ma commode, mon
bureau, ma cheminée, la fenêtre sur la rue et les deux portes. Mais
j’avais beau savoir que je n’étais pas dans les demeures dont
l’ignorance du réveil m’avait en un instant sinon présenté l’image
distincte, du moins fait croire la présence possible, le branle était
donné à ma mémoire; généralement je ne cherchais pas à me rendormir
tout de suite; je passais la plus grande partie de la nuit à me
rappeler notre vie d’autrefois, à Combray chez ma grand’tante, à
Balbec, à Paris, à Doncières, à Venise, ailleurs encore, à me rappeler
les lieux, les personnes que j’y avais connues, ce que j’avais vu
d’elles, ce qu’on m’en avait raconté.
A Combray, tous les jours dès la fin de l’après-midi, longtemps avant
le moment où il faudrait me mettre au lit et rester, sans dormir, loin
de ma mère et de ma grand’mère, ma chambre à coucher redevenait le
point fixe et douloureux de mes préoccupations. On avait bien inventé,
pour me distraire les soirs où on me trouvait l’air trop malheureux,
de me donner une lanterne magique, dont, en attendant l’heure du
dîner, on coiffait ma lampe; et, à l’instar des premiers architectes
et maîtres verriers de l’âge gothique, elle substituait à l’opacité
des murs d’impalpables irisations, de surnaturelles apparitions
multicolores, où des légendes étaient dépeintes comme dans un vitrail
vacillant et momentané. Mais ma tristesse n’en était qu’accrue, parce
que rien que le changement d’éclairage détruisait l’habitude que
j’avais de ma chambre et grâce à quoi, sauf le supplice du coucher,
elle m’était devenue supportable. Maintenant je ne la reconnaissais
plus et j’y étais inquiet, comme dans une chambre d’hôtel ou de
«chalet», où je fusse arrivé pour la première fois en descendant de
chemin de fer.
Au pas saccadé de son cheval, Golo, plein d’un affreux dessein,
sortait de la petite forêt triangulaire qui veloutait d’un vert sombre
la pente d’une colline, et s’avançait en tressautant vers le château
de la pauvre Geneviève de Brabant. Ce château était coupé selon une
ligne courbe qui n’était autre que la limite d’un des ovales de verre
ménagés dans le châssis qu’on glissait entre les coulisses de la
lanterne. Ce n’était qu’un pan de château et il avait devant lui une
lande où rêvait Geneviève qui portait une ceinture bleue. Le château
et la lande étaient jaunes et je n’avais pas attendu de les voir pour
connaître leur couleur car, avant les verres du châssis, la sonorité
mordorée du nom de Brabant me l’avait montrée avec évidence. Golo
s’arrêtait un instant pour écouter avec tristesse le boniment lu à
haute voix par ma grand’tante et qu’il avait l’air de comprendre
parfaitement, conformant son attitude avec une docilité qui n’excluait
pas une certaine majesté, aux indications du texte; puis il
s’éloignait du même pas saccadé. Et rien ne pouvait arrêter sa lente
chevauchée. Si on bougeait la lanterne, je distinguais le cheval de
Golo qui continuait à s’avancer sur les rideaux de la fenêtre, se
bombant de leurs plis, descendant dans leurs fentes. Le corps de Golo
lui-même, d’une essence aussi surnaturelle que celui de sa monture,
s’arrangeait de tout obstacle matériel, de tout objet gênant qu’il
rencontrait en le prenant comme ossature et en se le rendant
intérieur, fût-ce le bouton de la porte sur lequel s’adaptait aussitôt
et surnageait invinciblement sa robe rouge ou sa figure pâle toujours
aussi noble et aussi mélancolique, mais qui ne laissait paraître aucun
trouble de cette transvertébration.
Certes je leur trouvais du charme à ces brillantes projections qui
semblaient émaner d’un passé mérovingien et promenaient autour de moi
des reflets d’histoire si anciens. Mais je ne peux dire quel malaise
me causait pourtant cette intrusion du mystère et de la beauté dans
une chambre que j’avais fini par remplir de mon moi au point de ne pas
faire plus attention à elle qu’à lui-même. L’influence anesthésiante
de l’habitude ayant cessé, je me mettais à penser, à sentir, choses si
tristes. Ce bouton de la porte de ma chambre, qui différait pour moi
de tous les autres boutons de porte du monde en ceci qu’il semblait
ouvrir tout seul, sans que j’eusse besoin de le tourner, tant le
maniement m’en était devenu inconscient, le voilà qui servait
maintenant de corps astral à Golo. Et dès qu’on sonnait le dîner,
j’avais hâte de courir à la salle à manger, où la grosse lampe de la
suspension, ignorante de Golo et de Barbe-Bleue, et qui connaissait
mes parents et le bœuf à la casserole, donnait sa lumière de tous les
soirs; et de tomber dans les bras de maman que les malheurs de
Geneviève de Brabant me rendaient plus chère, tandis que les crimes de
Golo me faisaient examiner ma propre conscience avec plus de
scrupules.
Après le dîner, hélas, j’étais bientôt obligé de quitter maman qui
restait à causer avec les autres, au jardin s’il faisait beau, dans le
petit salon où tout le monde se retirait s’il faisait mauvais. Tout le
monde, sauf ma grand’mère qui trouvait que «c’est une pitié de rester
enfermé à la campagne» et qui avait d’incessantes discussions avec mon
père, les jours de trop grande pluie, parce qu’il m’envoyait lire dans
ma chambre au lieu de rester dehors. «Ce n’est pas comme cela que vous
le rendrez robuste et énergique, disait-elle tristement, surtout ce
petit qui a tant besoin de prendre des forces et de la volonté.» Mon
père haussait les épaules et il examinait le baromètre, car il aimait
la météorologie, pendant que ma mère, évitant de faire du bruit pour
ne pas le troubler, le regardait avec un respect attendri, mais pas
trop fixement pour ne pas chercher à percer le mystère de ses
supériorités. Mais ma grand’mère, elle, par tous les temps, même quand
la pluie faisait rage et que Françoise avait précipitamment rentré les
précieux fauteuils d’osier de peur qu’ils ne fussent mouillés, on la
voyait dans le jardin vide et fouetté par l’averse, relevant ses
mèches désordonnées et grises pour que son front s’imbibât mieux de la
salubrité du vent et de la pluie. Elle disait: «Enfin, on respire!» et
parcourait les allées détrempées,--trop symétriquement alignées à son
gré par le nouveau jardinier dépourvu du sentiment de la nature et
auquel mon père avait demandé depuis le matin si le temps
s’arrangerait,--de son petit pas enthousiaste et saccadé, réglé sur les
mouvements divers qu’excitaient dans son âme l’ivresse de l’orage, la
puissance de l’hygiène, la stupidité de mon éducation et la symétrie
des jardins, plutôt que sur le désir inconnu d’elle d’éviter à sa jupe
prune les taches de boue sous lesquelles elle disparaissait jusqu’à
une hauteur qui était toujours pour sa femme de chambre un désespoir
et un problème.
Quand ces tours de jardin de ma grand’mère avaient lieu après dîner,
une chose avait le pouvoir de la faire rentrer: c’était, à un des
moments où la révolution de sa promenade la ramenait périodiquement,
comme un insecte, en face des lumières du petit salon où les liqueurs
étaient servies sur la table à jeu,--si ma grand’tante lui criait:
«Bathilde! viens donc empêcher ton mari de boire du cognac!» Pour la
taquiner, en effet (elle avait apporté dans la famille de mon père un
esprit si différent que tout le monde la plaisantait et la
tourmentait), comme les liqueurs étaient défendues à mon grand-père,
ma grand’tante lui en faisait boire quelques gouttes. Ma pauvre
grand’mère entrait, priait ardemment son mari de ne pas goûter au
cognac; il se fâchait, buvait tout de même sa gorgée, et ma grand’mère
repartait, triste, découragée, souriante pourtant, car elle était si
humble de cœur et si douce que sa tendresse pour les autres et le peu
de cas qu’elle faisait de sa propre personne et de ses souffrances, se
conciliaient dans son regard en un sourire où, contrairement à ce
qu’on voit dans le visage de beaucoup d’humains, il n’y avait
d’ironie que pour elle-même, et pour nous tous comme un baiser de ses
yeux qui ne pouvaient voir ceux qu’elle chérissait sans les caresser
passionnément du regard. Ce supplice que lui infligeait ma
grand’tante, le spectacle des vaines prières de ma grand’mère et de sa
faiblesse, vaincue d’avance, essayant inutilement d’ôter à mon
grand-père le verre à liqueur, c’était de ces choses à la vue
desquelles on s’habitue plus tard jusqu’à les considérer en riant et à
prendre le parti du persécuteur assez résolument et gaiement pour se
persuader à soi-même qu’il ne s’agit pas de persécution; elles me
causaient alors une telle horreur, que j’aurais aimé battre ma
grand’tante. Mais dès que j’entendais: «Bathilde, viens donc empêcher
ton mari de boire du cognac!» déjà homme par la lâcheté, je faisais ce
que nous faisons tous, une fois que nous sommes grands, quand il y a
devant nous des souffrances et des injustices: je ne voulais pas les
voir; je montais sangloter tout en haut de la maison à côté de la
salle d’études, sous les toits, dans une petite pièce sentant l’iris,
et que parfumait aussi un cassis sauvage poussé au dehors entre les
pierres de la muraille et qui passait une branche de fleurs par la
fenêtre entr’ouverte. Destinée à un usage plus spécial et plus
vulgaire, cette pièce, d’où l’on voyait pendant le jour jusqu’au
donjon de Roussainville-le-Pin, servit longtemps de refuge pour moi,
sans doute parce qu’elle était la seule qu’il me fût permis de fermer
à clef, à toutes celles de mes occupations qui réclamaient une
inviolable solitude: la lecture, la rêverie, les larmes et la volupté.
Hélas! je ne savais pas que, bien plus tristement que les petits
écarts de régime de son mari, mon manque de volonté, ma santé
délicate, l’incertitude qu’ils projetaient sur mon avenir,
préoccupaient ma grand’mère, au cours de ces déambulations
incessantes, de l’après-midi et du soir, où on voyait passer et
repasser, obliquement levé vers le ciel, son beau visage aux joues
brunes et sillonnées, devenues au retour de l’âge presque mauves comme
les labours à l’automne, barrées, si elle sortait, par une voilette à
demi relevée, et sur lesquelles, amené là par le froid ou quelque
triste pensée, était toujours en train de sécher un pleur
involontaire.
Ma seule consolation, quand je montais me coucher, était que maman
viendrait m’embrasser quand je serais dans mon lit. Mais ce bonsoir
durait si peu de temps, elle redescendait si vite, que le moment où je
l’entendais monter, puis où passait dans le couloir à double porte le
bruit léger de sa robe de jardin en mousseline bleue, à laquelle
pendaient de petits cordons de paille tressée, était pour moi un
moment douloureux. Il annonçait celui qui allait le suivre, où elle
m’aurait quitté, où elle serait redescendue. De sorte que ce bonsoir
que j’aimais tant, j’en arrivais à souhaiter qu’il vînt le plus tard
possible, à ce que se prolongeât le temps de répit où maman n’était
pas encore venue. Quelquefois quand, après m’avoir embrassé, elle
ouvrait la porte pour partir, je voulais la rappeler, lui dire
«embrasse-moi une fois encore», mais je savais qu’aussitôt elle aurait
son visage fâché, car la concession qu’elle faisait à ma tristesse et
à mon agitation en montant m’embrasser, en m’apportant ce baiser de
paix, agaçait mon père qui trouvait ces rites absurdes, et elle eût
voulu tâcher de m’en faire perdre le besoin, l’habitude, bien loin de
me laisser prendre celle de lui demander, quand elle était déjà sur le
pas de la porte, un baiser de plus. Or la voir fâchée détruisait tout
le calme qu’elle m’avait apporté un instant avant, quand elle avait
penché vers mon lit sa figure aimante, et me l’avait tendue comme une
hostie pour une communion de paix où mes lèvres puiseraient sa
présence réelle et le pouvoir de m’endormir. Mais ces soirs-là, où
maman en somme restait si peu de temps dans ma chambre, étaient doux
encore en comparaison de ceux où il y avait du monde à dîner et où, à
cause de cela, elle ne montait pas me dire bonsoir. Le monde se
bornait habituellement à M. Swann, qui, en dehors de quelques
étrangers de passage, était à peu près la seule personne qui vînt chez
nous à Combray, quelquefois pour dîner en voisin (plus rarement depuis
qu’il avait fait ce mauvais mariage, parce que mes parents ne
voulaient pas recevoir sa femme), quelquefois après le dîner, à
l’improviste. Les soirs où, assis devant la maison sous le grand
marronnier, autour de la table de fer, nous entendions au bout du
jardin, non pas le grelot profus et criard qui arrosait, qui
étourdissait au passage de son bruit ferrugineux, intarissable et
glacé, toute personne de la maison qui le déclenchait en entrant «sans
sonner», mais le double tintement timide, ovale et doré de la
clochette pour les étrangers, tout le monde aussitôt se demandait:
«Une visite, qui cela peut-il être?» mais on savait bien que cela ne
pouvait être que M. Swann; ma grand’tante parlant à haute voix, pour
prêcher d’exemple, sur un ton qu’elle s’efforçait de rendre naturel,
disait de ne pas chuchoter ainsi; que rien n’est plus désobligeant
pour une personne qui arrive et à qui cela fait croire qu’on est en
train de dire des choses qu’elle ne doit pas entendre; et on envoyait
en éclaireur ma grand’mère, toujours heureuse d’avoir un prétexte pour
faire un tour de jardin de plus, et qui en profitait pour arracher
subrepticement au passage quelques tuteurs de rosiers afin de rendre
aux roses un peu de naturel, comme une mère qui, pour les faire
bouffer, passe la main dans les cheveux de son fils que le coiffeur a
trop aplatis.
Nous restions tous suspendus aux nouvelles que ma grand’mère allait
nous apporter de l’ennemi, comme si on eût pu hésiter entre un grand
nombre possible d’assaillants, et bientôt après mon grand-père disait:
«Je reconnais la voix de Swann.» On ne le reconnaissait en effet qu’à
la voix, on distinguait mal son visage au nez busqué, aux yeux verts,
sous un haut front entouré de cheveux blonds presque roux, coiffés à
la Bressant, parce que nous gardions le moins de lumière possible au
jardin pour ne pas attirer les moustiques et j’allais, sans en avoir
l’air, dire qu’on apportât les sirops; ma grand’mère attachait
beaucoup d’importance, trouvant cela plus aimable, à ce qu’ils
n’eussent pas l’air de figurer d’une façon exceptionnelle, et pour les
visites seulement. M. Swann, quoique beaucoup plus jeune que lui,
était très lié avec mon grand-père qui avait été un des meilleurs amis
de son père, homme excellent mais singulier, chez qui, paraît-il, un
rien suffisait parfois pour interrompre les élans du cœur, changer le
cours de la pensée. J’entendais plusieurs fois par an mon grand-père
raconter à table des anecdotes toujours les mêmes sur l’attitude
qu’avait eue M. Swann le père, à la mort de sa femme qu’il avait
veillée jour et nuit. Mon grand-père qui ne l’avait pas vu depuis
longtemps était accouru auprès de lui dans la propriété que les Swann
possédaient aux environs de Combray, et avait réussi, pour qu’il
n’assistât pas à la mise en bière, à lui faire quitter un moment, tout
en pleurs, la chambre mortuaire. Ils firent quelques pas dans le parc
où il y avait un peu de soleil. Tout d’un coup, M. Swann prenant mon
grand-père par le bras, s’était écrié: «Ah! mon vieil ami, quel
bonheur de se promener ensemble par ce beau temps. Vous ne trouvez pas
ça joli tous ces arbres, ces aubépines et mon étang dont vous ne
m’avez jamais félicité? Vous avez l’air comme un bonnet de nuit.
Sentez-vous ce petit vent? Ah! on a beau dire, la vie a du bon tout de
même, mon cher Amédée!» Brusquement le souvenir de sa femme morte lui
revint, et trouvant sans doute trop compliqué de chercher comment il
avait pu à un pareil moment se laisser aller à un mouvement de joie,
il se contenta, par un geste qui lui était familier chaque fois qu’une
question ardue se présentait à son esprit, de passer la main sur son
front, d’essuyer ses yeux et les verres de son lorgnon. Il ne put
pourtant pas se consoler de la mort de sa femme, mais pendant les deux
années qu’il lui survécut, il disait à mon grand-père: «C’est drôle,
je pense très souvent à ma pauvre femme, mais je ne peux y penser
beaucoup à la fois.» «Souvent, mais peu à la fois, comme le pauvre
père Swann», était devenu une des phrases favorites de mon grand-père
qui la prononçait à propos des choses les plus différentes. Il
m’aurait paru que ce père de Swann était un monstre, si mon grand-père
que je considérais comme meilleur juge et dont la sentence faisant
jurisprudence pour moi, m’a souvent servi dans la suite à absoudre des
fautes que j’aurais été enclin à condamner, ne s’était récrié: «Mais
comment? c’était un cœur d’or!»
Pendant bien des années, où pourtant, surtout avant son mariage, M.
Swann, le fils, vint souvent les voir à Combray, ma grand’tante et mes
grands-parents ne soupçonnèrent pas qu’il ne vivait plus du tout dans
la société qu’avait fréquentée sa famille et que sous l’espèce
d’incognito que lui faisait chez nous ce nom de Swann, ils
hébergeaient,--avec la parfaite innocence d’honnêtes hôteliers qui ont
chez eux, sans le savoir, un célèbre brigand,--un des membres les plus
élégants du Jockey-Club, ami préféré du comte de Paris et du prince de
Galles, un des hommes les plus choyés de la haute société du faubourg
Saint-Germain.
L’ignorance où nous étions de cette brillante vie mondaine que menait
Swann tenait évidemment en partie à la réserve et à la discrétion de
son caractère, mais aussi à ce que les bourgeois d’alors se faisaient
de la société une idée un peu hindoue et la considéraient comme
composée de castes fermées où chacun, dès sa naissance, se trouvait
placé dans le rang qu’occupaient ses parents, et d’où rien, à moins
des hasards d’une carrière exceptionnelle ou d’un mariage inespéré, ne
pouvait vous tirer pour vous faire pénétrer dans une caste supérieure.
M. Swann, le père, était agent de change; le «fils Swann» se trouvait
faire partie pour toute sa vie d’une caste où les fortunes, comme dans
une catégorie de contribuables, variaient entre tel et tel revenu. On
savait quelles avaient été les fréquentations de son père, on savait
donc quelles étaient les siennes, avec quelles personnes il était «en
situation» de frayer. S’il en connaissait d’autres, c’étaient
relations de jeune homme sur lesquelles des amis anciens de sa
famille, comme étaient mes parents, fermaient d’autant plus
bienveillamment les yeux qu’il continuait, depuis qu’il était
orphelin, à venir très fidèlement nous voir; mais il y avait fort à
parier que ces gens inconnus de nous qu’il voyait, étaient de ceux
qu’il n’aurait pas osé saluer si, étant avec nous, il les avait
rencontrés. Si l’on avait voulu à toute force appliquer à Swann un
coefficient social qui lui fût personnel, entre les autres fils
d’agents de situation égale à celle de ses parents, ce coefficient eût
été pour lui un peu inférieur parce que, très simple de façon et ayant
toujours eu une «toquade» d’objets anciens et de peinture, il
demeurait maintenant dans un vieil hôtel où il entassait ses
collections et que ma grand’mère rêvait de visiter, mais qui était
situé quai d’Orléans, quartier que ma grand’tante trouvait infamant
d’habiter. «Êtes-vous seulement connaisseur? je vous demande cela dans
votre intérêt, parce que vous devez vous faire repasser des croûtes
par les marchands», lui disait ma grand’tante; elle ne lui supposait
en effet aucune compétence et n’avait pas haute idée même au point de
vue intellectuel d’un homme qui dans la conversation évitait les
sujets sérieux et montrait une précision fort prosaïque non seulement
quand il nous donnait, en entrant dans les moindres détails, des
recettes de cuisine, mais même quand les sœurs de ma grand’mère
parlaient de sujets artistiques. Provoqué par elles à donner son avis,
à exprimer son admiration pour un tableau, il gardait un silence
presque désobligeant et se rattrapait en revanche s’il pouvait fournir
sur le musée où il se trouvait, sur la date où il avait été peint, un
renseignement matériel. Mais d’habitude il se contentait de chercher à
nous amuser en racontant chaque fois une histoire nouvelle qui venait
de lui arriver avec des gens choisis parmi ceux que nous connaissions,
avec le pharmacien de Combray, avec notre cuisinière, avec notre
cocher. Certes ces récits faisaient rire ma grand’tante, mais sans
qu’elle distinguât bien si c’était à cause du rôle ridicule que s’y
donnait toujours Swann ou de l’esprit qu’il mettait à les conter: «On
peut dire que vous êtes un vrai type, monsieur Swann!» Comme elle
était la seule personne un peu vulgaire de notre famille, elle avait
soin de faire remarquer aux étrangers, quand on parlait de Swann,
qu’il aurait pu, s’il avait voulu, habiter boulevard Haussmann ou
avenue de l’Opéra, qu’il était le fils de M. Swann qui avait dû lui
laisser quatre ou cinq millions, mais que c’était sa fantaisie.
Fantaisie qu’elle jugeait du reste devoir être si divertissante pour
les autres, qu’à Paris, quand M. Swann venait le 1er janvier lui
apporter son sac de marrons glacés, elle ne manquait pas, s’il y avait
du monde, de lui dire: «Eh bien! M. Swann, vous habitez toujours près
de l’Entrepôt des vins, pour être sûr de ne pas manquer le train quand
vous prenez le chemin de Lyon?» Et elle regardait du coin de l’œil,
par-dessus son lorgnon, les autres visiteurs.
Mais si l’on avait dit à ma grand’mère que ce Swann qui, en tant que
fils Swann était parfaitement «qualifié» pour être reçu par toute la
«belle bourgeoisie», par les notaires ou les avoués les plus estimés
de Paris (privilège qu’il semblait laisser tomber un peu en
quenouille), avait, comme en cachette, une vie toute différente; qu’en
sortant de chez nous, à Paris, après nous avoir dit qu’il rentrait se
coucher, il rebroussait chemin à peine la rue tournée et se rendait
dans tel salon que jamais l’œil d’aucun agent ou associé d’agent ne
contempla, cela eût paru aussi extraordinaire à ma tante qu’aurait pu
l’être pour une dame plus lettrée la pensée d’être personnellement
liée avec Aristée dont elle aurait compris qu’il allait, après avoir
causé avec elle, plonger au sein des royaumes de Thétis, dans un
empire soustrait aux yeux des mortels et où Virgile nous le montre
reçu à bras ouverts; ou, pour s’en tenir à une image qui avait plus de
chance de lui venir à l’esprit, car elle l’avait vue peinte sur nos
assiettes à petits fours de Combray--d’avoir eu à dîner Ali-Baba,
lequel quand il se saura seul, pénétrera dans la caverne, éblouissante
de trésors insoupçonnés.
Un jour qu’il était venu nous voir à Paris après dîner en s’excusant
d’être en habit, Françoise ayant, après son départ, dit tenir du
cocher qu’il avait dîné «chez une princesse»,--«Oui, chez une princesse
du demi-monde!» avait répondu ma tante en haussant les épaules sans
lever les yeux de sur son tricot, avec une ironie sereine.
Aussi, ma grand’tante en usait-elle cavalièrement avec lui. Comme elle
croyait qu’il devait être flatté par nos invitations, elle trouvait
tout naturel qu’il ne vînt pas nous voir l’été sans avoir à la main un
panier de pêches ou de framboises de son jardin et que de chacun de
ses voyages d’Italie il m’eût rapporté des photographies de
chefs-d’œuvre.
On ne se gênait guère pour l’envoyer quérir dès qu’on avait besoin
d’une recette de sauce gribiche ou de salade à l’ananas pour des
grands dîners où on ne l’invitait pas, ne lui trouvant pas un prestige
suffisant pour qu’on pût le servir à des étrangers qui venaient pour
la première fois. Si la conversation tombait sur les princes de la
Maison de France: «des gens que nous ne connaîtrons jamais ni vous ni
moi et nous nous en passons, n’est-ce pas», disait ma grand’tante à
Swann qui avait peut-être dans sa poche une lettre de Twickenham; elle
lui faisait pousser le piano et tourner les pages les soirs où la sœur
de ma grand’mère chantait, ayant pour manier cet être ailleurs si
recherché, la naïve brusquerie d’un enfant qui joue avec un bibelot de
collection sans plus de précautions qu’avec un objet bon marché. Sans
doute le Swann que connurent à la même époque tant de clubmen était
bien différent de celui que créait ma grand’tante, quand le soir, dans
le petit jardin de Combray, après qu’avaient retenti les deux coups
hésitants de la clochette, elle injectait et vivifiait de tout ce
qu’elle savait sur la famille Swann, l’obscur et incertain personnage
qui se détachait, suivi de ma grand’mère, sur un fond de ténèbres, et
qu’on reconnaissait à la voix. Mais même au point de vue des plus
insignifiantes choses de la vie, nous ne sommes pas un tout
matériellement constitué, identique pour tout le monde et dont chacun
n’a qu’à aller prendre connaissance comme d’un cahier des charges ou
d’un testament; notre personnalité sociale est une création de la
pensée des autres. Même l’acte si simple que nous appelons «voir une
personne que nous connaissons» est en partie un acte intellectuel.
Nous remplissons l’apparence physique de l’être que nous voyons, de
toutes les notions que nous avons sur lui et dans l’aspect total que
nous nous représentons, ces notions ont certainement la plus grande
part. Elles finissent par gonfler si parfaitement les joues, par
suivre en une adhérence si exacte la ligne du nez, elles se mêlent si
bien de nuancer la sonorité de la voix comme si celle-ci n’était
qu’une transparente enveloppe, que chaque fois que nous voyons ce
visage et que nous entendons cette voix, ce sont ces notions que nous
retrouvons, que nous écoutons. Sans doute, dans le Swann qu’ils
s’étaient constitué, mes parents avaient omis par ignorance de faire
entrer une foule de particularités de sa vie mondaine qui étaient
cause que d’autres personnes, quand elles étaient en sa présence,
voyaient les élégances régner dans son visage et s’arrêter à son nez
busqué comme à leur frontière naturelle; mais aussi ils avaient pu
entasser dans ce visage désaffecté de son prestige, vacant et
spacieux, au fond de ces yeux dépréciés, le vague et doux
résidu,--mi-mémoire, mi-oubli,--des heures oisives passées ensemble
après nos dîners hebdomadaires, autour de la table de jeu ou au
jardin, durant notre vie de bon voisinage campagnard. L’enveloppe
corporelle de notre ami en avait été si bien bourrée, ainsi que de
quelques souvenirs relatifs à ses parents, que ce Swann-là était
devenu un être complet et vivant, et que j’ai l’impression de quitter
une personne pour aller vers une autre qui en est distincte, quand,
dans ma mémoire, du Swann que j’ai connu plus tard avec exactitude je
passe à ce premier Swann,--à ce premier Swann dans lequel je retrouve
les erreurs charmantes de ma jeunesse, et qui d’ailleurs ressemble
moins à l’autre qu’aux personnes que j’ai connues à la même époque,
comme s’il en était de notre vie ainsi que d’un musée où tous les
portraits d’un même temps ont un air de famille, une même tonalité--à
ce premier Swann rempli de loisir, parfumé par l’odeur du grand
marronnier, des paniers de framboises et d’un brin d’estragon.
Pourtant un jour que ma grand’mère était allée demander un service à
une dame qu’elle avait connue au Sacré-Cœur (et avec laquelle, à cause
de notre conception des castes elle n’avait pas voulu rester en
relations malgré une sympathie réciproque), la marquise de
Villeparisis, de la célèbre famille de Bouillon, celle-ci lui avait
dit: «Je crois que vous connaissez beaucoup M. Swann qui est un grand
ami de mes neveux des Laumes». Ma grand’mère était revenue de sa
visite enthousiasmée par la maison qui donnait sur des jardins et où
Mme de Villeparisis lui conseillait de louer, et aussi par un giletier
et sa fille, qui avaient leur boutique dans la cour et chez qui elle
était entrée demander qu’on fît un point à sa jupe qu’elle avait
déchirée dans l’escalier. Ma grand’mère avait trouvé ces gens
parfaits, elle déclarait que la petite était une perle et que le
giletier était l’homme le plus distingué, le mieux qu’elle eût jamais
vu. Car pour elle, la distinction était quelque chose d’absolument
indépendant du rang social. Elle s’extasiait sur une réponse que le
giletier lui avait faite, disant à maman: «Sévigné n’aurait pas mieux
dit!» et en revanche, d’un neveu de Mme de Villeparisis qu’elle avait
rencontré chez elle: «Ah! ma fille, comme il est commun!»
Or le propos relatif à Swann avait eu pour effet non pas de relever
celui-ci dans l’esprit de ma grand’tante, mais d’y abaisser Mme de
Villeparisis. Il semblait que la considération que, sur la foi de ma
grand’mère, nous accordions à Mme de Villeparisis, lui créât un devoir
de ne rien faire qui l’en rendît moins digne et auquel elle avait
manqué en apprenant l’existence de Swann, en permettant à des parents
à elle de le fréquenter. «Comment elle connaît Swann? Pour une
personne que tu prétendais parente du maréchal de Mac-Mahon!» Cette
opinion de mes parents sur les relations de Swann leur parut ensuite
confirmée par son mariage avec une femme de la pire société, presque
une cocotte que, d’ailleurs, il ne chercha jamais à présenter,
continuant à venir seul chez nous, quoique de moins en moins, mais
d’après laquelle ils crurent pouvoir juger--supposant que c’était là
qu’il l’avait prise--le milieu, inconnu d’eux, qu’il fréquentait
habituellement.
Mais une fois, mon grand-père lut dans un journal que M. Swann était
un des plus fidèles habitués des déjeuners du dimanche chez le duc de
X..., dont le père et l’oncle avaient été les hommes d’État les plus
en vue du règne de Louis-Philippe. Or mon grand-père était curieux de
tous les petits faits qui pouvaient l’aider à entrer par la pensée
dans la vie privée d’hommes comme Molé, comme le duc Pasquier, comme
le duc de Broglie. Il fut enchanté d’apprendre que Swann fréquentait
des gens qui les avaient connus. Ma grand’tante au contraire
interpréta cette nouvelle dans un sens défavorable à Swann: quelqu’un
qui choisissait ses fréquentations en dehors de la caste où il était
né, en dehors de sa «classe» sociale, subissait à ses yeux un fâcheux
déclassement. Il lui semblait qu’on renonçât d’un coup au fruit de
toutes les belles relations avec des gens bien posés, qu’avaient
honorablement entretenues et engrangées pour leurs enfants les
familles prévoyantes; (ma grand’tante avait même cessé de voir le fils
d’un notaire de nos amis parce qu’il avait épousé une altesse et était
par là descendu pour elle du rang respecté de fils de notaire à celui
d’un de ces aventuriers, anciens valets de chambre ou garçons
d’écurie, pour qui on raconte que les reines eurent parfois des
bontés). Elle blâma le projet qu’avait mon grand-père d’interroger
Swann, le soir prochain où il devait venir dîner, sur ces amis que
nous lui découvrions. D’autre part les deux sœurs de ma grand’mère,
vieilles filles qui avaient sa noble nature mais non son esprit,
déclarèrent ne pas comprendre le plaisir que leur beau-frère pouvait
trouver à parler de niaiseries pareilles. C’étaient des personnes
d’aspirations élevées et qui à cause de cela même étaient incapables
de s’intéresser à ce qu’on appelle un potin, eût-il même un intérêt
historique, et d’une façon générale à tout ce qui ne se rattachait pas
directement à un objet esthétique ou vertueux. Le désintéressement de
leur pensée était tel, à l’égard de tout ce qui, de près ou de loin
semblait se rattacher à la vie mondaine, que leur sens auditif,--ayant
fini par comprendre son inutilité momentanée dès qu’à dîner la
conversation prenait un ton frivole ou seulement terre à terre sans
que ces deux vieilles demoiselles aient pu la ramener aux sujets qui
leur étaient chers,--mettait alors au repos ses organes récepteurs et
leur laissait subir un véritable commencement d’atrophie. Si alors mon
grand-père avait besoin d’attirer l’attention des deux sœurs, il
fallait qu’il eût recours à ces avertissements physiques dont usent
les médecins aliénistes à l’égard de certains maniaques de la
distraction: coups frappés à plusieurs reprises sur un verre avec la
lame d’un couteau, coïncidant avec une brusque interpellation de la
voix et du regard, moyens violents que ces psychiatres transportent
souvent dans les rapports courants avec des gens bien portants, soit
par habitude professionnelle, soit qu’ils croient tout le monde un peu
fou.
Elles furent plus intéressées quand la veille du jour où Swann devait
venir dîner, et leur avait personnellement envoyé une caisse de vin
d’Asti, ma tante, tenant un numéro du Figaro où à côté du nom d’un
tableau qui était à une Exposition de Corot, il y avait ces mots: «de
la collection de M. Charles Swann», nous dit: «Vous avez vu que Swann
a «les honneurs» du Figaro?»--«Mais je vous ai toujours dit qu’il avait
beaucoup de goût», dit ma grand’mère. «Naturellement toi, du moment
qu’il s’agit d’être d’un autre avis que nous», répondit ma grand’tante
qui, sachant que ma grand’mère n’était jamais du même avis qu’elle, et
n’étant bien sûre que ce fût à elle-même que nous donnions toujours
raison, voulait nous arracher une condamnation en bloc des opinions de
ma grand’mère contre lesquelles elle tâchait de nous solidariser de
force avec les siennes. Mais nous restâmes silencieux. Les sœurs de ma
grand’mère ayant manifesté l’intention de parler à Swann de ce mot du
Figaro, ma grand’tante le leur déconseilla. Chaque fois qu’elle voyait
aux autres un avantage si petit fût-il qu’elle n’avait pas, elle se
persuadait que c’était non un avantage mais un mal et elle les
plaignait pour ne pas avoir à les envier. «Je crois que vous ne lui
feriez pas plaisir; moi je sais bien que cela me serait très
désagréable de voir mon nom imprimé tout vif comme cela dans le
journal, et je ne serais pas flattée du tout qu’on m’en parlât.» Elle
ne s’entêta pas d’ailleurs à persuader les sœurs de ma grand’mère; car
celles-ci par horreur de la vulgarité poussaient si loin l’art de
dissimuler sous des périphrases ingénieuses une allusion personnelle
qu’elle passait souvent inaperçue de celui même à qui elle
s’adressait. Quant à ma mère elle ne pensait qu’à tâcher d’obtenir de
mon père qu’il consentît à parler à Swann non de sa femme mais de sa
fille qu’il adorait et à cause de laquelle disait-on il avait fini par
faire ce mariage. «Tu pourrais ne lui dire qu’un mot, lui demander
comment elle va. Cela doit être si cruel pour lui.» Mais mon père se
fâchait: «Mais non! tu as des idées absurdes. Ce serait ridicule.»
Mais le seul d’entre nous pour qui la venue de Swann devint l’objet
d’une préoccupation douloureuse, ce fut moi. C’est que les soirs où
des étrangers, ou seulement M. Swann, étaient là, maman ne montait pas
dans ma chambre. Je ne dînais pas à table, je venais après dîner au
jardin, et à neuf heures je disais bonsoir et allais me coucher. Je
dînais avant tout le monde et je venais ensuite m’asseoir à table,
jusqu’à huit heures où il était convenu que je devais monter; ce
baiser précieux et fragile que maman me confiait d’habitude dans mon
lit au moment de m’endormir il me fallait le transporter de la salle à
manger dans ma chambre et le garder pendant tout le temps que je me
déshabillais, sans que se brisât sa douceur, sans que se répandît et
s’évaporât sa vertu volatile et, justement ces soirs-là où j’aurais eu
besoin de le recevoir avec plus de précaution, il fallait que je le
prisse, que je le dérobasse brusquement, publiquement, sans même avoir
le temps et la liberté d’esprit nécessaires pour porter à ce que je
faisais cette attention des maniaques qui s’efforcent de ne pas penser
à autre chose pendant qu’ils ferment une porte, pour pouvoir, quand
l’incertitude maladive leur revient, lui opposer victorieusement le
souvenir du moment où ils l’ont fermée. Nous étions tous au jardin
quand retentirent les deux coups hésitants de la clochette. On savait
que c’était Swann; néanmoins tout le monde se regarda d’un air
interrogateur et on envoya ma grand’mère en reconnaissance. «Pensez à
le remercier intelligiblement de son vin, vous savez qu’il est
délicieux et la caisse est énorme, recommanda mon grand-père à ses
deux belles-sœurs.» «Ne commencez pas à chuchoter, dit ma grand’tante.
Comme c’est confortable d’arriver dans une maison où tout le monde
parle bas.» «Ah! voilà M. Swann. Nous allons lui demander s’il croit
qu’il fera beau demain», dit mon père. Ma mère pensait qu’un mot
d’elle effacerait toute la peine que dans notre famille on avait pu
faire à Swann depuis son mariage. Elle trouva le moyen de l’emmener un
peu à l’écart. Mais je la suivis; je ne pouvais me décider à la
quitter d’un pas en pensant que tout à l’heure il faudrait que je la
laisse dans la salle à manger et que je remonte dans ma chambre sans
avoir comme les autres soirs la consolation qu’elle vînt m’embrasser.
«Voyons, monsieur Swann, lui dit-elle, parlez-moi un peu de votre
fille; je suis sûre qu’elle a déjà le goût des belles œuvres comme son
papa.» «Mais venez donc vous asseoir avec nous tous sous la véranda»,
dit mon grand-père en s’approchant. Ma mère fut obligée de
s’interrompre, mais elle tira de cette contrainte même une pensée
délicate de plus, comme les bons poètes que la tyrannie de la rime
force à trouver leurs plus grandes beautés: «Nous reparlerons d’elle
quand nous serons tous les deux, dit-elle à mi-voix à Swann. Il n’y a
qu’une maman qui soit digne de vous comprendre. Je suis sûre que la
sienne serait de mon avis.» Nous nous assîmes tous autour de la table
de fer. J’aurais voulu ne pas penser aux heures d’angoisse que je
passerais ce soir seul dans ma chambre sans pouvoir m’endormir; je
tâchais de me persuader qu’elles n’avaient aucune importance, puisque
je les aurais oubliées demain matin, de m’attacher à des idées
d’avenir qui auraient dû me conduire comme sur un pont au delà de
l’abîme prochain qui m’effrayait. Mais mon esprit tendu par ma
préoccupation, rendu convexe comme le regard que je dardais sur ma
mère, ne se laissait pénétrer par aucune impression étrangère. Les
pensées entraient bien en lui, mais à condition de laisser dehors tout
élément de beauté ou simplement de drôlerie qui m’eût touché ou
distrait. Comme un malade, grâce à un anesthésique, assiste avec une
pleine lucidité à l’opération qu’on pratique sur lui, mais sans rien
sentir, je pouvais me réciter des vers que j’aimais ou observer les
efforts que mon grand-père faisait pour parler à Swann du duc
d’Audiffret-Pasquier, sans que les premiers me fissent éprouver aucune
émotion, les seconds aucune gaîté. Ces efforts furent infructueux. A
peine mon grand-père eut-il posé à Swann une question relative à cet
orateur qu’une des sœurs de ma grand’mère aux oreilles de qui cette
question résonna comme un silence profond mais intempestif et qu’il
était poli de rompre, interpella l’autre: «Imagine-toi, Céline, que
j’ai fait la connaissance d’une jeune institutrice suédoise qui m’a
donné sur les coopératives dans les pays scandinaves des détails tout
ce qu’il y a de plus intéressants. Il faudra qu’elle vienne dîner ici
un soir.» «Je crois bien! répondit sa sœur Flora, mais je n’ai pas
perdu mon temps non plus. J’ai rencontré chez M. Vinteuil un vieux
savant qui connaît beaucoup Maubant, et à qui Maubant a expliqué dans
le plus grand détail comment il s’y prend pour composer un rôle. C’est
tout ce qu’il y a de plus intéressant. C’est un voisin de M. Vinteuil,
je n’en savais rien; et il est très aimable.» «Il n’y a pas que M.
Vinteuil qui ait des voisins aimables», s’écria ma tante Céline d’une
voix que la timidité rendait forte et la préméditation, factice, tout
en jetant sur Swann ce qu’elle appelait un regard significatif. En
même temps ma tante Flora qui avait compris que cette phrase était le
remerciement de Céline pour le vin d’Asti, regardait également Swann
avec un air mêlé de congratulation et d’ironie, soit simplement pour
souligner le trait d’esprit de sa sœur, soit qu’elle enviât Swann de
l’avoir inspiré, soit qu’elle ne pût s’empêcher de se moquer de lui
parce qu’elle le croyait sur la sellette. «Je crois qu’on pourra
réussir à avoir ce monsieur à dîner, continua Flora; quand on le met
sur Maubant ou sur Mme Materna, il parle des heures sans s’arrêter.»
«Ce doit être délicieux», soupira mon grand-père dans l’esprit de qui
la nature avait malheureusement aussi complètement omis d’inclure la
possibilité de s’intéresser passionnément aux coopératives suédoises
ou à la composition des rôles de Maubant, qu’elle avait oublié de
fournir celui des sœurs de ma grand’mère du petit grain de sel qu’il
faut ajouter soi-même pour y trouver quelque saveur, à un récit sur la
vie intime de Molé ou du comte de Paris. «Tenez, dit Swann à mon
grand-père, ce que je vais vous dire a plus de rapports que cela n’en
a l’air avec ce que vous me demandiez, car sur certains points les
choses n’ont pas énormément changé. Je relisais ce matin dans
Saint-Simon quelque chose qui vous aurait amusé. C’est dans le volume
sur son ambassade d’Espagne; ce n’est pas un des meilleurs, ce n’est
guère qu’un journal, mais du moins un journal merveilleusement écrit,
ce qui fait déjà une première différence avec les assommants journaux
que nous nous croyons obligés de lire matin et soir.» «Je ne suis pas
de votre avis, il y a des jours où la lecture des journaux me semble
fort agréable...», interrompit ma tante Flora, pour montrer qu’elle
avait lu la phrase sur le Corot de Swann dans le Figaro. «Quand ils
parlent de choses ou de gens qui nous intéressent!» enchérit ma tante
Céline. «Je ne dis pas non, répondit Swann étonné. Ce que je reproche
aux journaux c’est de nous faire faire attention tous les jours à des
choses insignifiantes tandis que nous lisons trois ou quatre fois dans
notre vie les livres où il y a des choses essentielles. Du moment que
nous déchirons fiévreusement chaque matin la bande du journal, alors
on devrait changer les choses et mettre dans le journal, moi je ne
sais pas, les... Pensées de Pascal! (il détacha ce mot d’un ton
d’emphase ironique pour ne pas avoir l’air pédant). Et c’est dans le
volume doré sur tranches que nous n’ouvrons qu’une fois tous les dix
ans, ajouta-t-il en témoignant pour les choses mondaines ce dédain
qu’affectent certains hommes du monde, que nous lirions que la reine
de Grèce est allée à Cannes ou que la princesse de Léon a donné un bal
costumé. Comme cela la juste proportion serait rétablie.» Mais
regrettant de s’être laissé aller à parler même légèrement de choses
sérieuses: «Nous avons une bien belle conversation, dit-il
ironiquement, je ne sais pas pourquoi nous abordons ces «sommets», et
se tournant vers mon grand-père: «Donc Saint-Simon raconte que
Maulevrier avait eu l’audace de tendre la main à ses fils. Vous savez,
c’est ce Maulevrier dont il dit: «Jamais je ne vis dans cette épaisse
bouteille que de l’humeur, de la grossièreté et des sottises.»
«Épaisses ou non, je connais des bouteilles où il y a tout autre
chose», dit vivement Flora, qui tenait à avoir remercié Swann elle
aussi, car le présent de vin d’Asti s’adressait aux deux. Céline se
mit à rire. Swann interloqué reprit: «Je ne sais si ce fut ignorance
ou panneau, écrit Saint-Simon, il voulut donner la main à mes enfants.
Je m’en aperçus assez tôt pour l’en empêcher.» Mon grand-père
s’extasiait déjà sur «ignorance ou panneau», mais Mlle Céline, chez
qui le nom de Saint-Simon,--un littérateur,--avait empêché l’anesthésie
complète des facultés auditives, s’indignait déjà: «Comment? vous
admirez cela? Eh bien! c’est du joli! Mais qu’est-ce que cela peut
vouloir dire; est-ce qu’un homme n’est pas autant qu’un autre?
Qu’est-ce que cela peut faire qu’il soit duc ou cocher s’il a de
l’intelligence et du cœur? Il avait une belle manière d’élever ses
enfants, votre Saint-Simon, s’il ne leur disait pas de donner la main
à tous les honnêtes gens. Mais c’est abominable, tout simplement. Et
vous osez citer cela?» Et mon grand-père navré, sentant
l’impossibilité, devant cette obstruction, de chercher à faire
raconter à Swann, les histoires qui l’eussent amusé disait à voix
basse à maman: «Rappelle-moi donc le vers que tu m’as appris et qui me
soulage tant dans ces moments-là. Ah! oui: «Seigneur, que de vertus
vous nous faites haïr!» Ah! comme c’est bien!»
Je ne quittais pas ma mère des yeux, je savais que quand on serait à
table, on ne me permettrait pas de rester pendant toute la durée du
dîner et que pour ne pas contrarier mon père, maman ne me laisserait
pas l’embrasser à plusieurs reprises devant le monde, comme si ç’avait
été dans ma chambre. Aussi je me promettais, dans la salle à manger,
pendant qu’on commencerait à dîner et que je sentirais approcher
l’heure, de faire d’avance de ce baiser qui serait si court et furtif,
tout ce que j’en pouvais faire seul, de choisir avec mon regard la
place de la joue que j’embrasserais, de préparer ma pensée pour
pouvoir grâce à ce commencement mental de baiser consacrer toute la
minute que m’accorderait maman à sentir sa joue contre mes lèvres,
comme un peintre qui ne peut obtenir que de courtes séances de pose,
prépare sa palette, et a fait d’avance de souvenir, d’après ses notes,
tout ce pour quoi il pouvait à la rigueur se passer de la présence du
modèle. Mais voici qu’avant que le dîner fût sonné mon grand-père eut
la férocité inconsciente de dire: «Le petit a l’air fatigué, il
devrait monter se coucher. On dîne tard du reste ce soir.» Et mon
père, qui ne gardait pas aussi scrupuleusement que ma grand’mère et
que ma mère la foi des traités, dit: «Oui, allons, vas te coucher.» Je
voulus embrasser maman, à cet instant on entendit la cloche du dîner.
«Mais non, voyons, laisse ta mère, vous vous êtes assez dit bonsoir
comme cela, ces manifestations sont ridicules. Allons, monte!» Et il
me fallut partir sans viatique; il me fallut monter chaque marche de
l’escalier, comme dit l’expression populaire, à «contre-cœur», montant
contre mon cœur qui voulait retourner près de ma mère parce qu’elle ne
lui avait pas, en m’embrassant, donné licence de me suivre. Cet
escalier détesté où je m’engageais toujours si tristement, exhalait
une odeur de vernis qui avait en quelque sorte absorbé, fixé, cette
sorte particulière de chagrin que je ressentais chaque soir et la
rendait peut-être plus cruelle encore pour ma sensibilité parce que
sous cette forme olfactive mon intelligence n’en pouvait plus prendre
sa part. Quand nous dormons et qu’une rage de dents n’est encore
perçue par nous que comme une jeune fille que nous nous efforçons deux
cents fois de suite de tirer de l’eau ou que comme un vers de Molière
que nous nous répétons sans arrêter, c’est un grand soulagement de
nous réveiller et que notre intelligence puisse débarrasser l’idée de
rage de dents, de tout déguisement héroïque ou cadencé. C’est
l’inverse de ce soulagement que j’éprouvais quand mon chagrin de
monter dans ma chambre entrait en moi d’une façon infiniment plus
rapide, presque instantanée, à la fois insidieuse et brusque, par
l’inhalation,--beaucoup plus toxique que la pénétration morale,--de
l’odeur de vernis particulière à cet escalier. Une fois dans ma
chambre, il fallut boucher toutes les issues, fermer les volets,
creuser mon propre tombeau, en défaisant mes couvertures, revêtir le
suaire de ma chemise de nuit. Mais avant de m’ensevelir dans le lit de
fer qu’on avait ajouté dans la chambre parce que j’avais trop chaud
l’été sous les courtines de reps du grand lit, j’eus un mouvement de
révolte, je voulus essayer d’une ruse de condamné. J’écrivis à ma mère
en la suppliant de monter pour une chose grave que je ne pouvais lui
dire dans ma lettre. Mon effroi était que Françoise, la cuisinière de
ma tante qui était chargée de s’occuper de moi quand j’étais à
Combray, refusât de porter mon mot. Je me doutais que pour elle, faire
une commission à ma mère quand il y avait du monde lui paraîtrait
aussi impossible que pour le portier d’un théâtre de remettre une
lettre à un acteur pendant qu’il est en scène. Elle possédait à
l’égard des choses qui peuvent ou ne peuvent pas se faire un code
impérieux, abondant, subtil et intransigeant sur des distinctions
insaisissables ou oiseuses (ce qui lui donnait l’apparence de ces lois
antiques qui, à côté de prescriptions féroces comme de massacrer les
enfants à la mamelle, défendent avec une délicatesse exagérée de faire
bouillir le chevreau dans le lait de sa mère, ou de manger dans un
animal le nerf de la cuisse). Ce code, si l’on en jugeait par
l’entêtement soudain qu’elle mettait à ne pas vouloir faire certaines
commissions que nous lui donnions, semblait avoir prévu des
complexités sociales et des raffinements mondains tels que rien dans
l’entourage de Françoise et dans sa vie de domestique de village
n’avait pu les lui suggérer; et l’on était obligé de se dire qu’il y
avait en elle un passé français très ancien, noble et mal compris,
comme dans ces cités manufacturières où de vieux hôtels témoignent
qu’il y eut jadis une vie de cour, et où les ouvriers d’une usine de
produits chimiques travaillent au milieu de délicates sculptures qui
représentent le miracle de saint Théophile ou les quatre fils Aymon.
Dans le cas particulier, l’article du code à cause duquel il était peu
probable que sauf le cas d’incendie Françoise allât déranger maman en
présence de M. Swann pour un aussi petit personnage que moi, exprimait
simplement le respect qu’elle professait non seulement pour les
parents,--comme pour les morts, les prêtres et les rois,--mais encore
pour l’étranger à qui on donne l’hospitalité, respect qui m’aurait
peut-être touché dans un livre mais qui m’irritait toujours dans sa
bouche, à cause du ton grave et attendri qu’elle prenait pour en
parler, et davantage ce soir où le caractère sacré qu’elle conférait
au dîner avait pour effet qu’elle refuserait d’en troubler la
cérémonie. Mais pour mettre une chance de mon côté, je n’hésitai pas à
mentir et à lui dire que ce n’était pas du tout moi qui avais voulu
écrire à maman, mais que c’était maman qui, en me quittant, m’avait
recommandé de ne pas oublier de lui envoyer une réponse relativement à
un objet qu’elle m’avait prié de chercher; et elle serait certainement
très fâchée si on ne lui remettait pas ce mot. Je pense que Françoise
ne me crut pas, car, comme les hommes primitifs dont les sens étaient
plus puissants que les nôtres, elle discernait immédiatement, à des
signes insaisissables pour nous, toute vérité que nous voulions lui
cacher; elle regarda pendant cinq minutes l’enveloppe comme si
l’examen du papier et l’aspect de l’écriture allaient la renseigner
sur la nature du contenu ou lui apprendre à quel article de son code
elle devait se référer. Puis elle sortit d’un air résigné qui semblait
signifier: «C’est-il pas malheureux pour des parents d’avoir un enfant
pareil!» Elle revint au bout d’un moment me dire qu’on n’en était
encore qu’à la glace, qu’il était impossible au maître d’hôtel de
remettre la lettre en ce moment devant tout le monde, mais que, quand
on serait aux rince-bouche, on trouverait le moyen de la faire passer
à maman. Aussitôt mon anxiété tomba; maintenant ce n’était plus comme
tout à l’heure pour jusqu’à demain que j’avais quitté ma mère, puisque
mon petit mot allait, la fâchant sans doute (et doublement parce que
ce manège me rendrait ridicule aux yeux de Swann), me faire du moins
entrer invisible et ravi dans la même pièce qu’elle, allait lui parler
de moi à l’oreille; puisque cette salle à manger interdite, hostile,
où, il y avait un instant encore, la glace elle-même--le «granité»--et
les rince-bouche me semblaient recéler des plaisirs malfaisants et
mortellement tristes parce que maman les goûtait loin de moi,
s’ouvrait à moi et, comme un fruit devenu doux qui brise son
enveloppe, allait faire jaillir, projeter jusqu’à mon cœur enivré
l’attention de maman tandis qu’elle lirait mes lignes. Maintenant je
n’étais plus séparé d’elle; les barrières étaient tombées, un fil
délicieux nous réunissait. Et puis, ce n’était pas tout: maman allait
sans doute venir!
L’angoisse que je venais d’éprouver, je pensais que Swann s’en serait
bien moqué s’il avait lu ma lettre et en avait deviné le but; or, au
contraire, comme je l’ai appris plus tard, une angoisse semblable fut
le tourment de longues années de sa vie et personne, aussi bien que
lui peut-être, n’aurait pu me comprendre; lui, cette angoisse qu’il y
a à sentir l’être qu’on aime dans un lieu de plaisir où l’on n’est
pas, où l’on ne peut pas le rejoindre, c’est l’amour qui la lui a fait
connaître, l’amour auquel elle est en quelque sorte prédestinée, par
lequel elle sera accaparée, spécialisée; mais quand, comme pour moi,
elle est entrée en nous avant qu’il ait encore fait son apparition
dans notre vie, elle flotte en l’attendant, vague et libre, sans
affectation déterminée, au service un jour d’un sentiment, le
lendemain d’un autre, tantôt de la tendresse filiale ou de l’amitié
pour un camarade. Et la joie avec laquelle je fis mon premier
apprentissage quand Françoise revint me dire que ma lettre serait
remise, Swann l’avait bien connue aussi cette joie trompeuse que nous
donne quelque ami, quelque parent de la femme que nous aimons, quand
arrivant à l’hôtel ou au théâtre où elle se trouve, pour quelque bal,
redoute, ou première où il va la retrouver, cet ami nous aperçoit
errant dehors, attendant désespérément quelque occasion de communiquer
avec elle. Il nous reconnaît, nous aborde familièrement, nous demande
ce que nous faisons là. Et comme nous inventons que nous avons quelque
chose d’urgent à dire à sa parente ou amie, il nous assure que rien
n’est plus simple, nous fait entrer dans le vestibule et nous promet
de nous l’envoyer avant cinq minutes. Que nous l’aimons--comme en ce
moment j’aimais Françoise--, l’intermédiaire bien intentionné qui d’un
mot vient de nous rendre supportable, humaine et presque propice la
fête inconcevable, infernale, au sein de laquelle nous croyions que
des tourbillons ennemis, pervers et délicieux entraînaient loin de
nous, la faisant rire de nous, celle que nous aimons. Si nous en
jugeons par lui, le parent qui nous a accosté et qui est lui aussi un
des initiés des cruels mystères, les autres invités de la fête ne
doivent rien avoir de bien démoniaque. Ces heures inaccessibles et
suppliciantes où elle allait goûter des plaisirs inconnus, voici que
par une brèche inespérée nous y pénétrons; voici qu’un des moments
dont la succession les aurait composées, un moment aussi réel que les
autres, même peut-être plus important pour nous, parce que notre
maîtresse y est plus mêlée, nous nous le représentons, nous le
possédons, nous y intervenons, nous l’avons créé presque: le moment où
on va lui dire que nous sommes là, en bas. Et sans doute les autres
moments de la fête ne devaient pas être d’une essence bien différente
de celui-là, ne devaient rien avoir de plus délicieux et qui dût tant
nous faire souffrir puisque l’ami bienveillant nous a dit: «Mais elle
sera ravie de descendre! Cela lui fera beaucoup plus de plaisir de
causer avec vous que de s’ennuyer là-haut.» Hélas! Swann en avait fait
l’expérience, les bonnes intentions d’un tiers sont sans pouvoir sur
une femme qui s’irrite de se sentir poursuivie jusque dans une fête
par quelqu’un qu’elle n’aime pas. Souvent, l’ami redescend seul.
Ma mère ne vint pas, et sans ménagements pour mon amour-propre (engagé
à ce que la fable de la recherche dont elle était censée m’avoir prié
de lui dire le résultat ne fût pas démentie) me fit dire par Françoise
ces mots: «Il n’y a pas de réponse» que depuis j’ai si souvent entendu
des concierges de «palaces» ou des valets de pied de tripots,
rapporter à quelque pauvre fille qui s’étonne: «Comment, il n’a rien
dit, mais c’est impossible! Vous avez pourtant bien remis ma lettre.
C’est bien, je vais attendre encore.» Et--de même qu’elle assure
invariablement n’avoir pas besoin du bec supplémentaire que le
concierge veut allumer pour elle, et reste là, n’entendant plus que
les rares propos sur le temps qu’il fait échangés entre le concierge
et un chasseur qu’il envoie tout d’un coup en s’apercevant de l’heure,
faire rafraîchir dans la glace la boisson d’un client,--ayant décliné
l’offre de Françoise de me faire de la tisane ou de rester auprès de
moi, je la laissai retourner à l’office, je me couchai et je fermai
les yeux en tâchant de ne pas entendre la voix de mes parents qui
prenaient le café au jardin. Mais au bout de quelques secondes, je
sentis qu’en écrivant ce mot à maman, en m’approchant, au risque de la
fâcher, si près d’elle que j’avais cru toucher le moment de la revoir,
je m’étais barré la possibilité de m’endormir sans l’avoir revue, et
les battements de mon cœur, de minute en minute devenaient plus
douloureux parce que j’augmentais mon agitation en me prêchant un
calme qui était l’acceptation de mon infortune. Tout à coup mon
anxiété tomba, une félicité m’envahit comme quand un médicament
puissant commence à agir et nous enlève une douleur: je venais de
prendre la résolution de ne plus essayer de m’endormir sans avoir revu
maman, de l’embrasser coûte que coûte, bien que ce fût avec la
certitude d’être ensuite fâché pour longtemps avec elle, quand elle
remonterait se coucher. Le calme qui résultait de mes angoisses finies
me mettait dans un allégresse extraordinaire, non moins que l’attente,
la soif et la peur du danger. J’ouvris la fenêtre sans bruit et
m’assis au pied de mon lit; je ne faisais presque aucun mouvement afin
qu’on ne m’entendît pas d’en bas. Dehors, les choses semblaient, elles
aussi, figées en une muette attention à ne pas troubler le clair de
lune, qui doublant et reculant chaque chose par l’extension devant
elle de son reflet, plus dense et concret qu’elle-même, avait à la
fois aminci et agrandi le paysage comme un plan replié jusque-là,
qu’on développe. Ce qui avait besoin de bouger, quelque feuillage de
marronnier, bougeait. Mais son frissonnement minutieux, total, exécuté
jusque dans ses moindres nuances et ses dernières délicatesses, ne
bavait pas sur le reste, ne se fondait pas avec lui, restait
circonscrit. Exposés sur ce silence qui n’en absorbait rien, les
bruits les plus éloignés, ceux qui devaient venir de jardins situés à
l’autre bout de la ville, se percevaient détaillés avec un tel «fini»
qu’ils semblaient ne devoir cet effet de lointain qu’à leur
pianissimo, comme ces motifs en sourdine si bien exécutés par
l’orchestre du Conservatoire que quoiqu’on n’en perde pas une note on
croit les entendre cependant loin de la salle du concert et que tous
les vieux abonnés,--les sœurs de ma grand’mère aussi quand Swann leur
avait donné ses places,--tendaient l’oreille comme s’ils avaient écouté
les progrès lointains d’une armée en marche qui n’aurait pas encore
tourné la rue de Trévise.
Je savais que le cas dans lequel je me mettais était de tous celui qui
pouvait avoir pour moi, de la part de mes parents, les conséquences
les plus graves, bien plus graves en vérité qu’un étranger n’aurait pu
le supposer, de celles qu’il aurait cru que pouvaient produire seules
des fautes vraiment honteuses. Mais dans l’éducation qu’on me donnait,
l’ordre des fautes n’était pas le même que dans l’éducation des autres
enfants et on m’avait habitué à placer avant toutes les autres (parce
que sans doute il n’y en avait pas contre lesquelles j’eusse besoin
d’être plus soigneusement gardé) celles dont je comprends maintenant
que leur caractère commun est qu’on y tombe en cédant à une impulsion
nerveuse. Mais alors on ne prononçait pas ce mot, on ne déclarait pas
cette origine qui aurait pu me faire croire que j’étais excusable d’y
succomber ou même peut-être incapable d’y résister. Mais je les
reconnaissais bien à l’angoisse qui les précédait comme à la rigueur
du châtiment qui les suivait; et je savais que celle que je venais de
commettre était de la même famille que d’autres pour lesquelles
j’avais été sévèrement puni, quoique infiniment plus grave. Quand
j’irais me mettre sur le chemin de ma mère au moment où elle monterait
se coucher, et qu’elle verrait que j’étais resté levé pour lui redire
bonsoir dans le couloir, on ne me laisserait plus rester à la maison,
on me mettrait au collège le lendemain, c’était certain. Eh bien!
dusse-je me jeter par la fenêtre cinq minutes après, j’aimais encore
mieux cela. Ce que je voulais maintenant c’était maman, c’était lui
dire bonsoir, j’étais allé trop loin dans la voie qui menait à la
réalisation de ce désir pour pouvoir rebrousser chemin.
J’entendis les pas de mes parents qui accompagnaient Swann; et quand
le grelot de la porte m’eut averti qu’il venait de partir, j’allai à
la fenêtre. Maman demandait à mon père s’il avait trouvé la langouste
bonne et si M. Swann avait repris de la glace au café et à la
pistache. «Je l’ai trouvée bien quelconque, dit ma mère; je crois que
la prochaine fois il faudra essayer d’un autre parfum.» «Je ne peux
pas dire comme je trouve que Swann change, dit ma grand’tante, il est
d’un vieux!» Ma grand’tante avait tellement l’habitude de voir
toujours en Swann un même adolescent, qu’elle s’étonnait de le trouver
tout à coup moins jeune que l’âge qu’elle continuait à lui donner. Et
mes parents du reste commençaient à lui trouver cette vieillesse
anormale, excessive, honteuse et méritée des célibataires, de tous
ceux pour qui il semble que le grand jour qui n’a pas de lendemain
soit plus long que pour les autres, parce que pour eux il est vide et
que les moments s’y additionnent depuis le matin sans se diviser
ensuite entre des enfants. «Je crois qu’il a beaucoup de soucis avec
sa coquine de femme qui vit au su de tout Combray avec un certain
monsieur de Charlus. C’est la fable de la ville.» Ma mère fit
remarquer qu’il avait pourtant l’air bien moins triste depuis quelque
temps. «Il fait aussi moins souvent ce geste qu’il a tout à fait comme
son père de s’essuyer les yeux et de se passer la main sur le front.
Moi je crois qu’au fond il n’aime plus cette femme.» «Mais
naturellement il ne l’aime plus, répondit mon grand-père. J’ai reçu de
lui il y a déjà longtemps une lettre à ce sujet, à laquelle je me suis
empressé de ne pas me conformer, et qui ne laisse aucun doute sur ses
sentiments au moins d’amour, pour sa femme. Hé bien! vous voyez, vous
ne l’avez pas remercié pour l’Asti», ajouta mon grand-père en se
tournant vers ses deux belles-sœurs. «Comment, nous ne l’avons pas
remercié? je crois, entre nous, que je lui ai même tourné cela assez
délicatement», répondit ma tante Flora. «Oui, tu as très bien arrangé
cela: je t’ai admirée», dit ma tante Céline. «Mais toi tu as été très
bien aussi.» «Oui j’étais assez fière de ma phrase sur les voisins
aimables.» «Comment, c’est cela que vous appelez remercier! s’écria
mon grand-père. J’ai bien entendu cela, mais du diable si j’ai cru que
c’était pour Swann. Vous pouvez être sûres qu’il n’a rien compris.»
«Mais voyons, Swann n’est pas bête, je suis certaine qu’il a apprécié.
Je ne pouvais cependant pas lui dire le nombre de bouteilles et le
prix du vin!» Mon père et ma mère restèrent seuls, et s’assirent un
instant; puis mon père dit: «Hé bien! si tu veux, nous allons monter
nous coucher.» «Si tu veux, mon ami, bien que je n’aie pas l’ombre de
sommeil; ce n’est pas cette glace au café si anodine qui a pu pourtant
me tenir si éveillée; mais j’aperçois de la lumière dans l’office et
puisque la pauvre Françoise m’a attendue, je vais lui demander de
dégrafer mon corsage pendant que tu vas te déshabiller.» Et ma mère
ouvrit la porte treillagée du vestibule qui donnait sur l’escalier.
Bientôt, je l’entendis qui montait fermer sa fenêtre. J’allai sans
bruit dans le couloir; mon cœur battait si fort que j’avais de la
peine à avancer, mais du moins il ne battait plus d’anxiété, mais
d’épouvante et de joie. Je vis dans la cage de l’escalier la lumière
projetée par la bougie de maman. Puis je la vis elle-même; je
m’élançai. À la première seconde, elle me regarda avec étonnement, ne
comprenant pas ce qui était arrivé. Puis sa figure prit une expression
de colère, elle ne me disait même pas un mot, et en effet pour bien
moins que cela on ne m’adressait plus la parole pendant plusieurs
jours. Si maman m’avait dit un mot, ç’aurait été admettre qu’on
pouvait me reparler et d’ailleurs cela peut-être m’eût paru plus
terrible encore, comme un signe que devant la gravité du châtiment qui
allait se préparer, le silence, la brouille, eussent été puérils. Une
parole c’eût été le calme avec lequel on répond à un domestique quand
on vient de décider de le renvoyer; le baiser qu’on donne à un fils
qu’on envoie s’engager alors qu’on le lui aurait refusé si on devait
se contenter d’être fâché deux jours avec lui. Mais elle entendit mon
père qui montait du cabinet de toilette où il était allé se
déshabiller et pour éviter la scène qu’il me ferait, elle me dit d’une
voix entrecoupée par la colère: «Sauve-toi, sauve-toi, qu’au moins ton
père ne t’ait vu ainsi attendant comme un fou!» Mais je lui répétais:
«Viens me dire bonsoir», terrifié en voyant que le reflet de la bougie
de mon père s’élevait déjà sur le mur, mais aussi usant de son
approche comme d’un moyen de chantage et espérant que maman, pour
éviter que mon père me trouvât encore là si elle continuait à refuser,
allait me dire: «Rentre dans ta chambre, je vais venir.» Il était trop
tard, mon père était devant nous. Sans le vouloir, je murmurai ces
mots que personne n’entendit: «Je suis perdu!»
Il n’en fut pas ainsi. Mon père me refusait constamment des
permissions qui m’avaient été consenties dans les pactes plus larges
octroyés par ma mère et ma grand’mère parce qu’il ne se souciait pas
des «principes» et qu’il n’y avait pas avec lui de «Droit des gens».
Pour une raison toute contingente, ou même sans raison, il me
supprimait au dernier moment telle promenade si habituelle, si
consacrée, qu’on ne pouvait m’en priver sans parjure, ou bien, comme
il avait encore fait ce soir, longtemps avant l’heure rituelle, il me
disait: «Allons, monte te coucher, pas d’explication!» Mais aussi,
parce qu’il n’avait pas de principes (dans le sens de ma grand’mère),
il n’avait pas à proprement parler d’intransigeance. Il me regarda un
instant d’un air étonné et fâché, puis dès que maman lui eut expliqué
en quelques mots embarrassés ce qui était arrivé, il lui dit: «Mais va
donc avec lui, puisque tu disais justement que tu n’as pas envie de
dormir, reste un peu dans sa chambre, moi je n’ai besoin de rien.»
«Mais, mon ami, répondit timidement ma mère, que j’aie envie ou non de
dormir, ne change rien à la chose, on ne peut pas habituer cet
enfant...» «Mais il ne s’agit pas d’habituer, dit mon père en haussant
les épaules, tu vois bien que ce petit a du chagrin, il a l’air
désolé, cet enfant; voyons, nous ne sommes pas des bourreaux! Quand tu
l’auras rendu malade, tu seras bien avancée! Puisqu’il y a deux lits
dans sa chambre, dis donc à Françoise de te préparer le grand lit et
couche pour cette nuit auprès de lui. Allons, bonsoir, moi qui ne suis
pas si nerveux que vous, je vais me coucher.»
On ne pouvait pas remercier mon père; on l’eût agacé par ce qu’il
appelait des sensibleries. Je restai sans oser faire un mouvement; il
était encore devant nous, grand, dans sa robe de nuit blanche sous le
cachemire de l’Inde violet et rose qu’il nouait autour de sa tête
depuis qu’il avait des névralgies, avec le geste d’Abraham dans la
gravure d’après Benozzo Gozzoli que m’avait donnée M. Swann, disant à
Sarah qu’elle a à se départir du côté d’Isaac. Il y a bien des années
de cela. La muraille de l’escalier, où je vis monter le reflet de sa
bougie n’existe plus depuis longtemps. En moi aussi bien des choses
ont été détruites que je croyais devoir durer toujours et de nouvelles
se sont édifiées donnant naissance à des peines et à des joies
nouvelles que je n’aurais pu prévoir alors, de même que les anciennes
me sont devenues difficiles à comprendre. Il y a bien longtemps aussi
que mon père a cessé de pouvoir dire à maman: «Va avec le petit.» La
possibilité de telles heures ne renaîtra jamais pour moi. Mais depuis
peu de temps, je recommence à très bien percevoir si je prête
l’oreille, les sanglots que j’eus la force de contenir devant mon père
et qui n’éclatèrent que quand je me retrouvai seul avec maman. En
réalité ils n’ont jamais cessé; et c’est seulement parce que la vie se
tait maintenant davantage autour de moi que je les entends de nouveau,
comme ces cloches de couvents que couvrent si bien les bruits de la
ville pendant le jour qu’on les croirait arrêtées mais qui se
remettent à sonner dans le silence du soir.
Maman passa cette nuit-là dans ma chambre; au moment où je venais de
commettre une faute telle que je m’attendais à être obligé de quitter
la maison, mes parents m’accordaient plus que je n’eusse jamais obtenu
d’eux comme récompense d’une belle action. Même à l’heure où elle se
manifestait par cette grâce, la conduite de mon père à mon égard
gardait ce quelque chose d’arbitraire et d’immérité qui la
caractérisait et qui tenait à ce que généralement elle résultait
plutôt de convenances fortuites que d’un plan prémédité. Peut-être
même que ce que j’appelais sa sévérité, quand il m’envoyait me
coucher, méritait moins ce nom que celle de ma mère ou ma grand’mère,
car sa nature, plus différente en certains points de la mienne que
n’était la leur, n’avait probablement pas deviné jusqu’ici combien
j’étais malheureux tous les soirs, ce que ma mère et ma grand’mère
savaient bien; mais elles m’aimaient assez pour ne pas consentir à
m’épargner de la souffrance, elles voulaient m’apprendre à la dominer
afin de diminuer ma sensibilité nerveuse et fortifier ma volonté. Pour
mon père, dont l’affection pour moi était d’une autre sorte, je ne
sais pas s’il aurait eu ce courage: pour une fois où il venait de
comprendre que j’avais du chagrin, il avait dit à ma mère: «Va donc le
consoler.» Maman resta cette nuit-là dans ma chambre et, comme pour ne
gâter d’aucun remords ces heures si différentes de ce que j’avais eu
le droit d’espérer, quand Françoise, comprenant qu’il se passait
quelque chose d’extraordinaire en voyant maman assise près de moi, qui
me tenait la main et me laissait pleurer sans me gronder, lui demanda:
«Mais Madame, qu’a donc Monsieur à pleurer ainsi?» maman lui répondit:
«Mais il ne sait pas lui-même, Françoise, il est énervé; préparez-moi
vite le grand lit et montez vous coucher.» Ainsi, pour la première
fois, ma tristesse n’était plus considérée comme une faute punissable
mais comme un mal involontaire qu’on venait de reconnaître
officiellement, comme un état nerveux dont je n’étais pas responsable;
j’avais le soulagement de n’avoir plus à mêler de scrupules à
l’amertume de mes larmes, je pouvais pleurer sans péché. Je n’étais
pas non plus médiocrement fier vis-à-vis de Françoise de ce retour des
choses humaines, qui, une heure après que maman avait refusé de monter
dans ma chambre et m’avait fait dédaigneusement répondre que je
devrais dormir, m’élevait à la dignité de grande personne et m’avait
fait atteindre tout d’un coup à une sorte de puberté du chagrin,
d’émancipation des larmes. J’aurais dû être heureux: je ne l’étais
pas. Il me semblait que ma mère venait de me faire une première
concession qui devait lui être douloureuse, que c’était une première
abdication de sa part devant l’idéal qu’elle avait conçu pour moi, et
que pour la première fois, elle, si courageuse, s’avouait vaincue. Il
me semblait que si je venais de remporter une victoire c’était contre
elle, que j’avais réussi comme auraient pu faire la maladie, des
chagrins, ou l’âge, à détendre sa volonté, à faire fléchir sa raison
et que cette soirée commençait une ère, resterait comme une triste
date. Si j’avais osé maintenant, j’aurais dit à maman: «Non je ne veux
pas, ne couche pas ici.» Mais je connaissais la sagesse pratique,
réaliste comme on dirait aujourd’hui, qui tempérait en elle la nature
ardemment idéaliste de ma grand’mère, et je savais que, maintenant que
le mal était fait, elle aimerait mieux m’en laisser du moins goûter le
plaisir calmant et ne pas déranger mon père. Certes, le beau visage de
ma mère brillait encore de jeunesse ce soir-là où elle me tenait si
doucement les mains et cherchait à arrêter mes larmes; mais justement
il me semblait que cela n’aurait pas dû être, sa colère eût été moins
triste pour moi que cette douceur nouvelle que n’avait pas connue mon
enfance; il me semblait que je venais d’une main impie et secrète de
tracer dans son âme une première ride et d’y faire apparaître un
premier cheveu blanc. Cette pensée redoubla mes sanglots et alors je
vis maman, qui jamais ne se laissait aller à aucun attendrissement
avec moi, être tout d’un coup gagnée par le mien et essayer de retenir
une envie de pleurer. Comme elle sentit que je m’en étais aperçu, elle
me dit en riant: «Voilà mon petit jaunet, mon petit serin, qui va
rendre sa maman aussi bêtasse que lui, pour peu que cela continue.
Voyons, puisque tu n’as pas sommeil ni ta maman non plus, ne restons
pas à nous énerver, faisons quelque chose, prenons un de tes livres.»
Mais je n’en avais pas là. «Est-ce que tu aurais moins de plaisir si
je sortais déjà les livres que ta grand’mère doit te donner pour ta
fête? Pense bien: tu ne seras pas déçu de ne rien avoir après-demain?»
J’étais au contraire enchanté et maman alla chercher un paquet de
livres dont je ne pus deviner, à travers le papier qui les
enveloppait, que la taille courte et large, mais qui, sous ce premier
aspect, pourtant sommaire et voilé, éclipsaient déjà la boîte à
couleurs du Jour de l’An et les vers à soie de l’an dernier. C’était
la Mare au Diable, François le Champi, la Petite Fadette et les
Maîtres Sonneurs. Ma grand’mère, ai-je su depuis, avait d’abord choisi
les poésies de Musset, un volume de Rousseau et Indiana; car si elle
jugeait les lectures futiles aussi malsaines que les bonbons et les
pâtisseries, elles ne pensait pas que les grands souffles du génie
eussent sur l’esprit même d’un enfant une influence plus dangereuse et
moins vivifiante que sur son corps le grand air et le vent du large.
Mais mon père l’ayant presque traitée de folle en apprenant les livres
qu’elle voulait me donner, elle était retournée elle-même à
Jouy-le-Vicomte chez le libraire pour que je ne risquasse pas de ne
pas avoir mon cadeau (c’était un jour brûlant et elle était rentrée si
souffrante que le médecin avait averti ma mère de ne pas la laisser se
fatiguer ainsi) et elle s’était rabattue sur les quatre romans
champêtres de George Sand. «Ma fille, disait-elle à maman, je ne
pourrais me décider à donner à cet enfant quelque chose de mal écrit.»
En réalité, elle ne se résignait jamais à rien acheter dont on ne pût
tirer un profit intellectuel, et surtout celui que nous procurent les
belles choses en nous apprenant à chercher notre plaisir ailleurs que
dans les satisfactions du bien-être et de la vanité. Même quand elle
avait à faire à quelqu’un un cadeau dit utile, quand elle avait à
donner un fauteuil, des couverts, une canne, elle les cherchait
«anciens», comme si leur longue désuétude ayant effacé leur caractère
d’utilité, ils paraissaient plutôt disposés pour nous raconter la vie
des hommes d’autrefois que pour servir aux besoins de la nôtre. Elle
eût aimé que j’eusse dans ma chambre des photographies des monuments
ou des paysages les plus beaux. Mais au moment d’en faire l’emplette,
et bien que la chose représentée eût une valeur esthétique, elle
trouvait que la vulgarité, l’utilité reprenaient trop vite leur place
dans le mode mécanique de représentation, la photographie. Elle
essayait de ruser et sinon d’éliminer entièrement la banalité
commerciale, du moins de la réduire, d’y substituer pour la plus
grande partie de l’art encore, d’y introduire comme plusieurs
«épaisseurs» d’art: au lieu de photographies de la Cathédrale de
Chartres, des Grandes Eaux de Saint-Cloud, du Vésuve, elle se
renseignait auprès de Swann si quelque grand peintre ne les avait pas
représentés, et préférait me donner des photographies de la Cathédrale
de Chartres par Corot, des Grandes Eaux de Saint-Cloud par Hubert
Robert, du Vésuve par Turner, ce qui faisait un degré d’art de plus.
Mais si le photographe avait été écarté de la représentation du
chef-d’œuvre ou de la nature et remplacé par un grand artiste, il
reprenait ses droits pour reproduire cette interprétation même.
Arrivée à l’échéance de la vulgarité, ma grand’mère tâchait de la
reculer encore. Elle demandait à Swann si l’œuvre n’avait pas été
gravée, préférant, quand c’était possible, des gravures anciennes et
ayant encore un intérêt au delà d’elles-mêmes, par exemple celles qui
représentent un chef-d’œuvre dans un état où nous ne pouvons plus le
voir aujourd’hui (comme la gravure de la Cène de Léonard avant sa
dégradation, par Morgan). Il faut dire que les résultats de cette
manière de comprendre l’art de faire un cadeau ne furent pas toujours
très brillants. L’idée que je pris de Venise d’après un dessin du
Titien qui est censé avoir pour fond la lagune, était certainement
beaucoup moins exacte que celle que m’eussent donnée de simples
photographies. On ne pouvait plus faire le compte à la maison, quand
ma grand’tante voulait dresser un réquisitoire contre ma grand’mère,
des fauteuils offerts par elle à de jeunes fiancés ou à de vieux
époux, qui, à la première tentative qu’on avait faite pour s’en
servir, s’étaient immédiatement effondrés sous le poids d’un des
destinataires. Mais ma grand’mère aurait cru mesquin de trop s’occuper
de la solidité d’une boiserie où se distinguaient encore une
fleurette, un sourire, quelquefois une belle imagination du passé.
Même ce qui dans ces meubles répondait à un besoin, comme c’était
d’une façon à laquelle nous ne sommes plus habitués, la charmait comme
les vieilles manières de dire où nous voyons une métaphore, effacée,
dans notre moderne langage, par l’usure de l’habitude. Or, justement,
les romans champêtres de George Sand qu’elle me donnait pour ma fête,
étaient pleins ainsi qu’un mobilier ancien, d’expressions tombées en
désuétude et redevenues imagées, comme on n’en trouve plus qu’à la
campagne. Et ma grand’mère les avait achetés de préférence à d’autres
comme elle eût loué plus volontiers une propriété où il y aurait eu un
pigeonnier gothique ou quelqu’une de ces vieilles choses qui exercent
sur l’esprit une heureuse influence en lui donnant la nostalgie
d’impossibles voyages dans le temps.
Maman s’assit à côté de mon lit; elle avait pris François le Champi à
qui sa couverture rougeâtre et son titre incompréhensible, donnaient
pour moi une personnalité distincte et un attrait mystérieux. Je
n’avais jamais lu encore de vrais romans. J’avais entendu dire que
George Sand était le type du romancier. Cela me disposait déjà à
imaginer dans François le Champi quelque chose d’indéfinissable et de
délicieux. Les procédés de narration destinés à exciter la curiosité
ou l’attendrissement, certaines façons de dire qui éveillent
l’inquiétude et la mélancolie, et qu’un lecteur un peu instruit
reconnaît pour communs à beaucoup de romans, me paraissaient simples--à
moi qui considérais un livre nouveau non comme une chose ayant
beaucoup de semblables, mais comme une personne unique, n’ayant de
raison d’exister qu’en soi,--une émanation troublante de l’essence
particulière à François le Champi. Sous ces événements si journaliers,
ces choses si communes, ces mots si courants, je sentais comme une
intonation, une accentuation étrange. L’action s’engagea; elle me
parut d’autant plus obscure que dans ce temps-là, quand je lisais, je
rêvassais souvent, pendant des pages entières, à tout autre chose. Et
aux lacunes que cette distraction laissait dans le récit, s’ajoutait,
quand c’était maman qui me lisait à haute voix, qu’elle passait toutes
les scènes d’amour. Aussi tous les changements bizarres qui se
produisent dans l’attitude respective de la meunière et de l’enfant et
qui ne trouvent leur explication que dans les progrès d’un amour
naissant me paraissaient empreints d’un profond mystère dont je me
figurais volontiers que la source devait être dans ce nom inconnu et
si doux de «Champi» qui mettait sur l’enfant, qui le portait sans que
je susse pourquoi, sa couleur vive, empourprée et charmante. Si ma
mère était une lectrice infidèle c’était aussi, pour les ouvrages où
elle trouvait l’accent d’un sentiment vrai, une lectrice admirable par
le respect et la simplicité de l’interprétation, par la beauté et la
douceur du son. Même dans la vie, quand c’étaient des êtres et non des
œuvres d’art qui excitaient ainsi son attendrissement ou son
admiration, c’était touchant de voir avec quelle déférence elle
écartait de sa voix, de son geste, de ses propos, tel éclat de gaîté
qui eût pu faire mal à cette mère qui avait autrefois perdu un enfant,
tel rappel de fête, d’anniversaire, qui aurait pu faire penser ce
vieillard à son grand âge, tel propos de ménage qui aurait paru
fastidieux à ce jeune savant. De même, quand elle lisait la prose de
George Sand, qui respire toujours cette bonté, cette distinction
morale que maman avait appris de ma grand’mère à tenir pour
supérieures à tout dans la vie, et que je ne devais lui apprendre que
bien plus tard à ne pas tenir également pour supérieures à tout dans
les livres, attentive à bannir de sa voix toute petitesse, toute
affectation qui eût pu empêcher le flot puissant d’y être reçu, elle
fournissait toute la tendresse naturelle, toute l’ample douceur
qu’elles réclamaient à ces phrases qui semblaient écrites pour sa voix
et qui pour ainsi dire tenaient tout entières dans le registre de sa
sensibilité. Elle retrouvait pour les attaquer dans le ton qu’il faut,
l’accent cordial qui leur préexiste et les dicta, mais que les mots
n’indiquent pas; grâce à lui elle amortissait au passage toute crudité
dans les temps des verbes, donnait à l’imparfait et au passé défini la
douceur qu’il y a dans la bonté, la mélancolie qu’il y a dans la
tendresse, dirigeait la phrase qui finissait vers celle qui allait
commencer, tantôt pressant, tantôt ralentissant la marche des syllabes
pour les faire entrer, quoique leurs quantités fussent différentes,
dans un rythme uniforme, elle insufflait à cette prose si commune une
sorte de vie sentimentale et continue.
Mes remords étaient calmés, je me laissais aller à la douceur de cette
nuit où j’avais ma mère auprès de moi. Je savais qu’une telle nuit ne
pourrait se renouveler; que le plus grand désir que j’eusse au monde,
garder ma mère dans ma chambre pendant ces tristes heures nocturnes,
était trop en opposition avec les nécessités de la vie et le vœu de
tous, pour que l’accomplissement qu’on lui avait accordé ce soir pût
être autre chose que factice et exceptionnel. Demain mes angoisses
reprendraient et maman ne resterait pas là. Mais quand mes angoisses
étaient calmées, je ne les comprenais plus; puis demain soir était
encore lointain; je me disais que j’aurais le temps d’aviser, bien que
ce temps-là ne pût m’apporter aucun pouvoir de plus, qu’il s’agissait
de choses qui ne dépendaient pas de ma volonté et que seul me faisait
paraître plus évitables l’intervalle qui les séparait encore de moi.
...
C’est ainsi que, pendant longtemps, quand, réveillé la nuit, je me
ressouvenais de Combray, je n’en revis jamais que cette sorte de pan
lumineux, découpé au milieu d’indistinctes ténèbres, pareil à ceux que
l’embrasement d’un feu de Bengale ou quelque projection électrique
éclairent et sectionnent dans un édifice dont les autres parties
restent plongées dans la nuit: à la base assez large, le petit salon,
la salle à manger, l’amorce de l’allée obscure par où arriverait M.
Swann, l’auteur inconscient de mes tristesses, le vestibule où je
m’acheminais vers la première marche de l’escalier, si cruel à monter,
qui constituait à lui seul le tronc fort étroit de cette pyramide
irrégulière; et, au faîte, ma chambre à coucher avec le petit couloir
à porte vitrée pour l’entrée de maman; en un mot, toujours vu à la
même heure, isolé de tout ce qu’il pouvait y avoir autour, se
détachant seul sur l’obscurité, le décor strictement nécessaire (comme
celui qu’on voit indiqué en tête des vieilles pièces pour les
représentations en province), au drame de mon déshabillage; comme si
Combray n’avait consisté qu’en deux étages reliés par un mince
escalier, et comme s’il n’y avait jamais été que sept heures du soir.
A vrai dire, j’aurais pu répondre à qui m’eût interrogé que Combray
comprenait encore autre chose et existait à d’autres heures. Mais
comme ce que je m’en serais rappelé m’eût été fourni seulement par la
mémoire volontaire, la mémoire de l’intelligence, et comme les
renseignements qu’elle donne sur le passé ne conservent rien de lui,
je n’aurais jamais eu envie de songer à ce reste de Combray. Tout cela
était en réalité mort pour moi.
Mort à jamais? C’était possible.
Il y a beaucoup de hasard en tout ceci, et un second hasard, celui de
notre mort, souvent ne nous permet pas d’attendre longtemps les
faveurs du premier.
Je trouve très raisonnable la croyance celtique que les âmes de ceux
que nous avons perdus sont captives dans quelque être inférieur, dans
une bête, un végétal, une chose inanimée, perdues en effet pour nous
jusqu’au jour, qui pour beaucoup ne vient jamais, où nous nous
trouvons passer près de l’arbre, entrer en possession de l’objet qui
est leur prison. Alors elles tressaillent, nous appellent, et sitôt
que nous les avons reconnues, l’enchantement est brisé. Délivrées par
nous, elles ont vaincu la mort et reviennent vivre avec nous.
Il en est ainsi de notre passé. C’est peine perdue que nous cherchions
à l’évoquer, tous les efforts de notre intelligence sont inutiles. Il
est caché hors de son domaine et de sa portée, en quelque objet
matériel (en la sensation que nous donnerait cet objet matériel), que
nous ne soupçonnons pas. Cet objet, il dépend du hasard que nous le
rencontrions avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions pas.
Il y avait déjà bien des années que, de Combray, tout ce qui n’était
pas le théâtre et le drame de mon coucher, n’existait plus pour moi,
quand un jour d’hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant
que j’avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon
habitude, un peu de thé. Je refusai d’abord et, je ne sais pourquoi,
me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus
appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la
valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques. Et bientôt,
machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un
triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où
j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant
même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je
tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un
plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause.
Il m’avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes,
ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon
qu’opère l’amour, en me remplissant d’une essence précieuse: ou plutôt
cette essence n’était pas en moi, elle était moi. J’avais cessé de me
sentir médiocre, contingent, mortel. D’où avait pu me venir cette
puissante joie? Je sentais qu’elle était liée au goût du thé et du
gâteau, mais qu’elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de
même nature. D’où venait-elle? Que signifiait-elle? Où l’appréhender?
Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la
première, une troisième qui m’apporte un peu moins que la seconde. Il
est temps que je m’arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. Il
est clair que la vérité que je cherche n’est pas en lui, mais en moi.
Il l’y a éveillée, mais ne la connaît pas, et ne peut que répéter
indéfiniment, avec de moins en moins de force, ce même témoignage que
je ne sais pas interpréter et que je veux au moins pouvoir lui
redemander et retrouver intact, à ma disposition, tout à l’heure, pour
un éclaircissement décisif. Je pose la tasse et me tourne vers mon
esprit. C’est à lui de trouver la vérité. Mais comment? Grave
incertitude, toutes les fois que l’esprit se sent dépassé par
lui-même; quand lui, le chercheur, est tout ensemble le pays obscur où
il doit chercher et où tout son bagage ne lui sera de rien. Chercher?
pas seulement: créer. Il est en face de quelque chose qui n’est pas
encore et que seul il peut réaliser, puis faire entrer dans sa
lumière.
Et je recommence à me demander quel pouvait être cet état inconnu, qui
n’apportait aucune preuve logique, mais l’évidence de sa félicité, de
sa réalité devant laquelle les autres s’évanouissaient. Je veux
essayer de le faire réapparaître. Je rétrograde par la pensée au
moment où je pris la première cuillerée de thé. Je retrouve le même
état, sans une clarté nouvelle. Je demande à mon esprit un effort de
plus, de ramener encore une fois la sensation qui s’enfuit. Et pour
que rien ne brise l’élan dont il va tâcher de la ressaisir, j’écarte
tout obstacle, toute idée étrangère, j’abrite mes oreilles et mon
attention contre les bruits de la chambre voisine. Mais sentant mon
esprit qui se fatigue sans réussir, je le force au contraire à prendre
cette distraction que je lui refusais, à penser à autre chose, à se
refaire avant une tentative suprême. Puis une deuxième fois, je fais
le vide devant lui, je remets en face de lui la saveur encore récente
de cette première gorgée et je sens tressaillir en moi quelque chose
qui se déplace, voudrait s’élever, quelque chose qu’on aurait
désancré, à une grande profondeur; je ne sais ce que c’est, mais cela
monte lentement; j’éprouve la résistance et j’entends la rumeur des
distances traversées.
Certes, ce qui palpite ainsi au fond de moi, ce doit être l’image, le
souvenir visuel, qui, lié à cette saveur, tente de la suivre jusqu’à
moi. Mais il se débat trop loin, trop confusément; à peine si je
perçois le reflet neutre où se confond l’insaisissable tourbillon des
couleurs remuées; mais je ne puis distinguer la forme, lui demander
comme au seul interprète possible, de me traduire le témoignage de sa
contemporaine, de son inséparable compagne, la saveur, lui demander de
m’apprendre de quelle circonstance particulière, de quelle époque du
passé il s’agit.
Arrivera-t-il jusqu’à la surface de ma claire conscience, ce souvenir,
l’instant ancien que l’attraction d’un instant identique est venue de
si loin solliciter, émouvoir, soulever tout au fond de moi? Je ne
sais. Maintenant je ne sens plus rien, il est arrêté, redescendu
peut-être; qui sait s’il remontera jamais de sa nuit? Dix fois il me
faut recommencer, me pencher vers lui. Et chaque fois la lâcheté qui
nous détourne de toute tâche difficile, de toute œuvre important, m’a
conseillé de laisser cela, de boire mon thé en pensant simplement à
mes ennuis d’aujourd’hui, à mes désirs de demain qui se laissent
remâcher sans peine.
Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût c’était celui du petit
morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce
jour-là je ne sortais pas avant l’heure de la messe), quand j’allais
lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m’offrait après
l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la
petite madeleine ne m’avait rien rappelé avant que je n’y eusse goûté;
peut-être parce que, en ayant souvent aperçu depuis, sans en manger,
sur les tablettes des pâtissiers, leur image avait quitté ces jours de
Combray pour se lier à d’autres plus récents; peut-être parce que de
ces souvenirs abandonnés si longtemps hors de la mémoire, rien ne
survivait, tout s’était désagrégé; les formes,--et celle aussi du petit
coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel, sous son plissage
sévère et dévot--s’étaient abolies, ou, ensommeillées, avaient perdu la
force d’expansion qui leur eût permis de rejoindre la conscience.
Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des
êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus
vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur
et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler,
à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans
fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du
souvenir.
JIM - Assistente
Jim IA: pode errar. Não digite dados pessoais. Suas mensagens são processadas por um serviço externo.
De la terre à la lune trajet direct en 97 heures 20 minutes
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De la Terre à la Lune
Trajet Direct
en 97 Heures 20 Minutes
par Jules Verne
I
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LE GUN-CLUB
Pendant la guerre fédérale des États-Unis, un nouveau club très
influent s'établit dans la ville de Baltimore, en plein Maryland. On
sait avec quelle énergie l'instinct militaire se développa chez ce
peuple d'armateurs, de marchands et de mécaniciens. De simples
négociants enjambèrent leur comptoir pour s'improviser capitaines,
colonels, généraux, sans avoir passé par les écoles d'application de
West-Point [École militaire des États-Unis.]; ils égalèrent bientôt
dans «L'art de la guerre» leurs collègues du vieux continent, et comme
eux ils remportèrent des victoires à force de prodiguer les boulets,
les millions et les hommes.
Mais en quoi les Américains surpassèrent singulièrement les Européens,
ce fut dans la science de la balistique. Non que leurs armes
atteignissent un plus haut degré de perfection, mais elles offrirent
des dimensions inusitées, et eurent par conséquent des portées
inconnues jusqu'alors. En fait de tirs rasants, plongeants ou de
plein fouet, de feux d'écharpe, d'enfilade ou de revers, les Anglais,
les Français, les Prussiens, n'ont plus rien à apprendre; mais leurs
canons, leurs obusiers, leurs mortiers ne sont que des pistolets de
poche auprès des formidables engins de l'artillerie américaine.
Ceci ne doit étonner personne. Les Yankees, ces premiers mécaniciens
du monde, sont ingénieurs, comme les Italiens sont musiciens et les
Allemands métaphysiciens,--de naissance. Rien de plus naturel, dès
lors, que de les voir apporter dans la science de la balistique leur
audacieuse ingéniosité. De là ces canons gigantesques, beaucoup moins
utiles que les machines à coudre, mais aussi étonnants et encore plus
admirés. On connaît en ce genre les merveilles de Parrott, de
Dahlgreen, de Rodman. Les Armstrong, les Pallisser et les Treuille de
Beaulieu n'eurent plus qu'à s'incliner devant leurs rivaux
d'outre-mer.
Donc, pendant cette terrible lutte des Nordistes et des Sudistes, les
artilleurs tinrent le haut du pavé; les journaux de l'Union
célébraient leurs inventions avec enthousiasme, et il n'était si mince
marchand, si naïf «booby» [Badaud.], qui ne se cassât jour et nuit la
tête à calculer des trajectoires insensées.
Or, quand un Américain a une idée, il cherche un second Américain qui
la partage. Sont-ils trois, ils élisent un président et deux
secrétaires. Quatre, ils nomment un archiviste, et le bureau
fonctionne. Cinq, ils se convoquent en assemblée générale, et le club
est constitué. Ainsi arriva-t-il à Baltimore. Le premier qui inventa
un nouveau canon s'associa avec le premier qui le fondit et le premier
qui le fora. Tel fut le noyau du Gun-Club [Littéralement
«Club-Canon».]. Un mois après sa formation, il comptait dix-huit cent
trente-trois membres effectifs et trente mille cinq cent
soixante-quinze membres correspondants.
Une condition _sine qua non_ était imposée à toute personne qui
voulait entrer dans l'association, la condition d'avoir imaginé ou,
tout au moins, perfectionné un canon; à défaut de canon, une arme à
feu quelconque. Mais, pour tout dire, les inventeurs de revolvers à
quinze coups, de carabines pivotantes ou de sabres-pistolets ne
jouissaient pas d'une grande considération. Les artilleurs les
primaient en toute circonstance.
«L'estime qu'ils obtiennent, dit un jour un des plus savants orateurs
du Gun-Club, est proportionnelle «aux masses» de leur canon, et «en
raison directe du carré des distances» atteintes par leurs
projectiles!
Un peu plus, c'était la loi de Newton sur la gravitation universelle
transportée dans l'ordre moral.
Le Gun-Club fondé, on se figure aisément ce que produisit en ce genre
le génie inventif des Américains. Les engins de guerre prirent des
proportions colossales, et les projectiles allèrent, au-delà des
limites permises, couper en deux les promeneurs inoffensifs. Toutes
ces inventions laissèrent loin derrière elles les timides instruments
de l'artillerie européenne. Qu'on en juge par les chiffres suivants.
Jadis, «au bon temps», un boulet de trente-six, à une distance de
trois cents pieds, traversait trente-six chevaux pris de flanc et
soixante-huit hommes. C'était l'enfance de l'art. Depuis lors, les
projectiles ont fait du chemin. Le canon Rodman, qui portait à sept
milles [Le mille vaut 1609 mètres 31 centimètres. Cela fait donc près
de trois lieues.] un boulet pesant une demi-tonne [Cinq cents
kilogrammes.] aurait facilement renversé cent cinquante chevaux et
trois cents hommes. Il fut même question au Gun-Club d'en faire une
épreuve solennelle. Mais, si les chevaux consentirent à tenter
l'expérience, les hommes firent malheureusement défaut.
Quoi qu'il en soit, l'effet de ces canons était très meurtrier, et à
chaque décharge les combattants tombaient comme des épis sous la faux.
Que signifiaient, auprès de tels projectiles, ce fameux boulet qui, à
Coutras, en 1587, mit vingt-cinq hommes hors de combat, et cet autre
qui, à Zorndoff, en 1758, tua quarante fantassins, et, en 1742, ce
canon autrichien de Kesselsdorf, dont chaque coup jetait soixante-dix
ennemis par terre? Qu'étaient ces feux surprenants d'Iéna ou
d'Austerlitz qui décidaient du sort de la bataille? On en avait vu
bien d'autres pendant la guerre fédérale! Au combat de Gettysburg, un
projectile conique lancé par un canon rayé atteignit cent
soixante-treize confédérés; et, au passage du Potomac, un boulet
Rodman envoya deux cent quinze Sudistes dans un monde évidemment
meilleur. Il faut mentionner également un mortier formidable
inventé par J.-T. Maston, membre distingué et secrétaire perpétuel du
Gun-Club, dont le résultat fut bien autrement meurtrier, puisque, à
son coup d'essai, il tua trois cent trente-sept personnes,--en
éclatant, il est vrai!
Qu'ajouter à ces nombres si éloquents par eux-mêmes? Rien. Aussi
admettra-t-on sans conteste le calcul suivant, obtenu par le
statisticien Pitcairn: en divisant le nombre des victimes tombées sous
les boulets par celui des membres du Gun-Club, il trouva que chacun de
ceux-ci avait tué pour son compte une «moyenne» de deux mille trois
cent soixante-quinze hommes et une fraction.
A considérer un pareil chiffre, il est évident que l'unique
préoccupation de cette société savante fut la destruction de
l'humanité dans un but philanthropique, et le perfectionnement des
armes de guerre, considérées comme instruments de civilisation.
C'était une réunion d'Anges Exterminateurs, au demeurant les meilleurs
fils du monde.
Il faut ajouter que ces Yankees, braves à toute épreuve, ne s'en
tinrent pas seulement aux formules et qu'ils payèrent de leur
personne. On comptait parmi eux des officiers de tout grade,
lieutenants ou généraux, des militaires de tout âge, ceux qui
débutaient dans la carrière des armes et ceux qui vieillissaient sur
leur affût. Beaucoup restèrent sur le champ de bataille dont les noms
figuraient au livre d'honneur du Gun-Club, et de ceux qui revinrent la
plupart portaient les marques de leur indiscutable intrépidité.
Béquilles, jambes de bois, bras articulés, mains à crochets, mâchoires
en caoutchouc, crânes en argent, nez en platine, rien ne manquait à la
collection, et le susdit Pitcairn calcula également que, dans le
Gun-Club, il n'y avait pas tout à fait un bras pour quatre personnes,
et seulement deux jambes pour six.
Mais ces vaillants artilleurs n'y regardaient pas de si près, et ils
se sentaient fiers à bon droit, quand le bulletin d'une bataille
relevait un nombre de victimes décuple de la quantité de projectiles
dépensés.
Un jour, pourtant, triste et lamentable jour, la paix fut signée par
les survivants de la guerre, les détonations cessèrent peu à peu, les
mortiers se turent, les obusiers muselés pour longtemps et les canons,
la tête basse, rentrèrent aux arsenaux, les boulets s'empilèrent dans
les parcs, les souvenirs sanglants s'effacèrent, les cotonniers
poussèrent magnifiquement sur les champs largement engraissés, les
vêtements de deuil achevèrent de s'user avec les douleurs, et le
Gun-Club demeura plongé dans un désœuvrement profond.
Certains piocheurs, des travailleurs acharnés, se livraient bien
encore à des calculs de balistique; ils rêvaient toujours de bombes
gigantesques et d'obus incomparables. Mais, sans la pratique,
pourquoi ces vaines théories? Aussi les salles devenaient désertes,
les domestiques dormaient dans les antichambres, les journaux
moisissaient sur les tables, les coins obscurs retentissaient de
ronflements tristes, et les membres du Gun-Club, jadis si bruyants,
maintenant réduits au silence par une paix désastreuse, s'endormaient
dans les rêveries de l'artillerie platonique!
«C'est désolant, dit un soir le brave Tom Hunter, pendant que ses
jambes de bois se carbonisaient dans la cheminée du fumoir. Rien à
faire! rien à espérer! Quelle existence fastidieuse! Où est le
temps où le canon vous réveillait chaque matin par ses joyeuses
détonations?
--Ce temps-là n'est plus, répondit le fringant Bilsby, en cherchant à
se détirer les bras qui lui manquaient. C'était un plaisir alors!
On inventait son obusier, et, à peine fondu, on courait l'essayer
devant l'ennemi; puis on rentrait au camp avec un encouragement de
Sherman ou une poignée de main de MacClellan! Mais, aujourd'hui, les
généraux sont retournés à leur comptoir, et, au lieu de projectiles,
ils expédient d'inoffensives balles de coton! Ah! par sainte Barbe!
l'avenir de l'artillerie est perdu en Amérique!
--Oui, Bilsby, s'écria le colonel Blomsberry, voilà de cruelles
déceptions! Un jour on quitte ses habitudes tranquilles, on s'exerce
au maniement des armes, on abandonne Baltimore pour les champs de
bataille, on se conduit en héros, et, deux ans, trois ans plus tard,
il faut perdre le fruit de tant de fatigues, s'endormir dans une
déplorable oisiveté et fourrer ses mains dans ses poches.
Quoi qu'il pût dire, le vaillant colonel eût été fort empêché de
donner une pareille marque de son désœuvrement, et cependant, ce
n'étaient pas les poches qui lui manquaient.
«Et nulle guerre en perspective! dit alors le fameux J.-T. Maston,
en grattant de son crochet de fer son crâne en gutta-percha. Pas un
nuage à l'horizon, et cela quand il y a tant à faire dans la science
de l'artillerie! Moi qui vous parle, j'ai terminé ce matin une
épure, avec plan, coupe et élévation, d'un mortier destiné à changer
les lois de la guerre!
--Vraiment? répliqua Tom Hunter, en songeant involontairement au
dernier essai de l'honorable J.-T. Maston.
--Vraiment, répondit celui-ci. Mais à quoi serviront tant d'études
menées à bonne fin, tant de difficultés vaincues? N'est-ce pas
travailler en pure perte? Les peuples du Nouveau Monde semblent
s'être donné le mot pour vivre en paix, et notre belliqueux _Tribune_
[Le plus fougueux journal abolitionniste de l'Union.] en arrive à
pronostiquer de prochaines catastrophes dues à l'accroissement
scandaleux des populations!
--Cependant, Maston, reprit le colonel Blomsberry, on se bat toujours
en Europe pour soutenir le principe des nationalités!
--Eh bien?
--Eh bien! il y aurait peut-être quelque chose à tenter là-bas, et si
l'on acceptait nos services...
--Y pensez-vous? s'écria Bilsby. Faire de la balistique au profit
des étrangers!
--Cela vaudrait mieux que de n'en pas faire du tout, riposta le
colonel.
--Sans doute, dit J.-T. Maston, cela vaudrait mieux, mais il ne faut
même pas songer à cet expédient.
--Et pourquoi cela? demanda le colonel.
--Parce qu'ils ont dans le Vieux Monde des idées sur l'avancement qui
contrarieraient toutes nos habitudes américaines. Ces gens-là ne
s'imaginent pas qu'on puisse devenir général en chef avant d'avoir
servi comme sous-lieutenant, ce qui reviendrait à dire qu'on ne
saurait être bon pointeur à moins d'avoir fondu le canon soi-même!
Or, c'est tout simplement...
--Absurde! répliqua Tom Hunter en déchiquetant les bras de son
fauteuil à coups de «bowie-knife» [Couteau à large lame.], et puisque
les choses en sont là, il ne nous reste plus qu'à planter du tabac ou
à distiller de l'huile de baleine!
--Comment! s'écria J.-T. Maston d'une voix retentissante, ces
dernières années de notre existence, nous ne les emploierons pas au
perfectionnement des armes à feu! Une nouvelle occasion ne se
rencontrera pas d'essayer la portée de nos projectiles! L'atmosphère
ne s'illuminera plus sous l'éclair de nos canons! Il ne surgira pas
une difficulté internationale qui nous permette de déclarer la guerre
à quelque puissance transatlantique! Les Français ne couleront pas un
seul de nos steamers, et les Anglais ne pendront pas, au mépris du
droit des gens, trois ou quatre de nos nationaux!
--Non, Maston, répondit le colonel Blomsberry, nous n'aurons pas ce
bonheur! Non! pas un de ces incidents ne se produira, et, se
produisît-il, nous n'en profiterions même pas! La susceptibilité
américaine s'en va de jour en jour, et nous tombons en quenouille!
--Oui, nous nous humilions! répliqua Bilsby.
--Et on nous humilie! riposta Tom Hunter.
--Tout cela n'est que trop vrai, répliqua J.-T. Maston avec une
nouvelle véhémence. Il y a dans l'air mille raisons de se battre et
l'on ne se bat pas! On économise des bras et des jambes, et cela au
profit de gens qui n'en savent que faire! Et tenez, sans chercher si
loin un motif de guerre, l'Amérique du Nord n'a-t-elle pas appartenu
autrefois aux Anglais?
--Sans doute, répondit Tom Hunter en tisonnant avec rage du bout de sa
béquille.
--Eh bien! reprit J.-T. Maston, pourquoi l'Angleterre à son tour
n'appartiendrait-elle pas aux Américains?
--Ce ne serait que justice, riposta le colonel Blomsberry.
--Allez proposer cela au président des États-Unis, s'écria J.-T.
Maston, et vous verrez comme il vous recevra!
--Il nous recevra mal, murmura Bilsby entre les quatre dents qu'il
avait sauvées de la bataille.
--Par ma foi, s'écria J.-T. Maston, aux prochaines élections il n'a
que faire de compter sur ma voix!
--Ni sur les nôtres, répondirent d'un commun accord ces belliqueux
invalides.
--En attendant, reprit J.-T. Maston, et pour conclure, si l'on ne me
fournit pas l'occasion d'essayer mon nouveau mortier sur un vrai champ
de bataille, je donne ma démission de membre du Gun-Club, et je cours
m'enterrer dans les savanes de l'Arkansas!
--Nous vous y suivrons», répondirent les interlocuteurs de
l'audacieux J.-T. Maston.
Or, les choses en étaient là, les esprits se montaient de plus en
plus, et le club était menacé d'une dissolution prochaine, quand un
événement inattendu vint empêcher cette regrettable catastrophe.
Le lendemain même de cette conversation, chaque membre du cercle
recevait une circulaire libellée en ces termes:
_Baltimore, 3 octobre._
_Le président du Gun-Club a l'honneur de prévenir ses collègues qu'à
la séance du 5 courant il leur fera une communication de nature à les
intéresser vivement. En conséquence, il les prie, toute affaire
cessante, de se rendre à l'invitation qui leur est faite par la
présente._
_Très cordialement leur_
IMPEY BARBICANE, P. G.-C.
II
--------------------
COMMUNICATION DU PRÉSIDENT BARBICANE
Le 5 octobre, à huit heures du soir, une foule compacte se pressait
dans les salons du Gun-Club, 21, Union-Square. Tous les membres du
cercle résidant à Baltimore s'étaient rendus à l'invitation de leur
président. Quant aux membres correspondants, les express les
débarquaient par centaines dans les rues de la ville, et si grand que
fût le «hall» des séances, ce monde de savants n'avait pu y trouver
place; aussi refluait-il dans les salles voisines, au fond des
couloirs et jusqu'au milieu des cours extérieures; là, il rencontrait
le simple populaire qui se pressait aux portes, chacun cherchant à
gagner les premiers rangs, tous avides de connaître l'importante
communication du président Barbicane, se poussant, se bousculant,
s'écrasant avec cette liberté d'action particulière aux masses élevées
dans les idées du «self government» [Gouvernement personnel.].
Ce soir-là, un étranger qui se fût trouvé à Baltimore n'eût pas
obtenu, même à prix d'or, de pénétrer dans la grande salle; celle-ci
était exclusivement réservée aux membres résidants ou correspondants;
nul autre n'y pouvait prendre place, et les notables de la cité, les
magistrats du conseil des selectmen [Administrateurs de la ville élus
par la population.] avaient dû se mêler à la foule de leurs
administrés, pour saisir au vol les nouvelles de l'intérieur.
Cependant l'immense «hall» offrait aux regards un curieux spectacle.
Ce vaste local était merveilleusement approprié à sa destination. De
hautes colonnes formées de canons superposés auxquels d'épais mortiers
servaient de base soutenaient les fines armatures de la voûte,
véritables dentelles de fonte frappées à l'emporte-pièce. Des
panoplies d'espingoles, de tromblons, d'arquebuses, de carabines, de
toutes les armes à feu anciennes ou modernes s'écartelaient sur les
murs dans un entrelacement pittoresque. Le gaz sortait pleine flamme
d'un millier de revolvers groupés en forme de lustres, tandis que des
girandoles de pistolets et des candélabres faits de fusils réunis en
faisceaux, complétaient ce splendide éclairage. Les modèles de
canons, les échantillons de bronze, les mires criblées de coups, les
plaques brisées au choc des boulets du Gun-Club, les assortiments de
refouloirs et d'écouvillons, les chapelets de bombes, les colliers de
projectiles, les guirlandes d'obus, en un mot, tous les outils de
l'artilleur surprenaient l'œil par leur étonnante disposition et
laissaient à penser que leur véritable destination était plus
décorative que meurtrière.
A la place d'honneur, on voyait, abrité par une splendide vitrine, un
morceau de culasse, brisé et tordu sous l'effort de la poudre,
précieux débris du canon de J.-T. Maston.
A l'extrémité de la salle, le président, assisté de quatre
secrétaires, occupait une large esplanade. Son siège, élevé sur un
affût sculpté, affectait dans son ensemble les formes puissantes d'un
mortier de trente-deux pouces; il était braque sous un angle de
quatre-vingt-dix degrés et suspendu à des tourillons, de telle sorte
que le président pouvait lui imprimer, comme aux «rocking-chairs»
[Chaises à bascule en usage aux États-Unis.], un balancement fort
agréable par les grandes chaleurs. Sur le bureau, vaste plaque de
tôle supportée par six caronades, on voyait un encrier d'un goût
exquis, fait d'un biscaïen délicieusement ciselé, et un timbre à
détonation qui éclatait, à l'occasion, comme un revolver. Pendant les
discussions véhémentes, cette sonnette d'un nouveau genre suffisait à
peine à couvrir la voix de cette légion d'artilleurs surexcités.
Devant le bureau, des banquettes disposées en zigzags, comme les
circonvallations d'un retranchement, formaient une succession de
bastions et de courtines où prenaient place tous les membres du
Gun-Club, et ce soir-là, on peut le dire, «il y avait du monde sur les
remparts». On connaissait assez le président pour savoir qu'il n'eût
pas dérangé ses collègues sans un motif de la plus haute gravité.
Impey Barbicane était un homme de quarante ans, calme, froid, austère,
d'un esprit éminemment sérieux et concentré; exact comme un
chronomètre, d'un tempérament à toute épreuve, d'un caractère
inébranlable; peu chevaleresque, aventureux cependant, mais apportant
des idées pratiques jusque dans ses entreprises les plus téméraires;
l'homme par excellence de la Nouvelle-Angleterre, le Nordiste
colonisateur, le descendant de ces Têtes-Rondes si funestes aux
Stuarts, et l'implacable ennemi des gentlemen du Sud, ces anciens
Cavaliers de la mère patrie. En un mot, un Yankee coulé d'un seul
bloc.
Barbicane avait fait une grande fortune dans le commerce des bois;
nommé directeur de l'artillerie pendant la guerre, il se montra
fertile en inventions; audacieux dans ses idées, il contribua
puissamment aux progrès de cette arme, et donna aux choses
expérimentales un incomparable élan.
C'était un personnage de taille moyenne, ayant, par une rare exception
dans le Gun-Club, tous ses membres intacts. Ses traits accentués
semblaient tracés à l'équerre et au tire-ligne, et s'il est vrai que,
pour deviner les instincts d'un homme, on doive le regarder de profil,
Barbicane, vu ainsi, offrait les indices les plus certains de
l'énergie, de l'audace et du sang-froid.
En cet instant, il demeurait immobile dans son fauteuil, muet,
absorbé, le regard en dedans, abrité sous son chapeau à haute forme,
cylindre de soie noire qui semble vissé sur les crânes américains.
Ses collègues causaient bruyamment autour de lui sans le distraire;
ils s'interrogeaient, ils se lançaient dans le champ des suppositions,
ils examinaient leur président et cherchaient, mais en vain, à dégager
l'X de son imperturbable physionomie.
Lorsque huit heures sonnèrent à l'horloge fulminante de la grande
salle, Barbicane, comme s'il eût été mû par un ressort, se redressa
subitement; il se fit un silence général, et l'orateur, d'un ton un
peu emphatique, prit la parole en ces termes:
«Braves collègues, depuis trop longtemps déjà une paix inféconde est
venue plonger les membres du Gun-Club dans un regrettable
désœuvrement. Après une période de quelques années, si pleine
d'incidents, il a fallu abandonner nos travaux et nous arrêter net sur
la route du progrès. Je ne crains pas de le proclamer à haute voix,
toute guerre qui nous remettrait les armes à la main serait bien
venue...
--Oui, la guerre! s'écria l'impétueux J.-T. Maston.
--Écoutez! écoutez! répliqua-t-on de toutes parts.
--Mais la guerre, dit Barbicane, la guerre est impossible dans les
circonstances actuelles, et, quoi que puisse espérer mon honorable
interrupteur, de longues années s'écouleront encore avant que nos
canons tonnent sur un champ de bataille. Il faut donc en prendre son
parti et chercher dans un autre ordre d'idées un aliment à l'activité
qui nous dévore!
L'assemblée sentit que son président allait aborder le point délicat.
Elle redoubla d'attention.
«Depuis quelques mois, mes braves collègues, reprit Barbicane, je me
suis demandé si, tout en restant dans notre spécialité, nous ne
pourrions pas entreprendre quelque grande expérience digne du XIXe
siècle, et si les progrès de la balistique ne nous permettraient pas
de la mener à bonne fin. J'ai donc cherché, travaillé, calculé, et de
mes études est résultée cette conviction que nous devons réussir dans
une entreprise qui paraîtrait impraticable à tout autre pays. Ce
projet, longuement élaboré, va faire l'objet de ma communication; il
est digne de vous, digne du passé du Gun-Club, et il ne pourra manquer
de faire du bruit dans le monde!
--Beaucoup de bruit? s'écria un artilleur passionné.
--Beaucoup de bruit dans le vrai sens du mot, répondit Barbicane.
--N'interrompez pas! répétèrent plusieurs voix.
--Je vous prie donc, braves collègues, reprit le président, de
m'accorder toute votre attention.
Un frémissement courut dans l'assemblée. Barbicane, ayant d'un geste
rapide assuré son chapeau sur sa tête, continua son discours d'une
voix calme:
«Il n'est aucun de vous, braves collègues, qui n'ait vu la Lune, ou
tout au moins, qui n'en ait entendu parler. Ne vous étonnez pas si je
viens vous entretenir ici de l'astre des nuits. Il nous est peut-être
réservé d'être les Colombs de ce monde inconnu. Comprenez-moi,
secondez-moi de tout votre pouvoir, je vous mènerai à sa conquête, et
son nom se joindra à ceux des trente-six États qui forment ce grand
pays de l'Union!
--Hurrah pour la Lune! s'écria le Gun-Club d'une seule voix.
--On a beaucoup étudié la Lune, reprit Barbicane; sa masse, sa densité,
son poids, son volume, sa constitution, ses mouvements, sa distance, son
rôle dans le monde solaire, sont parfaitement déterminés; on a dressé
des cartes sélénographiques[*] avec une perfection qui égale, si même
elle ne surpasse pas, celle des cartes terrestres; la photographie a
donné de notre satellite des épreuves d'une incomparable beauté [Voir
les magnifiques clichés de la Lune, obtenus par M. Waren de la Rue.]. En
un mot, on sait de la Lune tout ce que les sciences mathématiques,
l'astronomie, la géologie, l'optique peuvent en apprendre; mais
jusqu'ici il n'a jamais été établi de communication directe avec elle.
[* De σελἡνη, mot grec qui signifie Lune.]
Un violent mouvement d'intérêt et de surprise accueillit ces paroles.
«Permettez-moi, reprit-il, de vous rappeler en quelques mots comment
certains esprits ardents, embarqués pour des voyages imaginaires,
prétendirent avoir pénétré les secrets de notre satellite. Au XVIIe
siècle, un certain David Fabricius se vanta d'avoir vu de ses yeux des
habitants de la Lune. En 1649, un Français, Jean Baudoin, publia le
_Voyage fait au monde de la Lune par Dominique Gonzalès_, aventurier
espagnol. A la même époque, Cyrano de Bergerac fit paraître cette
expédition célèbre qui eut tant de succès en France. Plus tard, un
autre Français--ces gens-là s'occupent beaucoup de la Lune--, le nommé
Fontenelle, écrivit la _Pluralité des Mondes_, un chef-d'œuvre en son
temps; mais la science, en marchant, écrase même les chefs-d'œuvre!
Vers 1835, un opuscule traduit du _New York American_ raconta que Sir
John Herschell, envoyé au cap de Bonne-Espérance pour y faire des
études astronomiques, avait, au moyen d'un télescope perfectionné par
un éclairage intérieur, ramené la Lune à une distance de quatre-vingts
yards [Le yard vaut un peu moins que le mètre, soit 91 cm.]. Alors
il aurait aperçu distinctement des cavernes dans lesquelles vivaient
des hippopotames, de vertes montagnes frangées de dentelles d'or, des
moutons aux cornes d'ivoire, des chevreuils blancs, des habitants avec
des ailes membraneuses comme celles de la chauve-souris. Cette
brochure, œuvre d'un Américain nommé Locke [Cette brochure fut
publiée en France par le républicain Laviron, qui fut tué au siège de
Rome en 1840.], eut un très grand succès. Mais bientôt on reconnut
que c'était une mystification scientifique, et les Français furent les
premiers à en rire.
--Rire d'un Américain! s'écria J.-T. Maston, mais voilà un _casus
belli_!...
--Rassurez-vous, mon digne ami. Les Français, avant d'en rire,
avaient été parfaitement dupés de notre compatriote. Pour terminer ce
rapide historique, j'ajouterai qu'un certain Hans Pfaal de Rotterdam,
s'élançant dans un ballon rempli d'un gaz tiré de l'azote, et
trente-sept fois plus léger que l'hydrogène, atteignit la Lune après
dix-neuf jours de traversée. Ce voyage, comme les tentatives
précédentes, était simplement imaginaire, mais ce fut l'œuvre d'un
écrivain populaire en Amérique, d'un génie étrange et contemplatif.
J'ai nommé Poe!
--Hurrah pour Edgard Poe! s'écria l'assemblée, électrisée par les
paroles de son président.
--J'en ai fini, reprit Barbicane, avec ces tentatives que j'appellerai
purement littéraires, et parfaitement insuffisantes pour établir des
relations sérieuses avec l'astre des nuits. Cependant, je dois
ajouter que quelques esprits pratiques essayèrent de se mettre en
communication sérieuse avec lui. Ainsi, il y a quelques années, un
géomètre allemand proposa d'envoyer une commission de savants dans les
steppes de la Sibérie. Là, sur de vastes plaines, on devait établir
d'immenses figures géométriques, dessinées au moyen de réflecteurs
lumineux, entre autres le carré de l'hypoténuse, vulgairement appelé
le «Pont aux ânes» par les Français. «Tout être intelligent, disait
le géomètre, doit comprendre la destination scientifique de cette
figure. Les Sélénites [Habitants de la Lune.], s'ils existent,
répondront par une figure semblable, et la communication une fois
établie, il sera facile de créer un alphabet a qui permettra de
s'entretenir avec les habitants de la Lune.» Ainsi parlait le géomètre
allemand, mais son projet ne fut pas mis à exécution, et jusqu'ici
aucun lien direct n'a existé entre la Terre et son satellite. Mais il
est réservé au génie pratique des Américains de se mettre en rapport
avec le monde sidéral. Le moyen d'y parvenir est simple, facile,
certain, immanquable, et il va faire l'objet de ma proposition.
Un brouhaha, une tempête d'exclamations accueillit ces paroles. Il
n'était pas un seul des assistants qui ne fût dominé, entraîné, enlevé
par les paroles de l'orateur.
«Écoutez! écoutez! Silence donc!» s'écria-t-on de toutes parts.
Lorsque l'agitation fut calmée, Barbicane reprit d'une voix plus grave
son discours interrompu:
«Vous savez, dit-il, quels progrès la balistique a faits depuis
quelques années et à quel degré de perfection les armes à feu seraient
parvenues, si la guerre eût continué. Vous n'ignorez pas non plus
que, d'une façon générale, la force de résistance des canons et la
puissance expansive de la poudre sont illimitées. Eh bien! partant
de ce principe, je me suis demandé si, au moyen d'un appareil
suffisant, établi dans des conditions de résistance déterminées, il ne
serait pas possible d'envoyer un boulet dans la Lune.
A ces paroles, un «oh!» de stupéfaction s'échappa de mille poitrines
haletantes; puis il se fit un moment de silence, semblable à ce calme
profond qui précède les coups de tonnerre. Et, en effet, le tonnerre
éclata, mais un tonnerre d'applaudissements, de cris, de clameurs, qui
fit trembler la salle des séances. Le président voulait parler; il ne
le pouvait pas. Ce ne fut qu'au bout de dix minutes qu'il parvint à
se faire entendre.
«Laissez-moi achever, reprit-il froidement. J'ai pris la question
sous toutes ses faces, je l'ai abordée résolument, et de mes calculs
indiscutables il résulte que tout projectile doué d'une vitesse
initiale de douze mille yards [Environ 11,000 mètres.] par seconde, et
dirigé vers la Lune, arrivera nécessairement jusqu'à elle. J'ai donc
l'honneur de vous proposer, mes braves collègues, de tenter cette
petite expérience!
III
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EFFET DE LA COMMUNICATION BARBICANE
Il est impossible de peindre l'effet produit par les dernières paroles
de l'honorable président. Quels cris! quelles vociférations! quelle
succession de grognements, de hurrahs, de «hip! hip! hip!» et de
toutes ces onomatopées qui foisonnent dans la langue américaine!
C'était un désordre, un brouhaha indescriptible! Les bouches
criaient, les mains battaient, les pieds ébranlaient le plancher des
salles. Toutes les armes de ce musée d'artillerie, partant à la fois,
n'auraient pas agité plus violemment les ondes sonores. Cela ne peut
surprendre. Il y a des canonniers presque aussi bruyants que leurs
canons.
Barbicane demeurait calme au milieu de ces clameurs enthousiastes;
peut-être voulait-il encore adresser quelques paroles à ses collègues,
car ses gestes réclamèrent le silence, et son timbre fulminant
s'épuisa en violentes détonations. On ne l'entendit même pas.
Bientôt il fut arraché de son siège, porté en triomphe, et des mains
de ses fidèles camarades il passa dans les bras d'une foule non moins
surexcitée.
Rien ne saurait étonner un Américain. On a souvent répété que le mot
«impossible» n'était pas français; on s'est évidemment trompé de
dictionnaire. En Amérique, tout est facile, tout est simple, et quant
aux difficultés mécaniques, elles sont mortes avant d'être nées.
Entre le projet Barbicane et sa réalisation, pas un véritable Yankee
ne se fût permis d'entrevoir l'apparence d'une difficulté. Chose
dite, chose faite.
La promenade triomphale du président se prolongea dans la soirée. Une
véritable marche aux flambeaux. Irlandais, Allemands, Français,
Écossais, tous ces individus hétérogènes dont se compose la population
du Maryland, criaient dans leur langue maternelle, et les vivats, les
hurrahs, les bravos s'entremêlaient dans un inexprimable élan.
Précisément, comme si elle eût compris qu'il s'agissait d'elle, la
Lune brillait alors avec une sereine magnificence, éclipsant de son
intense irradiation les feux environnants. Tous les Yankees
dirigeaient leurs yeux vers son disque étincelant; les uns la
saluaient de la main, les autres l'appelaient des plus doux noms;
ceux-ci la mesuraient du regard, ceux-là la menaçaient du poing; de
huit heures à minuit, un opticien de Jone's-Fall-Street fit sa fortune
à vendre des lunettes. L'astre des nuits était lorgné comme une lady
de haute volée. Les Américains en agissaient avec un sans-façon de
propriétaires. Il semblait que la blonde Phoebé appartînt à ces
audacieux conquérants et fît déjà partie du territoire de l'Union. Et
pourtant il n'était question que de lui envoyer un projectile, façon
assez brutale d'entrer en relation, même avec un satellite, mais fort
en usage parmi les nations civilisées.
Minuit venait de sonner, et l'enthousiasme ne baissait pas; il se
maintenait à dose égale dans toutes les classes de la population; le
magistrat, le savant, le négociant, le marchand, le portefaix, les
hommes intelligents aussi bien que les gens «verts [Expression tout
fait américaine pour désigner des gens naïfs.]», se sentaient remués
dans leur fibre la plus délicate; il s'agissait là d'une entreprise
nationale; aussi la ville haute, la ville basse, les quais baignés par
les eaux du Patapsco, les navires emprisonnés dans leurs bassins
regorgeaient d'une foule ivre de joie, de gin et de whisky; chacun
conversait, pérorait, discutait, disputait, approuvait, applaudissait,
depuis le gentleman nonchalamment étendu sur le canapé des bar-rooms
devant sa chope de sherry-cobbler [Mélange de rhum, de jus d'orange,
de sucre, de cannelle et de muscade. Cette boisson de couleur
jaunâtre s'aspire dans des chopes au moyen d'un chalumeau de verre.
Les bar-rooms sont des espèces de cafés.], jusqu'au waterman qui se
grisait de «casse-poitrine [Boisson effrayante du bas peuple.
Littéralement, en anglais: _thorough knock me down_.] » dans les
sombres tavernes du Fells-Point.
Cependant, vers deux heures, l'émotion se calma. Le président
Barbicane parvint à rentrer chez lui, brisé, écrasé, moulu. Un
hercule n'eût pas résisté à un enthousiasme pareil. La foule
abandonna peu à peu les places et les rues. Les quatre rails-roads de
l'Ohio, de Susquehanna, de Philadelphie et de Washington, qui
convergent à Baltimore, jetèrent le public hexogène aux quatre coins
des États-Unis, et la ville se reposa dans une tranquillité relative.
Ce serait d'ailleurs une erreur de croire que, pendant cette soirée
mémorable, Baltimore fût seule en proie à cette agitation. Les
grandes villes de l'Union, New York, Boston, Albany, Washington,
Richmond, Crescent-City [Surnom de La Nouvelle-Orléans.], Charleston,
la Mobile, du Texas au Massachusetts, du Michigan aux Florides, toutes
prenaient leur part de ce délire. En effet, les trente mille
correspondants du Gun-Club connaissaient la lettre de leur président,
et ils attendaient avec une égale impatience la fameuse communication
du 5 octobre. Aussi, le soir même, à mesure que les paroles
s'échappaient des lèvres de l'orateur, elles couraient sur les fils
télégraphiques, à travers les États de l'Union, avec une vitesse de
deux cent quarante-huit mille quatre cent quarante-sept milles [Cent
mille lieues. C'est la vitesse de l'électricité.] à la seconde. On
peut donc dire avec une certitude absolue qu'au même instant les
États-Unis d'Amérique, dix fois grands comme la France, poussèrent un
seul hurrah, et que vingt-cinq millions de cœurs, gonflés d'orgueil,
battirent de la même pulsation.
Le lendemain, quinze cents journaux quotidiens, hebdomadaires,
bi-mensuels ou mensuels, s'emparèrent de la question; ils
l'examinèrent sous ses différents aspects physiques, météorologiques,
économiques ou moraux, au point de vue de la prépondérance politique
ou de la civilisation. Ils se demandèrent si la Lune était un monde
achevé, si elle ne subissait plus aucune transformation.
Ressemblait-elle à la Terre au temps où l'atmosphère n'existait pas
encore? Quel spectacle présentait cette face invisible au sphéroïde
terrestre? Bien qu'il ne s'agît encore que d'envoyer un boulet à
l'astre des nuits, tous voyaient là le point de départ d'une série
d'expériences; tous espéraient qu'un jour l'Amérique pénétrerait les
derniers secrets de ce disque mystérieux, et quelques-uns même
semblèrent craindre que sa conquête ne dérangeât sensiblement
l'équilibre européen.
Le projet discuté, pas une feuille ne mit en doute sa réalisation; les
recueils, les brochures, les bulletins, les «magazines» publiés par
les sociétés savantes, littéraires ou religieuses, en firent ressortir
les avantages, et «la Société d'Histoire naturelle» de Boston, «la
Société américaine des sciences et des arts» d'Albany, «la Société
géographique et statistique» de New York, «la Société philosophique
américaine» de Philadelphie, «l'Institution Smithsonienne» de
Washington, envoyèrent dans mille lettres leurs félicitations au
Gun-Club, avec des offres immédiates de service et d'argent.
Aussi, on peut le dire, jamais proposition ne réunit un pareil nombre
d'adhérents; d'hésitations, de doutes, d'inquiétudes, il ne fut même
pas question. Quant aux plaisanteries, aux caricatures, aux chansons
qui eussent accueilli en Europe, et particulièrement en France, l'idée
d'envoyer un projectile à la Lune, elles auraient fort mal servi leur
auteur; tous les «lifepreservers [Arme de poche faite en baleine
flexible et d'une boule de métal.]» du monde eussent été impuissants à
le garantir contre l'indignation générale. Il y a des choses dont on
ne rit pas dans le Nouveau Monde. Impey Barbicane devint donc, à
partir de ce jour, un des plus grands citoyens des États-Unis, quelque
chose comme le Washington de la science, et un trait, entre plusieurs,
montrera jusqu'où allait cette inféodation subite d'un peuple à un
homme.
Quelques jours après la fameuse séance du Gun-Club, le directeur d'une
troupe anglaise annonça au théâtre de Baltimore la représentation de
_Much ado about nothing_ [_Beaucoup de bruit pour rien_, une des
comédies de Shakespeare.]. Mais la population de la ville, voyant dans
ce titre une allusion blessante aux projets du président Barbicane,
envahit la salle, brisa les banquettes et obligea le malheureux
directeur à changer son affiche. Celui-ci, en homme d'esprit,
s'inclinant devant la volonté publique, remplaça la malencontreuse
comédie par _As you like it_ [_Comme il vous plaira_, de
Shakespeare.], et, pendant plusieurs semaines, il fit des recettes
phénoménales.
IV
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RÉPONSE DE L'OBSERVATOIRE DE CAMBRIDGE
Cependant Barbicane ne perdit pas un instant au milieu des ovations
dont il était l'objet. Son premier soin fut de réunir ses collègues
dans les bureaux du Gun-Club. Là, après discussion, on convint de
consulter les astronomes sur la partie astronomique de l'entreprise;
leur réponse une fois connue, on discuterait alors les moyens
mécaniques, et rien ne serait négligé pour assurer le succès de cette
grande expérience.
Une note très précise, contenant des questions spéciales, fut donc
rédigée et adressée à l'Observatoire de Cambridge, dans le
Massachusetts. Cette ville, où fut fondée la première Université des
États-Unis, est justement célèbre par son bureau astronomique. Là se
trouvent réunis des savants du plus haut mérite; là fonctionne la
puissante lunette qui permit à Bond de résoudre la nébuleuse
d'Andromède et à Clarke de découvrir le satellite de Sirius. Cet
établissement célèbre justifiait donc à tous les titres la confiance
du Gun-Club.
Aussi, deux jours après, sa réponse, si impatiemment attendue,
arrivait entre les mains du président Barbicane. Elle était conçue en
ces termes:
_Le Directeur de l'Observatoire de Cambridge au Président du Gun-Club,
à Baltimore._
«Cambridge, 7 octobre.
«Au reçu de votre honorée du 6 courant, adressée à l'Observatoire de
Cambridge au nom des membres du Gun-Club de Baltimore, notre bureau
s'est immédiatement réuni, et il a jugé à propos [Il y a dans le texte
le mot _expedient_, qui est absolument intraduisible en français.] de
répondre comme suit:
«Les questions qui lui ont été posées sont celles-ci:
«1º Est-il possible d'envoyer un projectile dans la Lune?
«2º Quelle est la distance exacte qui sépare la Terre de son
satellite?
«3º Quelle sera la durée du trajet du projectile auquel aura été
imprimée une vitesse initiale suffisante, et, par conséquent, à quel
moment devra-t-on le lancer pour qu'il rencontre la Lune en un point
déterminé?
«4º A quel moment précis la Lune se présentera-t-elle dans la
position la plus favorable pour être atteinte par le projectile?
«5º Quel point du ciel devra-t-on viser avec le canon destiné à
lancer le projectile?
«6º Quelle place la Lune occupera-t-elle dans le ciel au moment où
partira le projectile?
«Sur la première question:--Est-il possible d'envoyer un projectile
dans la Lune?
«Oui, il est possible d'envoyer un projectile dans la Lune, si l'on
parvient à animer ce projectile d'une vitesse initiale de douze mille
yards par seconde. Le calcul démontre que cette vitesse est
suffisante. A mesure que l'on s'éloigne de la Terre, l'action de la
pesanteur diminue en raison inverse du carré des distances,
c'est-à-dire que, pour une distance trois fois plus grande, cette
action est neuf fois moins forte. En conséquence, la pesanteur du
boulet décroîtra rapidement, et finira par s'annuler complètement au
moment où l'attraction de la Lune fera équilibre à celle de la Terre,
c'est-à-dire aux quarante-sept cinquante-deuxièmes du trajet. En ce
moment, le projectile ne pèsera plus, et, s'il franchit ce point, il
tombera sur la Lune par l'effet seul de l'attraction lunaire. La
possibilité théorique de l'expérience est donc absolument démontrée;
quant à sa réussite, elle dépend uniquement de la puissance de l'engin
employé.
«Sur la deuxième question:--Quelle est la distance exacte qui sépare
la Terre de son satellite?
«La Lune ne décrit pas autour de la Terre une circonférence, mais bien
une ellipse dont notre globe occupe l'un des foyers; de là cette
conséquence que la Lune se trouve tantôt plus rapprochée de la Terre,
et tantôt plus éloignée, ou, en termes astronomiques, tantôt dans son
apogée, tantôt dans son périgée. Or, la différence entre sa plus
grande et sa plus petite distance est assez considérable, dans
l'espèce, pour qu'on ne doive pas la négliger. En effet, dans son
apogée, la Lune est à deux cent quarante-sept mille cinq cent
cinquante-deux milles (--99,640 lieues de 4 kilomètres), et dans son
périgée à deux cent dix-huit mille six cent cinquante-sept milles
seulement (-- 88,010 lieues), ce qui fait une différence de vingt-huit
mille huit cent quatre-vingt-quinze milles (-- 11,630 lieues), ou plus
du neuvième du parcours. C'est donc la distance périgéenne de la Lune
qui doit servir de base aux calculs.
«Sur la troisième question:--Quelle sera la durée du trajet du
projectile auquel aura été imprimée une vitesse initiale suffisante,
et, par conséquent, à quel moment devra-t-on le lancer pour qu'il
rencontre la Lune en un point déterminé?
«Si le boulet conservait indéfiniment la vitesse initiale de douze
mille yards par seconde qui lui aura été imprimée à son départ, il ne
mettrait que neuf heures environ à se rendre à sa destination; mais
comme cette vitesse initiale ira continuellement en décroissant, il se
trouve, tout calcul fait, que le projectile emploiera trois cent mille
secondes, soit quatre-vingt-trois heures et vingt minutes, pour
atteindre le point où les attractions terrestre et lunaire se font
équilibre, et de ce point il tombera sur la Lune en cinquante mille
secondes, ou treize heures cinquante-trois minutes et vingt secondes.
Il conviendra donc de le lancer quatre-vingt-dix-sept heures treize
minutes et vingt secondes avant l'arrivée de la Lune au point visé.
«Sur la quatrième question:--A quel moment précis la Lune se
présentera-t-elle dans la position la plus favorable pour être
atteinte par le projectile?
«D'après ce qui vient d'être dit ci-dessus, il faut d'abord choisir
l'époque où la Lune sera dans son périgée, et en même temps le moment
où elle passera au zénith, ce qui diminuera encore le parcours d'une
distance égale au rayon terrestre, soit trois mille neuf cent dix-neuf
milles; de telle sorte que le trajet définitif sera de deux cent
quatorze mille neuf cent soixante-seize milles (--86,410 lieues).
Mais, si chaque mois la Lune passe à son périgée, elle ne se trouve
pas toujours au zénith à ce moment. Elle ne se présente dans ces deux
conditions qu'à de longs intervalles. Il faudra donc attendre la
coïncidence du passage au périgée et au zénith. Or, par une heureuse
circonstance, le 4 décembre de l'année prochaine, la Lune offrira ces
deux conditions: à minuit, elle sera dans son périgée, c'est-à-dire à
sa plus courte distance de la Terre, et elle passera en même temps au
zénith.
«Sur la cinquième question:--Quel point du ciel devra-t-on viser avec
le canon destiné à lancer le projectile?
«Les observations précédentes étant admises, le canon devra être
braqué sur le zénith [Le zénith est le point du ciel situé
verticalement au-dessus de la tête d'un observateur.] du lieu; de la
sorte, le tir sera perpendiculaire au plan de l'horizon, et le
projectile se dérobera plus rapidement aux effets de l'attraction
terrestre. Mais, pour que la Lune monte au zénith d'un lieu, il faut
que ce lieu ne soit pas plus haut en latitude que la déclinaison de
cet astre, autrement dit, qu'il soit compris entre 0° et 28° de
latitude nord ou sud [Il n'y a en effet que les régions du globe
comprises entre l'équateur et le vingt-huitième parallèle, dans
lesquels la culmination de la Lune l'amène au zénith; au-delà du 28e
degré, la Lune s'approche d'autant moins du zénith que l'on s'avance
vers les pôles.]. En tout autre endroit, le tir devrait être
nécessairement oblique, ce qui nuirait à la réussite de l'expérience.
«Sur la sixième question:--Quelle place la Lune occupera-t-elle dans
le ciel au moment où partira le projectile?
«Au moment où le projectile sera lancé dans l'espace, la Lune, qui
avance chaque jour de treize degrés dix minutes et trente-cinq
secondes, devra se trouver éloignée du point zénithal de quatre fois
ce nombre, soit cinquante-deux degrés quarante-deux minutes et vingt
secondes, espace qui correspond au chemin qu'elle fera pendant la
durée du parcours du projectile. Mais comme il faut également tenir
compte de la déviation que fera éprouver au boulet le mouvement de
rotation de la terre, et comme le boulet n'arrivera à la Lune qu'après
avoir dévié d'une distance égale à seize rayons terrestres, qui,
comptés sur l'orbite de la Lune, font environ onze degrés, on doit
ajouter ces onze degrés à ceux qui expriment le retard de la Lune déjà
mentionné, soit soixante-quatre degrés en chiffres ronds. Ainsi donc,
au moment du tir, le rayon visuel mené à la Lune fera avec la
verticale du lieu un angle de soixante-quatre degrés.
«Telles sont les réponses aux questions posées à l'Observatoire de
Cambridge par les membres du Gun-Club.
«En résumé:
«1º Le canon devra être établi dans un pays situé entre 0° et 28° de
latitude nord ou sud.
«2º Il devra être braqué sur le zénith du lieu.
«3º Le projectile devra être animé d'une vitesse initiale de douze
mille yards par seconde.
«4º Il devra être lancé le 1er décembre de l'année prochaine, à onze
heures moins treize minutes et vingt secondes.
«5º Il rencontrera la Lune quatre jours après son départ, le 4
décembre à minuit précis, au moment où elle passera au zénith.
«Les membres du Gun-Club doivent donc commencer sans retard les
travaux nécessités par une pareille entreprise et être prêts à opérer
au moment déterminé, car, s'ils laissaient passer cette date du 4
décembre, ils ne retrouveraient la Lune dans les mêmes conditions de
périgée et de zénith que dix-huit ans et onze jours après.
«Le bureau de l'Observatoire de Cambridge se met entièrement à leur
disposition pour les questions d'astronomie théorique, et il joint par
la présente ses félicitations à celles de l'Amérique tout entière.
«Pour le bureau:
«J.-M. BELFAST,
«_Directeur de l'Observatoire de Cambridge._
V
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LE ROMAN DE LA LUNE
Un observateur doué d'une vue infiniment pénétrante, et placé à ce
centre inconnu autour duquel gravite le monde, aurait vu des myriades
d'atomes remplir l'espace à l'époque chaotique de l'univers. Mais peu
à peu, avec les siècles, un changement se produisit; une loi
d'attraction se manifesta, à laquelle obéirent les atomes errants
jusqu'alors; ces atomes se combinèrent chimiquement suivant leurs
affinités, se firent molécules et formèrent ces amas nébuleux dont
sont parsemées les profondeurs du ciel.
Ces amas furent aussitôt animés d'un mouvement de rotation autour de
leur point central. Ce centre, formé de molécules vagues, se prit à
tourner sur lui-même en se condensant progressivement; d'ailleurs,
suivant des lois immuables de la mécanique, à mesure que son volume
diminuait par la condensation, son mouvement de rotation s'accélérait,
et ces deux effets persistant, il en résulta une étoile principale,
centre de l'amas nébuleux.
En regardant attentivement, l'observateur eût alors vu les autres
molécules de l'amas se comporter comme l'étoile centrale, se condenser
à sa façon par un mouvement de rotation progressivement accéléré, et
graviter autour d'elle sous forme d'étoiles innombrables. La
nébuleuse, dont les astronomes comptent près de cinq mille
actuellement, était formée.
Parmi ces cinq mille nébuleuses, il en est une que les hommes ont
nommée la Voie lactée[*], et qui renferme dix-huit millions d'étoiles,
dont chacune est devenue le centre d'un monde solaire.
[* Du mot grec γαλαχτος,qui signifie lait.]
Si l'observateur eût alors spécialement examiné entre ces dix-huit
millions d'astres l'un des plus modestes et des moins brillants [Le
diamètre de Sirius, suivant Wollaston, doit égaler douze fois celui du
Soleil, soit 4,300,000 lieues.], une étoile de quatrième ordre, celle
qui s'appelle orgueilleusement le Soleil, tous les phénomènes auxquels
est due la formation de l'univers se seraient successivement accomplis
à ses yeux.
En effet, ce Soleil, encore à l'état gazeux et composé de molécules
mobiles, il l'eût aperçu tournant sur son axe pour achever son travail
de concentration. Ce mouvement, fidèle aux lois de la mécanique, se
fût accéléré avec la diminution de volume, et un moment serait arrivé
où la force centrifuge l'aurait emporté sur la force centripète, qui
tend à repousser les molécules vers le centre.
Alors un autre phénomène se serait passé devant les yeux de
l'observateur, et les molécules situées dans le plan de l'équateur,
s'échappant comme la pierre d'une fronde dont la corde vient à se
briser subitement, auraient été former autour du Soleil plusieurs
anneaux concentriques semblables à celui de Saturne. A leur tour, ces
anneaux de matière cosmique, pris d'un mouvement de rotation autour de
la masse centrale, se seraient brisés et décomposés en nébulosités
secondaires, c'est-à-dire en planètes.
Si l'observateur eût alors concentré toute son attention sur ces
planètes, il les aurait vues se comporter exactement comme le Soleil
et donner naissance à un ou plusieurs anneaux cosmiques, origines de
ces astres d'ordre inférieur qu'on appelle satellites.
Ainsi donc, en remontant de l'atome à la molécule, de la molécule à
l'amas nébuleux, de l'amas nébuleux à la nébuleuse, de la nébuleuse à
l'étoile principale, de l'étoile principale au Soleil, du Soleil à la
planète, et de la planète au satellite, on a toute la série des
transformations subies par les corps célestes depuis les premiers
jours du monde.
Le Soleil semble perdu dans les immensités du monde stellaire, et
cependant il est rattaché, par les théories actuelles de la science, à
la nébuleuse de la Voie lactée. Centre d'un monde, et si petit qu'il
paraisse au milieu des régions éthérées, il est cependant énorme, car
sa grosseur est quatorze cent mille fois celle de la Terre. Autour de
lui gravitent huit planètes, sorties de ses entrailles mêmes aux
premiers temps de la Création. Ce sont, en allant du plus proche de
ces astres au plus éloigné, Mercure, Vénus, la Terre, Mars Jupiter,
Saturne, Uranus et Neptune. De plus entre Mars et Jupiter circulent
régulièrement d'autres corps moins considérables, peut-être les débris
errants d'un astre brisé en plusieurs milliers de morceaux, dont le
télescope a reconnu quatre-vingt-dix-sept jusqu'à ce jour.
[Quelques-uns de ces astéroïdes sont assez petits pour qu'on puisse en
faire le tour dans l'espace d'une seule journée en marchant au pas
gymnastique.]
De ces serviteurs que le Soleil maintient dans leur orbite elliptique
par la grande loi de la gravitation, quelques-uns possèdent à leur
tour des satellites. Uranus en a huit, Saturne huit, Jupiter quatre,
Neptune trois peut-être, la Terre un; ce dernier, l'un des moins
importants du monde solaire, s'appelle la Lune, et c'est lui que le
génie audacieux des Américains prétendait conquérir.
L'astre des nuits, par sa proximité relative et le spectacle
rapidement renouvelé de ses phases diverses, a tout d'abord partagé
avec le Soleil l'attention des habitants de la Terre; mais le Soleil
est fatigant au regard, et les splendeurs de sa lumière obligent ses
contemplateurs à baisser les yeux.
La blonde Phoebé, plus humaine au contraire, se laisse complaisamment
voir dans sa grâce modeste; elle est douce à l'œil, peu ambitieuse,
et cependant, elle se permet parfois d'éclipser son frère, le radieux
Apollon, sans jamais être éclipsée par lui. Les mahométans ont
compris la reconnaissance qu'ils devaient à cette fidèle amie de la
Terre, et ils ont réglé leur mois sur sa révolution [Vingt-neuf jours
et demi environ.].
Les premiers peuples vouèrent un culte particulier à cette chaste
déesse. Les Égyptiens l'appelaient Isis; les Phéniciens la nommaient
Astarté; les Grecs l'adorèrent sous le nom de Phoebé, fille de Latone
et de Jupiter, et ils expliquaient ses éclipses par les visites
mystérieuses de Diane au bel Endymion. A en croire la légende
mythologique, le lion de Némée parcourut les campagnes de la Lune
avant son apparition sur la Terre, et le poète Agésianax, cité par
Plutarque, célébra dans ses vers ces doux yeux, ce nez charmant et
cette bouche aimable, formés par les parties lumineuses de l'adorable
Séléné.
Mais si les Anciens comprirent bien le caractère, le tempérament, en
un mot, les qualités morales de la Lune au point de vue mythologique,
les plus savants d'entre eux demeurèrent fort ignorants en
sélénographie.
Cependant, plusieurs astronomes des époques reculées découvrirent
certaines particularités confirmées aujourd'hui par la science. Si
les Arcadiens prétendirent avoir habité la Terre à une époque où la
Lune n'existait pas encore, si Tatius la regarda comme un fragment
détaché du disque solaire, si Cléarque, le disciple d'Aristote, en fit
un miroir poli sur lequel se réfléchissaient les images de l'Océan, si
d'autres enfin ne virent en elle qu'un amas de vapeurs exhalées par la
Terre, ou un globe moitié feu, moitié glace, qui tournait sur
lui-même, quelques savants, au moyen d'observations sagaces, à défaut
d'instruments d'optique, soupçonnèrent la plupart des lois qui
régissent l'astre des nuits.
Ainsi Thalès de Milet, 460 ans avant J.-C., émit l'opinion que la Lune
était éclairée par le Soleil. Aristarque de Samos donna la véritable
explication de ses phases. Cléomène enseigna qu'elle brillait d'une
lumière réfléchie. Le Chaldéen Bérose découvrit que la durée de son
mouvement de rotation était égale à celle de son mouvement de
révolution, et il expliqua de la sorte le fait que la Lune présente
toujours la même face. Enfin Hipparque, deux siècles avant l'ère
chrétienne, reconnut quelques inégalités dans les mouvements apparents
du satellite de la Terre.
Ces diverses observations se confirmèrent par la suite et profitèrent
aux nouveaux astronomes. Ptolémée, au IIe siècle, l'Arabe Aboul-Wéfa,
au Xe, complétèrent les remarques d'Hipparque sur les inégalités que
subit la Lune en suivant la ligne ondulée de son orbite sous l'action
du Soleil. Puis Copernic [Voir _Les Fondateurs de l'Astronomie
moderne_, un livre admirable de M. J. Bertrand, de l'Institut.], au
XVe siècle, et Tycho Brahé, au XVIe, exposèrent complètement le
système du monde et le rôle que joue la Lune dans l'ensemble des corps
célestes.
A cette époque, ses mouvements étaient à peu près déterminés; mais de
sa constitution physique on savait peu de chose. Ce fut alors que
Galilée expliqua les phénomènes de lumière produits dans certaines
phases par l'existence de montagnes auxquelles il donna une hauteur
moyenne de quatre mille cinq cents toises.
Après lui, Hevelius, un astronome de Dantzig, rabaissa les plus hautes
altitudes à deux mille six cents toises; mais son confrère Riccioli
les reporta à sept mille.
Herschell, à la fin du XVIIIe siècle, armé d'un puissant télescope,
réduisit singulièrement les mesures précédentes. Il donna dix-neuf
cents toises aux montagnes les plus élevées, et ramena la moyenne des
différentes hauteurs à quatre cents toises seulement. Mais Herschell
se trompait encore, et il fallut les observations de Shroeter,
Louville, Halley, Nasmyth, Bianchini, Pastorf, Lohrman, Gruithuysen,
et surtout les patientes études de MM. Beer et Moedeler, pour
résoudre définitivement la question. Grâce à ces savants, l'élévation
des montagnes de la Lune est parfaitement connue aujourd'hui. MM.
Beer et Moedeler ont mesuré dix-neuf cent cinq hauteurs, dont six sont
au-dessus de deux mille six cents toises, et vingt-deux au-dessus de
deux mille quatre cents [La hauteur du mont Blanc au-dessus de la mer
est de 4813 mètres.]. Leur plus haut sommet domine de trois mille
huit cent et une toises la surface du disque lunaire.
En même temps, la reconnaissance de la Lune se complétait; cet astre
apparaissait criblé de cratères, et sa nature essentiellement
volcanique s'affirmait à chaque observation. Du défaut de réfraction
dans les rayons des planètes occultées par elle, on conclut que
l'atmosphère devait presque absolument lui manquer. Cette absence
d'air entraînait l'absence d'eau. Il devenait donc manifeste que les
Sélénites, pour vivre dans ces conditions, devaient avoir une
organisation spéciale et différer singulièrement des habitants de la
Terre.
Enfin, grâce aux méthodes nouvelles, les instruments plus
perfectionnés fouillèrent la Lune sans relâche, ne laissant pas un
point de sa face inexploré, et cependant son diamètre mesure deux
mille cent cinquante milles [Huit cent soixante-neuf lieues,
c'est-à-dire un peu plus du quart du rayon terrestre.], sa surface est
la treizième partie de la surface du globe [Trente-huit millions de
kilomètres carrés.], son volume la quarante-neuvième partie du volume
du sphéroïde terrestre; mais aucun de ses secrets ne pouvait échapper
à l'œil des astronomes, et ces habiles savants portèrent plus loin
encore leurs prodigieuses observations.
Ainsi ils remarquèrent que, pendant la pleine Lune, le disque
apparaissait dans certaines parties rayé de lignes blanches, et
pendant les phases, rayé de lignes noires. En étudiant avec une plus
grande précision, ils parvinrent à se rendre un compte exact de la
nature de ces lignes. C'étaient des sillons longs et étroits, creusés
entre des bords parallèles, aboutissant généralement aux contours des
cratères; ils avaient une longueur comprise entre dix et cent milles
et une largeur de huit cents toises. Les astronomes les appelèrent
des rainures, mais tout ce qu'ils surent faire, ce fut de les nommer
ainsi. Quant à la question de savoir si ces rainures étaient des lits
desséchés d'anciennes rivières ou non, ils ne purent la résoudre d'une
manière complète. Aussi les Américains espéraient bien déterminer, un
jour ou l'autre, ce fait géologique. Ils se réservaient également de
reconnaître cette série de remparts parallèles découverts à la surface
de la Lune par Gruithuysen, savant professeur de Munich, qui les
considéra comme un système de fortifications élevées par les
ingénieurs sélénites. Ces deux points, encore obscurs, et bien
d'autres sans doute, ne pouvaient être définitivement réglés qu'après
une communication directe avec la Lune.
Quant à l'intensité de sa lumière, il n'y avait plus rien à apprendre
à cet égard; on savait qu'elle est trois cent mille fois plus faible
que celle du Soleil, et que sa chaleur n'a pas d'action appréciable
sur les thermomètres; quant au phénomène connu sous le nom de lumière
cendrée, il s'explique naturellement par l'effet des rayons du Soleil
renvoyés de la Terre à la Lune, et qui semblent compléter le disque
lunaire, lorsque celui-ci se présente sous la forme d'un croissant
dans ses première et dernière phases.
Tel était l'état des connaissances acquises sur le satellite de la
Terre, que le Gun-Club se proposait de compléter à tous les points de
vue, cosmographiques, géologiques, politiques et moraux.
VI
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CE QU'IL N'EST PAS POSSIBLE D'IGNORER ET CE QU'IL N'EST
PLUS PERMIS DE CROIRE DANS LES ÉTATS-UNIS
La proposition Barbicane avait eu pour résultat immédiat de remettre à
l'ordre du jour tous les faits astronomiques relatifs à l'astre des
nuits. Chacun se mit à l'étudier assidûment. Il semblait que la Lune
apparût pour la première fois sur l'horizon et que personne ne l'eût
encore entrevue dans les cieux. Elle devint à la mode; elle fut la
lionne du jour sans en paraître moins modeste, et prit rang parmi les
«étoiles» sans en montrer plus de fierté. Les journaux ravivèrent les
vieilles anecdotes dans lesquelles ce «Soleil des loups» jouait un
rôle; ils rappelèrent les influences que lui prêtait l'ignorance des
premiers âges; ils le chantèrent sur tous les tons; un peu plus, ils
eussent cité de ses bons mots; l'Amérique entière fut prise de
sélénomanie.
De leur côté, les revues scientifiques traitèrent plus spécialement
les questions qui touchaient à l'entreprise du Gun-Club; la lettre de
l'Observatoire de Cambridge fut publiée par elles, commentée et
approuvée sans réserve.
Bref, il ne fut plus permis, même au moins lettré des Yankees,
d'ignorer un seul des faits relatifs à son satellite, ni à la plus
bornée des vieilles mistress d'admettre encore de superstitieuses
erreurs à son endroit. La science leur arrivait sous toutes les
formes; elle les pénétrait par les yeux et les oreilles; impossible
d'être un âne...en astronomie.
Jusqu'alors, bien des gens ignoraient comment on avait pu calculer la
distance qui sépare la Lune de la Terre. On profita de la
circonstance pour leur apprendre que cette distance s'obtenait par la
mesure de la parallaxe de la Lune. Si le mot parallaxe semblait les
étonner, on leur disait que c'était l'angle formé par deux lignes
droites menées de chaque extrémité du rayon terrestre jusqu'à la Lune.
Doutaient-ils de la perfection de cette méthode, on leur prouvait
immédiatement que, non seulement cette distance moyenne était bien de
deux cent trente-quatre mille trois cent quarante-sept milles
(-- 94,330 lieues), mais encore que les astronomes ne se trompaient
pas de soixante-dix milles (-- 30 lieues).
A ceux qui n'étaient pas familiarisés avec les mouvements de la Lune,
les journaux démontraient quotidiennement qu'elle possède deux
mouvements distincts, le premier dit de rotation sur un axe, le second
dit de révolution autour de la Terre, s'accomplissant tous les deux
dans un temps égal, soit vingt-sept jours et un tiers [C'est la durée
de la révolution sidérale, c'est-à-dire le temps que la Lune met à
revenir à une même étoile.].
Le mouvement de rotation est celui qui crée le jour et la nuit à la
surface de la Lune; seulement il n'y a qu'un jour, il n'y a qu'une
nuit par mois lunaire, et ils durent chacun trois cent
cinquante-quatre heures et un tiers. Mais, heureusement pour elle, la
face tournée vers le globe terrestre est éclairée par lui avec une
intensité égale à la lumière de quatorze Lunes. Quant à l'autre face,
toujours invisible, elle a naturellement trois cent cinquante-quatre
heures d'une nuit absolue, tempérée seulement par cette «pâle clarté
qui tombe des étoiles». Ce phénomène est uniquement dû à cette
particularité que les mouvements de rotation et de révolution
s'accomplissent dans un temps rigoureusement égal, phénomène commun,
suivant Cassini et Herschell, aux satellites de Jupiter, et très
probablement à tous les autres satellites.
Quelques esprits bien disposés, mais un peu rétifs, ne comprenaient
pas tout d'abord que, si la Lune montrait invariablement la même face
à la Terre pendant sa révolution, c'est que, dans le même laps de
temps, elle faisait un tour sur elle-même. A ceux-là on disait:
«Allez dans votre salle à manger, et tournez autour de la table de
manière à toujours en regarder le centre; quand votre promenade
circulaire sera achevée, vous aurez fait un tour sur vous-même,
puisque votre œil aura parcouru successivement tous les points de la
salle. Eh bien! la salle, c'est le Ciel, la table, c'est la Terre,
et la Lune, c'est vous!» Et ils s'en allaient enchantés de la
comparaison.
Ainsi donc, la Lune montre sans cesse la même face à la Terre;
cependant, pour être exact, il faut ajouter que, par suite d'un
certain balancement du nord au sud et de l'ouest à l'est appelé
«libration», elle laisse apercevoir un peu plus de la moitié de son
disque, soit les cinquante-sept centièmes environ.
Lorsque les ignorants en savaient autant que le directeur de
l'Observatoire de Cambridge sur le mouvement de rotation de la Lune,
ils s'inquiétaient beaucoup de son mouvement de révolution autour de
la Terre, et vingt revues scientifiques avaient vite fait de les
instruire. Ils apprenaient alors que le firmament, avec son infinité
d'étoiles, peut être considéré comme un vaste cadran sur lequel la
Lune se promène en indiquant l'heure vraie à tous les habitants de la
Terre; que c'est dans ce mouvement que l'astre des nuits présente ses
différentes phases; que la Lune est pleine, quand elle est en
opposition avec le Soleil, c'est-à-dire lorsque les trois astres sont
sur la même ligne, la Terre étant au milieu; que la Lune est nouvelle
quand elle est en conjonction avec le Soleil, c'est-à-dire lorsqu'elle
se trouve entre la Terre et lui; enfin que la Lune est dans son
premier ou dans son dernier quartier, quand elle fait avec le Soleil
et la Terre un angle droit dont elle occupe le sommet.
Quelques Yankees perspicaces en déduisaient alors cette conséquence,
que les éclipses ne pouvaient se produire qu'aux époques de
conjonction ou d'opposition, et ils raisonnaient bien. En
conjonction, la Lune peut éclipser le Soleil, tandis qu'en opposition,
c'est la Terre qui peut l'éclipser à son tour, et si ces éclipses
n'arrivent pas deux fois par lunaison, c'est parce que le plan suivant
lequel se meut la Lune est incliné sur l'écliptique, autrement dit,
sur le plan suivant lequel se meut la Terre.
Quant à la hauteur que l'astre des nuits peut atteindre au-dessus de
l'horizon, la lettre de l'Observatoire de Cambridge avait tout dit à
cet égard. Chacun savait que cette hauteur varie suivant la latitude
du lieu où on l'observe. Mais les seules zones du globe pour
lesquelles la Lune passe au zénith, c'est-à-dire vient se placer
directement au-dessus de la tête de ses contemplateurs, sont
nécessairement comprises entre les vingt-huitièmes parallèles et
l'équateur. De là cette recommandation importante de tenter
l'expérience sur un point quelconque de cette partie du globe, afin
que le projectile pût être lancé perpendiculairement et échapper ainsi
plus vite à l'action de la pesanteur. C'était une condition
essentielle pour le succès de l'entreprise, et elle ne laissait pas de
préoccuper vivement l'opinion publique.
Quant à la ligne suivie par la Lune dans sa révolution autour de la
Terre, l'Observatoire de Cambridge avait suffisamment appris, même aux
ignorants de tous les pays, que cette ligne est une courbe rentrante,
non pas un cercle, mais bien une ellipse, dont la Terre occupe un des
foyers. Ces orbites elliptiques sont communes à toutes les planètes
aussi bien qu'à tous les satellites, et la mécanique rationnelle
prouve rigoureusement qu'il ne pouvait en être autrement. Il était
bien entendu que la Lune dans son apogée se trouvait plus éloignée de
la Terre, et plus rapprochée dans son périgée.
Voilà donc ce que tout Américain savait bon gré mal gré, ce que
personne ne pouvait décemment ignorer. Mais si ces vrais principes se
vulgarisèrent rapidement, beaucoup d'erreurs, certaines craintes
illusoires, furent moins faciles à déraciner.
Ainsi, quelques braves gens, par exemple, soutenaient que la Lune
était une ancienne comète, laquelle, en parcourant son orbite allongée
autour du Soleil, vint à passer près de la Terre et se trouva retenue
dans son cercle d'attraction. Ces astronomes de salon prétendaient
expliquer ainsi l'aspect brûlé de la Lune, malheur irréparable dont
ils se prenaient à l'astre radieux. Seulement, quand on leur faisait
observer que les comètes ont une atmosphère et que la Lune n'en a que
peu ou pas, ils restaient fort empêchés de répondre.
D'autres, appartenant à la race des trembleurs, manifestaient
certaines craintes à l'endroit de la Lune; ils avaient entendu dire
que, depuis les observations faites au temps des Califes, son
mouvement de révolution s'accélérait dans une certaine proportion; ils
en déduisaient de là, fort logiquement d'ailleurs, qu'à une
accélération de mouvement devait correspondre une diminution dans la
distance des deux astres, et que, ce double effet se prolongeant à
l'infini, la Lune finirait un jour par tomber sur la Terre.
Cependant, ils durent se rassurer et cesser de craindre pour les
générations futures, quand on leur apprit que, suivant les calculs de
Laplace, un illustre mathématicien français, cette accélération de
mouvement se renferme dans des limites fort restreintes, et qu'une
diminution proportionnelle ne tardera pas à lui succéder. Ainsi donc,
l'équilibre du monde solaire ne pouvait être dérangé dans les siècles
à venir.
Restait en dernier lieu la classe superstitieuse des ignorants;
ceux-là ne se contentent pas d'ignorer, ils savent ce qui n'est pas,
et à propos de la Lune ils en savaient long. Les uns regardaient son
disque comme un miroir poli au moyen duquel on pouvait se voir des
divers points de la Terre et se communiquer ses pensées. Les autres
prétendaient que sur mille nouvelles Lunes observées, neuf cent
cinquante avaient amené des changements notables, tels que
cataclysmes, révolutions, tremblements de terre, déluges, etc.; ils
croyaient donc à l'influence mystérieuse de l'astre des nuits sur les
destinées humaines; ils le regardaient comme le «véritable contre
poids» de l'existence; ils pensaient que chaque Sélénite était
rattaché à chaque habitant de la Terre par un lien sympathique; avec
le docteur Mead, ils soutenaient que le système vital lui est
entièrement soumis, prétendant, sans en démordre, que les garçons
naissent surtout pendant la nouvelle Lune, et les filles pendant le
dernier quartier, etc., etc. Mais enfin il fallut renoncer à ces
vulgaires erreurs, revenir à la seule vérité, et si la Lune,
dépouillée de son influence, perdit dans l'esprit de certains
courtisans de tous les pouvoirs, si quelques dos lui furent tournés,
l'immense majorité se prononça pour elle. Quant aux Yankees, ils
n'eurent plus d'autre ambition que de prendre possession de ce nouveau
continent des airs et d'arborer à son plus haut sommet le pavillon
étoilé des États-Unis d'Amérique.
VII
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L'HYMNE DU BOULET
L'Observatoire de Cambridge avait, dans sa mémorable lettre du 7
octobre, traité la question au point de vue astronomique; il
s'agissait désormais de la résoudre mécaniquement. C'est alors que
les difficultés pratiques eussent paru insurmontables en tout autre
pays que l'Amérique. Ici ce ne fut qu'un jeu.
Le président Barbicane avait, sans perdre de temps, nommé dans le sein
du Gun-Club un Comité d'exécution. Ce Comité devait en trois séances
élucider les trois grandes questions du canon, du projectile et des
poudres; il fut composé de quatre membres très savants sur ces
matières: Barbicane, avec voix prépondérante en cas de partage, le
général Morgan, le major Elphiston, et enfin l'inévitable J.-T.
Maston, auquel furent confiées les fonctions de secrétaire-rapporteur.
Le 8 octobre, le Comité se réunit chez le président Barbicane, 3,
Republican-street. Comme il était important que l'estomac ne vînt pas
troubler par ses cris une aussi sérieuse discussion, les quatre
membres du Gun-Club prirent place à une table couverte de sandwiches
et de théières considérables. Aussitôt J.-T. Maston vissa sa plume à
son crochet de fer, et la séance commença.
Barbicane prit la parole:
«Mes chers collègues, dit-il, nous avons à résoudre un des plus
importants problèmes de la balistique, cette science par excellence,
qui traite du mouvement des projectiles, c'est-à-dire des corps lancés
dans l'espace par une force d'impulsion quelconque, puis abandonnés à
eux-mêmes.
--Oh! la balistique! la balistique! s'écria J.-T. Maston d'une
voix émue.
--Peut-être eût-il paru plus logique, reprit Barbicane, de consacrer
cette première séance à la discussion de l'engin...
--En effet, répondit le général Morgan.
--Cependant, reprit Barbicane, après mûres réflexions, il m'a semblé
que la question du projectile devait primer celle du canon, et que les
dimensions de celui-ci devaient dépendre des dimensions de celui-là.
--Je demande la parole», s'écria J.-T. Maston.
La parole lui fut accordée avec l'empressement que méritait son passé
magnifique.
«Mes braves amis, dit-il d'un accent inspiré, notre président a raison
de donner à la question du projectile le pas sur toutes les autres!
Ce boulet que nous allons lancer à la Lune, c'est notre messager,
notre ambassadeur, et je vous demande la permission de le considérer à
un point de vue purement moral.
Cette façon nouvelle d'envisager un projectile piqua singulièrement la
curiosité des membres du Comité; ils accordèrent donc la plus vive
attention aux paroles de J.-T. Maston.
«Mes chers collègues, reprit ce dernier, je serai bref; je laisserai
de côté le boulet physique, le boulet qui tue, pour n'envisager que le
boulet mathématique, le boulet moral. Le boulet est pour moi la plus
éclatante manifestation de la puissance humaine; c'est en lui qu'elle
se résume tout entière; c'est en le créant que l'homme s'est le plus
rapproché du Créateur!
--Très bien! dit le major Elphiston.
--En effet, s'écria l'orateur, si Dieu a fait les étoiles et les
planètes, l'homme a fait le boulet, ce critérium des vitesses
terrestres, cette réduction des astres errant dans l'espace, et qui ne
sont, à vrai dire, que des projectiles! A Dieu la vitesse de
l'électricité, la vitesse de la lumière, la vitesse des étoiles, la
vitesse des comètes, la vitesse des planètes, la vitesse des
satellites, la vitesse du son, la vitesse du vent! Mais à nous la
vitesse du boulet, cent fois supérieure à la vitesse des trains et des
chevaux les plus rapides!
J.-T. Maston était transporté; sa voix prenait des accents lyriques
en chantant cet hymne sacré du boulet.
«Voulez-vous des chiffres? reprit-il, en voilà d'éloquents! Prenez
simplement le modeste boulet de vingt-quatre [C'est-à-dire pesant
vingt-quatre livres.]; s'il court huit cent mille fois moins vite que
l'électricité, six cent quarante fois moins vite que la lumière,
soixante-seize fois moins vite que la Terre dans son mouvement de
translation autour du Soleil, cependant, à la sortie du canon, il
dépasse la rapidité du son [Ainsi, quand on a entendu la détonation de
la bouche à feu on ne peut plus être frappé par le boulet.], il fait
deux cents toises à la seconde, deux mille toises en dix secondes,
quatorze milles à la minute (-- 6 lieues), huit cent quarante milles à
l'heure (-- 360 lieues), vingt mille cent milles par jour (-- 8,640
lieues), c'est-à-dire la vitesse des points de l'équateur dans le
mouvement de rotation du globe, sept millions trois cent trente-six
mille cinq cents milles par an (-- 3,155,760 lieues). Il mettrait donc
onze jours à se rendre à la Lune, douze ans à parvenir au Soleil,
trois cent soixante ans à atteindre Neptune aux limites du monde
solaire. Voilà ce que ferait ce modeste boulet, l'ouvrage de nos
mains! Que sera-ce donc quand, vingtuplant cette vitesse, nous le
lancerons avec une rapidité de sept milles à la seconde! Ah! boulet
superbe! splendide projectile! j'aime à penser que tu seras reçu
là-haut avec les honneurs dus à un ambassadeur terrestre!
Des hurrahs accueillirent cette ronflante péroraison, et J.-T.
Maston, tout ému, s'assit au milieu des félicitations de ses
collègues.
«Et maintenant, dit Barbicane, que nous avons fait une large part à la
poésie, attaquons directement la question.
--Nous sommes prêts, répondirent les membres du Comité en absorbant
chacun une demi-douzaine de sandwiches.
--Vous savez quel est le problème à résoudre, reprit le président; il
s'agit d'imprimer à un projectile une vitesse de douze mille yards par
seconde. J'ai lieu de penser que nous y réussirons. Mais, en ce
moment, examinons les vitesses obtenues jusqu'ici; le général Morgan
pourra nous édifier à cet égard.
--D'autant plus facilement, répondit le général, que, pendant la
guerre, j'étais membre de la commission d'expérience. Je vous dirai
donc que les canons de cent de Dahlgreen, qui portaient à deux mille
cinq cents toises, imprimaient à leur projectile une vitesse initiale
de cinq cents yards à la seconde.
--Bien. Et la Columbiad [Les Américains donnaient le nom de Columbiad
à ces énormes engins de destruction.] Rodman? demanda le président.
--La Columbiad Rodman, essayée au fort Hamilton, près de New York,
lançait un boulet pesant une demi-tonne à une distance de six milles,
avec une vitesse de huit cents yards par seconde, résultat que n'ont
jamais obtenu Armstrong et Palliser en Angleterre.
--Oh! les Anglais! fit J.-T. Maston en tournant vers l'horizon de
l'est son redoutable crochet.
--Ainsi donc, reprit Barbicane, ces huit cents yards seraient la
vitesse maximum atteinte jusqu'ici?
--Oui, répondit Morgan.
--Je dirai, cependant, répliqua J.-T. Maston, que si mon mortier
n'eût pas éclaté...
--Oui, mais il a éclaté, répondit Barbicane avec un geste
bienveillant. Prenons donc pour point de départ cette vitesse de huit
cents yards. Il faudra la vingtupler. Aussi, réservant pour une
autre séance la discussion des moyens destinés à produire cette
vitesse, j'appellerai votre attention, mes chers collègues, sur les
dimensions qu'il convient de donner au boulet. Vous pensez bien qu'il
ne s'agit plus ici de projectiles pesant au plus une demi-tonne!
--Pourquoi pas? demanda le major.
--Parce que ce boulet, répondit vivement J.-T. Maston, doit être
assez gros pour attirer l'attention des habitants de la Lune, s'il en
existe toutefois.
--Oui, répondit Barbicane, et pour une autre raison plus importante
encore.
--Que voulez-vous dire, Barbicane? demanda le major.
--Je veux dire qu'il ne suffit pas d'envoyer un projectile et de ne
plus s'en occuper; il faut que nous le suivions pendant son parcours
jusqu'au moment où il atteindra le but.
--Hein! firent le général et le major, un peu surpris de la
proposition.
--Sans doute, reprit Barbicane en homme sûr de lui, sans doute, ou
notre expérience ne produira aucun résultat.
--Mais alors, répliqua le major, vous allez donner à ce projectile des
dimensions énormes?
--Non. Veuillez bien m'écouter. Vous savez que les instruments
d'optique ont acquis une grande perfection; avec certains télescopes
on est déjà parvenu à obtenir des grossissements de six mille fois, et
à ramener la Lune à quarante milles environ (-- 16 lieues). Or, à
cette distance, les objets ayant soixante pieds de côté sont
parfaitement visibles. Si l'on n'a pas poussé plus loin la puissance
de pénétration des télescopes, c'est que cette puissance ne s'exerce
qu'au détriment de leur clarté, et la Lune, qui n'est qu'un miroir
réfléchissant, n'envoie pas une lumière assez intense pour qu'on
puisse porter les grossissements au-delà de cette limite.
--Eh bien! que ferez-vous alors? demanda le général. Donnerez-vous
à votre projectile un diamètre de soixante pieds?
--Non pas!
--Vous vous chargerez donc de rendre la Lune plus lumineuse?
--Parfaitement.
--Voilà qui est fort! s'écria J.-T. Maston.
--Oui, fort simple, répondit Barbicane. En effet, si je parviens à
diminuer l'épaisseur de l'atmosphère que traverse la lumière de la
Lune, n'aurais-je pas rendu cette lumière plus intense?
--Évidemment.
--Eh bien! pour obtenir ce résultat, il me suffira d'établir un
télescope sur quelque montagne élevée. Ce que nous ferons.
--Je me rends, je me rends, répondit le major. Vous avez une façon de
simplifier les choses!... Et quel grossissement espérez-vous obtenir
ainsi?
--Un grossissement de quarante-huit mille fois, qui ramènera la Lune à
cinq milles seulement, et, pour être visibles, les objets n'auront
plus besoin d'avoir que neuf pieds de diamètre.
--Parfait! s'écria J.-T. Maston, notre projectile aura donc neuf
pieds de diamètre?
--Précisément.
--Permettez-moi de vous dire, cependant, reprit le major Elphiston,
qu'il sera encore d'un poids tel, que...
--Oh! major, répondit Barbicane, avant de discuter son poids,
laissez-moi vous dire que nos pères faisaient des merveilles en ce
genre. Loin de moi la pensée de prétendre que la balistique n'ait pas
progressé, mais il est bon de savoir que, dès le Moyen Age, on
obtenait des résultats surprenants, j'oserai ajouter, plus surprenants
que les nôtres.
--Par exemple! répliqua Morgan.
--Justifiez vos paroles, s'écria vivement J.-T. Maston.
--Rien n'est plus facile, répondit Barbicane; j'ai des exemples à
l'appui de ma proposition. Ainsi, au siège de Constantinople par
Mahomet II, en 1453, on lança des boulets de pierre qui pesaient
dix-neuf cents livres, et qui devaient être d'une belle taille.
--Oh! oh! fit le major, dix-neuf cents livres, c'est un gros
chiffre!
--A Malte, au temps des chevaliers, un certain canon du fort
Saint-Elme lançait des projectiles pesant deux mille cinq cents
livres.
--Pas possible!
--Enfin, d'après un historien français, sous Louis XI, un mortier
lançait une bombe de cinq cents livres seulement; mais cette bombe,
partie de la Bastille, un endroit où les fous enfermaient les sages,
allait tomber à Charenton, un endroit où les sages enferment les fous.
--Très bien! dit J.-T. Maston.
--Depuis, qu'avons-nous vu, en somme? Les canons Armstrong lancer des
boulets de cinq cents livres, et les Columbiads Rodman des projectiles
d'une demi-tonne! Il semble donc que, si les projectiles ont gagné en
portée, ils ont perdu en pesanteur. Or, si nous tournons nos efforts
de ce côté, nous devons arriver avec le progrès de la science, à
décupler le poids des boulets de Mahomet II, et des chevaliers de
Malte.
--C'est évident, répondit le major, mais quel métal comptez-vous donc
employer pour le projectile?
--De la fonte de fer, tout simplement, dit le général Morgan.
--Peuh! de la fonte! s'écria J.-T. Maston avec un profond dédain,
c'est bien commun pour un boulet destiné à se rendre à la Lune.
--N'exagérons pas, mon honorable ami, répondit Morgan; la fonte
suffira.
--Eh bien! alors, reprit le major Elphiston, puisque la pesanteur est
proportionnelle à son volume, un boulet de fonte, mesurant neuf pieds
de diamètre, sera encore d'un poids épouvantable!
--Oui, s'il est plein; non, s'il est creux, dit Barbicane.
--Creux! ce sera donc un obus?
--Où l'on pourra mettre des dépêches, répliqua J.-T. Maston, et des
échantillons de nos productions terrestres!
--Oui, un obus, répondit Barbicane; il le faut absolument; un boulet
plein de cent huit pouces pèserait plus de deux cent mille livres,
poids évidemment trop considérable; cependant, comme il faut conserver
une certaine stabilité au projectile, je propose de lui donner un
poids de cinq mille livres.
--Quelle sera donc l'épaisseur de ses parois? demanda le major.
--Si nous suivons la proportion réglementaire, reprit Morgan, un
diamètre de cent huit pouces exigera des parois de deux pieds au
moins.
--Ce serait beaucoup trop, répondit Barbicane; remarquez-le bien, il
ne s'agit pas ici d'un boulet destiné à percer des plaques; il suffira
donc de lui donner des parois assez fortes pour résister à la pression
des gaz de la poudre. Voici donc le problème: quelle épaisseur doit
avoir un obus en fonte de fer pour ne peser que vingt mille livres?
Notre habile calculateur, le brave Maston, va nous l'apprendre séance
tenante.
--Rien n'est plus facile», répliqua l'honorable secrétaire du Comité.
Et ce disant, il traça quelques formules algébriques sur le papier; on
vit apparaître sous la plume des (pi) et des (x) élevés à la
deuxième puissance. Il eut même l'air d'extraire, sans y toucher, une
certaine racine cubique, et dit:
«Les parois auront à peine deux pouces d'épaisseur.
--Sera-ce suffisant? demanda le major d'un air de doute.
--Non, répondit le président Barbicane, non, évidemment.
--Eh bien! alors, que faire? reprit Elphiston d'un air assez
embarrassé.
--Employer un autre métal que la fonte.
--Du cuivre? dit Morgan.
--Non, c'est encore trop lourd; et j'ai mieux que cela à vous
proposer.
--Quoi donc? dit le major.
--De l'aluminium, répondit Barbicane.
--De l'aluminium! s'écrièrent les trois collègues du président.
--Sans doute, mes amis. Vous savez qu'un illustre chimiste français,
Henri Sainte-Claire Deville, est parvenu, en 1854, à obtenir
l'aluminium en masse compacte. Or, ce précieux métal a la blancheur
de l'argent, l'inaltérabilité de l'or, la ténacité du fer, la
fusibilité du cuivre et la légèreté du verre; il se travaille
facilement, il est extrêmement répandu dans la nature, puisque
l'alumine forme la base de la plupart des roches, il est trois fois
plus léger que le fer, et il semble avoir été créé tout exprès pour
nous fournir la matière de notre projectile!
--Hurrah pour l'aluminium! s'écria le secrétaire du Comité, toujours
très bruyant dans ses moments d'enthousiasme.
--Mais, mon cher président, dit le major, est-ce que le prix de
revient de l'aluminium n'est pas extrêmement élevé?
--Il l'était, répondit Barbicane; aux premiers temps de sa découverte,
la livre d'aluminium coûtait deux cent soixante à deux cent
quatre-vingts dollars (-- environ 1,500 francs); puis elle est tombée
à vingt-sept dollars (-- 150 F), et aujourd'hui, enfin, elle vaut neuf
dollars (-- 48.75 F).
--Mais neuf dollars la livre, répliqua le major, qui ne se rendait pas
facilement, c'est encore un prix énorme!
--Sans doute, mon cher major, mais non pas inabordable.
--Que pèsera donc le projectile? demanda Morgan.
--Voici ce qui résulte de mes calculs, répondit Barbicane; un boulet
de cent huit pouces de diamètre et de douze pouces [Trente
centimètres; le pouce américain vaut 25 millimètres.] d'épaisseur
pèserait, s'il était en fonte de fer, soixante-sept mille quatre cent
quarante livres; en fonte d'aluminium, son poids sera réduit à
dix-neuf mille deux cent cinquante livres.
--Parfait! s'écria Maston, voilà qui rentre dans notre programme.
--Parfait! parfait! répliqua le major, mais ne savez-vous pas qu'à
dix-huit dollars la livre, ce projectile coûtera...
--Cent soixante-treize mille deux cent cinquante dollars (--
928,437.50 F), je le sais parfaitement; mais ne craignez rien, mes
amis, l'argent ne fera pas défaut à notre entreprise, je vous en
réponds.
--Il pleuvra dans nos caisses, répliqua J.-T. Maston.
--Eh bien! que pensez-vous de l'aluminium? demanda le président.
--Adopté, répondirent les trois membres du Comité.
--Quant à la forme du boulet, reprit Barbicane, elle importe peu,
puisque, l'atmosphère une fois dépassée, le projectile se trouvera
dans le vide; je propose donc le boulet rond, qui tournera sur
lui-même, si cela lui plaît, et se comportera à sa fantaisie.
Ainsi se termina la première séance du Comité; la question du projectile
était définitivement résolue, et J.-T. Maston se réjouit fort de la
pensée d'envoyer un boulet d'aluminium aux Sélénites, «ce qui leur
donnerait une crâne idée des habitants de la Terre»!
VIII
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L'HISTOIRE DU CANON
Les résolutions prises dans cette séance produisirent un grand effet
au-dehors. Quelques gens timorés s'effrayaient un peu à l'idée d'un
boulet, pesant vingt mille livres, lancé à travers l'espace. On se
demandait quel canon pourrait jamais transmettre une vitesse initiale
suffisante à une pareille masse. Le procès verbal de la seconde
séance du Comité devait répondre victorieusement à ces questions.
Le lendemain soir, les quatre membres du Gun-Club s'attablaient devant
de nouvelles montagnes de sandwiches et au bord d'un véritable océan
de thé. La discussion reprit aussitôt son cours, et, cette fois, sans
préambule.
«Mes chers collègues, dit Barbicane, nous allons nous occuper de
l'engin à construire, de sa longueur, de sa forme, de sa composition
et de son poids. Il est probable que nous arriverons à lui donner des
dimensions gigantesques; mais si grandes que soient les difficultés,
notre génie industriel en aura facilement raison. Veuillez donc
m'écouter, et ne m'épargnez pas les objections à bout portant. Je ne
les crains pas!
Un grognement approbateur accueillit cette déclaration.
«N'oublions pas, reprit Barbicane, à quel point notre discussion nous
a conduits hier; le problème se présente maintenant sous cette forme:
imprimer une vitesse initiale de douze mille yards par seconde à un
obus de cent huit pouces de diamètre et d'un poids de vingt mille
livres.
--Voilà bien le problème, en effet, répondit le major Elphiston.
--Je continue, reprit Barbicane. Quand un projectile est lancé dans
l'espace, que se passe-t-il? Il est sollicité par trois forces
indépendantes, la résistance du milieu, l'attraction de la Terre et la
force d'impulsion dont il est animé. Examinons ces trois forces. La
résistance du milieu, c'est-à-dire la résistance de l'air, sera peu
importante. En effet, l'atmosphère terrestre n'a que quarante milles
(-- 16 lieues environ). Or, avec une rapidité de douze mille yards,
le projectile l'aura traversée en cinq secondes, et ce temps est assez
court pour que la résistance du milieu soit regardée comme
insignifiante. Passons alors à l'attraction de la Terre, c'est-à-dire
à la pesanteur de l'obus. Nous savons que cette pesanteur diminuera
en raison inverse du carré des distances; en effet, voici ce que la
physique nous apprend: quand un corps abandonné à lui-même tombe à la
surface de la Terre, sa chute est de quinze pieds [Soit 4 mètres 90
centimètres dans la première seconde; à la distance où se trouve la
Lune, la chute ne serait plus que de 1 mm 1/3, ou 590 millièmes de
ligne.] dans la première seconde, et si ce même corps était transporté
à deux cent cinquante-sept mille cent quarante-deux milles, autrement
dit, à la distance où se trouve la Lune, sa chute serait réduite à une
demi-ligne environ dans la première seconde. C'est presque
l'immobilité. Il s'agit donc de vaincre progressivement cette action
de la pesanteur. Comment y parviendrons-nous? Par la force
d'impulsion.
--Voilà la difficulté, répondit le major.
--La voilà, en effet, reprit le président, mais nous en triompherons,
car cette force d'impulsion qui nous est nécessaire résultera de la
longueur de l'engin et de la quantité de poudre employée, celle-ci
n'étant limitée que par la résistance de celui-là. Occupons-nous donc
aujourd'hui des dimensions à donner au canon. Il est bien entendu que
nous pouvons l'établir dans des conditions de résistance pour ainsi
dire infinie, puisqu'il n'est pas destiné à être manœuvré.
--Tout ceci est évident, répondit le général.
--Jusqu'ici, dit Barbicane, les canons les plus longs, nos énormes
Columbiads, n'ont pas dépassé vingt-cinq pieds en longueur; nous
allons donc étonner bien des gens par les dimensions que nous serons
forcés d'adopter.
--Eh! sans doute, s'écria J.-T. Maston. Pour mon compte, je demande
un canon d'un demi-mille au moins!
--Un demi-mille! s'écrièrent le major et le général.
--Oui! un demi-mille, et il sera encore trop court de moitié.
--Allons, Maston, répondit Morgan, vous exagérez.
--Non pas! répliqua le bouillant secrétaire, et je ne sais vraiment
pourquoi vous me taxez d'exagération.
--Parce que vous allez trop loin!
--Sachez, monsieur, répondit J.-T. Maston en prenant ses grands airs,
sachez qu'un artilleur est comme un boulet, il ne peut jamais aller
trop loin!
La discussion tournait aux personnalités, mais le président intervint.
«Du calme, mes amis, et raisonnons; il faut évidemment un canon d'une
grande volée, puisque la longueur de la pièce accroîtra la détente des
gaz accumulés sous le projectile, mais il est inutile de dépasser
certaines limites.
--Parfaitement, dit le major.
--Quelles sont les règles usitées en pareil cas? Ordinairement la
longueur d'un canon est vingt à vingt-cinq fois le diamètre du boulet,
et il pèse deux cent trente-cinq à deux cent quarante fois son poids.
--Ce n'est pas assez, s'écria J.-T. Maston avec impétuosité.
--J'en conviens, mon digne ami, et, en effet, en suivant cette
proportion, pour un projectile large de neuf pieds pesant vingt mille
livres, l'engin n'aurait qu'une longueur de deux cent vingt-cinq pieds
et un poids de sept millions deux cent mille livres.
--C'est ridicule, répartit J.-T. Maston. Autant prendre un pistolet!
--Je le pense aussi, répondit Barbicane, c'est pourquoi je me propose
de quadrupler cette longueur et de construire un canon de neuf cents
pieds.
Le général et le major firent quelques objections; mais néanmoins
cette proposition, vivement soutenue par le secrétaire du Gun-Club,
fut définitivement adoptée.
«Maintenant, dit Elphiston, quelle épaisseur donner à ses parois.
--Une épaisseur de six pieds, répondit Barbicane.
--Vous ne pensez sans doute pas à dresser une pareille masse sur un
affût? demanda le major.
--Ce serait pourtant superbe! dit J.-T. Maston.
--Mais impraticable, répondit Barbicane. Non, je songe à couler cet
engin dans le sol même, à le fretter avec des cercles de fer forgé, et
enfin à l'entourer d'un épais massif de maçonnerie à pierre et à
chaux, de telle façon qu'il participe de toute la résistance du
terrain environnant. Une fois la pièce fondue, l'âme sera
soigneusement alésée et calibrée, de manière à empêcher le vent [C'est
l'espace qui existe quelquefois entre le projectile et l'âme de la
pièce.] du boulet; ainsi il n'y aura aucune déperdition de gaz, et
toute la force expansive de la poudre sera employée à l'impulsion.
--Hurrah! hurrah! fit J.-T. Maston, nous tenons notre canon.
--Pas encore! répondit Barbicane en calmant de la main son impatient
ami.
--Et pourquoi?
--Parce que nous n'avons pas discuté sa forme. Sera-ce un canon, un
obusier ou un mortier?
--Un canon, répliqua Morgan.
--Un obusier, repartit le major.
--Un mortier!» s'écria J.-T. Maston.
Une nouvelle discussion assez vive allait s'engager, chacun
préconisant son arme favorite, lorsque le président l'arrêta net.
«Mes amis, dit-il, je vais vous mettre tous d'accord; notre Columbiad
tiendra de ces trois bouches à feu à la fois. Ce sera un canon,
puisque la chambre de la poudre aura le même diamètre que l'âme. Ce
sera un obusier, puisqu'il lancera un obus. Enfin, ce sera un
mortier, puisqu'il sera braqué sous un angle de quatre-vingt-dix
degrés, et que, sans recul possible, inébranlablement fixé au sol, il
communiquera au projectile toute la puissance d'impulsion accumulée
dans ses flancs.
--Adopté, adopté, répondirent les membres du Comité.
--Une simple réflexion, dit Elphiston, ce can-obuso-mortier sera-t-il
rayé?
--Non, répondit Barbicane, non; il nous faut une vitesse initiale
énorme, et vous savez bien que le boulet sort moins rapidement des
canons rayés que des canons à âme lisse.
--C'est juste.
--Enfin, nous le tenons, cette fois! répéta J.-T. Maston.
--Pas tout à fait encore, répliqua le président.
--Et pourquoi?
--Parce que nous ne savons pas encore de quel métal il sera fait.
--Décidons-le sans retard.
--J'allais vous le proposer.
Les quatre membres du Comité avalèrent chacun une douzaine de
sandwiches suivis d'un bol de thé, et la discussion recommença.
«Mes braves collègues, dit Barbicane, notre canon doit être d'une
grande ténacité, d'une grande dureté, infusible à la chaleur,
indissoluble et inoxydable à l'action corrosive des acides.
--Il n'y a pas de doute à cet égard, répondit le major, et comme il
faudra employer une quantité considérable de métal, nous n'aurons pas
l'embarras du choix.
--Eh bien! alors, dit Morgan, je propose pour la fabrication de la
Columbiad le meilleur alliage connu jusqu'ici, c'est-à-dire cent
parties de cuivre, douze parties d'étain et six parties de laiton.
--Mes amis, répondit le président, j'avoue que cette composition a
donné des résultats excellents; mais, dans l'espèce, elle coûterait
trop cher et serait d'un emploi fort difficile. Je pense donc qu'il
faut adopter une matière excellente, mais à bas prix, telle que la
fonte de fer. N'est-ce pas votre avis, major?
--Parfaitement, répondit Elphiston.
--En effet, reprit Barbicane, la fonte de fer coûte dix fois moins que
le bronze; elle est facile à fondre, elle se coule simplement dans des
moules de sable, elle est d'une manipulation rapide; c'est donc à la
fois économie d'argent et de temps. D'ailleurs, cette matière est
excellente, et je me rappelle que pendant la guerre, au siège
d'Atlanta, des pièces en fonte ont tiré mille coups chacune de vingt
minutes en vingt minutes, sans en avoir souffert.
--Cependant, la fonte est très cassante, répondit Morgan.
--Oui, mais très résistante aussi; d'ailleurs, nous n'éclaterons pas,
je vous en réponds.
--On peut éclater et être honnête, répliqua sentencieusement J.-T.
Maston.
--Évidemment, répondit Barbicane. Je vais donc prier notre digne
secrétaire de calculer le poids d'un canon de fonte long de neuf cents
pieds, d'un diamètre intérieur de neuf pieds, avec parois de six pieds
d'épaisseur.
--A l'instant», répondit J.-T. Maston.
Et, ainsi qu'il avait fait la veille, il aligna ses formules avec une
merveilleuse facilité, et dit au bout d'une minute:
«Ce canon pèsera soixante-huit mille quarante tonnes (--68,040,000
kg).
--Et à deux _cents_ la livre (-- 10 centimes), il coûtera?...
--Deux millions cinq cent dix mille sept cent un dollars (--
13,608,000 francs).
J.-T. Maston, le major et le général regardèrent Barbicane d'un air
inquiet.
«Eh bien! messieurs, dit le président, je vous répéterai ce que je
vous disais hier, soyez tranquilles, les millions ne nous manqueront
pas!
Sur cette assurance de son président, le Comité se sépara, après avoir
remis au lendemain soir sa troisième séance.
IX
--------------------
LA QUESTION DES POUDRES
Restait à traiter la question des poudres. Le public attendait avec
anxiété cette dernière décision. La grosseur du projectile, la
longueur du canon étant données, quelle serait la quantité de poudre
nécessaire pour produire l'impulsion? Cet agent terrible, dont
l'homme a cependant maîtrisé les effets, allait être appelé à jouer
son rôle dans des proportions inaccoutumées.
On sait généralement et l'on répète volontiers que la poudre fut
inventée au XIVe siècle par le moine Schwartz, qui paya de sa vie sa
grande découverte. Mais il est à peu près prouvé maintenant que cette
histoire doit être rangée parmi les légendes du Moyen Age. La poudre
n'a été inventée par personne; elle dérive directement des feux
grégeois, composés comme elle de soufre et de salpêtre. Seulement,
depuis cette époque, ces mélanges, qui n'étaient que des mélanges
fusants, se sont transformés en mélanges détonants.
Mais si les érudits savent parfaitement la fausse histoire de la
poudre, peu de gens se rendent compte de sa puissance mécanique. Or,
c'est ce qu'il faut connaître pour comprendre l'importance de la
question soumise au Comité.
Ainsi un litre de poudre pèse environ deux livres (-- 900 grammes [La
livre américaine est de 453 g.]); il produit en s'enflammant quatre
cents litres de gaz, ces gaz rendus libres, et sous l'action d'une
température portée à deux mille quatre cents degrés, occupent l'espace
de quatre mille litres. Donc le volume de la poudre est aux volumes
des gaz produits par sa déflagration comme un est à quatre mille. Que
l'on juge alors de l'effrayante poussée de ces gaz lorsqu'ils sont
comprimés dans un espace quatre mille fois trop resserré.
Voilà ce que savaient parfaitement les membres du Comité quand le
lendemain ils entrèrent en séance. Barbicane donna la parole au major
Elphiston, qui avait été directeur des poudres pendant la guerre.
«Mes chers camarades, dit ce chimiste distingué, je vais commencer par
des chiffres irrécusables qui nous serviront de base. Le boulet de
vingt-quatre dont nous parlait avant-hier l'honorable J.-T. Maston en
termes si poétiques, n'est chassé de la bouche à feu que par seize
livres de poudre seulement.
--Vous êtes certain du chiffre? demanda Barbicane.
--Absolument certain, répondit le major. Le canon Armstrong n'emploie
que soixante-quinze livres de poudre pour un projectile de huit cents
livres, et la Columbiad Rodman ne dépense que cent soixante livres de
poudre pour envoyer à six milles son boulet d'une demi-tonne. Ces
faits ne peuvent être mis en doute, car je les ai relevés moi-même
dans les procès-verbaux du Comité d'artillerie.
--Parfaitement, répondit le général.
--Eh bien! reprit le major, voici la conséquence à tirer de ces
chiffres, c'est que la quantité de poudre n'augmente pas avec le poids
du boulet: en effet, s'il fallait seize livres de poudre pour un
boulet de vingt-quatre; en d'autres termes, si, dans les canons
ordinaires, on emploie une quantité de poudre pesant les deux tiers du
poids du projectile, cette proportionnalité n'est pas constante.
Calculez, et vous verrez que, pour le boulet d'une demi-tonne, au lieu
de trois cent trente-trois livres de poudre, cette quantité a été
réduite à cent soixante livres seulement.
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Dans Le Fondu Des Mots Poésie
Huguette Bertrand
DANS LE FONDU DES MOTS
poésie
Éditions En Marge
=========================================
Zone de tendresse
libertés permises
si tant loin du corps
une douceur fluide
de l'aimante obscure
ses paroles translucides
répandues sur les noeuds
troublants d'une blessure
sur velours parfumé
en ses songes repose
inaltérée
désir secoué
par tant de baisers
allés se rejoindre
dans le tourbillon
des mots rouges
_______________________
Ce carnage dans les mots
suspendus sur le temps
carnet rieur
de tous nos maux
accomplissent l'automne
d'un présent à l'autre
repasse dans la mémoire
un vieux cri d'amour
brisé s'enchaîne
autour des formes
courroux d'une chair
pulse le sang
les sens tendus
10.10.00
_________________________
Sous un ciel écorché
la mort ose
devenir saison
dépouillée se repose
de ses soeurs frivoles
surannées
bouillonne sous l'écorce
en ses sens
épuisés
cette morose
ose la mort
peu de chose
à l'aurore
19.10.00
_____________________
En un clin d'oeil
les encres anéantissent la nuit
d'un trait
tracent des silences rouge sanguin
au coeur des pierres
au rythme des sens
s'animent les formes
dans un regard
oppressé
24.10.00
_________________________
Vie
secrets
ascension
jusqu'au sommet des sens
en plein désir
en plein délire
se consument
dans le feu du poème
ses frémissements
25.10.00
_________________________
Assis sur le temps
le coeur trempe dans l'attente
étale sur le blanc
des pensées brumeuses
spontanées
en mouvement
25.10.00
_________________________
Étoilé
l'automne fou
en ces douces colères
annonce un hiver sombre
rage sage
son innocence
27.10.00
_________________________
Bel espoir
dont les lèvres
sont la pulpe de mes désirs
29.10.00
_________________________
Faut-il s'en vouloir
d'être là
à crier des mots
qu'on ne veut plus entendre
passant par le noir des incertitudes
collées sur le pavé d'un monde
à fric à freak
dans l'entre-deux langues
la nôtre extensible
à n'en plus finir de vivre
mais toujours en cette langue
du poème que nous sommes
surprend nos moments fous
exaltés
en nos âmes harnachées
par des silences mous
persistants
_________________________
Rire rouge
devant la lune folle
poussière d'espace
rôdeuse vieille rôdeuse
allègrement se promène
sur la voie des songes
sous facettes multiples
s'éprend des va-nu-coeurs
épave flottante frivole
sur la noirceur d'une page
glisse entre les mots
pose son regard unique
sur le multiple
reconnaît et recrée le monde
à chaque instant
31.10.00
_________________________
L'INNÉ DIT
Cette ébauche m'a éveillée
m'a emmenée par la main
jusqu'aux murmures
ses vibrations
à travers le miroir d'une harmonie
lourd trésor
à peine délivré
se déplie sur le tracé du feu
suit le contour du corps
au risque de brûlures
effleure le gémissement de la vague
contorsion du ciel en son ventre
glisse sur les eaux trouble du désir
emporté en son remous
vers aussi loin
que les distances qui les séparent
14.11.00
_________________________
Des brins de nostalgies
par vagues poudreuses
emportent les espoirs
vers de lointains lendemains
sans lendemain
vers des horizons spontanés
aussitôt vus puis disparus
vers d'interminables saisons
que la vie égrène
sur un fauteuil sur mesure
à la mesure des recommencements
sans demi-mesure
ni le quart d'heure appréhendé
ni l'instant d'après
échoué sur le corps des mots
en leur plus doux paysage
entrevu au large
par ce va-et-vient
des gestes luxuriants
18.11.00
_________________________
Enfants du Sud
Enfants du Nord
qui du dehors avez froid
quand le dedans s'éprend d'un geste
d'une parole unique
venue dire
je t'aime
03.12.00
_________________________
DE CONFIDENCES EN ÉVIDENCES
Séducteur le temps
se joue des époques
reprend sa marche
secoue la soif
en un respir redit le tendre
refait les gestes
posés sur l'affranchie
vent doux
vent d'âmes
souffle sur l'immense
grise le temps
ses évidences
04.12.00
_________________________
Un soupir moribond
trainait sur la place
de l'espoir
respirait les échos
d'un lointain plaisir
incrusté dans l'âme
de son présent
toujours soupirait
entre les attentes
désordonnées
04.12.00
_________________________
OSER BAS
Je pense
J'ose
Je fais
Je dis
J'écris
emportés par les tempêtes du Nord
mes mots se dispersent
entre silence et ombre
en petits tas de cendres
s'affaissent sur l'éphémère
quelques braises encore
veillent sur la folie des gestes
improvisés
05.12.00
_________________________
Un ciel rose m'est tombé dans l'oeil
par mon unique fenêtre
m'a montré des femmes de silence
femmes de pluie
marchent dans leur nuit
voilées
murmurent sans écho
abandonnées dans leur regard
clos
07.12.00
_________________________
Il pleut des jours glacés
sur un amas de mots effarouchés
déployés sur l'aujourd'hui
que demain rassemblera en un texte
long comme l'hier
16.12.00
_________________________
La dureté des pierres
me prononce à chaque instant
me porte vers les mots
danse des mots sur les lignes
danse sur ma toile
débordent le cadre des tristesses
toujours combattues
dans l'amplitude du mouvement
17.12.00
_________________________
À l'eau toit, là-haut
sous une pluie d'étoiles
quand la peur rebelle hurle ses maux
défie les couleurs confuses
délirante projette sur la toile
l'infini d'un mouvement en pointillés
que la main trace d'un instant à l'autre
en ses durs silences
parmi ses jeux de lumières incandescentes
éclate
marque le temps
ce temps d'être là
dans l'instant
instant des recommencements
17.12.00
_________________________
Les mots immobiles
tracent mes silences
sur le mouvement des choses tues
mots tuant les maux
couleur des mots
au fil d'instants morts
morts des maux
mots des morts
mortellement mots
incarnés dans le mouvement
des maux
tus
17.12.00
_________________________
Rage de vie
rage de mots
rage de couleurs
répandue douce
au coeur de l'événement
reprend le geste
refait les mots
recrée la forme
retour au cercle
renaît la vie
son mouvement
ondulé
18.12.00
_________________________
À coeur à corps perdu
de l'oeil aux pieds
par les deux bouts
entre midi et quatorze heures
courir pattes blanches
derrière un lièvre
trébucher sur le rêve des autres
noyer ses peines dans l'eau remuante
des désirs
changer de cap
s'asseoir sur une branche
surveiller le temps
se moucher de temps en temps
semer des feux
ça et là
embrasser quatre chemins
puis ensuite s'endormir
entre les bras d'une étoile
à mourir de rire
dans un plume
éphémère
23.12.00
_________________________
Au rythme de la mémoire
un long poème s'écrit
sans fin épelle l'amour
en d'intimes enlacements
déposés dans l'écrin des jours
d'images en musiques
de musiques en paroles
paroles assidues
de connivence avec la terre brute
ses arrogances
ses manigances
à la croisée des regards
nus
23.12.00
_________________________
Oui la vie
ce long poème agité
par le rouge et le noir des saisons
reprend la clé s'ouvre la porte
cherche la trace
du temps recueilli
se chuchote
en mille mots
transperce la peau
jusqu'au coeur se faufile
à travers pulsations
inédites
25.12.00
_________________________
Dans l'obscurité
j'avance dans mes pas bleus
sans trahir la lumière autour
traces d'argile
sur les silences
en nos chairs s'abreuvent
à la source des désirs
éclatés en sanglots
coulent sur la dure
emplissent les murs de mille voix
par vagues et chuchotements
d'une caresse se conjuguent
aux embrassements des lendemains
effrayés
25.12.00
_________________________
En ses doux murmures
me convie à la table des silences
durs silences
en son poème
dévoilés
à la frontière
une caresse enserre l'obscur
dépose en son centre
un regard neuf
25.12.00
_________________________
Avait-il mal à son monde
poète qu'il était
s'abreuvait à sa source
en ses fibres
par son sang l'écrivait
l'oeil coquin
souvent le buvait
d'un verre à l'autre
à travers ses larmes rieuses
écrivit son long poème
jusqu'à sa fin
26.12.00
_________________________
Si loin
le soleil s'abandonne
dans le chaud regard de l'oeil
que transpercent les mots
les uns derrière les autres
sans fin redisent
l'amour en pointillés
d'ébats en combats
par le sang
la vie l'écrit
le boit le lie
au dernier regard
ennivré
04.01.01
_________________________
Dans les veines
d'un horizon glacé
la substance des jours
traîne sa longue plainte
sur la langueur des solitudes
verse le sang
rougi au feu des amours
sur la page
incendiée
04.01.01
_________________________
Ne tirez pas sur le poète
il marche dans sa chair glaise
entre les regards apaisés
et les bouffées de silence
que l'amour ému
toujours remue
jusqu'à l'ivre-mort
mort ivre du vivant nonchalant
toujours il marche
dans sa glaise
glaise de vie
amour à vie
amour à mort
13.01.01
_________________________
Étendu blanc
sur un long souffle
l'hiver murmure des flocons
à n'en plus finir
s'attaque à nos endurances
apprises par coeur
quand déjà s'entend
le ruissellement des sèves
dans les veines d'avril
sous la glace
rompue
17.01.01
_________________________
À bout de souffle
le dernier mot
s'écrase sur les phrases
glisse dans les abysses du coeur
sans retour givré dans la splendeur
d'un instant mort d'amour
c'était l'autre histoire
une histoire imaginée
dans le nu d'un instant
une fièvre passagère
un passage démentiel vers le haut pavé du ciel
un ciel incarné dans un corps bien né
gémissante tendresse en corps accord
perle douce perle rare
d'une autre histoire
ses mouvements
passagers
20.01.01
_________________________
En l'absence du désert
j'ai longé l'avenue des échanges
dans une ville étrangère
j'accentuai mon pas
sur une toile vierge offerte
aux reflets du soleil
emprisonnés dans la passion
de mes gestes spontanés
mouvements crépusculaires
allés se noyer rebelles
dans les fragrances de l'aube
emportée dans le remous d'un horizon
estompé
29.01.01
_________________________
Désir au pair
perdre l'idée
l'idée des mots
mots m'ont tuée
tué le nous
encore debout
le bout de tout
tout à l'envers
retour autour
d'un tour de taille
entaille le verbe
verborescence
à sens unique
nids d'hirondelles
ne riront d'elle
d'une aile à l'autre
sauter des mots
sauter des monts
montée de vie
via l'amour
29.01.01
_________________________
Histoire de parole
parole du sens
sens en mouvement
musique des mots
mouvement rythmé
cadence du corps
d'accords brisés
reprend son souffle
retour aux sens
remet les mots
rejoint le sens
son mouvement
05.02.01
_________________________
Le temps ne m'aime plus
le temps ne m'aime plus
que dans l'éphémère des instants
dérive d'instants sur l'âme fragmentée
dérive les fragments sur les mots
beauté mouvante d'une parole
au-dessus de l'abyme
prison de soie
prison de chair
assiégée par la vague
d'une mer amoureuse
son repli
10.02.01
_________________________
Lui parler près du coeur
murmurer en son centre
ce doux temps
cet espace
à travers le silence
à jamais
poétique
16.02.01
_________________________
Affaissée dans ses mots
une femme sur un lit
de désirs se replie
quand l'esprit d'un oiseau
de l'épaule s'évade
d'une douce emprise
des distances
d'une parole
à demeure en son être
exposée
au soleil des durées
17.02.01
_________________________
L'AMER ARRIMÉ
Charmes de chair de serpent
rampant sur ses misères
déployées sur le temps
d'une nuit mensongère
s'est dressée une barrière
en mon coeur de métal
faisant trève de tout mal
que mon âme ne tolère
excusez-la
excusez-moi
ça va oui merci
et vous moi non plus
s'arrime de vous à moi
sans moi la détente
s'abandonne la jouissance
jouirez-vous non pas du tout
tout à vous en mille bisous
dans le délire du tout à nous
18.02.01
_________________________
EN TOUT SENS
Magnétique
elle est sans cesse en mouvement
elle bouge beau dans ses heures
chaque instant la ramène
sur le douillet du tendre
son corps roule exalté
dans les flammes du coeur
trempé dans la gourmandise
d'un regard neuf
plonge dans le plaisir nu
jusqu'au seuil de l'abandon
s'accorde aux ondes de qui l'a vue
à travers l'absolu de son infinitude
20.02.01
=====================================
© Éditions En Marge et Huguette Bertrand
Dépôt légal / mars 2001
Bibliothèque nationale du Québec
Bibliothèque nationale du Canada
ISBN 2-921818-22-1
Tous droits réservés - All rights reserved
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Ce recueil de poésie est aussi édité sur le site web de la
Bibliothèque nationale du Canada dans sa collection électronique
à l'adresse suivante :
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This poetry book is also edited on the National Library of Canada's website
in it's electronic collection at the following URL :
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Ce document fut présenté en lecture gratuite sur le site du "Project Gutenberg"
en janvier 2002 par l'auteure Huguette Bertrand, (Québec) Canada
This document has been released for free reading on "Project Gutenberg"
on January 2002 by the author Huguette Bertrand, (Quebec) Canada
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