Autor: Editor

  • Autour de la Lune

    Autour de la Lune

    Aproximadamente 59.254 palavras.

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    AUTOUR DE LA LUNE
    Etext Production Notes

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    language. One formula has also been typeset in "visual mode", in lines
    presceded by %

    D'ici à la fin du document le texte sera redigé en français.

    Typographie utilisée dans le texte.
    ———————————–

    _xxx_ Texte imprimé en italiques.
    (xxx) Symboles mathématiques ou mots grecs rendus
    selon le langage de composition TeX.
    –Tiret.

    Dictionnaire des mots peu communs utilisés dans le texte.
    ———————————————————

    lieue Ancienne mesure de distance (environ 4 km).

    ligne Ancienne mesure de longeur valant, douzième partie
    du pouce, 2.1167 mm.

    londrès Cigare de la Havane, fabriqué à l'origine pour les
    Anglais.

    milles Mesure de longeur américaine, 5280 pieds, 1609 mètres,

    pied Mesure de longeur américaine, 0.3248 mètre,

    pouce Mesure de longeur américaine, 2.54 cm, douzième partie
    du pied.

    toise Ancienne mesure de longeur valant 6 pieds
    (environ 2 mètres).

    <><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><>

    AUTOUR DE LA LUNE

    par Jules Verne

    CHAPITRE PRÉLIMINAIRE

    Qui résume la première partie de cet ouvrage, pour servir de préface a
    la seconde

    Pendant le cours de l'année 186., le monde entier fut singulièrement
    ému par une tentative scientifique sans précédents dans les annales de
    la science. Les membres du Gun-Club, cercle d'artilleurs fondé à
    Baltimore après la guerre d'Amérique, avaient eu l'idée de se mettre
    en communication avec la Lune–oui, avec la Lune–, en lui envoyant
    un boulet. Leur président Barbicane, le promoteur de l'entreprise,
    ayant consulté à ce sujet les astronomes de l'Observatoire de
    Cambridge, prit toutes les mesures nécessaires au succès de cette
    extraordinaire entreprise, déclarée réalisable par la majorité des
    gens compétents. Après avoir provoqué une souscription publique qui
    produisit près de trente millions de francs, il commença ses
    gigantesques travaux.

    Suivant la note rédigée par les membres de l'Observatoire, le canon
    destiné à lancer le projectile devait être établi dans un pays situé
    entre 0 et 28 degrés de latitude nord ou sud, afin de viser la Lune au
    zénith. Le boulet devait être animé d'une vitesse initiale de douze
    mille yards à la seconde. Lancé le 1er décembre, à onze heures moins
    treize minutes et vingt secondes du soir, il devait rencontrer la Lune
    quatre jours après son départ, le 5 décembre, à minuit précis, à
    l'instant même où elle se trouverait dans son périgée, c'est-à-dire à
    sa distance la plus rapprochée de la Terre, soit exactement
    quatre-vingt-six mille quatre cent dix lieues.

    Les principaux membres du Gun-Club, le président Barbicane, le major
    Elphiston, le secrétaire J.-T. Maston et autres savants tinrent
    plusieurs séances dans lesquelles furent discutées la forme et la
    composition du boulet, la disposition et la nature du canon, la
    qualité et la quantité de la poudre à employer. Il fut décidé: 1° que
    le projectile serait un obus en aluminium d'un diamètre de cent huit
    pouces et d'une épaisseur de douze pouces à ses parois, qui pèserait
    dix-neuf mille deux cent cinquante livres; 2° que le canon serait une
    Columbiad en fonte de fer longue de neuf cents pieds, qui serait
    coulée directement dans le sol; 3° que la charge emploierait quatre
    cent mille livres de fulmi-coton qui, développant six milliards de
    litres de gaz sous le projectile, l'emporteraient facilement vers
    l'astre des nuits.

    Ces questions résolues, le président Barbicane, aidé de l'ingénieur
    Murchison, fit choix d'un emplacement situé dans la Floride par 27°
    7' de latitude nord et 5° 7' de longitude ouest. Ce fut en cet
    endroit, qu'après des travaux merveilleux, la Columbiad fut coulée
    avec un plein succès.

    Les choses en étaient là, quand survint un incident qui centupla
    l'intérêt attaché à cette grande entreprise.

    Un Français, un Parisien fantaisiste, un artiste aussi spirituel
    qu'audacieux, demanda à s'enfermer dans un boulet afin d'atteindre la
    Lune et d'opérer une reconnaissance du satellite terrestre. Cet
    intrépide aventurier se nommait Michel Ardan. Il arriva en Amérique,
    fut reçu avec enthousiasme, tint des meetings, se vit porter en
    triomphe, réconcilia le président Barbicane avec son mortel ennemi le
    capitaine Nicholl et, comme gage de réconciliation, il les décida à
    s'embarquer avec lui dans le projectile.

    La proposition fut acceptée. On modifia la forme du boulet. Il
    devint cylindro-conique. On garnit cette espèce de wagon aérien de
    ressorts puissants et de cloisons brisantes qui devaient amortir le
    contrecoup du départ. On le pourvut de vivres pour un an, d'eau pour
    quelques mois, de gaz pour quelques jours. Un appareil automatique
    fabriquait et fournissait l'air nécessaire à la respiration des trois
    voyageurs. En même temps, le Gun-Club faisait construire sur l'un des
    plus hauts sommets des montagnes Rocheuses un gigantesque télescope
    qui permettrait de suivre le projectile pendant son trajet à travers
    l'espace. Tout était prêt.

    Le 30 novembre, à l'heure fixée, au milieu d'un concours
    extraordinaire de spectateurs, le départ eut lieu et pour la première
    fois, trois êtres humains, quittant le globe terrestre, s'élancèrent
    vers les espaces interplanétaires avec la presque certitude d'arriver
    à leur but. Ces audacieux voyageurs, Michel Ardan, le président
    Barbicane et le capitaine Nicholl, devaient effectuer leur trajet en
    _quatre-vingt dix-sept heures treize minutes et vingt secondes_.
    Conséquemment, leur arrivée à la surface du disque lunaire ne pouvait
    avoir lieu que le 5 décembre, à minuit, au moment précis où la Lune
    serait pleine, et non le 4, ainsi que l'avaient annoncé quelques
    journaux mal informés.

    Mais, circonstance inattendue, la détonation produite par la Columbiad
    eut pour effet immédiat de troubler l'atmosphère terrestre en y
    accumulant une énorme quantité de vapeurs. Phénomène qui excita
    l'indignation générale, car la Lune fut voilée pendant plusieurs nuits
    aux yeux de ses contemplateurs.

    Le digne J.-T. Maston, le plus vaillant ami des trois voyageurs,
    partit pour les montagnes Rocheuses, en compagnie de l'honorable J.
    Belfast, directeur de l'Observatoire de Cambridge, et il gagna la
    station de Long's-Peak, où se dressait le télescope qui rapprochait la
    Lune à deux lieues. L'honorable secrétaire du Gun-Club voulait
    observer lui-même le véhicule de ses audacieux amis.

    L'accumulation des nuages dans l'atmosphère empêcha toute observation
    pendant les 5, 6, 7, 8, 9 et 10 décembre. On crut même que
    l'observation devrait être remise au 3 janvier de l'année suivante,
    car la Lune, entrant dans son dernier quartier le 11, ne présenterait
    plus alors qu'une portion décroissante de son disque, insuffisante
    pour permettre d'y suivre la trace du projectile.

    Mais enfin, à la satisfaction générale, une forte tempête nettoya
    l'atmosphère dans la nuit du 11 au 12 décembre, et la Lune, à demi
    éclairée, se découpa nettement sur le fond noir du ciel.

    Cette nuit même, un télégramme était envoyé de la station de
    Long's-Peak par J.-T. Maston et Belfast à MM. les membres du bureau de
    l'Observatoire de Cambridge.

    Or, qu'annonçait ce télégramme?

    Il annonçait: que le 11 décembre, à huit heures quarante-sept du
    soir, le projectile lancé par la Columbiad de Stone's-Hill avait été
    aperçu par MM. Belfast et J.-T. Maston,–que le boulet, dévié pour
    une cause ignorée, n'avait point atteint son but, mais qu'il en était
    passé assez près pour être retenu par l'attraction lunaire,–que
    son mouvement rectiligne s'était changé en un mouvement circulaire,
    et qu'alors, entraîné suivant un orbe elliptique autour de l'astre
    des nuits, il en était devenu le satellite.

    Le télégramme ajoutait que les éléments de ce nouvel astre n'avaient
    pu être encore calculés;–et en effet, trois observations prenant
    l'astre dans trois positions différentes, sont nécessaires pour
    déterminer ces éléments. Puis, il indiquait que la distance séparant
    le projectile de la surface lunaire «pouvait» être évaluée à deux
    mille huit cent trente-trois milles environ, soit quatre mille cinq
    cents lieues.

    Il terminait enfin en émettant cette double hypothèse: Ou l'attraction
    de la Lune finirait par l'emporter, et les voyageurs atteindraient
    leur but; ou le projectile, maintenu dans un orbe immutable,
    graviterait autour du disque lunaire jusqu'à la fin des siècles.

    Dans ces diverses alternatives, quel serait le sort des voyageurs?
    Ils avaient des vivres pour quelque temps, c'est vrai. Mais en
    supposant même le succès de leur téméraire entreprise, comment
    reviendraient-ils? Pourraient-ils jamais revenir? Aurait-on de leurs
    nouvelles? Ces questions, débattues par les plumes les plus savantes
    du temps, passionnèrent le public.

    Il convient de faire ici une remarque qui doit être méditée par les
    observateurs trop pressés. Lorsqu'un savant annonce au public une
    découverte purement spéculative, il ne saurait agir avec assez de
    prudence. Personne n'est forcé de découvrir ni une planète, ni une
    comète, ni un satellite, et qui se trompe en pareil cas, s'expose
    justement aux quolibets de la foule. Donc, mieux vaut attendre, et
    c'est ce qu'aurait dû faire l'impatient J.-T. Maston, avant de lancer
    à travers le monde ce télégramme qui, suivant lui, disait le dernier
    mot de cette entreprise.

    En effet, ce télégramme contenait des erreurs de deux sortes, ainsi
    que cela fut vérifié plus tard: 1° Erreurs d'observation, en ce qui
    concernait la distance du projectile à la surface de la Lune, car, à
    la date du 11 décembre, il était impossible de l'apercevoir, et ce que
    J.-T. Maston avait vu ou cru voir, ne pouvait être le boulet de la
    Columbiad. 2° Erreurs de théorie sur le sort réservé audit
    projectile, car en faire un satellite de la Lune, c'était se mettre en
    contradiction absolue avec les lois de la mécanique rationnelle.

    Une seule hypothèse des observateurs de Long's-Peak pouvait se
    réaliser, celle qui prévoyait le cas où les voyageurs–s'ils
    existaient encore–, combineraient leurs efforts avec l'attraction
    lunaire de manière à atteindre la surface du disque.

    Or, ces hommes, aussi intelligents que hardis, avaient survécu au
    terrible contrecoup du départ, et c'est leur voyage dans le
    boulet-wagon qui va être raconté jusque dans ses plus dramatiques
    comme dans ses plus singuliers détails. Ce récit détruira beaucoup
    d'illusions et de prévisions; mais il donnera une juste idée des
    péripéties réservées à une pareille entreprise, et il mettra en relief
    les instincts scientifiques de Barbicane, les ressources de
    l'industrieux Nicholl et l'humoristique audace de Michel Ardan.

    En outre, il prouvera que leur digne ami, J.-T. Maston, perdait son
    temps, lorsque, penché sur le gigantesque télescope, il observait la
    marche de la Lune à travers les espaces stellaires.

    I

    De dix heures vingt a dix heures quarante-sept minutes du soir

    Quand dix heures sonnèrent, Michel Ardan, Barbicane et Nicholl firent
    leurs adieux aux nombreux amis qu'ils laissaient sur terre. Les deux
    chiens, destinés à acclimater la race canine sur les continents
    lunaires, étaient déjà emprisonnés dans le projectile. Les trois
    voyageurs s'approchèrent de l'orifice de l'énorme tube de fonte, et
    une grue volante les descendit jusqu'au chapeau conique du boulet.

    Là, une ouverture, ménagée à cet effet, leur donna accès dans le wagon
    d'aluminium. Les palans de la grue étant halés à l'extérieur, la
    gueule de la Columbiad fut instantanément dégagée de ses derniers
    échafaudages.

    Nicholl, une fois introduit avec ses compagnons dans le projectile,
    s'occupa d'en fermer l'ouverture au moyen d'une forte plaque maintenue
    intérieurement par de puissantes vis de pression. D'autres plaques,
    solidement adaptées, recouvraient les verres lenticulaires des
    hublots. Les voyageurs, hermétiquement clos dans leur prison de
    métal, étaient plongés au milieu d'une obscurité profonde.

    «Et maintenant, mes chers compagnons, dit Michel Ardan, faisons comme
    chez nous. Je suis homme d'intérieur, moi, et très fort sur l'article
    ménage. Il s'agit de tirer le meilleur parti possible de notre
    nouveau logement et d'y trouver nos aises. Et d'abord, tâchons d'y
    voir un peu plus clair. Que diable! le gaz n'a pas été inventé pour
    les taupes!»

    Ce disant, l'insouciant garçon fit jaillir la flamme d'une allumette
    qu'il frotta à la semelle de sa botte; puis, il l'approcha du bec fixé
    au récipient, dans lequel l'hydrogène carboné, emmagasiné à une haute
    pression, pouvait suffire à l'éclairage et au chauffage du boulet
    pendant cent quarante-quatre heures, soit six jours et six nuits.

    Le gaz s'alluma. Le projectile, ainsi éclairé, apparut comme une
    chambre confortable, capitonnée à ses parois, meublée de divans
    circulaires, et dont la voûte s'arrondissait en forme de dôme.

    Les objets qu'elle renfermait, armes, instruments, ustensiles,
    solidement saisis et maintenus contre les rondeurs du capiton,
    devaient supporter impunément le choc du départ. Toutes les
    précautions humainement possibles avaient été prises pour mener à
    bonne fin une si téméraire tentative.

    Michel Ardan examina tout et se déclara fort satisfait de son
    installation.

    «C'est une prison, dit-il, mais une prison qui voyage, et avec le
    droit de mettre le nez à la fenêtre, je ferais bien un bail de cent
    ans! Tu souris Barbicane? As-tu donc une arrière-pensée? Te dis-tu
    que cette prison pourrait être notre tombeau? Tombeau, soit, mais je
    ne le changerais pas pour celui de Mahomet qui flotte dans l'espace
    et ne marche pas!»

    Pendant que Michel Ardan parlait ainsi, Barbicane et Nicholl faisaient
    leurs derniers préparatifs.

    Le chronomètre de Nicholl marquait dix heures vingt minutes du soir
    lorsque les trois voyageurs se furent définitivement murés dans leur
    boulet. Ce chronomètre était réglé à un dixième de seconde près sur
    celui de l'ingénieur Murchison. Barbicane le consulta.

    «Mes amis, dit-il, il est dix heures vingt. A dix heures
    quarante-sept, Murchison lancera l'étincelle électrique sur le fil
    qui communique avec la charge de la Columbiad. A ce moment précis,
    nous quitterons notre sphéroïde. Nous avons donc encore vingt-sept
    minutes à rester sur la terre.

    –Vingt-six minutes et treize secondes, répondit le méthodique
    Nicholl.

    –Eh bien, s'écria Michel Ardan d'un ton de belle humeur, en
    vingt-six minutes, on fait bien des choses! On peut discuter les
    plus graves questions de morale ou de politique, et même les
    résoudre! Vingt-six minutes bien employées valent mieux que
    vingt-six années où on ne fait rien! Quelques secondes d'un Pascal
    ou d'un Newton sont plus précieuses que toute l'existence de
    l'indigeste foule des imbéciles…

    –Et tu en conclus, éternel parleur? demanda le président Barbicane.

    –J'en conclus que nous avons vingt-six minutes, répondit Ardan.

    –Vingt-quatre seulement, dit Nicholl.

    –Vingt-quatre, si tu y tiens, mon brave capitaine, répondit Ardan,
    vingt-quatre minutes pendant lesquelles on pourrait approfondir…

    –Michel, dit Barbicane, pendant notre traversée, nous aurons tout le
    temps nécessaire pour approfondir les questions les plus ardues.
    Maintenant occupons-nous du départ.

    –Ne sommes-nous pas prêts?

    –Sans doute. Mais il est encore quelques précautions à prendre pour
    atténuer autant que possible le premier choc!

    –N'avons-nous pas ces couches d'eau disposées entre les cloisons
    brisantes, et dont l'élasticité nous protégera suffisamment?

    –Je l'espère, Michel, répondit doucement Barbicane, mais je n'en
    suis pas bien sûr!

    –Ah! le farceur! s'écria Michel Ardan. Il espère!… Il n'est
    pas sûr!… Et il attend le moment où nous sommes encaqués pour
    faire ce déplorable aveu! Mais je demande à m'en aller!

    –Et le moyen? répliqua Barbicane.

    –En effet! dit Michel Ardan, c'est difficile. Nous sommes dans le
    train et le sifflet du conducteur retentira avant vingt-quatre
    minutes…

    –Vingt», fit Nicholl.

    Pendant quelques instants, les trois voyageurs se regardèrent. Puis
    ils examinèrent les objets emprisonnés avec eux.

    «Tout est à sa place, dit Barbicane. Il s'agit de décider maintenant
    comment nous nous placerons le plus utilement pour supporter le choc
    du départ. La position à prendre ne saurait être indifférente, et
    autant que possible, il faut empêcher que le sang ne nous afflue trop
    violemment à la tête.

    –Juste, fit Nicholl.

    –Alors, répondit Michel Ardan, prêt à joindre l'exemple à la parole,
    mettons-nous la tête en bas et les pieds en haut, comme les clowns du
    Great-Circus!

    –Non, dit Barbicane, mais étendons-nous sur le côté. Nous
    résisterons mieux ainsi au choc. Remarquez bien qu'au moment où le
    boulet partira que nous soyons dedans ou que nous soyons devant, c'est
    à peu près la même chose.

    –Si ce n'est qu' «à peu près» la même chose, je me rassure, répliqua
    Michel Ardan.

    –Approuvez-vous mon idée, Nicholl? demanda Barbicane.

    –Entièrement, répondit le capitaine. Encore treize minutes et demie.

    –Ce n'est pas un homme que ce Nicholl s'écria Michel, c'est un
    chronomètre à secondes, a échappement, avec huit trous…»

    Mais ses compagnons ne l'écoutaient plus, et ils prenaient leurs
    dernières dispositions avec un sang-froid inimaginable. Ils avaient
    l'air de deux voyageurs méthodiques, montés dans un wagon, et
    cherchant à se caser aussi confortablement que possible. On se
    demande vraiment de quelle matière sont faits ces coeurs d'Américains
    auxquels l'approche du plus effroyable danger n'ajoute pas une
    pulsation!

    Trois couchettes, épaisses et solidement conditionnées, avaient été
    placées dans le projectile. Nicholl et Barbicane les disposèrent au
    centre du disque qui formait le plancher mobile. Là devaient
    s'étendre les trois voyageurs, quelques moments avant le départ.

    Pendant ce temps, Ardan, ne pouvant rester immobile, tournait dans son
    étroite prison comme une bête fauve en cage, causant avec ses amis,
    parlant à ses chiens, Diane et Satellite, auxquels, on le voit, il
    avait donné depuis quelque temps ces noms significatifs.

    «Hé! Diane! Hé! Satellite! s'écriait-il en les excitant. Vous
    allez donc montrer aux chiens sélénites les bonnes façons des chiens
    de la terre! Voilà qui fera honneur à la race canine! Pardieu! Si
    nous revenons jamais ici-bas, je veux rapporter un type croisé de
    «moon-dogs» qui fera fureur!

    –S'il y a des chiens dans la Lune, dit Barbicane.

    –Il y en a, affirma Michel Ardan, comme il y a des chevaux, des
    vaches, des ânes, des poules. Je parie que nous y trouvons des
    poules!

    –Cent dollars que nous n'en trouverons pas, dit Nicholl.

    –Tenu, mon capitaine, répondit Ardan en serrant la main de Nicholl.
    Mais à propos, tu as déjà perdu trois paris avec notre président,
    puisque les fonds nécessaires à l'entreprise ont été faits, puisque
    l'opération de la fonte a réussi, et enfin puisque la Columbiad a été
    chargée sans accident, soit six mille dollars.

    –Oui, répondit Nicholl. Dix heures trente-sept minutes et six
    secondes.

    –C'est entendu, capitaine. Eh bien, avant un quart d'heure, tu auras
    encore à compter neuf mille dollars au président, quatre mille parce
    que la Columbiad n'éclatera pas, et cinq mille parce que le boulet
    s'enlèvera à plus de six milles dans l'air.

    –J'ai les dollars, répondit Nicholl en frappant sur la poche de son
    habit, je ne demande qu'à payer.

    –Allons, Nicholl, je vois que tu es un homme d'ordre, ce que je n'ai
    jamais pu être, mais en somme, tu as fait là une série de paris peu
    avantageux pour toi, permets-moi de te le dire.

    –Et pourquoi? demanda Nicholl.

    –Parce que si tu gagnes le premier, c'est que la Columbiad aura
    éclaté, et le boulet avec, et Barbicane ne sera plus là pour te
    rembourser tes dollars.

    –Mon enjeu est déposé à la banque de Baltimore, répondit simplement
    Barbicane, et à défaut de Nicholl, il retournera à ses héritiers!

    –Ah! hommes pratiques! s'écria Michel Ardan, esprits positifs! Je
    vous admire d'autant plus que je ne vous comprends pas.

    –Dix heures quarante deux! dit Nicholl.

    –Plus que cinq minutes! répondit Barbicane.

    –Oui! cinq petites minutes! répliqua Michel Ardan. Et nous sommes
    enfermés dans un boulet au fond d'un canon de neuf cents pieds! Et
    sous ce boulet sont entassés quatre cent mille livres de fulmi-coton
    qui valent seize cent mille livres de poudre ordinaire! Et l'ami
    Murchison, son chronomètre à la main, l'oeil fixé sur l'aiguille, le
    doigt posé sur l'appareil électrique, compte les secondes et va nous
    lancer dans les espaces interplanétaires!…

    –Assez, Michel, assez! dit Barbicane d'une voix grave.
    Préparons-nous. Quelques instants seulement nous séparent d'un moment
    suprême. Une poignée de main, mes amis.

    –Oui», s'écria Michel Ardan, plus ému qu'il ne voulait le paraître.

    Ces trois hardis compagnons s'unirent dans une dernière étreinte.

    «Dieu nous garde!» dit le religieux Barbicane.

    Michel Ardan et Nicholl s'étendirent sur les couchettes disposées au
    centre du disque.

    «Dix heures quarante sept!» murmura le capitaine.

    Vingt secondes encore! Barbicane éteignit rapidement le gaz et se
    coucha près de ses compagnons.

    Le profond silence e n'était interrompu que par les battements du
    chronomètre frappant la seconde.

    Soudain, un choc épouvantable se produisit, et le projectile, sous la
    poussée de six milliards de litres de gaz développés par la
    déflagration du pyroxile, s'enleva dans l'espace.

    II

    La première demi-heure

    Que s'était-il passé? Quel effet avait produit cette effroyable
    secousse? L'ingéniosité des constructeurs du projectile avait-elle
    obtenu un résultat heureux? Le choc s'était-il amorti, grâce aux
    ressorts, aux quatre tampons, aux coussins d'eau, aux cloisons
    brisantes? Avait-on dompté l'effrayante poussée de cette vitesse
    initiale de onze mille mètres qui eût suffi à traverser Paris ou New
    York en une seconde? C'est évidemment la question que se posaient les
    mille témoins de cette scène émouvante. Ils oubliaient le but du
    voyage pour ne songer qu'aux voyageurs! Et si quelqu'un d'entre eux
    –J.-T. Maston, par exemple–, eût pu jeter un regard à l'intérieur
    du projectile, qu'aurait-il vu?

    Rien alors. L'obscurité était profonde dans le boulet. Mais ses
    parois cylindro-coniques avaient supérieurement résisté. Pas une
    déchirure, pas une flexion, pas une déformation. L'admirable
    projectile ne s'était même pas altéré sous l'intense déflagration des
    poudres, ni liquéfié, comme on paraissait le craindre, en une pluie
    d'aluminium.

    A l'intérieur, peu de désordre, en somme. Quelques objets avaient été
    lancés violemment vers la voûte; mais les plus importants ne
    semblaient pas avoir souffert du choc. Leurs saisines étaient
    intactes.

    Sur le disque mobile, rabaissé jusqu'au culot, après le bris des
    cloisons et l'échappement de l'eau, trois corps gisaient sans
    mouvement. Barbicane, Nicholl, Michel Ardan respiraient-ils encore?
    Ce projectile n'était-il plus qu'un cercueil de métal, emportant trois
    cadavres dans l'espace?…

    Quelques minutes après le départ du boulet, un de ces corps fit un
    mouvement; ses bras s'agitèrent, sa tête se redressa, et il parvint à
    se mettre sur les genoux. C'était Michel Ardan. Il se palpa, poussa
    un a «hem» sonore, puis il dit;

    «Michel Ardan, complet. Voyons les autres!»

    Le courageux Français voulut se lever; mais il ne put se tenir debout.
    Sa tête vacillait, son sang violemment injecté, l'aveuglait, il était
    comme un homme ivre.

    «Brr! fit-il. Cela me produit le même effet que deux bouteilles de
    Corton. Seulement, c'est peut-être moins agréable à avaler!»

    Puis, passant plusieurs fois sa main sur son front et se frottant les
    tempes, il cria d'une voix ferme:

    «Nicholl! Barbicane!»

    Il attendit anxieusement. Nulle réponse. Pas même un soupir qui
    indiquât que le coeur de ses compagnons battait encore. Il réitéra
    son appel. Même silence.

    «Diable! dit-il. Ils ont l'air d'être tombés d'un cinquième étage
    sur la tête! Bah! ajouta-t-il avec cette imperturbable confiance que
    rien ne pouvait enrayer, si un Français a pu se mettre sur les genoux,
    deux Américains ne seront pas gênés de se remettre sur les pieds.
    Mais, avant tout éclairons la situation».

    Ardan sentait la vie lui revenir à flots. Son sang se calmait et
    reprenait sa circulation accoutumée. De nouveaux efforts le remirent
    en équilibre. Il parvint à se lever, tira de sa poche une allumette
    et l'enflamma sous le frottement du phosphore. Puis, l'approchant du
    bec, il l'alluma. Le récipient n'avait aucunement souffert. Le gaz
    ne s'était pas échappé. D'ailleurs, son odeur l'eût trahi, et en ce
    cas, Michel Ardan n'aurait pas impunément promené une allumette
    enflammée dans ce milieu rempli d'hydrogène. Le gaz, combiné avec
    l'air, eût produit un mélange détonant et l'explosion aurait achevé ce
    que la secousse avait commencé peut-être.

    Dès que le bec fut allumé, Ardan se pencha sur les corps de ses
    compagnons. Ces corps étaient renversés l'un sur l'autre, comme des
    masses inertes. Nicholl dessus, Barbicane dessous.

    Ardan redressa le capitaine, l'accota contre un divan, et le
    frictionna vigoureusement. Ce massage, intelligemment pratiqué,
    ranima Nicholl, qui ouvrit les yeux, recouvra instantanément son
    sang-froid, saisit la main d'Ardan. Puis, regardant autour de lui:

    «Et Barbicane? demanda-t-il.

    –Chacun son tour, répondit tranquillement Michel Ardan. J'ai
    commencé par toi, Nicholl, parce que tu étais dessus. Passons
    maintenant à Barbicane.»

    Cela dit, Ardan et Nicholl soulevèrent le président du Gun-Club et le
    déposèrent sur le divan. Barbicane semblait avoir plus souffert que
    ses compagnons. Son sang avait coulé, mais Nicholl se rassura en
    constatant que cette hémorragie ne provenait que d'une légère blessure
    à l'épaule. Une simple écorchure qu'il comprima soigneusement.

    Néanmoins, Barbicane fut quelque temps à revenir à lui, ce dont
    s'effrayèrent ses deux amis qui ne lui épargnaient pas les frictions.

    «Il respire cependant, disait Nicholl, approchant son oreille de la
    poitrine du blessé.

    –Oui, répondait Ardan, il respire comme un homme qui a quelque
    habitude de cette opération quotidienne. Massons, Nicholl, massons
    avec vigueur.»

    Et les deux praticiens improvisés firent tant et si bien, que
    Barbicane recouvra l'usage de ses sens. Il ouvrit les yeux, se
    redressa, prit la main de ses deux amis, et, pour sa première parole:

    «Nicholl, demanda-t-il, marchons-nous?»

    Nicholl et Barbicane se regardèrent. Ils ne s'étaient pas encore
    inquiétés du projectile. Leur première préoccupation avait été pour
    les voyageurs, non pour le wagon.

    «Au fait marchons-nous? répéta Michel Ardan.

    –Ou bien reposons-nous tranquillement sur le sol de la Floride?
    demanda Nicholl.

    –Ou au fond du golfe du Mexique? ajouta Michel Ardan.

    –Par exemple!» s'écria le président Barbicane.

    Et cette double hypothèse suggérée par ses compagnons eut pour effet
    immédiat de le rappeler immédiatement au sentiment.

    Quoi qu'il en soit, on ne pouvait encore se prononcer sur la situation
    du boulet. Son immobilité apparente; le défaut de communication avec
    l'extérieur, ne permettaient pas de résoudre la question. Peut-être
    le projectile déroulait-il sa trajectoire à travers l'espace;
    peut-être, après un court enlèvement, était-il retombé sur terre, ou
    même dans le golfe du Mexique, chute que le peu de largeur de la
    presqu'île floridienne rendait possible.

    Le cas était grave, le problème intéressant. Il fallait le résoudre
    au plus tôt. Barbicane, surexcité et triomphant par son énergie
    morale de sa faiblesse physique, se releva. Il écouta. A
    l'extérieur, silence profond. Mais l'épais capitonnage était
    suffisant pour intercepter tous les bruits de la Terre. Cependant,
    une circonstance frappa Barbicane. La température à l'intérieur du
    projectile était singulièrement élevée. Le président retira un
    thermomètre de l'enveloppe qui le protégeait, et il le consulta.
    L'instrument marquait quarante-cinq degrés centigrades.

    «Oui! s'écria-t-il alors, oui! nous marchons! Cette étouffante
    chaleur transsude à travers les parois du projectile! Elle est
    produite par son frottement sur les couches atmosphériques. Elle va
    bientôt diminuer, parce que déjà nous flottons dans le vide, et après
    avoir failli étouffer, nous subirons des froids intenses.

    –Quoi, demanda Michel Ardan, suivant toi, Barbicane, nous serions dès
    à présent hors des limites de l'atmosphère terrestre?

    –Sans aucun doute, Michel. Ecoute-moi. Il est dix heures
    cinquante-cinq minutes. Nous sommes partis depuis huit minutes
    environ. Or, si notre vitesse initiale n'eût pas été diminuée par le
    frottement, six secondes nous auraient suffi pour franchir les seize
    lieues d'atmosphère qui entourent le sphéroïde.

    –Parfaitement, répondit Nicholl, mais dans quelle proportion
    estimez-vous la diminution de cette vitesse par le frottement?

    –Dans la proportion d'un tiers, Nicholl, répondit Barbicane cette
    diminution est considérable, mais, d'après mes calculs, elle est
    telle. Si donc nous avons eu une vitesse initiale de onze mille
    mètres, au sortir de l'atmosphère cette vitesse sera réduite à sept
    mille trois cent trente-deux mètres, quoi qu'il en soit, nous avons
    déjà franchi cet intervalle, et…

    –Et alors, dit Michel Ardan, l'ami Nicholl a perdu ses deux paris:
    quatre mille dollars, puisque la Columbiad n'a pas éclaté; cinq mille
    dollars, puisque le projectile s'est élevé à une hauteur supérieure à
    six milles. Donc, Nicholl, exécute-toi.

    –Constatons d'abord, répondit le capitaine, et nous paierons ensuite.
    Il est très possible que les raisonnements de Barbicane soient exacts
    et que j'aie perdu mes neuf mille dollars. Mais une nouvelle
    hypothèse se présente à mon esprit, et elle annulerait la gageure.

    –Laquelle? demanda vivement Barbicane.

    –L'hypothèse que, pour une raison ou une autre, le feu n'ayant pas
    été mis aux poudres, nous ne soyons pas partis.

    –Pardieu, capitaine, s'écria Michel Ardan, voilà une hypothèse digne
    de mon cerveau! Elle n'est pas sérieuse! Est-ce que nous n'avons pas
    été à demi assommés par la secousse? Est-ce que je ne t'ai pas
    rappelé à la vie? Est-ce que l'épaule du président ne saigne pas
    encore du contrecoup qui l'a frappée?

    –D'accord, Michel, répéta Nicholl, mais une seule question.

    –Fais, mon capitaine.

    –As-tu entendu la détonation qui certainement a dû être formidable?

    –Non, répondit Ardan, très surpris, en effet, je n'ai pas entendu la
    détonation.

    –Et vous, Barbicane?

    –Ni moi non plus.

    –Eh bien? fit Nicholl.

    –Au fait! murmura le président, pourquoi n'avons-nous pas entendu la
    détonation?»

    Les trois amis se regardèrent d'un air assez décontenancé. Il se
    présentait là un phénomène inexplicable. Le projectile était parti
    cependant, et, conséquemment, la détonation avait dû se produire.

    «Sachons d'abord où nous en sommes, dit Barbicane, et rabattons les
    panneaux.»

    Cette opération extrêmement simple, fut aussitôt pratiquée. Les
    écrous qui maintenaient les boulons sur les plaques extérieures du
    hublot de droite, cédèrent sous la pression d'une clef anglaise. Ces
    boulons furent chassés au-dehors, et des obturateurs garnis de
    caoutchouc bouchèrent le trou qui leur donnait passage. Aussitôt la
    plaque extérieure se rabattit sur sa charnière comme un sabord, et le
    verre lenticulaire qui fermait le hublot apparut. Un hublot identique
    s'évidait dans l'épaisseur des parois sur l'autre face, du projectile,
    un autre dans le dôme qui le terminait, un quatrième enfin au milieu
    du culot inférieur. On pouvait donc observer, dans quatre directions
    opposées, le firmament par les vitres latérales et plus directement,
    la Terre ou la Lune par les ouvertures supérieures et inférieures du
    boulet.

    Barbicane et ses deux compagnons s'étaient aussitôt précipités à la
    vitre découverte. Nul rayon lumineux ne l'animait. Une profonde
    obscurité enveloppait le projectile. Ce qui n'empêcha pas le
    président Barbicane de s'écrier:

    «Non, mes amis, nous ne sommes pas retombés sur terre! Non, nous ne
    sommes pas immergés au fond du golfe du Mexique! Oui! nous montons
    dans l'espace! Voyez ces étoiles qui brillent dans la nuit, et cette
    impénétrable obscurité qui s'amasse entre la Terre et nous!

    «Hurrah! Hurrah!» s'écrièrent d'une commune voix Michel Ardan et
    Nicholl.

    En effet, ces ténèbres compactes prouvaient que le projectile avait
    quitté la Terre, car le sol, vivement éclairé alors par la clarté
    lunaire, eût apparu aux yeux des voyageurs, s'ils eussent reposé à sa
    surface. Cette obscurité démontrait aussi que le projectile avait
    dépassé la couche atmosphérique, car la lumière diffuse, répandue dans
    l'air eût reporté sur les parois métalliques un reflet qui manquait
    aussi. Cette lumière aurait éclairé la vitre du hublot, et cette
    vitre était obscure. Le doute n'était plus permis. Les voyageurs
    avaient quitté la Terre.

    «J'ai perdu, dit Nicholl.

    –Et je t'en félicite! répondit Ardan.

    –Voici neuf mille dollars, dit le capitaine en tirant de sa poche une
    liasse de dollars papier.

    –Voulez-vous un reçu? demanda Barbicane en prenant la somme.

    –Si cela ne vous désoblige pas, répondit Nicholl. C'est plus
    régulier.»

    Et, sérieusement, flegmatiquement, comme s'il eût été à sa caisse, le
    président Barbicane tira son carnet, en détacha une page blanche,
    libella au crayon un reçu en règle, le data, le signa, le parapha, et
    le remit au capitaine qui l'enferma soigneusement dans son
    portefeuille.

    Michel Ardan, ôtant sa casquette, s'inclina sans rien dire devant ses
    deux compagnons. Tant de formalisme en de pareilles circonstances lui
    coupait la parole. Il n'avait jamais rien vu de si «américain».

    Barbicane et Nicholl, leur opération terminée, s'étaient replacés à la
    vitre et regardaient les constellations. Les étoiles se détachaient
    en points vifs sur le fond noir du ciel. Mais, de ce côté, on ne
    pouvait apercevoir l'astre des nuits, qui, marchant de l'est à
    l'ouest, s'élevait peu à peu vers le zénith. Aussi son absence
    provoqua-t-elle une réflexion d'Ardan.

    «Et la Lune? disait-il. Est-ce que, par hasard, elle manquerait à
    notre rendez-vous?

    –Rassure-toi, répondit Barbicane. Notre future sphéroïde est à son
    poste, mais nous ne pouvons l'apercevoir de ce côté. Ouvrons l'autre
    hublot latéral.»

    Au moment où Barbicane allait abandonner la vitre pour procéder au
    dégagement du hublot opposé, son attention fut attirée par l'approche
    d'un objet brillant. C'était un disque énorme, dont les colossales
    dimensions ne pouvaient être appréciées. Sa face tournée vers la
    Terre s'éclairait vivement. On eût dit une petite Lune qui
    réfléchissait la lumière de la grande. Elle s'avançait avec une
    prodigieuse vitesse et paraissait décrire autour de la Terre une
    orbite qui coupait la trajectoire du projectile. Le mouvement de
    translation de ce mobile se complétait d'un mouvement de rotation sur
    lui-même. Il se comportait donc comme tous les corps célestes
    abandonnés dans l'espace.

    «Eh! s'écria Michel Ardan, qu'est cela? Un autre projectile?»

    Barbicane ne répondit pas. L'apparition de ce corps énorme le
    surprenait et l'inquiétait. Une rencontre était possible, qui aurait
    eu des résultats déplorables, soit que le projectile fût dévié de sa
    route, soit qu'un choc, brisant son élan, le précipitât vers la Terre,
    soit enfin qu'il se vît irrésistiblement entraîné par la puissance
    attractive de cet astéroïde.

    Le président Barbicane avait rapidement saisi les conséquences de ces
    trois hypothèses qui, d'une façon ou d'une autre, amenaient fatalement
    l'insuccès de sa tentative. Ses compagnons, muets, regardaient à
    travers l'espace. L'objet grossissait prodigieusement en
    s'approchant, et par une certaine illusion d'optique, il semblait que
    le projectile se précipitât au-devant de lui.

    «Mille dieux! s'écria Michel Ardan, les deux trains vont se
    rencontrer!»

    Instinctivement, les voyageurs s'étaient rejetés en arrière. Leur
    épouvante fut extrême, mais elle ne dura pas longtemps, quelques
    secondes à peine. L'astéroïde passa à plusieurs centaines de mètres
    du projectile et disparut, non pas tant par la rapidité de sa course,
    que parce que sa face opposée à la Lune se confondit subitement avec
    l'obscurité absolue de l'espace.

    «Bon voyage! s'écria Michel Ardan en poussant un soupir de
    satisfaction. Comment! l'infini n'est pas assez grand pour qu'un
    pauvre petit boulet puisse s'y promener sans crainte! Ah çà!
    qu'est-ce que ce globe prétentieux qui a failli nous heurter?

    –Je le sais, répondit Barbicane.

    –Parbleu! tu sais tout.

    –C'est, dit Barbicane, un simple bolide, mais un bolide énorme que
    l'attraction a retenu à l'état de satellite.

    –Est-il possible! s'écria Michel Ardan. La terre a donc deux Lunes
    comme Neptune?

    –Oui, mon ami, deux Lunes, bien qu'elle passe généralement pour n'en
    posséder qu'une. Mais cette seconde Lune est si petite et sa vitesse
    est si grande, que les habitants de la Terre ne peuvent l'apercevoir.
    C'est en tenant compte de certaines perturbations qu'un astronome
    français, M. Petit, a su déterminer l'existence de ce second satellite
    et en calculer les éléments. D'après ses observations, ce bolide
    accomplirait sa révolution autour de la Terre en trois heures vingt
    minutes seulement, ce qui implique une vitesse prodigieuse.

    –Tous les astronomes, demanda Nicholl, admettent-ils l'existence de
    ce satellite?

    –Non, répondit Barbicane; mais si, comme nous, ils s'étaient
    rencontrés avec lui, ils ne pourraient plus douter. Au fait, j'y
    pense, ce bolide qui nous eût fort embarrassés en heurtant le
    projectile permet de préciser notre situation dans l'espace.

    –Comment? dit Ardan.

    –Parce que sa distance est connue et, au point où nous l'avons
    rencontré, nous étions exactement a huit mille cent quarante
    kilomètres de la surface du globe terrestre.

    –Plus de deux mille lieues! s'écria Michel Ardan. Voilà qui enfonce
    les trains express de ce globe piteux qu'on appelle la Terre!

    –Je le crois bien, répondit Nicholl en consultant son chronomètre, il
    est onze heures, et nous n'avons quitté le continent américain que
    depuis treize minutes.

    –Treize minutes seulement? dit Barbicane

    –Oui, répondit Nicholl, et si notre vitesse initiale de onze
    kilomètres était constante, nous ferions près de dix mille lieues à
    l'heure!

    –Tout cela est fort bien, mes amis, dit le
    président, mais reste toujours cette insoluble
    question. Pourquoi n'avons-nous pas entendu la
    détonation de la Columbiad?»

    Faute de réponse, la conversation s'arrêta, et Barbicane, tout en
    réfléchissant, s'occupa de rabaisser le mantelet du second hublot
    latéral. Son opération réussit, et, par la vitre dégagée, la Lune
    emplit l'intérieur du projectile d'une brillante lumière. Nicholl, en
    homme économe, éteignit le gaz qui devenait inutile, et dont l'éclat,
    d'ailleurs, nuisait à l'observation des espaces interplanétaires.

    Le disque lunaire brillait alors avec une incomparable pureté. Ses
    rayons, que ne tamisait plus la vaporeuse atmosphère du globe
    terrestre, filtraient à travers la vitre et saturaient l'air intérieur
    du projectile de reflets argentins. Le noir rideau du firmament
    doublait véritablement l'éclat de la Lune, qui, dans ce vide de
    l'éther impropre à la diffusion, n'éclipsait pas les étoiles voisines.
    Le ciel, ainsi vu, présentait un aspect tout nouveau que l'oeil humain
    ne pouvait soupçonner.

    On conçoit l'intérêt avec lequel ces audacieux contemplaient l'astre
    des nuits, but suprême de leur voyage. Le satellite de la Terre dans
    son mouvement de translation se rapprochait insensiblement du zénith,
    point mathématique qu'il devait atteindre environ quatre-vingt-seize
    heures plus tard. Ses montagnes, ses plaines, tout son relief ne
    s'accusaient pas plus nettement à leurs yeux que s'ils les eussent
    considérés d'un point quelconque de la Terre; mais sa lumière, à
    travers le vide, se développait avec une incomparable intensité. Le
    disque resplendissait comme un miroir de platine. De la terre qui
    fuyait sous leurs pieds, les voyageurs avaient déjà oublié tout
    souvenir.

    Ce fut le capitaine Nicholl qui, le premier, rappela l'attention sur
    le globe disparu.

    «Oui! répondit Michel Ardan, ne soyons pas ingrats envers lui.
    Puisque nous quittons notre pays, que nos derniers regards lui
    appartiennent. Je veux revoir la Terre avant qu'elle s'éclipse
    complètement à mes yeux!»

    Barbicane, pour satisfaire aux désirs de son compagnon, s'occupa de
    déblayer la fenêtre du fond du projectile, celle qui devait permettre
    d'observer directement la Terre. Le disque que la force de projection
    avait ramené jusqu'au culot fut démonté non sans peine. Ses morceaux
    placés avec soin contre les parois, pouvaient encore servir, le cas
    échéant. Alors apparut une baie circulaire, large de cinquante
    centimètres, évidée dans la partie inférieure du boulet. Un verre,
    épais de quinze centimètres et renforcé d'une armature de cuivre, la
    fermait. Au-dessous s'appliquait une plaque d'aluminium retenue par
    des boulons. Les écrous dévissés, les boulons largués, la plaque se
    rabattit, et la communication visuelle fut établie entre l'intérieur
    et l'extérieur.

    Michel Ardan s'était agenouillé sur la vitre. Elle était sombre,
    comme opaque.

    «Eh bien, s'écria-t-il, et la Terre?

    –La Terre, dit Barbicane, la voilà.

    –Quoi! fit Ardan, ce mince filet, ce croissant argenté?

    –Sans doute, Michel. Dans quatre jours, lorsque la Lune sera pleine,
    au moment même où nous l'atteindrons, la Terre sera nouvelle. Elle ne
    nous apparaîtra plus que sous la forme d'un croissant délié qui ne
    tardera pas à disparaître, et alors elle sera noyée pour quelques
    jours dans une ombre impénétrable.

    –Ça! la Terre!» répétait Michel Ardan, regardant de tous ses yeux
    cette mince tranche de sa planète natale.

    L'explication donnée par le président Barbicane était juste. La
    Terre, par rapport au projectile, entrait dans sa dernière phase.
    Elle était dans son octant et montrait un croissant finement tracé sur
    le fond noir du ciel. Sa lumière, rendue bleuâtre par l'épaisseur de
    la couche atmosphérique, offrait moins d'intensité que celle du
    croissant lunaire. Ce croissant se présentait sous des dimensions
    considérables. On eût dit un arc énorme tendu sur le firmament.
    Quelques points, vivement éclairés, surtout dans sa partie concave,
    annonçaient la présence de hautes montagnes; mais ils disparaissaient
    parfois sous d'épaisses taches qui ne se voient jamais à la surface du
    disque lunaire. C'étaient des anneaux de nuage disposés
    concentriquement autour du sphéroïde terrestre.

    Cependant, par suite d'un phénomène naturel, identique à celui qui se
    produit sur la Lune lorsqu'elle est dans ses octants, on pouvait
    saisir le contour entier du globe terrestre. Son disque entier
    apparaissait assez visiblement par un effet de lumière cendrée, moins
    appréciable que la lumière cendrée de la Lune. Et la raison de cette
    intensité moindre est facile à comprendre. Lorsque ce reflet se
    produit sur la Lune, il est dû aux rayons solaires que la Terre
    réfléchit vers son satellite. Ici, par un effet inverse, il était dû
    aux rayons solaires réfléchis de la Lune vers la Terre. Or, la
    lumière terrestre est environ treize fois plus intense que la lumière
    lunaire, ce qui tient à la différence de volume des deux corps. De
    là, cette conséquence que, dans le phénomène de la lumière cendrée, la
    partie obscure du disque de la Terre se dessine moins nettement que
    celle du disque de la Lune, puisque l'intensité du phénomène est
    proportionnelle au pouvoir éclairant des deux astres. Il faut ajouter
    aussi que le croissant terrestre semblait former une courbe plus
    allongée que celle du disque. Pur effet d'irradiation.

    Tandis que les voyageurs cherchaient à percer les profondes ténèbres
    de l'espace, un bouquet étincelant d'étoiles filantes s'épanouit à
    leurs yeux. Des centaines de bolides, enflammés au contact de
    l'atmosphère, rayaient l'ombre de traînées lumineuses et zébraient de
    leurs feux la partie cendrée du disque. A cette époque, la Terre
    était dans son périhélie, et le mois de décembre est si propice à
    l'apparition de ces étoiles filantes, que des astronomes en ont compté
    jusqu'à vingt-quatre mille par heure. Mais Michel Ardan, dédaignant
    les raisonnements scientifiques, aima mieux croire que la Terre
    saluait de ses plus brillants feux d'artifice le départ de trois de
    ses enfants.

    En somme, c'était tout ce qu'ils voyaient de ce sphéroïde perdu dans
    l'ombre, astre inférieur du monde solaire, qui, pour les grandes
    planètes, se couche ou se lève comme une simple étoile du matin ou du
    soir! Imperceptible point de l'espace, ce n'était plus qu'un
    croissant fugitif, ce globe où ils avaient laissé toutes leurs
    affections!

    Longtemps, les trois amis, sans parler, mais unis de coeur,
    regardèrent, tandis que le projectile s'éloignait avec une vitesse
    uniformément décroissante. Puis, une somnolence irrésistible envahit
    leur cerveau. Était-ce fatigue de corps et fatigue d'esprit? Sans
    doute, car après la surexcitation de ces dernières heures passées sur
    la Terre, la réaction devait inévitablement se produire.

    «Eh bien, dit Michel, puisqu'il faut dormir, dormons.»

    Et, s'étendant sur leurs couchettes, tous trois furent bientôt
    ensevelis dans un profond sommeil.

    Mais ils ne s'étaient pas assoupis depuis un quart d'heure, que
    Barbicane se relevait subitement et réveillant ses compagnons d'une
    voix formidable:

    «J'ai trouvé! s'écria-t-il!

    –Qu'as-tu trouvé? demanda Michel Ardan sautant hors de sa couchette.

    –La raison pour laquelle nous n'avons pas entendu la détonation de la
    Columbiad!

    –Et c'est?… fit Nicholl.

    –Parce que notre projectile allait plus vite que le son!»

    III

    Où l'on s'installe

    Cette explication curieuse, mais certainement exacte, une fois donnée,
    les trois amis s'étaient replongés dans un profond sommeil. Où
    auraient-ils, pour dormir, trouvé un lieu plus calme, un milieu plus
    paisible? Sur terre, les maisons des villes, les chaumières des
    campagnes, ressentent toutes les secousses imprimées à l'écorce du
    globe. Sur mer, le navire, ballotté par les lames, n'est que choc et
    mouvement. Dans l'air, le ballon oscille incessamment sur des couches
    fluides de densités diverses. Seul, ce projectile, flottant dans le
    vide absolu, au milieu du silence absolu, offrait à ses hôtes le repos
    absolu.

    Aussi, le sommeil des trois aventureux voyageurs se fût-il peut-être
    indéfiniment prolongé, si un bruit inattendu ne les eût éveillés vers
    sept heures du matin, le 2 décembre, huit heures après leur départ.

    Ce bruit, c'était un aboiement très caractérisé.

    «Les chiens! Ce sont les chiens!» s'écria Michel Ardan, se relevant
    aussitôt.

    –Ils ont faim, dit Nicholl.

    –Pardieu! répondit Michel, nous les avons oubliés!

    –Où sont-ils?» demanda Barbicane.

    On chercha, et l'on trouva l'un de ces animaux blotti sous le divan.
    Épouvanté, anéanti par le choc initial, il était resté dans ce coin
    jusqu'au moment où la voix lui revint avec le sentiment de la faim.

    C'était l'aimable Diane, assez penaude encore, qui s'allongea hors de
    sa retraite, non sans se faire prier. Cependant Michel Ardan
    l'encourageait de ses plus gracieuses paroles.

    «Viens, Diane, disait-il, viens, ma fille! toi, dont la destinée
    marquera dans les annales cynégétiques! toi que les païens eussent
    donnée pour compagne au dieu Anubis, et les chrétiens pour amie à
    saint Roch! toi, digne d'être forgée en airain par le roi des enfers,
    comme ce toutou que Jupiter céda à la belle Europe au prix d'un
    baiser! toi, dont la célébrité effacera celle des héros de Montargis
    et du mont Saint-Bernard! toi, qui, t'élançant vers les espaces
    interplanétaires, seras peut-être l'Ève des chiens sélénites! toi qui
    justifieras là-haut cette parole de Toussenel: «Au commencement.
    «Dieu créa l'homme, et le voyant si faible, il lui «donna le chien!»
    Viens, Diane! viens ici!»

    Diane, flattée ou non, s'avançait peu à peu et poussait des
    gémissements plaintifs.

    «Bon! fit Barbicane, je vois bien Ève, mais où est Adam?

    –Adam! répondit Michel, Adam ne peut être loin! Il est là, quelque
    part! Il faut l'appeler! Satellite! ici, Satellite!»

    Mais Satellite ne paraissait pas. Diane continuait de gémir. On
    constata cependant qu'elle n'était point blessée, et on lui servit une
    appétissante pâtée qui fit taire ses plaintes.

    Quant à Satellite, il semblait introuvable. Il fallut chercher
    longtemps avant de le découvrir dans un des compartiments supérieurs
    du projectile, où un contrecoup, assez inexplicable, l'avait
    violemment lancé. La pauvre bête, fort endommagée, était dans un
    piteux état.

    «Diable! dit Michel, voilà notre acclimatation compromise!»

    On descendit le malheureux chien avec précaution. Sa tête s'était
    fracassée contre la voûte, et il semblait difficile qu'il revînt d'un
    tel choc. Néanmoins, il fut confortablement étendu sur un coussin et
    là, il laissa échapper un soupir.

    «Nous te soignerons, dit Michel. Nous sommes responsables de ton
    existence. J'aimerais mieux perdre un bras qu'une patte de mon pauvre
    Satellite!»

    Et, ce disant, il offrit quelques gorgées d'eau au blessé, qui les but
    avidement.

    Ces soins donnés, les voyageurs observèrent attentivement la Terre et
    la Lune. La Terre n'était plus figurée que par un disque cendré que
    terminait un croissant plus rétréci que la veille; mais son volume
    restait encore énorme, si on le comparait à celui de la Lune qui se
    rapprochait de plus en plus d'un cercle parfait.

    «Parbleu! dit alors Michel Ardan, je suis vraiment fâché que nous ne
    soyons pas partis au moment de la Pleine-Terre, c'est-à-dire lorsque
    notre globe se trouvait en opposition avec le Soleil.

    –Pourquoi? demanda Nicholl.

    –Parce que nous aurions aperçu sous un nouveau jour nos continents et
    nos mers, ceux-ci resplendissants sous la projection des rayons
    solaires, celles-là plus sombres et telles qu'on les reproduit sur
    certaines mappemondes! J'aurais voulu voir ces pôles de la Terre sur
    lesquels le regard de l'homme ne s'est encore jamais reposé!

    –Sans doute, répondit Barbicane, mais si la Terre avait été pleine,
    la Lune aurait été nouvelle, c'est-à-dire invisible au milieu de
    l'irradiation du Soleil. Or, mieux vaut pour nous voir le but
    d'arrivée que le point de départ.

    –Vous avez raison, Barbicane, répondit le capitaine Nicholl, et
    d'ailleurs quand nous aurons atteint la Lune, nous aurons le temps,
    pendant les longues nuits lunaires, de considérer à loisir ce globe où
    fourmillent nos semblables!

    –Nos semblables! s'écria Michel Ardan. Mais maintenant, ils ne sont
    pas plus nos semblables que les Sélénites! Nous habitons un monde
    nouveau, peuplé de nous seuls, le projectile! Je suis le semblable de
    Barbicane, et Barbicane est le semblable de Nicholl. Au-delà de nous,
    en dehors de nous, l'humanité finit, et nous sommes les seules
    populations de ce microcosme jusqu'au moment où nous deviendrons de
    simples Sélénites!

    –Dans quatre-vingt-huit heures environ,
    répliqua le capitaine.

    –Ce qui veut dire?… demanda Michel Ardan.

    –Qu'il est huit heures et demie, répondit Nicholl.

    –Eh bien, repartit Michel, il m'est impossible de trouver même
    l'apparence d'une raison pour laquelle nous ne déjeunerions pas
    illico.»

    En effet, les habitants du nouvel astre ne pouvaient y vivre sans
    manger, et leur estomac subissait alors les impérieuses lois de la
    faim. Michel Ardan, en sa qualité de Français, se déclara cuisinier
    en chef, importante fonction qui ne lui suscita pas de concurrents.
    Le gaz donna les quelques degrés de chaleur suffisants pour les
    apprêts culinaires, et le coffre aux provisions fournit les éléments
    de ce premier festin.

    Le déjeuner débuta par trois tasses d'un bouillon excellent, dû à la
    liquéfaction dans l'eau chaude de ces précieuses tablettes Liebig,
    préparées avec les meilleurs morceaux des ruminants des Pampas. Au
    bouillon de boeuf succédèrent quelques tranches de beefsteak
    comprimés à la presse hydraulique, aussi tendres, aussi succulents que
    s'ils fussent sortis des cuisines du café Anglais. Michel, homme
    d'imagination, soutint même qu'ils étaient «saignants».

    Des légumes conservés «et plus frais que nature», dit aussi l'aimable
    Michel, succédèrent au plat de viande, et furent suivis de quelques
    tasses de thé avec tartines beurrées à l'américaine. Ce breuvage,
    déclaré exquis, était dû à l'infusion de feuilles de premier choix
    dont l'empereur de Russie avait mis quelques caisses à la disposition
    des voyageurs.

    Enfin, pour couronner ce repas, Ardan dénicha une fine bouteille de
    Nuits, qui se trouvait «par hasard» dans le compartiment des
    provisions. Les trois amis la burent à l'union de la Terre et de son
    satellite.

    Et comme si ce n'était pas assez de ce vin généreux qu'il avait
    distillé sur les coteaux de Bourgogne, le Soleil voulut se mettre de
    la partie. Le projectile sortait en ce moment du cône d'ombre projeté
    par le globe terrestre, et les rayons de l'astre radieux frappèrent
    directement le disque inférieur du boulet, en raison de l'angle que
    fait l'orbite de la Lune avec celle de la Terre.

    «Le Soleil! s'écria Michel Ardan.

    –Sans doute, répondit Barbicane. Je l'attendais.

    –Cependant, dit Michel, le cône d'ombre que la Terre laisse dans
    l'espace s'étend au-delà de la Lune?

    –Beaucoup au-delà, si on ne tient pas compte de la réfraction
    atmosphérique, dit Barbicane. Mais quand la Lune est enveloppée dans
    cette ombre, c'est que les centres des trois astres, le Soleil, la
    Terre et la Lune, sont en ligne droite. Alors les noeuds coïncident
    avec les phases de la Pleine-Lune et il y a éclipse. Si nous étions
    partis au moment d'une éclipse de Lune, tout notre trajet se fût
    accompli dans l'ombre, ce qui eût été fâcheux.

    –Pourquoi?

    –Parce que, bien que nous flottions dans le vide, notre projectile,
    baigné au milieu des rayons solaires recueillera leur lumière et leur
    chaleur. Donc, économie de gaz, économie précieuse à tous égards.»

    En effet, sous ces rayons dont aucune atmosphère n'adoucissait la
    température et l'éclat, le projectile se réchauffait et s'éclairait
    comme s'il eût subitement passé de l'hiver à l'été. La Lune en haut,
    le Soleil en bas, l'inondaient de leurs feux.

    «Il fait bon ici, dit Nicholl.

    –Je le crois bien! s'écria Michel Ardan. Avec un peu de terre
    végétale répandue sur notre planète d'aluminium, nous ferions pousser
    les petits pois en vingt-quatre heures. Je n'ai qu'une crainte, c'est
    que les parois du boulet n'entrent en fusion!

    –Rassure-toi, mon digne ami, répondit Barbicane. Le projectile a
    supporté une température bien autrement élevée, pendant qu'il glissait
    sur les couches atmosphériques. Je ne serais même pas étonné qu'il se
    fût montré aux yeux des spectateurs de la Floride comme un bolide en
    feu.

    –Mais alors, J.-T. Maston doit nous croire rôtis.

    –Ce qui m'étonne, répondit Barbicane, c'est que nous ne l'ayons pas
    été. C'était là un danger que nous n'avions pas prévu.

    –Je le craignais, moi, répondit simplement Nicholl.

    –Et tu ne nous en avais rien dit, sublime capitaine!» s'écria Michel
    Ardan en serrant la main de son compagnon.

    Cependant Barbicane procédait à son installation dans le projectile
    comme s'il n'eût jamais dû le quitter. On se rappelle que ce wagon
    aérien offrait à sa base une superficie de cinquante-quatre pieds
    carrés. Haut de douze pieds jusqu'au sommet de sa voûte, habilement
    aménagé à l'intérieur, peu encombré par les instruments et ustensiles
    de voyage qui occupaient chacun une place spéciale, il laissait à ses
    trois hôtes une certaine liberté de mouvements. L'épaisse vitre,
    engagée dans une partie du culot, pouvait supporter impunément un
    poids considérable. Aussi Barbicane et ses compagnons marchaient-ils
    à sa surface comme sur un plancher solide; mais le Soleil, qui la
    frappait directement de ses rayons, éclairant par en dessous
    l'intérieur du projectile, y produisait de singuliers effets de
    lumière.

    On commença par vérifier l'état de la caisse à eau et de la caisse aux
    vivres. Ces récipients n'avaient aucunement souffert, grâce aux
    dispositions prises pour amortir le choc. Les vivres étaient
    abondants et pouvaient nourrir les trois voyageurs pendant une année
    entière. Barbicane avait voulu se précautionner pour le cas où le
    projectile arriverait sur une portion absolument stérile de la Lune.
    Quant à l'eau et à la réserve d'eau-de-vie qui comprenait cinquante
    gallons, il y en avait pour deux mois seulement. Mais, à s'en
    rapporter aux dernières observations des astronomes, la Lune
    conservait une atmosphère basse, dense, épaisse, au moins dans ses
    vallées profondes, et là les ruisseaux, les sources ne pouvaient
    manquer. Donc, pendant la durée du trajet et pendant la première
    année de leur installation sur le continent lunaire, les aventureux
    explorateurs ne devaient être éprouvés ni par la faim ni par la soif.

    Restait la question de l'air à l'intérieur du projectile. Là encore,
    toute sécurité. L'appareil Reiset et Regnaut, destiné à la production
    de l'oxygène, était alimenté pour deux mois de chlorate de potasse.
    Il consommait nécessairement une certaine quantité de gaz, car il
    devait maintenir au-dessus de quatre cents degrés la matière
    productrice. Mais là encore, on était en fonds. L'appareil ne
    demandait, d'ailleurs, qu'un peu de surveillance. Il fonctionnait
    automatiquement. A cette température élevée, le chlorate de potasse,
    se changeant en chlorure de potassium, abandonnait tout l'oxygène
    qu'il contenait. Or, que donnaient dix-huit livres de chlorate de
    potasse? Les sept livres d'oxygène nécessaire à la consommation
    quotidienne des hôtes du projectile.

    Mais il ne suffisait pas de renouveler l'oxygène dépensé, il fallait
    encore absorber l'acide carbonique produit par l'expiration. Or,
    depuis une douzaine d'heures, l'atmosphère du boulet s'était chargée
    de ce gaz absolument délétère, produit définitif de la combustion des
    éléments du sang par l'oxygène inspiré. Nicholl reconnut cet état de
    l'air en voyant Diane haleter péniblement. En effet, l'acide
    carbonique–par un phénomène identique à celui qui se produit dans la
    fameuse Grotte du Chien–se massait vers le fond du projectile, en
    raison de sa pesanteur. La pauvre Diane, la tête basse, devait donc
    souffrir avant ses maîtres de la présence de ce gaz. Mais le
    capitaine Nicholl se hâta de remédier à cet état de choses. Il
    disposa sur le fond du projectile plusieurs récipients contenant de la
    potasse caustique qu'il agita pendant un certain temps, et cette
    matière, très avide d'acide carbonique, l'absorba complètement et
    purifia ainsi l'air intérieur.

    L'inventaire des instruments fut alors commencé. Les thermomètres et
    les baromètres avaient résisté, sauf un thermomètre à minima dont le
    verre s'était brisé. Un excellent anéroïde, retiré de la boîte ouatée
    qui le contenait, fut accroché à l'une des parois. Naturellement, il
    ne subissait et ne marquait que la pression de l'air à l'intérieur du
    projectile. Mais il indiquait aussi la quantité de vapeur d'eau qu'il
    renfermait. En ce moment son aiguille oscillait entre 765 et 760
    millimètres. C'était «du beau temps».

    Barbicane avait emporté aussi plusieurs compas qui furent retrouvés
    intacts. On comprend que dans ces conditions, leur aiguille était
    affolée, c'est-à-dire sans direction constante. En effet, à la
    distance où le boulet se trouvait de la Terre, le pôle magnétique ne
    pouvait exercer sur l'appareil aucune action sensible. Mais ces
    boussoles, transportées sur le disque lunaire, y constateraient
    peut-être des phénomènes particuliers. En tout cas, il était
    intéressant de vérifier si le satellite de la Terre se soumettait
    comme elle à l'influence magnétique.

    Un hypsomètre pour mesurer l'altitude des montagnes lunaires, un
    sextant destiné à prendre la hauteur du Soleil, un théodolite,
    instrument de géodésie qui sert à lever les plans et à réduire les
    angles à l'horizon, les lunettes dont l'usage devait être très
    apprécié aux approches de la Lune, tous ces instruments furent visités
    avec soin et reconnus bons, malgré la violence de la secousse
    initiale.

    Quant aux ustensiles, aux pics, aux pioches, aux divers outils dont
    Nicholl avait fait un choix spécial; quant aux sacs de graines
    variées, aux arbustes que Michel Ardan comptait transplanter dans les
    terres sélénites, ils étaient à leur place dans les coins supérieurs
    du projectile. Là s'évidait une sorte de grenier encombré d'objets
    que le prodigue Français y avait empilés. Quels ils étaient, on ne
    savait guère, et le joyeux garçon ne s'expliquait pas là-dessus. De
    temps en temps, il montait par des crampons rivés aux parois jusqu'à
    ce capharnaüm, dont il s'était réservé l'inspection. Il rangeait, il
    arrangeait, il plongeait une main rapide dans certaines boîtes
    mystérieuses, en chantant de la voix la plus fausse quelque vieux
    refrain de France qui égayait la situation.

    Barbicane observa avec intérêt que ses fusées et autres artifices
    n'avaient pas été endommagés. Ces pièces importantes, puissamment
    chargées, devaient servir à ralentir la chute du projectile, lorsque
    celui-ci, sollicité par l'attraction lunaire, après avoir dépassé le
    point d'attraction neutre, tomberait sur la surface de la Lune.
    Chute, d'ailleurs, qui devait être six fois moins rapide qu'elle ne
    l'eût été à la surface de la Terre, grâce à la différence de masse des
    deux astres.

    L'inspection se termina donc à la satisfaction générale. Puis chacun
    revint observer l'espace par les fenêtres latérales et à travers la
    vitre inférieure.

    Même spectacle. Toute l'étendue de la sphère céleste, fourmillant
    d'étoiles et de constellations d'une pureté merveilleuse, à rendre fou
    un astronome. D'un côté, le Soleil, comme la gueule d'un four
    embrasé, disque éblouissant sans auréole, se détachant sur le fond
    noir du ciel. De l'autre, la Lune lui ejetant ses feux par réflexion,
    et comme immobile au milieu du monde stellaire. Puis, une tache assez
    forte, qui semblait trouer le firmament et que bordait encore un
    demi-liséré argenté: c'était la Terre. Çà et là, des nébuleuses
    massées comme de gros flocons d'une neige sidérale, et du zénith au
    nadir, un immense anneau formé d'une impalpable poussière d'astres,
    cette voie lactée, au milieu de laquelle le Soleil ne compte que pour
    une étoile de quatrième grandeur!

    Les observateurs ne pouvaient détacher leurs regards de ce spectacle
    si nouveau, dont aucune description ne saurait donner l'idée. Que de
    réflexions il leur suggéra! Quelles émotions inconnues il éveilla
    dans leur âme! Barbicane voulut commencer le récit de son voyage sous
    l'empire de ces impressions, et il nota heure par heure tous les faits
    qui signalaient le début de son entreprise. Il écrivait
    tranquillement de sa grosse écriture carrée et dans un style un peu
    commercial.

    Pendant ce temps, le calculateur Nicholl revoyait ses formules de
    trajectoires et manoeuvrait les chiffres avec une dextérité sans
    pareille. Michel Ardan causait tantôt avec Barbicane qui ne lui
    répondait guère, tantôt avec Nicholl qui ne l'entendait pas, avec
    Diane qui ne comprenait rien à ses théories, avec lui-même enfin, se
    faisant demandes et réponses, allant, venant, s'occupant de mille
    détails, tantôt courbé sur la vitre inférieure, tantôt juché dans les
    hauteurs du projectile, et toujours chantonnant. Dans ce microcosme
    il représentait l'agitation et la loquacité française, et l'on est
    prié de croire qu'elle était dignement représentée.

    La journée, ou plutôt–car l'expression n'est pas juste–le laps de
    douze heures qui forme le jour sur la Terre, se termina par un souper
    copieux, finement préparé. Aucun incident de nature à altérer la
    confiance des voyageurs ne s'était encore produit. Aussi, pleins
    d'espoir, déjà sûrs du succès, ils s'endormirent paisiblement, tandis
    que le projectile, sous une vitesse uniformément décroissante,
    franchissait les routes du ciel.

    IV

    Un peu d'algèbre

    La nuit se passa sans incident. A vrai dire, ce mot «nuit» est
    impropre.

    La position du projectile ne changeait pas par rapport au Soleil.
    Astronomiquement, il faisait jour sur la partie inférieure du boulet,
    nuit sur sa partie supérieure. Lors donc que dans ce récit ces deux
    mots sont employés, ils expriment le laps de temps qui s'écoule entre
    le lever et le coucher du Soleil sur la Terre.

    Le sommeil des voyageurs fut d'autant plus paisible que, malgré son
    excessive vitesse, le projectile semblait être absolument immobile.
    Aucun mouvement ne trahissait sa marche à travers l'espace. Le
    déplacement, quelque rapide qu'il soit, ne peut produire un effet
    sensible sur l'organisme, quand il a lieu dans le vide ou lorsque la
    masse d'air circule avec le corps entraîné. Quel habitant de la Terre
    s'aperçoit de sa vitesse, qui l'emporte cependant à raison de
    quatre-vingt-dix mille kilomètres par heure? Le mouvement, dans ces
    conditions, ne se «ressent» pas plus que le repos. Aussi tout corps y
    est-il indifférent. Un corps est-il en repos, il y demeurera tant
    qu'aucune force étrangère ne le déplacera. Est-il en mouvement, il ne
    s'arrêtera plus si aucun obstacle ne vient enrayer sa marche. Cette
    indifférence au mouvement ou au repos, c'est l'inertie.

    Barbicane et ses compagnons pouvaient donc se croire dans une
    immobilité absolue, étant enfermés à l'intérieur du projectile.
    L'effet eût été le même, d'ailleurs, s'ils se fussent placés à
    l'extérieur. Sans la Lune qui grossissait au-dessus d'eux, ils
    auraient juré qu'ils flottaient dans une stagnation complète.

    Ce matin-là, le 3 décembre, les voyageurs furent réveillés par un
    bruit joyeux, mais inattendu. Ce fut le chant du coq qui retentit à
    l'intérieur du wagon.

    Michel Ardan, le premier sur pied, grimpa jusqu'au sommet du
    projectile, et fermant une caisse entrouverte:

    «Veux-tu te taire? dit-il à voix basse. Cet animal-là va faire
    manquer ma combinaison!»

    Cependant Nicholl et Barbicane s'étaient réveillés.

    «Un coq? avait dit Nicholl.

    –Eh non! mes amis, répondit vivement Michel, c'est moi qui ai voulu
    vous réveiller par cette vocalise champêtre!»

    Et ce disant, il poussa un splendide kokoriko qui eût fait honneur au
    plus orgueilleux des gallinacés.

    Les deux Américains ne purent s'empêcher de rire.

    «Un joli talent, dit Nicholl, regardant son compagnon d'un air
    soupçonneux.

    –Oui, répondit Michel, une plaisanterie de mon pays. C'est très
    gaulois. On fait, comme cela, le coq dans les meilleures sociétés!»

    Puis, détournant la conversation:

    «Sais-tu, Barbicane, dit-il, à quoi j'ai pensé toute la nuit?

    –Non, répondit le président.

    –A nos amis de Cambridge. Tu as déjà remarqué que je suis un
    admirable ignorant des choses mathématiques. Il m'est donc impossible
    de deviner comment les savants de l'Observatoire ont pu calculer
    quelle vitesse initiale devrait avoir le projectile en quittant la
    Columbiad pour atteindre la Lune.

    –Tu veux dire, répliqua Barbicane, pour atteindre ce point neutre où
    les attractions terrestre et lunaire se font équilibre, car, à partir
    de ce point situé aux neuf dixièmes du parcours environ, le projectile
    tombera sur la Lune simplement en vertu de sa pesanteur.

    –Soit, répondit Michel, mais, encore une fois, comment ont-ils pu
    calculer la vitesse initiale?

    –Rien n'était plus aisé, répondit Barbicane.

    –Et tu aurais su faire ce calcul? demanda Michel Ardan.

    –Parfaitement. Nicholl et moi, nous l'eussions établi, si la note de
    l'Observatoire ne nous eût évité cette peine.

    –Eh bien, mon vieux Barbicane, répondit Michel, on m'eût plutôt coupé
    la tête, en commençant par les pieds, que de me faire résoudre ce
    problème-là!

    –Parce que tu ne sais pas l'algèbre, répliqua tranquillement
    Barbicane.

    –Ah! vous voilà bien, vous autres, mangeurs d'_x_! Vous croyez
    avoir tout dit quand vous avez dit: l'algèbre.

    –Michel, répliqua Barbicane, crois-tu qu'on puisse forger sans
    marteau ou labourer sans charrue?

    –Difficilement.

    –Eh bien, l'algèbre est un outil, comme la charrue ou le marteau, et
    un bon outil pour qui sait l'employer.

    –Sérieusement?

    –Très sérieusement.

    –Et tu pourrais manier cet outil-là devant moi?

    –Si cela t'intéresse.

    –Et me montrer comment on a calculé la vitesse initiale de notre
    wagon?

    –Oui, mon digne ami. En tenant compte de tous les éléments du
    problème, de la distance du centre de la Terre au centre de la Lune,
    du rayon de la Terre, de la masse de la Terre, de la masse de la Lune,
    je puis établir exactement quelle a dû être la vitesse initiale du
    projectile, et cela par une simple formule.

    –Voyons la formule.

    –Tu la verras. Seulement, je ne te donnerai pas la courbe tracée
    réellement par le boulet entre la Lune et la Terre, en tenant compte
    de leur mouvement de translation autour du Soleil. Non. Je
    considérerai ces deux astres comme immobiles, ce qui nous suffit.

    –Et pourquoi?

    –Parce que ce serait chercher la solution de ce problème qu'on
    appelle «le problème des trois corps», et que le calcul intégral n'est
    pas encore assez avancé pour le résoudre.

    –Tiens, fit Michel Ardan de son ton narquois, les mathématiques n'ont
    donc pas dit leur dernier mot?

    –Certainement non, répondit Barbicane.

    –Bon! Peut-être les Sélénites ont-ils poussé plus loin que vous le
    calcul intégral! Et à propos, qu'est-ce que ce calcul intégral?

    –C'est un calcul qui est l'inverse du calcul différentiel, répondit
    sérieusement Barbicane.

    –Bien obligé.

    –Autrement dit, c'est un calcul par lequel on cherche les quantités
    finies dont on connaît la différentielle.

    –Au moins, voilà qui est clair, répondit Michel d'un air on ne peut
    plus satisfait.

    –Et maintenant, reprit Barbicane, un bout de papier, un bout de
    crayon, et avant une demi-heure je veux avoir trouvé la formule
    demandée.»

    Barbicane, cela dit, s'absorba dans son travail, tandis que Nicholl
    observait l'espace, laissant à son compagnon le soin du déjeuner.

    Une demi-heure ne s'était pas écoulée que Barbicane, relevant la tête,
    montrait à Michel Ardan une page couverte de signes algébriques, au
    milieu desquels se détachait cette formule générale:

    % 1 2 2 r m' r r
    % – (v – v ) = gr { — – 1 + — ( — – —) }
    % 2 0 x m d-x d-r

    ( frac{1}{2}left(v^2-v_0^2right)=
    grleft{frac{r}{x}-1+frac{m'}{m}left(frac{r}{d-x}-
    frac{r}{d-r}right)right} )

    «Et cela signifie?…, demanda Michel

    –Cela signifie, répondit Nicholl, que: un demi de _v_ deux moins _v_
    zéro carré, égale _gr_ multiplié par _r_ sur _x_ moins un, plus _m_
    prime sur _m_ multiplié par _r_ sur _d_ moins _x_, moins _r_ sur _d_
    moins _r_…

    –_X_ sur _y_ monté sur _z_ et chevauchant sur _p_, s'écria Michel
    Ardan en éclatant de rire. Et tu comprends cela, capitaine?

    –Rien n'est plus clair.

    –Comment donc! dit Michel. Mais cela saute aux yeux, et je n'en
    demande pas davantage.

    –Rieur sempiternel! répliqua Barbicane. Tu as voulu de l'algèbre,
    et tu en auras jusqu'au menton!

    –J'aime mieux qu'on me pende!

    –En effet, répondit Nicholl, qui examinait la formule en connaisseur,
    ceci me paraît bien trouvé, Barbicane. C'est l'intégrale de
    l'équation des forces vives, et je ne doute pas qu'elle ne nous donne
    le résultat cherché.

    –Mais je voudrais comprendre! s'écria Michel. Je donnerais dix ans
    de la vie de Nicholl pour comprendre!

    –Ecoute alors, reprit Barbicane. Un demi de _v_ deux moins _v_ zéro
    carré, c'est la formule qui nous donne la demi-variation de la force
    vive.

    –Bon, et Nicholl sait ce que cela signifie?

    –Sans doute, Michel, répondit le capitaine. Tous ces signes, qui te
    paraissent cabalistiques, forment cependant le langage le plus clair,
    le plus net, le plus logique pour qui sait le lire.

    –Et tu prétends, Nicholl, demanda Michel, qu'au moyen de ces
    hiéroglyphes, plus incompréhensibles que des ibis égyptiens, tu
    pourras trouver quelle vitesse initiale il convenait d'imprimer au
    projectile?

    –Incontestablement, répondit Nicholl, et même par cette formule, je
    pourrai toujours te dire quelle est sa vitesse à un point quelconque
    de son parcours.

    –Ta parole?

    –Ma parole.

    –Alors, tu es aussi malin que notre président?

    –Non, Michel. Le difficile, c'est ce qu'a fait Barbicane. C'est
    d'établir une équation qui tienne compte de toutes les conditions du
    problème. Le reste n'est plus qu'une question d'arithmétique, et
    n'exige que la connaissance des quatre règles.

    –C'est déjà beau!» répondit Michel Ardan, qui, de sa vie, n'avait pu
    faire une addition juste et qui définissait ainsi cette règle: «Petit
    casse-tête chinois qui permet d'obtenir des totaux indéfiniment
    variés.»

    Cependant Barbicane affirmait que Nicholl, en y songeant, aurait
    certainement trouvé cette formule.

    «Je n'en sais rien, disait Nicholl, car, plus je l'étudie, plus je la
    trouve merveilleusement établie.

    –Maintenant, écoute, dit Barbicane à son ignorant camarade, et tu vas
    voir que toutes ces lettres ont une signification.

    –J'écoute, dit Michel d'un air résigné.

    –_d_, fit Barbicane, c'est la distance du centre de la Terre au
    centre de la Lune, car ce sont les centres qu'il faut prendre pour
    calculer les attractions.

    –Cela je le comprends.

    –_r_ est le rayon de la Terre.

    –_r_, rayon. Admis.

    –_m_ est la masse de la Terre; _m_ prime la masse de la Lune. En
    effet, il faut tenir compte de la masse des deux corps attirants,
    puisque l'attraction est proportionnelle aux masses.

    –C'est entendu.

    –_g_ représente la gravité, la vitesse acquise au bout d'une seconde
    par un corps qui tombe à la surface de la Terre. Est-ce clair?

    –De l'eau de roche! répondit Michel.

    –Maintenant, je représente par _x_ la distance variable qui sépare le
    projectile du centre de la Terre, et par _v_ la vitesse qu'a ce
    projectile à cette distance.

    –Bon.

    –Enfin, l'expression _v_ zéro qui figure dans l'équation est la
    vitesse que possède le boulet au sortir de l'atmosphère.

    –En effet, dit Nicholl, c'est à ce point qu'il faut calculer cette
    vitesse, puisque nous savons déjà que la vitesse au départ vaut
    exactement les trois demis de la vitesse au sortir de l'atmosphère.

    –Comprends plus! fit Michel.

    –C'est pourtant bien simple, dit Barbicane.

    –Pas si simple que moi, répliqua Michel.

    –Cela veut dire que lorsque notre projectile est arrivé à la limite
    de l'atmosphère terrestre, il avait déjà perdu un tiers de sa vitesse
    initiale.

    –Tant que cela?

    –Oui, mon ami, rien que par son frottement sur les couches
    atmosphériques. Tu comprends bien que plus il marchait rapidement,
    plus il trouvait de résistance de la part de l'air.

    –Ça, je l'admets, répondit Michel, et je le comprends, bien que tes
    _v_ zéro deux et tes _v_ zéro carrés se secouent dans ma tête comme
    des clous dans un sac!

    –Premier effet de l'algèbre, reprit Barbicane. Et maintenant, pour
    t'achever, nous allons établir la donnée numérique de ces diverses
    expressions, c'est-à-dire chiffrer leur valeur.

    –Achevez-moi! répondit Michel.

    –De ces expressions, dit Barbicane, les unes sont connues, les autres
    sont à calculer.

    –Je me charge de ces dernières, dit Nicholl.

    –Voyons _r_, reprit Barbicane. _r_, c'est le rayon de la Terre qui,
    sous la latitude de la Floride notre point de départ, égale six
    millions trois cent soixante-dix mille mètres. _d_, c'est-à-dire la
    distance du centre de la Terre au centre de la Lune, vaut
    cinquante-six rayons terrestres, soit…»

    Nicholl chiffra rapidement.

    «Soit, dit-il, trois cent cinquante-six millions sept cent vingt mille
    mètres, au moment où la Lune est à son périgée, c'est-à-dire à sa
    distance la plus rapprochée de la Terre.

    –Bien, fit Barbicane. Maintenant _m_ prime sur _m_, c'est-à-dire le
    rapport de la masse de la Lune à celle de la Terre, égale un
    quatre-vingt-unième.

    –Parfait, dit Michel.

    –_g_, la gravité, est à la Floride de neuf mètres quatre-vingt-un.
    D'où résulte que _gr_ égale…

    –Soixante-deux millions quatre cent vingt-six mille mètres carrés,
    répondit Nicholl.

    –Et maintenant? demanda Michel Ardan.

    –Maintenant que les expressions sont chiffrées, répondit Barbicane,
    je vais chercher la vitesse _v_ zéro, c'est-à-dire la vitesse que doit
    avoir le projectile en quittant l'atmosphère pour atteindre le point
    d'attraction égale avec une vitesse nulle. Puisque, à ce moment, la
    vitesse sera nulle, je pose qu'elle égalera zéro, et que _x_, la
    distance où se trouve ce point neutre, sera représentée par les neuf
    dixièmes de _d_, c'est-à-dire de la distance qu sépare les deux
    centres.

    –J'ai une vague idée que cela doit être ainsi, dit Michel.

    –J'aurai donc alors: _x_ égale neuf dixièmes de
    _d_, et _v_ égale zéro, et ma formule deviendra…»

    Barbicane écrivit rapidement sur le papier:

    ( v_0^2=2grleft{1-frac{10r}{9d}-frac{1}{81}
    left(frac{10r}{d}-frac{r}{d-r}right)right} )

    Nicholl lut d'un oeil avide.

    «C'est cela! c'est cela! s'écria-t-il.

    –Est-ce clair? demanda Barbicane.

    –C'est écrit en lettres de feu! répondit Nicholl.

    –Les braves gens! murmurait Michel.

    –As-tu compris, enfin? lui demanda Barbicane.

    –Si j'ai compris! s'écria Michel Ardan, mais c'est-à-dire que ma
    tête en éclate!

    –Ainsi, reprit Barbicane, _v_ zéro deux égale deux _gr_ multiplié par
    un, moins dix _r_ sur 9 _d_, moins un quatre-vingt-unième multiplié
    par dix _r_ sur _d_ moins _r_ sur _d_ moins _r_.

    –Et maintenant, dit Nicholl, pour obtenir la vitesse du boulet au
    sortir de l'atmosphère, il n'y a plus qu'à calculer.»

    Le capitaine, en praticien rompu à toutes les difficultés, se mit à
    chiffrer avec une rapidité effrayante. Divisions et multiplications
    s'allongeaient sous ses doigts. Les chiffres grêlaient sa page
    blanche. Barbicane le suivait du regard, pendant que Michel Ardan
    comprimait à deux mains une migraine naissante.

    «Eh bien? demanda Barbicane, après plusieurs minutes de silence.

    –Eh bien, tout calcul fait, répondit Nicholl, _v_ zéro, c'est-à-dire
    la vitesse du projectile au sortir de l'atmosphère, pour atteindre le
    point d'égale attraction, a dû être de…

    –De?… fit Barbicane.

    –De onze mille cinquante et un mètres dans la première seconde.

    –Hein! fit Barbicane, bondissant, vous dites!

    –Onze mille cinquante et un mètres.

    –Malédiction! s'écria le président en faisant un geste de désespoir.

    –Qu'as-tu? demanda Michel Ardan, très surpris.

    –Ce que j'ai! Mais si à ce moment la vitesse était déjà diminuée
    d'un tiers par le frottement, la vitesse initiale aurait dû être…

    –De seize mille cinq cent soixante-seize mètres! répondit Nicholl.

    –Et l'Observatoire de Cambridge, qui a déclaré que onze mille mètres
    suffisaient au départ, et notre boulet qui n'est parti qu'avec cette
    vitesse!

    –Eh bien? demanda Nicholl.

    –Eh bien, elle sera insuffisante!

    –Bon.

    –Nous n'atteindrons pas le point neutre!

    –Sacrebleu!

    –Nous n'irons même pas à moitié chemin!

    –Nom d'un boulet! s'écria Michel Ardan, sautant comme si le
    projectile fût sur le point de heurter le sphéroïde terrestre.

    –Et nous retomberons sur la Terre!»

    V

    Les froids de l'espace

    Cette révélation fut un coup de foudre. Qui se serait attendu à
    pareille erreur de calcul? Barbicane ne voulait pas y croire.
    Nicholl revit ses chiffres. Ils étaient exacts. Quant à la formule
    qui les avait déterminés, on ne pouvait soupçonner sa justesse, et
    vérification faite, il fut constant qu'une vitesse initiale de seize
    mille cinq cent soixante-seize mètres dans la première seconde était
    nécessaire pour atteindre le point neutre.

    Les trois amis se regardèrent silencieusement. De déjeuner, plus
    question. Barbicane, les dents serrées, les sourcils contractés, les
    poings fermés convulsivement, observait à travers le hublot. Nicholl
    s'était croisé les bras, examinant ses calculs. Michel Ardan
    murmurait:

    «Voilà bien ces savants! Ils n'en font jamais d'autres! Je donnerais
    vingt pistoles pour tomber sur l'Observatoire de Cambridge et
    l'écraser avec tous les tripoteurs de chiffres qu'il renferme!»

    Tout d'un coup, le capitaine fit une réflexion qui alla droit à
    Barbicane.

    «Ah çà! dit-il, il est sept heures du matin. Nous sommes donc partis
    depuis trente-deux heures. Plus de la moitié de notre trajet est
    parcourue, et nous ne tombons pas, que je sache!»

    Barbicane ne répondit pas. Mais, après un coup d'oeil rapide jeté au
    capitaine, il prit un compas qui lui servait à mesurer la distance
    angulaire du globe terrestre. Puis, à travers la vitre inférieure, il
    fit une observation très exacte, vu l'immobilité apparente du
    projectile. Se relevant alors, essuyant son front où perlaient des
    gouttes de sueur, il disposa quelques chiffres sur le papier. Nicholl
    comprenait que le président voulait déduire de la mesure du diamètre
    terrestre la distance du boulet à la Terre. Il le regardait
    anxieusement.

    «Non! s'écria Barbicane après quelques instants, non, nous ne tombons
    pas! Nous sommes déjà à plus de cinquante mille lieues de la Terre!
    Nous avons dépassé ce point où le projectile aurait dû s'arrêter, si
    sa vitesse n'eût été que de onze mille mètres au départ! Nous montons
    toujours!

    –C'est évident, répondit Nicholl, et il faut en conclure que notre
    vitesse initiale, sous la poussée des quatre cent mille livres de
    fulmi-coton, a dépassé les onze mille mètres réclamés. Je m'explique
    alors que nous ayons rencontré, après treize minutes seulement, le
    deuxième satellite qui gravite à plus de deux mille lieues de la
    Terre.

    –Et cette explication est d'autant plus probable, ajouta Barbicane,
    qu'en rejetant l'eau renfermée entre ses cloisons brisantes, le
    projectile s'est trouvé subitement allégé d'un poids considérable.

    –Juste! fit Nicholl.

    –Ah! mon brave Nicholl, s'écria Barbicane, nous sommes sauvés!

    –Eh bien, répondit tranquillement Michel Ardan, puisque nous sommes
    sauvés, déjeunons.»

    En effet, Nicholl ne se trompait pas. La vitesse initiale avait été,
    très heureusement, supérieure à la vitesse indiquée par l'Observatoire
    de Cambridge, mais l'Observatoire de Cambridge ne s'en était pas moins
    trompé.

    Les voyageurs, remis de cette fausse alerte, se mirent à table et
    déjeunèrent joyeusement. Si l'on mangea beaucoup, on parla plus
    encore. La confiance était plus grande après qu'avant «l'incident de
    l'algèbre».

    «Pourquoi ne réussirions-nous pas? répétait Michel Ardan. Pourquoi
    n'arriverions-nous pas? Nous sommes lancés. Pas d'obstacles devant
    nous. Pas de pierres sur notre chemin. La route est libre, plus
    libre que celle du navire qui se débat contre la mer, plus libre que
    celle du ballon qui lutte contre le vent! Or, si un navire arrive où
    il veut, si un ballon monte où il lui plaît, pourquoi notre
    projectile n'atteindrait-il pas le but qu'il a visé.

    –Il l'atteindra, dit Barbicane.

    –Ne fût-ce que pour honorer le peuple américain, ajouta Michel Ardan,
    le seul peuple qui fût capable de mener à bien une telle entreprise,
    le seul qui pût produire un président Barbicane! Ah! j'y pense,
    maintenant que nous n'avons plus d'inquiétude, qu'allons-nous devenir?
    Nous allons nous ennuyer royalement!»

    Barbicane et Nicholl firent un geste de dénégation.

    «Mais j'ai prévu le cas, mes amis, reprit Michel Ardan. Vous n'avez
    qu'à parler. J'ai à votre disposition, échecs, dames, cartes,
    dominos! Il ne me manque qu'un billard!

    –Quoi! demanda Barbicane, tu as emporté de pareils bibelots?

    –Sans doute, répondit Michel, et non seulement pour nous distraire,
    mais aussi dans l'intention louable d'en doter les estaminets
    sélénites.

    –Mon ami, dit Barbicane, si la Lune est habitée, ses habitants ont
    apparu quelques milliers d'années avant ceux de la Terre, car on ne
    peut douter que cet astre ne soit plus vieux que le nôtre. Si donc
    les Sélénites existent depuis des centaines de mille ans, si leur
    cerveau est organisé comme le cerveau humain, ils ont inventé tout ce
    que nous avons inventé déjà, et même ce que nous inventerons dans la
    suite des siècles. Ils n'auront rien à apprendre de nous et nous
    aurons tout à apprendre d'eux.

    –Quoi! répondit Michel, tu penses qu'ils ont eu des artistes comme
    Phidias, Michel-Ange ou Raphaël?

    –Oui.

    –Des poètes comme Homère, Virgile, Milton, Lamartine, Hugo?

    –J'en suis sûr.

    –Des philosophes comme Platon, Aristote, Descartes, Kant?

    –Je n'en doute pas.

    –Des savants comme Archimède, Euclide, Pascal, Newton?

    –Je le jurerais.

    –Des comiques comme Arnal et des photographes comme… comme Nadar?

    –J'en suis sûr.

    –Alors, ami Barbicane, s'ils sont aussi forts que nous, et même plus
    forts, ces Sélénites, pourquoi n'ont-ils pas tenté de communiquer avec
    la Terre? Pourquoi n'ont-ils pas lancé un projectile lunaire
    jusqu'aux régions terrestres?

    –Qui te dit qu'ils ne l'ont pas fait? répondit sérieusement
    Barbicane.

    –En effet, ajouta Nicholl, cela leur était plus facile qu'à nous, et
    pour deux raisons: la première parce que l'attraction est six fois
    moindre à la surface de la Lune qu'à la surface de la Terre, ce qui
    permet à un projectile de s'enlever plus aisément: la seconde, parce
    qu'il suffisait d'envoyer ce projectile à huit mille lieues seulement
    au lieu de quatre-vingt mille, ce qui ne demande qu'une force de
    projection dix fois moins forte.

    –Alors, reprit Michel, je répète: Pourquoi ne l'ont-ils pas fait?

    –Et moi répliqua Barbicane, je répète: Qui te dit qu'ils ne l'ont pas
    fait?

    –Quand?

    –Il y a des milliers d'années, avant l'apparition de l'homme sur la
    Terre.

    –Et le boulet? Où est le boulet? Je demande à voir le boulet!

    –Mon ami, répondit Barbicane, la mer couvre les cinq sixièmes de
    notre globe. De là, cinq bonnes raisons pour supposer que le
    projectile lunaire, s'il a été lancé, est maintenant immergé au fond
    de l'Atlantique ou du Pacifique. A moins qu'il ne soit enfoui dans
    quelque crevasse, à l'époque où l'écorce terrestre n'était pas encore
    suffisamment formée.

    –Mon vieux Barbicane, répondit Michel, tu as réponse à tout et je
    m'incline devant ta sagesse. Toutefois il est une hypothèse qui me
    sourirait mieux que les autres; c'est que les Sélénites, étant plus
    vieux que nous, sont plus sages et n'ont point inventé la poudre!»

    En ce moment, Diane se mêla à la conversation par
    un aboiement sonore. Elle réclamait son déjeuner.

    «Ah! fit Michel Ardan, à discuter ainsi, nous oublions Diane et
    Satellite!»

    Aussitôt, une respectable pâtée fut offerte à la chienne qui la dévora
    de grand appétit.

    «Vois-tu, Barbicane, disait Michel, nous aurions dû faire de ce
    projectile une seconde arche de Noé et emporter dans la Lune un couple
    de tous les animaux domestiques.

    –Sans doute, répondit Barbicane, mais la place eût manqué.

    –Bon! dit Michel, en se serrant un peu!

    –Le fait est, répondit Nicholl, que boeuf, vache, taureau, cheval,
    tous ces ruminants nous seraient fort utiles sur le continent lunaire.
    Par malheur, ce wagon ne pouvait devenir ni une écurie ni une étable.

    –Mais au moins, dit Michel Ardan, aurions-nous pu emmener un âne,
    rien qu'un petit âne, cette courageuse et patiente bête qu'aimait à
    monter le vieux Silène! Je les aime, ces pauvres ânes! Ce sont bien
    les animaux les moins favorisés de la création. Non seulement on les
    frappe pendant leur vie, mais on les frappe aussi après leur mort!

    –Comment l'entends-tu? demanda Barbicane.

    –Dame! fit Michel, puisqu'on en fait des peaux de tambour!»

    Barbicane et Nicholl ne purent s'empêcher de rire à cette réflexion
    saugrenue. Mais un cri de leur joyeux compagnon les arrêta. Celui-ci
    s'était courbé vers la niche de Satellite et se relevait en disant:

    «Bon! Satellite n'est plus malade.

    –Ah! fit Nicholl.

    –Non, reprit Michel, il est mort. Voilà, ajouta-t-il d'un ton
    piteux, voilà qui sera embarrassant. Je crains, ma pauvre Diane, que
    tu ne fasses pas souche dans les régions lunaires!»

    En effet, l'infortuné Satellite n'avait pu survivre à sa blessure. Il
    était mort et bien mort. Michel Ardan très décontenancé, regardait
    ses amis.

    «Il se présente une question, dit Barbicane. Nous ne pouvons garder
    avec nous le cadavre de ce chien pendant quarante-huit heures encore.

    –Non, sans doute, répondit Nicholl, mais nos hublots sont fixés par
    des charnières. Ils peuvent se rabattre. Nous ouvrirons l'un des
    deux et nous jetterons ce corps dans l'espace.»

    Le président réfléchit pendant quelques instants.
    et dit:

    «Oui, il faudra procéder ainsi, mais en prenant les plus minutieuses
    précautions.

    –Pourquoi? demanda Michel.

    –Pour deux raisons que tu vas comprendre répondit Barbicane. La
    première est relative à l'air renfermé dans le projectile, et dont il
    ne faut perdre que le moins possible.

    –Mais puisque nous le refaisons, cet air!

    –En partie seulement. Nous ne refaisons que l'oxygène, mon brave
    Michel,–et à ce propos veillons bien à ce que l'appareil ne
    fournisse pas cet oxygène en quantité immodérée, car cet excès
    amènerait en nous des troubles physiologiques très graves. Mais si
    nous refaisons l'oxygène, nous ne refaisons pas l'azote, ce véhicule
    que les poumons n'absorbent pas et qui doit demeurer intact. Or, cet
    azote s'échapperait rapidement par les hublots ouverts.

    –Oh! le temps de jeter ce pauvre Satellite, dit Michel.

    –D'accord, mais agissons rapidement.

    –Et la seconde raison? demanda Michel.

    –La seconde raison, c'est qu'il ne faut pas laisser le froid
    extérieur, qui est excessif, pénétrer dans le projectile, sous peine
    d'être gelés vivants.

    –Cependant, le Soleil…

    –Le Soleil échauffe notre projectile qui absorbe ses rayons, mais il
    n'échauffe pas le vide où nous flottons en ce moment. Où il n'y a pas
    d'air, il n'y a pas plus de chaleur que de lumière diffuse, et de même
    qu'il fait noir, il fait froid là où les rayons du Soleil n'arrivent
    pas directement. Cette température n'est donc autre que la
    température produite par le rayonnement stellaire, c'est-à-dire celle
    que subirait le globe terrestre si le Soleil s'éteignait un jour.

    –Ce qui n'est pas à craindre, répondit Nicholl.

    –Qui sait? dit Michel Ardan. D'ailleurs, en admettant que le Soleil
    ne s'éteigne pas, ne peut-il arriver que la Terre s'éloigne de lui?

    –Bon! fit Barbicane, voilà Michel avec ses idées!

    –Eh! reprit Michel, ne sait-on pas que la Terre a traversé la queue
    d'une comète en 1861? Or, supposons une comète dont l'attraction soit
    supérieure à l'attraction solaire, l'orbite terrestre se courbera vers
    l'astre errant, et la Terre, devenue son satellite, sera entraînée à
    une distance telle que les rayons du Soleil n'auront plus aucune
    action à sa surface.

    –Cela peut se produire, en effet, répondit Barbicane, mais les
    conséquences d'un pareil déplacement pourraient bien ne pas être aussi
    redoutables que tu le supposes.

    –Et pourquoi?

    –Parce que le froid et le chaud s'équilibreraient encore sur notre
    globe. On a calculé que si la Terre eût été entraînée par la comète
    de 1861, elle n'aurait pas ressenti, à sa plus grande distance du
    Soleil, une chaleur seize fois supérieure à celle que nous envoie la
    Lune, chaleur qui, concentrée au foyer des plus fortes lentilles, ne
    produit aucun effet appréciable.

    –Eh bien? fit Michel.

    –Attends un peu, répondit Barbicane. On calculé aussi, qu'à son
    périhélie, à sa distance la plus rapprochée du Soleil, la Terre aurait
    supporté une chaleur égale à vingt-huit mille fois celle de l'été.
    Mais cette chaleur, capable de vitrifier les matières terrestres et de
    vaporiser les eaux, eût formé un épais anneau de nuages qui aurait
    amoindri cette température excessive. De là, compensation entre les
    froids de l'aphélie et les chaleurs du périhélie, et une moyenne
    probablement supportable.

    –Mais à combien de degrés estime-t-on la température des espaces
    planétaires? demanda Nicholl.

    –Autrefois, répondit Barbicane, on croyait que cette température
    était excessivement basse. En calculant son décroissement
    thermométrique, on arrivait à la chiffrer par millions de degrés
    au-dessous de zéro. C'est Fourier, un compatriote de Michel, un
    savant illustre de l'Académie des Sciences, qui a ramené ces nombres à
    de plus justes estimations. Suivant lui, la température de l'espace
    ne s'abaisse pas au-dessous de soixante degrés.

    –Peuh! fit Michel.

    –C'est à peu près, répondit Barbicane, la température qui fut
    observée dans les régions polaires, à l'île Melville ou au fort
    Reliance, soit environ cinquante-six degrés centigrades au-dessous de
    zéro.

    –Il reste à prouver, dit Nicholl, que Fourier ne
    s'est pas abusé dans ses évaluations. Si je ne me
    trompe, un autre savant français, M. Pouillet,
    estime la température de l'espace à cent soixante
    degrés au-dessous de zéro. C'est ce que nous
    vérifierons.

    –Pas en ce moment, répondit Barbicane, car les rayons solaires,
    frappant directement notre thermomètre, donneraient, au contraire, une
    température très élevée. Mais lorsque nous serons arrivés sur la
    Lune, pendant les nuits de quinze jours que chacune de ses faces
    éprouve alternativement, nous aurons le loisir de faire cette
    expérience, car notre satellite se meut dans le vide.

    –Mais qu'entends-tu par le vide? demanda Michel, est-ce le vide
    absolu?

    –C'est le vide absolument privé d'air.

    –Et dans lequel l'air n'est remplacé par rien?

    –Si. Par l'éther, répondit Barbicane.

    –Ah! Et qu'est-ce que l'éther?

    –L'éther, mon ami, c'est une agglomération d'atomes impondérables,
    qui, relativement à leurs dimensions, disent les ouvrages de physique
    moléculaire, sont aussi éloignés les uns des autres que les corps
    célestes le sont dans l'espace. Leur distance, cependant, est
    inférieure à un trois-millionièmes de millimètre. Ce sont ces atomes
    qui, par leur mouvement vibratoire, produisent la lumière et la
    chaleur, en faisant par seconde quatre cent trente trillions
    d'ondulations, n'ayant que quatre à six dix-millièmes de millimètre
    d'amplitude.

    –Milliards de milliards! s'écria Michel Ardan, on les a donc
    mesurées et comptées, ces oscillations! Tout cela, ami Barbicane, ce
    sont des chiffres de savants qui épouvantent l'oreille et ne disent
    rien à l'esprit.

    –Il faut pourtant bien chiffrer…

    –Non. Il vaut mieux comparer. Un trillion ne signifie rien. Un
    objet de comparaison dit tout. Exemple: Quand tu m'auras répété que
    le volume d'Uranus est soixante-seize fois plus gros que celui de la
    Terre, le volume de Saturne neuf cents fois plus gros, le volume de
    Jupiter treize cents fois plus gros, le volume du Soleil treize cent
    mille fois plus gros, je n'en serai pas beaucoup plus avancé. Aussi,
    je préfère, et de beaucoup, ces vieilles comparaisons du _Double
    Liégeois_ qui vous dit tous bêtement: Le Soleil, c'est une citrouille
    de deux pieds de diamètre, Jupiter, une orange, Saturne, une pomme
    d'api, Neptune, une guigne, Uranus, une grosse cerise, la Terre, un
    pois, Vénus, un petit pois, Mars, une grosse tête d'épingle, Mercure
    un grain de moutarde, et Junon, Cérès, Vesta et Pallas, de simples
    grains de sable! On sait au moins à quoi s'en tenir!»

    Après cette sortie de Michel Ardan contre les savants et ces trillions
    qu'ils alignent sans sourciller, l'on procéda à l'ensevelissement de
    Satellite. Il s'agissait simplement de le jeter dans l'espace, de la
    même manière que les marins jettent un cadavre à la mer.

    Mais, ainsi que l'avait recommandé le président Barbicane, il fallut
    opérer vivement, de façon à perdre le moins possible de cet air que
    son élasticité aurait rapidement épanché dans le vide. Les boulons
    du hublot de droite, dont l'ouverture mesurait environ trente
    centimètres, furent dévissés avec soin, tandis que Michel, tout
    contrit, se préparait à lancer son chien dans l'espace. La vitre,
    manoeuvrée par un puissant levier qui permettait de vaincre la
    pression de l'air intérieur sur les parois du projectile, tourna
    rapidement sur ses charnières, et Satellite fut projeté au-dehors.
    C'est à peine si quelques molécules d'air s'échappèrent, et
    l'opération réussit si bien que, plus tard, Barbicane ne craignit pas
    de se débarrasser ainsi des débris inutiles qui encombraient le
    wagon.

    VI

    Demandes et réponses

    Le 4 décembre, les chronomètres marquaient cinq heures du matin
    terrestre, quand les voyageurs se réveillèrent, après cinquante-quatre
    heures de voyage. Comme temps, ils n'avaient dépassé que de cinq
    heures quarante minutes, la moitié de la durée assignée à leur séjour
    dans le projectile; mais comme trajet, ils avaient déjà accompli près
    des sept dixièmes de la traversée. Cette particularité était due à la
    décroissance régulière de leur vitesse.

    Lorsqu'ils observèrent la Terre par la vitre inférieure, elle ne leur
    apparut plus que comme une tache sombre, noyée dans les rayons
    solaires. Plus de croissant, plus de lumière cendrée. Le lendemain,
    à minuit, la Terre devait être nouvelle, au moment précis où la Lune
    serait pleine. Au-dessus, l'astre des nuits se rapprochait de plus en
    plus de la ligne suivie par le projectile, de manière à se rencontrer
    avec lui à l'heure indiquée. Tout autour, la voûte noire était
    constellée de points brillants qui semblaient se déplacer avec
    lenteur. Mais à la distance considérable où ils se trouvaient, leur
    grosseur relative ne paraissait pas s'être modifiée. Le Soleil et les
    étoiles apparaissaient exactement tels qu'on les voit de la Terre.
    Quant à la Lune, elle avait considérablement grossi; mais les lunettes
    des voyageurs, peu puissantes en somme, ne permettaient pas encore de
    faire d'utiles observations à sa surface, et d'en reconnaître les
    dispositions topographiques ou géologiques.

    Aussi, le temps s'écoulait-il en conversations interminables. On
    causait de la Lune surtout. Chacun apportait son contingent de
    connaissances particulières. Barbicane et Nicholl, toujours sérieux,
    Michel Ardan, toujours fantaisiste. Le projectile, sa situation, sa
    direction, les incidents qui pouvaient survenir, les précautions que
    nécessiterait sa chute sur la Lune, c'était là matière inépuisable à
    conjectures.

    Précisément, en déjeunant, une demande de Michel, relative au
    projectile, provoqua une assez curieuse réponse de Barbicane et digne
    d'être rapportée.

    Michel, supposant le boulet brusquement arrêté, lorsqu'il était encore
    animé de sa formidable vitesse initiale, voulut savoir quelles
    auraient été les conséquences de cet arrêt.

    «Mais, répondit Barbicane, je ne vois pas comment le projectile aurait
    pu être arrêté.

    –Supposons-le, répondit Michel.

    –Supposition irréalisable, répliqua le pratique Barbicane. A moins
    que la force d'impulsion ne lui eût fait défaut. Mais alors, sa
    vitesse aurait décru peu à peu, et il ne se fût pas brusquement
    arrêté.

    –Admets qu'il ait heurté un corps dans l'espace.

    –Lequel?

    –Ce bolide énorme que nous avons rencontré.

    –Alors, dit Nicholl, le projectile eût été brisé en mille pièces, et
    nous avec.

    –Mieux que cela, répondit Barbicane, nous aurions été brûlés vifs.

    –Brûlés! s'écria Michel. Pardieu! je regrette que le cas ne se
    soit pas présenté «pour voir».

    –Et tu aurais vu, répondit Barbicane. On sait maintenant que la
    chaleur n'est qu'une modification du mouvement. Quand on fait
    chauffer de l'eau, c'est-à-dire quand on lui ajoute de la chaleur,
    cela veut dire que l'on donne du mouvement à ses molécules.

    –Tiens! fit Michel, voilà une théorie ingénieuse!

    –Et juste, mon digne ami, car elle explique tous les phénomènes du
    calorique. La chaleur n'est qu'un mouvement moléculaire, une simple
    oscillation des particules d'un corps. Lorsqu'on serre le frein d'un
    train, le train s'arrête. Mais que devient le mouvement dont il était
    animé? Il se transforme en chaleur, et le frein s'échauffe. Pourquoi
    graisse-t-on l'essieu des roues? Pour l'empêcher de s'échauffer,
    attendu que cette chaleur, ce serait du mouvement perdu par
    transformation. Comprends-tu?

    –Si je comprends! répondit Michel, admirablement. Ainsi, par
    exemple, quand j'ai couru longtemps, que je suis en nage, que je sue à
    grosses gouttes, pourquoi suis-je forcé de m'arrêter? Tout
    simplement, parce que mon mouvement s'est transformé en chaleur!»

    Barbicane ne put s'empêcher de sourire à cette repartie de Michel.
    Puis, reprenant sa théorie:

    «Ainsi donc, dit-il, dans le cas d'un choc, il en eût été de notre
    projectile comme de la balle qui tombe brûlante après avoir frappé la
    plaque de métal. C'est son mouvement qui s'est changé en chaleur. En
    conséquence, j'affirme que si notre boulet avait heurté le bolide, sa
    vitesse, brusquement anéantie, eût déterminé une chaleur capable de le
    volatiliser instantanément.

    –Alors, demanda Nicholl, qu'arriverait-il donc si la Terre s'arrêtait
    subitement dans son mouvement de translation?

    –Sa température serait portée à un tel point, répondit Barbicane,
    qu'elle serait immédiatement réduite en vapeurs.

    –Bon, fit Michel, voilà un moyen de finir le monde qui simplifierait
    bien les choses.

    –Et si la Terre tombait sur le Soleil? dit Nicholl.

    –D'après les calculs, répondit Barbicane, cette chute développerait
    une chaleur égale à la chaleur produite par seize cents globes de
    charbon égaux en volume au globe terrestre.

    –Bon surcroît de température pour le Soleil, répliqua Michel Ardan,
    et dont les habitants d'Uranus ou de Neptune ne se plaindraient sans
    doute pas, car ils doivent mourir de froid sur leur planète.

    –Ainsi donc, mes amis, reprit Barbicane, tout mouvement brusquement
    arrêté produit de la chaleur. Et cette théorie a permis d'admettre
    que la chaleur du disque solaire est alimentée par une grêle de
    bolides qui tombe incessamment à sa surface. On a même calculé…

    –Défions-nous, murmura Michel, voilà les chiffres qui s'avancent.

    –On a même calculé, reprit imperturbablement Barbicane, que le choc
    de chaque bolide sur le Soleil doit produire une chaleur égale à celle
    de quatre mille masses de houille d'un volume égal.

    –Et quelle est la chaleur solaire? demanda Michel.

    –Elle est égale à celle que produirait la combustion d'une couche de
    charbon qui entourerait le Soleil sur une épaisseur de vingt-sept
    kilomètres.

  • 韓詩外傳, Vol. 9-10

    韓詩外傳, Vol. 9-10

    Aproximadamente 2.236 palavras.

    Produced by Nicole Lai

    卷九
    孟子少時誦,其母方織,孟輟然中止,乃复進,其母知其也,呼而問
    之曰:“何為中止?”對曰:“有所失复得。”其母引刀裂其織,以此誡
    之,自是之后,孟子不复矣。孟子少時,東家殺豚,孟子問其母曰:“東
    家殺豚,何為?”母曰:“欲啖汝。”其母自悔而言曰:“吾怀妊是子,
    席不止,不坐;割不正,不食;胎教之也。今适有知而欺之,是教之不信
    也。”乃買東家豚肉以食之,明不欺也。詩曰:“宜爾子孫繩繩兮。”言
    賢母使子賢也。
    田子為相,三年歸休,得金百鎰,奉其母。母曰:“子安得此金?”
    對曰:“所受俸祿也。”母曰:“為相三年,不食乎?治官如此,非吾所
    欲也。孝子之事親也,盡力致誠,不義之物,不入于館,為人子不可不孝
    也!子其去之。”田子愧慚,走出,造朝還金,退請就獄。王賢其母,說
    其義,即舍田子罪,令复為相,以金賜其母。詩曰:“宜爾子孫繩繩兮。
    ”
    孔子行,聞哭聲甚悲。孔子曰:“驅!驅!前有賢者。”至、則皋魚
    也。被褐擁潪,哭于道傍。孔子辟車与之言曰:“子非有喪,何哭之悲也
    ?”皋魚曰:“吾失之三矣:少而學,游諸侯,以后吾親,失之一也;高
    尚吾志,間吾事君,失之二也;与友厚而小絕之,失之三矣。樹欲靜而風
    不止,子欲養而親不待也。往而不可〔追者,年也,去而不可〕得見者、
    親也。吾請從此辭矣。”立槁而死。孔子曰:“弟子誡之,足以識矣。”
    于是門人辭歸而養親者十有三人。
    子路曰:“有人于斯,夙興夜寐,手足胼胝,而面目黧黑,樹藝五谷
    ,以事其親,而無孝子之名者、何也?”孔子曰:“吾意者、身未敬邪!
    色不順邪!辭不遜邪!古人有言曰:‘衣歟!食歟!曾不爾即。’子勞以
    事其親,無此三者,何為無孝之名!意者、所友非仁人邪!坐,語汝,雖
    有國士之力,不能自舉其身,非無力也,勢不便也。是以君子入則篤孝,
    出則友賢,何為其無孝子之名!詩曰:“父母孔邇。”
    伯牙鼓琴,鐘子期听之,方鼓琴,志在山,鐘子期曰:“善哉!鼓琴
    !巍巍乎如太山。”志在流水,鐘子期曰:“善哉!鼓琴!洋洋乎若江河
    。”鐘子期死,伯牙僻琴絕弦,終身不复鼓琴,以為世無足与鼓琴也。非
    獨琴如此,賢者亦有之,苟非其時,則賢者將奚由得遂其功哉!
    秦攻魏,破之。少子亡而不得。令魏國曰:“有得公子者,賜金千斤
    ;匿者、罪至十族。”公子乳母与俱亡。人謂乳母曰:“得公子者賞甚重
    ,乳母當知公子處而言之。”乳母應之曰:“我不知其處,雖知之,死則
    死,不可以言也。為人養子,不能隱而言之,是畔上畏死。吾聞:忠不畔
    上,勇不畏死。凡養人子者,生之,非務殺之也,豈可見利畏誅之故,廢
    義而行詐哉!吾不能生而使公子獨死矣。”遂与公子俱逃澤中。秦軍見而
    射之,乳母以身蔽之,著十二矢,遂不令中公子。秦王聞之,饗以太牢,
    且爵其兄為大夫。詩曰:“我心匪石,不可轉也。”
    子路曰:“人善我,我亦善之;人不善我,我不善之。”子貢曰:“
    人善我,我亦善之;人不善我,我則引之進退而己耳。”顏回曰:“人善
    我,我亦善之;人不善我,我亦善之。”三子所持各异,問于夫子。夫子
    曰:“由之所持,蠻貊之言也;賜之所言,朋友之言也;回之所言,親屬
    之言也。”詩曰:“人之無良,我以為兄。”
    齊景公縱酒,醉,而解衣冠,鼓琴以自樂。顧左右曰:“仁人亦樂此
    乎?”左右曰:“仁人耳目猶人,何為不樂乎!”景公曰:“駕車以迎晏
    子。”晏子聞之,朝服而至。景公曰:“今者、寡人此樂,愿與大夫同之
    。”晏子曰:“君言過矣!自齊國五尺已上,力皆能胜嬰与君,所以不敢
    者、畏禮也。故自天子無禮,則無以守社稷;諸侯無禮,則無以守其國;
    為人上無禮,則無以使其下;為人下無禮,則無以事其上;大夫無禮,則
    無以治其家;兄弟無禮,則不同居;人而無禮,不若遄死。”景公色,离
    席而謝曰:“寡人不仁無良,左右淫湎寡人,以至于此,請殺左右,以補
    其過。”晏子曰:“左右無過。君好禮,則有禮者至,無禮者去;君惡禮
    ,則無禮者至,有禮者去。左右何罪乎?”景公曰:“善哉!”乃更衣而
    坐,觴酒三行,晏子辭去,景公拜送。詩曰:“人而無禮,胡不遄死。”
    傳曰:堂衣若扣孔子之門,曰:“丘在乎?丘在乎?”子貢應之曰:
    “君子尊賢而容眾,嘉善而矜不能,親內及外,己所不欲,勿施于人。子
    何言吾師之名焉?”堂衣若曰:“子何年少言之絞?”子貢曰:“大車不
    絞,則不成其任;琴瑟不絞,則不成其音。子之言絞,是以絞之也。”堂
    衣若曰:“吾始以鴻之力,今徒翼耳!”子貢曰:“非鴻之力,安能舉其
    翼!”詩曰:“如切如?,如琢如磨。”
    齊景公出弋昭華之池,顏鄧聚主鳥而亡之,景公怒,而欲殺之。晏子
    曰:“夫鄧聚有死罪四,請數而誅之。”景公曰:“諾。”晏子曰:“鄧
    聚為吾君主鳥而亡之,是罪一也;使吾君以鳥之故而殺人,是罪二也;使
    四國諸侯聞之,以吾君重鳥而輕士,是罪三也;天子聞之,必將貶絀吾君
    ,危其社稷,絕其宗廟,是罪四也。此四罪者、故當殺無赦,臣請加誅焉
    。”景公曰:“止。此亦吾過矣,愿夫子為寡人敬謝焉。”詩曰:“邦之
    司直。”
    魏文侯問于解狐曰:“寡人將立西河之守,誰可用者?”解狐對曰:
    “荊伯柳者、賢人,殆可。”〔文侯曰:“是非子之讎也?”對曰:“君
    問可,非問讎也。”〕文侯將以荊伯柳為西河守。荊伯柳問左右,誰言我
    于吾君。左右皆曰:“解狐。”荊伯柳見解狐而謝之曰:“子乃寬臣之過
    也,言于君,謹再拜謝。”解狐曰:“言子者,公也;怨子者,吾私也。
    公事已行,怨子如故。”張弓射之,走十步而沒,可謂勇矣。詩曰:“邦
    之司直。”
    楚有善相人者,所言無遺美,聞于國中。庄王召見而問焉。對曰:“
    臣非能相人也,能相人之友者也。觀布衣者,其友皆孝悌篤謹畏令,如此
    者,家必日益,而身日安,此所謂吉人者也。觀事君者,其友皆誠信有行
    好善,如此者、措事日益,官職日進,此所謂吉臣者也。人主朝臣多賢,
    左右多忠,主有失敗,皆交爭正諫,如此者、國日安,主日尊,名聲日顯
    ,此所謂吉主者也。臣非能相人也,觀友者也。”王曰:“善。”其所以
    任賢使能,而霸天下者,始遇之于是也。詩曰:“彼己之子,邦之彥兮。
    ”
    孔子出游少源之野。有婦人中澤而哭,其音甚哀。孔子使弟子問焉,
    曰:“夫人何哭之哀?”婦人曰:“鄉者、刈蓍薪,亡吾蓍簪,吾是以哀
    也。”弟子曰:“刈蓍薪而亡蓍簪,有何悲焉!”婦人曰:“非傷亡簪也
    ,蓋不忘故也。”
    傳曰:君子之聞道,入之于耳,藏之于心,察之以仁,守之以信,行
    之以義,出之以遜,故人無不虛心而听也。小人之聞道,入之于耳,出之
    于口,苟言而已,譬如飽食而嘔之,其不惟肌膚無益,而于志亦戾矣。詩
    曰:“胡能有定。”
    孔子與子貢子路顏淵游于戎山之上。孔子喟然嘆曰:“二三子各言爾
    志,予將覽焉。由、爾何如?”對曰:“得白羽如月,赤羽如朱,擊鐘鼓
    者、上聞于天,下槊于地,使將而攻之,惟由為能。”孔子曰:“勇士哉
    !賜、爾何如?”對曰:“得素衣縞冠,使于兩國之間,不持尺寸之兵,
    斗升之糧,使兩國相親如弟兄。”孔子曰:“辯士哉!回、爾何如?”對
    曰:“鮑魚不与蘭同笥而藏,桀紂不与堯舜同時而治。二子已言,回何言
    哉!”孔子曰:“回有鄙之心。”顏淵曰:“愿得明王圣主為之相,使城
    郭不治,溝池不鑿,陰陽和調,家給人足,鑄庫兵以為農器。”孔子曰:
    “大士哉!由來區區汝何攻?賜來便便汝何使?愿得之冠,為子宰焉。”
    賢士不以恥食,不以辱得。老子曰:“名与身孰親?身与貨孰多?得
    与亡孰病?是故甚愛必大費,多藏必厚亡。知足不辱,知止不殆,可以長
    久。大成若缺,其用不敝;大盈若衝,其用不窮;大直若 大辯若訥,大
    巧若拙,其用不屈。罪莫大于多欲,禍莫大于不知足。故知足之足,常足
    矣。”
    孟子妻獨居,踞,孟子入戶視之。白其母曰:“婦無禮,請去之。”
    母曰:“何也?”曰:“踞。”其母曰:“何知之?”孟子曰:“我親見
    之。”母曰:“乃汝無禮也,非婦無禮。禮不云乎:‘將入門,〔問孰存
    ;〕將上堂,聲必揚;將入戶,視必下。’不掩人不備也。今汝往燕私之
    處,入戶不有聲,令人踞而視之,是汝之無禮也,非婦無禮也。”于是孟
    子自責,不敢出婦。詩曰:“采葑采菲,無以下體?”
    孔子出衛之東門,逆姑布子卿。曰:“二三子引車避,有人將來,必
    相我者也,志之。”姑布子卿亦曰:“二三子引車避,有圣人將來。”孔
    子下,步。姑布子卿迎而視之五十步,從而望之五十步。顧子貢曰:“是
    何為者也?”子貢曰:“賜之師也,所謂魯孔丘也。”姑布子卿曰:“是
    魯孔丘歟!吾固聞之。”子貢曰:“賜之師何如?”姑布子卿曰:“得堯
    之顙,舜之目,禹之頸,皋陶之喙。從前視之,盎盎乎似有王者;從后視
    之,高肩弱脊,此惟不及四圣者也。”子貢吁然。姑布子卿曰:“子何患
    焉。污面而不惡,葭喙而不借,遠而望之,羸乎若喪家之狗,子何患焉!
    子何患焉!”子貢以告孔子。孔子無所辭,獨辭喪家之狗耳,曰:“丘何
    敢乎?”子貢曰:“污面而不惡,葭喙而不借,賜以知之矣。不知喪家狗
    ,何足辭也?”子曰:“賜、汝獨不見夫喪家之狗歟!既斂而槨,布器而
    祭,顧望無人。意欲施之,上無明王,下無賢士方伯,王道衰,政教失,
    強陵弱,眾暴寡,百姓縱心,莫之綱紀。是人固以丘為欲當之者也。丘何
    敢乎!”
    修身不可不慎也:嗜欲侈則行虧,讒毀行則害成;患生于忿怒,禍起
    于纖微;污辱難湔洒,敗失不复追。不深念遠慮,后悔何益!徼幸者、伐
    性之斧也,嗜欲者、逐禍之馬也,謾誕者、趨禍之路也,毀于人者、困窮
    之舍也。是故君子不徼幸,節嗜欲,務忠信,無毀于一人,則名聲尚尊,
    稱為君子矣。詩曰:“何其處兮,必有与也。”
    君子之居也,綏如安裘,晏如覆f。天下有道,則諸侯畏之;天下無
    道,則庶人易之。非獨今日,自古亦然。昔者,范蠡行游,与齊屠地居,
    奄忽龍變,仁義沈浮,湯湯慨慨,天地同憂。故君子居之,安得自若!詩
    曰:“心之憂矣,其誰知之?”
    田子方之魏。魏太子從車百乘而迎之郊,太子再拜謁田子方,田子方
    不下車。太子不說曰:“敢問何如則可以驕人?”田子方曰:“吾聞以天
    下驕人而亡者、有矣。〔以一國驕人而亡者,有矣。〕由此觀之,則貧賤
    可以驕人矣。夫志不得,則授履而适秦楚耳,安往而不得貧賤乎?”于是
    太子再拜而后退,田子方遂不下車。
    戴晉生弊衣冠而往見梁王。梁王曰:“前日寡人以上大夫之祿要先生
    ,先生不留;今過寡人邪!”戴晉生欣然而笑,仰而永嘆曰:“嗟乎!由
    此觀之,君曾不足与游也。君不見大澤中雉乎?五步一,終日乃飽;羽毛
    悅澤,光照于日月;奮翼爭鳴,聲響于陵澤者何?彼樂其志也。援置之种
    校渤粱粟,不旦時而飽;然猶羽毛憔悴,志气益下,低頭不鳴,夫食豈不
    善哉?彼不得其志故也。今臣不遠千里而從君游者,豈食不足?竊慕君之
    道耳,臣始以君為好士,天下無雙,乃今見君不好士明矣!”辭而去,終
    不复往。
    楚庄王使使賚金百斤,聘北郭先生。先生曰:“臣有箕帚之使,愿入
    計之。”即謂夫人曰:“楚欲以我為相,今日相,即結駟列騎,食方丈于
    前,如何?”婦人曰:“夫子以織屨為食,食粥綽模參漪c從欽摺臥眨坑
    胛鏤拗我病袢緗徭崍舋錚菜 膊還菹皇撤丈于前,所甘不過一肉。以容膝
    之安,一肉之味,而殉楚國之憂,其可乎?”于是遂不應聘,與婦去之。
    詩曰:“彼美淑姬,可与晤言。”
    傳曰:昔戎將由余使秦。秦繆公問以得失之要,對曰:“古有國者,
    未嘗不以恭儉也,失國者、未嘗不以驕奢也。”由余因論五帝三王之所以
    衰,及至布衣之所以亡,繆公然之。于是告內史王繆曰:“鄰國有圣人,
    敵國之憂也。由余、圣人也,將奈之何?”王繆曰:“夫戎王居僻陋之地
    ,未嘗見中國之聲色也,君其遺之女樂,以淫其志,亂其政,其臣下必疏
    ,因為由余請緩期,使其君臣有間,然后可圖。”繆公曰:“善。”乃使
    王繆以女樂二列遺戎王,為由余請期,戎王大悅,許之。于是張酒听樂,
    日夜不休,終歲淫縱,卒馬多死。由余歸,數諫不听,去,之秦,秦公子
    迎,拜之上卿。
    子夏過曾子。曾子曰:“入食。”子夏曰:“不為公費乎?”曾子曰
    :“君子有三費,飲食不在其中;君子有三樂,鐘磬琴瑟不在其中。”子
    夏曰:“敢問三樂?”曾子曰:“有親可畏,有君可事,有子可遺,此一
    樂也。有親可諫,有君可去,有子可怒,此二樂也。有君可喻,有友可助
    ,此三樂也。”子夏問:“敢問三費?”曾子曰:“少而學,長而忘,此
    一費也。事君有功,而輕負之,此二費也,久交友而中絕之,此三費也。
    ”子夏曰:“善哉!謹身事一言,愈于終身之誦;而事一士,愈于治万民
    之功;夫人不可以不知也。吾嘗?焉,吾田?歲不收,土莫不然,何況于人
    乎!与人以實,雖疏必密;与人以虛,雖戚必疏。夫實之与實,如膠如漆
    ;虛之与虛,如薄冰之見晝日。君子可不留意哉!”詩曰:“神之听之,
    終和且平。”
    晏子之妻使人布衣表。田無宇譏之曰:“出于室,何為者也?”晏子
    曰:“家臣也。”田無宇曰:“位為中卿,食田七十万,何用是人為畜之
    ?”晏子曰:“棄老取少,謂之瞽;貴而忘漶謂之亂;見色而說,謂之逆
    。吾豈以逆亂瞽之道哉!”
    夫鳳凰之初起也,嚮嚮十步,〔藩篱〕之雀喔咿而笑之,及其升于高
    ,一 一信,展而云間,藩木之雀超然自知不及遠矣。士褐衣著,未嘗完
    也, 藿之食,未嘗飽也,世俗之士即以為羞耳;及其出則安百議,用則
    延民命,世俗之士超然自知不及遠矣。詩曰:“正是國人,胡不万年!”
    齊王厚送女,欲妻屠牛吐,屠牛吐辭以疾。其友曰:“子終死腥臭之
    肆而已乎!何為辭之?”吐應之曰:“其女丑。”其友曰:“子何以知之
    ?”吐曰:“以吾屠知之。”其友曰:“何謂也?”吐曰:“吾肉善,〔
    如量〕而去苦少耳;吾肉不善,雖以吾附益之,尚猶賈不售。今厚送子,
    子丑故耳。”其友后見之,果丑。傳曰:“目如擗杏,齒如編貝。”
    傳曰:孔子過康子,子張子夏從。孔子入座。二子相与論,終日不決
    。子夏辭气甚隘,顏色甚變。子張曰:“子亦聞夫子之議論邪?徐言掮掮
    ,威儀翼翼,后言先默,得之推讓,巍巍乎!蕩蕩乎!道有歸矣。小人之
    論也,專意自是,言人之非,淪目~腕,疾言噴噴,口沸目赤,一幸得胜
    ,疾笑嗌嗌,威儀固陋,辭气鄙俗,是以君子賤之也。”

    卷十
    齊桓公逐白鹿,至麥丘之邦,遇人,曰:“何謂者也?”對曰:“臣
    、麥丘之邦人。”桓公曰:“叟年几何?”對曰:“臣年八十有三矣。”
    桓公曰:“美哉!”與之飲。曰:“叟盍為寡人壽也?”對曰:“野人不
    知為君王之壽。”桓公曰:“盍以叟之壽祝寡人矣?”邦人奉觴再拜曰:
    “使吾君固壽,金玉之賤,人民是寶。”桓公曰:“善哉!祝乎!寡人聞
    之矣:至德不孤,善言必再。叟盍优之?”邦人奉觴再拜曰:“使吾君好
    學士而不惡問,賢者在側,諫者得入。”桓公曰:“善哉!祝乎!寡人聞
    之;至德不孤,善言必三。叟盍优之?”邦人奉觴再拜曰:“無使群臣百
    姓得罪于吾君,無使吾君得罪于群臣百姓。”桓公不說,曰:“此言者,
    非夫前二言之祝。叟其革之矣!”邦人潸然而涕下,曰:“愿君熟思之,
    此一言者、夫前二言之上也。臣聞子得罪于父,可因姑娣妹謝也,父乃赦
    之。臣得罪于君,可使左右謝也,君乃赦之。昔者、桀〔得罪于湯,紂得
    罪于武王,此君〕得罪于臣也,至今未有為謝也。”桓公曰:“善哉!寡
    人賴宗廟之福,社稷之靈,使寡人遇叟于此。”扶而載之,自御以歸,荐
    之于廟,而斷政焉。桓公之所以九合諸侯,一匡天下,不以兵車者,非獨
    管仲也,亦遇之于此。詩曰:“濟濟多士,文王以宁。”
    鮑叔荐管仲,曰:“臣所不如管夷吾者五:寬惠柔愛,臣弗如也;忠
    信可結于百姓,臣弗如也;制禮約法于四方,臣弗如也;決獄折中,臣弗
    如也;執模擦 誥ㄓ彩故孔勇,臣弗如也。”詩曰:“濟濟多士,文王
    以宁。”
    晉文公重耳亡,過曹,里鳧須從,因盜重耳資而亡,重耳無糧,餒不
    能行,子推割股肉以食重耳,然后能行。及重耳反國,國中多不附重耳者
    ,于是里鳧須造見,曰:“臣能安晉國。”文公使人應之曰:“子尚何面
    目來見寡人!欲安晉國也!”里鳧須曰:“君沐邪?”使者曰:“否。”
    鳧須曰:“臣聞沐者其心倒,心倒者其言悖。今君不沐,何言之悖也?”
    使者以聞,文公見之。里鳧須仰首曰:“离國久,臣民多過君;君反國,
    而民皆自危。里鳧須又襲竭君之資,避于深山,而君以餒,介子推割股,
    天下莫不聞,臣之為賊亦大矣,罪至十族,未足塞責,然君誠赦之罪,與
    驂乘,游于國中,百姓見之,必知不念舊惡,人自安矣。”于是文公大悅
    ,從其計,使驂乘于國中,百姓見之,皆曰:“夫里鳧須且不誅而驂乘,
    吾何懼也?”是以晉國大宁。故書云:“文王卑服,即康功田功。”若里
    鳧須罪無赦者也。詩曰:“濟濟多士,文王以宁。”
    傳曰:言為王之不易也。大命之至,其太宗太史太祝斯素服執策,北
    面而吊乎天子,曰:“大命既至矣,如之何憂之長也!”授天子策一矣。
    曰:“敬享以祭,永主天命,畏之無疆,厥躬無敢宁。”授天子策二矣。
    曰:“敬之夙夜,伊祝厥躬無怠,万民望之。”授天子策三矣。曰:“天
    子南面受于帝位,以治為憂,未以位為樂也。”詩曰:“天難忱斯,不易
    惟王。”
    君子溫儉以求于仁,恭讓以求于禮,得之自是,不得自是。故君子之
    于道也,猶農夫之耕,雖不獲年之优,無以易也。大王甫有子曰太伯、仲
    雍、季歷,歷有子曰昌,太伯知大王賢昌,而欲季為后,太伯去,之吳。
    大王將死,謂曰:“我死,汝往讓兩兄,彼即不來,汝有義而安。”大王
    薨,季之吳告伯仲,伯仲從季而歸,群臣欲伯之立季,季又讓。伯謂仲之
    曰:“今群臣欲我立季,季又讓,何以處之?”仲曰:“刑有所謂矣,要
    于扶微者。可以立季。”季遂立,而養文王,文王果受命而王。孔子曰:
    “太伯獨見,王季獨知;伯見父志,季知父心。故大王太伯王季可謂見始
    知終,而能承志矣。”詩曰:“自太伯王季,惟此王季,因心則友。則友
    其兄,則篤其慶,載錫之光。受祿無喪,奄有四方。”此之謂也。太伯反
    吳,吳以為君,至夫差二十八世而滅。
    齊宣王與魏惠王會田于郊。魏王曰:“亦有寶乎?”齊王曰:“無有
    。”魏王曰:“若寡人之小國也,尚有徑寸之珠,照車前后十二乘者十枚
    ,奈何以万乘之國無寶乎?”齊王曰:“寡人之所以為寶与王异。吾臣有
    檀子者、使之守南城,則楚人不敢為寇,泗水上有十二諸侯皆來朝。吾臣
    有盼子者、使之守高唐,則趙人不敢東漁于河。吾臣有黔夫者,使之守徐
    州,則燕人祭北門,趙人祭西門,從而歸之者十千余家。吾臣有种首者、
    使之備盜賊,而道不拾遺。吾將以照千里之外,豈特十二乘哉!”魏王慚
    ,不懌而去。詩曰:“辭之懌矣,民之莫矣。”
    東海有勇士曰丘欣,以勇猛聞于天下。遇神淵曰飲馬,其仆曰:“飲
    馬于此者,馬必死。”曰:“以欣之言飲之。”其馬果沈。丘欣去朝服,
    拔劍而入,三日三夜,殺三蛟一龍而出,雷神隨而擊之,十日十夜,眇其
    左目。要离聞之,往見之,曰:“欣在乎?”曰:“送有喪者。”往見欣
    于墓,曰:“聞雷神擊子,十日十夜,眇子左目。夫天怨不全日,人怨不
    旋踵。至今弗報,何也?”叱而去,墓上振憤者,不可胜數。要离歸,謂
    門人曰:“丘欣、天下之勇士也。今日、我辱之人中,是其必來攻我。暮
    無閉門,寢無閉戶。”丘欣果夜來,拔劍住要离頸曰:“子有死罪三:辱
    我以人中,死罪一也;暮不閉門,死罪二也;寢不閉戶,死罪三也。”要
    离曰:“子待我一言:〔子有三不肖,昏暮〕來謁,不肖一也;拔劍不刺
    ,不肖二也;刃先辭后,不肖三也。能殺我者、是毒藥之死耳。”丘欣引
    劍而去,曰:“嘻!所不若者,天下惟此子爾!”傳曰:“公子目夷以辭
    得國,今要离以辭得身。言不可不文,猶若此乎!”詩曰:“辭之懌矣,
    民之莫矣。”
    傳曰:齊使使獻鴻于楚,鴻渴,使者道飲,鴻促笞潰失。使者遂之楚
    ,曰:“齊使者獻鴻,鴻渴,道飲,促笞潰失。臣欲亡,為失兩君之使不
    通;欲拔劍而死,人將以吾君賤士貴鴻也。促笞在此,愿以污事。”楚王
    賢其言,辯其詞,因留而賜之,終身以為上客。故使者必矜文辭,喻誠信
    ,明气志,解結申屈,然后可使也。詩曰:“辭之懌矣。”
    扁鵲過虢侯,世子暴病而死。扁鵲造宮,曰:“吾聞國中卒有壤土之
    事,得無有急乎?”曰:“世子暴病而死。”扁鵲曰:“入言鄭醫秦越人
    能治之。”庶子之好方者出應之,曰:“吾聞上古醫者曰弟父,弟父之為
    醫也,以莞為席,以芻為狗,北面而祝之,發十言耳,諸扶輿而來者,皆
    平复如故。子之方豈能若是乎?”扁鵲曰:“不能。”又曰:“吾聞中古
    之醫者曰菖跗,菖跗之為醫也,木為腦,芷草為軀,吹竅定腦,死者复之
    生。子之方豈能若是乎?”扁鵲曰:“不能。”中庶子曰:“苟如子之方
    ,譬如以管窺天,以錐刺地,所窺者大,所見者小,所刺者巨,所中者少
    ,如子之方,豈足以變童子哉?”扁鵲曰:“不然。事故有昧投而中頭,
    掩目而別白黑者。夫世子病,所謂尸蹶者,以為不然,試入診,世子股陰
    當溫,耳焦焦如有啼者聲,若此者、皆可活也。”中庶子遂入診世子,以
    病報,虢侯聞之,足跣而起,至門曰:“先生遠辱,幸臨寡人,先生幸而
    治之,則糞土之息,得蒙天地載長為人;先生弗治,則先犬馬填壑矣。”
    言未卒,而涕泣沾襟。扁鵲入,砥針礪石,取三陽五輸,為先軒之灶,八
    拭之陽,子同藥,子明灸陽,子游按磨,子儀反神,子越扶形,于是世子
    复生。天下聞之,皆以扁鵲能起死人也。扁鵲曰:“吾不能起死人,直使
    夫當生者起。”死者猶可藥,而況生者乎!悲夫!罷君之治,無可藥而息
    也。詩曰:“不可救藥。”言必亡而已矣。
    楚丘先生披蓑帶索,往見孟嘗君。孟嘗君曰:“先生老矣!春秋高矣
    !多遺忘矣!何以教文?”楚丘先生曰:“惡君謂我老!惡君謂我老!意
    者、將使我投石超距乎?追車赴馬乎?逐麋鹿、搏豹虎乎?吾則死矣,何
    暇老哉!將使我深計遠謀乎?定猶豫而決嫌疑乎?出正辭而當諸侯乎?吾
    乃始壯耳,何老之有!”孟嘗君赧然,汗出至踵,曰:“文過矣!文過矣
    !”詩曰:“老夫灌灌。”
    齊景公游于牛山之上,而北望齊,曰:“美哉國乎!郁郁泰山。使古
    無死者,則寡人將去此而何之?”俯而泣沾襟。國子高子曰:“然臣賴君
    之賜,疏食惡肉可得而食也,駑馬柴車可得而乘也,且猶不欲死,況君乎
    !”俯泣。晏子曰:“樂哉!今日嬰之游也。見怯君一,而諛臣二,使古
    而無死者,則太公至今猶存,吾君方今將被蓑躪而立乎畎畝之中,惟事之
    恤,何暇念死乎!”景公慚,而舉觴自罰,因罰二臣。
    秦繆公將田,而喪其馬,求三日,而得之莖山之陽,有鄙夫乃相与食
    之。繆公曰:“此駁馬之肉,不得酒者死。”繆公乃求酒,遍飲之,然后
    去。明年、晉師与繆公戰,晉之左格右者、圍繆公而擊之,甲已墮者六矣
    。食馬者三百余人皆曰:“吾君仁而愛人,不可不死。”還擊晉之左格右
    ,免繆公之死。
    傳曰:卞庄子好勇,母無恙時,三戰而三北,交游非之,國君辱之,
    卞庄子受命,顏色不變。及母死三年,魯興師,卞庄子請從,至,見于將
    軍曰:“前猶与母處,是以戰而北也,辱吾身!今母沒矣,請塞責。”遂
    走敵而斗,獲甲首而獻之,“請以此塞一北”。又獲甲首而獻之,“請以
    此塞再北。”將軍止之,曰:“足。”不止,又獲甲首而獻之,曰:“請
    以此塞三北。”將軍止之,曰:“足,請為兄弟。”卞庄子曰:“夫北、
    以養母也,今母歿矣,吾責塞矣。吾聞之,節士不以辱生。”遂奔敵,殺
    七十人而死。君子聞之,曰:“三北已塞責,又滅世斷宗,士節小具矣,
    而于孝未終也。”詩曰:“靡不有初,鮮克有終。”
    天子有爭臣七人,雖無道,不失其天下。昔殷王紂殘賊百姓,絕逆天
    道,至袤肅蹼孕婦,脯鬼侯,醢梅伯,然所以不亡者、以其有箕子比干之
    故。微子去之,箕子執囚為奴,比干諫而死,然后周加兵而誅絕之。諸侯
    有爭臣五人,雖無道,不失其國。吳王夫差為無道,至驅一市之民以葬闔
    閭,然所以不亡者,有伍子胥之故也。胥以死,越王勾踐欲伐之,范蠡諫
    曰:“子胥之計策尚未忘于吳王之腹心也。”子胥死后三年,越乃能攻之
    。大夫有爭臣三人,雖無道,不失其家。季氏為無道,僭天子,舞八佾,
    旅泰山,以雍徹,孔子曰:“是可忍也,孰不可忍也?”然不亡者,以冉
    有季路為宰臣也。故曰:“有諤諤爭臣者、其國昌,有默默諛臣者、其國
    亡。”詩曰:“不明爾德,時無背無側;爾德不明,以無陪無卿。”言大
    王咨嗟,痛殷商無輔弼諫諍之臣,而亡天下矣。
    齊桓公出游,遇一丈夫,裒衣應步,帶著桃殳。桓公怪而問之曰:“
    是何名?何經所在?何篇所居?何以斥逐?何以避余?”丈夫曰:“是名
    二桃,桃之為言亡也。夫日日慎桃,何患之有?故亡國之社,以戒諸侯;
    庶人之戒,在于桃殳。”桓公說其言,与之共載。來年正月,庶人皆佩。
    詩曰:“殷監不遠。”
    齊桓公置酒,令諸侯大夫曰:“后者飲一經程。”管仲后,當飲一經
    程,飲其一半,而棄其半。桓公曰:“仲父當飲一經程而棄之,何也?”
    管仲曰:“臣聞之:酒入口者、舌出,舌出者、〔言失,言失者、〕棄身
    ,與其棄身,不宁棄酒乎?”桓公曰:“善。”詩曰:“荒湛于酒。”
    齊景公遣晏子南使楚。楚王聞之,謂左右曰:“齊遣晏子使寡人之國
    ,几至矣。”左右曰:“晏子、天下之辯士也,与之議國家之務,則不如
    也;与之論往古之術,則不如也。王獨可以与晏子坐,使有司束人過王,
    王問之,使言齊人善盜,故束之。是宜可以困之。”王曰:“善。”晏子
    至,即与之坐,圖國之急務,辨當世之得失,再舉再窮,王默然無以續語
    。居有間,束徒以過之。王曰:“何為者也?”有司對曰:“是齊人,善
    盜,束而詣吏。”王欣然大曰:“齊乃冠帶之國,辯士之化,固善盜乎?
    ”晏子曰:“然、固取之。王不見夫江南之樹乎!名橘,樹之江北,則化
    為枳,何則?地土使然爾。夫子處齊之時,冠帶而立,儼有伯夷之廉,今
    居楚而善盜,意土地之化使然爾。王又何怪乎!”詩曰:“無言不讎,無
    德不報。”
    吳延陵季子游于齊,見遺金〔于路〕,呼牧者取之。牧者曰:“子〔
    何〕居之高,視之下;貌之君子,而言之野也。吾有君不君,有友不友,
    當暑衣裘,君疑取金者乎?”延陵子知其為賢者,請問姓字。牧者曰:“
    子乃皮相之士也;何足語姓字哉!”遂去。延陵季子立而望之,不見乃止
    。孔子曰:“非禮勿視,非禮勿听。”
    顏淵問于孔子曰:“淵愿貧如富,賤如貴,無勇而威,与士交通,終
    身無患難。亦且可乎?”孔子曰:“善哉!回也!夫貧而如富,其知足而
    無欲也;賤而如貴,其讓而有禮也;無勇而威,其恭敬而不失于人也;終
    身無患難,其擇言而出之也。若回者、其至乎!雖上古圣人亦如此而已。
    ”
    齊景公出田,十有七日而不反。晏子乘而往,比至,衣冠不正,景公
    見而怪之,曰:“夫子何遽乎?得無急乎?”晏子對曰:“然,有急。國
    人皆以君為惡民好禽。臣聞之:魚鱉厭深淵而就干淺,故得于釣网;禽獸
    厭深山而下都澤,故得于田獵。今君出田,十有七日而不反,不亦過乎?
    ”景公曰:“不然。為賓客莫應待邪?則行人子牛在;為宗廟而不血食邪
    ?則祝人太宰在;為獄不中邪?則大理子几在;為國家有余不足邪?則巫
    賢在。寡人有四子,猶有四肢也,而得代焉,不可患焉!”晏子曰:“然
    。人心有四肢,而得代焉,則善矣;令四肢無心十有七日,不死乎?”景
    公曰:“善哉言!”遂援晏子之手,与驂乘而歸。若晏子者、可謂善諫者
    矣。
    楚庄王將興師伐晉,告士大夫曰:“敢諫者死無赦。”孫叔敖曰:“
    臣聞:畏鞭棰之嚴,而不敢諫其父,非孝子也;懼斧鉞之誅,而不敢諫其
    君,非忠臣也。”于是遂進諫曰:“臣園中有榆,其上有蟬,蟬方奮翼悲
    鳴,欲飲清露,不知螳螂之在后,曲其頸,欲攫而食之也;螳螂方欲食蟬
    ,而不知黃雀在后,舉其頸,欲啄而食之也;黃雀方欲食螳螂,不知童挾
    彈丸在下,迎而欲彈之;童子方欲彈黃雀,不知前有深坑,后有窟也。此
    皆言前之利,而不顧后害者也,非獨昆虫眾庶若此也,人主亦然。君今知
    貪彼之土,而樂其士卒。”國不怠,而晉國以宁,孫叔敖之力也。
    晉平公之時,藏寶之台燒,士大夫聞,皆趨車馳馬救火,三日三夜乃
    胜之。公子晏子獨束帛而賀曰:“甚善矣!”平公勃然作色,曰:“珠玉
    之所藏也,國之重寶也,而天火之,士大夫皆趨車走馬而救之,子獨束帛
    而賀,何也?有說則生,無說則死。”公子晏子曰:“何敢無說?臣聞之
    :王者藏于天下,諸侯藏于百姓〔農夫藏于鐔祝秧`采碳植賾隗尕選今之
    百姓之于外,短褐不蔽形,糟糠不充口,虛而賦a無已,收太半而藏之台
    ,是以天火之。且臣聞之:昔者桀殘賊海內,賦a無度,万民甚苦,是故
    湯誅之,為天下戮笑。今皇天降災于藏台,是君之福也,而不自知變悟,
    亦恐君之為鄰國笑矣”。公曰:“善。自今已往,請藏于百姓之間。”詩
    曰:“稼穡維寶,代食維好。”
    魏文侯問里克曰:“吳之所以亡者、何也?”里克對曰:“數戰而數
    胜。”文侯曰:“〔數戰〕數胜,國之福也。其獨亡,何也?”里克對曰
    :“數戰則民疲,數胜則主驕;驕則恣,恣則极〔物,疲則怨,怨則极慮
    〕。上下俱极,吳之亡猶晚矣!此夫差所以自喪于干遂。”詩曰:“天降
    喪亂,滅我立王。”
    楚有士曰申鳴,治園以養父母,孝聞于楚,王召之,申鳴辭不往。其
    父曰:“王欲用汝,何為辭之?”申鳴曰:“何舍為子,乃為臣乎?”其
    父曰:“使汝有祿于國,有位于廷,汝樂,而我不憂矣。我欲汝之仕也。
    ”申鳴曰:“諾。”遂之朝受命,楚王以為左司馬。其年、遇白公之亂,
    殺令尹子西、司馬子期,申鳴因以兵之衛。白公謂石乞曰:“申鳴、天下
    勇士也,今將兵,為之奈何?”石乞曰:“吾聞申鳴、孝也,劫其父以兵
    。”使人謂申鳴曰:“子与我,則与子楚國;不与我,則殺乃父。”申鳴
    流涕而應之曰:“始則父之子,今則君之臣,已不得為孝子,安得不為忠
    臣乎!”援桴鼓之,遂殺白公,其父亦死焉。王歸、賞之。申鳴曰:“受
    君之祿,避君之難,非忠臣也;正君之法,以殺其父,又非孝子也。行不
    兩全,名不兩立。悲夫!若此而生,亦何以示天下之士哉!”遂自刎而死
    。詩曰:“進退惟谷。”
    昔者、太公望周公旦受封而見,太公問周公何以治魯?周公曰:“尊
    尊親親。”太公曰:“魯從此弱矣。”周公問太公曰:“何以治齊?”太
    公曰:“舉賢賞功。”周公曰:“后世必有劫殺之君矣。”后齊日以大,
    至于霸,二十四世而田氏代之。魯日以削,三十四世而亡。猶此觀之,圣
    人能知微矣。詩曰:“惟此圣人,瞻言百里。”

  • Ascension Du Désir Poésie

    Ascension Du Désir Poésie

    Aproximadamente 2.261 palavras.

    Huguette Bertrand

    ASCENSION DU DÉSIR

    poésie

    Éditions En Marge

    =========================================

    Transe dans l'échappée des fièvres
    ivres des danses transportées par l'errance
    transe des gestes affamés
    au soir des partances
    dansent les fièvres
    autour du verbe
    dénudé

    25.02.00

    ___________________________

    Incandescence
    au milieu des fièvres
    à même le ventre chaud des hivers
    en proie au délire
    ce temps délié
    au coeur des voix uniques

    fièvres sauvages
    danse des sens
    au centre vibrent violents
    parmi les cris

    25.02.00

    ___________________________

    En ses aubes fugitives
    un désir longe la main caressante
    sur le corps offert
    jusqu'à l'étirement du geste
    frémissant en son souffle
    féroce en ses rêves
    vibrant en ses nuits
    jusqu'à l'apogée

    29.02.00

    ___________________________

    Sur le visage
    un baiser vierge
    s'offre au désir
    déployé sur le corps d'un sourire
    naissance du geste
    entre la caresse
    et le nu des mots
    apaisé

    débusquée
    l'âme grésille
    emportée dans un regard
    neuf

    20.03.00

    ___________________________

    Entre le sombre des crépuscules
    et le clair matin
    se dénudent les désirs subtils
    quand les mots ne suffisent plus
    à dessiner des sourires
    sur les lèvres lancinantes sauvages
    au gré d'une parole vivante
    plus belle qu'une image
    plus belle dans le tendre
    trempée dans l'amour
    en son plus bel enlacement

    20.03.00

    ___________________________

    Pourquoi ô toi mon âme lancinante venue dire
    que la rosée n'a plus de plage où se poser
    pourquoi venue me dire
    que ses yeux emplis de sel et d'heures
    dérivent sur le temps
    Pourquoi ô mon âme venue me dire
    que le rêve était halluciné
    dans ces méandres de la douleur trop vive
    en ces moments où se chantent tous les désirs
    Pourquoi ô mon âme venue me dire
    ces moments trop vifs déployés sur mes rêves
    en ce corps vaincu

    22.03.00

    ___________________________

    La main gauche
    le sixième sens
    sans heurt
    le texte
    le geste
    d'Est en Ouest
    la nuit insensée
    le corps s'apaise

    27.03.00

    ___________________________

    Enchevêtré aux impossibles
    le coeur à lire
    le coeur à rire
    prophétise des soupirs
    instants pourpres
    étalés sur le corps à dire
    cri grand cri
    d'un silence enclos
    dans le vent fugitif

    demeure un regard
    immobile

    27.03.00

    ___________________________

    Douceur des brises amoureuses
    à l'ombre des tumultes
    encercle le désir
    à travers bruits et ronces
    appel au corps en son gémissement
    jusqu'au bout du coeur
    jusqu'au bout du monde

    29.03.00

    ___________________________

    Entre nous
    cet espace immaculé
    par la main tendue
    accueille l'instant
    posé sur les lèvres du désir
    déployé sur les courbes amoureuses
    ascension des fièvres
    jusqu'à l'intime
    ultime départ
    dans l'instant

    06.04.00

    ___________________________

    Duel des songes
    au coeur des nuits amantes
    quand le regard expire
    sur l'urgence des lèvres
    urgences des gestes accordés au désir
    urgence des mots assoupis dans un souffle
    urgence d'un souffle
    accordé à la vie

    19.04.00

    ___________________________

    Blondes nuits ensoleillées
    quand les corps se déploient
    dans la rondeur d'un silence
    nu

    nus les mots
    nus les gestes
    nuits des langues
    parures des chambres
    dans le magma des désirs
    quand sombrent les nuits blondes
    dans une caresse
    momentanée

    19.04.00

    ___________________________

    Mais qui pleure dans la prison de la douleur
    qui ose assombrir le blanc pur d'une voix liquide
    chant saoul dans la lumière crue
    en cet instant immobile
    qui mais qui ose encore verser des silences
    sur la liberté d'une femme féline
    féline dans une cage d'oiseau
    immobile en ses silences
    nue dans la lumière
    lovée dans l'oeil du jour

    21.04.00

    ___________________________

    Dans la fièvre du mouvement
    des averses inondent
    le bitume de ma mémoire

    fièvre des envolées
    envolées des vagues
    vagues de musique
    musique au sommet
    sommet du soir
    à l'horizon
    s'endort

    01.05.00

    ___________________________

    Sur le sable
    il germe des pas silencieux
    Sur le blanc immense
    il pleut des solitudes

    Grains de sable
    Trace de neige
    Rage de pas
    Rage de vie
    Ténèbre

    01.05.00

    ___________________________

    Sur les courbes du silence
    des éclats de rire surgissent
    primitifs
    sillonnent le désir
    dissout dans la nuit
    apprise par coeur

    Nuit du silence
    silence du coeur
    au coeur du désir
    primitif

    01.05.00

    ___________________________

    Sous les draps du désir
    l'amoure se penche
    au-dessus des nuances
    sur le boulevard des urgences
    reprise les pas troués
    entre mer et monde
    d'un souffle vogue
    sur les vagues cambrées au large
    viennent s'échouer
    au quai du lit

    01.05.00

    ___________________________

    Dans la souricière d'un vieux corps
    l'écrit se crie
    saoulade de peines
    éclats de rire
    des voix à peines
    des peines si pleines
    sur le réchaud
    grillade de mots
    la peau répond
    embrase la voix
    la peine le rire
    plus rien à dire

    02.05.00

    ___________________________

    Ivre de toutes les sagesses
    elle boit l'amer
    dans le piège douloureux de l'inaccessible
    puise dans sa nuit
    des mains assoiffées de vertiges
    déployée sur le soupir d'une aube frénétique
    s'abandonne dans un regard
    ailleurs
    autrement

    02.05.00

    ___________________________

    Poussières d'absence
    dans le chaos d'un regard
    si dense
    silence des solitudes
    dans l'oeil éclos des nuits
    nuits errantes
    au banquet des affamés

    03.05.00

    ___________________________

    Dans le chaud dessin
    y voir l'urgence du rythme
    ce doux désir prononcé à l'oreille du soir
    en vain glisse au pied des murmures
    envolés dans le spontané du mouvement
    vestige d'une transe
    anéantie jusqu'à l'extrême des aubes
    imaginées

    S'épuise le rythme
    dans le tard des nuits
    roses

    03.05.00

    ___________________________

    L'ÉCRIT L'ÉCHO

    Loin très loin
    se respirent des silences
    bien avant les mots
    implosion du désir
    des murmures partagés

    Loin très loin
    une femme allongée sur les phrases
    entre les silences vibre
    en accord aux cris

    Loin très loin
    des enfances circulent dans la chair du rire
    refont surface
    en sourires spontanés

    Loin très loin
    un désir
    un sourire
    un mot
    un écho
    un silence

    Ne reste que la lune
    son accompagnement

    05.05.00

    ___________________________

    SOUS LE SIGNE DES SENS

    Je lis le poème. Je le regarde. Il me fixe.
    Me transporte sur ses grandes ailes déployées
    vers ce lieu étrange qui me construit à même les autres.
    À même leurs vertiges, j'apprends.
    J'apprends à naître dans le poème.
    J'ose quelques mots embués sur la ligne blessée du temps.
    Blessure à même la blessure, j'écris des signes,miroir des sens.
    Je rôde autour de la volupté. Je m'en grise même !
    Puis je dégrise, éclatée en vers.
    Vers qui ? Vers quoi ?
    Vers ce poème qui m'apprenait le sens des signes.
    Signe des différences à reconnaître dans une parole unique.
    Signes dans l'ascension d'un désir. Désir des sens.
    Sans dessus dessous à même les sens,
    le désir à naître.

    06.05.00

    ___________________________

    J'ai cette gourmandise
    de rayons printaniers
    ramassés ça et là
    à travers pluies
    et sol aride
    par le tendre m'encerclent chaud
    dans la crème des désirs

    06.05.00

    ___________________________

    Entre les vagues puissantes du désir
    s'évanouissent pleurs et rires
    devant le blanc gémissement de l'âme
    enfermée en son plaisir
    aiguisé par les doux mots doux
    mots tendres fous
    répandus par le geste des mains
    sur la peau lisse des rendez-vous
    émulsion des bleus
    dans le vert des étonnements

    12.05.00

    ___________________________

    L'autre
    miroir des solitudes
    retourné à son désir
    le désirable en l'autre
    le plein désir en ce trop plein de vie

    vie pleine vie
    à même les déchirures
    désir plein désir
    à même chaque instant
    instants inextinguibles
    vertiges

    une voix murmure l'amour
    n'apaise pas
    reprend son souffle
    sur le chemin des impromptus
    nous rappelle qu'il était une fois
    ce fou désir en soi
    sagement enrobe l'Être
    l'autre
    en son désir
    au seuil de l'éclatement

    12.05.00

    ___________________________

    Habillée de langages
    une femme nue fragile
    forte en ses mots
    s'abreuve aux fontaines du désir
    parole en son murmure
    son chant blessé
    dénoué par la nuit

    16.05.00

    ___________________________

    S'effritent les regards
    au coeur du mouvement
    se reforment se transforment
    par la passion du vent
    se chagrinent puis s'enchaînent
    dans le gouffre amoureux
    viennent sourire à la rose
    dans le rouge du matin

    Point… à la ligne

    03.06.00

    ___________________________

    CHAUDE CHOSE

    On s'enchaîne
    on s'déchaîne
    pour l'amour d'une rose
    maintenue à distance
    par de trop grandes marées
    repoussée jusqu'au pied d'un murmure

    pourrissement de la rose
    dans le jardin chaud des fauves
    d'un regard d'une pensée
    nommez-la…
    Chose

    07.06.00

    ___________________________

    RE-NOIR

    S'effiloche la peine
    au bout d'un vain désir
    derniers râles
    sang des mots
    répandu rose
    sur la toile d'un bleu pastel
    y mélanger du vert espoir
    dans ce mauve
    un peu de gris quand même
    sur le rouge passionné
    puis le retour au noir

    rien que soi
    dans ce désert de mots
    rien que soi devant soi
    miroir des passions des chutes des ascensions
    et rechute
    et remonte la pente
    seule
    avec d'autres
    sur la toile
    de trop de fois
    que le temps ne mesure plus

    11.06.00

    ___________________________

    PASSAGE

    Une image surgit
    de la toile des passions
    fibres de chair de sang
    embrasées dans le piège des fragilités
    abreuvées à même le désir
    d'une nuit fauve
    dans la lumière interrompue
    tissent au passage
    des contours incendiés
    sur le corps rompu

    12.06.00

    ___________________________

    Justesse du mot rebelle
    que le vent hurle
    à travers la houle des désespoirs
    malgré la plaie vive du dur désir
    emprisonné dans la nuit glauque
    au seuil de l'effacement

    supplique du chant
    phrases hurlantes
    dans le ferment du désir
    toujours murmuré
    par le regard en équilibre
    sur un mot juste
    rebelle
    inoublié

    13.06.00

    ___________________________

    CHAIR FLUIDE

    Ni aube ni aurore
    répandue chair et sang sur les lignes
    j'efface les hiers
    au fil des lendemains
    les nuits me prononcent
    les matins en maraude
    j'avance
    j'avance et longe des vertiges
    quand tout près
    un visage fluide déjoue l'abîme
    son mot me déplie
    sa phrase me secoue
    interruption d'un mal brisé
    par le feu des passions
    embranchement d'un tout écartelé
    abandonné au seuil de l'épuisement
    son ressac creuse des rigoles
    enchevêtrées parmi les sourires bleus de l'été
    présence rouge cueillie sur les lèvres du désir
    à même les renoncements

    20.06.00

    ___________________________

    ALPAMAYO

    Sur tes flancs
    l'amour en zig-zag
    sillonne tous les espoirs
    jusqu'au sommet tente l'ultime
    en altitude s'essouffle
    dans sa marche supplie chaque geste
    ne renonce jamais
    non jamais ne s'arrête
    gestes du corps
    dans l'avancée de chaque pas assoiffé
    seule au coeur de l'immensité
    blanche immensité
    tendre vertige
    que la main vient déposer
    sur ton corps
    apprivoisé

    16.07.00

    ___________________________

    ARTESONRAJU

    Émue
    la montagne désirée
    par son amant agile
    quand lui frôle ses mystères
    elle lui offre ses flancs
    il explore toutes ses formes
    et ses pensées fragiles
    que ses pentes font valser pas à pas
    s'apprivoise la beauté d'une descente
    qu'un soleil fait bouger
    sur son corps
    convoité

    01.08.00

    ___________________________

    S'écrivent parfois des mots
    en faux-dièse en vrai-bémol
    en calvacade
    voyagent agiles
    paissent naturels
    au point du jour
    remisent les nuits
    allègent les heures
    suspendues lourdes usées
    sous les arbres
    sur les pierres
    se baignent dans la soupe
    font claquer toutes les portes
    d'un été coutumier

    01.08.00

    ___________________________

    Au jardin
    un regard s'emplit de froidure
    que dissipent les souvenances
    de l'amour déployé
    sur la trace d'une flamme hésitante
    il veille
    appuyé sur l'instant des avenirs
    floconneux

    20.08.00

    ___________________________

    Interminable
    ce souffle ponctué
    d'extraits en vagues
    prolonge les jours
    à l'ombre s'ajoutent
    aux heures
    nécessaires

    08.09.00

    ___________________________

    Doux murmure de la chair
    reflet d'un souffle passager
    glisse dans le blues du silence
    empreinte d'un visage
    la nuit sur fond gris
    semence de paroles
    l'espoir sur fond noir
    gestes à fleur de peau
    grandes aurores
    mémoire bleu de cyan
    son sourire masqué

    09.09.00

    ___________________________

    Ciel des Amériques
    Ciel de nuit
    Ciel de lit
    du Nord au Sud
    défigure la mémoire
    d'un bronze tenace
    porte au visage
    un sourire de plomb
    passe les ponts
    jusqu'au quai
    parole de chair
    peau de papier
    peau sur mesure
    peauaime

    09.09.00

    ___________________________

    Il fait ici tempête de pluie de vent
    à l'image d'une turbulence fait chair
    chair d'abîme
    entre tous les abîmes
    chair des renoncements
    à l'effigie du silence accordé
    à tous les silences
    à croire que les dieux imaginés
    invitent à la redondance d'histoires anciennes
    perdues dans les rêves
    rejetés dans le néant
    dont seule demeure
    une parole imprononcée
    imprononçable

    21.09.00

    ___________________________

    Quel interdit a ce goût du silence ?
    n'a le goût que des sens
    gravitation sur le corps déployé
    d'un regard poursuit la ligne pure
    abandonnée dans la soie des gestes
    sur le parcours d'une fièvre
    murmure des instants doux
    ce goût de sel que les vagues transportent
    jusqu'aux lèvres multipliées
    viennent colorer la nuit
    ses ombres emportées
    dans un délire
    spontané

    23.09.00

    ___________________________

    Terre de ta vie
    via la terre de sable fin
    ses vagues de sel
    de mer en vague
    quand tu divagues
    sur l'horizon chargé de cris
    quand vient l'écrit
    l'appel du lit
    surbondance
    de l'infini

    29.09.00

    ___________________________

    Dans la salle des occupations
    le jour se fait tard
    en toute patience
    voit la nuit l'achever
    quand la peau glisse limpide
    sur les pierres
    amassées par le roulement
    des vagues fluides
    de l'amour

    m'a lâchée dans la blancheur de la nuit
    m'a laissé dormir hors des questions
    m'a exilée tournoyante
    vers le milieu du lit
    sans déranger les rêves voisins
    quand tout à coup
    sonna l'heure de l'abordage
    sur le pont d'un autre jour
    c'était lundi
    le retour

    02.10.00

    ___________________________

    Dénuement
    dans ce champ immense
    de la fragilité
    course folle d'un espoir replié
    dans les coins d'ombre
    s'enfonce dans l'étrange mouvement
    des sensualités incandescentes
    quand se murmurent des paroles
    prolongées sur le corps
    accentué
    par son ascension du désir

    05.10.00

    =====================================

    © Éditions En Marge et Huguette Bertrand
    Dépôt légal / octobre 2000
    Bibliothèque nationale du Québec
    Bibliothèque nationale du Canada
    ISBN 2-921818-21-3
    Tous droits réservés – All rights reserved

  • 韓詩外傳, Vol. 7-8

    韓詩外傳, Vol. 7-8

    Aproximadamente 2.551 palavras.

    Produced by Nicole Lai

    卷七
    齊宣王謂田過曰:“吾聞:儒者親喪三年。君与父孰重?”過對曰:
    “殆不如父重。”王忿然曰:“曷為士去親而事君?”對曰:“非君之土
    地,無以處吾親;非君之祿,無以養吾親;非君之爵,無以尊顯吾親;受
    之于君,致之于親,凡事君以為親也。”宣王悒然,無以應之。詩曰:“
    王事靡崢,不遑將父。”
    趙王使人于楚,鼓瑟而遣之,曰:“慎無失吾言。”使者受命,伏而
    不起,曰:“大王鼓瑟,未嘗若今日之悲也。”王曰:“調。”使者曰:
    “調則可記其柱。”王曰:“不可。天有燥濕,弦有緩急,柱有推移,不
    可記也。”使者曰:“請借此以喻。楚之去趙也,千有余里,亦有吉凶之
    變,凶則吊之,吉則賀之,猶柱之有推移,不可記也。故王之使人,必慎
    其所之,而不任以辭。”詩曰:“征夫捷捷,每怀靡及。”蓋傷自上而御
    下也。
    齊有隱士東郭先生、梁石君,當曹相國為齊相也。客謂匱生曰:“夫
    東郭先生梁石君,世之賢也,隱于深山,終不 身下志以求仕者也。吾聞
    先生得謁曹相國,愿先生為之先。臣里母相善,婦見疑盜肉,其姑去之,
    恨而告于里母,里母曰:‘安行,今令姑呼汝。’即束蘊請火,去婦之家
    ,曰:‘吾犬爭肉相殺,請火治之。’姑乃直使人追去婦,還之。故里母
    非談說之士,束蘊請火,非還婦之道也。然物有所感,事有可适,何不為
    之先?”匱生曰:“愚恐不及,然請盡力為東郭先生、梁石君束蘊請火。
    ”于是乃見曹相國,曰:“臣之里、有夫死三日而嫁者,有終身不嫁者,
    則自為娶,將何娶焉?”相國曰:“吾亦娶其終身不嫁者耳。”匱生曰:
    “齊有隱士東郭先生、梁石君,世之賢士也,隱于深山,終不 身下志以
    求仕。相國娶婦,欲娶其不嫁者,取臣獨不取其不仕之臣耶?”于是曹相
    國因匱生束帛安車迎東郭先生、梁石君,厚客之。詩曰:“既見君子,我
    心則降。”
    孔子曰:“昔者、周公事文王,行無專制,事無由己,身若不胜衣,
    言若不出口,有奉持于前,洞洞焉若將失之,可謂子矣。武王崩,成王幼
    ,周公承文武之業,履天子之位,听天子之政,征夷狄之亂,誅管蔡之罪
    ,抱成王而朝諸侯,誅賞制斷,無所顧問,威動天下,振恐海內,可謂能
    武矣。成王壯,周公致政,北面而事之,請然后行,無伐矜之色,可謂臣
    矣。故一人之身,能三變者、所以應時也。”詩曰:“左之左之,君子宜
    之;右之右之,君子有之。”
    傳曰:“鳥之美羽勾啄者、鳥畏之;魚之侈口垂腴者、魚畏之;人之
    利口贍辭者、人畏之。是以君子避三端:避文士之筆端,避武士之鋒端,
    避辯士之舌端。”詩曰:“我友敬矣,讒言其興。”
    孔子困于陳蔡之間,即三經之席,七日不食,藜羹不糝,弟子有飢色
    ,讀書習禮樂不休。子路進諫曰:“為善者、天報之以福,為不善者、天
    報之以賊。今夫子積德累仁,為善久矣,意者、當遣行乎?奚居之隱也?
    ”孔子曰:“由來!汝小人也,未講于論也。居,吾語汝:子以知者為無
    罪乎?則王子比干何為刳心而死;子以義者為听乎?則伍子胥何為抉目而
    懸吳東門;子以廉者為用乎?則伯夷叔齊何為餓于首陽之山;子以忠者為
    用乎?則鮑叔何為而不用,葉公子高終身不仕,鮑焦抱木而泣,子推登山
    而燔。故君子博學深謀,不遇時者眾矣,豈獨丘哉!賢不肖者、材也,遇
    不遇者、時也,今無有時,賢安所用哉!故虞舜耕于歷山之陽,立為天子
    ,其遇堯也;傅說負土而版筑,以為大夫,其遇武丁也;伊尹故有莘氏僮
    也,負鼎操俎,調五味,而立為相,其遇湯也;呂望行年五十,賣食棘津
    ,年七十,屠于朝歌,九十乃為天子師,則遇文王也;管夷吾束縛自檻車
    ,以為仲父,則遇齊桓公也;百里奚自賣五羊之皮,為秦伯牧牛,舉為大
    夫,則遇秦繆公也;虞丘于天下以為令尹,讓于孫叔敖,則遇楚庄王也;
    伍子胥前功多,后戮死,非知有盛衰也,前遇闔閭,后遇夫差也。夫驥罷
    鹽車,此非無形容也,莫知之也,使驥不得伯樂,安得千里之足,造父亦
    無千里之手矣。夫蘭生于茂林之中,深山之間,人莫見之故不芬;夫學者
    非為通也,為窮而不困,憂而志不衰,先知禍福之始,而心無惑焉,故圣
    人隱居深念,獨聞獨見。夫舜亦賢圣矣,南面而治天下,惟其遇堯也,使
    舜居桀紂之世,能自免于刑戮之中,則為善矣,亦何位之有?桀殺關龍逢
    ,紂殺王子比干,當此之時,豈關龍逢無知,而王子比干不慧哉!此皆不
    遇時也。故君子務學修身端行而須其時者也,子無惑焉。”詩曰:“鶴鳴
    于九皋,聲聞于天。”
    曾子曰:“往而不可還者、親也,至而不可加者、年也。是故孝子欲
    養而親不待也,木欲直而時不待也。是故椎牛而祭墓,不如雞豚逮存親也
    。故吾嘗仕齊為吏,祿不過鐘釜,尚猶欣欣而喜者,非以為多也,樂其逮
    親也;既沒之后,吾嘗南游于楚,得尊官焉,堂高九仞,榱題三圍,轉轂
    百乘,猶北鄉而泣涕者,非為賤也,悲不逮吾親也。故家貧親老,不擇官
    而仕;若夫信其志、約其親者,非孝也。”詩曰:“有母之尸雍。”
    趙簡子有臣曰周舍,立于門下,三日三夜,簡子使問之,曰:“子欲
    見寡人何事?”周舍對曰:“愿為諤諤之臣,墨筆操牘,從君之過而,日
    有記也,月有成也,歲有效也。”簡子居、則与之居,出、則与之出。居
    無几何,而周舍死,簡子如喪子。后与諸大夫飲于洪波之台,酒酣,簡子
    涕泣,諸大夫皆出走,曰:“臣有罪而不自知。”簡子曰:“大夫皆無罪
    。昔者、吾有周舍有言曰:‘千羊之皮,不若一狐之腋;眾人諾諾,不若
    一士之諤諤。昔者、商紂默默而亡,武王諤諤而昌。’今自周舍之死,吾
    未嘗聞吾過也,吾亡無日矣,是以寡人泣也。”
    傳曰:齊景公問晏子:“為人何患?”晏子對曰:“患夫社鼠。”景
    公曰:“何謂社鼠?”晏子曰:“社鼠出竊于外,入托于社,灌之恐坏牆
    ,熏之恐燒木,此鼠之患。今君之左右,出則賣君以要利,入則托君不罪
    乎亂法,又餺楚矗泊松縭籩椿家病!本肮痹唬?“嗚呼!豈其然?”“人有
    市酒而甚美者,置表甚長,然至酒酸而不售,問里人其故。里人曰:‘公
    之狗甚猛,而人有持器而欲往者,狗輒迎而嚙之,是以酒酸不售也。’士
    欲白万乘之主,用事者迎而嚙之,亦國之惡狗也。左右者為社鼠,用事者
    為惡狗,此國之大患也。”詩曰:“瞻彼中林,侯薪侯蒸。”言朝廷皆小
    人也。
    昔者、司城子罕相宋,謂宋君曰:“夫國家之安危,百姓之治亂,在
    君之行。夫爵祿賞賜舉,人之所好也,君自行之;殺戮刑罰,民之所惡也
    ,臣請當之。”君曰:“善。寡人當其美,子受其惡,寡人自知不為諸侯
    笑矣。”國人知殺戮之刑專在子罕也,大臣親之,百姓畏之,居不期年,
    子罕遂去宋君,而專其政。故老子曰:“魚不可脫于淵,國之利器不可以
    示人。”詩曰:“胡為我作,不即我謀。”
    衛懿公之時、有臣曰弘演者、受命而使,未反,而狄人攻衛,于是懿
    公欲興師迎之,其民皆曰:“君之所貴而有祿位者、鶴也,所愛者、宮人
    也,亦使鶴与宮人戰,余安能戰?”遂潰而皆去。狄人至,攻懿公于熒澤
    ,殺之,盡食其肉,獨舍其肝。弘演至,報使于肝,辭畢,呼天而號,哀
    止,曰:“若臣者、獨死可耳。”于是,遂自刳出腹實,內懿公之肝,乃
    死。桓公聞之,曰:“衛之亡也,以無道,今有臣若此,不可不存。”于
    是复立衛于楚丘。如弘演、可謂忠士矣,殺身以捷其君,非徒捷其君,又
    令衛之宗廟复立,祭祀不絕,可謂有大功矣。詩曰:“四方有羡,我獨居
    憂,民莫不,我獨不敢休。”
    孫叔敖遇狐丘丈人。狐丘丈人曰:“仆聞之:有三利,必有三患,子
    知之乎?”孫叔敖蹴然易容曰:“小子不敏,何足以知之!敢問何謂三利
    ?何謂三患?”狐丘丈人曰:“夫爵高者、人妒之,官大者、主惡之,祿
    厚者、怨歸之,此之謂也。”孫叔敖曰:“不然。吾爵益高,吾志益下;
    吾官益大,吾心益小;吾祿益厚,吾施益博。可以免于患乎?”狐丘丈人
    曰:“善哉!言乎!堯舜其猶病諸!”詩曰:“溫溫恭人,如集于木;惴
    惴小心,如臨于谷。”
    孔子曰:“明王有三懼:一曰處尊位而恐不聞其過,二曰得志而恐驕
    ,三曰聞天下之至道而恐不能行。昔者、越王勾踐与吳戰,大敗之,兼有
    南夷,當是之時,君南面而立,近臣三,遠臣五,令諸大夫曰:‘聞過而
    不以告我者、為上戮。’此處尊位而恐不聞其過也。昔者、晉文王与楚戰
    ,大胜之,燒其草,火三日不息,文公退而有憂色,侍者曰:‘君大胜楚
    ,而有憂色,何也?’文公曰:‘吾聞能以戰胜安者、惟圣人;若夫詐胜
    之徒,未嘗不危,吾是以憂也。’此得志而恐驕也。昔者、齊桓公得管仲
    隰朋,南面而立,桓公曰:‘吾得二子也,吾目加明,吾耳加聰,不敢獨
    擅,進之先祖。’此聞至道而恐不能行者也。由桓公晉文越王勾踐觀之,
    三懼者、明君之務也。”詩曰:“溫溫恭人,如集于木;惴惴小心,如臨
    于谷;戰戰兢兢,如履薄冰。”此言大王居人上也。
    楚庄王賜其群臣酒,日暮酒酣、左右皆醉,殿上燭滅,有牽王后衣者
    ,后M冠纓而絕之,言于王曰:“今燭滅,有牽妾衣者,妾M其纓而絕之
    ,愿趣火視絕纓者。”王曰:“止。”立出令曰:“與寡人飲、不絕纓者
    ,不為樂也。”于是冠纓無完者,不知王后絕冠纓者誰,于是王遂与群臣
    歡飲乃罷。后吳興師攻楚,有人常為應行,合戰者五,陷陣卻敵,遂取大
    軍之首而獻之。王怪而問之曰:“寡人未嘗有异于子,子何為于寡人厚也
    。”對曰:“臣先殿上絕纓者也,當時宜以肝膽涂地,負日久矣,未有所
    效,今幸得用,于臣之義,尚可為王破吳而強楚。”詩曰:“有者淵,褦
    葦。”言大者無不容也。
    傳曰:“伯奇孝而棄于親,隱公慈而殺于弟,叔武賢而殺于兄,比干
    忠而誅于君。”詩曰:“予慎無辜。”
    紂殺比干,箕子被發佯狂;陳靈公殺泄冶,鄧元去陳以族從;自此以
    后,殷謚埽渤亡于楚,以其殺比干泄冶,而失箕子鄧元也。燕昭王得郭隗
    鄒衍樂毅,是以魏趙興兵而攻齊,栖于莒。燕之地計眾,不与齊均也,然
    所以信燕至于此者,由得士也。故無常安之國,無宜治之民,得賢者昌,
    失賢者亡,自古及今,未有不然者也。明鏡者、所以照形也,往古者、所
    以知今也。知惡古之所以危亡,而不務襲蹈其所以安存,則未有以异乎卻
    走而求逮前人也。太公知之,故舉微子之后,而封比干之墓。夫圣人之于
    賢者之后,尚如是厚也,而況當世之存者乎!詩曰:“昊天太憮,予慎無
    辜。”
    宋玉因其友見楚襄王,襄王待之無以异,乃讓其友。友曰:“夫姜桂
    因地而生,不因地而辛;女因媒而嫁,不因媒而親。子之事王未耳,何怨
    于我?”宋玉曰:“不然。昔者、齊有狡兔,盡一日走五百里,使之瞻見
    指注,雖良狗猶不及狡兔之塵,若攝纓而縱紲之,〔則狡兔不能离也。今
    子之屬臣也,攝纓而縱紲与〕瞻見指注與!”詩曰:“將安將樂,棄予作
    遺。”
    宋燕相齊,見逐,罷歸之舍,召門尉陳饒等二十六人曰:“諸大夫有
    能与我赴諸侯者乎?”陳饒等皆伏而不對。宋燕曰:“悲乎哉!何士大夫
    易得而難用也。”饒曰:“〔非士大夫易得而難用也,〕君弗能用也,〔
    君不能用,〕則有不平之心,是失之己而責諸人也。”宋燕曰:“夫失諸
    己而責諸人者何?”陳饒曰:“三斗之稷,不足于士,而君雁 有余粟,
    是君之一過也。果園梨栗,后宮婦人以相提擲,士曾不得一嘗,是君之二
    過也。綾紈綺瞠,靡麗于堂,從風而弊,士曾不得以為緣,是君之三過也
    。且夫財者、君之所輕也,死者、士之所重也。君不能行君之所輕,而欲
    使士致其所重,猶譬榵刀畜之,而干將用之,不亦難乎!”宋燕面有慚色
    ,逡巡避席曰:“是燕之過也。”詩曰:“或以其酒,不以其漿。”
    傳曰:善為政者、循情性之宜,順陰陽之序,通本末之理,合天人之
    際,如是、則天地奉養,而生物丰美矣。不知為政者、使情厭性,使陰乘
    陽,使末逆本,使人詭天气,鞠而不信,郁而不宜,如是,則災害生,怪
    异起,群生皆傷,而年谷不熟,是以其動傷德,其靜無救,故緩者事之,
    急者弗知,日反理而欲以為治。詩曰:“廢為殘賊,莫知其尤。”
    魏文侯之時,子質仕而獲罪焉,去而北游,謂簡主曰:“從今已后,
    吾不复樹德于人矣。”簡主曰:“何以也?”質曰:“吾所樹堂上之士半
    ,吾所樹朝廷之大夫半,吾所樹邊境之人亦半。今堂上之士〔惡我于君,
    朝廷之大夫〕恐我以法,邊境之人劫我以兵,是以不樹德于人也。”簡主
    曰:“噫!子之言過矣。夫春樹桃李,夏得陰其下,秋得食其實。春樹蒺
    藜,夏不可采其葉,秋得其刺焉。由此觀之,在所樹也。今子所樹,非其
    人也。故君子先擇而后种也。”詩曰:“無將大車,惟塵冥冥。”
    正直者、順道而行,順理而言,公平無私,不為安肆志,不為危激行
    。昔衛獻公出走,反國,及郊,將班邑于從者而后入。太史柳庄曰:“如
    皆守社稷,則孰負羈縶而從;如皆從,則孰守社稷。君反國而有私,無乃
    不可乎!”于是不班也。柳庄正矣!昔者、衛大夫史魚病且死,謂其子曰
    :“我數言蘧伯玉之賢而不能進,彌子瑕不肖而不能退。為人臣,生不能
    進賢而退不肖,死不當治喪正堂,殯我于室、足矣。”衛君問其故,子以
    父言聞,君造然召蘧伯玉而貴之,而退彌子瑕,從殯于正堂,成禮而后去
    。生以身諫,死以尸諫,可謂直矣。詩曰:“靖共爾位,好是正直。”
    孔子閑居,子貢侍坐,“請問為人下之道奈何?”孔子曰:“善哉!
    爾之問也!為人下,其猶土乎?”子貢未達,孔子曰:“夫土者、掘之得
    甘泉焉,樹之得五谷焉,草木植焉,鳥獸魚鱉遂焉;生則立焉,死則入焉
    ;多功不言,賞世不絕,故曰:能為下者、其惟土乎!”子貢曰:“賜雖
    不敏,請事斯語。”詩曰:“式禮莫愆。”
    傳曰:南假子過程本,本為之烹鱺魚。南假子曰:“聞君子不食鱺魚
    。”本子曰:“此乃君子食也,我何与焉?”假子曰:“夫高比、所以廣
    德也,下比、所以狹行也;比于善者、自進之階,比于惡者,自退之原也
    。且詩不云乎!高山仰止,景行行止。吾豈自比君子哉!志慕之而已矣。
    ”
    子貢問大臣,子曰:“齊有鮑叔,鄭有子皮。”子貢曰:“否。齊有
    管仲,鄭有東里子產。”孔子曰:“產、荐也。”子貢曰:“然則荐賢賢
    于賢。”曰:“知賢、知也,推賢、仁也,引賢、義也。有此三者,又何
    加焉!”
    孔子游于景之上,子路子貢顏淵從。孔子曰:“君子登高必賦,小子
    愿者何?言其愿,丘將啟汝。”子路曰:“由愿奮長戟,蕩三軍,乳虎在
    后,仇敵在前,蠡躍蛟奮,進救兩國之患。”孔子曰:“勇士哉!”子貢
    曰:“兩國构難,壯士列陣,塵埃漲天,賜不持一尺之兵,一斗之糧,解
    兩國之難,用賜者存,不用賜者亡。”孔子曰:“辯士哉!”顏回不愿,
    孔子曰:“回何不愿?”顏淵曰:“二子已愿,故不敢愿。”孔子曰:“
    不同意,各有事焉,回其愿,丘將啟汝。”顏淵曰:“愿得小國而相之,
    主以道制,臣以德化,君臣同心,外內相應,列國諸侯莫不從義向風,壯
    者趨而進,老者扶而至,教行乎百姓,德施乎四蠻,莫不釋兵,輻輳乎四
    門,天下咸獲永宁,姺飛蠕動,各樂其性,進賢使能,各任其事,于是君
    綏于上,臣和于下,垂拱無為,動作中道,從容得禮,言仁義者賞,言戰
    斗者死,則由何進而救,賜何難之解。”孔子曰:“圣士哉!大人出,小
    子匿,圣者起,賢者伏。回与執政,則由賜焉施其能哉!”詩曰:“雨雪
    ,見曰消。”
    昔者、孔子鼓瑟,曾子子貢側門而听,曲終,曾子曰:“嗟乎!夫子
    瑟聲殆有貪狼之志,邪僻之行,何其不仁,趨利之甚。”子貢以為然,不
    對而入。夫子望見子貢有諫過之色,應難之狀,釋瑟而待之,子貢以曾子
    之言告。子曰:“嗟乎!夫參、天下賢人也,其習知音矣!鄉者,丘鼓瑟
    ,有鼠出游,狸見于屋,循梁微行,造焉而避,厭目曲脊,求而不得,丘
    以瑟淫其音,參以丘為貪狼邪僻,不亦宜乎!”詩曰:“鼓鐘于宮,聲聞
    于外。”
    為人父者、必怀慈仁之愛,以畜養其子,撫循飲食,以全其身;及其
    有識也,必嚴居正言,以先導之;及其束發也,授明師以成其技;十九見
    志,請賓冠之,足以死其意;血脈澄靜,娉內以定之,信承親授,無有所
    疑;冠子不言,發子不笞,听其微諫,無令憂之,此為人父之道也。詩曰
    :“父兮生我,母兮鞠我。拊我畜我,長我育我。顧我复我,出入腹我。
    ”
    卷八
    越王勾踐使廉稽獻民于荊王,荊王使者曰:“越、夷狄之國也,臣請
    欺其使者。”荊王曰:“越王、賢人也,其使者亦賢,子其慎之!”使者
    出,見廉稽曰:“冠、則得以俗見,不冠、不得見。”廉稽曰:“夫越、
    亦周室之列封也,不得處于大國,而處江海之陂,與之讌魚鱉為伍,文身
    翦發,而后處焉。今來至上國,必曰:‘冠、得俗見,不冠、不得見。’
    如此、則上國使适越,亦將劓墨文身翦發,而后得以俗見,可乎?”荊王
    聞之,披衣出謝。孔子曰:“使于四方,不辱君命,可謂士矣。”
    人之所以好富貴安樂,為人所稱譽者、為身也;惡貧賤危辱,為人所
    謗毀者、亦為身也。然身何貴也?莫貴于气;人得气則生,失氣則死;其
    气非金帛珠玉也,不可求于人也;非繒布五谷也,不可糴買而得也;在吾
    身耳,不可不慎也。詩曰:“既明且哲,以保其身。”
    吳人伐楚,昭王去國,國有屠羊說從行,昭王反國,賞從者,及說,
    說辭曰:“君失國,臣所失者屠;君反國,臣亦反其屠。臣之祿既厚,又
    何賞之?”辭不受命,君強之,說曰:“君失國,非臣之罪,故不伏誅;
    君反國,非臣之功、故不受其賞。吳師入郢,臣畏寇避患,君反國,說何
    事焉。”君曰:“不受,則見之。”說對曰:“楚國之法,商人欲見于君
    者,必有大獻重質,然后得見。今臣智不能存國,節不能死君,勇不能待
    寇,然見之,非國法也。”遂不受命,入于澗中。昭王謂司馬子期曰:“
    有人于此,居處甚約,議論甚高,為我求之,愿為兄弟,請為三公。”司
    馬子期舍車徒求之,五日五夜,見之,謂曰:“國危不救,非仁也;君命
    不從,非忠也;惡富貴于上,甘貧苦于下,意者過也。今君愿為兄弟,請
    為三公,不听君,何也?”說曰:“三公之位,我知其貴于刀俎之肆矣;
    万鐘之祿,我知其富于屠年之利矣。今見爵祿之利,而忘辭受之禮,非所
    聞也。”遂辭三公之位,而反乎屠羊之肆。君子聞之曰:“甚矣哉!屠羊
    子之為也,約己持窮,而處人之國矣。”說曰:“何謂窮?吾讓之以禮,
    而終其國也。”曰:“在深淵之中,而不援彼之危,見昭王德衰于吳,而
    怀寶絕跡,以病其國,欲獨全己者也,是厚于己而薄于君,狷乎!非救世
    者也。”“何如則可謂救世矣?”曰:“若申伯仲山甫可謂救世矣!昔者
    、周德大衰,道廢于厲,申伯仲山甫輔相宣王,撥亂世,反之正,天下略
    振,宗廟复興,申伯仲山甫乃并順天下,匡救邪失,喻德教,舉遺士,海
    內翕然向風。故百姓勃然詠宣王之德。詩曰:‘周邦咸喜,戎有良翰。’
    又曰:‘邦國若否,仲山甫明之。既明且哲,以保其身。夙夜匪懈,以事
    一人。’如是、可謂救世矣。”
    齊崔杼s庄公,荊蒯芮使晉而反。其仆曰:“崔杼s庄公,子將奚如
    ?”荊蒯芮曰:“驅之!將入死而報君。”其仆曰:“君之無道也,四鄰
    諸侯莫不聞也,以夫子而死之,不亦難乎?”荊蒯芮曰:“善哉!而言也
    !早言,我能諫;諫而不用,我能去;今既不諫,又不去。吾聞之;食其
    食,死其事,吾既食亂君之食,又安得治君而死之!”遂驅車而入,死其
    事。仆曰:“人有亂君,猶必死之;我有治長,可無死乎!”乃結轡自刎
    于車上。君子聞之,曰:“荊蒯芮可謂守節死義矣,仆夫則無為死也,猶
    飲食而遇毒也。”詩曰:“風夜匪懈,以事一人。”荊先生之謂也。易曰
    :“不琩隡w,或承之羞。”仆夫之謂也。
    遜而直、上也,切次之,謗諫為下,懦為死。詩曰:“柔亦不茹。”
    宋万与庄公戰,獲乎庄公,庄公敗舍諸宮中,數月,然后歸之,反為
    大夫于宋。宋万与閔公博,婦人皆在側,万曰:“甚矣!魯侯之淑,魯侯
    之美也,天下諸侯宜為君者、惟魯侯耳!”閔公矜此婦人,妒其言,顧曰
    :“爾虜,焉知魯侯之美惡乎?”宋万怒,博閔公,絕。仇牧聞君s,趨
    而至,遇之于門,手劍而叱之,万臂仇牧,碎其首,齒著乎門闔。仇牧可
    謂不畏強御矣。詩曰:“惟仲山甫,柔亦不茹,剛亦不吐。”
    可于君,不可于父,孝子不為也;可于父,不可于君,君子不為也。
    故君不可奪,親亦不可奪也。詩曰:“愷悌君子,四方為則。”
    黃帝即位,施惠承天,一道修德,惟仁是行,宇內和平,未見鳳凰,
    惟思其象,夙寐晨興,乃召天老而問之,曰:“鳳象何如?”天老對曰:
    “夫鳳象、鴻前麟后,蛇頸而魚尾,龍文而龜身,燕頷而雞啄;戴德負仁
    ,抱中挾義;小音金,大音鼓;延頸奮翼,五彩備明;舉動八風,气應時
    雨;食有質,飲有儀;往即文始,來即嘉成;惟鳳為能通天祉,應地靈,
    律五音,覽九德。天下有道,得鳳象之一,則鳳過之,得鳳象之二,則鳳
    翔之,得鳳象之三,則鳳集之,得鳳象之四,則鳳春秋下之,得鳳象之五
    ,則鳳沒身居之。”黃帝曰:“于戲!允哉!朕何敢与焉。”于是黃帝乃
    服黃衣,戴黃冕,致齋于宮,鳳乃蔽日而至,黃帝降于東階,西面再拜稽
    首,曰:“皇天降祉,不敢不承命。”鳳乃止帝東國,集帝梧桐,食帝竹
    實,沒身不去。詩曰:“鳳凰于飛,劌劌其羽,亦集爰止。”
    魏文侯有子曰擊,次曰訴,訴少而立以嗣,封擊中山。三年莫往來,
    其傅趙蒼唐曰:“父忘子,子不可忘父,何不遣使乎?”擊曰:“愿之,
    而未有所使也。”蒼唐曰:“臣請使。”擊曰:“諾。”于是乃問君所好
    与所嗜,曰:“君好北犬,嗜晨鷫。”遂求北犬晨鷫賚行。蒼唐至,曰:
    “北蕃中山之君有北犬晨鷫,使蒼唐再拜獻之。”文侯曰:“擊知吾好北
    犬晨鷫也,則見使者。”文侯曰:“擊無恙乎?”蒼唐唯唯而不對,三問
    而三不對。文侯曰:“不對何也?”蒼唐曰:“臣聞:諸侯不名。君既已
    賜弊邑,使得小國侯,君問以名,不敢對也。”文侯曰:“中山之君無恙
    乎?”蒼唐曰:“今者、臣之來,拜送于郊。”文侯曰:“中山之君長短
    若何矣?”蒼唐曰:“問諸侯,比諸侯;諸侯之朝,則側者皆人臣,無所
    比之,然則、所賜衣裘,几能胜之矣。”文侯曰:“中山之君亦何好乎?
    ”對曰:“好詩。”文侯曰:“于詩何好?”曰:“好黍离与晨風。”文
    侯曰:“黍离何哉?”對曰:“彼黍离离,彼稷之苗。行邁靡靡,中心搖
    搖。知我者、謂我心憂;不知我者、謂我何求。悠悠蒼天,此何人哉?”
    文侯曰:“怨乎?”曰:“非敢怨也,時思也。”文侯曰:“晨風謂何?
    ”對曰:“彼晨風,郁彼北林。未見君子,憂心欽欽。如何如何!忘我實
    多。”于是文侯大悅,曰:“欲知其子,視其母;欲知其君,視其所使。
    中山君不賢,惡能得賢。”遂廢太子訴,召中山君以為嗣。詩曰:“鳳凰
    于飛,劌劌其羽,亦集爰止。藹藹王多吉士,惟君子使,媚于天子。”君
    子曰:“夫使、非直敝車罷馬而已,亦將喻誠信,通气志,明好惡,然后
    可使也。”
    子賤治單父其民附,孔子曰:“告丘之所以治之者。”對曰:“不齊
    時發倉廩,振困窮,補不足。”孔子曰:“是小人附耳,未也。”對曰:
    “賞有能,招賢才,退不肖。”孔子曰:“是士附耳,未也。”對曰:“
    所父事者三人,所兄事者五人,所友者十有二人,所師者一人。”孔子曰
    :“所父事者三人,〔足以教孝矣,〕所兄事者五人,足以教弟矣;所友
    者十有二人,足以壅蔽矣;所師者一人,足以慮無失策,舉無敗功矣。惜
    乎!不齊〔之所為者小也,〕為之大,功乃与堯舜參矣。”詩曰:“愷悌
    君子,民之父母。”子賤其似之矣。
    度地圖居以立國,崇恩博利以怀眾,明好惡以正法度,率民力稼,學
    校庠序以立教,事老養孤以化民,升賢賞功以勸善,懲奸絀失以丑惡,講
    御習射以防患,禁奸止邪以除害,接賢連友以廣智,宗親族附以益強。詩
    曰:“愷悌君子。”
    齊景公使人于楚,楚王与之上九重之台,顧使者曰:“齊有台若此乎
    ?”使者曰:“吾君有治位之坐,土階三等,茅茨不翦,朴椽不壅擼燦
    蝺w轎爸湊呃停簿又湊嚀 參峋醷?台若此者!”楚王蓋悒如也。使者可
    謂不辱君命,其能專對矣。
    傳曰:予小子使爾繼邵公之后。受命者必以其祖命之。孔子為魯司寇
    ,命之曰:“宋公之子弗甫有孫魯孔丘,命爾為司寇。”孔子曰:“弗甫
    敦及厥辟,將不堪。”公曰:“不妄。”
    傳曰:諸侯之有德,天子錫之:一錫車馬,再錫衣服,三錫虎賁,四
    錫樂器,五錫納陛,六錫朱戶,七錫弓矢,八錫榥鉞,九錫鬯。詩曰:“
    厘爾圭瓚,鬯一卣。”齊景公問子貢曰:“先生何師?”對曰:“魯仲尼
    。”曰:“仲尼賢乎?”曰:“圣人也,豈直賢哉!”景公嘻然而笑曰:
    “其圣何如?”子貢曰:“不知也。”景公悖然作色曰:“始言圣人,今
    言不知,何也?”子貢曰:“臣終身戴天,不知天之高也;終身踐地,不
    知地之厚也。若臣之事仲尼,譬猶渴操壺杓,就江海而飲之,腹滿而去,
    又安知江海之深乎?”景公曰:“先生之譽,得無太甚乎!”子貢曰:“
    臣賜何敢甚言,尚慮不及耳!臣譽仲尼,譬猶兩手捧土而附泰山,其無益
    亦明矣;使臣不譽仲尼,譬猶兩手杷泰山,無損亦明矣。”景公曰:“善
    豈其然!善豈其然!”詩曰:“綿綿翼翼,不測不克。”
    一谷不升謂之荒,二谷不升謂之飢,三谷不升謂之饉,四谷不升謂之
    荒,五谷不升謂之大侵。大侵之禮,君食不兼味,台榭不飾,道路不除,
    百官補而不制,鬼神禱而不祠,此大侵之禮也。詩曰:“我居御卒荒。”
    此之謂也。
    古者、天子為諸侯受封,謂之采地,百里諸侯以三十里,七十里諸侯
    以二十里,五十里諸侯以十里。其后子孫雖有罪而絀,使子孫賢者守其地
    ,世世以祠其始受封之君,此之謂興滅國,繼絕世也。書曰:“茲予享于
    先王,爾祖其從享之。”
    梁山崩,晉君召大夫伯宗,道逢輦者,以其輦服其道,伯宗使其右下
    ,欲鞭之。輦者曰:“君趨道豈不遠矣,不知事而行,可乎?”伯宗喜,
    問其所居。曰:“絳人也。”伯宗曰:“子亦有聞乎?”曰:“梁山崩,
    壅河,顧三日不流,是以召子。”伯宗曰:“如之何?”曰:“天有山,
    天崩之;天有河,天壅之。伯宗將如之何!”伯宗私問之。曰:“君其率
    群臣,素服而哭之,既而祠焉,河斯流矣。”伯宗問其姓名,弗告。伯宗
    到,君問,伯宗以其言對。于是君素服,率群臣而哭之,既而祠焉,河斯
    流矣。君問伯宗何以知之,伯宗不言受輦者,詐以自知。孔子聞之,曰:
    “伯宗其無后,攘人之善。”詩曰:“天降喪亂,滅我立王。”又曰:“
    畏天之威,于時保之。”
    晉平公使范昭觀齊國之政,景公錫之宴,晏子在前,范昭趨曰:“愿
    君之y樽以為壽。”景公顧左右曰:“酌寡人樽,獻之客。”〔“范昭已
    飲。”〕晏子對曰:“徹去樽。”范昭不說,起舞,顧太師曰:“子為我
    奏成周之樂,愿舞。”太師對曰:“盲臣不習。”范昭起,出門。景公謂
    晏子曰:“夫晉、天下大國也,使范昭來觀齊國之政,今子怒大國之使者
    ,將奈何?”晏子曰:“范昭之為人也,非陋而不知禮也,是欲試吾君,
    嬰故不從。”于是景公召太師而問之曰:“范昭使子奏成周之樂,何故不
    調?”對如晏子。于是范昭歸,報平公曰:“齊未可找砟玨Z碴套爸矗晃
    岱鈣淅鄭蔡筆爸礎!笨鬃游之,曰:“善乎!晏子不出俎豆之,折衝千里
    。”詩曰:“實右序有周,薄言震之,莫不震疊。”
    三公者何?曰:司空、司馬、司徒也。司馬主天,司空主土,司徒主
    人。故陰陽不和,四時不節,星辰失度,災變异常,則責之司馬。山陵崩
    竭,川谷不流,五谷不植,草木不茂,則責之司空。君臣不正,人道不和
    ,國多盜賊,下怨其上,則責之司徒。故三公典其職,憂其分,舉其辯,
    明其隱,此三公之任也。詩曰:“濟濟多士,文王以宁。”又曰:“明昭
    有周,式序在位。”言各稱職也。
    夫賢君之治也:溫良而和,寬容而愛,刑清而省,喜賞而惡罰,移風
    崇教,生而不殺,布惠施恩,仁不偏与,不奪民力,役不菖時,百姓得耕
    ,家有收聚,民無凍餒,食無腐敗,士不造無用,雕文不粥于肆,斧斤以
    時入山林,國無佚士,皆用于世,黎庶歡樂,衍盈方外,遠人歸義,重譯
    執贄,故得風雨不烈。小雅曰:“有{萋萋,興雨祈祈。”以是知太平無
    飄風暴雨明矣。
    昨日何生?今日何成?必念歸厚,必念治生;日慎一日,完如金城。
    詩曰:“我日斯邁,而月斯征。夙興夜寐,無忝爾所生。”
    官怠于有成,病加于小愈,禍生于懈惰,孝衰于妻子,察此四者、慎
    終如始。易曰:“小狐汔濟,濡其尾。”詩曰:“靡不有初,鮮克有終。
    ”
    孔子燕居,子貢攝齊而前曰:“弟子事夫子有年矣,才竭而智罷,振
    于學問,不能复進,請一休焉。”子曰:“賜也,欲焉休乎?”曰:“賜
    欲休于事君。”孔子曰:“詩云:‘夙夜匪懈,以事一人。’為之若此其
    不易也,若之何其休也!”曰:“賜休于事父。”孔子曰:“詩云:‘孝
    子不匱,永錫爾類。’為之若此其不易也,如之何其休也!”曰:“賜欲
    休于事兄弟。”孔子曰:“詩云:‘妻子好合,如鼓瑟琴。兄弟既翕,和
    樂且耽。’為之若此其不易也,如之何其休也!”曰:“賜欲休于耕田。
    ”孔子曰:“詩云:‘晝爾于茅,宵爾索;亟其乘屋,其始播百谷。’為
    之若此其不易也,若之何其休也。”子貢曰:“君子亦有休乎?”孔子曰
    :“闔棺兮乃止播耳,不知其時之易遷兮,此之謂君子所休也。故學而不
    已,闔棺乃止。”詩曰:“日就月將。”言學者也。
    魯哀公問冉有曰:“凡人之質而已,將必學而后為君子乎?”冉有對
    曰:“臣聞之:雖有良玉,不刻鏤,則不成器;雖有美質,不學,則不成
    君子。”曰:“何以知其然也?”“夫子路、卞之野人也,子貢、衛之賈
    人也,皆學問于孔子,遂為天下顯士,諸侯聞之,莫不尊敬,卿大夫聞之
    ,莫不親愛,學之故也。昔吳楚燕代謀為一舉而欲伐秦,祧賈、監門之子
    也,為秦往使也,遂絕其謀,止其兵,及其反國,秦王大悅,立為上卿。
    夫百里奚、齊之乞者也,逐于齊西,無以進,自賣五羊皮,為一軛車,見
    秦繆公,立為相,遂霸西戎。太公望少為人婿,老而見去,屠牛朝歌,賃
    于棘津,釣于溪,文王舉而用之,封于齊。管仲親射桓公,遂除報讎之心
    ,立以為相,存亡繼絕,九合諸侯,一匡天下。此四子者、皆嘗卑賤窮辱
    矣、然其名聲馳于后世,豈非學問之所致乎?由此觀之,士必學問然后成
    君子。詩曰:‘日就月將。’”于是哀公嘻然而笑曰:“寡人雖不敏,請
    奉先生之教矣。”
    曾子有過,曾引杖擊之,仆地,有間,乃蘇,起曰:“先生得無病乎
    ?”魯人賢曾子,以告夫子。夫子告門人:“參來,〔勿內也。”曾參自
    以無罪,使人謝孔子,孔子曰:“〕汝不聞:昔者、舜為人子乎?小棰則
    待笞,大杖則逃。索而使之,未嘗不在側;索而殺之,未嘗可得。今汝委
    身以待暴怒,拱立不去,殺身以陷父不義,其不孝孰大焉?汝非王者之民
    〔也,殺王者之民〕,其罪何如?”詩曰:“优哉柔哉!亦是戾矣!”又
    曰:“載色載笑,匪怒伊教。”
    齊景公使人為弓,三年乃成,景公得弓而射,不穿三札,景公怒,將
    殺弓人。弓人之妻往見景公曰:“蔡人之子,弓人之妻也。此弓者、太山
    之南,烏號之柘,軂牛之角,荊麋之筋,河魚之膠也。四物、天下之練材
    也,不宜穿札之少如此。且妾聞:奚公之車,不能獨走;莫邪雖利,不能
    獨斷;必有以動之。夫射之道:在手若附枝,掌若握卵,四指如斷短杖,
    右手發之,左手不知,此蓋射之道。”景公以為儀而射之,穿七札,蔡人
    之夫立出矣。詩曰:“好是正直。”
    齊有得罪于景公者,景公大怒,縛置之殿下,召左右肢解之,敢諫者
    誅。晏子左手持頭,右手磨刀,仰而問曰:“古者明王圣主其肢解人,不
    審從何肢解始也?”景公离席曰:“縱之,罪在寡人。”詩曰:“好是正
    直。”
    傳曰:“居處齊則色姝,食飲齊則气珍,言語齊則信听,思齊則成,
    志齊則盈。五者齊,斯神居之。詩曰:“既和且平,依我磬聲。”
    魏文侯問狐卷子曰:“父賢足恃乎?”對曰:“不足。”“子賢足恃
    乎?”對曰:“不足。”“兄賢足恃乎?”曰:“不足。”“弟賢足恃乎
    ?”對曰:“不足。”“臣賢足恃乎?”對曰:“不足。”文侯勃然作色
    而怒曰:“寡人問此五者于子,一一皆以為不足者,何也?”對曰:“父
    賢不過堯,而丹朱放;子賢不過舜,而瞽瞍頑;兄賢不過舜,而象傲;弟
    賢不過周公,而管叔誅;臣賢不過湯武,而桀紂伐。望人者不至,恃人者
    不久。君欲治,從身始,人何可恃乎?”詩曰:“自求伊祜。”
    湯作護。聞其宮聲,使人溫良而寬大;聞其商聲,使人方廉而好義;
    聞其角聲,使人惻隱而愛仁;聞其征聲,使人樂養而好施;聞其羽聲,使
    人恭敬而好禮。詩曰:“湯降不遲,圣敬日躋。”
    孔子曰:“易先同人,后大有,承之以謙,不亦可乎?”故天道虧盈
    而益謙,地道變盈而流謙,鬼神害盈而福謙,人道惡盈而好謙。謙者、抑
    事而損者也,持盈之道,抑而損之,此謙德之于行也,順之者吉,逆之者
    凶。五帝既沒,三王既衰,能行謙德者,其惟周公乎!文王之子,武王之
    弟,成王之叔父,假天子之尊位七年,所執贄而帥見者十人,所還質而友
    見者十三人,窮巷白屋之士所先見者四十九人,時進善者百人,宮朝者千
    人,諫臣五人,輔臣五人,拂臣六人,載干戈以至于封侯,而同姓之士百
    人。孔子曰:“猶以周公為天下賞,則以同族為眾,而异族為寡也。”故
    德行寬容、而守之以恭者榮;土地廣大、而守之以儉者安;位尊祿重、而
    守之以卑者貴;人眾兵強、而守之以畏者胜;聰明睿智、而守之以愚者哲
    ;博聞強記、而守之以淺者不溢。此六者皆謙德也。易曰:“謙、亨,君
    子有終,吉。”能以此終吉者、君子之道也。貴為天子,富有四海,而德
    不謙,以亡其自身者、桀紂是也,而況眾庶乎!夫易有一道焉,大足以治
    天下,中足以安家國,近足以守其身者、其惟謙德乎!詩曰:“湯降不遲
    ,圣敬日躋。”
    昔者、田子方出,見老馬于道,喟然有志焉,以問御者曰:“此何馬
    也?”曰:“故公家畜也,罷而不為用,故出放也。”田子方曰:“少盡
    其力,而老去其身,仁者不為也。”
    束帛而贖之。窮士聞之,知所歸心矣。詩曰:“湯降不遲,圣敬日躋。”
    齊庄公出獵,有螳舉足將摶其輪。問其御曰:“此何虫也?”御曰:
    “此螳也。其為虫、知進而不知退,不量力而輕就敵。”庄公曰:“以為
    人,必為天下勇士矣。”于是回車避之。而勇士歸之。詩曰:“湯降不遲
    。”
    魏文侯問李克曰:“人有惡乎?”李克曰:“有。夫貴者、則賤者惡
    之,富者、則貧者惡之,智者、則愚者惡之。”文侯曰:“善行此三者、
    使人勿惡,亦可乎?”李克曰:“可。臣聞:貴而下賤,則眾弗惡也;富
    能分貧,則窮士弗惡也;智而教愚,則童蒙者弗惡也。”文侯曰:“善哉
    言乎!堯舜其猶病諸!寡人雖不敏,請守斯語矣。”詩曰:“不遑啟處。
    ”
    有鳥于此,架巢于葭葦之顛,天喟然而風,則葭折而巢坏何?其所托
    者弱也。稷蜂不攻,而社鼠不熏,非以稷蜂社鼠之神,其所托者善也。故
    圣人求圣者以輔。夫吞舟之魚大矣,蕩而失水,則為螻蟻所制,失其輔也

  • Anatomie Du Mouvement Poésie

    Anatomie Du Mouvement Poésie

    Aproximadamente 2.232 palavras.

    Copyright (C) 2002 by Huguette Bertrand

    Huguette Bertrand

    ANATOMIE DU MOUVEMENT

    poésie

    Éditions En Marge

    =========================================

    tous ceux que l'on arrache au doute,
    je les salue, bouches à nouveau ouvertes,
    qui savaient déjà ce que signifie le silence

    Rainer-Maria Rilke

    * * * * * *

    ESQUISSE

    C'est bien avec le poing qu'on récite le jour
    quand les désirs sont à plaindre
    En montant le volume du corps
    les prix grimpent
    et la folie est à son plus bas
    Des formes terroristes devancent la mémoire
    Est-ce bien utile d'inventer de nouveaux visages
    alors que les fenêtres ne sont plus étanches
    Au verso de la brutalité
    il n'y a que de la poussière
    et de l'intimité
    inventée pour l'anatomie branlante
    C'est défoncé et plein d'impasses
    et ça chemine vers l'obsession la nuit

    Les muscles se profilent au tangage des mots
    que la main refuse
    Ces moments de flottement entre les paumes
    soulèvent des enjeux
    que les lèvres ne savent pas dissimuler
    La journée en toute maladresse brûle
    d'une stimulation affectueuse de l'oeil
    dessine des zones de haute précision
    Alerte
    l'heure sonne la stratégie
    quand toutes les paniques ont été regroupées
    La ferveur est inévitable
    La langue et ses maléfices organisent
    des aller-retour d'exil
    et même des rapprochements à ciel ouvert

    La violence se fait discrète
    douce comme un bruissement d'horloge
    et la réponse est là
    rouge
    le soleil se lève encore
    l'oeil cousu à la mémoire
    du voyageur
    qui apprend à mourir
    en cours de route
    digne de la peur
    avant le lait
    après les sueurs
    et sa descente au fond des sens
    comme une digestion
    lorsque la bouche à plein régime s'écrie
    Attendez-moi

    ce grand stress fut oublié
    sur la batture
    quand un bateau lent passa
    aux pieds des enfants
    trop grands
    trop chers
    leurs samedis trop fréquentés
    en attendant le dimanche
    dans la ville
    avec ses secrets qui penchent
    tantôt à droite
    tantôt à gauche
    et le temps qui occupe le temps
    quand on n'y est pas

    à grands coups de flots
    la sève des marées
    embrassa le silence
    de ces hommes impunis
    et leurs femmes ont craché leurs visages
    dans les sables que dévorent
    les vaisseaux endormis

    elles ouvrent au large
    leurs hanches
    où le coulis fécond
    engrosse leurs rêves
    infiniment
    dans le goudron

    devant ce miroir gris
    c'était écrit
    que l'oeil magique
    fixé sur le ventre de l'idolâtre
    labourerait ses nuits
    sans mémoire

    le jour venu
    il n'y aurait plus que des noeuds
    sur les murs
    et une parade de sentiments
    d'origine inconnue
    sur l'indifférence du tapis

    c'était écrit aussi
    que la Marie vengeur
    du haut de son rêve
    briguerait le suffrage théâtral
    et qu'elle contesterait les bonheurs
    qui font mal

    mais ne réveillez plus la femme
    qui n'a pas tort
    de se lever en retard
    surtout quand elle a passé minuit
    sans broncher
    devant une fenêtre historique
    alors que le monde
    sous de lourdes paupières
    défilait sans payer
    devant un vieux fusil

    à l'heure dite
    on éteignit les lumières
    de la rue
    jonchée de foules
    sous le manteau d'un ange gris
    radoteux

    pendant ce temps
    la superfemelle
    qui avalait goulûment son déjeuner
    s'étouffa

    et vous êtes parti
    sans un mot dans les poches
    un vieux bout de papier
    dans vos souliers
    en cas d'urgence

    après avoir grugé les villes
    à petits pas fauves
    vous êtes rentré
    par la porte arrière
    l'âme chiffonnée

    mais le temps n'y était plus
    seul un grincement de coeur
    enfouissait ses vides
    dans les noirs secrets
    d'un réfrigérateur

    voir ce spasme énorme
    au bar des mégots
    et les couples à talons hauts
    une grosse bière passionnée
    dans la foulée de l'oeil
    bue comme un rôle sur mesure

    un spot majuscule et rose
    sillonne la salle
    en quête du lieu précis
    où se déroulera l'éclat des sens

    il pleut à verse sur l'écriture
    effaçant les sexes joyeux
    ces jeux de théâtre
    et le retour

    mais ce n'est l'affaire de personne
    si la terre vieillit
    d'un rêve à la fois
    avec son passé antérieur
    évaché sur l'horizon
    devant les hommes et les femmes
    des morts à plaindre
    d'avoir vécu
    en l'espace d'une poussière
    sans rincer l'histoire
    à l'eau de Javel
    pluvieuse comme un souvenir
    d'écriture

    quand ce blues est incertain
    j'implore les vierges de la modernité
    les icônes de la rue
    les fonctionnaires et les fous
    et je consacre mes jours
    à dormir dans la poubelle du coeur
    à l'envers

    parfois dans la chair
    il y a des coups de semonce
    du nucléaire qui pouffe de rire
    et cette bagatelle qu'on appelle
    tendresse
    extra-légère "king size".

    _______________________

    CYCLES AMOUREUX

    Sous les crocs du soir
    les ventres amoureux
    profanent
    le corps dépecé du silence
    ils palpent l'attente
    jusqu'aux heures affolantes
    du respir

    derrière le tableau
    les battements de la forme
    taire l'inconnu
    cet échappé de la main

    ça meurt toujours
    à l'opposé d'un écho
    quand le coeur s'enfonce dans l'absence
    sous les orages de silences
    et le tue-mouches

    le temps se rupture
    et le corps vole en éclats
    sa respiration sous les arbres
    comme un objet sans repos
    devenu végétal

    assises sur le monde
    les amours lentes
    greffées à nos tempes
    s'éloignent comme des vierges ensemencées
    vers le chaud mélange du ciel
    entre l'extase
    et son reflet

    condamnées
    elles s'offrent jusqu'aux larmes
    des cinémas

    puis vint le délire
    puis la mort
    restituée
    une dernière fois dans l'haleine
    comme un tout rassemblé

    promise au désert
    la vie génitale
    commande des toasts
    et du café
    se noie dans toutes les directions
    en laissant tomber ses fruits

    mais au pied du lit
    il y a des novembres
    abandonnés à la pluie
    l'alchimie d'une chanson
    bleu-or
    et la porte de la mémoire
    toujours fermée
    quand c'est nécessaire

    cet effeuillage discret de l'automne
    s'achèvera
    dès que la paume
    aura tué le frisson
    sur la peau ornementale des filles
    qui grignotent la passion
    dans l'instantané des amants
    soûls
    leurs hanches
    gravées dans le calcaire
    aux mille glissements de coeur
    éclatés dans l'oeuf

    le corps baisé
    en saumure poétique
    se fane vite et ras
    dans le remous des défroques
    et du lancer léger

    sans sourciller
    le midi mange-tout annonce des mots
    des nymphes
    et des moustiques
    pour les cas d'après-midi
    comme si les oreillers étaient en manque
    sur les draps propres
    des amours empesées

    enroulée dans le miel triste
    et la plume d'oie
    la peau chic
    hume les bières d'espèces
    en poursuivant les fossoyeurs
    jusqu'au dix-huitième trou

    ce dernier cratère amoureux
    de la chair embrasse
    à coups d'épée dans la poussière
    le cri neuf
    définitif

    malgré ce discours
    cet espace blanc
    et tout ce remplissage du silence
    qu'on verse sur le père
    la mère les enfants
    il y a mémère dans la dramaturgie
    ordonnée
    multipliée par l'espace-temps

    on la retrouve en double
    en triple
    en quadrimoteur
    sur les ailes du langage
    elle flotte
    sur la masse totale du poème
    étriquée

    devant cette affiche en folie
    il a failli faire noir
    mais de parole en parole
    on s'est trompé de rue
    puis on a marché sur des trous
    mous
    en faisant claquer nos doigts
    dans l'oreille des sourds

    le bec en cul d'poule
    on retourne au salon
    l'instant d'une révolte
    conservée dans la bienséance

    à télé-Douceur
    passe-moi le beurre
    du bonheur des morts apaisés
    et le popcorn

    viens
    on va faire la moue ensemble
    dans un coin d'ombre
    et puis on se promènera
    dans la moiteur des yeux
    sans personne pour nous moucher

    on investira le pont d'argile
    et on tassera nos vieilles peurs
    dans le courant de l'année
    sans interrompre
    les pigeons dans les beaux draps
    de soie
    pour le plaisir des mains
    et le désir encore

    il n'y a rien d'inquiétant
    quand la chambre est assoupie
    et que ses effluves aspergent
    les corps endormis

    le chatoiement de la brise sur la peau
    grise les spasmes
    et la dentelle des rideaux

    comme un vieux fantôme rabougri
    le songe
    songe
    il rafle le sommeil
    et tout recommence

    de mémoire distraite
    on redessine le corps
    qu'on range dans l'armoire
    sous une pile de secrets
    rapiécés
    que le temps renifle
    en l'absence du poids des lettres
    et des mots cachés

    il ne reste plus qu'à disparaître
    dans les noirceurs
    et les idées
    puis à éteindre ce poème
    dans le cendrier

    _______________________

    EFFLEUREMENT

    Affolement à la rencontre de la main
    mémoire à cinq doigts sur la bougeotte du monde
    cette vagabonde empoigne la chair des images
    effleure la voix
    de l'autre

    elle écrit entre les gestes
    jusqu'à la racine des pierres
    pour l'intense de nos sangs froids
    durs

    inclinée devant ce mystère
    la main caresse ouvertement la vie
    d'un élan vertigineux
    transporte le sol

    au fond
    elle a froid
    et ses bidules ne laissent aucune trace
    jusqu'au moment
    où une petite chose tranquille
    revint de vacances
    avec le ciel dans sa valise
    et des gants pour ramasser
    les sortilèges
    répandus dans les nervures de l'automne
    juste avant l'hiver

    au théâtre de l'espèce
    l'obstinée explore les désirs
    jusqu'au ras des brûlures

    ces espaces nus
    abandonnés à l'écriture
    recomposent la préhistoire
    à la recherche du mouvement
    cette force chaude
    d'un sourire inachevé

    pendant ce temps
    baiser à blanc au bord du lit
    au bord de la route
    au bord du bord
    tandis qu'un vieux monde ergote
    à l'angle Gorki et Lafontaine
    le blues loin des oreilles indiscrètes

    emmitouflé dans les mythes artificiels
    l'oeil gitan
    à travers les barbelés
    veille
    au milieu

    reprenons à partir de la blessure
    qu'un matin embué invite
    entre deux draps ivres
    le corps en friche
    embaumé de soleil
    de chocolat fondant
    accompagné de frites-sauce-fromage
    octroyées par le ministère
    de la tourmente fédérative

    forcément
    les roses ont le mal du tendre
    quand le bonbon ne fond pas

    mais tout ceci n'est qu'un oeil
    dans l'oeil de l'autre
    quand parler de l'amour
    et d'une tête croche
    c'est comme frôler un voyage
    lorsque la bouche largue ses amarres
    sur une vieille peau

    en regard de nos mains recueillies
    tous les yeux
    ont suivi
    la silhouette du silence
    vers des ombres à rayures d'enfants sales
    pillés par les jeux des absents
    images brûlées
    devenues pays
    et vastes saisons

    cette vision engendre un printemps féroce
    dans le ventre des coutumes
    ses formes bohémiennes
    promises à la torture
    à travers les lieux tièdes
    de la chair

    il se peut qu'une voix
    à tête chercheuse prononce
    une tonne de briques
    sur les braguettes magiques
    qui en ont assez de languir
    au pied de l'escalier

    tout ça se ramasse à la cuillère
    au cours d'un brunch menstruel
    arôme de noix
    de camomille et de thé glacé
    bouillie avortée dans des assiettes
    plaquées or
    flanquées de fourchettes en plastique

    oedème aux yeux
    qu'allons-nous faire dans ces salles d'eau
    sinon excrémenter des figures de style
    et "sniffer" des bulles
    comme des éponges naissantes

    ce bluff quotidien s'assoupit
    dans le journal intime du matin
    et les nouvelles croupissent
    sous le choc des odeurs événementielles

    alors
    sonne l'heure de la débâcle

    _______________________

    INCIDENCES

    Couchée dans le duvet de l'automne
    je crie en silence
    sous la pluie verte et sourde
    mon corps détrempé ramollit
    et que viennent les mouches
    braconner sur les restes
    de ma folie

    entourez-moi de vos bruits d'ailes
    enterrez-moi comme un hasard
    jusqu'à la prochaine repousse

    dans ce "nowhere" solitaire
    des séances imaginaires
    sous les caresses géniales
    déclenchent
    l'ondulation sauvage
    électrique

    pour l'amour de l'amour
    cette vague s'abandonne
    aux gémissements des sources
    mystère de la pluie
    et des vents millénaires

    enchaîné
    au chant usé
    des cris mâles
    le temps s'agenouille
    criblé de souvenirs
    qu'un printemps fébrile
    étale
    sur les draps livrés au désir

    saisir l'idole au bout de l'onde
    en faire jaillir l'écume
    de mes promenades solitaires
    suppliant la rigidité des rocs
    jusqu'au calme définitif

    je ne crois pas à la fin du monde
    mais je suis polie
    quand vient le temps de crever l'absence
    dans la rondeur du paysage

    sur le coeur sanglé de métal
    et de cuir
    mes mains excessives peignent
    des mémoires
    pour l'émouvance
    fabriquée vraie
    tout près du loin
    territoires exagérés
    lorsque la silhouette se penche
    doucement
    sur l'infime

    en apparat de mots-vampires
    les dieux écoeurés fanatisent l'ardente
    épuisée
    sur les dalles fleuries
    feux et vertiges aux fibres

    le corps errant
    dans les secrets de l'autre nuit
    je m'abîme sous-cutanée
    sous la pulsion d'ancêtres
    symboliques

    une à l'infini
    dans le clapotis des lumières
    la couleur de l'hiver
    expire
    esquisse transparente
    et blessure d'or

    programmés au cul du jour
    les doigts immobiles
    essoufflés

    =====================================

    © Éditions En Marge et Huguette Bertrand
    St-Jérôme (Québec) Canada
    Dépôt légal / premier trimestre 1991
    Bibliothèque nationale du Québec
    Bibliothèque nationale du Canada
    ISBN 2-9802204-O-X
    Tous droits réservés – All rights reserved

  • 韓詩外傳, Vol. 5-6

    韓詩外傳, Vol. 5-6

    Aproximadamente 2.268 palavras.

    Produced by Nicole Lai

    卷五
    子夏問曰:“關睢何以為國風始也?”孔子曰:“關睢至矣乎!夫關
    睢之人,仰則天,俯則地,幽幽冥冥,德之所藏,紛紛沸沸,道之所行,
    如神龍變化,斐斐文章。大哉!關睢之道也,万物之所系,群生之所懸命
    也,河洛出圖書,麟鳳翔乎郊,不由關睢之道,則關睢之事將奚由至矣哉
    !夫六經之策,皆歸論汲汲,蓋取之乎關睢,關睢之事大矣哉!馮馮翊翊
    ,自東自西,自南自北,無思不服。子其勉強之,思服之,天地之間,生
    民之屬,王道之原,不外此矣。”子夏喟然嘆曰:“大哉!關睢乃天地之
    基也。”詩曰:“鐘鼓樂之。”
    孔子抱圣人之心,彷徨乎道德之城,逍遙乎無形之鄉。倚天理,觀人
    情,明終始,知得失,故興仁義,厭勢利,以持養之。于是周室微,王道
    絕,諸侯力政,強劫弱,眾暴寡,百姓靡安,莫之紀綱,禮儀廢坏,人倫
    不理,于是孔子自東自西,自南自北,匍匐救之。
    王者之政,賢能不待次而舉,不肖不待須臾而廢,元惡不待教而誅,
    中庸不待政而化。分未定也,則有昭穆。雖公卿大夫之子孫也,行絕禮儀
    ,則歸之庶人。遂傾覆之民,牧而試之。雖庶民之子孫也,積學而正身,
    行能禮儀,則歸之士大夫。敬而待之,安則蓄,不安則棄。反側之民,上
    收而事之,官而衣食之,王覆無遺,材行反時者,死之無赦,謂之天誅。
    是王者之政也。詩曰:“人而無儀,不死何為!”
    君者、民之源也,源清則流清,源濁則流濁。故有社稷者、不能愛其
    民,而求民親己愛己,不可得也。民不親不愛,而求為己用,為己死,不
    可得也。民弗為用,弗為死,而求兵之勁,城之固,不可得也。兵不勁,
    城不固,而欲不危削滅亡,不可得也。夫危削滅亡之情,皆積于此,而求
    安樂是聞,不亦難乎!是枉生者也。悲夫!枉生者不待時而滅亡矣。故人
    主欲強固安樂,莫若反己;欲附下一民,則莫若及之政;欲修政美俗,則
    莫若求其人。彼其人者,生今之世,而志乎古之世,以天下之王公莫之好
    也,而是子獨好之;以民莫之為也,而是子獨為之也。抑為之者窮,而是
    子猶為之,而無是須臾怠焉差焉。獨明夫先王所以遇之者,所以失之者,
    知國之安危臧否,若別白黑,則是其人也。人主欲強固安樂,則莫若与其
    人為之,巨用之,則天下為一,諸侯為臣;小用之,則威行鄰國,莫之能
    御。若殷之用伊尹,周之遇太公,可謂巨用之矣;齊之用管仲,楚之用孫
    叔敖,可為小用之矣。巨用之者如彼,小用之者如此也。故曰:“粹而王
    ,駁而霸,無一而亡。”詩曰:“四國無政,不用其良。”不用其良臣而
    不亡者,未之有也。
    造父、天下之善御者矣,無車馬,則無所見其能。羿、天下之善射者
    矣,無弓矢,則無所見其巧。彼大儒者、調一天下者也,無百里之地,則
    無所見其功。夫車固馬選,而不能致千里者、則非造父也。弓調矢直,而
    不能射遠中微,則非羿也。用百里之地,而不能調一天下,制四夷者,則
    非大儒也。彼大儒者、雖隱居窮巷陋室,無置錐之地,而王公不能与爭名
    矣;用百里之地,則千里國不与之爭胜矣;棰笞暴國,一齊天下,莫之能
    傾,是大儒之勛。其言有類,其行有禮,其舉事無悔,其持檢應變曲當,
    與時遷徙,与世偃仰,千舉万變,其道一也,是大儒之稽也。故有俗人者
    、有俗儒者、有雅儒者、有大儒者。耳不聞學,行無正義,迷迷然以富利
    為隆,是俗人也。逢衣博帶,略法先王,而足亂世,術謬學雜,其衣冠言
    行,為已同于世俗,而不知其惡也,言談議說,已無异于老墨,而不知分
    ,是俗儒者也。法先王,一制度,言行有大法,而明不能濟法教之所不及
    、聞見之所未至,知之為知之,不知為不知,內不自誣,外不誣人,以是
    尊賢敬法,而不敢怠傲焉,是雅儒者也。法先王,依禮義,以淺持博,以
    一行万;苟有仁義之類,雖鳥獸若別黑白;奇物變,所未嘗聞見,卒然起
    一方,則舉統類以應之,無所疑;援法而度之,奄然如合符節,是大儒者
    也。故人主用俗人,則万乘之國亡;用俗儒,則萬乘之國存;用雅儒,則
    千里之國安;用大儒,則百里之地久,而三年,天下諸侯為臣;用萬乘之
    國,則舉錯定于一朝之間。詩曰:“周雖舊邦,其命維新。”文王亦可謂
    大儒已矣。
    楚成王讀書于殿上,而倫扁在下,作而問曰:“不審主君所讀何書也
    ?”成王曰:“先圣之書。”倫扁曰:“此真先圣王之糟粕耳!非美者也
    。”成王曰:“子何以言之?”倫扁曰:“以臣輪言之。夫以規為圓,矩
    為方,此其可付乎子孫者也。若夫合三木而為一,應乎心,動乎体,其不
    可得而傳者也。則凡所傳,真糟粕耳。故唐虞之法,可得而考也,其喻人
    心,不可及矣。”詩曰:“上天之載,無聲無臭。”其孰能及之!
    孔子學鼓琴于師襄子而不進。師襄子曰:“夫子可以進矣!”孔子曰
    :“丘已得其曲矣,未得其數也。”有間,曰:“天子可以進矣!”曰:
    “丘已得其數矣,未得其意也。”有間,复曰:“夫子可以進矣!”曰:
    “丘已得其人矣,未得其類也。”有間,曰:“邈然遠望,洋洋乎!翼翼
    乎!必作此樂也,默然思,戚然而悵,以王天下,以朝諸侯者,其惟文王
    乎?”師襄子避席再拜曰:“善!師以為文王之操也。”孔子持文王之聲
    ,知文王之為人。師襄子曰:“敢問何以知其文王之操也?”孔子曰:“
    然。夫仁者好偉,和者好粉,智者好彈,有殷匆庹吆美觥鶚且災拔耐踔床
    僖病!
    傳曰:聞其末而達其本者、圣也。紂之為主,勞民力,冤酷之令加于
    百姓,凄之惡施于大臣,群下不信,百姓疾怨,故天下叛,而愿為文王臣
    ,紂自取之也。夫貴為天子,富有天下,及周師至,而令不行乎左右,悲
    夫!當是之時,索為匹夫,不可得也。詩曰:“天位殷适,使不俠四方。
    ”
    夫五色雖明,有時而渝;丰交之木,有時而落;物有成衰,不得自若
    。故三王之道,周而复始,窮則反本,非務變而已,將以止惡扶微,絀繆
    淪非,調和陰陽,順万物之宜也。詩曰:“勉勉我王,綱紀四方。”
    禮者、則天地之体,因人情而為之節文者也。無禮,何以正身?無師
    、安知禮之是也。禮然而然,是情安于禮也;師云而云,是知若師也。情
    安禮,知若師,則是君子之道。言中倫,行中理,天下順矣。詩曰:“不
    識不知,順帝之則。”
    上不知順孝,則民不知反本。君不知敬長,則民不知貴親。診祭不敬
    ,山川失時,則民無畏矣。不教而誅,則民不識勸也。故君子修身及孝,
    則民不倍矣。敬孝達乎下,則民知慈愛矣。好惡喻乎百姓,則下應其上,
    如影響矣。是則兼制天下,定海內,臣万姓之要法也,明王圣主之所不能
    須臾而舍也。詩曰:“成王之孚,下土之式,永言孝思,孝思惟則。”
    成王之時,有三苗貫桑而生,同為一秀,大機滿車,長几充箱。成王
    問周公曰:“此何物也?”周公曰:“三苗同一秀,意者、天下殆同一也
    。”比几三年,累有越嘗氏重九譯而至,獻白雉于周公:“道路悠遠,山
    川幽深,恐使人之未達也,故重譯而來。”周公曰:“吾何以見賜也?”
    譯曰:“吾受命國之黃發曰:‘久矣!天之不迅風疾雨也,海不波溢也,
    三年于茲矣!意者、中國殆有圣人,盍往朝之!’于是來也。”周公乃敬
    求其所以來。詩曰:“于万斯年,不遐有佐”。
    登高臨深,遠見之樂,台榭不如丘山所見高也;平原廣望,博觀之樂
    ,沼池不如川澤所見博也。勞心苦思,從欲极好,靡財傷情,毀名損壽,
    悲夫傷哉!窮君之反于是道,而愁百姓。詩曰:“上帝板板,下民卒癉。
    ”
    儒者、儒也,儒之為言無也,不易之術也,千舉万變,其道不窮,六
    經是也。若夫君臣之義,父子之親,夫婦之別,朋友之序,此儒者所謹守
    、日切磋而不舍也。雖居窮巷陋室之下,而內不足以充虛,外不足以蓋形
    ,無置錐之地,明察足以持天下,大舉在人上,則王公之材也,小用使在
    位,則社稷之臣也,雖岩居穴處,而王侯不能与爭名,何也?仁義之化存
    爾。如使王者听其言,信其行,則唐虞之法可得而觀,頌聲可得而听。詩
    曰:“先民有言,詢于芻蕘。”取謀之博也。
    傳曰:天子居廣廈之下,帷帳之內,旃茵之上,被 舄,視不出閫,
    莽然而知天下者,以其賢左右也。故獨視不若与眾視之明也,獨听不若与
    眾听之聰也,獨慮不若与眾慮之工也。故明主使賢臣輻湊并進,所以通中
    正而致隱居之士。詩曰:“先民有言,詢于芻蕘。”此之謂也。
    天設其高,而日月成明;地設其厚,而山陵成名;上設其道,而百事
    得序。自周衰坏以來,王道廢而不起,禮義絕而不繼。秦之時,非禮義,
    棄詩書,略古昔,大滅圣道,專為苟妄,以貪利為俗,以較獵為化,而天
    下大亂,于是兵作而火起,暴露居外,而民以侵漁遏奪相攘為服習,离圣
    王光烈之日久遠,未嘗見仁義之道,被禮義之風,是以縹蘩瘢捕嗑益凌遲
    ,以威武相攝,妄為佞人,不避禍患,此其所以難治也。人有六情:目欲
    視好色,耳欲听宮商,鼻欲嗅芬香,口欲嗜甘旨,其身体四肢欲安而不作
    ,衣欲被文繡而輕暖,此六者、民之六情也,失之則亂,從之則穆。故圣
    王之教其民也,必因其情,而節之以禮,必從其欲,而制之以義,義簡而
    備,禮易而法,去情不遠,故民之從命也速。孔子知道之易行,曰:“詩
    云:‘牖民孔易。’非虛辭也。”
    之性為絲,弗得女工燔以沸湯,抽其統理,不成為絲。卵之性為雛,
    不得良雞覆伏孚育,積日累久,則不成為雛。夫人性善,非得明王圣主扶
    攜,內之以道,則不成為君子。詩曰:“天生蒸民,其命匪諶。靡不有初
    ,鮮克有終。”言惟明王圣然后使之然也。
    智如泉源,行可以為表儀者、人師也。智可以砥,行可以為輔弼者、
    人友也。据法守職,而不敢為非者、人吏也。當前決意,一呼再喏者、人
    隸也。故上主以師為佐,中主以友為佐,下主以吏為佐,危亡之主以隸為
    佐。語曰:“淵廣者、其魚大,主明者,其臣慧,相觀而志合,必由其中
    。”故同明相見,同音相聞,同志相從,非賢者莫能用賢。故輔弼左右所
    任使者、有存亡之机,得失之要也,可無慎乎!詩曰:“不明爾德,時無
    背無側;爾德不明,以無陪無卿。”
    昔者,禹以夏王,桀以夏亡;湯以殷王,紂以殷亡。故無常安之國,
    宜治之民,得賢則昌,不肖則亡,自古及今,未有不然者也。夫明鏡者、
    所以照形也;往古者、所以知今也。夫知惡往古之所以危亡,而不襲蹈其
    所以安存者、則無以异乎卻行而求逮于前人。鄙語曰:“不知為吏,視已
    成事。”或曰:“前車覆,后車不誡,是以后車覆也。”故夏之所以亡者
    、而殷為之,殷之所以亡者、而周為之。故殷可以鑒于夏,而周可以鑒于
    殷。詩曰:“殷鑒不遠,在夏后之世。”
    傳曰:驕溢之君寡忠,口惠之人鮮信。故盈把之木無合拱之枝,榮澤
    之水無吞舟之魚,根淺則枝葉短,本絕則枝葉枯。詩曰:“枝葉未有害,
    本實先撥。”禍福自己出也。
    水淵深廣,則龍魚生之;山林茂盛,則禽獸歸之;禮義修明,則君子
    怀之。故禮及身而行修,禮及國而政明。能以禮扶身,則貴名自揚,天下
    順焉,令行禁止,而王者之事畢矣。詩曰:“有覺德行,四國順之。”夫
    此之謂也。
    孔子曰:“夫談說之術:齊庄以立之,端誠以處之,堅強以待之,辟
    稱以喻之,分以明之,歡忻芬芳以送之,寶之珍之,貴之神之,如是、則
    說痤L不行矣,夫是之謂能貴其所貴。若夫無類之說,不形之行,不贊之
    辭,君子慎之。”詩曰:“無易由言,無曰苟矣。”
    夫百姓內不乏食,外不患寒,則可教御以禮義矣。詩曰:“蒸畀祖妣
    ,以洽百禮。”百禮洽則百意逐,百意逐則陰陽調,陰陽調則寒暑均,寒
    暑均則三光清,三光清則風雨時,風雨時則群生宁,如是、則天道得矣。
    是以不出戶而知天下,不窺牖而知天道。詩曰:“惟此圣人,瞻言百里。
    于鑠王師,遵養時晦。”言相養之至于晦也。
    天有四時:春夏秋冬,風雨霜露,無非教也。清明在躬,气志如神,
    嗜欲將至,有開必先。天降時雨,山川出云。詩曰:“崧高維岳,駿极于
    天。維岳降神,生甫及申。維申及甫,維周之翰。四國于蕃,四方于宣。
    ”此文武之德也。三代之王也,必先其令名。詩曰:“明明天子,令聞不
    己。矢其文德,洽此四國。”此大王之德也。
    藍有青,而絲假之,青于藍;地有黃,而絲假之,黃于地。藍青地黃
    ,猶可假也,仁義之事,不可假乎哉!東海之魚,名曰鰈,比目而行,不
    相得,不能達。北方有獸,名曰婁,更食而更視,不相得,不能飽。南方
    有鳥,名曰鶼,比翼而飛,不相得,不能舉。西方有獸,名曰洟,前足鼠
    ,后足兔,得甘草,必銜以遺蛩蛩距虛,其性非能蛩蛩距虛,將為假之故
    也。夫鳥獸魚猶相假,而況万乘之主而獨不知假此天下英雄俊士,与之為
    伍,則豈不病哉!故曰:以明扶明,則升于天;以明扶,則歸其人;兩瞽
    相扶,不傷牆木,不陷井阱,則其幸也。詩曰:“惟彼不順,往以垢。”
    行也。
    福生于無為,而患生于多欲。知足、然后富從之,德宜君人,然后貴
    從之。故貴爵而賤德者,雖為天子,不尊矣;貪物而不知止者,雖有天下
    ,不富矣。夫土地之生不益,山澤之出有盡,怀不富之心,而求不益之物
    ;挾百倍之欲,而求有盡之財,是桀紂所以失其位也。詩曰:“大風有隧
    ,貪人敗類。”
    哀公問于子夏曰:“必學然后可以安國保民乎?”子夏曰:“不學而
    能安國保民者,未之有也。”哀公曰:“然則五帝有師乎?”子夏曰:“
    臣聞黃帝學乎大墳,顓頊學乎祿圖,帝嚳學乎赤松子,堯學乎務成子附,
    舜尹壽,禹學乎西王國,湯學乎貸乎相,文王學乎錫疇子斯,武王學乎太
    公,周公學乎虢叔,仲尼學乎老聃。此十一圣人,未遭此師,則功業不能
    著乎天下,名號不能傳乎后世者也。”詩曰:“不愆不忘,率由舊章。”
    德也者、包天地之大,配日月之明,立乎四時之周,臨乎陰陽之交。
    寒暑不能動也,四時不能化也,a乎太陰而不濕,散乎太陽而不枯。鮮洁
    清明而備,嚴威毅疾而神,至精而妙乎天地之間者、德也,微圣人,其孰
    能與于此矣。詩曰:“德如毛,民鮮克舉之。”
    如歲之旱,草不潰茂,然天勃然興云,沛然下雨,則万物無不興起之
    者。民非無仁義根于心者也,王政怵迫,而不得見,憂郁而不得出。圣王
    在,彼 舄,視不出合,而天下隨,倡而天下和,何如在此,有以應哉!
    詩曰:“如彼歲旱,草不潰茂。”
    “道者,何也?”曰:“君之所道也。”“君者,何也?”曰:“群
    也。為天下万物而除其害者、謂之君。”“王者何也?”曰:“往也。天
    下往之,謂之王。”曰:“善養生者、故人尊之;善辯治人者,故人安之
    ;善顯設人者、故人親之;善粉飾人者、故人樂之。四統者具,天下往之
    ,四統無一,而天下去之,往之謂之王,去之謂之亡,故曰:道存則國存
    ,道亡則國亡。夫省工商,眾農人,謹盜賊,除奸邪,是所以生養之也。
    天子三公,諸侯一相,大夫擅官,士保職,莫不治理,是所以辯治之也。
    決德而定次,量能而授官,賢以為三公,賢以為諸侯,次則為大夫,是所
    以顯設之也。修冠弁衣裳,黼黻文章,柳琢刻鏤,皆有等差,是所以粉飾
    之也。故自天子至于庶人,莫不稱其能,得其意,安樂其事,是所同也。
    若夫重色而成文,累味而備珍,則圣人所以分賢愚,明貴賤。故道得則澤
    流群生,而福歸王公,澤流群生,則下安而和,福歸王公,則上尊而榮,
    百姓皆怀安和之心,而樂戴其上,夫是之謂下治而上通,下治而上通,頌
    聲之所以興也。”詩曰:“降福簡簡,威儀反反。既醉既飽,福祿來反。
    ”
    圣人養一性而御夫气,持一命而節滋味,奄治天下,不遺其小,存其
    精神,以補其中,謂之士。詩曰:“不競不,不剛不柔。”言得中也。朝
    廷之士為祿,故人而不出,山林之士為名,故往而不返。入而亦能出,往
    而亦能返,通移有常,圣也。詩曰:“不競不亢,不剛不柔。”言得中也
    。
    孔子侍坐于季孫。季孫之宰通曰:“君使人假馬,其与之乎?”孔子
    曰:“吾聞君取于臣,謂之取,不曰假。”季孫悟,告宰通曰:“今以往
    ,君有取,謂之取,無曰假。”孔子曰正假馬之言,而君臣之義定矣。論
    語曰:“必也正名乎!”詩曰:“君子無易由言。”

    卷六
    比干諫而死。箕子曰:“知不用而言,愚也,殺身以彰君之惡,不忠
    也。二者不可,然且為之,不祥莫大焉。”遂解發佯狂而去。君子聞之,
    曰:“勞矣!箕子!盡其精神,竭其忠愛,見比干之事,免其身,仁知之
    至。”詩曰:“人亦有言,靡哲不愚。”
    齊桓公見小臣,三往不得見。左右曰:“夫小臣、國之賤臣也,君三
    往而不得見,其可已矣!”桓公曰:“惡!是何言也!吾聞之:布衣之士
    不欲富貴,不輕身于万乘之君;万乘之君不好仁義,不輕身于布衣之士。
    縱夫子不欲富貴,可也,吾不好仁義、不可也。”五往而得見也。天下諸
    侯聞之,謂桓公猶下布衣之士,而況國君乎!于是相率而朝,靡有不至。
    桓公之所以九合諸侯,一匡天下者、此也。詩曰:“有覺德行,四國順之
    。”
    賞勉罰偷,則民不怠;兼听齊明,則天下歸之。然后明其分職,考其
    事業,較其官能,莫不理法,則公道達而私門塞,公義立而私事息。如是
    、則持厚者進,而佞諂者止,貪戾者退,而廉洁者起。周制曰:“先時者
    、死無赦;不及時者、死無赦。”人習事而因,人之事,使如耳目鼻口之
    不可相錯也。故曰:職分而民不慢,次定而序不亂,兼听齊明而百事不留
    。如是、則群下百吏莫不修己然后敢安仕,成能然后敢受職,小人易心,
    百姓易俗,奸宄之屬,莫不反愨,夫是之謂政教之极,則不可加矣。詩曰
    :“吁謨定命,遠猶辰告。敬慎威儀,惟民之則。”
    子路治蒲三年,孔子過之。入境而善之,曰:“由恭敬以信矣。”入
    邑,曰:“善哉!由忠信以寬矣。”至庭,曰:“善哉!由明察以斷矣。
    ”子貢執轡而問曰:“夫子未見由,而三稱善,可得聞乎?”孔子曰:“
    入其境,田疇草萊甚辟,此恭敬以信,故民盡力。入其邑,墉屋甚尊,樹
    木甚茂,此忠信以寬,其民不偷。其庭甚閑,此明察以斷,故民不扰也。
    ”詩曰:“夙興夜寐,洒掃庭內。”
    古者有命:民之有能敬長怜孤、取舍好讓、居事力者、命于其君,然
    后命得乘飾車駢馬,未得命者、不得乘飾車駢馬,皆有罰。故民雖有余財
    侈物,而無禮義功德,則無所用。故皆興仁義而賤財利,賤財利則不爭,
    不爭則強不陵弱,眾不暴寡,是君之所以象典刑而民莫犯法,民莫犯法,
    而亂斯止矣。詩曰:“質爾人民,謹爾侯度,用戒不虞。”
    天下之辯,有三至五胜,而辭置下。辯者、別殊類,使不相害;序异
    端,使不相悖;輸公通意,揚其所謂,使人預知焉,不務相迷也。是以辯
    者不失所守,不胜者得其所求,故辯可觀也。夫繁文以相假,飾辭以相悖
    ,數譬以相移,外人之身,使不得反其意,則論便然后害生也。夫不疏其
    指而弗知,謂之隱;外意外身,謂之諱;几廉倚跌,謂之移;指緣謬辭,
    謂之苟;四者所不為也,故理可同睹也。夫隱諱移苟,爭言競為而后息,
    不能無害其為君子也,故君子不為也。論語曰:“君子于其言,無所苟而
    已矣。”詩曰:“無易由言,無曰苟矣。”
    吾語子:“夫服人之心,高上尊貴,不以驕人;聰明圣知,不以幽人
    ;勇猛強武不以侵人;齊給便捷,不以欺誣人。不能則學,不知則問,雖
    知必讓,然后為知。遇君則修臣下之義,出鄉則修長幼之義,遇長老則修
    弟子之義,遇等夷則修朋友之義,遇少而賤者則修告道寬裕之義。故無不
    愛也,無不敬也,無与人爭也,曠然而天地苞万物也。如是、則老者安之
    ,少者怀之、朋友信之。”詩曰:“惠于朋友,庶民小子。子孫繩繩,万
    民靡不承。”
    仁者必敬其人。敬其人有道,遇賢者則愛親而敬之,遇不肖者則畏疏
    而敬之。其敬一也,其情二也。若夫忠信端愨而不害傷,則無接而不然,
    是仁之質也。仁以為質,義以為理,開口無不可以為人法式者。詩曰:“
    不僭不賊,鮮不為則。”
    子曰:“不學而好思,雖知不廣矣;學而慢其身,雖學不尊矣。不以
    誠立,雖立不久矣;誠未著而好言,雖言不信矣。美材也,而不聞君子之
    道,隱小物以害大物者,災必及身矣。”詩曰:“其何能淑,載胥及溺。
    ”
    民勞思佚,治暴思仁,刑危思安,國亂思天。詩曰:“靡有旅力,以
    念穹蒼。”
    問者曰:“古之謂知道者曰先生,何也?”“猶言先醒也。不聞道術
    之人,則冥于得失,不知亂之所由,庵庵乎其猶醉也。故世主有先生者,
    有后生者、有不生者。昔者、楚庄王謀事而居有憂色。申公巫臣問曰:‘
    王何為有憂也?’庄王曰:‘吾聞諸侯之德,能自取師者王,能自取友者
    霸,而与居不若其身者亡。以寡人之不肖也,諸大夫之論,莫有及于寡人
    ,是以憂也。’庄王之德宜君人,威服諸侯,日猶恐懼,思索賢佐。此其
    先生者也。昔者、宋昭公出亡,謂其御曰:‘吾知其所以亡矣。’御者曰
    :‘何哉?’昭公曰:‘吾被服而立,侍御者數十人,無不曰:吾君、麗
    者也。吾發言動事,朝臣數百人,無不曰:吾君、圣者也。吾外內不見吾
    過失,是以亡也。’于是改操易行,安義行道,不出二年,而美聞于宋,
    宋人迎而复之,謚為昭。此其后生者也。昔郭君出郭,謂其御者曰:‘吾
    渴,欲飲。’御者進清酒。曰:‘吾飢,欲食。’御者進干脯梁糗。曰:
    ‘何備也!’御者曰:‘臣儲之。’曰:‘奚儲之?’御者曰:‘為君之
    出亡,而道飢渴也。’曰:‘子知吾且亡乎?’御者曰:‘然。’曰:‘
    何不以諫也?’御者曰:‘君喜道諛,而惡至言。臣欲進諫,恐先郭亡,
    是以不諫也。’郭君作色而怒曰:‘吾所以亡者、誠何哉?’御轉其辭曰
    :‘君之所以亡者、太賢。’曰:‘夫賢者所以不為存而亡者、何也?’
    御曰:‘天下無賢而獨賢,是以亡也。’伏軾而嘆曰:‘嗟乎!失賢人者
    如此乎?’于是身倦力解,枕御膝而臥,御自易以備,疏行而去。身死中
    野,為虎狼所食。此其不生者也。故先生者、當年霸,楚庄王是也。后生
    者、三年而复,宋昭公是也。不生者、死中野,為虎狼所食,郭君是也。
    有先生者、有后生者、有不生者。”詩曰:“听言則對,誦言如醉。”
    田常s簡公,乃盟于國人,曰:“不盟者、死及家。”石他曰:“古
    之事君者、死其君之事。舍君以全親,非忠也;舍親以死君之事,非孝也
    ;他則不能。然不盟,是殺吾親也,從人而盟,是背吾君也。嗚呼!生亂
    世,不得正行;劫乎暴人,不得全義,悲夫!”乃進盟,以免父母;退伏
    劍,以死其君。聞之者曰:“君子哉!安之命矣!”詩曰:“人亦有言;
    進退維谷。”石先生之謂也。
    易曰:“困于石,据于蒺藜,入于其宮,不見其妻,凶。”此言困而
    不見据賢人者也。昔者、秦繆公困于ィ布簿菸﹞j夫、蹇叔、公孫友而是
    小霸。晉文困于驪氏,疾据咎犯、趙衰、介子推而遂為君。越王勾踐困于
    會稽,疾据范蠡、大夫种、而霸南國。齊桓公困于長勺,疾据管仲、宁戚
    、隰朋,而匡天下。此皆困而知疾据賢人者也。夫困而不知疾据賢人,而
    不亡者、未嘗有之也。詩曰:“人之云亡,邦國殄瘁。”無善人之謂也。
    孟子說齊宣王而不說。淳于髡侍,孟子曰:“今日說公之君,公之君
    不說,意者、其未知善之為善乎?”淳于髡曰:“夫子亦誠無善耳。昔者
    瓠巴鼓瑟,而潛魚出听;伯牙鼓琴,而六馬仰秣;魚馬猶知善之為善,而
    況君人者也。”孟子曰:“夫雷電之起也,破竹折木,震惊天下,而不能
    使聾者卒有聞;日月之明,遍照天下,而不能使盲者卒有見。今公之君若
    此也。”淳于髡曰:“不然。昔者、揖封生高商,齊人好歌;杞梁之妻悲
    哭,而人稱詠。夫聲無細而不聞,行無隱而不形。夫子苟賢,居魯而魯國
    之削,何也?”孟子曰:“不用賢,削何有也!吞舟之魚不居潛澤,度量
    之士不居污世。夫、冬至必雕,吾亦時矣。”詩曰:“不自我先,不自我
    后。”非遭雕世者歟!
    孔子曰:“可与言終日而不倦者、其惟學乎!其身体不足觀也,勇力
    不足憚也,族姓不足稱也,宗祖不足道也;而可以聞于四方,而昭于諸侯
    者、其惟學乎!”詩曰:“不愆不忘,率由舊章。”夫學之謂也。
    子曰:“不知命,無以為君子。”言天之所生,皆有仁義禮智順善之
    心,不知天之所以命生,則無仁義禮智順善之心,無仁義禮智順善之心,
    謂之小人。故曰:“不知命,無以為君子。”小雅曰:“天保定爾,亦孔
    之固。”言天之所以仁義禮智保定人之甚固也。大雅曰:“天生蒸民,有
    物有則。民之秉彝,好是懿德。”言民之秉德以則天也。不知所以則天,
    又焉得為君子乎!
    王者必立牧,方二人,使窺遠牧眾也。遠方之民有飢寒而不得衣食、
    有獄訟而不平其冤,失賢而不舉者、入告乎天子,天子于其君之朝也,揖
    而進之,曰:“噫!朕之政教有不得爾者邪?何如乃有飢寒而不得衣食,
    有獄訟而不平其冤、失賢而不舉。”然后其君退,而与其卿大夫謀之。遠
    方之民聞之,皆曰:“誠天子也!夫我居之僻,見我之近也;我居之幽,
    見我之明也。可欺乎哉!”故牧者所以開四目、通四聰也。詩曰:“邦國
    若否,仲山甫明之。”此之謂也。
    楚庄王伐鄭,鄭伯肉袒,左把茅旌,右執鸞刀以進,言于庄王曰:“
    寡人無良邊陲之臣,以干大褐,使大國之君沛焉,遠辱至此。”庄王曰:
    “君子不令臣交易為言,是以使寡人得見君之玉面也,而微至乎此。”庄
    王受節,左右麾楚軍,退舍七里。將軍子重進諫曰:“夫南郢之与鄭,相
    去數千里,大夫死者數人, 役者數百人,今克而弗有,無乃失民臣之力
    乎!”庄王曰:“吾聞:古者f不穿,皮不蠹,不出于四方,以是君子之
    重禮而賤財也,要其人,不要其土,人告以從而不舍,不祥也。吾以不祥
    立于天下,災及吾身,何取之有?”既、晉之救鄭者至,曰:“請戰。”
    庄王許之。將軍子重進諫曰:“晉、強國也,道近兵銳,楚師奄罷,君其
    勿許。”庄王曰:“不可。強者、我避之,弱者、我威之,是寡人無以立
    乎天下也。”乃遂還師,以逆晉寇。庄王援桴而鼓之,晉師大敗,士卒奔
    者爭舟,而指可掬也。庄王曰:“噫!吾兩君不相好,百姓何罪?”乃退
    楚師,以佚晉寇。詩曰:“柔亦不茹,剛亦不吐。”
    君子崇人之德,揚人之美,非道諛也;正言直行,指人之過,非毀疵
    也; 柔順從,剛強猛毅,与物周流,道德不外。詩曰:“柔亦不茹,剛
    亦不吐;不侮矜寡,不畏強御。”
    衛靈公晝寢而起,志气益衰,使人馳召勇士公孫,道遭行人卜商,卜
    商曰:“何驅之疾也?”對曰:“公晝寢而起,使我召勇士公孫。”子夏
    曰:“微?而勇若?者、可乎?”御者曰:“可。”子夏曰:“載我而反。
    ”至,君曰:“使子召勇士,何為召儒?”使者曰:“行人曰:‘微而勇
    若者、可乎?’臣曰:‘可。’即載与來。”君曰:“諾。延先生上,趣
    召公孫。”至,入門杖劍疾呼曰:“商下,我存若頭。”子夏顧咄之,曰
    :“咄!內劍,吾將与若言勇。”于是、君令內劍而上。子夏曰:“來、
    吾嘗与子從君而西,見趙簡子,簡子披發杖矛而見我君,我從十三行之后
    ,趨而進曰:‘諸侯相見,不宜不朝服,不朝服,行人卜商將以頸血濺君
    之服矣。’使反朝服,而見吾君,子耶?我耶?”曰:“子也。”子夏曰
    :“子之勇不若我一矣。又与子從君而東至阿,遭齊君重而坐,吾君單而
    坐,我從十三行之后,趨而進曰:‘禮、諸侯相見,不宜相臨。’以庶揄
    其一而去之者、子耶?我耶?”曰:“子也。”子夏曰:“子之勇不若我
    二矣。又与子從君于囿中,于是兩寇肩逐我君,拔矛下格而還。子耶?我
    耶?”曰:“子也。”子夏曰:“子之勇不若我三矣。所貴為士者、上攝
    万乘,下不敢敖乎匹夫;外立節矜,而敵不侵扰;內禁殘害,而君不危殆
    ;是士之所長,君子之所致貴也。若夫以長掩短,以眾暴寡,凌轢無罪之
    民,而成威于閭巷之間者、是士之甚毒,而君子之所致惡也,眾之所誅鋤
    也。詩曰:‘人而無儀,不死何為。’夫何以論勇于人主之前哉!”于是
    靈公避席抑手曰:“寡人雖不敏,請從先生之勇。”詩曰:“不侮矜寡,
    不畏強御。”卜先生也。
    孔子行,簡子將殺陽虎,孔子似之,帶甲以圍孔子舍,子路慍怒,奮
    戟將下,孔子止之,曰:“由。何仁義之寡裕也!夫詩書之不習,禮樂之
    不講,是丘之罪也。若吾非陽虎,而以我為陽虎,則非丘之罪也,命也!
    我歌,子和若。”子路歌,孔子和之,三終而圍罷。詩曰:“來游來歌。
    ”以陳盛德之和而無為也。
    詩曰:“愷悌君子,民之父母。”君子為民父母何如?曰:“君子者
    、貌恭而行肆,身儉而施博,故不肖者不能逮也。殖盡于己,而區略于人
    ,故可盡身而事也。篤愛而不奪,厚施而不伐;見人有善,欣然樂之;見
    人不善,惕然掩之;有其過而兼包之;授衣以最,授食以多;法下易由,
    事寡易為;是以中立而為人父母也。筑城而居之,別田而養之,立學以教
    之,使人知親尊,親尊故為父服斬三年,為君亦服斬三年,為民父母之謂
    也。”
    事強暴之國難,使強暴之國事我易。事之以貨寶,則貨單而交不結;
    約契盟誓,則約定而反無日;割國之強乘以賂之,則割定而欲無厭。事之
    彌順,其侵之愈甚,必致寶單國舉而后已,雖左堯右舜,未有能以此道免
    者也。故非有圣人之道,持以巧敏拜請畏事之,則不足以持國安身矣,故
    明君不道也。必修禮以齊朝,正法以齊官,平政以齊下,然后禮義節奏齊
    乎朝,法則度量正乎官,忠信愛利平乎下。行一不義,殺一無罪,而得天
    下,不為也。故近者競親,而遠者愿至,上下一心,三軍同力;名聲足以
    熏炙之,威強足以一齊之,則拱揖指麾,而強暴之國莫不趨使,如赤子歸
    慈母者、何也?仁形義立,教誠愛深故。詩曰:“王猷允塞,徐方既來。
    ”
    勇士一呼,三軍皆避,士之誠也。昔者、楚熊渠子夜行,寢石以為伏
    虎,彎弓而射之,沒金飲羽,下視,知其為石,石為之開,而況人乎!夫
    倡而不和,動而不僨,中心有不全者矣。夫不降席而匡天下者、求之己也
    。孔子曰:“其身正,不令而行;其身不正,雖令不從。”先王之所以拱
    揖指麾,而四海來賓者、誠德之至也,色以形于外也。詩曰:“王猷允塞
    ,徐方既來。”
    昔者、趙簡子薨而未葬,中牟畔之,葬五日,襄子興師而次之,圍未
    匝,而城自坏者十丈,襄子擊金而退之。軍吏諫曰:“君誅中牟之罪,而
    城自坏者、是天助之也,君曷為而退之?”襄子曰:“吾聞之于叔向曰:
    ‘君子不乘人于利,不厄人于險。’使其城,然后攻之。”中牟聞其義而
    請降。曰:“善哉!襄子之謂也。詩曰:‘王猷允塞,徐方既來。’”
    威有三術:有道德之威者、有暴察之威者,有狂妄之威者,此三威不
    可不審察也。何謂道德之威?曰:“禮樂則修,分義則明;舉措則時,愛
    利則刑;如是、則百姓貴之如帝王,親之如父母,畏之如神明;故賞不用
    而民勸,罰不加而威行,是道德之威也。”何謂暴察之威?曰:“禮樂則
    不修,分義則不明,舉措則不時,愛利則不刑,然而其禁非也暴,其誅不
    服也繁審,其刑罰而信,其誅殺猛而必,如雷擊之,如牆壓之;百姓劫則
    致畏,怠則傲上,執拘則聚,遠聞則散,非劫之以刑勢,振之以誅殺,則
    無以有其下,是暴察之威也。”何謂狂妄之威?曰:“無愛人之心,無利
    人之事,而日為亂人之道,百姓嘩,則從而放執于刑灼;不和人心,悖逆
    天理;是以水旱為之不時,年谷以之不升;百姓上困于暴亂之患,而下窮
    衣食之用,愁哀而無所告訴,比周憤潰以离上,傾覆滅亡可立而待,是狂
    妄之威也。夫道德之威成乎眾強,暴察之威成乎危弱,狂妄之威成乎滅亡
    。故威名同而吉凶之效遠矣,故不可不審察也。”詩曰:“昊天疾威,天
    篤降喪,我飢饉,民卒流亡。”
    晉平公游于河而樂,曰:“安得賢士,与之樂此也!”船人盍胥跪而
    對曰:“主君亦不好士耳!夫珠出于江海,玉出于昆山,無足而至者,猶
    主君之好也。士有足而不至者,蓋主君無好士之意耳,無患乎無士也。”
    平公曰:“吾食客門左千人,門右千人;朝食不足,夕收市賦;暮食不足
    ,朝收市賦。吾可謂不好士乎?”盍胥對曰:“夫鴻鵠一舉千里,所恃者
    、六翮爾;背上之毛,腹下之毳,益一把,飛不為加高,損一把,飛不為
    加下。今君之食客,門左門右各千人,亦有六翮其中矣,將皆背上之毛,

  • A l’ombre des jeunes filles en fleurs — Troisième partie

    A l’ombre des jeunes filles en fleurs — Troisième partie

    Aproximadamente 78.934 palavras.

    J'entendais le grondement de mes nerfs dans lesquels il y avait du
    bien-être indépendant des objets extérieurs qui peuvent en donner et
    que le moindre déplacement que j'occasionnais à mon corps, à mon
    attention, suffisait à me faire éprouver, comme à un œil fermé une
    légère compression donne la sensation de la couleur. J'avais déjà bu
    beaucoup de porto, et si je demandais à en prendre encore, c'était
    moins en vue du bien-être que les verres nouveaux m'apporteraient que
    par l'effet du bien-être produit par les verres précédents. Je
    laissais la musique conduire elle-même mon plaisir sur chaque note où,
    docilement, il venait alors se poser. Si, pareil à ces industries
    chimiques grâce auxquelles sont débités en grandes quantités des
    corps qui ne se rencontrent dans la nature que d'une façon
    accidentelle et fort rarement, ce restaurant de Rivebelle réunissait
    en un même moment plus de femmes au fond desquelles me sollicitaient
    des perspectives de bonheur que le hasard des promenades ou des
    voyages ne m'en eût fait rencontrer en une année; d'autre part, cette
    musique que nous entendions–arrangements de valses, d'opérettes
    allemandes, de chansons de cafés-concerts, toutes nouvelles pour
    moi–était elle-même comme un lieu de plaisir aérien superposé à l'autre
    et plus grisant que lui. Car chaque motif, particulier comme une
    femme, ne réservait pas comme elle eût fait, pour quelque privilégié,
    le secret de volupté qu'il recélait: il me le proposait, me reluquait,
    venait à moi d'une allure capricieuse ou canaille, m'accostait, me
    caressait, comme si j'étais devenu tout d'un coup plus séduisant, plus
    puissant ou plus riche; je leur trouvais bien, à ces airs, quelque
    chose de cruel; c'est que tout sentiment désintéressé de la beauté,
    tout reflet de l'intelligence leur était inconnu; pour eux le plaisir
    physique existe seul. Et ils sont l'enfer le plus impitoyable, le plus
    dépourvu d'issues pour le malheureux jaloux à qui ils présentent ce
    plaisir–ce plaisir que la femme aimée goûte avec un autre–comme la
    seule chose qui existe au monde pour celle qui le remplit tout entier.
    Mais tandis que je répétais à mi-voix les notes de cet air, et lui
    rendais son baiser, la volupté à lui spéciale qu'il me faisait
    éprouver me devint si chère, que j'aurais quitté mes parents pour
    suivre le motif dans le monde singulier qu'il construisait dans
    l'invisible, en lignes tour à tour pleines de langueur et de vivacité.
    Quoiqu'un tel plaisir ne soit pas d'une sorte qui donne plus de valeur
    à l'être auquel il s'ajoute, car il n'est perçu que de lui seul, et
    quoique, chaque fois que dans notre vie nous avons déplu à une femme
    qui nous a aperçu, elle ignorât si à ce moment-là nous possédions ou
    non cette félicité intérieure et subjective qui, par conséquent, n'eût
    rien changé au jugement qu'elle porta sur nous, je me sentais plus
    puissant, presque irrésistible. Il me semblait que mon amour n'était
    plus quelque chose de déplaisant et dont on pouvait sourire mais avait
    précisément la beauté touchante, la séduction de cette musique,
    semblable elle-même à un milieu sympathique où celle que j'aimais et
    moi nous nous serions rencontrés, soudain devenus intimes.

    Le restaurant n'était pas fréquenté seulement par des demi-mondaines,
    mais aussi par des gens du monde le plus élégant, qui y venaient
    goûter vers cinq heures ou y donnaient de grands dîners. Les goûters
    avaient lieu dans une longue galerie vitrée, étroite, en forme de
    couloir qui, allant du vestibule à la salle à manger, longeait sur un
    côté le jardin, duquel elle n'était séparée, sauf en exceptant
    quelques colonnes de pierre, que par le vitrage qu'on ouvrait ici ou
    là. Il en résultait outre de nombreux courants d'air, des coups de
    soleil brusques, intermittents, un éclairage éblouissant, empêchant
    presque de distinguer les goûteuses, ce qui faisait que, quand elles
    étaient là, empilées deux tables par deux tables dans toute la
    longueur de l'étroit goulot, comme elles chatoyaient à tous les
    mouvements qu'elles faisaient pour boire leur thé ou se saluer entre
    elles, on aurait dit un réservoir, une nasse où le pêcheur a entassé
    les éclatants poissons qu'il a pris, lesquels à moitié hors de l'eau
    et baignés de rayons miroitent aux regards en leur éclat changeant.

    Quelques heures plus tard, pendant le dîner qui lui, était
    naturellement servi dans la salle à manger, on allumait les lumières,
    bien qu'il fît encore clair dehors, de sorte qu'on voyait devant soi,
    dans le jardin, à côté de pavillons éclairés par le crépuscule et qui
    semblaient les pâles spectres du soir, des charmilles dont la glauque
    verdure était traversée par les derniers rayons et qui, de la pièce
    éclairée par les lampes où on dînait, apparaissaient au delà du
    vitrage non plus, comme on aurait dit, des dames qui goûtaient à la
    fin de l'après-midi, le long du couloir bleuâtre et or, dans un filet
    étincelant et humide, mais comme les végétations d'un pâle et vert
    aquarium géant à la lumière surnaturelle. On se levait de table; et si
    les convives, pendant le repas, tout en passant leur temps à regarder,
    à reconnaître, à se faire nommer les convives du dîner voisin, avaient
    été retenus dans une cohésion parfaite autour de leur propre table, la
    force attractive qui les faisait graviter autour de leur amphitryon
    d'un soir perdait de sa puissance, au moment où pour prendre le café
    ils se rendaient dans ce même couloir qui avait servi aux goûters; il
    arrivait souvent qu'au moment du passage, tel dîner en marche
    abandonnait l'un ou plusieurs de ses corpuscules, qui ayant subi trop
    fortement l'attraction du dîner rival se détachaient un instant du
    leur, où ils étaient remplacés par des messieurs ou des dames qui
    étaient venus saluer des amis, avant de rejoindre, en disant: «Il faut
    que je me sauve retrouver M. X… dont je suis ce soir l'invité.» Et
    pendant un instant on aurait dit de deux bouquets séparés qui auraient
    interchangé quelques-unes de leurs fleurs. Puis le couloir lui-même se
    vidait. Souvent, comme il faisait même après dîner encore un peu jour,
    on n'allumait pas ce long corridor, et côtoyé par les arbres qui se
    penchaient au dehors de l'autre côté du vitrage, il avait l'air d'une
    allée dans un jardin boisé et ténébreux. Parfois dans l'ombre une
    dîneuse s'y attardait. En le traversant pour sortir, j'y distinguai un
    soir, assise au milieu d'un groupe inconnu, la belle princesse de
    Luxembourg. Je me découvris sans m'arrêter. Elle me reconnut, inclina
    la tête en souriant; très au-dessus de ce salut, émanant de ce
    mouvement même, s'élevèrent mélodieusement quelques paroles à mon
    adresse, qui devaient être un bonsoir un peu long, non pour que je
    m'arrêtasse, mais seulement pour compléter le salut, pour en faire un
    salut parlé. Mais les paroles restèrent si indistinctes et le son que
    seul je perçus se prolongea si doucement et me sembla si musical, que
    ce fut comme si, dans la ramure assombrie des arbres, un rossignol se
    fût mis à chanter. Si par hasard pour finir la soirée avec telle bande
    d'amis à lui que nous avions rencontrée, Saint-Loup décidait de nous
    rendre au Casino d'une plage voisine, et partant avec eux, s'il me
    mettait seul dans une voiture, je recommandais au cocher d'aller à
    toute vitesse, afin que fussent moins longs les instants que je
    passerais sans avoir l'aide de personne pour me dispenser de fournir
    moi-même à ma sensibilité–en faisant machine en arrière et en
    sortant de la passivité où j'étais pris comme dans un engrenage–ces
    modifications que depuis mon arrivée à Rivebelle je recevais des
    autres. Le choc possible avec une voiture venant en sens inverse dans
    ces sentiers où il n'y avait de place que pour une seule et où il
    faisait nuit noire, l'instabilité du sol souvent éboulé de la falaise,
    la proximité de son versant à pic sur la mer, rien de tout cela ne
    trouvait en moi le petit effort qui eût été nécessaire pour amener la
    représentation et la crainte du danger jusqu'à ma raison. C'est que,
    pas plus que ce n'est le désir de devenir célèbre, mais l'habitude
    d'être laborieux qui nous permet de produire une œuvre, ce n'est
    l'allégresse du moment présent, mais les sages réflexions du passé,
    qui nous aident à préserver le futur. Or, si déjà en arrivant à
    Rivebelle, j'avais jeté loin de moi ces béquilles du raisonnement, du
    contrôle de soi-même qui aident notre infirmité à suivre le droit
    chemin, et me trouvais en proie à une sorte d'ataxie morale, l'alcool,
    en tendant exceptionnellement mes nerfs, avait donné aux minutes
    actuelles une qualité, un charme, qui n'avaient pas eu pour effet de
    me rendre plus apte ni même plus résolu à les défendre; car en me les
    faisant préférer mille fois au reste de ma vie, mon exaltation les en
    isolait; j'étais enfermé dans le présent comme les héros, comme les
    ivrognes; momentanément éclipsé, mon passé ne projetait plus devant
    moi cette ombre de lui-même que nous appelons notre avenir; plaçant le
    but de ma vie, non plus dans la réalisation des rêves de ce passé,
    mais dans la félicité de la minute présente, je ne voyais pas plus
    loin qu'elle. De sorte que, par une contradiction qui n'était
    qu'apparente, c'est au moment où j'éprouvais un plaisir exceptionnel,
    où je sentais que ma vie pouvait être heureuse, où elle aurait dû
    avoir à mes yeux plus de prix, c'est à ce moment que, délivré des
    soucis qu'elle avait pu m'inspirer jusque-là, je la livrais sans
    hésitation au hasard d'un accident. Je ne faisais, du reste, en somme,
    que concentrer dans une soirée l'incurie qui pour les autres hommes
    est diluée dans leur existence entière où journellement ils affrontent
    sans nécessité le risque d'un voyage en mer, d'une promenade en
    aéroplane ou en automobile, quand les attend à la maison l'être que
    leur mort briserait ou quand est encore lié à la fragilité de leur
    cerveau le livre dont la prochaine mise au jour est la seule raison de
    leur vie. Et de même dans le restaurant de Rivebelle, les soirs où
    nous y restions, si quelqu'un était venu dans l'intention de me tuer,
    comme je ne voyais plus que dans un lointain sans réalité ma
    grand-mère, ma vie à venir, mes livres à composer, comme j'adhérais
    tout entier à l'odeur de la femme qui était à la table voisine, à la
    politesse des maîtres d'hôtel, au contour de la valse qu'on jouait,
    que j'étais collé à la sensation présente, n'ayant pas plus
    d'extension qu'elle ni d'autre but que de ne pas en être séparé, je
    serais mort contre elle, je me serais laissé massacrer sans offrir de
    défense, sans bouger, abeille engourdie par la fumée du tabac, qui n'a
    plus le souci de préserver sa ruche.

    Je dois du reste dire que cette insignifiance où tombaient les choses
    les plus graves, par contraste avec la violence de mon exaltation,
    finissait par comprendre même Mlle Simonet et ses amies. L'entreprise
    de les connaître me semblait maintenant facile mais indifférente, car
    ma sensation présente seule, grâce à son extraordinaire puissance, à
    la joie que provoquaient ses moindres modifications et même sa simple
    continuité, avait de l'importance pour moi; tout le reste, parents,
    travail, plaisirs, jeunes filles de Balbec, ne pesait pas plus qu'un
    flocon d'écume dans un grand vent qui ne le laisse pas se poser,
    n'existait plus que relativement à cette puissance intérieure:
    l'ivresse réalise pour quelques heures l'idéalisme subjectif, le
    phénoménisme pur; tout n'est plus qu'apparences et n'existe plus qu'en
    fonction de notre sublime nous-même. Ce n'est pas, du reste, qu'un
    amour véritable, si nous en avons un, ne puisse subsister dans un
    semblable état. Mais nous sentons si bien, comme dans un milieu
    nouveau, que des pressions inconnues ont changé les dimensions de ce
    sentiment que nous ne pouvons pas le considérer pareillement. Ce même
    amour, nous le retrouvons bien, mais déplacé, ne pesant plus sur nous,
    satisfait de la sensation que lui accorde le présent et qui nous
    suffit, car de ce qui n'est pas actuel nous ne nous soucions pas.
    Malheureusement le coefficient qui change ainsi les valeurs ne les
    change que dans cette heure d'ivresse. Les personnes qui n'avaient
    plus d'importance et sur lesquelles nous soufflions comme sur des
    bulles de savon reprendront le lendemain leur densité; il faudra
    essayer de nouveau de se remettre aux travaux qui ne signifiaient plus
    rien. Chose plus grave encore, cette mathématique du lendemain, la
    même que celle d'hier et avec les problèmes de laquelle nous nous
    retrouverons inexorablement aux prises, c'est celle qui nous régit
    même pendant ces heures-là, sauf pour nous-même. S'il se trouve près
    de nous une femme vertueuse ou hostile, cette chose si difficile la
    veille–à savoir que nous arrivions à lui plaire–nous semble
    maintenant un million de fois plus aisée sans l'être devenue en rien,
    car ce n'est qu'à nos propres yeux, à nos propres yeux intérieurs que
    nous avons changé. Et elle est aussi mécontente à l'instant même que
    nous nous soyons permis une familiarité que nous le serons le
    lendemain d'avoir donné cent francs au chasseur et, pour la même
    raison, qui pour nous a été seulement retardée: l'absence d'ivresse.

    Je ne connaissais aucune des femmes qui étaient à Rivebelle, et qui,
    parce qu'elles faisaient partie de mon ivresse comme les reflets font
    partie du miroir, me paraissaient mille fois plus désirables que la de
    moins en moins existante Mlle Simonet. Une jeune blonde, seule, à
    l'air triste, sous son chapeau de paille piqué de fleurs des champs me
    regarda un instant d'un air rêveur et me parut agréable. Puis ce fut
    le tour d'une autre, puis d'une troisième; enfin d'une brune au teint
    éclatant. Presque toutes étaient connues, à défaut de moi, par
    Saint-Loup.

    Avant qu'il eût fait la connaissance de sa maîtresse actuelle, il
    avait en effet tellement vécu dans le monde restreint de la noce, que
    de toutes les femmes qui dînaient ces soirs-là à Rivebelle et dont
    beaucoup s'y trouvaient par hasard, étant venues au bord de la mer,
    certaines pour retrouver leur amant, d'autres pour tâcher d'en trouver
    un, il n'y en avait guère qu'il ne connût pour avoir passé–lui-même
    ou tel de ses amis–au moins une nuit avec elles. Il ne les saluait
    pas si elles étaient avec un homme, et elles, tout en le regardant plus
    qu'un autre parce que l'indifférence qu'on lui savait pour toute femme
    qui n'était pas son actrice lui donnait aux yeux de celles-ci un
    prestige singulier, elles avaient l'air de ne pas le connaître. Et
    l'une chuchotait: «C'est le petit Saint-Loup. Il paraît qu'il aime
    toujours sa grue. C'est la grande amour. Quel joli garçon! Moi je le
    trouve épatant; et quel chic! Il y a tout de même des femmes qui ont
    une sacrée veine. Et un chic type en tout. Je l'ai bien connu quand
    j'étais avec d'Orléans. C'était les deux inséparables. Il en faisait
    une noce à ce moment-là! Mais ce n'est plus ça; il ne lui fait pas de
    queues. Ah! elle peut dire qu'elle en a une chance. Et je me demande
    qu'est-ce qu'il peut lui trouver. Il faut qu'il soit tout de même une
    fameuse truffe. Elle a des pieds comme des bateaux, des moustaches à
    l'américaine et des dessous sales! Je crois qu'une petite ouvrière ne
    voudrait pas de ses pantalons. Regardez-moi un peu quels yeux il a, on
    se jetterait au feu pour un homme comme ça. Tiens, tais-toi, il m'a
    reconnue, il rit, oh! il me connaissait bien. On n'a qu'à lui parler
    de moi.» Entre elles et lui je surprenais un regard d'intelligence.
    J'aurais voulu qu'il me présentât à ces femmes, pouvoir leur demander
    un rendez-vous et qu'elles me l'accordassent même si je n'avais pas pu
    l'accepter. Car sans cela leur visage resterait éternellement dépourvu,
    dans ma mémoire, de cette partie de lui-même–et comme si elle
    était cachée par un voile–qui varie avec toutes les femmes, que
    nous ne pouvons imaginer chez l'une quand nous ne l'y avons pas vue,
    et qui apparaît seulement dans le regard qui s'adresse à nous et qui
    acquiesce à notre désir et nous promet qu'il sera satisfait. Et
    pourtant même aussi réduit, leur visage était pour moi bien plus que
    celui des femmes que j'aurais su vertueuses et ne me semblait pas
    comme le leur, plat, sans dessous, composé d'une pièce unique et sans
    épaisseur. Sans doute il n'était pas pour moi ce qu'il devait être
    pour Saint-Loup qui par la mémoire, sous l'indifférence, pour lui
    transparente, des traits immobiles qui affectaient de ne pas le
    connaître ou sous la banalité du même salut que l'on eût adressé aussi
    bien à tout autre, se rappelait, voyait, entre des cheveux défaits,
    une bouche pâmée et des yeux mi-clos, tout un tableau silencieux comme
    ceux que les peintres, pour tromper le gros des visiteurs revêtent
    d'une toile décente. Certes, pour moi au contraire qui sentais que
    rien de mon être n'avait pénétré en telle ou telle de ces femmes et
    n'y serait emporté dans les routes inconnues qu'elle suivrait pendant
    sa vie, ces visages restaient fermés. Mais c'était déjà assez de
    savoir qu'ils s'ouvraient pour qu'ils me semblassent d'un prix que je
    ne leur aurais pas trouvé s'ils n'avaient été que de belles médailles,
    au lieu de médaillons sous lesquels se cachaient des souvenirs
    d'amour. Quand à Robert, tenant à peine en place, quand il était
    assis, dissimulant sous un sourire d'homme de cour l'avidité d'agir en
    homme de guerre, à le bien regarder, je me rendais compte combien
    l'ossature énergique de son visage triangulaire devait être la même
    que celle de ses ancêtres, plus faite pour un ardent archer que pour
    un lettré délicat. Sous la peau fine, la construction hardie,
    l'architecture féodale apparaissaient. Sa tête faisait penser à ces
    tours d'antiques donjons dont les créneaux inutilisés restent
    visibles, mais qu'on a aménagées intérieurement en bibliothèque.

    En rentrant à Balbec, de telle de ces inconnues à qui il m'avait
    présenté je me redisais sans m'arrêter une seconde et pourtant sans
    presque m'en apercevoir: «Quelle femme délicieuse!» comme on chante un
    refrain. Certes, ces paroles étaient plutôt dictées par des
    dispositions nerveuses que par un jugement durable. Il n'en est pas
    moins vrai que si j'eusse eu mille francs sur moi et qu'il y eût
    encore des bijoutiers d'ouverts à cette heure-là, j'eusse acheté une
    bague à l'inconnue. Quand les heures de notre vie se déroulent ainsi
    que des plans trop différents, on se trouve donner trop de soi
    pour des personnes diverses qui le lendemain vous semblent sans
    intérêt. Mais on se sent responsable de ce qu'on leur a dit la veille
    et on veut y faire honneur.

    Comme ces soirs-là je rentrais plus tard, je retrouvais avec plaisir
    dans ma chambre qui n'était plus hostile le lit où, le jour de mon
    arrivée, j'avais cru qu'il me serait toujours impossible de me reposer
    et où maintenant mes membres si las cherchaient un soutien; de sorte
    que successivement mes cuisses, mes hanches, mes épaules tâchaient
    d'adhérer en tous leurs points aux draps qui enveloppaient le matelas,
    comme si ma fatigue, pareille à un sculpteur, avait voulu prendre un
    moulage total d'un corps humain. Mais je ne pouvais m'endormir, je
    sentais approcher le matin; le calme, la bonne santé n'étaient plus en
    moi. Dans ma détresse, il me semblait que jamais je ne les
    retrouverais plus. Il m'eût fallu dormir longtemps pour les rejoindre.
    Or, me fussé-je assoupi, que de toutes façons je serais réveillé deux
    heures après par le concert symphonique. Tout à coup je m'endormais,
    je tombais dans ce sommeil lourd où se dévoilent pour nous le retour à
    la jeunesse, la reprise des années passées, des sentiments perdus, la
    désincarnation, la transmigration des âmes, l'évocation des morts, les
    illusions de la folie, la régression vers les règnes les plus
    élémentaires de la nature (car on dit que nous voyons souvent des
    animaux en rêve, mais on oublie que presque toujours que nous y sommes
    nous-même un animal privé de cette raison qui projette sur les choses
    une clarté de certitude; nous n'y offrons au contraire, au spectacle
    de la vie, qu'une vision douteuse et à chaque minute anéantie par
    l'oubli, la réalité précédente s'évanouissant devant celle qui lui
    succède comme une projection de lanterne magique devant la suivante
    quand on a changé le verre), tous ces mystères que nous croyons ne pas
    connaître et auxquels nous sommes en réalité initiés presque toutes
    les nuits ainsi qu'à l'autre grand mystère de l'anéantissement et de
    la résurrection. Rendue plus vagabonde par la digestion difficile du
    dîner de Rivebelle, l'illumination successive et errante de zones
    assombries de mon passé faisait de moi un être dont le suprême bonheur
    eût été de rencontrer Legrandin avec lequel je venais de causer en
    rêve.

    Puis, même ma propre vie m'était entièrement cachée par un décor
    nouveau, comme celui planté tout au bord du plateau et devant lequel
    pendant que, derrière, on procède aux changements de tableaux, des
    acteurs donnent un divertissement. Celui où je tenais alors mon rôle,
    était dans le goût des contes orientaux, je n'y savais rien de mon
    passé ni de moi-même, à cause de cet extrême rapprochement d'un décor
    interposé; je n'étais qu'un personnage qui recevait la bastonnade et
    subissais des châtiments variés pour une faute que je n'apercevais pas
    mais qui était d'avoir bu trop de porto. Tout à coup je m'éveillais,
    je m'apercevais qu'à la faveur d'un long sommeil, je n'avais pas
    entendu le concert symphonique. C'était déjà l'après-midi; je m'en
    assurais à ma montre, après quelques efforts pour me redresser,
    efforts infructueux d'abord et interrompus par des chutes sur
    l'oreiller, mais de ces chutes courtes qui suivent le sommeil comme
    les autres ivresses, que ce soit le vin qui les procure, ou une
    convalescence; du reste avant même d'avoir regardé l'heure j'étais
    certain que midi était passé. Hier soir, je n'étais plus qu'un être
    vidé, sans poids (et comme il faut avoir été couché pour être capable
    de s'asseoir et avoir dormi pour l'être de se taire), je ne pouvais
    cesser de remuer ni de parler, je n'avais plus de consistance, de
    centre de gravité, j'étais lancé, il me semblait que j'aurais pu
    continuer ma morne course jusque dans la lune. Or, si en dormant mes
    yeux n'avaient pas vu l'heure, mon corps avait su la calculer, il
    avait mesuré le temps non pas sur un cadran superficiellement figuré,
    mais par la pesée progressive de toutes mes forces refaites que comme
    une puissante horloge il avait cran par cran laissé descendre de mon
    cerveau dans le reste de mon corps où elles entassaient maintenant
    jusque au-dessus de mes genoux l'abondance intacte de leurs
    provisions. S'il est vrai que la mer ait été autrefois notre milieu
    vital où il faille replonger notre sang pour retrouver nos forces, il
    en est de même de l'oubli, du néant mental; on semble alors absent du
    temps pendant quelques heures; mais les forces qui se sont rangées
    pendant ce temps-là sans être dépensées le mesurent par leur quantité
    aussi exactement que les poids de l'horloge où les croulants
    monticules du sablier. On ne sort, d'ailleurs, pas plus aisément d'un
    tel sommeil que de la veille prolongée, tant toutes choses tendent à
    durer et s'il est vrai que certains narcotiques font dormir, dormir
    longtemps est un narcotique plus puissant encore, après lequel on a
    bien de la peine à se réveiller. Pareil à un matelot qui voit bien le
    quai où amarrer sa barque, secouée cependant encore par les flots,
    j'avais bien l'idée de regarder l'heure et de me lever, mais mon corps
    était à tout instant rejeté dans le sommeil; l'atterrissage était
    difficile, et avant de me mettre debout pour atteindre ma montre et
    confronter son heure avec celle qu'indiquait la richesse de matériaux
    dont disposaient mes jambes rompues, je retombais encore deux ou trois
    fois sur mon oreiller.

    Enfin je voyais clairement: «deux heures de l'après-midi!» je sonnais,
    mais aussitôt je rentrais dans un sommeil qui cette fois devait être
    infiniment plus long, si j'en jugeais par le repos et la vision d'une
    immense nuit dépassée, que je trouvais au réveil. Pourtant comme
    celui-ci était causé par l'entrée de Françoise, entrée qu'avait
    elle-même motivée mon coup de sonnette, ce nouveau sommeil qui me
    paraissait avoir dû être plus long que l'autre et avait amené en moi
    tant de bien-être et d'oubli, n'avait duré qu'une demi-minute.

    Ma grand-mère ouvrait la porte de ma chambre, je lui posais mille
    questions sur la famille Legrandin.

    Ce n'est pas assez de dire que j'avais rejoint le calme et la santé,
    car c'était plus qu'une simple distance qui les avait la veille
    séparés de moi, j'avais eu toute la nuit à lutter contre un flot
    contraire, et puis je ne me retrouvais pas seulement auprès d'eux, ils
    étaient rentrés en moi. A des points précis et encore un peu
    douloureux de ma tête vide et qui serait un jour brisée, laissant mes
    idées s'échapper à jamais, celles-ci avaient une fois encore repris
    leur place, et retrouvé cette existence dont hélas! jusqu'ici elles
    n'avaient pas su profiter.

    Une fois de plus j'avais échappé à l'impossibilité de dormir, au
    déluge, au naufrage des crises nerveuses. Je ne craignais plus du tout
    ce qui me menaçait la veille au soir quand j'étais démuni de repos.
    Une nouvelle vie s'ouvrait devant moi; sans faire un seul mouvement,
    car j'étais encore brisé quoique déjà dispos, je goûtais ma fatigue
    avec allégresse; elle avait isolé et rompu les os de mes jambes, de
    mes bras, que je sentais assemblés devant moi, prêts à se rejoindre,
    et que j'allais relever rien qu'en chantant comme l'architecte de la
    fable.

    Tout à coup je me rappelai la jeune blonde à l'air triste que j'avais
    vue à Rivebelle et qui m'avait regardé un instant. Pendant toute la
    soirée, bien d'autres m'avaient semblé agréables, maintenant elle
    venait seule de s'élever du fond de mon souvenir. Il me semblait
    qu'elle m'avait remarqué, je m'attendais à ce qu'un des garçons de
    Rivebelle vînt me dire un mot de sa part. Saint-Loup ne la connaissait
    pas et croyait qu'elle était comme il faut. Il serait bien difficile
    de la voir, de la voir sans cesse. Mais j'étais prêt à tout pour cela,
    je ne pensais plus qu'à elle. La philosophie parle souvent d'actes
    libres et d'actes nécessaires. Peut-être n'en est-il pas de plus
    complètement subi par nous, que celui qui en vertu d'une force
    ascensionnelle comprimée pendant l'action, fait jusque-là, une fois
    notre pensée au repos, remonter ainsi un souvenir nivelé avec les
    autres par la force oppressive de la distraction, et s'élancer parce
    qu'à notre insu il contenait plus que les autres un charme dont nous
    ne nous apercevons que vingt quatre heures après. Et peut-être n'y
    a-t-il pas non plus d'acte aussi libre, car il est encore dépourvu de
    l'habitude, de cette sorte de manie mentale qui, dans l'amour, favorise
    la renaissance exclusive de l'image d'une certaine personne.

    Ce jour-là était justement le lendemain de celui où j'avais vu défiler
    devant la mer le beau cortège de jeunes filles. J'interrogeai à leur
    sujet plusieurs clients de l'hôtel, qui venaient presque tous les ans
    à Balbec. Ils ne purent me renseigner. Plus tard une photographie
    m'expliqua pourquoi. Qui eût pu reconnaître maintenant en elles, à
    peine mais déjà sorties d'un âge où on change si complètement, telle
    masse amorphe et délicieuse, encore tout enfantine, de petites filles
    que, quelques années seulement auparavant, on pouvait voir assises en
    cercle sur le sable, autour d'une tente: sorte de blanche et vague
    constellation où l'on n'eût distingué deux yeux plus brillants que les
    autres, un malicieux visage, des cheveux blonds, que pour les reperdre
    et les confondre bien vite au sein de la nébuleuse indistincte et
    lactée.

    Sans doute en ces années-là encore si peu éloignées, ce n'était pas
    comme la veille dans leur première apparition devant moi, la vision du
    groupe, mais le groupe lui-même qui manquait de netteté. Alors, ces
    enfants trop jeunes étaient encore à ce degré élémentaire de formation
    où la personnalité n'a pas mis son sceau sur chaque visage. Comme ces
    organismes primitifs où l'individu n'existe guère par lui-même, est
    plutôt constitué par le polypier que par chacun des polypes qui le
    composent, elles restaient pressées les unes contre les autres.
    Parfois l'une faisait tomber sa voisine, et alors un fou rire qui
    semblait la seule manifestation de leur vie personnelle, les agitait
    toutes à la fois, effaçant, confondant ces visages indécis et
    grimaçants dans la gelée d'une seule grappe scintillatrice et
    tremblante. Dans une photographie ancienne qu'elles devaient me donner
    un jour, et que j'ai gardée, leur troupe enfantine offre déjà le même
    nombre de figurantes que plus tard leur cortège féminin; on y sent
    qu'elles devaient déjà faire sur la plage une tache singulière qui
    forçait à les regarder; mais on ne peut les y reconnaître
    individuellement que par le raisonnement, en laissant le champ libre à
    toutes les transformations possibles pendant la jeunesse jusqu'à la
    limite où ces formes reconstituées empiéteraient sur une autre
    individualité qu'il faut identifier aussi et dont le beau visage, à
    cause de la concomitance d'une grande taille et de cheveux frisés, a
    chance d'avoir été jadis ce ratatinement de grimace rabougrie présenté
    par la carte-album; et la distance parcourue en peu de temps par les
    caractères physiques de chacune de ces jeunes filles, faisant d'eux un
    critérium fort vague et d'autre part ce qu'elles avaient de commun et
    comme de collectif étant dès lors marqué, il arrivait parfois à leurs
    meilleures amies de les prendre l'une pour l'autre sur cette
    photographie, si bien que le doute ne pouvait finalement être tranché
    que par tel accessoire de toilette que l'une était certaine d'avoir
    porté, à l'exclusion des autres. Depuis ces jours si différents de
    celui où je venais de les voir sur la digue, si différents et pourtant
    si proches, elles se laissaient encore aller au rire comme je m'en
    étais rendu compte la veille, mais à un rire qui n'était pas celui
    intermittent et presque automatique de l'enfance, détente spasmodique
    qui autrefois faisait à tous moments faire un plongeon à ces têtes
    comme les blocs de vairons dans la Vivonne se dispersaient et
    disparaissaient pour se reformer un instant après; leurs physionomies
    maintenant étaient devenues maîtresses d'elles-mêmes, leurs yeux
    étaient fixés sur le but qu'ils poursuivaient; et il avait fallu hier
    l'indécision et le tremblé de ma perception première pour confondre
    indistinctement, comme l'avait fait l'hilarité ancienne et la vieille
    photographie, les sporades aujourd'hui individualisées et désunies
    du pâle madrépore.

    Sans doute bien des fois, au passage de jolies jeunes filles, je
    m'étais fait la promesse de les revoir. D'habitude, elles ne
    reparaissent pas; d'ailleurs la mémoire qui oublie vite leur
    existence, retrouverait difficilement leurs traits; nos yeux ne les
    reconnaîtraient peut-être pas, et déjà nous avons vu passer de
    nouvelles jeunes filles que nous ne reverrons pas non plus. Mais
    d'autres fois, et c'est ainsi que cela devait arriver pour la petite
    bande insolente, le hasard les ramène avec insistance devant nous. Il
    nous paraît alors beau, car nous discernons en lui comme un
    commencement d'organisation, d'effort, pour composer notre vie; il
    nous rend facile, inévitable et quelquefois–après des interruptions
    qui ont pu faire espérer de cesser de nous souvenir–cruelle, la
    fidélité des images à la possession desquelles nous nous croirons plus
    tard avoir été prédestinés, et que sans lui nous aurions pu, tout au
    début, oublier, comme tant d'autres, si aisément.

    Bientôt le séjour de Saint-Loup toucha à sa fin. Je n'avais pas revu
    ces jeunes filles sur la plage. Il restait trop peu l'après-midi à
    Balbec pour pouvoir s'occuper d'elles et tâcher de faire, à mon
    intention, leur connaissance. Le soir il était plus libre et
    continuait à m'emmener souvent à Rivebelle. Il y a dans ces
    restaurants, comme dans les jardins publics et les trains, des gens
    enfermés dans une apparence ordinaire et dont le nom nous étonne, si
    l'ayant par hasard demandé, nous découvrons qu'ils sont non
    l'inoffensif premier venu que nous supposions, mais rien de moins que
    le ministre ou le duc dont nous avons si souvent entendu parler. Déjà
    deux ou trois fois dans le restaurant de Rivebelle, nous avions,
    Saint-Loup et moi, vu venir s'asseoir à une table quand tout le monde
    commençait à partir un homme de grande taille, très musclé, aux traits
    réguliers, à la barbe grisonnante, mais de qui le regard songeur
    restait fixé avec application dans le vide. Un soir que nous
    demandions au patron qui était ce dîneur obscur, isolé et
    retardataire: «Comment, vous ne connaissiez pas le célèbre peintre
    Elstir?» nous dit-il. Swann une fois prononcé son nom devant
    moi, j'avais entièrement oublié à quel propos; mais l'omission d'un
    souvenir, comme celui d'un membre de phrase dans une lecture, favorise
    parfois non l'incertitude, mais l'éclosion d'une certitude prématurée.
    «C'est un ami de Swann, et un artiste très connu, de grande valeur»,
    dis-je à Saint-Loup. Aussitôt passa sur lui et sur moi, comme un
    frisson, la pensée qu'Elstir était un grand artiste, un homme célèbre,
    puis, que nous confondant avec les autres dîneurs, il ne se doutait
    pas de l'exaltation où nous jetait l'idée de son talent. Sans doute,
    qu'il ignorât notre admiration, et que nous connaissions Swann, ne
    nous eût pas été pénible si nous n'avions pas été aux bains de mer.
    Mais attardés à un âge où l'enthousiasme ne peut rester silencieux, et
    transportés dans une vie où l'incognito semble étouffant, nous
    écrivîmes une lettre signée de nos noms, où nous dévoilions à Elstir
    dans les deux dîneurs assis à quelques pas de lui deux amateurs
    passionnés de son talent, deux amis de son grand ami Swann et où nous
    demandions à lui présenter nos hommages. Un garçon se chargea de
    porter cette missive à l'homme célèbre.

    Célèbre, Elstir ne l'était peut-être pas encore à cette époque tout à
    fait autant que le prétendait le patron de l'établissement, et qu'il
    le fut d'ailleurs bien peu d'années plus tard. Mais il avait été un
    des premiers à habiter ce restaurant alors que ce n'était encore
    qu'une sorte de ferme et à y amener une colonie d'artistes (qui
    avaient du reste tous émigré ailleurs dès que la ferme où l'on
    mangeait en plein air sous un simple auvent, était devenue un centre
    élégant; Elstir lui-même ne revenait en ce moment à Rivebelle qu'à
    cause d'une absence de sa femme avec laquelle il habitait non loin de
    là). Mais un grand talent, même quand il n'est pas encore reconnu,
    provoque nécessairement quelques phénomènes d'admiration, tels que le
    patron de la ferme avait été à même d'en distinguer dans les questions
    de plus d'une Anglaise de passage, avide de renseignements sur la vie
    que menait Elstir, ou dans le nombre de lettres que celui-ci recevait
    de l'étranger. Alors le patron avait remarqué davantage qu'Elstir
    n'aimait pas être dérangé pendant qu'il travaillait, qu'il se relevait
    la nuit pour emmener un petit modèle poser nu au bord de la mer, quand
    il y avait clair de lune, et il s'était dit que tant de fatigues
    n'étaient pas perdues, ni l'admiration des touristes injustifiée,
    quand il avait dans un tableau d'Elstir reconnu une croix de bois qui
    était plantée à l'entrée de Rivebelle. «C'est bien elle, répétait-il avec
    stupéfaction. Il y a les quatre morceaux! Ah! aussi il s'en donne une peine!

    Et il ne savait pas si un petit «lever de soleil sur la mer» qu'Elstir
    lui avait donné, ne valait pas une fortune.

    Nous le vîmes lire notre lettre, la remettre dans sa poche, continuer
    à dîner, commencer à demander ses affaires, se lever pour partir, et
    nous étions tellement sûrs de l'avoir choqué par notre démarche que
    nous eussions souhaité maintenant (tout autant que nous l'avions
    redouté) de partir sans avoir été remarqués par lui. Nous ne pensions
    pas un seul instant à une chose qui aurait dû pourtant nous sembler la
    plus importante, c'est que notre enthousiasme pour Elstir, de la
    sincérité duquel nous n'aurions pas permis qu'on doutât et dont nous
    aurions pu, en effet, donner comme témoignage notre respiration
    entrecoupée par l'attente, notre désir de faire n'importe quoi de
    difficile ou d'héroïque pour le grand homme, n'était pas, comme nous
    nous le figurions, de l'admiration, puisque nous n'avions jamais rien
    vu d'Elstir; notre sentiment pouvait avoir pour objet l'idée creuse de
    «un grand artiste», non pas une oeuvre qui nous était inconnue. C'était
    tout au plus de l'admiration à vide, le cadre nerveux, l'armature
    sentimentale d'une admiration sans contenu, c'est-à-dire quelque chose
    d'aussi indissolublement attaché à l'enfance que certains organes qui
    n'existent plus chez l'homme adulte; nous étions encore des enfants.
    Elstir cependant allait arriver à la porte, quand tout à coup il fit
    un crochet et vint à nous. J'étais transporté d'une délicieuse
    épouvante comme je n'aurais pu en éprouver quelques années plus tard,
    parce que, en même temps que l'âge diminue la capacité, l'habitude du
    monde ôte toute idée de provoquer d'aussi étranges occasions, de
    ressentir ce genre d'émotions.

    Dans les quelques mots qu'Elstir vint nous dire, en s'asseyant à notre
    table, il ne me répondit jamais, les diverses fois où je lui parlai de
    Swann. Je commençai à croire qu'il ne le connaissait pas. Il ne m'en
    demanda pas moins d'aller le voir à son atelier de Balbec, invitation
    qu'il n'adressa pas à Saint-Loup, et que me valurent, ce que n'aurait
    peut-être pas fait la recommandation de Swann si Elstir eût été lié
    avec lui (car la part des sentiments désintéressés est plus grande
    qu'on ne croit dans la vie des hommes) quelques paroles qui lui firent
    penser que j'aimais les arts. Il prodigua pour moi une amabilité, qui
    était aussi supérieure à celle de Saint-Loup que celle-ci à
    l'affabilité d'un petit bourgeois. A côté de celle d'un grand artiste,
    l'amabilité d'un grand seigneur, si charmante soit-elle, a l'air d'un
    jeu d'acteur, d'une simulation. Saint-Loup cherchait à plaire, Elstir
    aimait à donner, à se donner. Tout ce qu'il possédait, idées, œuvres,
    et le reste qu'il comptait pour bien moins, il l'eût donné avec joie à
    quelqu'un qui l'eût compris. Mais faute d'une société supportable, il
    vivait dans un isolement, avec une sauvagerie que les gens du monde
    appelaient de la pose et de la mauvaise éducation, les pouvoirs
    publics un mauvais esprit, ses voisins, de la folie, sa famille de
    l'égoïsme et de l'orgueil.

    Et sans doute les premiers temps avait-il pensé, dans la solitude
    même, avec plaisir que, par le moyen de ses œuvres, il s'adressait à
    distance, il donnait une plus haute idée de lui, à ceux qui l'avaient
    méconnu ou froissé. Peut-être alors vécut-il seul, non par
    indifférence, mais par amour des autres, et, comme j'avais renoncé à
    Gilberte pour lui réapparaître un jour sous des couleurs plus
    aimables, destinait-il son oeuvre à certains, comme un retour vers eux,
    où sans le revoir lui-même, on l'aimerait, on l'admirerait, on
    s'entretiendrait de lui; un renoncement n'est pas toujours total dès
    le début, quand nous le décidons avec notre âme ancienne et avant que
    par réaction il n'ait agi sur nous, qu'il s'agisse du renoncement d'un
    malade, d'un moine, d'un artiste, d'un héros. Mais s'il avait voulu
    produire en vue de quelques personnes, en produisant, lui avait vécu
    pour lui-même, loin de la société à laquelle il était indifférent; la
    pratique de la solitude lui en avait donné l'amour comme il arrive
    pour toute grande chose que nous avons crainte d'abord, parce que nous
    la savions incompatible avec de plus petites auxquelles nous tenions
    et dont elle nous prive moins qu'elle ne nous détache. Avant de la
    connaître, toute notre préoccupation est de savoir dans quelle mesure
    nous pourrons la concilier avec certains plaisirs qui cessent d'en
    être dès que nous l'avons connue.

    Elstir ne resta pas longtemps à causer avec nous. Je me promettais
    d'aller à son atelier dans les deux ou trois jours suivants, mais le
    lendemain de cette soirée, comme j'avais accompagné ma grand-mère tout
    au bout de la digue vers les falaises de Canapville, en revenant, au
    coin d'une des petites rues qui débouchent perpendiculairement sur la
    plage, nous croisâmes une jeune fille qui, tête basse comme un animal
    qu'on fait rentrer malgré lui dans l'étable, et tenant des clubs de
    golf, marchait devant une personne autoritaire, vraisemblablement son
    «anglaise», ou celle d'une de ses amies, laquelle ressemblait au
    portrait de _Jeffries_ par Hogarth, le teint rouge comme si sa boisson
    favorite avait été plutôt le gin que le thé, et prolongeant par le
    croc noir d'un reste de chique une moustache grise, mais bien fournie.
    La fillette qui la précédait ressemblait à celle de la petite bande
    qui, sous un polo noir, avait dans un visage immobile et joufflu des
    yeux rieurs. Or, celle qui rentrait en ce moment avait aussi un polo
    noir, mais elle me semblait encore plus jolie que l'autre, la ligne de
    son nez était plus droite, à la base l'aile en était plus large et
    plus charnue. Puis l'autre m'était apparue comme une fière jeune fille
    pâle, celle-ci comme une enfant domptée et de teint rose. Pourtant,
    comme elle poussait une bicyclette pareille et comme elle portait les
    mêmes gants de renne, je conclus que les différences tenaient
    peut-être à la façon dont j'étais placé et aux circonstances, car il
    était peu probable qu'il y eût à Balbec une seconde jeune fille, de
    visage malgré tout si semblable, et qui dans son accoutrement réunît
    les mêmes particularités. Elle jeta dans ma direction un regard
    rapide; les jours suivants, quand je revis la petite bande sur la
    plage, et même plus tard quand je connus toutes les jeunes filles qui
    la composaient, je n'eus jamais la certitude absolue qu'aucune d'elles–même
    celle qui de toutes lui ressemblait le plus, la jeune
    fille à la bicyclette–fût bien celle que j'avais vue ce soir-là au
    bout de la plage, au coin de la rue, jeune fille, qui n'était guère,
    mais qui était tout de même un peu, différente de celle que j'avais
    remarquée dans le cortège.

    A partir de cet après-midi-là, moi, qui les jours précédents avais
    surtout pensé à la grande, ce fut celle aux clubs de golf, présumée
    être Mlle Simonet, qui recommença à me préoccuper. Au milieu des
    autres, elle s'arrêtait souvent, forçant ses amies qui semblaient la
    respecter beaucoup à interrompre aussi leur marche. C'est ainsi,
    faisant halte, les yeux brillants sous son «polo» que je la revois
    encore maintenant silhouettée sur l'écran que lui fait, au fond, la
    mer, et séparée de moi par un espace transparent et azuré, le temps
    écoulé depuis lors, première image, toute mince dans mon souvenir,
    désirée, poursuivie, puis oubliée, puis retrouvée, d'un visage que
    j'ai souvent depuis projeté dans le passé pour pouvoir me dire d'une
    jeune fille qui était dans ma chambre: «c'est elle!»

    Mais c'est peut-être encore celle au teint de géranium, aux yeux verts
    que j'aurais le plus désiré connaître. Quelle que fût, d'ailleurs, tel
    jour donné, celle que je préférais apercevoir, les autres, sans
    celle-là, suffisaient à m'émouvoir, mon désir même se portant une fois
    plutôt sur l'une, une fois plutôt sur l'autre, continuait–comme le
    premier jour ma confuse vision–à les réunir, à faire d'elles le
    petit monde à part, animé d'une vie commune qu'elles avaient, sans
    doute, d'ailleurs, la prétention de constituer; j'eusse pénétré en
    devenant l'ami de l'une elle–comme un païen raffiné ou un chrétien
    scrupuleux chez les barbares–dans une société rajeunissante où
    régnaient la santé, l'inconscience, la volupté, la cruauté,
    l'inintellectualité et la joie.

    Ma grand-mère, à qui j'avais raconté mon entrevue avec Elstir et qui
    se réjouissait de tout le profit intellectuel que je pouvais tirer de
    son amitié, trouvait absurde et peu gentil que je ne fusse pas encore
    allé lui faire une visite. Mais je ne pensais qu'à la petite bande, et
    incertain de l'heure où ces jeunes filles passeraient sur la digue, je
    n'osais pas m'éloigner. Ma grand-mère s'étonnait aussi de mon élégance
    car je m'étais soudain souvenu des costumes que j'avais jusqu'ici
    laissés au fond de ma malle. J'en mettais chaque jour un différent et
    j'avais même écrit à Paris pour me faire envoyer de nouveaux chapeaux,
    et de nouvelles cravates.

    C'est un grand charme ajouté à la vie dans une station balnéaire comme
    était Balbec, si le visage d'une jolie fille, une marchande de
    coquillages, de gâteaux ou de fleurs, peint en vives couleurs dans
    notre pensée, est quotidiennement pour nous dès le matin le but de
    chacune de ces journées oisives et lumineuses qu'on passe sur la
    plage. Elles sont alors, et par là, bien que désœuvrées, alertes comme
    des journées de travail, aiguillées, aimantées, soulevées légèrement
    vers un instant prochain, celui où tout en achetant des sablés, des
    roses, des ammonites, on se délectera à voir sur un visage féminin,
    les couleurs étalées aussi purement que sur une fleur. Mais au moins,
    ces petites marchandes, d'abord on peut leur parler, ce qui évite
    d'avoir à construire avec l'imagination les autres côtés que ceux que
    nous fournit la simple perception visuelle, et à recréer leur vie, à
    s'exagérer son charme, comme devant un portrait; surtout, justement
    parce qu'on leur parle, on peut apprendre où, à quelles heures on peut
    les retrouver. Or il n'en était nullement ainsi pour moi en ce qui
    concernait les jeunes filles de la petite bande. Leurs habitudes
    m'étant inconnues, quand certains jours je ne les apercevais pas,
    ignorant la cause de leur absence, je cherchais si celle-ci était
    quelque chose de fixe, si on ne les voyait que tous les deux jours, ou
    quand il faisait tel temps, ou s'il y avait des jours où on ne les
    voyait jamais. Je me figurais d'avance ami avec elles et leur disant
    «Mais vous n'étiez pas là tel jour?» «Ah! oui, c'est parce que c'était
    un samedi, le samedi nous ne venons jamais parce que…» Encore si
    c'était aussi simple que de savoir que le triste samedi il est inutile
    de s'acharner, qu'on pourrait parcourir la plage en tous sens,
    s'asseoir à la devanture du pâtissier, faire semblant de manger un
    éclair, entrer chez le marchand de curiosités, attendre l'heure du
    bain, le concert, l'arrivée de la marée, le coucher du soleil, la nuit
    sans voir la petite bande désirée. Mais le jour fatal ne revenait
    peut-être pas une fois par semaine. Il ne tombait peut-être pas
    forcément un samedi. Peut-être certaines conditions atmosphériques
    influaient-elles sur lui ou lui étaient-elles entièrement étrangères.
    Combien d'observations patientes mais non point sereines, il faut
    recueillir sur les mouvements en apparence irréguliers de ces mondes
    inconnus avant de pouvoir être sûr qu'on ne s'est pas laissé abuser
    par des coïncidences, que nos prévisions ne seront pas trompées, avant
    de dégager les lois certaines, acquises au prix d'expériences
    cruelles, de cette astronomie passionnée. Me rappelant que je ne les
    avais pas vues le même jour qu'aujourd'hui, je me disais qu'elles ne
    viendraient pas, qu'il était inutile de rester sur la plage. Et
    justement je les apercevais. En revanche, un jour où, autant que
    j'avais pu supposer que des lois réglaient le retour de ces
    constellations, j'avais calculé devoir être un jour faste, elles ne
    venaient pas. Mais à cette première incertitude si je les verrais ou
    non le jour même venait s'en ajouter une plus grave, si je les
    reverrais jamais, car j'ignorais en somme si elles ne devaient pas
    partir pour l'Amérique, ou rentrer à Paris. Cela suffisait pour me
    faire commencer à les aimer. On peut avoir du goût pour une personne.
    Mais pour déchaîner cette tristesse, ce sentiment de l'irréparable,
    ces angoisses, qui préparent l'amour, il faut–et il est peut-être
    ainsi, plutôt que ne l'est une personne, l'objet même que cherche
    anxieusement à étreindre la passion–le risque d'une impossibilité.
    Ainsi agissaient déjà ces influences qui se répètent au cours d'amours
    successives, pouvant du reste se produire, mais alors plutôt dans
    l'existence des grandes villes au sujet d'ouvrières dont on ne sait
    pas les jours de congé et qu'on s'effraye de ne pas avoir vues à la
    sortie de l'atelier, ou du moins qui se renouvelèrent au cours des
    miennes. Peut-être sont-elles inséparables de l'amour; peut-être tout
    ce qui fut une particularité du premier vient-il s'ajouter aux
    suivants, par souvenir, suggestion, habitude et, à travers les périodes
    successives de notre vie, donner à ses aspects différents un caractère
    général.

    Je prenais tous les prétextes pour aller sur la plage aux heures où
    j'espérais pouvoir les rencontrer. Les ayant aperçues une fois pendant
    notre déjeuner je n'y arrivais plus qu'en retard, attendant
    indéfiniment sur la digue qu'elles y passassent; restant le peu de
    temps que j'étais assis dans la salle à manger à interroger des yeux
    l'azur du vitrage; me levant bien avant le dessert pour ne pas les
    manquer dans le cas où elles se fussent promenées à une autre heure et
    m'irritant contre ma grand-mère, inconsciemment méchante, quand elle
    me faisait rester avec elle au delà de l'heure qui me semblait
    propice. Je tâchais de prolonger l'horizon en mettant ma chaise de
    travers; si par hasard j'apercevais n'importe laquelle des jeunes
    filles, comme elles participaient toutes à la même essence spéciale,
    c'était comme si j'avais vu projeté en face de moi dans une
    hallucination mobile et diabolique un peu de rêve ennemi et pourtant
    passionnément convoité qui l'instant d'avant encore, n'existait, y
    stagnant d'ailleurs d'une façon permanente, que dans mon cerveau.

    Je n'en aimais aucune les aimant toutes, et pourtant leur rencontre
    possible était pour mes journées le seul élément délicieux, faisait
    seule naître en moi de ces espoirs où on briserait tous les obstacles,
    espoirs souvent suivis de rage, si je ne les avais pas vues. En ce
    moment, ces jeunes filles éclipsaient pour moi ma grand-mère; un
    voyage m'eût tout de suite souri si ç'avait été pour aller dans un
    lieu où elles dussent se trouver. C'était à elles que ma pensée
    s'était agréablement suspendue quand je croyais penser à autre chose
    ou à rien. Mais quand, même ne le sachant pas, je pensais à elles, plus
    inconsciemment encore, elles, c'était pour moi les ondulations
    montueuses et bleues de la mer, le profil d'un défilé devant la mer.
    C'était la mer que j'espérais retrouver, si j'allais dans quelque
    ville où elles seraient. L'amour le plus exclusif pour une personne
    est toujours l'amour d'autre chose.

    Ma grand'mère me témoignait, parce que maintenant je m'intéressais
    extrêmement au golf et au tennis et laissais échapper l'occasion de
    regarder travailler et entendre discourir un artiste qu'elle savait
    des plus grands, un mépris qui me semblait procéder de vues un peu
    étroites. J'avais autrefois entrevu aux Champs-Élysées et je m'étais
    rendu mieux compte depuis qu'en étant amoureux d'une femme nous
    projetons simplement en elle un état de notre âme; que par conséquent
    l'important n'est pas la valeur de la femme mais la profondeur de
    l'état; et que les émotions qu'une jeune fille médiocre nous donne
    peuvent nous permettre de faire monter à notre conscience des parties
    plus intimes de nous-même, plus personnelles, plus lointaines, plus
    essentielles, que ne ferait le plaisir que nous donne la conversation
    d'un homme supérieur ou même la contemplation admirative de ses œuvres.

    Je dus finir par obéir à ma grand-mère avec d'autant plus d'ennui
    qu'Elstir habitait assez loin de la digue, dans une des avenues les
    plus nouvelles de Balbec. La chaleur du jour m'obligea à prendre le
    tramway qui passait par la rue de la Plage, et je m'efforçais, pour
    penser que j'étais dans l'antique royaume des Cimmériens, dans la
    patrie peut-être du roi Mark ou sur l'emplacement de la forêt de
    Brocéliande, de ne pas regarder le luxe de pacotille des constructions
    qui se développaient devant moi et entre lesquelles la villa d'Elstir
    était peut-être la plus somptueusement laide, louée malgré cela par
    lui, parce que de toutes celles qui existaient à Balbec, c'était la
    seule qui pouvait lui offrir un vaste atelier.

    C'est aussi en détournant les yeux que je traversai le jardin qui
    avait une pelouse–en plus petit comme chez n'importe quel bourgeois
    dans la banlieue de Paris–une petite statuette de galant
    jardinier, des boules de verre où l'on se regardait, des bordures de
    bégonias et une petite tonnelle sous laquelle des rocking-chairs
    étaient allongés devant une table de fer. Mais après tous ces abords
    empreints de laideur citadine, je ne fis plus attention aux moulures
    chocolat des plinthes quand je fus dans l'atelier; je me sentis
    parfaitement heureux, car par toutes les études qui étaient autour de
    moi, je sentais la possibilité de m'élever à une connaissance
    poétique, féconde en joies, de maintes formes que je n'avais pas
    isolées jusque-là du spectacle total de la réalité. Et l'atelier
    d'Elstir m'apparut comme le laboratoire d'une sorte de nouvelle
    création du monde, où, du chaos que sont toutes choses que nous
    voyons, il avait tiré, en les peignant sur divers rectangles de toile
    qui étaient posés dans tous les sens, ici une vague de la mer écrasant
    avec colère sur le sable son écume lilas, là un jeune homme en coutil
    blanc accoudé sur le pont d'un bateau. Le veston du jeune homme et la
    vague éclaboussante avaient pris une dignité nouvelle du fait qu'ils
    continuaient à être, encore que dépourvus de ce en quoi ils passaient
    pour consister, la vague ne pouvant plus mouiller, ni le veston
    habiller personne.

    Au moment où j'entrai, le créateur était en train d'achever, avec le
    pinceau qu'il tenait dans sa main, la forme du soleil à son coucher.

    Les stores étaient clos de presque tous les côtés, l'atelier était
    assez frais, et, sauf à un endroit où le grand jour apposait au mur sa
    décoration éclatante et passagère, obscur; seule était ouverte une
    petite fenêtre rectangulaire encadrée de chèvrefeuilles, qui après une
    bande de jardin, donnait sur une avenue; de sorte que l'atmosphère de
    la plus grande partie de l'atelier était sombre, transparente et
    compacte dans la masse, mais humide et brillante aux cassures où la
    sertissait la lumière, comme un bloc de cristal de roche dont une face
    déjà taillée et polie, çà et là, luit comme un miroir et s'irise.
    Tandis qu'Elstir sur ma prière, continuait à peindre, je circulais
    dans ce clair-obscur, m'arrêtant devant un tableau puis devant un
    autre.

    Le plus grand nombre de ceux qui m'entouraient n'étaient pas ce que
    j'aurais le plus aimé à voir de lui, les peintures appartenant à ses
    première et deuxième manières, comme disait une revue d'Art anglaise
    qui traînait sur la table du salon du Grand Hôtel, la manière
    mythologique et celle où il avait subi l'influence du Japon, toutes
    deux admirablement représentées, disait-on, dans la collection de Mme
    de Guermantes. Naturellement, ce qu'il avait dans son atelier, ce
    n'était guère que des marines prises ici, à Balbec. Mais j'y pouvais
    discerner que le charme de chacune consistait en une sorte de
    métamorphose des choses représentées, analogue à celle qu'en poésie on
    nomme métaphore et que si Dieu le Père avait créé les choses en les
    nommant, c'est en leur ôtant leur nom, ou en leur en donnant un autre
    qu'Elstir les recréait. Les noms qui désignent les choses répondent
    toujours à une notion de l'intelligence, étrangère à nos impressions
    véritables et qui nous force à éliminer d'elles tout ce qui ne se
    rapporte pas à cette notion.

    Parfois à ma fenêtre, dans l'hôtel de Balbec, le matin quand Françoise
    défaisait les couvertures qui cachaient la lumière, le soir quand
    j'attendais le moment de partir avec Saint-Loup, il m'était arrivé
    grâce à un effet de soleil, de prendre une partie plus sombre de la
    mer pour une côte éloignée, ou de regarder avec joie une zone bleue et
    fluide sans savoir si elle appartenait à la mer ou au ciel. Bien vite
    mon intelligence rétablissait entre les éléments la séparation que mon
    impression avait abolie. C'est ainsi qu'il m'arrivait à Paris, dans ma
    chambre, d'entendre une dispute, presque une émeute, jusqu'à ce que
    j'eusse rapporté à sa cause, par exemple une voiture dont le roulement
    approchait, ce bruit dont j'éliminais alors ces vociférations aiguës
    et discordantes que mon oreille avait réellement entendues, mais que
    mon intelligence savait que des roues ne produisaient pas. Mais les
    rares moments où l'on voit la nature telle qu'elle est, poétiquement,
    c'était de ceux-là qu'était faite l'œuvre d'Elstir. Une de ses
    métaphores les plus fréquentes dans les marines qu'il avait près de
    lui en ce moment était justement celle qui, comparant la terre à la
    mer, supprimait entre elles toute démarcation. C'était cette
    comparaison, tacitement et inlassablement répétée dans une même toile,
    qui y introduisait cette multiforme et puissante unité, cause, parfois
    non clairement aperçue par eux, de l'enthousiasme qu'excitait chez
    certains amateurs la peinture d'Elstir.

    C'est par exemple à une métaphore de ce genre–dans un tableau,
    représentant le port de Carquethuit, tableau qu'il avait terminé
    depuis peu de jours et que je regardai longuement–qu'Elstir avait
    préparé l'esprit du spectateur en n'employant pour la petite ville que
    des termes marins, et que des termes urbains pour la mer. Soit que les
    maisons cachassent une partie du port, un bassin de calfatage ou
    peut-être la mer même s'enfonçant en golfe dans les terres ainsi que
    cela arrivait constamment dans ce pays de Balbec, de l'autre côté de
    la pointe avancée où était construite la ville, les toits étaient
    dépassés (comme ils l'eussent été par des cheminées ou par des
    clochers) par des mâts lesquels avaient l'air de faire des vaisseaux
    auxquels ils appartenaient, quelque chose de citadin, de construit sur
    terre, impression qu'augmentaient d'autres bateaux, demeurés le long
    de la jetée, mais en rangs si pressés que les hommes y causaient d'un
    bâtiment à l'autre sans qu'on pût distinguer leur séparation et
    l'interstice de l'eau, et ainsi cette flottille de pêche avait moins
    l'air d'appartenir à la mer que, par exemple, les églises de Criquebec
    qui, au loin, entourées d'eau de tous côtés parce qu'on les voyait
    sans la ville, dans un poudroiement de soleil et de vagues, semblaient
    sortir des eaux, soufflées en albâtre ou en écume et, enfermées dans
    la ceinture d'un arc-en-ciel versicolore, former un tableau irréel et
    mystique. Dans le premier plan de la plage, le peintre avait su
    habituer les yeux à ne pas reconnaître de frontière fixe, de
    démarcation absolue, entre la terre et l'océan. Des hommes qui
    poussaient des bateaux à la mer, couraient aussi bien dans les flots
    que sur le sable, lequel mouillé, réfléchissait déjà les coques comme
    s'il avait été de l'eau. La mer elle-même ne montait pas
    régulièrement, mais suivait les accidents de la grève, que la
    perspective déchiquetait encore davantage, si bien qu'un navire en
    pleine mer, à demi-caché par les ouvrages avancés de l'arsenal
    semblait voguer au milieu de la ville; des femmes qui ramassaient des
    crevettes dans les rochers, avaient l'air, parce qu'elles étaient
    entourées d'eau et à cause de la dépression qui, après la barrière
    circulaire des roches, abaissait la plage (des deux côtés les plus
    rapprochés de terre) au niveau de la mer, d'être dans une grotte
    marine surplombée de barques et de vagues, ouverte et protégée au
    milieu des flots écartés miraculeusement. Si tout le tableau donnait
    cette impression des ports où la mer entre dans la terre, où la terre
    est déjà marine, et la population amphibie, la force de l'élément
    marin éclatait partout; et près des rochers, à l'entrée de la jetée,
    où la mer était agitée, on sentait aux efforts des matelots et à
    l'obliquité des barques couchées en angle aigu devant la calme
    verticalité de l'entrepôt, de l'église, des maisons de la ville, où
    les uns rentraient, d'où les autres partaient pour la pêche, qu'ils
    trottaient rudement sur l'eau comme sur un animal fougueux et rapide
    dont les soubresauts, sans leur adresse, les eût jetés à terre. Une
    bande de promeneurs sortait gaiement en une barque secouée comme une
    carriole; un matelot joyeux, mais attentif aussi la gouvernait comme
    avec des guides, menait la voile fougueuse, chacun se tenait bien à sa
    place pour ne pas faire trop de poids d'un côté et ne pas verser, et
    on courait ainsi par les champs ensoleillés dans les sites ombreux,
    dégringolant les pentes. C'était une belle matinée malgré l'orage
    qu'il avait fait. Et même on sentait encore les puissantes actions
    qu'avait à neutraliser le bel équilibre des barques immobiles,
    jouissant du soleil et de la fraîcheur, dans les parties où la mer
    était si calme que les reflets avaient presque plus de solidité et de
    réalité que les coques vaporisées par un effet de soleil et que la
    perspective faisait s'enjamber les unes les autres. Ou plutôt on
    n'aurait pas dit d'autres parties de la mer. Car entre ces parties, il
    y avait autant de différence qu'entre l'une d'elles et l'église
    sortant des eaux, et les bateaux derrière la ville. L'intelligence
    faisait ensuite un même élément de ce qui était, ici noir dans un
    effet d'orage, plus loin tout d'une couleur avec le ciel et aussi
    verni que lui, et là si blanc de soleil, de brume et d'écume, si
    compact, si terrien, si circonvenu de maisons, qu'on pensait à quelque
    chaussée de pierres ou à un champ de neige, sur lequel on était
    effrayé de voir un navire s'élever en pente raide et à sec comme une
    voiture qui s'ébroue en sortant d'un gué, mais qu'au bout d'un moment,
    en y voyant sur l'étendue haute et inégale du plateau solide des
    bateaux titubants, on comprenait, identique en tous ces aspects
    divers, être encore la mer.

    Bien qu'on dise avec raison qu'il n'y a pas de progrès, pas de
    découvertes en art, mais seulement dans les sciences, et que chaque
    artiste recommençant pour son compte un effort individuel ne peut y
    être aidé ni entravé par les efforts de tout autre, il faut pourtant
    reconnaître que dans la mesure où l'art met en lumière certaines
    lois, une fois qu'une industrie les a vulgarisées, l'art antérieur
    perd rétrospectivement un peu de son originalité. Depuis les débuts
    d'Elstir, nous avons connu ce qu'on appelle «d'admirables»
    photographies de paysages et de villes. Si on cherche à préciser ce
    que les amateurs désignent dans ce cas par cette épithète, on verra
    qu'elle s'applique d'ordinaire à quelque image singulière d'une chose
    connue, image différente de celles que nous avons l'habitude de voir,
    singulière et pourtant vraie et qui à cause de cela est pour nous
    doublement saisissante parce qu'elle nous étonne, nous fait sortir de
    nos habitudes, et tout à la fois nous fait rentrer en nous-même en
    nous rappelant une impression. Par exemple telle de ces photographies
    «magnifiques», illustrera une loi de la perspective, nous montrera
    telle cathédrale que nous avons l'habitude de voir au milieu de la
    ville, prise au contraire d'un point choisi d'où elle aura l'air
    trente fois plus haute que les maisons et faisant éperon au bord du
    fleuve d'où elle est en réalité distante. Or, l'effort d'Elstir de ne
    pas exposer les choses telles qu'il savait qu'elles étaient mais selon
    ces illusions optiques dont notre vision première est faite, l'avait
    précisément amené à mettre en lumière certaines de ces lois de
    perspective, plus frappantes alors, car l'art était le premier à les
    dévoiler. Un fleuve, à cause du tournant de son cours, un golfe à
    cause du rapprochement apparent des falaises, avaient l'air de creuser
    au milieu de la plaine ou des montagnes un lac absolument fermé de
    toutes parts. Dans un tableau pris de Balbec par une torride journée
    d'été, un rentrant de la mer semblait enfermé dans des murailles de
    granit rose, n'être pas la mer, laquelle commençait plus loin. La
    continuité de l'océan n'était suggérée que par des mouettes qui,
    tournoyant sur ce qui semblait au spectateur de la pierre, humaient au
    contraire l'humidité du flot. D'autres lois se dégageaient de cette
    même toile comme, au pied des immenses falaises, la grâce
    lilliputienne des voiles blanches sur le miroir bleu où elles
    semblaient des papillons endormis, et certains contrastes entre la
    profondeur des ombres et la pâleur de la lumière. Ces jeux des ombres,
    que la photographie a banalisés aussi, avaient intéressé Elstir au
    point qu'il s'était complu autrefois à peindre de véritables mirages,
    où un château coiffé d'une tour apparaissait comme un château
    circulaire complètement prolongé d'une tour à son faîte, et en bas
    d'une tour inverse, soit que la pureté extraordinaire d'un beau temps
    donnât à l'ombre qui se reflétait dans l'eau la dureté et l'éclat de
    la pierre, soit que les brumes du matin rendissent la pierre aussi
    vaporeuse que l'ombre. De même au delà de la mer, derrière une rangée
    de bois une autre mer commençait, rosée par le coucher du soleil et
    qui était le ciel. La lumière, inventant comme de nouveaux solides,
    poussait la coque du bateau qu'elle frappait, en retrait de celle qui
    était dans l'ombre, et disposait comme les degrés d'un escalier de
    cristal la surface matériellement plane, mais brisée par l'éclairage
    de la mer au matin. Un fleuve qui passe sous les ponts d'une ville
    était pris d'un point de vue tel qu'il apparaissait entièrement
    disloqué, étalé ici en lac, aminci là en filet, rompu ailleurs par
    l'interposition d'une colline couronnée de bois où le citadin va le
    soir respirer la fraîcheur du soir; et le rythme même de cette ville
    bouleversée n'était assuré que par la verticale inflexible des
    clochers qui ne montaient pas, mais plutôt, selon le fil à plomb de la
    pesanteur marquant la cadence comme dans une marche triomphale,
    semblaient tenir en suspens au-dessous d'eux toute la masse plus
    confuse des maisons étagées dans la brume, le long du fleuve écrasé et
    décousu. Et (comme les premières œuvres d'Elstir dataient de l'époque
    où on agrémentait les paysages par la présence d'un personnage) sur la
    falaise ou dans la montagne, le chemin, cette partie à demi-humaine de
    la nature, subissait comme le fleuve ou l'océan les éclipses de la
    perspective. Et soit qu'une arête montagneuse, ou la brume d'une
    cascade, ou la mer, empêchât de suivre la continuité de la route,
    visible pour le promeneur mais non pour nous, le petit personnage
    humain en habits démodés perdu dans ces solitudes semblait souvent
    arrêté devant un abîme, le sentier qu'il suivait finissant là, tandis
    que, trois cents mètres plus haut dans ces bois de sapins, c'est d'un
    œil attendri et d'un cœur rassuré que nous voyions reparaître la mince
    blancheur de son sable hospitalier au pas du voyageur, mais dont le
    versant de la montagne nous avait dérobé, contournant la cascade ou le
    golfe, les lacets intermédiaires.

    L'effort qu'Elstir faisait pour se dépouiller en présence de la
    réalité de toutes les notions de son intelligence était d'autant plus
    admirable que cet homme qui, avant de peindre, se faisait ignorant,
    oubliait tout par probité, car ce qu'on sait n'est pas à soi, avait
    justement une intelligence exceptionnellement cultivée. Comme je lui
    avouais la déception que j'avais eue devant l'église de Balbec:
    «Comment, me dit-il, vous avez été déçu par ce porche, mais c'est la
    plus belle Bible historiée que le peuple ait jamais pu lire. Cette
    vierge et tous les bas-reliefs qui racontent sa vie, c'est
    l'expression la plus tendre, la plus inspirée de ce long poème
    d'adoration et de louanges que le moyen âge déroulera à la gloire de
    la Madone. Si vous saviez à côté de l'exactitude la plus minutieuse à
    traduire le texte saint, quelles trouvailles de délicatesse a eues le
    vieux sculpteur, que de profondes pensées, quelle délicieuse poésie!

    «L'idée de ce grand voile dans lequel les Anges portent le corps de la
    Vierge, trop sacré pour qu'ils osent le toucher directement (Je lui
    dis que le même sujet était traité à Saint-André-des-Champs; il avait
    vu des photographies du porche de cette dernière église mais me fit
    remarquer que l'empressement de ces petits paysans qui courent tous à
    la fois autour de la Vierge était autre chose que la gravité des deux
    grands anges presque italiens, si élancés, si doux); l'ange qui
    emporte l'âme de la Vierge pour la réunir à son corps; dans la
    rencontre de la Vierge et d'Elisabeth, le geste de cette dernière qui
    touche le sein de Marie et s'émerveille de le sentir gonflé; et le
    bras bandé de la sage-femme qui n'avait pas voulu croire, sans
    toucher, à l'Immaculée-Conception; et la ceinture jetée par la Vierge
    à saint Thomas pour lui donner la preuve de sa résurrection; ce voile
    aussi que la Vierge arrache de son sein pour en voiler la nudité de
    son fils d'un côté de qui l'Église recueille le sang, la liqueur de
    l'Eucharistie, tandis que, de l'autre, la Synagogue dont le règne est
    fini, a les yeux bandés, tient un sceptre à demi-brisé et laisse
    échapper avec sa couronne qui lui tombe de la tête, les tables de
    l'ancienne Loi; et l'époux qui aidant, à l'heure du Jugement dernier,
    sa jeune femme à sortir du tombeau lui appuie la main contre son
    propre cœur pour la rassurer et lui prouver qu'il bat vraiment, est-ce
    aussi assez chouette comme idée, assez trouvé? Et l'ange qui emporte
    le soleil et la lune devenus inutiles puisqu'il est dit que la Lumière
    de la Croix sera sept fois plus puissante que celle des astres; et
    celui qui trempe sa main dans l'eau du bain de Jésus pour voir si elle
    est assez chaude; et celui qui sort des nuées pour poser sa couronne
    sur le front de la Vierge; et tous ceux qui penchés du haut du ciel,
    entre les balustres de la Jérusalem céleste lèvent les bras
    d'épouvante ou de joie à la vue des supplices des méchants et du
    bonheur des élus! Car c'est tous les cercles du ciel, tout un
    gigantesque poème théologique et symbolique que vous avez là. C'est
    fou, c'est divin, c'est mille fois supérieur à tout ce que vous verrez
    en Italie où d'ailleurs ce tympan a été littéralement copié par des
    sculpteurs de bien moins de génie. Il n'y a pas eu d'époque où tout le
    monde a du génie, tout ça c'est des blagues, ça serait plus fort que
    l'âge d'or. Le type qui a sculpté cette façade-là, croyez bien qu'il
    était aussi fort, qu'il avait des idées aussi profondes que les gens
    de maintenant que vous admirez le plus. Je vous montrerais cela, si
    nous y allions ensemble. Il y a certaines paroles de l'office de
    l'Assomption qui ont été traduites avec une subtilité qu'un Redon n'a
    pas égalée.»

    Cette vaste vision céleste dont il me parlait, ce gigantesque poème
    théologique que je comprenais avoir été écrit là, pourtant quand mes
    yeux pleins de désirs s'étaient ouverts devant la façade, ce n'est
    pas eux que j'avais vus. Je lui parlai de ces grandes statues de
    saints qui montées sur des échasses forment une sorte d'avenue.

    –Elle part des fonds des âges pour aboutir à Jésus-Christ, me
    dit-il. Ce sont d'un côté, ses ancêtres selon l'esprit, de l'autre,
    les Rois de Judas, ses ancêtres selon la chair. Tous les siècles sont
    là. Et si vous aviez mieux regardé ce qui vous a paru des échasses,
    vous auriez pu nommer ceux qui y étaient perchés. Car sous les pieds
    de Moïse, vous auriez reconnu le veau d'or, sous les pieds d'Abraham,
    le bélier, sous ceux de Joseph, le démon conseillant la femme de
    Putiphar.

    Je lui dis aussi que je m'étais attendu à trouver un monument presque
    persan et que ç'avait sans doute été là une des causes de mon
    mécompte. «Mais non, me répondit-il, il y a beaucoup de vrai.
    Certaines parties sont tout orientales; un chapiteau reproduit si
    exactement un sujet persan, que la persistance des traditions
    orientales ne suffit pas à l'expliquer. Le sculpteur a dû copier
    quelque coffret apporté par des navigateurs.» Et en effet il devait me
    montrer plus tard la photographie d'un chapiteau où je vis des dragons
    quasi chinois qui se dévoraient, mais à Balbec ce petit morceau de
    sculpture avait passé pour moi inaperçu dans l'ensemble du monument
    qui ne ressemblait pas à ce que m'avaient montré ces mots: «église
    presque persane».

    Les joies intellectuelles que je goûtais dans cet atelier ne
    m'empêchaient nullement de sentir, quoiqu'ils nous entourassent comme
    malgré nous, les tièdes glacis, la pénombre étincelante de la pièce,
    et au bout de la petite fenêtre encadrée de chèvrefeuilles, dans
    l'avenue toute rustique, la résistante sécheresse de la terre brûlée
    de soleil que voilait seulement la transparence de l'éloignement et de
    l'ombre des arbres. Peut-être l'inconscient bien-être que me causait
    ce jour d'été venait-il agrandir comme un affluent la joie que me
    causait la vue du «Port de Carquethuit».

    J'avais cru Elstir modeste mais je compris que je m'étais trompé, en
    voyant son visage se nuancer de tristesse quand dans une phrase de
    remerciements je prononçai le mot de gloire. Ceux qui croient leurs
    œuvres durables–et c'était le cas pour Elstir–prennent l'habitude de
    les situer dans une époque où eux-mêmes ne seront plus que poussière.
    Et ainsi en les forçant à réfléchir au néant, l'idée de la gloire les
    attriste parce qu'elle est inséparable de l'idée de la mort. Je
    changeai de conversation pour dissiper ce nuage d'orgueilleuse
    mélancolie dont j'avais sans le vouloir chargé le front d'Elstir. «On
    m'avait conseillé, lui dis-je en pensant à la conversation que nous
    avions eue avec Legrandin à Combray et sur laquelle j'étais content
    d'avoir son avis, de ne pas aller en Bretagne, parce que c'était
    malsain pour un esprit déjà porté au rêve.–Mais non, me répondit-il,
    quand un esprit est porté au rêve, il ne faut pas l'en tenir écarté,
    le lui rationner. Tant que vous détournerez votre esprit de ses rêves,
    il ne les connaîtra pas; vous serez le jouet de mille apparences parce
    que vous n'en aurez pas compris la nature. Si un peu de rêve est
    dangereux, ce qui en guérit, ce n'est pas moins de rêve, mais plus de
    rêve, mais tout le rêve. Il importe qu'on connaisse entièrement ses
    rêves pour n'en plus souffrir; il y a une certaine séparation du rêve
    et de la vie qu'il est si souvent utile de faire que je me demande si
    on ne devrait pas à tout hasard la pratiquer préventivement, comme
    certains chirurgiens prétendent qu'il faudrait, pour éviter la
    possibilité d'une appendicite future, enlever l'appendice chez tous
    les enfants.»

    Elstir et moi nous étions allés jusqu'au fond de l'atelier, devant la
    fenêtre qui donnait derrière le jardin sur une étroite avenue de
    traverse, presque un petit chemin rustique. Nous étions venus là pour
    respirer l'air rafraîchi de l'après-midi plus avancé. Je me croyais
    bien loin des jeunes filles de la petite bande et c'est en sacrifiant
    pour une fois l'espérance de les voir que j'avais fini par obéir à la
    prière de ma grand-mère et aller voir Elstir. Car où se trouve ce
    qu'on cherche on ne le sait pas, et on fuit souvent pendant bien
    longtemps le lieu où, pour d'autres raisons, chacun nous invite. Mais
    nous ne soupçonnons pas que nous y verrions justement l'être auquel
    nous pensons. Je regardais vaguement le chemin campagnard qui,
    extérieur à l'atelier, passait tout près de lui mais n'appartenait pas
    à Elstir. Tout à coup y apparut, le suivant à pas rapides, la jeune
    cycliste de la petite bande avec, sur ses cheveux noirs, son polo
    abaissé vers ses grosses joues, ses yeux gais et un peu insistants; et
    dans ce sentier fortuné miraculeusement rempli de douces promesses, je
    la vis sous les arbres, adresser à Elstir un salut souriant d'amie,
    arc-en-ciel qui unit pour moi notre monde terraqué à des régions que
    j'avais jugées jusque-là inaccessibles. Elle s'approcha même pour
    tendre la main au peintre, sans s'arrêter, et je vis qu'elle avait un
    petit grain de beauté au menton. «Vous connaissez cette jeune fille,
    monsieur?» dis-je à Elstir, comprenant qu'il pourrait me présenter à
    elle, l'inviter chez lui. Et cet atelier paisible avec son horizon
    rural s'était rempli d'un surcroît délicieux, comme il arrive d'une
    maison où un enfant se plaisait déjà et où il apprend que, en plus, de
    par la générosité qu'ont les belles choses et les nobles gens à
    accroître indéfiniment leurs dons, se prépare pour lui un magnifique
    goûter. Elstir me dit qu'elle s'appelait Albertine Simonet et me nomma
    aussi ses autres amies que je lui décrivis avec assez d'exactitude
    pour qu'il n'eût guère d'hésitation. J'avais commis à l'égard de leur
    situation sociale une erreur, mais pas dans le même sens que
    d'habitude à Balbec. J'y prenais facilement pour des princes des fils
    de boutiquiers montant à cheval. Cette fois j'avais situé dans un
    milieu interlope des filles d'une petite bourgeoisie fort riche, du
    monde de l'industrie et des affaires. C'était celui qui de prime-abord
    m'intéressait le moins, n'ayant pour moi le mystère ni du peuple, ni
    d'une société comme celle des Guermantes. Et sans doute si un prestige
    préalable qu'elles ne perdraient plus ne leur avait été conféré,
    devant mes yeux éblouis, par la vacuité éclatante de la vie de plage,
    je ne serais peut-être pas arrivé à lutter victorieusement contre
    l'idée qu'elles étaient les filles de gros négociants. Je ne pus
    qu'admirer combien la bourgeoisie française était un atelier
    merveilleux de sculpture la plus généreuse et la plus variée. Que de
    types imprévus, quelle invention dans le caractère des visages, quelle
    décision, quelle fraîcheur, quelle naïveté dans les traits. Les vieux
    bourgeois avares d'où étaient issues ces Dianes et ces nymphes me
    semblaient les plus grands des statuaires. Avant que j'eusse eu le
    temps de m'apercevoir de la métamorphose sociale de ces jeunes filles,
    et tant ces découvertes d'une erreur, ces modifications de la notion
    qu'on a d'une personne ont l'instantanéité d'une réaction chimique,
    s'était déjà installée derrière le visage d'un genre si voyou de ces
    jeunes filles que j'avais prises pour des maîtresses de coureurs
    cyclistes, de champions de boxe, l'idée qu'elles pouvaient très bien
    être liées avec la famille de tel notaire que nous connaissions. Je ne
    savais guère ce qu'était Albertine Simonet. Elle ignorait certes ce
    qu'elle devait être un jour pour moi. Même ce nom de Simonet que
    j'avais déjà entendu sur la plage, si on m'avait demandé de l'écrire
    je l'aurais orthographié avec deux _n_, ne me doutant pas de
    l'importance que cette famille attachait à n'en posséder qu'un seul.
    Au fur et à mesure que l'on descend dans l'échelle sociale, le
    snobisme s'accroche à des riens qui ne sont peut-être pas plus nuls
    que les distinctions de l'aristocratie, mais qui plus obscurs, plus
    particuliers à chacun, surprennent davantage. Peut-être y avait-il eu
    des Simonet qui avaient fait de mauvaises affaires ou pis encore.
    Toujours est-il que les Simonet s'étaient, paraît-il, toujours irrités
    comme d'une calomnie quand on doublait leur _n_. Ils avaient l'air
    d'être les seuls Simonet avec un _n_ au lieu de deux, autant de fierté
    peut-être que les Montmorency d'être les premiers barons de France. Je
    demandai à Elstir si ces jeunes filles habitaient Balbec, il me
    répondit oui pour certaines d'entre elles. La villa de l'une était
    précisément située tout au bout de la plage, là où commencent les
    falaises du Canapville. Comme cette jeune fille était une grande amie
    d'Albertine Simonet, ce me fut une raison de plus de croire que
    c'était bien cette dernière que j'avais rencontrée, quand j'étais avec
    ma grand-mère. Certes il y avait tant de ces petites rues
    perpendiculaires à la plage où elles faisaient un angle pareil, que je
    n'aurais pu spécifier exactement laquelle c'était. On voudrait avoir
    un souvenir exact mais au moment même la vision a été trouble.
    Pourtant qu'Albertine et cette jeune fille entrant chez son amie
    fussent une seule et même personne, c'était pratiquement une
    certitude. Malgré cela, tandis que les innombrables images que m'a
    présentées dans la suite la brune joueuse de golf, si différentes
    qu'elles soient les unes des autres, se superposent (parce que je sais
    qu'elles lui appartiennent toutes), et que si je remonte le fil de mes
    souvenirs, je peux, sous le couvert de cette identité et comme dans un
    chemin de communication intérieure, repasser par toutes ces images
    sans sortir d'une même personne, en revanche, si je veux remonter
    jusqu'à la jeune fille que je croisai le jour où j'étais avec ma
    grand-mère, il me faut ressortir à l'air libre. Je suis persuadé que
    c'est Albertine que je retrouve, la même que celle qui s'arrêtait
    souvent, au milieu de ses amies, dans sa promenade dépassant l'horizon
    de la mer; mais toutes ces images restent séparées de cette autre
    parce que je ne peux pas lui conférer rétrospectivement une identité
    qu'elle n'avait pas pour moi au moment où elle a frappé mes yeux; quoi
    que puisse m'assurer le calcul des probabilités, cette jeune fille aux
    grosses joues qui me regarda si hardiment au coin de la petite rue et
    de la plage et par qui je crois que j'aurais pu être aimé, au sens
    strict du mot revoir, je ne l'ai jamais revue.

    Mon hésitation entre les diverses jeunes filles de la petite bande
    lesquelles gardaient toutes un peu du charme collectif qui m'avait
    d'abord troublé, s'ajouta-t-il aussi à ces causes pour me laisser plus
    tard, même au temps de mon plus grand–de mon second–amour pour
    Albertine, une sorte de liberté intermittente, et bien brève, de ne
    l'aimer pas. Pour avoir erré entre toutes ses amies avant de se porter
    définitivement sur elle, mon amour garda parfois entre lui et l'image
    d'Albertine certain «jeu» qui lui permettait, comme un éclairage mal
    adapté, de se poser sur d'autres avant de revenir s'appliquer à elle;
    le rapport entre le mal que je ressentais au cœur et le souvenir
    d'Albertine ne me semblait pas nécessaire, j'aurais peut-être pu le
    coordonner avec l'image d'une autre personne. Ce qui me permettait,
    l'éclair d'un instant, de faire évanouir la réalité, non pas seulement
    la réalité extérieure comme dans mon amour pour Gilberte (que j'avais
    reconnu pour un état intérieur où je tirais de moi seul la qualité
    particulière, le caractère spécial de l'être que j'aimais, tout ce qui
    le rendait indispensable à mon bonheur) mais même la réalité
    intérieure et purement subjective.

    «Il n'y a pas de jour qu'une ou l'autre d'entre elles ne passe devant
    l'atelier et n'entre me faire un bout de visite», me dit Elstir, me
    désespérant ainsi par la pensée que si j'avais été le voir aussitôt
    que ma grand-mère m'avait demandé de le faire, j'eusse probablement,
    depuis longtemps déjà, fait la connaissance d'Albertine.

    Elle s'était éloignée; de l'atelier on ne la voyait plus. Je pensai
    qu'elle était allée rejoindre ses amies sur la digue. Si j'avais pu
    m'y trouver avec Elstir, j'eusse fait leur connaissance. J'inventai
    mille prétextes pour qu'il consentît à venir faire un tour de plage
    avec moi. Je n'avais plus le même calme qu'avant l'apparition de la
    jeune fille dans le cadre de la petite fenêtre si charmante jusque-là
    sous ses chèvrefeuilles et maintenant bien vide. Elstir me causa une
    joie mêlée de torture en me disant qu'il ferait quelques pas avec moi,
    mais qu'il était obligé de terminer d'abord le morceau qu'il était en
    train de peindre. C'était des fleurs, mais pas de celles dont j'eusse
    mieux aimé lui commander le portrait que celui d'une personne, afin
    d'apprendre par la révélation de son génie ce que j'avais si souvent
    cherché en vain devant elles–aubépines, épines roses, bluets,
    fleurs de pommiers. Elstir tout en peignant me parlait de botanique,
    mais je ne l'écoutais guère; il ne se suffisait plus à lui-même, il
    n'était plus que l'intermédiaire nécessaire entre ces jeunes filles et
    moi; le prestige que quelques instants encore auparavant, lui donnait
    pour moi son talent, ne valait plus qu'en tant qu'il m'en conférait un
    peu à moi-même aux yeux de la petite bande à qui je serais présenté
    par lui.

    J'allais et venais, impatient qu'il eût fini de travailler; je
    saisissais pour les regarder des études dont beaucoup tournées contre
    le mur, étaient empilées les unes sur les autres. Je me trouvais ainsi
    mettre au jour une aquarelle qui devait être d'un temps bien plus
    ancien de la vie d'Elstir et me causa cette sorte particulière
    d'enchantement que dispensent des œuvres, non seulement d'une exécution
    délicieuse mais aussi d'un sujet si singulier et si séduisant, que
    c'est à lui que nous attribuons une partie de leur charme, comme si,
    ce charme, le peintre n'avait eu qu'à le découvrir, qu'à l'observer,
    matériellement réalisé déjà dans la nature et à le reproduire. Que de
    tels objets puissent exister, beaux en dehors même de l'interprétation
    du peintre, cela contente en nous un matérialisme inné, combattu par
    la raison, et sert de contre-poids aux abstractions de l'esthétique.
    C'était–cette aquarelle–le portrait d'une jeune femme pas
    jolie, mais d'un type curieux, que coiffait un serre-tête assez
    semblable à un chapeau melon bordé d'un ruban de soie cerise; une de
    ses mains gantées de mitaines tenait une cigarette allumée, tandis que
    l'autre élevait à la hauteur du genou une sorte de grand chapeau de
    jardin, simple écran de paille contre le soleil. A côté d'elle, un
    porte-bouquet plein de roses sur une table. Souvent, et c'était le cas
    ici, la singularité de ces œuvres tient surtout à ce qu'elles ont été
    exécutées dans des conditions particulières dont nous ne nous rendons
    pas clairement compte d'abord, par exemple si la toilette étrange d'un
    modèle féminin, est un déguisement de bal costumé, ou si au contraire
    le manteau rouge d'un vieillard qui a l'air de l'avoir revêtu pour se
    prêter à une fantaisie du peintre, est sa robe de professeur ou de
    conseiller, ou son camail de cardinal. Le caractère ambigu de l'être
    dont j'avais le portrait sous les yeux tenait sans que je le
    comprisse à ce que c'était une jeune actrice d'autrefois en
    demi-travesti. Mais son melon, sous lequel ses cheveux étaient
    bouffants, mais courts, son veston de velours sans revers ouvrant sur
    un plastron blanc me firent hésiter sur la date de la mode et le sexe
    du modèle, de façon que je ne savais pas exactement ce que j'avais
    sous les yeux, sinon le plus clair des morceaux de peinture. Et le
    plaisir qu'il me donnait était troublé seulement par la peur qu'Elstir
    en s'attardant encore me fît manquer les jeunes filles, car le soleil
    était déjà oblique et bas dans la petite fenêtre. Aucune chose dans
    cette aquarelle n'était simplement constatée en fait et peinte à cause
    de son utilité dans la scène, le costume parce qu'il fallait que la
    femme fût habillée, le porte-bouquet pour les fleurs. Le verre du
    porte-bouquet, aimé pour lui-même, avait l'air d'enfermer l'eau où
    trempaient les tiges des œillets dans quelque chose d'aussi limpide,
    presque d'aussi liquide qu'elle; l'habillement de la femme l'entourait
    d'une manière qui avait un charme indépendant, fraternel, et si les
    œuvres de l'industrie pouvaient rivaliser de charme avec les merveilles
    de la nature, aussi délicates, aussi savoureuses au toucher du regard,
    aussi fraîchement peintes que la fourrure d'une chatte, les pétales
    d'un œillet, les plumes d'une colombe. La blancheur du plastron, d'une
    finesse de grésil et dont le frivole plissage avait des clochettes
    comme celles du muguet, s'étoilait des clairs reflets de la chambre,
    aigus eux-mêmes et finement nuancés comme des bouquets de fleurs qui
    auraient broché le linge. Et le velours du veston, brillant et nacré,
    avait çà et là quelque chose de hérissé, de déchiqueté et de velu qui
    faisait penser à l'ébouriffage des œillets dans le vase. Mais surtout
    on sentait qu'Elstir, insoucieux de ce que pouvait présenter d'immoral
    ce travesti d'une jeune actrice pour qui le talent avec lequel elle
    jouerait son rôle avait sans doute moins d'importance que l'attrait
    irritant qu'elle allait offrir aux sens blasés ou dépravés de certains
    spectateurs, s'était au contraire attaché à ces traits d'ambiguïté
    comme à un élément esthétique qui valait d'être mis en relief et qu'il
    avait tout fait pour souligner. Le long des lignes du visage, le sexe
    avait l'air d'être sur le point d'avouer qu'il était celui d'une fille
    un peu garçonnière, s'évanouissait, et plus loin se retrouvait,
    suggérant plutôt l'idée d'un jeune efféminé vicieux et songeur, puis
    fuyait encore, restait insaisissable. Le caractère de tristesse
    rêveuse du regard, par son contraste même avec les accessoires
    appartenant au monde de la noce et du théâtre, n'était pas ce qui
    était le moins troublant. On pensait du reste qu'il devait être
    factice et que le jeune être qui semblait s'offrir aux caresses dans
    ce provocant costume avait probablement trouvé piquant d'y ajouter
    l'expression romanesque d'un sentiment secret, d'un chagrin inavoué.
    Au bas du portrait était écrit: _Miss Sacripant_, octobre 1872. Je ne
    pus contenir mon admiration. «Oh! ce n'est rien, c'est une pochade de
    jeunesse, c'était un costume pour une Revue des Variétés. Tout cela
    est bien loin.–Et qu'est devenu le modèle?» Un étonnement provoqué
    par mes paroles précéda sur la figure d'Elstir l'air indifférent et
    distrait qu'au bout d'une seconde il y étendit. «Tenez, passez-moi
    vite cette toile, me dit-il, j'entends Madame Elstir qui arrive et
    bien que la jeune personne au melon n'ait joué, je vous assure, aucun
    rôle dans ma vie, il est inutile que ma femme ait cette aquarelle sous
    les yeux. Je n'ai gardé cela que comme un document amusant sur le
    théâtre de cette époque.» Et avant de cacher l'aquarelle derrière lui,
    Elstir qui peut-être ne l'avait pas vue depuis longtemps y attacha un
    regard attentif. «Il faudra que je ne garde que la tête, murmura-t-il,
    le bas est vraiment trop mal peint, les mains sont d'un commençant.»
    J'étais désolé de l'arrivée de Mme Elstir qui allait encore nous
    retarder. Le rebord de la fenêtre fut bientôt rose. Notre sortie
    serait en pure perte. Il n'y avait plus aucune chance de voir les
    jeunes filles, par conséquent plus aucune importance à ce que Mme
    Elstir nous quittât plus ou moins vite. Elle ne resta, d'ailleurs, pas
    très longtemps. Je la trouvai très ennuyeuse; elle aurait pu être
    belle, si elle avait eu vingt ans, conduisant un bœuf dans la campagne
    romaine; mais ses cheveux noirs blanchissaient; et elle était commune
    sans être simple, parce qu'elle croyait que la solennité des manières
    et la majesté de l'attitude étaient requises par sa beauté sculpturale
    à laquelle, d'ailleurs, l'âge avait enlevé toutes ses séductions. Elle
    était mise avec la plus grande simplicité. Et on était touché mais
    surpris d'entendre Elstir dire à tout propos et avec une douceur
    respectueuse, comme si rien que prononcer ces mots lui causait de
    l'attendrissement et de la vénération: «Ma belle Gabrielle!» Plus
    tard, quand je connus la peinture mythologique d'Elstir, Mme Elstir
    prit pour moi aussi de la beauté. Je compris qu'à certain type idéal
    résumé en certaines lignes, en certaines arabesques qui se
    retrouvaient sans cesse dans son oeuvre, à un certain canon, il avait
    attribué en fait un caractère presque divin, puisque tout son temps,
    tout l'effort de pensée dont il était capable, en un mot toute sa vie,
    il l'avait consacrée à la tâche de distinguer mieux ces lignes, de les
    reproduire plus fidèlement. Ce qu'un tel idéal inspirait à Elstir,
    c'était vraiment un culte si grave, si exigeant, qu'il ne lui
    permettait jamais d'être content, c'était la partie la plus intime de
    lui-même: aussi n'avait-il pu le considérer avec détachement, en tirer
    des émotions, jusqu'au jour où il le rencontra, réalisé au dehors, dans
    le corps d'une femme, le corps de celle qui était par la suite devenue
    Madame Elstir et chez qui il avait pu–comme cela ne nous est
    possible que pour ce qui n'est pas nous-mêmes–le trouver méritoire,
    attendrissant, divin. Quel repos, d'ailleurs, de poser ses lèvres sur
    ce Beau que jusqu'ici il fallait avec tant de peine extraire de soi,
    et qui maintenant mystérieusement incarné, s'offrait à lui pour une
    suite de communions efficaces! Elstir à cette époque n'était plus dans
    la première jeunesse où l'on n'attend que de la puissance de la pensée,
    la réalisation de son idéal. Il approchait de l'âge où l'on compte sur
    les satisfactions du corps pour stimuler la force de l'esprit, où la
    fatigue de celui-ci, en nous inclinant au matérialisme, et la
    diminution de l'activité à la possibilité d'influences passivement
    reçues, commencent à nous faire admettre qu'il y a peut-être bien
    certains corps, certains métiers, certains rythmes privilégiés,
    réalisant si naturellement notre idéal, que même sans génie, rien
    qu'en copiant le mouvement d'une épaule, la tension d'un cou, nous
    ferions un chef-d'œuvre; c'est l'âge où nous aimons à caresser la
    Beauté du regard, hors de nous, près de nous, dans une tapisserie,
    dans une belle esquisse de Titien découverte chez un brocanteur, dans
    une maîtresse aussi belle que l'esquisse de Titien. Quand j'eus
    compris cela, je ne pus plus voir sans plaisir Mme Elstir, et son
    corps perdit de sa lourdeur, car je le remplis d'une idée, l'idée
    qu'elle était une créature immatérielle, un portrait d'Elstir. Elle en
    était un pour moi et pour lui aussi sans doute. Les données de la vie
    ne comptent pas pour l'artiste, elles ne sont pour lui qu'une occasion
    de mettre à nu son génie. On sent bien à voir les uns à côté des
    autres dix portraits de personnes différentes peintes par Elstir, que
    ce sont avant tout des Elstir. Seulement, après cette marée montante
    du génie qui recouvre la vie, quand le cerveau se fatigue, peu à peu
    l'équilibre se rompt et comme un fleuve qui reprend son cours après le
    contreflux d'une grande marée, c'est la vie qui reprend le dessus. Or,
    pendant que durait la première période, l'artiste a, peu à peu, dégagé
    la loi, la formule de son don inconscient. Il sait quelles situations
    s'il est romancier, quels paysages s'il est peintre, lui fournissent
    la matière, indifférente en soi, mais nécessaire à ses recherches
    comme serait un laboratoire ou un atelier. Il sait qu'il a fait ses
    chefs d'œuvre avec des effets de lumière atténuée, avec des remords
    modifiant l'idée d'une faute, avec des femmes posées sous les arbres
    ou à demi plongées dans l'eau, comme des statues. Un jour viendra où
    par l'usure de son cerveau, il n'aura plus, devant ces matériaux dont
    se servait son génie, la force de faire l'effort intellectuel qui seul
    peut produire son oeuvre, et continuera pourtant à les rechercher,
    heureux de se trouver près d'eux à cause du plaisir spirituel, amorce
    du travail, qu'ils éveillent en lui; et les entourant d'ailleurs d'une
    sorte de superstition comme s'ils étaient supérieurs à autre chose, si
    en eux résidait déjà une bonne part de l'œuvre d'art qu'ils porteraient
    en quelque sorte toute faite, il n'ira pas plus loin que la
    fréquentation, l'adoration des modèles. Il causera indéfiniment avec
    des criminels repentis, dont les remords, la régénération a fait
    l'objet de ses romans; il achètera une maison de campagne dans un pays
    où la brume atténue la lumière; il passera de longues heures à
    regarder des femmes se baigner; il collectionnera les belles étoffes.
    Et ainsi la beauté de la vie, mot en quelque sorte dépourvu de
    signification, stade situé en deçà de l'art et auquel j'avais vu
    s'arrêter Swann, était celui où par ralentissement du génie créateur,
    idolâtrie des formes qui l'avaient favorisé, désir du moindre effort,
    devait un jour rétrograder peu à peu un Elstir.

    Il venait enfin de donner un dernier coup de pinceau à ses fleurs; je
    perdis un instant à les regarder; je n'avais pas de mérite à le faire,
    puisque je savais que les jeunes filles ne se trouveraient plus sur la
    plage; mais j'aurais cru qu'elles y étaient encore et que ces minutes
    perdues me les faisaient manquer que j'aurais regardé tout de même,
    car je me serais dit qu'Elstir s'intéressait plus à ses fleurs qu'à ma
    rencontre avec les jeunes filles. La nature de ma grand-mère, nature
    qui était juste l'opposé de mon total égoïsme, se reflétait pourtant
    dans la mienne. Dans une circonstance où quelqu'un qui m'était
    indifférent, pour qui j'avais toujours feint de l'affection ou du
    respect, ne risquait qu'un désagrément tandis que je courais un
    danger, je n'aurais pas pu faire autrement que de le plaindre de son
    ennui comme d'une chose considérable et de traiter mon danger comme un
    rien, parce qu'il me semblait que c'était avec ces proportions que les
    choses devaient lui apparaître. Pour dire les choses telles qu'elles
    sont, c'est même un peu plus que cela, et pas seulement ne pas
    déplorer le danger que je courais moi-même, mais aller au devant de ce
    danger-là, et pour celui qui concernait les autres, tâcher au
    contraire, dussé-je avoir plus de chances d'être atteint moi-même, de
    le leur éviter. Cela tient à plusieurs raisons qui ne sont point à mon
    honneur. L'une est que si, tant que je ne faisais que raisonner, je
    croyais surtout tenir à la vie, chaque fois qu'au cours de mon
    existence, je me suis trouvé obsédé par des soucis moraux ou seulement
    par des inquiétudes nerveuses, quelquefois si puériles que je
    n'oserais pas les rapporter, si une circonstance imprévue survenait
    alors, amenant pour moi le risque d'être tué, cette nouvelle
    préoccupation était si légère, relativement aux autres, que je
    l'accueillais avec un sentiment de détente qui allait jusqu'à
    l'allégresse. Je me trouve ainsi avoir connu, quoique étant l'homme le
    moins brave du monde, cette chose qui me semblait quand je raisonnais,
    si étrangère à ma nature, si inconcevable, l'ivresse du danger. Mais
    même fussé-je quand il y en a un, et mortel, qui se présente, dans une
    période entièrement calme et heureuse, je ne pourrais pas, si je suis
    avec une autre personne, ne pas la mettre à l'abri et choisir pour moi
    la place dangereuse. Quand un assez grand nombre d'expériences
    m'eurent appris que j'agissais toujours ainsi, et avec plaisir, je
    découvris et à ma grande honte, que contrairement à ce que j'avais
    toujours cru et affirmé j'étais très sensible à l'opinion des autres.
    Cette sorte d'amour-propre inavoué n'a pourtant aucun rapport avec la
    vanité ni avec l'orgueil. Car ce qui peut contenter l'une ou l'autre,
    ne me causerait aucun plaisir et je m'en suis toujours abstenu. Mais
    les gens devant qui j'ai réussi à cacher le plus complètement les
    petits avantages qui auraient pu leur donner une moins piètre idée de
    moi, je n'ai jamais pu me refuser le plaisir de leur montrer que je
    mets plus de soin à écarter la mort de leur route que de la mienne.
    Comme son mobile est alors l'amour-propre et non la vertu, je trouve
    bien naturel qu'en toute circonstance ils agissent autrement. Je suis
    bien loin de les en blâmer, ce que je ferais, peut-être, si j'avais
    été mû par l'idée d'un devoir qui me semblerait dans ce cas être
    obligatoire pour eux aussi bien que pour moi. Au contraire, je les
    trouve fort sages de préserver leur vie, tout en ne pouvant m'empêcher
    de faire passer au second plan la mienne, ce qui est particulièrement
    absurde et coupable, depuis que j'ai cru reconnaître que celle de
    beaucoup de gens devant qui je me place, quand éclate une bombe, est
    plus dénuée de prix. D'ailleurs le jour de cette visite à Elstir les
    temps étaient encore loin où je devais prendre conscience de cette
    différence de valeur, et il ne s'agissait d'aucun danger, mais
    simplement, signe avant-coureur du pernicieux amour-propre, de ne pas
    avoir l'air d'attacher au plaisir que je désirais si ardemment plus
    d'importance qu'à la besogne d'aquarelliste qu'il n'avait pas achevée.
    Elle le fut enfin. Et, une fois dehors, je m'aperçus que–tant les
    jours étaient longs dans cette saison là–il était moins tard que je
    ne croyais; nous allâmes sur la digue. Que de ruses j'employai pour
    faire demeurer Elstir à l'endroit où je croyais que ces jeunes filles
    pouvaient encore passer. Lui montrant les falaises qui s'élevaient à
    côté de nous je ne cessais de lui demander de me parler d'elles, afin
    de lui faire oublier l'heure et de le faire rester. Il me semblait que
    nous avions plus de chance de cerner la petite bande en allant vers
    l'extrémité de la plage. «J'aurais voulu voir d'un tout petit peu près
    avec vous ces falaises», dis-je à Elstir, ayant remarqué qu'une de ces
    jeunes filles s'en allait souvent de ce côté. Et pendant ce temps-là,
    parlez-moi de Carquethuit. Ah! que j'aimerais aller à Carquethuit!»
    ajoutai-je sans penser que le caractère si nouveau qui se manifestait
    avec tant de puissance dans le «Port de Carquethuit» d'Elstir, tenait
    peut-être plus à la vision du peintre qu'à un mérite spécial de cette
    plage. «Depuis que j'ai vu ce tableau, c'est peut-être ce que je
    désire le plus connaître avec la Pointe-du-Raz qui serait, d'ailleurs,
    d'ici, tout un voyage.–Et puis même si ce n'était pas plus près, je
    vous conseillerais peut-être tout de même davantage Carquethuit, me
    répondit Elstir. La Pointe-du-Raz est admirable, mais enfin c'est
    toujours la grande falaise normande ou bretonne que vous connaissez.
    Carquethuit c'est tout autre chose avec ces roches sur une plage
    basse. Je ne connais rien en France d'analogue, cela me rappelle
    plutôt certains aspects de la Floride. C'est très curieux, et du reste
    extrêmement sauvage aussi. C'est entre Clitourps et Nehomme et vous
    savez combien ces parages sont désolés; la ligne des plages est
    ravissante. Ici, la ligne de la plage est quelconque; mais là-bas, je
    ne peux vous dire quelle grâce elle a, quelle douceur.»

    Le soir tombait: il fallut revenir; je ramenais Elstir vers sa villa,
    quand tout d'un coup, tel Méphistophélès surgissant devant Faust,
    apparurent au bout de l'avenue–comme une simple objectivation
    irréelle et diabolique du tempérament opposé au mien, de la vitalité
    quasi-barbare et cruelle dont était si dépourvue ma faiblesse, mon
    excès de sensibilité douloureuse et d'intellectualité–quelques
    taches de l'essence impossible à confondre avec rien d'autre, quelques
    sporades de la bande zoophytique des jeunes filles, lesquelles avaient
    l'air de ne pas me voir, mais sans aucun doute n'en étaient pas moins
    en train de porter sur moi un jugement ironique. Sentant qu'il était
    inévitable que la rencontre entre elles et nous se produisît, et
    qu'Elstir allait m'appeler, je tournai le dos comme un baigneur qui va
    recevoir la lame; je m'arrêtai net et laissant mon illustre compagnon
    poursuivre son chemin, je restai en arrière, penché, comme si j'étais
    subitement intéressé par elle, vers la vitrine du marchand
    d'antiquités devant lequel nous passions en ce moment; je n'étais pas
    fâché d'avoir l'air de pouvoir penser à autre chose qu'à ces jeunes
    filles, et je savais déjà obscurément que quand Elstir m'appellerait
    pour me présenter, j'aurais la sorte de regard interrogateur qui
    décèle non la surprise, mais le désir d'avoir l'air surpris–tant
    chacun est un mauvais acteur ou le prochain un bon physiognomoniste,–que
    j'irais même jusqu'à indiquer ma poitrine avec mon doigt pour
    demander: «C'est bien moi que vous appelez» et accourir vite, la tête
    courbée par l'obéissance et la docilité, le visage dissimulant
    froidement l'ennui d'être arraché à la contemplation de vieilles
    faïences pour être présenté à des personnes que je ne souhaitais pas
    de connaître. Cependant je considérais la devanture en attendant le
    moment où mon nom crié par Elstir viendrait me frapper comme une balle
    attendue et inoffensive. La certitude de la présentation à ces jeunes
    filles avait eu pour résultat, non seulement de me faire à leur égard,
    jouer, mais éprouver, l'indifférence. Désormais inévitable, le plaisir
    de les connaître fut comprimé, réduit, me parut plus petit que celui
    de causer avec Saint-Loup, de dîner avec ma grand-mère, de faire dans
    les environs des excursions que je regretterais d'être probablement,
    par le fait de relations avec des personnes qui devaient peu
    s'intéresser aux monuments historiques, contraint de négliger.
    D'ailleurs, ce qui diminuait le plaisir que j'allais avoir, ce n'était
    pas seulement l'imminence mais l'incohérence de sa réalisation. Des
    lois aussi précises que celles de l'hydrostatique, maintiennent la
    superposition des images que nous formons dans un ordre fixe que la
    proximité de l'événement bouleverse. Elstir allait m'appeler. Ce
    n'était pas du tout de cette façon que je m'étais souvent, sur la
    plage, dans ma chambre, figuré que je connaîtrais ces jeunes filles.
    Ce qui allait avoir lieu, c'était un autre événement auquel je n'étais
    pas préparé. Je ne reconnaissais ni mon désir, ni son objet; je
    regrettais presque d'être sorti avec Elstir. Mais, surtout, la
    contraction du plaisir que j'avais auparavant cru avoir était due à
    la certitude que rien ne pouvait plus me l'enlever. Et il reprit comme
    en vertu d'une force élastique, toute sa hauteur, quand il cessa de
    subir l'étreinte de cette certitude, au moment où m'étant décidé à
    tourner la tête, je vis Elstir arrêté quelques pas plus loin avec les
    jeunes filles, leur dire au revoir. La figure de celle qui était le
    plus près de lui, grosse et éclairée par ses regards, avait l'air d'un
    gâteau où on eût réservé de la place pour un peu de ciel. Ses yeux,
    même fixes, donnaient l'impression de la mobilité comme il arrive par
    ces jours de grand vent où l'air, quoique invisible, laisse percevoir
    la vitesse avec laquelle il passe sur le fond de l'azur. Un instant
    ses regards croisèrent les miens, comme ces ciels voyageurs des jours
    d'orage qui approchent d'une nuée moins rapide, la côtoient, la
    touchent, la dépassent. Mais ils ne se connaissent pas et s'en vont
    loin l'un de l'autre. Tels nos regards furent un instant face à face,
    ignorant chacun ce que le continent céleste qui était devant lui
    contenait de promesses et de menaces pour l'avenir. Au moment
    seulement où son regard passa exactement sous le mien, sans ralentir sa
    marche, il se voila légèrement. Ainsi, par une nuit claire, la lune
    emportée par le vent passe sous un nuage et voile un instant son
    éclat, puis reparaît bien vite. Mais déjà Elstir avait quitté les
    jeunes filles sans m'avoir appelé. Elles prirent une rue de traverse,
    il vint vers moi. Tout était manqué.

  • 韓詩外傳, Vol. 3-4

    韓詩外傳, Vol. 3-4

    Aproximadamente 2.777 palavras.

    Produced by Nicole Lai

    卷三
    傳曰:昔者、舜甑盆無膻,而下不以余獲罪;飯乎土簋,啜乎土型,
    而農不以力獲罪;衣而領,而女不以巧獲罪;法下易由,事寡易為功,而
    民不以政獲罪。故大道多容,大德多下,圣人寡為,故用物常壯也。傳曰
    :易簡而天下之理得矣。詩曰:“政有夷之行,子孫保之。”忠易為禮,
    誠易為辭,賢人易為民,工巧易為材。詩曰:“政有夷之行,子孫保之。
    ”
    有殷之時,谷生湯之廷,三日而大拱。湯問伊尹曰:“何物也?”對
    曰:“谷樹也。”湯問:“何為而生于此?”伊尹曰:“谷之出澤,野物
    也,今生天子之庭,殆不吉也。”湯曰:“奈何?”伊尹曰:“臣聞:妖
    者、禍之先,祥者、福之先。見妖而為善,則禍不至,見祥而為不善,則
    福不臻””湯乃齋戒靜處,夙興夜寐,吊死問疾,赦過賑窮,七日而谷亡
    ,妖孽不見,國家昌。詩曰:“畏天之威,于時保之。”
    昔者、周文王之時,蒞國八年,夏六月,文王寢疾,五日而地動,東
    西南北不出國郊。有司皆曰:“臣聞:地之動,為人主也。今者、君王寢
    疾,五日而地動,四面不出國郊,群臣皆恐,請移之。”文王曰:“奈何
    其移之也?”對曰:“興事動眾,以增國城,其可移之乎!”文王曰:“
    不可。夫天之道見妖,是以罰有罪也,我必有罪,故此罰我也。今又專興
    事動眾,以增國城,是重吾罪也,不可以之。昌也請改行重善移之,其可
    以免乎!”于是遂謹其禮節硬皮革,以交諸侯;飾其辭令幣帛,以禮俊士
    ;頒其爵列等級田疇,以賞有功。遂與群臣行此,無幾何而疾止。文王即
    位八年而地動,之后四十三年,凡蒞國五十一年而終,此文王之所以踐妖
    也。詩曰:“畏天之威,于時保之。”
    王者之論德也,而不尊無功,不官無德,不誅無罪。朝無幸位,民無
    幸生。故上賢使能,而等級不菖;折暴禁悍,而刑罰不過。百姓曉然皆知
    夫為善于家,取賞于朝也;為不善于幽,而蒙刑于顯。夫是之謂定論,是
    王者之德。詩曰:“明昭有周,式序在位。”
    傳曰:以從俗為善,以貨財為寶,以養性為己為道,是民德也,未及
    于士也。行法而志堅,不以私欲害其所聞,是勁士也,未及于君子也。行
    法而志堅,好修其所聞,以矯其情;言行多當,未安諭也;知慮多當,未
    周密也;上則能大其所隆也,下則能開道不若己者,是篤厚君子,未及圣
    人也。若夫百王之法,若別白黑;應當世之變,若數三綱;行禮要節,若
    運四支;因化之功,若推四時;天下得序,群物安居,是圣人也。詩曰:
    “明昭有周,式序在位。”
    魏文侯欲置相,召李克問曰:“寡人欲置相,非翟黃則魏成子,愿卜
    之于先生。”李克避席而辭曰:“臣聞之;卑不謀,疏不間親。臣外居高
    者也,不敢當命。”文侯曰:“先生臨事勿讓。”李克曰:“夫觀士也,
    居則視其所親,富則視其所與,達則視其所舉,窮則視其所不為,貧則視
    其所不取。此五者足以觀矣。”文侯曰:“請先生就舍,寡人之相定矣。
    ”李克出,遇翟黃,曰:“今日聞君召先生而卜相,果誰為之?”李克曰
    :“魏成子為之。”翟黃悖然作色,曰:“吾何負于魏成子!西河之守,
    吾所進也;君以鄴為憂,吾進西門豹,君欲伐中山,吾進樂羊;中山既拔
    ,無守之者,吾進先生;君欲置太子傅,吾進趙蒼。皆有成功就事,吾何
    負于魏成子!”克曰:“子之言克于子之君也,豈比周以求大官哉!君問
    置相,非成則黃,二子何如?臣對曰:君不察故也。居則視其所親,富則
    視其所与,達則視其所舉,窮則視其所不為,貧則視其所不取。五者以定
    矣,何待克哉!是以知魏成子為相也。且子焉得与魏成子比!魏成子食祿
    日千鐘,什一在內,以聘約天下之士,是以得卜子夏,田子方,段干木,
    此三人,君皆師友之,子之所進皆臣之,子焉得与魏成子比乎!”翟黃逡
    巡再拜曰:“鄙人固陋,失對于夫子。”詩曰:“明昭有周,式序在位。
    ”
    成侯嗣公,聚a計數之君也,未及取民也;子產取民也,未及為政也
    ;管仲為政也,未及修禮。故修禮者王,為政者強,取民者安,聚者亡。
    故合聚之以招谷,積財以肥敵,危身亡國之道也,明君不蹈也。將修禮以
    齊朝,正法以齊官,平政以齊下,然后節奏齊乎朝,法則度量正乎官,忠
    信愛刑平乎下。如是,百姓愛之如父母,畏之如神明。是以德澤洋乎海內
    ,福祉歸乎王公。詩曰:“降福簡簡,威儀反反,既醉既飽,福祿來反。
    ”
    楚庄王寢疾,卜之,曰:“河為崇。”大夫曰:“請用牲。”庄王曰
    :“止。古者、圣王制祭不過望,濉漳江漢,楚之望也,寡人雖不德,河
    非所獲罪也。”遂不祭,三日而疾有瘳。孔子聞之,曰:“楚庄王之霸,
    其有方矣,制節守職,反身不貳,其霸不亦宜乎!”詩曰:“嗟嗟保介!
    ”庄王之謂也。
    人主之疾,十有二發,非有賢醫,莫能治也。何謂十二發?痿、蹶、
    逆、脹、滿、支、膈、盲、煩、喘、痹、風,此之曰十二發。賢醫治之何
    ?曰:省事輕刑,則痿不作;無使小民飢寒,則蹶不作;無令財貨上流,
    則逆不作;無令倉廩積腐,則脹不作;無使府庫充實,則滿不作;無使群
    臣縱恣,則支不作;無使下情不上通,則隔不作;上材恤下,則肓不作;
    法令奉行,則煩不作;無使下怨,則喘不作;無使賢伏匿,則痹不作;無
    使百姓歌吟誹謗,則風不作。夫重臣群下者,人主之心腹支体也,心腹支
    体無疾,則人主無疾矣,故非有賢醫,莫能治也。人皆有此十二疾,而不
    用賢醫,則國非其國也。詩曰:“多將儢豢刪藥。”終亦必亡而已矣。故
    賢醫用,則眾庶無疾,況人主乎!
    傳曰:太平之時,無、跛、眇、鰜叭濉鄱蹋哺覆豢拮櫻殘植豢薜埽駁
    牢襁負之遺育,然各以序終者,賢醫之用也。故安止平正除疾之道無他焉
    ,用賢而已矣。詩曰:“有瞽有瞽,在周之庭。”紂之遺民也。
    傳曰:“喪祭之禮廢,則臣子之恩薄,臣子之恩薄,則背死亡生者眾
    。”小雅曰:“子子孫孫,勿替引之。”
    人事倫,則順于鬼神;順于鬼神,則降福孔皆。詩曰:“以享以祀,
    以介景福。”
    武王伐紂,到于邢丘,J折為三,天雨,三日不休。武王心懼,召太
    公而問曰:“意者,紂未可伐乎?”太公對曰:“不然。因折為三者,軍
    當分為三也。天雨、三日不休,欲洒吾兵也。”武王曰:“然何若矣?”
    太公曰:“愛其人,及屋上烏;惡其人者,憎其骨余。咸劉厥敵,靡使有
    余。”武王曰:“于戲!天下未定也!”周公趨而進曰:“不然。使各度
    其宅,而佃其田,無獲舊新。百姓有過,在予一人。”武王曰:“于戲!
    天下已定矣。”乃修武勒兵于宁,更名邢丘曰怀,宁曰修武,行克紂于牧
    之野。詩曰:“牧野洋洋,檀車皇皇,駟矄彭彭,維師尚父,時維鷹揚,
    涼彼武王,肆伐大商,會朝清明。”既反商,及下車,封黃帝之后于蒯,
    封帝堯之后于祝,封舜之后于陳。下車而封夏后氏之后于杞,封殷之后于
    宋,封比干之墓,釋箕子之囚,表商容之閭。濟河而西,馬放華山之陽,
    示不复乘;牛放桃林之野,示不复服也;車甲而藏之于府庫,示不复用也
    。于是廢軍而郊射,左射狸首,右射騶虞,然后天下知武王不复用兵也。
    祀乎明堂,而民知孝;朝覲,然后諸侯知以敬;坐三老于大學,天子執醬
    而饋,執爵而嘄,所以教諸侯之悌也。此四者,天下之大教也。夫武之久
    ,不亦宜乎!詩曰:“胜殷遏劉,耆定爾功。”言伐紂而殷亡武也。
    孟嘗君請學于閔子;使車往迎閔子。閔子曰:“禮有來學,而無往教
    。致師而學,不能學;往教,則不能化君也。君所謂不能學者也,臣所謂
    不能化者也。”于是孟嘗君曰:“敬聞命矣。”明日、衣請受業。詩曰:
    “日就月將。”
    劍雖利,不厲不斷;材雖美,不學不高。雖有旨酒嘉怀膊恢捌渲跡凰
    漵猩頻潰不學,不達其功。故學然后知不足,教然后知不究。不足,故自
    愧而勉,不究、故盡師而熟。由此觀之,則教學相長也。子夏問詩,學一
    以知二,孔子曰:“起予者,商也,始可与言詩已矣。”孔子賢乎英杰,
    而圣德備,弟子被光景而德彰。詩曰:“日就月將。”
    凡學之道,嚴師為難。師嚴然后道尊;道尊然后民知敬學。故太學之
    禮,雖詔于天子,無北面,尊師尚道也。故不言而信,不怒而威,師之謂
    也。詩曰:“日就月將,學有緝熙于光明。”
    傳曰:宋大水。魯人吊之曰:“天降淫雨,害于粢盛,延及君地,以
    憂執政,使臣敬吊。”宋人應之,曰:“寡人不仁,齋戒不修,使民不時
    ,天加以災,又遺君憂,拜命之辱。”孔子聞之,曰:“宋國其庶几矣。
    ”弟子曰:“何謂?”孔子曰:“昔桀紂不任其過,其亡也忽焉。成湯文
    王知任其過,其興也勃焉。過而改之,是不過也。”宋人聞之,乃夙興夜
    寐,吊死問疾,戮力宇內,三歲,年丰政平。鄉使宋人不聞孔子之言,則
    年谷未丰,而國家未宁。詩曰:“佛時仔肩,示我顯德行。”
    齊桓公設庭燎,為便人欲造見者,幾年而士不至。于是東野有以九九
    見者,桓公使戲之曰:“九九足以見乎?”鄙人曰:“臣聞君設庭燎以待
    士,期年而士不至。夫士之所以不至者,君、天下之賢君也,四方之士皆
    自以不及君,故不至也。夫九九、薄能耳,而君猶禮之,況賢于九九者乎
    !夫太山不讓礫石,江海不辭小流,所以成其大也。詩曰:‘先民有言,
    詢于芻蕘。’博謀也。”桓公曰:“善。”乃固禮之。四月,四方之士相
    導而至矣。詩曰:“自堂徂基,自羊徂牛。”以小成大。
    太平之時,民行役者不菖時,男女不失時以偶。孝子不失時以養;外
    無曠夫,內無怨女;上無不慈之父,下無不孝之子;父子相成,夫婦相保
    ;天下和平,國家安宁;人事備乎下,天道應乎上。故天不變經,地不易
    形,日月昭明,列宿有常;天施地化,陰陽和合;動以雷電,潤以風雨,
    節以山川,均其寒暑,万民育生,各得其所,而制國用。故國有所安,地
    有所主,圣人刳木為舟,剡木為W,以通四方之物,使澤人足乎水,山人
    足乎魚,余衍之財有所流。故丰膏不獨樂,磽确不獨苦,雖遭凶年飢歲,
    禹湯之水旱,而民無凍餓之色。故生不乏用,死不轉尸,夫是之謂樂。詩
    曰:“于鑠王師,遵養時晦。”
    能制天下,必能養其民也;能養其民者,為自養也。飲食适乎藏,滋
    味适乎气,勞佚适乎筋骨,寒暖适乎肌膚;然后气藏平,心術治,思慮得
    ,喜怒時,起居而游樂,事時而用足,夫是之謂能自養者也。故圣人不淫
    佚侈靡者,非鄙夫色而愛財用也,養有适,過則不樂,故不為也。是以夏
    不數浴,非愛水也;冬不頻湯,非愛火也;不高台榭,非無土木也;不大
    鐘鼎,非無金錫也;不沈于酒,不貪于色,非辟丑也;直行情性之所安而
    制度,可以為天下法矣。故用不靡財,足以養其生,而天下稱其仁也;養
    不害性,足以成教,而天下稱其義也;适情辟余,不求非其有,而天下稱
    其廉也;行成不可掩,息刑不可犯,執一道而輕万物,天下稱其勇也。四
    行在乎民,居則婉愉,怒則胜敵;故審其所以養,而治道具矣;治道具,
    而遠近畜矣。詩曰:“于鑠王師,遵養時晦。”言相養者之至于晦也。
    公儀休相魯而嗜魚,一國人獻魚而不受。其弟諫曰:“嗜魚不受,何
    也?”曰:“夫欲嗜魚,故不受也。受魚而免于相,則不能自給魚;無受
    而不免于相,長自給于魚。”此明于魚為己者也。故老子曰:“后其身而
    身先,外其身而身存。非以其無私乎?故能成其私。”詩曰:“思無邪。
    ”此之謂也。
    傳曰:魯有父子訟者、康子欲殺。孔子曰:“未可殺也。夫民父子訟
    之為不義久矣,是則上失其道,上有道,是人亡矣。”訟者聞之,請無訟
    。康子曰:“治民以孝,殺一不義,以J不孝,不亦可乎?”孔子曰:“
    否。不教而听其獄,殺不辜也;三軍大敗,不可誅也;獄讞不治,不可刑
    也。上陳之教,而先服之,則百姓從風矣;邪行不從,然后俟之以刑,則
    民知罪矣。夫一仞之牆,民不能菖,百仞之山,童子登游焉,凌遲故也。
    今其仁義之陵遲久矣,能謂民無菖乎?詩曰:‘俾民不迷。’昔之君子道
    其百姓不使迷,是以威厲而刑措不用也。故形其仁義,謹其教道,使民目
    晰焉而見之,使民耳晰焉而聞之,使民心晰焉而知之,則道不迷,而民志
    不惑矣。詩曰:‘示我顯德行。’故道義不易,民不由也;禮樂不明,民
    不見也。詩曰:‘周道如砥,其直如矢。’言其易也。‘君子所履,小人
    所視。’言其明也。‘涎言顧之,潸焉出涕。’哀其不聞禮教而就刑誅也
    。夫散其本教,而施之刑辟,猶決其牢,而發以毒矢也,不亦哀乎!故曰
    :未可殺也。昔者、先王使民以禮,譬之如御也,刑者,鞭策也,今猶無
    轡銜而鞭策以御也,欲馬之進,則策其后,欲馬之退,則策其前,御者以
    勞,而馬亦多傷矣。今猶此也,上憂勞而民多罹刑。詩曰:‘人而無禮,
    胡不遄死!’為上無禮,則不免乎患;為下無禮,則不免乎刑;上下無禮
    ,胡不遄死!”康子避席再拜曰:“仆雖不敏,請承此語矣。”孔子退朝
    ,門人子路難曰:“父子訟、道邪?”孔子曰:“非也。”子路曰:“然
    則夫子胡為君子而免之也?”孔子曰:“不戒責成,害也,慢令致期,暴
    也,不教而誅、賊也。君子為政,避此三者。且詩曰:‘載色載笑,匪怒
    伊教。’”
    當舜之時,有苗不服,其不服者,衡山在南,岐山在北,左洞庭之波
    ,右彭澤之水,由此險也。以其不服,禹請伐之,而舜不許,曰:“吾喻
    教猶未竭也。”久喻教,而有苗民請服。天下聞之,皆薄禹之義,而美舜
    之德。詩曰:“載色載笑,匪怒伊教。”舜之謂也。問曰:“然則禹之德
    不及舜乎?”曰:“非然也。禹之所以請伐者,欲彰舜之德也。故善則稱
    君,過則稱己,臣下之義也。假使禹為君,舜為臣,亦如此而已矣。夫禹
    可謂達乎為人臣之大体也。”
    季孫氏之治魯也,眾殺人,而必當其罪;多罰人,而必當其過。子貢
    曰:“暴哉!治乎!”季孫聞之,曰:“吾殺人,必當其罪;罰人,必當
    其過。先生以為暴,何也?”子貢曰:“夫奚不若子產之治鄭,一年而負
    罰之過省,二年而刑殺之罪亡,三年而庫無拘人。故民歸之,如水就下;
    愛之、如孝子敬父母。子產病,將死,國人皆吁嗟,曰:‘誰可使代子產
    死者乎?’及其不免死也,士大夫哭之于朝,商賈哭之于市,農夫哭之于
    野。哭子產者皆如喪父母。今竊聞夫子疾之時,則國人喜,活則國人皆駭
    。以死相賀,以生相恐,非暴而何哉!賜聞之:托法而治,謂之暴;不戒
    致期,謂之虐;不教而誅,謂之賊;以身胜人,謂之責。責者失身,賊者
    失臣,虐者失政,暴者失民。且賜聞:居上位,行此四者而不亡者,未之
    有也。”于是季孫稽首謝曰:“謹聞命矣。”詩曰:“載色載笑,匪怒伊
    教。”
    問者曰:“夫智者何以樂于水也?”曰:“夫水者,緣理而行,不遺
    小間,似有智者;動而下之,似有禮者;蹈深不疑,似有勇者;障防而清
    ,似知命者;歷險致遠,卒成不毀,似有德者。天地以成,群物以生,國
    家以宁,万事以平,品物以正。此智者所以樂于水也。”詩曰:“思樂泮
    水,薄采其茆。魯侯戾止,在泮飲酒。”樂水之謂也。
    問者曰:“夫仁者何以樂于山也?”曰:“夫山者、万民之所瞻仰也
    。草木生焉,万物植焉,飛鳥集焉,走獸休焉,四方益取与焉,出云道風
    ,曊斕醇洹斕匾猿桑補乙宁。此仁者所以樂于山也。”詩曰:“太山岩岩
    ,魯邦所瞻。”樂山之謂也。
    傳曰:晉文公嘗約亡,反國,三行賞而不及陶叔狐。陶叔狐謂咎犯曰
    :“吾從而亡,十有一年,顏色黯黑,手足胼胝。今反國,三行賞,而我
    不與焉,君其忘我乎?其有大過乎?子試為我言之。”咎犯言之。文公曰
    :“噫!我豈忘是子哉!高明至賢,志行全成,湛我以道,說我以仁,變
    化我行,昭明我,使我為成人者,吾以為上賞。恭我以禮,防我以義,藩
    援我,使我不為非者,吾以為次。勇猛強武,氣勢自御,難在前則處在,
    難在后則處后,免我危難之中,吾以為次。然勞苦之士次之。詩曰:‘率
    履不越,遂視既發。’今不內自訟過,不悅百姓,將何錫之哉!”
    夫詐人者曰:“古今异情,其所以治亂异道。”而眾人皆愚而無知、
    陋而無度者也,于其所見,猶可欺也,況乎千歲之后乎!彼詐人者、門庭
    之間猶挾欺,而況乎千歲之上乎!然則圣人何以不可欺也?曰:圣人以己
    度人者也。以心度心,以情度情,以類度類,古今一也。類不悖,雖久同
    理,故性緣理而不迷也。夫五帝之前無傳人,非無賢人,久故也;五帝之
    中無傳政,非無善改,久故也;虞夏有傳政,不如殷周之察也,非無善政
    ,久故也。夫傳者久則愈略,近則愈詳,略則舉大,詳則舉細。故愚者聞
    其大不知其細,聞其細不知其大,是以久而差。三王五帝,政之至也。詩
    曰:“帝命不違,至于湯齊。”言古今一也。
    舜生于諸馮,遷于負夏,卒于鳴條,東夷之人也。文王生于岐周,卒
    于畢郢,西夷之人也。地之相去也,千有余里,世之相后也,千有余歲,
    然得志行乎中國,若合符節。孔子曰:“先圣后圣,其揆一也。”詩曰:
    “帝命不違,至于湯齊。”
    孔子觀于周廟,有欹器焉。孔子問于守廟者曰:“此謂何器也?”對
    曰:“此蓋為宥座之器。”孔子曰:“聞宥座器滿則覆,虛則欹,中則正
    ,有之乎?”對曰:“然。”孔子使子路取水試之,滿則覆,中則正,虛
    則欹。孔子喟然而嘆曰:“嗚呼!惡有滿而不覆者哉!”子路曰:“敢問
    持滿有道乎?”孔子曰:“持滿之道,抑而損之。”子路曰:“損之有道
    乎?”孔子曰:“德行寬裕者、守之以恭;土地廣大者,守之以儉;祿位
    尊盛者,守之以卑,人眾兵強者,守之以畏;聰明睿智者、守之以愚;博
    聞強記者,守之以淺。夫是之謂抑而損之。”詩曰:“湯降不遲,圣敬日
    躋。”
    周公踐天子之位,七年,布衣之士所贄而師者十人,所友見者十二人
    ,窮巷白屋先見者四十九人,時進善者百人,教士千人,宮朝者万人。成
    王封伯禽于魯,周公誡之曰:“往矣!子無以魯國驕士。吾、文王之子,
    武王之弟,成王之叔父也,又相天下,吾于天下,亦不輕矣。然一沐三握
    發,一飯三吐哺,猶恐失天下之士。吾聞德行寬裕,守之以恭者榮;土地
    廣大,守之以儉者安;祿位尊盛,守之以卑者貴;人眾兵強,守之以畏者
    胜;聰明睿智,守之以愚者善;博聞強記,守之以淺者智。夫此六者、皆
    謙德也。夫貴為天子,富有四海,由此德也;不謙而失天下,亡其身者,
    桀紂是也;可不慎歟!故易有一道,大足以守天下,中足以守其國家,近
    足以守其身,謙之謂也。夫天道虧盈而益謙,地道變盈而流謙,鬼神害盈
    而福謙,人道惡盈而好謙。是以衣成則必缺,宮成則必缺隅,屋成則必加
    拙,示不成者、天道然也。易曰:‘謙、亨、君子有終、吉。’詩曰:‘
    湯降不遲,圣敬日躋。’誡之哉!其無以魯國驕士也。”傳曰:子路盛服
    以見孔子。孔子曰:“由、疏疏者何也?昔者、江于汶,其始出也,不足
    以濫觴;及其至乎江之津也,不方舟,不避風,不可渡也,非其眾川之多
    歟!今汝衣服其盛,顏色充滿,天下有誰加汝哉!”子路趨出,改服而入
    ,蓋揖如也。孔子曰:“由志之,吾語女;夫慎于言者不嘩,慎于行者不
    伐。色知而有長者、小人也。故君子知之為知之,不知為不知,言之要也
    ;能之為能之,不能為不能,行之要也。言要則知,行要則仁,既知且仁
    ,又何加哉!”詩曰:“湯降不遲,圣敬日躋。”
    君子行不貴苟難,說不貴苟察,名不貴苟傳,惟其當之為貴。夫負石
    而赴河,行之難為者也,而申徒狄能之,君子不貴者,非禮義之中也。山
    淵平,天地比,齊秦襲,入乎耳,出乎口,鉤有須,卵有毛,此說之難持
    者也,而鄧s惠施能之,君子不貴者,非禮義之中也。盜跖吟口,名聲若
    日月,与舜禹俱傳而不息,君子不貴者,非禮義之中也。故君子行不貴苟
    難,說不貴苟察,名不貴苟傳,維其當之為貴。詩曰:“不競不亢,不剛
    不柔。”
    伯夷叔齊目不視惡色,耳不听惡聲;非其君不事,非其民不使;橫政
    之所出,橫民之所止,弗忍居也;思与鄉人居,若朝衣朝冠坐于涂炭也。
    故聞伯夷之風者、貪夫廉,懦夫有立志。至柳下惠則不然,不羞污君,不
    辭小官;進不隱賢,必由其道;甋窮而不憫,遺佚而不怨;与鄉人居,愉
    愉然不去也,雖袒裼裸裎于我側,彼安能浼我哉!故聞柳下惠之風,鄙夫
    寬,薄夫厚。至乎孔子去魯,遲遲乎其行也,可以去而去,可以止而止,
    去父母國之道也。伯夷、圣人之清者也,柳下惠、圣人之和者也,孔子、
    圣人之中者也。詩曰:“不競不?,不剛不柔。”中庸和通之謂也。
    王者之等賦正事,田野什一,關市譏而不征,山林澤梁,以時入而不
    禁。相地而正壤,理道而致貢。万物群來,無有流滯,以相通移。近者不
    隱其能,遠者不疾其勞。雖幽間僻陋之國,莫不趨使而安樂之。夫是之謂
    王者之等賦正事。詩曰:“敷政优优,百祿是遒。”
    孫卿与臨武君議兵于趙孝成王之前。王曰:“敢問兵之要?”臨武君
    曰:“夫之要義,上得天時,下得地利,后之發,先之至,此兵之要也。
    ”孫卿曰:“不然。夫兵之要,在附親士民而已。六馬不和,造父不能以
    致遠;弓矢不調,羿不能以中微;士民不親附,湯武不能以戰胜。由此觀
    之,要在于附親士民而已矣。”臨武君曰:“不然。夫兵之用,變故也,
    其所貴,謀詐也,善用之者,猶脫兔莫知其出;孫吳用之,無敵于天下。
    由此觀之,豈待親士民而后可哉!”孫卿曰:“不然。君之所道者、諸侯
    之兵、謀臣之事也;臣之所道者、仁人之兵,圣王之事也。彼可詐者,必
    怠慢者也,君臣上下之際,突然有离德者也。夫以跖而詐桀,猶有工拙焉
    。以桀詐堯,如以指撓沸,以卵投石,抱羽毛而赴烈火,入則饕玻太怚i
    詐也!且夫暴國將孰焉與至哉?彼其与至者,必欺其民,民之親我也,芬
    若椒蘭,歡如父子,彼顧其上,如毒蜂蠆之人哉,雖桀跖豈肯為其所至惡
    ,賊其所至愛哉!是猶使人之子孫,自賊其父母也,彼則先覺其失,何可
    詐哉!且仁人之兵,聚則成卒,散則成列,延居則若莫邪之長刃,嬰之者
    斷,銳居則若莫邪之利鋒,當之者潰,圓居則若丘山之不可移也,方居則
    若盤石之不可拔也,触之,摧角折節而退爾,夫何可詐也。詩曰:‘武王
    載旆,有虔秉鉞;如火烈烈,則莫我敢曷。’此謂湯武之兵也。”孝成王
    避席仰首曰:“寡人雖不敏,請依先生之兵也。”
    受命之士,正衣冠而立,儼然,人望而信之;其次、聞其言而信之;
    其次、見其行而信之;既見其行,而眾皆不信,斯下矣。詩曰:“慎与言
    矣,謂爾不信。”
    昔者、不出戶而知天下,不窺牖而見天道,非目能視乎千里之前,非
    耳能聞乎千里之外,以己之情量之也。己惡飢寒焉,則知天下之欲衣食也
    ;己惡勞苦焉,則知天下之欲安佚也;己惡衰乏焉,則知天下之欲富足也
    。知此三者、圣王之所以不降席而匡天下。故君子之道,忠恕而已矣。夫
    處飢渴,苦血气,困寒暑,動肌膚,此四者,民之大害也,害不除,未可
    教御也。四体不掩,則鮮仁人;五藏空虛,則無立士。故先王之法,天子
    親耕,后妃親蚕,先天下憂衣与食也。詩曰:“父母何嘗?心之憂矣,之
    子無裳。”

    卷四
    紂作炮烙之刑。王子比干曰:“主暴不諫,非忠也;畏死不言,非勇
    也。見過即諫,不用即死,忠之至也。”遂諫,三日不去朝,紂囚殺之。
    詩曰:“昊天大憮,予慎無辜!”
    桀為酒池,可以運舟:糟丘,足以望十里;而牛飲者三千人。關龍逢
    進諫曰:“古之人君,身行禮義,愛民節財,故國安而身壽。今君用財若
    無窮,殺人若恐弗胜,君若弗革,天殃必降,而誅必至矣。君其革之!”
    立而不去朝。桀囚而殺之。君子聞之曰:“天之命矣!”詩曰:“昊天太
    憮,予慎無辜!”
    有大忠者,有次忠者,有下忠者,有國賊者。以道覆君而化之,是謂
    大忠也;以德調君而輔之,是謂次忠也;以諫非君而怨之,是謂下忠也;
    不恤乎公道之達義,偷合苟同,以持祿養者,是謂國賊也。若周公之于成
    王,可謂大忠也;管仲之于桓公,可謂次忠也;子胥之于夫差,可謂下忠
    也;曹触龍之于紂,可謂國賊也。皆人臣之所為也,吉凶賢不肖之效也。
    詩曰:“匪其止共,惟王之邛。”
    哀公問取人。孔子曰:“無取健,無取佞,無取口讒。健、驕也,佞
    、諂也,讒、誕也。故弓調然后求勁焉,馬服然后求良焉,士信愨然后求
    知焉,士不信焉,又多知,譬之豺狼,其難以身近也。周書曰:‘為虎傅
    翼也。’不亦殆乎!”詩曰:‘匪其止共,惟王之邛。’言其不恭其職事
    ,而病其主也。
    齊桓公獨以管仲謀伐莒,而國人知之。桓公謂管仲曰:“寡人獨為仲
    父言,而國人知之,何也?”管仲曰:“意若國中有圣人乎!今東郭牙安
    在?”桓公顧曰:“在此。”管仲曰:“子有言乎?”東郭牙曰:“然。
    ”管仲曰:“子何以知之?”曰:“臣聞君子有三色,是以知之。”管仲
    曰:“何謂三色?”曰:“歡忻愛說,鐘鼓之色也;愁悴哀憂,衰之色也
    ;猛厲充實,兵革之色也。是以知之。”管仲曰:“何以知其莒也?”對
    曰:“君東南面而指,口張而不掩,舌舉而不下,是以知其莒也。”桓公
    曰:“善。詩曰:‘他人有心,予忖度之。’”東郭先生曰:“目者、心
    之符也,言者、行之指也。夫知者之于人也,未嘗求知而后能知也,觀容
    貌,察氣志,定取舍,而人情畢矣。”詩曰:“他人有心,予忖度之。”
    今有堅甲利兵,不足以施敵破虜;弓良矢調,不足射遠中微,與無兵
    等爾。有民不足強用嚴敵,与無民等爾。故盤石千里,不為有地;愚民百
    万,不為有民。詩曰:“維南有箕,不可以簸揚;維北有斗,不可以挹酒
    漿。”
    傳曰:舜彈五弦之琴,以歌南風,而天下治。周平公酒不离于前,鐘
    石不解于懸,而宇內亦治。匹夫百畝一室,不遑啟處,無所移之也。夫以
    一人而兼听天下,其日有余而下治,是使人為之也。夫擅使人之權,而不
    能制眾于下,則在位者,非其人也。詩曰:“維南有箕,不可以簸揚;維
    北有斗,不可以挹酒漿。”言有位無其事也。
    齊桓公伐山戎,其道過燕,燕君送之出境。桓公問管仲曰:“諸侯相
    送,固出境乎?”管仲曰:“非天子不出境。”桓公曰:“然畏而失禮也
    。寡人不可使燕失禮。”乃割燕君所至之地以与之。諸侯聞之,皆朝于齊
    。詩曰:“靜恭爾位,好是正直。神之听之,介爾景福。”
    韶用干戚,非至樂也;舜兼二女,非達禮也;封黃帝之子十九人,非
    法義也;往田號泣,未盡命也。以人觀之則是也,以法量之則未也。禮曰
    :“禮儀三百,威儀三千。”詩曰:“靜恭爾位,正直是与,神之听之,
    式谷以女。”
    禮者、治辯之极也,強國之本也,威行之道也,功名之統也,王公由
    之,所以一天下也,不由之,所以隕社稷也。是故堅甲利兵,不足以為武
    ;高城深池,不足以為固;嚴令繁刑,不足以為威;由其道則行,不由其
    道則廢。昔楚人蛟革犀兕以為甲,堅如金石,宛如鉅蛇,慘若蜂蠆,輕利
    剛疾,卒如飄風,然兵殆于垂沙,唐子死,庄軨走,楚分為三四者,此豈
    無堅甲利兵也哉!所以統之非其道故也。汝淮以為險,江漢以為池,緣之
    以方城,限之以鄧林,然秦師至于鄢郢舉,若振槁然,是豈無固塞限險也
    哉!其所以統之者、非其道故也。紂殺比干,而囚箕子,為炮烙之刑,殺
    戮無時,群下愁怨,皆莫冀其命,然周師至,令不行乎左右,而豈其無嚴
    令繁刑也哉!其所以統之者、非其道故也。若夫明道而均分之,誠愛而時
    使之,則下之應上,如影響矣;有不由命,然后俟之以刑,刑一人而天下
    服,下不非其上,知罪在己也。是以刑罰競消,而威行如流者、無他,由
    是道故也。詩曰:“自東自西,自南自北,無思不服。”如是則近者歌謳
    之,遠者赴趨之,幽閑僻陋之國,莫不趨使而安樂之,若赤子之歸慈母者
    、何也?仁刑義立,教誠愛深,禮樂交通故也。詩曰:“禮儀卒度,笑語
    卒獲。”
    君人者、以禮分施,均遍而不偏,臣以禮事君,忠順而不解,父寬惠
    而有禮,子敬愛而致恭,兄慈愛而見友,弟敬 而不慢,夫照臨而有別,
    妻柔順而听從,若夫行之而不中道,即恐懼而自竦。此全道也,偏立則亂
    ,具立則治。請問兼能之奈何?曰審禮。昔者、先王審禮以惠天下,故德
    及天地。動無不當。夫君子恭而不難,敬而不鞏,貧窮而不約,富貴而不
    驕,應變而不窮,審之禮也。故君子于禮也,敬而安之;其于事也,經而
    不失;其于人也,寬裕寡怨而弗阿;其于儀也,修飾而不危;其應變也,
    齊給便捷而不累;其于百官伎藝之人也,不与爭能而致用其功;其于天地
    万物也,不拂其所而謹裁其盛;其待上也,忠順而不解;其使下也,均遍
    而不偏;其于交游也,緣類而有義;其于鄉曲也,容而不亂。是故窮則有
    名,通則有功,仁義兼覆天下而不窮,明通天地、理万變而不疑,血气平
    和,志意廣大,行義塞天地,仁知之极也,夫是謂先王審之禮也。若是、
    則老者安之,少者怀之,朋友信之,如赤子之歸慈母也。曰:仁刑義立,
    教誠愛深,禮樂交通故也。詩曰:“禮儀卒度,笑語卒獲。”
    晏子聘魯,上堂則趨,授玉則跪。子貢怪之,問孔子曰:“晏子知禮
    乎?今者晏子來聘魯,上堂則趨,授玉則跪,何也?”孔子曰:“其有方
    矣。待其見我,我將問焉。”俄而晏子至,孔子問之。晏子對曰:“夫上
    堂之禮,君行一,臣行二。今君行疾,臣敢不趨乎!今君之授幣也卑,臣
    敢不跪乎!”孔子曰:“善。禮中又有禮。賜、寡使也,何足以識禮也!
    ”詩曰:“禮儀卒度,笑語卒獲。”晏子之謂也。
    古者八家而井田。方里為一井,廣三百步,長三百步,為一里,其田
    九百畝。廣一步、長百步,為一畝;廣百步,長百步,為百畝。八家為鄰
    ,家得百畝,余夫各得二十五畝,家為公田十畝,余二十畝共為廬舍,各
    得二畝半。八家相保,出入更守,疾病相憂,患難相救,有無相貸,飲食
    相召,嫁娶相謀,漁獵分得,仁恩施行,是以其民和親而相好。詩曰:“
    中田有廬,疆場有瓜。”今或不然,令民相伍,有罪相伺,有刑相舉,使
    构造怨仇,而民相殘,傷和睦之心,賊仁恩,害士化,所和者寡,欲敗者
    多,于仁道泯焉。詩曰:“其何能淑,載胥及溺。”
    天子不言多少,諸侯不言利害,大夫不言得喪,士不言通財貨,不賈
    于道。故駟馬之家,不持雞豚之息,伐冰之家,不圖牛馬之入,千乘之君
    ,不通貨財,冢卿不修幣施,大夫不為場圃,委積之臣,不貪市井之利。
    是以貧窮有所歡,而孤寡有所措手足也。詩曰:“彼有遺秉,此有滯穗,
    伊寡婦之利。”
    人主欲得善射及遠中微,則懸貴爵重賞以招致之,內不阿子弟,外不
    隱遠人,能中是者取之,是豈不謂之大道也哉!雖圣人弗能易也。今欲治
    國馭民,調一上下,將內以固城,外以拒難,治則制人,人弗能制,亂則
    危削滅亡可立待也。然而求卿相輔佐,獨不如是之公,惟便僻比己之是用
    ,豈不謂過乎!故有社稷,莫不欲安,俄則危矣,莫不欲存,俄則亡矣。
    古之國千余,今無數十,其故何也?莫不失于是也。故明主有私人以百金
    名珠玉,而無私以官職事業者,何也?曰:本不利所私也。彼不能而主使
    之,是主也;臣不能而為之,是詐臣也。主于上,臣詐于下,滅亡無日矣
    ,俱害之道也。故惟明主能愛其所愛,主則必危其所愛。夫文王非無便之
    辟親己者,超然乃舉太公于舟人而用之,豈私之哉!以為親邪?則异族之
    人也;以為故耶?則未嘗相識也;以為姣好耶?則太公年七十二,焉然而
    齒墮矣!然而用之者,文王欲立貴道,欲白貴名,兼制天下,以惠中國,
    而不可以獨,故舉是人而用之,貴道果立,貴名果白,兼制天下,立國七
    十一,姬姓獨居五十二,周之子孫苟不狂惑,莫不為天下顯諸侯,夫是之
    謂能愛其所愛矣。故惟明主能愛其所愛,其主必危其所愛,此之謂也。大
    雅曰:“貽厥孫謀,以燕翼子。”小雅曰:“死喪無日,無幾相見。”危
    其所愛之謂也。
    問者不告,告者勿問,有諍气者勿与論。必由其道至然后接之,非其
    道則避之。故禮恭然后可與言道之方,辭順然后可与言道之理,色從然后
    可與言道之极。故未可与言而言,謂之瞽,可與言而不与言,謂之隱,君
    子不瞽,言謹其序。詩曰:“彼交匪紓,天子所予。”言必交吾志然后予
    。
    子為親隱,義不得正;君誅不義,仁不得受。雖違仁害義,法在其中
    矣。詩曰:“优哉游哉!亦是戾矣。”
    齊桓公問于管仲曰:“王者何貴?”曰:“貴天。”桓公仰而視天。
    管仲曰:“所謂天,非蒼莽之天也。王者以百姓為天,百姓与之則安,輔
    之則強,非之則危,倍之則亡。詩曰:‘民之無良,相怨一方。’民皆居
    一方而怨其上,不亡者、未之有也。”
    善御者不忘其馬,善射者不忘其弓,善為上者不忘其下。誠愛而利之
    ,四海之內,闔若一家;不愛而利,子或殺父,而況天下乎!詩曰:“民
    之無良,相怨一方。”
    出則為宗族患,入則為鄉里憂。詩曰:“如蠻如髦,我是用憂。”小
    人之行也。
    有君不能事,有臣欲其忠;有父不能事,有子欲其孝;有兄不能敬,
    有弟欲其從令。詩曰:“受爵不讓,至于己斯亡。”言能知于人,而不能
    自知也。
    夫當世之愚,飾邪說,文奸言,以亂天下,欺惑眾愚,使混然不知是
    非治亂之所存者、則是范睢、魏牟、田文、庄周、慎到、田駢、墨翟、宋
    綦、鄧s、惠施之徒也。此十子者、皆順非而澤,聞見雜博,然而不師上
    古,不法先王,按往舊造說,務自為工,道無所遇,而人相從,故曰:十
    子者之工說,說皆不足合大道,美風俗,治綱紀,然其持之各有故,言之
    皆有理,足以欺惑眾愚,交亂朴鄙,則是十子之罪也。若夫總方略,一統
    類,齊言行,群天下之英杰,告之以大道,教之以至順,蕝要之間,衽席
    之上,簡然圣王之文具,沛然平世之俗趨,工說者不能入也,十子者不能
    親也,無置錐之地,而王公不能与爭名,則是圣人之未得志者也,仲尼是
    也,一天下,財万物,長養人民,兼利天下,通達之屬,莫不從服,工說
    者立息,十子者遷化,則圣人之得穿蚽乘從硎且病嗜私焙撾裨眨可戲從碇
    粗疲蚕則仲尼之義,以務息十子之說,如是者、人之事畢矣,天下之害除
    矣,圣人之跡著矣。詩曰:“雨雪,見曰消。”
    君子大心則敬天而道,小心則畏義而節;知則明達而類,愚則端愨而
    法;喜則和而治,憂則靜而違;達則宁而容,窮則納而詳。小人大心則慢
    而暴,小心則淫而傾;知則攫盜而徼,愚則毒賊而亂;喜則輕易而快,憂
    則挫而懾;達則驕而偏,窮則棄而累;其肢体之序,与禽獸同節,言語之
    暴,与蠻夷不殊,出則為宗族患,入則為鄉里憂。詩曰:“如蠻如髦。我
    則用憂。”
    傳曰:愛由情出,謂之仁,節愛理宜,謂之義,致愛恭謹,謂之禮,
    文禮謂之容,禮容之美,自足以為治。故其言可以為民道,民從是言也;
    行可以為民法,民從是行也;書之于策,傳之于志,万世子子孫孫道而不
    舍。由之則治,失之則亂,由之則生,失之則死。今夫肢体之序,与禽獸
    同節,言語之暴,与蠻夷不殊,混然無道,此明王圣主之所罪。詩曰:“
    如蠻如髦,我是用憂。”
    客有說春申君者曰:“湯以七十里,文王百里,皆兼天下,一海內。
    今夫孫子者,天下之賢人也,君借之百里之勢,臣竊以為不便于君。若何
    ?”春申君曰:“善。”于是使人謝孫子,去而之趙,趙以為上卿。客又
    說春申君曰:“昔伊尹去夏之殷,殷王而夏亡;管仲去魯而入齊,魯弱而
    齊強。由是觀之,夫賢者之所在,其君未嘗不善,其國未嘗不安也。今孫
    子、天下之賢人,何謂辭而去?”春申君又云:“善。”于是使請孫子。
    孫子因偽喜謝之:“鄙語曰:‘癘怜王。’此不恭之語也,雖不可不審也
    ,非比為劫殺死亡之主者也,夫人主年少而放,無術法以知奸,即大臣以
    專斷圖私,以禁誅于己也,故舍賢長而立幼弱,廢正直而用不善。故春秋
    之志曰:楚王之子圍聘于鄭,未出境,聞王疾,返問疾,遂以冠纓絞王而
    殺之,因自立。齊崔杼之妻美,庄公通之,〔崔杼帥其党而攻庄公,庄公
    請与分國,〕崔杼不許,欲自刃于廟,〔崔杼又不許,〕庄公走出,菖于
    外牆,射中其股,遂殺而立其弟景公。近世所見,李兌用趙,餓主父于沙
    丘,百日而殺之。淖齒用齊,擢閔王之筋,而懸之于廟,宿昔而殺之。夫
    癘雖姜~痂疵,上比遠世,未至絞頸射股也,下比近世,未至擢筋餓死也
    。夫劫殺死亡之主,心之憂勞,形之苦痛,必甚于癘矣。由此觀之,癘雖
    怜王,可也。”因為賦曰:“旋玉瑤珠不知佩,雜布与錦不知异,閭佣寄
    爸疵劍叉頗噶甘侵聰病悅為明,以聾為聰,以是為非,以吉為凶。嗚呼!
    上天!曷維其同!”詩曰:“上帝甚蹈,無自瘵焉。”
    南苗异獸之,猶犬羊也,与之于人,猶死之藥也,安舊侈質,習貫易
    性而然也。夫狂者自,忘其非芻豢也,飯土,忘其非粱飯也,然則楚之狂
    者楚言,齊之狂者齊言,習使然也。夫習之于人,而著,深而固,是暢于
    筋骨,貞于膠漆,是以君子務為學也。詩曰:“既見君子,德音孔膠。”
    孟子曰:“仁、人心也,義、人路也。舍其路弗由,放其心而弗求。
    人有雞犬放,則知求之,有放心,而不知求,其于心為不若雞犬哉!不知
    類之甚矣,悲矣!終亦必亡而已矣。故學問之道無他焉,求其放心而已。
    ”詩曰:“中心藏之,何日忘之?”
    道雖近,不行不至;事雖小,不為不成;每自多者,出人不遠矣。夫
    巧弓在此手也,傳角被筋,膠漆之和,即可以為万乘之寶也。及其彼手,
    而賈不數銖。人同材鈞,而貴賤相万者、盡心致志也。詩曰:“中心藏之
    ,何日忘之?”
    傳曰:誠惡惡,知刑之本,誠善善,知敬之本。惟誠感神,達乎民心,知
    刑敬之本,則不怒而威,不言而信,誠、德之主也。詩曰:“鼓鐘于宮,
    聲聞于外。”
    孔子見客,客去。顏淵曰:“客、仁也。”孔子曰:“恨兮其心,顙
    兮其口,仁則吾不知也,言之所聚也。”顏淵蹴然變色。曰:“良玉度尺
    ,雖有十仞之土,不能掩其光;良珠度寸,雖有百仞之水,不能掩其瑩。
    夫形、体也,色、心也,閔閔乎其薄也。苟有溫良在中,則眉睫著之矣;
    疵瑕在中,則眉睫不能匿之。詩曰:“鼓鐘于宮,聲聞于外。”
    偽詐不可長,空虛不可守,朽木不可雕,情亡不可久。詩曰:“鐘鼓
    于宮,聲聞于外。”言有中者必能見外也。
    所謂庸人者,口不能道乎善言,心不能知先王之法,動作而不知所務
    ,止立而不知所定,日選于物,而不知所貴,不知選賢人善士而托其身焉
    ,從物而流,不知所歸,五藏無政,心從而坏遂不反,是以動而形危,靜
    則名辱。詩曰:“之子無良,二三其德。”
    客有見周公者,應之于門曰:“何以道旦也?”客曰:“在外即言外
    ,在內即言內,入乎?將毋?”周公曰:“請入。”客曰:“立即言義,
    坐即言仁,坐乎?將毋?”周公曰:“請坐。”客曰:“疾言則翕翕,徐
    言則不聞,言乎?將毋?”周公唯唯,旦也菖。明日興師而誅管蔡。故客
    善以不言之說,周公善听不言之說,若周公可謂能听微言矣。故君子之告

  • A l’ombre des jeunes filles en fleurs — Premiere partie

    A l’ombre des jeunes filles en fleurs — Premiere partie

    Aproximadamente 74.129 palavras.

    Produced by Sue Asscher, Walter Debeuf, Patrick Narzul, and Marie Lebert

    MARCEL PROUST

    A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS

    PREMIÈRE PARTIE

    Ma mère, quand il fut question d'avoir pour la première fois M. de
    Norpois à dîner, ayant exprimé le regret que le Professeur Cottard fût
    en voyage et qu'elle-même eût entièrement cessé de fréquenter Swann,
    car l'un et l'autre eussent sans doute intéressé l'ancien ambassadeur,
    mon père répondit qu'un convive éminent, un savant illustre, comme
    Cottard, ne pouvait jamais mal faire dans un dîner, mais que Swann,
    avec son ostentation, avec sa manière de crier sur les toits ses
    moindres relations, était un vulgaire esbrouffeur que le marquis de
    Norpois eût sans doute trouvé selon son expression, «puant». Or cette
    réponse de mon père demande quelques mots d'explication, certaines
    personnes se souvenant peut-être d'un Cottard bien médiocre et d'un
    Swann poussant jusqu'à la plus extrême délicatesse, en matière
    mondaine, la modestie et la discrétion. Mais pour ce qui regarde
    celui-ci, il était arrivé qu'au «fils Swann» et aussi au Swann du
    Jockey, l'ancien ami de mes parents avait ajouté une personnalité
    nouvelle (et qui ne devait pas être la dernière), celle de mari
    d'Odette. Adaptant aux humbles ambitions de cette femme, l'instinct,
    le désir, l'industrie, qu'il avait toujours eus, il s'était ingénié à
    se bâtir, fort au-dessous de l'ancienne, une position nouvelle et
    appropriée à la compagne qui l'occuperait avec lui. Or il s'y montrait
    un autre homme. Puisque (tout en continuant à fréquenter seul ses amis
    personnels, à qui il ne voulait pas imposer Odette quand ils ne lui
    demandaient pas spontanément à la connaître) c'était une seconde vie
    qu'il commençait, en commun avec sa femme, au milieu d'êtres nouveaux,
    on eût encore compris que pour mesurer le rang de ceux-ci, et par
    conséquent le plaisir d'amour-propre qu'il pouvait éprouver à les
    recevoir, il se fût servi, comme d'un point de comparaison, non pas des
    gens les plus brillants qui formaient sa société avant son mariage,
    mais des relations antérieures d'Odette. Mais, même quand on savait
    que c'était avec d'inélégants fonctionnaires, avec des femmes tarées,
    parure des bals de ministères, qu'il désirait de se lier, on était
    étonné de l'entendre, lui qui autrefois et même encore aujourd'hui
    dissimulait si gracieusement une invitation de Twickenham ou de
    Buckingham Palace, faire sonner bien haut que la femme d'un sous-chef
    de cabinet était venue rendre sa visite à Madame Swann. On dira
    peut-être que cela tenait à ce que la simplicité du Swann élégant,
    n'avait été chez lui qu'une forme plus raffinée de la vanité et que,
    comme certains israélites, l'ancien ami de mes parents avait pu
    présenter tour à tour les états successifs par où avaient passé ceux
    de sa race, depuis le snobisme le plus naïf et la plus grossière
    goujaterie, jusqu'à la plus fine politesse. Mais la principale raison,
    et celle-là applicable à l'humanité en général, était que nos vertus
    elles-mêmes ne sont pas quelque chose de libre, de flottant, de quoi
    nous gardions la disponibilité permanente; elles finissent par
    s'associer si étroitement dans notre esprit avec les actions à
    l'occasion desquelles nous nous sommes fait un devoir de les exercer,
    que si surgit pour nous une activité d'un autre ordre, elle nous prend
    au dépourvu et sans que nous ayons seulement l'idée qu'elle pourrait
    comporter la mise en œuvre de ces mêmes vertus. Swann empressé avec ces
    nouvelles relations et les citant avec fierté, était comme ces grands
    artistes modestes ou généreux qui, s'ils se mettent à la fin de leur
    vie à se mêler de cuisine ou de jardinage, étalent une satisfaction
    naïve des louanges qu'on donne à leurs plats ou à leurs plates-bandes
    pour lesquels ils n'admettent pas la critique qu'ils acceptent
    aisément s'il s'agit de leurs chefs-d'œuvre; ou bien qui, donnant une
    de leurs toiles pour rien, ne peuvent en revanche sans mauvaise humeur
    perdre quarante sous aux dominos.

    Quant au Professeur Cottard, on le reverra, longuement, beaucoup plus
    loin, chez la Patronne, au château de la Raspelière. Qu'il suffise
    actuellement, à son égard, de faire observer ceci: pour Swann, à la
    rigueur le changement peut surprendre puisqu'il était accompli et non
    soupçonné de moi quand je voyais le père de Gilberte aux
    Champs-Élysées, où d'ailleurs ne m'adressant pas la parole il ne
    pouvait faire étalage devant moi de ses relations politiques (il est
    vrai que s'il l'eût fait, je ne me fusse peut-être pas aperçu tout de
    suite de sa vanité car l'idée qu'on s'est faite longtemps d'une
    personne, bouche les yeux et les oreilles; ma mère pendant trois ans
    ne distingua pas plus le fard qu'une de ses nièces se mettait aux
    lèvres que s'il eût été invisiblement dissous entièrement dans un
    liquide; jusqu'au jour où une parcelle supplémentaire, ou bien quelque
    autre cause amena le phénomène appelé sursaturation; tout le fard non
    aperçu cristallisa et ma mère devant cette débauche soudaine de
    couleurs déclara, comme on eût fait à Combray, que c'était une honte et
    cessa presque toute relation avec sa nièce). Mais pour Cottard au
    contraire, l'époque où on l'a vu assister aux débuts de Swann chez les
    Verdurin était déjà assez lointaine; or les honneurs, les titres
    officiels viennent avec les années; deuxièmement, on peut être
    illettré, faire des calembours stupides, et posséder un don
    particulier, qu'aucune culture générale ne remplace, comme le don du
    grand stratège ou du grand clinicien. Ce n'est pas seulement en effet
    comme un praticien obscur, devenu, à la longue, notoriété européenne,
    que ses confrères considéraient Cottard. Les plus intelligents d'entre
    les jeunes médecins déclarèrent,–au moins pendant quelques années,
    car les modes changent étant nées elles-mêmes du besoin de changement,–que
    si jamais ils tombaient malades, Cottard était le seul maître
    auquel ils confieraient leur peau. Sans doute ils préféraient le
    commerce de certains chefs plus lettrés, plus artistes, avec lesquels
    ils pouvaient parler de Nietzsche, de Wagner. Quand on faisait de la
    musique chez Madame Cottard, aux soirées où elle recevait, avec
    l'espoir qu'il devînt un jour doyen de la Faculté, les collègues et
    les élèves de son mari, celui-ci au lieu d'écouter, préférait jouer
    aux cartes dans un salon voisin. Mais on vantait la promptitude, la
    profondeur, la sûreté de son coup d'œil, de son diagnostic. En
    troisième lieu, en ce qui concerne l'ensemble de façons que le
    Professeur Cottard montrait à un homme comme mon père, remarquons que
    la nature que nous faisons paraître dans la seconde partie de notre
    vie, n'est pas toujours, si elle l'est souvent, notre nature première
    développée ou flétrie, grossie ou atténuée; elle est quelquefois une
    nature inverse, un véritable vêtement retourné. Sauf chez les Verdurin
    qui s'étaient engoués de lui, l'air hésitant de Cottard, sa timidité,
    son amabilité excessives, lui avaient, dans sa jeunesse, valu de
    perpétuels brocards. Quel ami charitable lui conseilla l'air glacial?
    L'importance de sa situation lui rendit plus aisé de le prendre.
    Partout, sinon chez les Verdurin où il redevenait instinctivement
    lui-même, il se rendit froid, volontiers silencieux, péremptoire
    quand il fallait parler, n'oubliant pas de dire des choses
    désagréables. Il put faire l'essai de cette nouvelle attitude devant
    des clients qui ne l'ayant pas encore vu, n'étaient pas à même de
    faire des comparaisons, et eussent été bien étonnés d'apprendre qu'il
    n'était pas un homme d'une rudesse naturelle. C'est surtout à
    l'impassibilité qu'il s'efforçait, et même dans son service d'hôpital,
    quand il débitait quelques-uns de ces calembours qui faisaient rire
    tout le monde, du chef de clinique au plus récent externe, il le
    faisait toujours sans qu'un muscle bougeât dans sa figure d'ailleurs
    méconnaissable depuis qu'il avait rasé barbe et moustaches.

    Disons pour finir qui était le marquis de Norpois. Il avait été
    ministre plénipotentiaire avant la guerre et ambassadeur au Seize Mai,
    et, malgré cela, au grand étonnement de beaucoup, chargé plusieurs
    fois, depuis, de représenter la France dans des missions
    extraordinaires–et même comme contrôleur de la Dette, en Égypte, où
    grâce à ses grandes capacités financières il avait rendu d'importants
    services–par des cabinets radicaux qu'un simple bourgeois
    réactionnaire se fût refusé à servir, et auxquels le passé de M. de
    Norpois, ses attaches, ses opinions eussent dû le rendre suspect. Mais
    ces ministres avancés semblaient se rendre compte qu'ils montraient
    par une telle désignation quelle largeur d'esprit était la leur dès
    qu'il s'agissait des intérêts supérieurs de la France, se mettaient
    hors de pair des hommes politiques en méritant que le _Journal des
    Débats_ lui-même, les qualifiât d'hommes d'État, et bénéficiaient enfin
    du prestige qui s'attache à un nom aristocratique et de l'intérêt
    qu'éveille comme un coup de théâtre un choix inattendu. Et ils
    savaient aussi que ces avantages ils pouvaient, en faisant appel à M.
    de Norpois, les recueillir sans avoir à craindre de celui-ci un manque
    de loyalisme politique contre lequel la naissance du marquis devait
    non pas les mettre en garde, mais les garantir. Et en cela le
    gouvernement de la République ne se trompait pas. C'est d'abord parce
    qu'une certaine aristocratie, élevée dès l'enfance à considérer son
    nom comme un avantage intérieur que rien ne peut lui enlever (et dont
    ses pairs, ou ceux qui sont de naissance plus haute encore,
    connaissent assez exactement la valeur), sait qu'elle peut s'éviter,
    car ils ne lui ajouteraient rien, les efforts que sans résultat
    ultérieur appréciable, font tant de bourgeois pour ne professer que
    des opinions bien portées et de ne fréquenter que des gens bien
    pensants. En revanche, soucieuse de se grandir aux yeux des familles
    princières ou ducales au-dessous desquelles elle est immédiatement
    située, cette aristocratie sait qu'elle ne le peut qu'en augmentant
    son nom de ce qu'il ne contenait pas, de ce qui fait qu'à nom égal,
    elle prévaudra: une influence politique, une réputation littéraire ou
    artistique, une grande fortune. Et les frais dont elle se dispense à
    l'égard de l'inutile hobereau recherché des bourgeois et de la stérile
    amitié duquel un prince ne lui saurait aucun gré, elle les prodiguera
    aux hommes politiques, fussent-ils francs-maçons, qui peuvent faire
    arriver dans les ambassades ou patronner dans les élections, aux
    artistes ou aux savants dont l'appui aide à «percer» dans la branche
    où ils priment, à tous ceux enfin qui sont en mesure de conférer une
    illustration nouvelle ou de faire réussir un riche mariage.

    Mais en ce qui concernait M. de Norpois, il y avait surtout que, dans
    une longue pratique de la diplomatie, il s'était imbu de cet esprit
    négatif, routinier, conservateur, dit «esprit de gouvernement» et qui
    est, en effet, celui de tous les gouvernements et, en particulier,
    sous tous les gouvernements, l'esprit des chancelleries. Il avait
    puisé dans la carrière, l'aversion, la crainte et le mépris de ces
    procédés plus ou moins révolutionnaires, et à tout le moins
    incorrects, que sont les procédés des oppositions. Sauf chez quelques
    illettrés du peuple et du monde, pour qui la différence des genres est
    lettre morte, ce qui rapproche, ce n'est pas la communauté des
    opinions, c'est la consanguinité des esprits. Un académicien du genre
    de Legouvé et qui serait partisan des classiques, eût applaudi plus
    volontiers à l'éloge de Victor Hugo par Maxime Ducamp ou Mézières,
    qu'à celui de Boileau par Claudel. Un même nationalisme suffit à
    rapprocher Barrès de ses électeurs qui ne doivent pas faire grande
    différence entre lui et M. Georges Berry, mais non de ceux de ses
    collègues de l'Académie qui ayant, ses opinions politiques mais un
    autre genre d'esprit, lui préfèreront même des adversaires comme MM.
    Ribot et Deschanel, dont à leur tour de fidèles monarchistes se
    sentent beaucoup plus près que de Maurras et de Léon Daudet qui
    souhaitent cependant aussi le retour du Roi. Avare de ses mots non
    seulement par pli professionnel de prudence et de réserve, mais aussi
    parce qu'ils ont plus de prix, offrent plus de nuances aux yeux
    d'hommes dont les efforts de dix années pour rapprocher deux pays se
    résument, se traduisent,–dans un discours, dans un protocole–par
    un simple adjectif, banal en apparence, mais où ils voient tout un
    monde, M. de Norpois passait pour très froid à la Commission, où il
    siégeait à côté de mon père, et où chacun félicitait celui-ci de
    l'amitié que lui témoignait l'ancien ambassadeur. Elle étonnait mon
    père tout le premier. Car étant généralement peu aimable, il avait
    l'habitude de n'être pas recherché en dehors du cercle de ses intimes
    et l'avouait avec simplicité. Il avait conscience qu'il y avait dans
    les avances du diplomate, un effet de ce point de vue tout individuel
    où chacun se place pour décider de ses sympathies, et d'où toutes les
    qualités intellectuelles ou la sensibilité d'une personne ne seront
    pas auprès de l'un de nous qu'elle ennuie ou agace une aussi bonne
    recommandation que la rondeur et la gaieté d'une autre qui passerait,
    aux yeux de beaucoup pour vide, frivole et nulle. «De Norpois m'a
    invité de nouveau à dîner; c'est extraordinaire; tout le monde en est
    stupéfait à la Commission où il n'a de relations privées avec
    personne. Je suis sûr qu'il va encore me raconter des choses
    palpitantes sur la guerre de 70.» Mon père savait que seul, peut-être,
    M. de Norpois avait averti l'Empereur de la puissance grandissante et
    des intentions belliqueuses de la Prusse, et que Bismarck avait pour
    son intelligence une estime particulière. Dernièrement encore, à
    l'Opéra, pendant le gala offert au roi Théodose, les journaux avaient
    remarqué l'entretien prolongé que le souverain avait accordé à M. de
    Norpois. «Il faudra que je sache si cette visite du Roi a vraiment de
    l'importance, nous dit mon père qui s'intéressait beaucoup à la
    politique étrangère. Je sais bien que le père Norpois est très
    boutonné, mais avec moi, il s'ouvre si gentiment.»

    Quant à ma mère, peut-être l'Ambassadeur n'avait-il pas par lui-même
    le genre d'intelligence vers lequel elle se sentait le plus attirée.
    Et je dois dire que la conversation de M. de Norpois était un
    répertoire si complet des formes surannées du langage particulières à
    une carrière, à une classe, et à un temps–un temps qui, pour cette
    carrière et cette classe-là, pourrait bien ne pas être tout à fait
    aboli–que je regrette parfois de n'avoir pas retenu purement et
    simplement les propos que je lui ai entendu tenir. J'aurais ainsi
    obtenu un effet de démodé, à aussi bon compte et de la même façon que
    cet acteur du Palais-Royal à qui on demandait où il pouvait trouver
    ses surprenants chapeaux et qui répondait: «Je ne trouve pas mes
    chapeaux. Je les garde.» En un mot, je crois que ma mère jugeait M. de
    Norpois un peu «vieux jeu», ce qui était loin de lui sembler
    déplaisant au point de vue des manières, mais la charmait moins dans
    le domaine, sinon des idées–car celles de M. de Norpois étaient
    fort modernes–mais des expressions. Seulement, elle sentait que
    c'était flatter délicatement son mari que de lui parler avec
    admiration du diplomate qui lui marquait une prédilection si rare. En
    fortifiant dans l'esprit de mon père la bonne opinion qu'il avait de
    M. de Norpois, et par là en le conduisant à en prendre une bonne aussi
    de lui-même, elle avait conscience de remplir celui de ses devoirs qui
    consistait à rendre la vie agréable à son époux, comme elle faisait
    quand elle veillait à ce que la cuisine fût soignée et le service
    silencieux. Et comme elle était incapable de mentir à mon père, elle
    s'entraînait elle-même à admirer l'Ambassadeur pour pouvoir le louer
    avec sincérité. D'ailleurs, elle goûtait naturellement son air de
    bonté, sa politesse un peu désuète (et si cérémonieuse que quand,
    marchant en redressant sa haute taille, il apercevait ma mère qui
    passait en voiture, avant de lui envoyer un coup de chapeau, il jetait
    au loin un cigare à peine commencé); sa conversation si mesurée, où il
    parlait de lui-même le moins possible et tenait toujours compte de ce
    qui pouvait être agréable à l'interlocuteur, sa ponctualité tellement
    surprenante à répondre à une lettre que quand, venant de lui en envoyer
    une, mon père reconnaissait l'écriture de M. de Norpois sur une
    enveloppe, son premier mouvement était de croire que par mauvaise
    chance leur correspondance s'était croisée: on eût dit qu'il existait,
    pour lui, à la poste, des levées supplémentaires et de luxe. Ma mère
    s'émerveillait qu'il fut si exact quoique si occupé, si aimable
    quoique si répandu, sans songer que les «quoique» sont toujours des
    «parce que» méconnus, et que (de même que les vieillards sont
    étonnants pour leur âge, les rois pleins de simplicité, et les
    provinciaux au courant de tout) c'était les mêmes habitudes qui
    permettaient à M. de Norpois de satisfaire à tant d'occupations et
    d'être si ordonné dans ses réponses, de plaire dans le monde et d'être
    aimable avec nous. De plus, l'erreur de ma mère comme celle de toutes
    les personnes qui ont trop de modestie, venait de ce qu'elle mettait
    les choses qui la concernaient au-dessous, et par conséquent en dehors
    des autres. La réponse qu'elle trouvait que l'ami de mon père avait eu
    tant de mérite à nous adresser rapidement parce qu'il écrivait par
    jour beaucoup de lettres, elle l'exceptait de ce grand nombre de
    lettres dont ce n'était que l'une; de même elle ne considérait pas
    qu'un dîner chez nous fût pour M. de Norpois un des actes innombrables
    de sa vie sociale: elle ne songeait pas que l'Ambassadeur avait été
    habitué autrefois dans la diplomatie à considérer les dîners en ville
    comme faisant partie de ses fonctions, et à y déployer une grâce
    invétérée dont c'eût été trop lui demander de se départir par
    extraordinaire quand il venait chez nous.

    Le premier dîner que M. de Norpois fit à la maison, une année où je
    jouais encore aux Champs-Élysées, est resté dans ma mémoire, parce que
    l'après-midi de ce même jour fut celui où j'allai enfin entendre la
    Berma, en «matinée», dans _Phèdre_, et aussi parce qu'en causant avec M.
    de Norpois je me rendis compte tout d'un coup, et d'une façon
    nouvelle, combien les sentiments éveillés en moi par tout ce qui
    concernait Gilberte Swann et ses parents différaient de ceux que cette
    même famille faisait éprouver à n'importe quelle autre personne.

    Ce fut sans doute en remarquant l'abattement où me plongeait
    l'approche des vacances du jour de l'an pendant lesquelles, comme elle
    me l'avait annoncé elle-même, je ne devais pas voir Gilberte, qu'un
    jour, pour me distraire, ma mère me dit: «Si tu as encore le même
    grand désir d'entendre la Berma, je crois que ton père permettrait
    peut-être que tu y ailles: ta grand'mère pourrait t'y emmener.»

    Mais c'était parce que M. de Norpois lui avait dit qu'il devrait me
    laisser entendre la Berma, que c'était pour un jeune homme un souvenir
    à garder, que mon père, jusque-là si hostile à ce que j'allasse perdre
    mon temps à risquer de prendre du mal pour ce qu'il appelait, au grand
    scandale de ma grand'mère, des inutilités, n'était plus loin de
    considérer cette soirée préconisée par l'Ambassadeur comme faisant
    vaguement partie d'un ensemble de recettes précieuses pour la réussite
    d'une brillante carrière. Ma grand'mère qui, en renonçant pour moi au
    profit que, selon elle, j'aurais trouvé à entendre la Berma, avait
    fait un gros sacrifice à l'intérêt de ma santé, s'étonnait que
    celui-ci devînt négligeable sur une seule parole de M. de Norpois.
    Mettant ses espérances invincibles de rationaliste dans le régime de
    grand air et de coucher de bonne heure qui m'avait été prescrit, elle
    déplorait comme un désastre cette infraction que j'allais y faire et,
    sur un ton navré, disait: «Comme vous êtes léger» à mon père qui,
    furieux, répondait: «Comment, c'est vous maintenant qui ne voulez
    pas qu'il y aille! c'est un peu fort, vous qui nous répétiez tout le
    temps que cela pouvait lui être utile.»

    Mais M. de Norpois avait changé sur un point bien plus important pour
    moi, les intentions de mon père. Celui-ci avait toujours désiré que je
    fusse diplomate, et je ne pouvais supporter l'idée que même si je
    devais rester quelque temps attaché au ministère, je risquasse d'être
    envoyé un jour comme ambassadeur dans des capitales que Gilberte
    n'habiterait pas. J'aurais préféré revenir aux projets littéraires que
    j'avais autrefois formés et abandonnés au cours de mes promenades du
    côté de Guermantes. Mais mon père avait fait une constante opposition
    à ce que je me destinasse à la carrière des lettres qu'il estimait
    fort inférieure à la diplomatie, lui refusant même le nom de carrière,
    jusqu'au jour où M. de Norpois, qui n'aimait pas beaucoup les agents
    diplomatiques de nouvelles couches, lui avait assuré qu'on pouvait,
    comme écrivain, s'attirer autant de considération, exercer autant
    d'action et garder plus d'indépendance que dans les ambassades.

    –Hé bien! je ne l'aurais pas cru, le père Norpois n'est pas du tout
    opposé à l'idée que tu fasses de la littérature, m'avait dit mon père.
    Et comme, assez influent lui-même, il croyait qu'il n'y avait rien qui
    ne s'arrangeât, ne trouvât sa solution favorable dans la conversation
    des gens importants: «Je le ramènerai dîner un de ces soirs en sortant
    de la Commission. Tu causeras un peu avec lui pour qu'il puisse
    t'apprécier. Écris quelque chose de bien que tu puisses lui montrer;
    il est très lié avec le directeur de la _Revue des Deux-Mondes_, il t'y
    fera entrer, il réglera cela, c'est un vieux malin; et, ma foi, il a
    l'air de trouver que la diplomatie, aujourd'hui!…»

    Le bonheur que j'aurais à ne pas être séparé de Gilberte me rendait
    désireux mais non capable d'écrire une belle chose qui pût être
    montrée à M. de Norpois. Après quelques pages préliminaires, l'ennui
    me faisant tomber la plume des mains, je pleurais de rage en pensant
    que je n'aurais jamais de talent, que je n'étais pas doué et ne
    pourrais même pas profiter de la chance que la prochaine venue de M.
    de Norpois m'offrait de rester toujours à Paris. Seule, l'idée qu'on
    allait me laisser entendre la Berma me distrayait de mon chagrin. Mais
    de même que je ne souhaitais voir des tempêtes que sur les côtes où
    elles étaient les plus violentes, de même je n'aurais voulu entendre
    la grande actrice que dans un de ces rôles classiques où Swann m'avait
    dit qu'elle touchait au sublime. Car quand c'est dans l'espoir d'une
    découverte précieuse que nous désirons recevoir certaines impressions
    de nature ou d'art, nous avons quelque scrupule à laisser notre âme
    accueillir à leur place des impressions moindres qui pourraient nous
    tromper sur la valeur exacte du Beau. La Berma dans _Andromaque_, dans
    _Les Caprices de Marianne_, dans _Phèdre_, c'était de ces choses
    fameuses que mon imagination avait tant désirées. J'aurais le même
    ravissement que le jour où une gondole m'emmènerait au pied du Titien des
    Frari ou des Carpaccio de San Giorgio dei Schiavoni, si jamais j'entendais
    réciter par la Berma les vers: «On dit qu'un prompt départ vous
    éloigne de nous, Seigneur, etc.» Je les connaissais par la simple
    reproduction en noir et blanc qu'en donnent les éditions imprimées;
    mais mon cœur battait quand je pensais, comme à la réalisation d'un
    voyage, que je les verrais enfin baigner effectivement dans
    l'atmosphère et l'ensoleillement de la voix dorée. Un Carpaccio à
    Venise, la Berma dans _Phèdre_, chefs-d'œuvre d'art pictural ou
    dramatique que le prestige qui s'attachait à eux rendait en moi si
    vivants, c'est-à-dire si indivisibles, que si j'avais été voir des
    Carpaccio dans une salle du Louvre ou la Berma dans quelque pièce dont
    je n'aurais jamais entendu parler, je n'aurais plus éprouvé le même
    étonnement délicieux d'avoir enfin les yeux ouverts devant l'objet
    inconcevable et unique de tant de milliers de mes rêves. Puis,
    attendant du jeu de la Berma des révélations sur certains aspects de
    la noblesse, de la douleur, il me semblait que ce qu'il y avait de
    grand, de réel dans ce jeu, devait l'être davantage si l'actrice le
    superposait à une œuvre d'une valeur véritable au lieu de broder en
    somme du vrai et du beau sur une trame médiocre et vulgaire.

    Enfin, si j'allais entendre la Berma dans une pièce nouvelle, il ne me
    serait pas facile de juger de son art, de sa diction, puisque je ne
    pourrais pas faire le départ entre un texte que je ne connaîtrais pas
    d'avance et ce que lui ajouteraient des intonations et des gestes qui
    me sembleraient faire corps avec lui; tandis que les œuvres anciennes
    que je savais par cœur, m'apparaissaient comme de vastes espaces
    réservés et tout prêts où je pourrais apprécier en pleine liberté les
    inventions dont la Berma les couvrirait, comme à fresque, des
    perpétuelles trouvailles de son inspiration. Malheureusement, depuis
    des années qu'elle avait quitté les grandes scènes et faisait la
    fortune d'un théâtre de boulevard dont elle était l'étoile, elle ne
    jouait plus de classique, et j'avais beau consulter les affiches,
    elles n'annonçaient jamais que des pièces toutes récentes, fabriquées
    exprès pour elle par des auteurs en vogue; quand un matin, cherchant
    sur la colonne des théâtres les matinées de la semaine du jour de
    l'an, j'y vis pour la première fois–en fin de spectacle, après un
    lever de rideau probablement insignifiant dont le titre me sembla
    opaque parce qu'il contenait tout le particulier d'une action que
    j'ignorais–deux actes de _Phèdre_ avec Mme Berma, et aux matinées
    suivantes _Le Demi-Monde_, _Les Caprices de Marianne_, noms qui,
    comme celui de _Phèdre_, étaient pour moi transparents, remplis seulement de
    clarté, tant l'œuvre m'était connue, illuminés jusqu'au fond d'un
    sourire d'art. Ils me parurent ajouter de la noblesse à Mme Berma
    elle-même quand je lus dans les journaux après le programme de ces
    spectacles que c'était elle qui avait résolu de se montrer de nouveau
    au public dans quelques-unes de ses anciennes créations. Donc,
    l'artiste savait que certains rôles ont un intérêt qui survit à la
    nouveauté de leur apparition ou au succès de leur reprise, elle les
    considérait, interprétés par elle, comme des chefs-d'œuvre de musée
    qu'il pouvait être instructif de remettre sous les yeux de la
    génération qui l'y avait admirée, ou de celle qui ne l'y avait pas
    vue. En faisant afficher ainsi, au milieu de pièces qui n'étaient
    destinées qu'à faire passer le temps d'une soirée, _Phèdre_, dont le
    titre n'était pas plus long que les leurs et n'était pas imprimé en
    caractères différents, elle y ajoutait comme le sous-entendu d'une
    maîtresse de maison qui, en vous présentant à ses convives au moment
    d'aller à table, vous dit au milieu des noms d'invités qui ne sont que
    des invités, et sur le même ton qu'elle a cité les autres: M. Anatole
    France.

    Le médecin qui me soignait–celui qui m'avait défendu tout
    voyage–déconseilla à mes parents de me laisser aller au théâtre;
    j'en reviendrais malade, pour longtemps peut-être, et j'aurais en fin de
    compte plus de souffrance que de plaisir. Cette crainte eût pu
    m'arrêter, si ce que j'avais attendu d'une telle représentation eût
    été seulement un plaisir qu'en somme une souffrance ultérieure peut
    annuler, par compensation. Mais–de même qu'au voyage à Balbec, au
    voyage à Venise que j'avais tant désirés–ce que je demandais à
    cette matinée, c'était tout autre chose qu'un plaisir: des vérités
    appartenant à un monde plus réel que celui où je vivais, et desquelles
    l'acquisition une fois faite ne pourrait pas m'être enlevée par des
    incidents insignifiants, fussent-ils douloureux à mon corps, de mon
    oiseuse existence. Tout au plus, le plaisir que j'aurais pendant le
    spectacle, m'apparaissait-il comme la forme peut-être nécessaire de la
    perception de ces vérités; et c'était assez pour que je souhaitasse
    que les malaises prédits ne commençassent qu'une fois la
    représentation finie, afin qu'il ne fût pas par eux compromis et
    faussé. J'implorais mes parents, qui, depuis la visite du médecin, ne
    voulaient plus me permettre d'aller à _Phèdre_. Je me récitais sans
    cesse la tirade: «On dit qu'un prompt départ vous éloigne de nous»,
    cherchant toutes les intonations qu'on pouvait y mettre, afin de mieux
    mesurer l'inattendu de celle que la Berma trouverait. Cachée comme le
    Saint des Saints sous le rideau qui me la dérobait et derrière lequel
    je lui prêtais à chaque instant un aspect nouveau, selon ceux des mots
    de Bergotte–dans la plaquette retrouvée par Gilberte–qui me
    revenaient à l'esprit: «Noblesse plastique, cilice chrétien, pâleur
    janséniste, princesse de Trézène et de Clèves, drame mycénien, symbole
    delphique, mythe solaire», la divine Beauté que devait me révéler le
    jeu de la Berma, nuit et jour, sur un autel perpétuellement allumé,
    trônait au fond de mon esprit, de mon esprit dont mes parents sévères
    et légers allaient décider s'il enfermerait ou non, et pour jamais,
    les perfections de la Déesse dévoilée à cette même place où se
    dressait sa forme invisible. Et les yeux fixés sur l'image
    inconcevable, je luttais du matin au soir contre les obstacles que ma
    famille m'opposait. Mais quand ils furent tombés, quand ma mère–bien
    que cette matinée eût lieu précisément le jour de la séance de la
    Commission après laquelle mon père devait ramener dîner M. de
    Norpois
    –m'eût dit: «Hé bien, nous ne voulons pas te chagriner, si tu crois
    que tu auras tant de plaisir, il faut y aller», quand cette journée de
    théâtre, jusque-là défendue, ne dépendit plus que de moi, alors, pour
    la première fois, n'ayant plus à m'occuper qu'elle cessât d'être
    impossible, je me demandai si elle était souhaitable, si d'autres
    raisons que la défense de mes parents n'auraient pas dû m'y faire
    renoncer. D'abord, après avoir détesté leur cruauté, leur consentement
    me les rendait si chers que l'idée de leur faire de la peine m'en
    causait à moi-même une, à travers laquelle la vie ne m'apparaissait
    plus comme ayant pour but la vérité, mais la tendresse, et ne me
    semblait plus bonne ou mauvaise que selon que mes parents seraient
    heureux ou malheureux. «J'aimerais mieux ne pas y aller, si cela doit
    vous affliger», dis-je à ma mère qui, au contraire, s'efforçait de
    m'ôter cette arrière-pensée qu'elle pût en être triste, laquelle,
    disait-elle, gâterait ce plaisir que j'aurais à _Phèdre_ et en
    considération duquel elle et mon père étaient revenus sur leur
    défense. Mais alors cette sorte d'obligation d'avoir du plaisir me
    semblait bien lourde. Puis si je rentrais malade, serais-je guéri
    assez vite pour pouvoir aller aux Champs-Élysées, les vacances finies,
    aussitôt qu'y retournerait Gilberte? A toutes ces raisons, je
    confrontais, pour décider ce qui devait l'emporter, l'idée, invisible
    derrière son voile, de la perfection de la Berma. Je mettais dans un
    des balances du plateau, «sentir maman triste, risquer de ne pas
    pouvoir aller aux Champs-Élysées», dans l'autre, «pâleur janséniste,
    mythe solaire»; mais ces mots eux-mêmes finissaient par s'obscurcir
    devant mon esprit, ne me disaient plus rien, perdaient tout poids; peu
    à peu mes hésitations devenaient si douloureuses que si j'avais
    maintenant opté pour le théâtre, ce n'eût plus été que pour les faire
    cesser et en être délivré une fois pour toutes. C'eût été pour abréger
    ma souffrance et non plus dans l'espoir d'un bénéfice intellectuel et
    en cédant à l'attrait de la perfection, que je me serais laissé
    conduire non vers la Sage Déesse, mais vers l'implacable Divinité sans
    visage et sans nom qui lui avait été subrepticement substituée sous
    son voile. Mais brusquement tout fut changé, mon désir d'aller
    entendre la Berma reçut un coup de fouet nouveau qui me permit
    d'attendre dans l'impatience et dans la joie cette «matinée»: étant
    allé faire devant la colonne des théâtres ma station quotidienne,
    depuis peu si cruelle, de stylite, j'avais vu, tout humide encore,
    l'affiche détaillée de _Phèdre_ qu'on venait de coller pour la première
    fois (et où à vrai dire le reste de la distribution ne m'apportait
    aucun attrait nouveau qui pût me décider). Mais elle donnait à l'un
    des buts entre lesquels oscillait mon indécision, une forme plus
    concrète et–comme l'affiche était datée non du jour où je la lisais
    mais de celui où la représentation aurait lieu, et de l'heure même du
    lever du rideau–presque imminente, déjà en voie de réalisation, si
    bien que je sautai de joie devant la colonne en pensant que ce
    jour-là, exactement à cette heure, je serais prêt à entendre la Berma,
    assis à ma place; et de peur que mes parents n'eussent plus le temps
    d'en trouver deux bonnes pour ma grand'mère et pour moi, je ne fis
    qu'un bond jusqu'à la maison, cinglé que j'étais par ces mots magiques
    qui avaient remplacé dans ma pensée «pâleur janséniste» et «mythe
    solaire»: «les dames ne seront pas reçues à l'orchestre en chapeau,
    les portes seront fermées à deux heures.»

    Hélas! cette première matinée fut une grande déception. Mon père nous
    proposa de nous déposer ma grand'mère et moi au théâtre, en se rendant
    à sa Commission. Avant de quitter la maison, il dit à ma mère: «Tâche
    d'avoir un bon dîner; tu te rappelles que je dois ramener de Norpois?»
    Ma mère ne l'avait pas oublié. Et depuis la veille, Françoise,
    heureuse de s'adonner à cet art de la cuisine pour lequel elle avait
    certainement un don, stimulée, d'ailleurs, par l'annonce d'un convive
    nouveau, et sachant qu'elle aurait à composer, selon des méthodes sues
    d'elle seule, du bœuf à la gelée, vivait dans l'effervescence de la
    création; comme elle attachait une importance extrême à la qualité
    intrinsèque des matériaux qui devaient entrer dans la fabrication de
    son œuvre, elle allait elle-même aux Halles se faire donner les plus
    beaux carrés de romsteck, de jarret de bœuf, de pied de veau, comme
    Michel-Ange passant huit mois dans les montagnes de Carrare à choisir
    les blocs de marbre les plus parfaits pour le monument de Jules II.
    Françoise dépensait dans ces allées et venues une telle ardeur que
    maman voyant sa figure enflammée craignait que notre vieille servante
    ne tombât malade de surmenage comme l'auteur du Tombeau des Médicis
    dans les carrières de Pietraganta. Et dès la veille Françoise avait
    envoyé cuire dans le four du boulanger, protégé de mie de pain comme
    du marbre rose ce qu'elle appelait du jambon de Nev'York. Croyant la
    langue moins riche qu'elle n'est et ses propres oreilles peu sûres,
    sans doute la première fois qu'elle avait entendu parler de jambon
    d'York avait-elle cru–trouvant d'une prodigalité invraisemblable
    dans le vocabulaire qu'il pût exister à la fois York et New-York–qu'elle
    avait mal entendu et qu'on aurait voulu dire le nom qu'elle
    connaissait déjà. Aussi, depuis, le mot d'York se faisait précéder
    dans ses oreilles ou devant ses yeux si elle lisait une annonce de:
    New qu'elle prononçait Nev'. Et c'est de la meilleure foi du monde
    qu'elle disait à sa fille de cuisine: «Allez me chercher du jambon
    chez Olida. Madame m'a bien recommandé que ce soit du Nev'York.» Ce
    jour-là, si Françoise avait la brûlante certitude des grands
    créateurs, mon lot était la cruelle inquiétude du chercheur. Sans
    doute, tant que je n'eus pas entendu la Berma, j'éprouvai du plaisir.
    J'en éprouvai dans le petit square qui précédait le théâtre et dont,
    deux heures plus tard, les marronniers dénudés allaient luire avec des
    reflets métalliques dès que les becs de gaz allumés éclaireraient le
    détail de leurs ramures; devant les employés du contrôle, desquels le
    choix, l'avancement, le sort, dépendaient de la grande artiste–qui
    seule détenait le pouvoir dans cette administration à la tête de
    laquelle des directeurs éphémères et purement nominaux se succédaient
    obscurément–et qui prirent nos billets sans nous regarder, agités
    qu'ils étaient de savoir si toutes les prescriptions de Mme Berma
    avaient bien été transmises au personnel nouveau, s'il était bien
    entendu que la claque ne devait jamais applaudir pour elle, que les
    fenêtres devaient être ouvertes tant qu'elle ne serait pas en scène et
    la moindre porte fermée après, un pot d'eau chaude dissimulé près
    d'elle pour faire tomber la poussière du plateau: et, en effet, dans
    un moment sa voiture attelée de deux chevaux à longue crinière allait
    s'arrêter devant le théâtre, elle en descendrait enveloppée dans des
    fourrures, et, répondant d'un geste maussade aux saluts, elle
    enverrait une de ses suivantes s'informer de l'avant-scène qu'on avait
    réservée pour ses amis, de la température de la salle, de la
    composition des loges, de la tenue des ouvreuses, théâtre et public
    n'étant pour elle qu'un second vêtement plus extérieur dans lequel
    elle entrerait et le milieu plus ou moins bon conducteur que son
    talent aurait à traverser. Je fus heureux aussi dans la salle même;
    depuis que je savais que–contrairement à ce que m'avaient si
    longtemps représenté mes imaginations enfantines–il n'y avait
    qu'une scène pour tout le monde, je pensais qu'on devait être empêché
    de bien voir par les autres spectateurs comme on l'est au milieu d'une
    foule; or je me rendis compte qu'au contraire, grâce à une disposition
    qui est comme le symbole de toute perception, chacun se sent le centre
    du théâtre; ce qui m'explique qu'une fois qu'on avait envoyé Françoise
    voir un mélodrame aux troisièmes galeries, elle avait assuré en
    rentrant que sa place était la meilleure qu'on pût avoir et au lieu de
    se trouver trop loin, s'était sentie intimidée par la proximité
    mystérieuse et vivante du rideau. Mon plaisir s'accrut encore quand je
    commençai à distinguer derrière ce rideau baissé des bruits confus
    comme on en entend sous la coquille d'un œuf quand le poussin va
    sortir, qui bientôt grandirent, et tout à coup, de ce monde
    impénétrable à notre regard, mais qui nous voyait du sien,
    s'adressèrent indubitablement à nous sous la forme impérieuse de trois
    coups aussi émouvants que des signaux venus de la planète Mars. Et–ce
    rideau une fois levé–quand sur la scène une table à écrire et
    une cheminée assez ordinaires, d'ailleurs, signifièrent que les
    personnages qui allaient entrer seraient, non pas des acteurs venus
    pour réciter comme j'en avais vus une fois en soirée, mais des hommes
    en train de vivre chez eux un jour de leur vie dans laquelle je
    pénétrais par effraction sans qu'ils pussent me voir–mon plaisir
    continua de durer; il fut interrompu par une courte inquiétude: juste
    comme je dressais l'oreille avant que commençât la pièce, deux hommes
    entrèrent sur la scène, bien en colère, puisqu'ils parlaient assez
    fort pour que dans cette salle où il y avait plus de mille personnes
    on distinguât toutes leurs paroles, tandis que dans un petit café on
    est obligé de demander au garçon ce que disent deux individus qui se
    collettent; mais dans le même instant étonné de voir que le public les
    entendait sans protester, submergé qu'il était par un unanime silence
    sur lequel vint bientôt clapoter un rire ici, un autre là, je compris
    que ces insolents étaient les acteurs et que la petite pièce, dite
    lever de rideau, venait de commencer. Elle fut suivie d'un entr'acte
    si long que les spectateurs revenus à leurs places s'impatientaient,
    tapaient des pieds. J'en étais effrayé; car de même que dans le compte
    rendu d'un procès, quand je lisais qu'un homme d'un noble cœur allait
    venir au mépris de ses intérêts, témoigner en faveur d'un innocent, je
    craignais toujours qu'on ne fût pas assez gentil pour lui, qu'on ne
    lui marquât pas assez de reconnaissance, qu'on ne le récompensât pas
    richement, et, qu'écœuré, il se mît du côté de l'injustice; de même,
    assimilant en cela le génie à la vertu, j'avais peur que la Berma
    dépitée par les mauvaises façons d'un public aussi mal élevé–dans
    lequel j'aurais voulu au contraire qu'elle pût reconnaître avec
    satisfaction quelques célébrités au jugement de qui elle eût attaché
    de l'importance–ne lui exprimât son mécontentement et son dédain en
    jouant mal. Et je regardais d'un air suppliant ces brutes trépignantes
    qui allaient briser dans leur fureur l'impression fragile et précieuse
    que j'étais venu chercher. Enfin, les derniers moments de mon plaisir
    furent pendant les premières scènes de _Phèdre_. Le personnage de _Phèdre_
    ne paraît pas dans ce commencement du second acte; et, pourtant, dès
    que le rideau fut levé et qu'un second rideau, en velours rouge
    celui-là, se fut écarté, qui dédoublait la profondeur de la scène dans
    toutes les pièces où jouait l'étoile, une actrice entra par le fond,
    qui avait la figure et la voix qu'on m'avait dit être celles de la
    Berma. On avait dû changer la distribution, tout le soin que j'avais
    mis à étudier le rôle de la femme de Thésée devenait inutile. Mais une
    autre actrice donna la réplique à la première. J'avais dû me tromper
    en prenant celle-là pour la Berma, car la seconde lui ressemblait
    davantage encore et, plus que l'autre, avait sa diction. Toutes deux
    d'ailleurs ajoutaient à leur rôle de nobles gestes–que je
    distinguais clairement et dont je comprenais la relation avec le
    texte, tandis qu'elles soulevaient leurs beaux péplums–et aussi des
    intonations ingénieuses, tantôt passionnées, tantôt ironiques, qui me
    faisaient comprendre la signification d'un vers que j'avais lu chez
    moi sans apporter assez d'attention à ce qu'il voulait dire. Mais tout
    d'un coup, dans l'écartement du rideau rouge du sanctuaire, comme dans
    un cadre, une femme parut et, aussitôt à la peur que j'eus, bien plus
    anxieuse que pouvait être celle de la Berma, qu'on la gênât en ouvrant
    une fenêtre, qu'on altérât le son d'une de ses paroles en froissant un
    programme, qu'on l'indisposât en applaudissant ses camarades, en ne
    l'applaudissant pas elle, assez;–à ma façon, plus absolue encore
    que celle de la Berma, de ne considérer dès cet instant, salle,
    public, acteurs, pièce, et mon propre corps que comme un milieu
    acoustique n'ayant d'importance que dans la mesure où il était
    favorable aux inflexions de cette voix, je compris que les deux
    actrices que j'admirais depuis quelques minutes n'avaient aucune
    ressemblance avec celle que j'étais venu entendre. Mais en même temps
    tout mon plaisir avait cessé; j'avais beau tendre vers la Berma mes
    yeux, mes oreilles, mon esprit, pour ne pas laisser échapper une
    miette des raisons qu'elle me donnerait de l'admirer, je ne parvenais
    pas à en recueillir une seule. Je ne pouvais même pas, comme pour ses
    camarades, distinguer dans sa diction et dans son jeu des intonations
    intelligentes, de beaux gestes. Je l'écoutais comme j'aurais lu
    _Phèdre_, ou comme si Phèdre, elle-même avait dit en ce moment les
    choses que j'entendais, sans que le talent de la Berma semblât leur
    avoir rien ajouté. J'aurais voulu–pour pouvoir l'approfondir, pour
    tâcher d'y découvrir ce qu'elle avait de beau–arrêter, immobiliser
    longtemps devant moi chaque intonation de l'artiste, chaque expression
    de sa physionomie; du moins, je tâchais, à force d'agilité morale, en
    ayant avant un vers mon attention tout installée et mise au point, de
    ne pas distraire en préparatifs une parcelle de la durée de chaque
    mot, de chaque geste, et, grâce à l'intensité de mon attention,
    d'arriver à descendre en eux aussi profondément que j'aurais fait si
    j'avais eu de longues heures à moi. Mais que cette durée était brève!
    A peine un son était-il reçu dans mon oreille qu'il était remplacé par
    un autre. Dans une scène où la Berma reste immobile un instant, le
    bras levé à la hauteur du visage baignée grâce à un artifice
    d'éclairage, dans une lumière verdâtre, devant le décor qui représente
    la mer, la salle éclata en applaudissements, mais déjà l'actrice avait
    changé de place et le tableau que j'aurais voulu étudier n'existait
    plus. Je dis à ma grand'mère que je ne voyais pas bien, elle me passa
    sa lorgnette. Seulement, quand on croit à la réalité des choses, user
    d'un moyen artificiel pour se les faire montrer n'équivaut pas tout à
    fait à se sentir près d'elles. Je pensais que ce n'était plus la Berma
    que je voyais, mais son image, dans le verre grossissant. Je reposai
    la lorgnette; mais peut-être l'image que recevait mon œil, diminuée par
    l'éloignement, n'était pas plus exacte; laquelle des deux Berma était
    la vraie? Quant à la déclaration à Hippolyte, j'avais beaucoup compté
    sur ce morceau où, à en juger par la signification ingénieuse que ses
    camarades me découvraient à tout moment dans des parties moins belles,
    elle aurait certainement des intonations plus surprenantes que celles
    que chez moi, en lisant, j'avais tâché d'imaginer; mais elle
    n'atteignit même pas jusqu'à celles qu'Œnone ou Aricie eussent
    trouvées, elle passa au rabot d'une mélopée uniforme, toute la tirade
    où se trouvèrent confondues ensemble des oppositions, pourtant si
    tranchées, qu'une tragédienne à peine intelligente, même des élèves de
    lycée, n'en eussent pas négligé l'effet; d'ailleurs, elle la débita
    tellement vite que ce fut seulement quand elle fut arrivée au dernier
    vers que mon esprit prit conscience de la monotonie voulue qu'elle
    avait imposée aux premiers.

    Enfin éclata mon premier sentiment d'admiration: il fut provoqué par
    les applaudissements frénétiques des spectateurs. J'y mêlai les miens
    en tâchant de les prolonger, afin que par reconnaissance, la Berma se
    surpassant, je fusse certain de l'avoir entendue dans un de ses
    meilleurs jours. Ce qui est du reste curieux, c'est que le moment où
    se déchaîna cet enthousiasme du public, fut, je l'ai su depuis, celui
    où la Berma a une de ses plus belles trouvailles. Il semble que
    certaines réalités transcendantes émettent autour d'elles des rayons
    auxquels la foule est sensible. C'est ainsi que, par exemple, quand un
    événement se produit, quand à la frontière une armée est en danger, ou
    battue, ou victorieuse, les nouvelles assez obscures qu'on reçoit et
    d'où l'homme cultivé ne sait pas tirer grand chose, excitent dans la
    foule une émotion qui le surprend et dans laquelle, une fois que les
    experts l'ont mis au courant de la véritable situation militaire, il
    reconnaît la perception par le peuple de cette «aura» qui entoure les
    grands événements et qui peut être visible à des centaines de
    kilomètres. On apprend la victoire, ou après-coup quand la guerre est
    finie, ou tout de suite par la joie du concierge. On découvre un trait
    génial du jeu de la Berma huit jours après l'avoir entendue, par la
    critique, ou sur le coup par les acclamations du parterre. Mais cette
    connaissance immédiate de la foule étant mêlée à cent autres toutes
    erronées, les applaudissements tombaient le plus souvent à faux, sans
    compter qu'ils étaient mécaniquement soulevés par la force des
    applaudissements antérieurs comme dans une tempête une fois que la mer
    a été suffisamment remuée elle continue à grossir, même si le vent ne
    s'accroît plus. N'importe, au fur et à mesure que j'applaudissais, il
    me semblait que la Berma avait mieux joué. «Au moins, disait à côté de
    moi une femme assez commune, elle se dépense celle-là, elle se frappe
    à se faire mal, elle court, parlez-moi de ça, c'est jouer.» Et heureux
    de trouver ces raisons de la supériorité de la Berma, tout en me
    doutant qu'elles ne l'expliquaient pas plus que celle de la Joconde,
    ou du Persée de Benvenuto l'exclamation d'un paysan: «C'est bien fait
    tout de même! c'est tout en or, et du beau! quel travail!», je
    partageai avec ivresse le vin grossier de cet enthousiasme populaire.
    Je n'en sentis pas moins, le rideau tombé, un désappointement que ce
    plaisir que j'avais tant désiré n'eût pas été plus grand, mais en même
    temps le besoin de le prolonger, de ne pas quitter pour jamais, en
    sortant de la salle, cette vie du théâtre qui pendant quelques heures
    avait été la mienne, et dont je me serais arraché comme en un départ
    pour l'exil, en rentrant directement à la maison, si je n'avais espéré
    d'y apprendre beaucoup sur la Berma par son admirateur auquel je
    devais qu'on m'eût permis d'aller à _Phèdre_, M. de Norpois. Je lui fus
    présenté avant le dîner par mon père qui m'appela pour cela dans son
    cabinet. A mon entrée, l'ambassadeur se leva, me tendit la main,
    inclina sa haute taille et fixa attentivement sur moi ses yeux bleus.
    Comme les étrangers de passage qui lui étaient présentés, au temps où
    il représentait la France, étaient plus ou moins–jusqu'aux
    chanteurs connus–des personnes de marque et dont il savait alors
    qu'il pourrait dire plus tard quand on prononcerait leur nom à Paris
    ou à Pétersbourg, qu'il se rappelait parfaitement la soirée qu'il
    avait passée avec eux à Munich ou à Sofia, il avait pris l'habitude de
    leur marquer par son affabilité la satisfaction qu'il avait de les
    connaître: mais de plus, persuadé que dans la vie des capitales, au
    contact à la fois des individualités intéressantes qui les traversent
    et des usages du peuple qui les habite, on acquiert une connaissance
    approfondie, et que les livres ne donnent pas, de l'histoire, de la
    géographie, des mœurs des différentes nations, du mouvement
    intellectuel de l'Europe, il exerçait sur chaque nouveau venu ses
    facultés aiguës d'observateur afin de savoir de suite à quelle espèce
    d'homme il avait à faire. Le gouvernement ne lui avait plus depuis
    longtemps confié de poste à l'étranger, mais dès qu'on lui présentait
    quelqu'un, ses yeux, comme s'ils n'avaient pas reçu notification de sa
    mise en disponibilité, commençaient à observer avec fruit, cependant
    que par toute son attitude il cherchait à montrer que le nom de
    l'étranger ne lui était pas inconnu. Aussi, tout en me parlant avec
    bonté et de l'air d'importance d'un homme qui sait sa vaste
    expérience, il ne cessait de m'examiner avec une curiosité sagace et
    pour son profit, comme si j'eusse été quelque usage exotique, quelque
    monument instructif, ou quelque étoile en tournée. Et de la sorte il
    faisait preuve à la fois, à mon endroit, de la majestueuse amabilité
    du sage Mentor et de la curiosité studieuse du jeune Anacharsis.

    Il ne m'offrit absolument rien pour la _Revue des Deux-Mondes_, mais me
    posa un certain nombre de questions sur ce qu'avaient été ma vie et
    mes études, sur mes goûts dont j'entendis parler pour la première fois
    comme s'il pouvait être raisonnable de les suivre, tandis que j'avais
    cru jusqu'ici que c'était un devoir de les contrarier. Puisqu'ils me
    portaient du côté de la littérature, il ne me détourna pas d'elle; il
    m'en parla au contraire avec déférence comme d'une personne vénérable
    et charmante du cercle choisi de laquelle, à Rome ou à Dresde, on a
    gardé le meilleur souvenir et qu'on regrette par suite des nécessités
    de la vie de retrouver si rarement. Il semblait m'envier en souriant
    d'un air presque grivois les bons moments que, plus heureux que lui et
    plus libre, elle me ferait passer. Mais les termes mêmes dont il se
    servait me montraient la Littérature comme trop différente de l'image
    que je m'en étais faite à Combray et je compris que j'avais eu
    doublement raison de renoncer à elle. Jusqu'ici je m'étais seulement
    rendu compte que je n'avais pas le don d'écrire; maintenant M. de
    Norpois m'en ôtait même le désir. Je voulus lui exprimer ce que
    j'avais rêvé; tremblant d'émotion, je me serais fait un scrupule que
    toutes mes paroles ne fussent pas l'équivalent le plus sincère
    possible de ce que j'avais senti et que je n'avais jamais essayé de me
    formuler; c'est dire que mes paroles n'eurent aucune netteté.
    Peut-être par habitude professionnelle, peut-être en vertu du calme
    qu'acquiert tout homme important dont on sollicite le conseil et qui
    sachant qu'il gardera en mains la maîtrise de la conversation, laisse
    l'interlocuteur s'agiter, s'efforcer, peiner à son aise, peut-être
    aussi pour faire valoir le caractère de sa tête (selon lui grecque,
    malgré les grands favoris), M. de Norpois, pendant qu'on lui exposait
    quelque chose, gardait une immobilité de visage aussi absolue, que si
    vous aviez parlé devant quelque buste antique–et sourd–dans une
    glyptothèque. Tout à coup, tombant comme le marteau du
    commissaire-priseur, ou comme un oracle de Delphes, la voix de
    l'ambassadeur qui vous répondait vous impressionnait d'autant plus,
    que rien dans sa face ne vous avait laissé soupçonner le genre
    d'impression que vous aviez produit sur lui, ni l'avis qu'il allait
    émettre.

    –Précisément, me dit-il tout à coup comme si la cause était jugée et
    après m'avoir laissé bafouiller en face des yeux immobiles qui ne me
    quittaient pas un instant, j'ai le fils d'un de mes amis qui, _mutatis
    mutandis_, est comme vous (et il prit pour parler de nos dispositions
    communes le même ton rassurant que si elles avaient été des
    dispositions non pas à la littérature, mais au rhumatisme et s'il
    avait voulu me montrer qu'on n'en mourait pas). Aussi a-t-il préféré
    quitter le quai d'Orsay où la voie lui était pourtant toute tracée par
    son père et sans se soucier du qu'en dira-t-on, il s'est mis à
    produire. Il n'a certes pas lieu de s'en repentir. Il a publié il y a
    deux ans–il est d'ailleurs beaucoup plus âgé que vous,
    naturellement–un ouvrage relatif au sentiment de l'Infini sur la
    rive occidentale du lac Victoria-Nyanza et cette année un opuscule
    moins important, mais conduit d'une plume alerte, parfois même acérée,
    sur le fusil à répétition dans l'armée bulgare, qui l'ont mis tout à
    fait hors de pair. Il a déjà fait un joli chemin, il n'est pas homme à
    s'arrêter en route, et je sais que, sans que l'idée d'une candidature
    ait été envisagée, on a laissé tomber son nom deux ou trois dans la
    conversation et d'une façon qui n'avait rien de défavorable, à
    l'Académie des Sciences morales. En somme, sans pouvoir dire encore
    qu'il soit au pinacle, il a conquis de haute lutte une fort jolie
    position et le succès qui ne va pas toujours qu'aux agités et aux
    brouillons, aux faiseurs d'embarras qui sont presque toujours des
    faiseurs, le succès a récompensé son effort.

    Mon père, me voyant déjà académicien dans quelques années, respirait
    une satisfaction que M. de Norpois porta à son comble quand, après un
    instant d'hésitation pendant lequel il sembla calculer les
    conséquences de son acte, il me dit, en me tendant sa carte: «Allez
    donc le voir de ma part, il pourra vous donner d'utiles conseils», me
    causant par ces mots une agitation aussi pénible que s'il m'avait
    annoncé qu'on m'embarquait le lendemain comme mousse à bord d'un
    voilier.

    Ma tante Léonie m'avait fait héritier en même temps que de beaucoup
    d'objets et de meubles fort embarrassants, de presque toute sa fortune
    liquide–révélant ainsi après sa mort une affection pour moi que je
    n'avais guère soupçonnée pendant sa vie. Mon père, qui devait gérer
    cette fortune jusqu'à ma majorité, consulta M. de Norpois sur un
    certain nombre de placements. Il conseilla des titres à faible
    rendement qu'il jugeait particulièrement solides, notamment les
    Consolidés Anglais et le 4% Russe. «Avec ces valeurs de tout premier
    ordre, dit M. de Norpois, si le revenu n'est pas très élevé, vous êtes
    du moins assuré de ne jamais voir fléchir le capital.» Pour le reste,
    mon père lui dit en gros ce qu'il avait acheté. M. de Norpois eut un
    imperceptible sourire de félicitations: comme tous les capitalistes,
    il estimait la fortune une chose enviable, mais trouvait plus délicat
    de ne complimenter que par un signe d'intelligence à peine avoué, au
    sujet de celle qu'on possédait; d'autre part, comme il était lui-même
    colossalement riche, il trouvait de bon goût d'avoir l'air de juger
    considérables les revenus moindres d'autrui, avec pourtant un retour
    joyeux et confortable sur la supériorité des siens. En revanche il
    n'hésita pas à féliciter mon père de la «composition» de son
    portefeuille «d'un goût très sûr, très délicat, très fin». On aurait
    dit qu'il attribuait aux relations des valeurs de bourse entre elles,
    et même aux valeurs de bourse en elles-mêmes, quelque chose comme un
    mérite esthétique. D'une, assez nouvelle et ignorée, dont mon père lui
    parla, M. de Norpois, pareil à ces gens qui ont lu des livres que vous
    vous croyez seul à connaître, lui dit: «Mais si, je me suis amusé
    pendant quelque temps à la suivre dans la Cote, elle était
    intéressante», avec le sourire rétrospectivement captivé d'un abonné
    qui a lu le dernier roman d'une revue, par tranches, en feuilleton.
    «Je ne vous déconseillerais pas de souscrire à l'émission qui va être
    lancée prochainement. Elle est attrayante, car on vous offre les
    titres à des prix tentants.» Pour certaines valeurs anciennes au
    contraire, mon père ne se rappelant plus exactement les noms, faciles
    à confondre avec ceux d'actions similaires, ouvrit un tiroir et montra
    les titres eux-mêmes, à l'Ambassadeur. Leur vue me charma; ils étaient
    enjolivés de flèches de cathédrales et de figures allégoriques comme
    certaines vieilles publications romantiques que j'avais feuilletées
    autrefois. Tout ce qui est d'un même temps se ressemble; les artistes
    qui illustrent les poèmes d'une époque sont les mêmes que font
    travailler pour elles les Sociétés financières. Et rien ne fait mieux
    penser à certaines livraisons de _Notre-Dame de Paris_ et d'œuvres de
    Gérard de Nerval, telles qu'elles étaient accrochées à la devanture de
    l'épicerie de Combray, que, dans son encadrement rectangulaire et
    fleuri que supportaient des divinités fluviales, une action nominative
    de la Compagnie des Eaux.

    Mon père avait pour mon genre d'intelligence un mépris suffisamment
    corrigé par la tendresse pour qu'au total, son sentiment sur tout ce
    que je faisais fut une indulgence aveugle. Aussi n'hésita-t-il pas à
    m'envoyer chercher un petit poème en prose que j'avais fait autrefois
    à Combray en revenant d'une promenade. Je l'avais écrit avec une
    exaltation qu'il me semblait devoir communiquer à ceux qui le
    liraient. Mais elle ne dut pas gagner M. de Norpois, car ce fut sans
    me dire une parole qu'il me le rendit.

    Ma mère, pleine de respect pour les occupations de mon père, vint
    demander, timidement, si elle pouvait faire servir. Elle avait peur
    d'interrompre une conversation où elle n'aurait pas eu à être mêlée.
    Et, en effet, à tout moment mon père rappelait au marquis quelque
    mesure utile qu'ils avaient décidé de soutenir à la prochaine séance
    de Commission, et il le faisait sur le ton particulier qu'ont ensemble
    dans un milieu différent–pareils en cela à deux collégiens–deux
    collègues à qui leurs habitudes professionnelles créent des souvenirs
    communs où n'ont pas accès les autres et auxquels ils s'excusent de se
    reporter devant eux.

    Mais la parfaite indépendance des muscles du visage à laquelle M. de
    Norpois était arrivé, lui permettait d'écouter sans avoir l'air
    d'entendre. Mon père finissait par se troubler: «J'avais pensé à
    demander l'avis de la Commission…» disait-il à M. de Norpois après
    de longs préambules. Alors du visage de l'aristocratique virtuose qui
    avait gardé l'inertie d'un instrumentiste dont le moment n'est pas
    venu d'exécuter sa partie, sortait avec un débit égal, sur un ton aigu
    et comme ne faisant que finir, mais confiée cette fois à un autre
    timbre, la phrase commencée: «Que bien entendu vous n'hésiterez pas à
    réunir, d'autant plus que les membres vous sont individuellement
    connus et peuvent facilement se déplacer.» Ce n'était pas évidemment
    en elle-même une terminaison bien extraordinaire. Mais l'immobilité
    qui l'avait précédée la faisait se détacher avec la netteté
    cristalline, l'imprévu quasi malicieux de ces phrases par lesquelles
    le piano, silencieux jusque-là, réplique, au moment voulu, au
    violoncelle qu'on vient d'entendre, dans un concerto de Mozart.

    –Hé bien, as-tu été content de ta matinée? me dit mon père, tandis
    qu'on passait à table, pour me faire briller et pensant que mon
    enthousiasme me ferait bien juger par M. de Norpois. «Il est allé entendre
    la Berma tantôt, vous vous rappelez que nous en avions parlé ensemble»,
    dit-il en se tournant vers le diplomate du même ton d'allusion
    rétrospective, technique et mystérieuse que s'il se fût agi d'une
    séance de la Commission.

    –Vous avez dû être enchanté, surtout si c'était la première fois que
    vous l'entendiez. M. votre père s'alarmait du contre-coup que cette
    petite escapade pouvait avoir sur votre état de santé, car vous êtes
    un peu délicat, un peu frêle, je crois. Mais je l'ai rassuré. Les
    théâtres ne sont plus aujourd'hui ce qu'ils étaient il y a seulement
    vingt ans. Vous avez des sièges à peu près confortables, une
    atmosphère renouvelée, quoique nous ayons fort à faire encore pour
    rejoindre l'Allemagne et l'Angleterre, qui à cet égard comme à bien
    d'autres ont une formidable avance sur nous. Je n'ai pas vu Mme Berma
    dans _Phèdre_, mais j'ai entendu dire qu'elle y était admirable. Et vous
    avez été ravi, naturellement?

    M. de Norpois, mille fois plus intelligent que moi, devait détenir
    cette vérité que je n'avais pas su extraire du jeu de la Berma, il
    allait me la découvrir; en répondant à sa question, j'allais le prier
    de me dire en quoi cette vérité consistait; et il justifierait ainsi
    ce désir que j'avais eu de voir l'actrice. Je n'avais qu'un moment, il
    fallait en profiter et faire porter mon interrogatoire sur les points
    essentiels. Mais quels étaient-ils? Fixant mon attention tout entière
    sur mes impressions si confuses, et ne songeant nullement à me faire
    admirer de M. de Norpois, mais à obtenir de lui la vérité souhaitée,
    je ne cherchais pas à remplacer les mots qui me manquaient par des
    expressions toutes faites, je balbutiai, et finalement, pour tâcher de
    le provoquer à déclarer ce que la Berma avait d'admirable, je lui
    avouai que j'avais été déçu.

    –Mais comment, s'écria mon père, ennuyé de l'impression fâcheuse
    que l'aveu de mon incompréhension pouvait produire sur M. de Norpois,
    comment peux-tu dire que tu n'as pas eu de plaisir? ta grand'mère nous
    a raconté que tu ne perdais pas un mot de ce que la Berma disait, que
    tu avais les yeux hors de la tête, qu'il n'y avait que toi dans la
    salle comme cela.

    –Mais oui, j'écoutais de mon mieux pour savoir ce qu'elle avait de
    si remarquable. Sans doute, elle est très bien….

    –Si elle est très bien, qu'est-ce qu'il te faut de plus?

    –Une des choses qui contribuent certainement au succès de Mme
    Berma, dit M. de Norpois en se tournant avec application vers ma mère
    pour ne pas la laisser en dehors de la conversation et afin de remplir
    consciencieusement son devoir de politesse envers une maîtresse de
    maison, c'est le goût parfait qu'elle apporte dans le choix de ses
    rôles et qui lui vaut toujours un franc succès, et de bon aloi. Elle
    joue rarement des médiocrités. Voyez, elle s'est attaquée au rôle de
    Phèdre. D'ailleurs, ce goût elle l'apporte dans ses toilettes, dans
    son jeu. Bien qu'elle ait fait de fréquentes et fructueuses tournées
    en Angleterre et en Amérique, la vulgarité je ne dirai pas de John
    Bull ce qui serait injuste, au moins pour l'Angleterre de l'ère
    Victorienne, mais de l'oncle Sam n'a pas déteint sur elle. Jamais de
    couleurs trop voyantes, de cris exagérés. Et puis cette voix admirable
    qui la sert si bien et dont elle joue à ravir, je serais presque tenté
    de dire en musicienne!

    Mon intérêt pour le jeu de la Berma n'avait cessé de grandir depuis
    que la représentation était finie parce qu'il ne subissait plus la
    compression et les limites de la réalité; mais j'éprouvais le besoin
    de lui trouver des explications; de plus, il s'était porté avec une
    intensité égale, pendant que la Berma jouait, sur tout ce qu'elle
    offrait, dans l'indivisibilité de la vie, à mes yeux, à mes oreilles;
    il n'avait rien séparé et distingué; aussi fut-il heureux de se
    découvrir une cause raisonnable dans ces éloges donnés à la
    simplicité, au bon goût de l'artiste, il les attirait à lui par son
    pouvoir d'absorption, s'emparait d'eux comme l'optimisme d'un homme
    ivre des actions de son voisin dans lesquelles il trouve une raison
    d'attendrissement. «C'est vrai, me disais-je, quelle belle voix,
    quelle absence de cris, quels costumes simples, quelle intelligence
    d'avoir été choisir _Phèdre_! Non, je n'ai pas été déçu.»

    Le bœuf froid aux carottes fit son apparition, couché par le
    Michel-Ange de notre cuisine sur d'énormes cristaux de gelée pareils à
    des blocs de quartz transparent.

    –Vous avez un chef de tout premier ordre, madame, dit M. de
    Norpois. Et ce n'est pas peu de chose. Moi qui ai eu à l'étranger à
    tenir un certain train de maison, je sais combien il est souvent
    difficile de trouver un parfait maître queux. Ce sont de véritables
    agapes auxquelles vous nous avez conviés là.

    Et, en effet, Françoise, surexcitée par l'ambition de réussir pour un
    invité de marque un dîner enfin semé de difficultés dignes d'elle,
    s'était donné une peine qu'elle ne prenait plus quand nous étions
    seuls et avait retrouvé sa manière incomparable de Combray.

    –Voilà ce qu'on ne peut obtenir au cabaret, je dis dans les
    meilleurs: une daube de bœuf où la gelée ne sente pas la colle, et où
    le bœuf ait pris le parfum des carottes, c'est admirable! Permettez-moi
    d'y revenir, ajouta-t-il en faisant signe qu'il voulait encore de la
    gelée. Je serais curieux de juger votre Vatel maintenant sur un mets
    tout différent, je voudrais, par exemple, le trouver aux prises avec
    le bœuf Stroganof.

    M. de Norpois pour contribuer lui aussi à l'agrément du repas nous
    servit diverses histoires dont il régalait fréquemment ses collègues
    de carrière, tantôt en citant une période ridicule dite par un homme
    politique coutumier du fait et qui les faisait longues et pleines
    d'images incohérentes, tantôt telle formule lapidaire d'un diplomate
    plein d'atticisme. Mais, à vrai dire, le critérium qui distinguait
    pour lui ces deux ordres de phrases ne ressemblait en rien à celui que
    j'appliquais à la littérature. Bien des nuances m'échappaient; les
    mots qu'il récitait en s'esclaffant ne me paraissaient pas très
    différents de ceux qu'il trouvait remarquables. Il appartenait au
    genre d'hommes qui pour les œuvres que j'aimais eût dit: «Alors, vous
    comprenez? moi j'avoue que je ne comprends pas, je ne suis pas
    initié», mais j'aurais pu lui rendre la pareille, je ne saisissais pas
    l'esprit ou la sottise, l'éloquence ou l'enflure qu'il trouvait dans
    une réplique, ou dans un discours et l'absence de toute raison
    perceptible pourquoi ceci était mal et ceci bien, faisait que cette
    sorte de littérature m'était plus mystérieuse, me semblait plus
    obscure qu'aucune. Je démêlai seulement que répéter ce que tout le
    monde pensait n'était pas en politique une marque d'infériorité mais
    de supériorité. Quand M. de Norpois se servait de certaines
    expressions qui traînaient dans les journaux et les prononçait avec
    force, on sentait qu'elles devenaient un acte par le seul fait qu'il
    les avait employées et un acte qui susciterait des commentaires.

    Ma mère comptait beaucoup sur la salade d'ananas et de truffes. Mais
    l'Ambassadeur après avoir exercé un instant sur le mets la pénétration
    de son regard d'observateur la mangea en restant entouré de discrétion
    diplomatique et ne nous livra pas sa pensée. Ma mère insista pour
    qu'il en reprit, ce que fit M. de Norpois, mais en disant seulement au
    lieu du compliment qu'on espérait: «J'obéis, madame, puisque je vois
    que c'est là de votre part un véritable oukase.»

    –Nous avons lu dans les «feuilles» que vous vous étiez entretenu
    longuement avec le roi Théodose, lui dit mon père.

    –En effet, le roi qui a une rare mémoire des physionomies a eu la
    bonté de se souvenir en m'apercevant à l'orchestre que j'avais eu
    l'honneur de le voir pendant plusieurs jours à la cour de Bavière,
    quand il ne songeait pas à son trône oriental (vous savez qu'il y a
    été appelé par un congrès européen, et il a même fort hésité à
    l'accepter, jugeant cette souveraineté un peu inégale à sa race, la
    plus noble, héraldiquement parlant, de toute l'Europe). Un
    aide-de-camp est venu me dire d'aller saluer Sa Majesté, à l'ordre de
    qui je me suis naturellement empressé de déférer.

    –Avez-vous été content des résultats de son séjour?

    –Enchanté! Il était permis de concevoir quelque appréhension sur la
    façon dont un monarque encore si jeune, se tirerait de ce pas
    difficile, surtout dans des conjonctures aussi délicates. Pour ma part
    je faisais pleine confiance au sens politique du souverain. Mais
    j'avoue que mes espérances ont été dépassées. Le toast qu'il a
    prononcé à l'Elysée, et qui, d'après des renseignements qui me
    viennent de source tout à fait autorisée, avait été composé par lui du
    premier mot jusqu'au dernier, était entièrement digne de l'intérêt
    qu'il a excité partout. C'est tout simplement un coup de maître; un
    peu hardi je le veux bien, mais d'une audace qu'en somme l'événement a
    pleinement justifiée. Les traditions diplomatiques ont certainement du
    bon, mais dans l'espèce elles avaient fini par faire vivre son pays et
    le nôtre dans une atmosphère de renfermé qui n'était plus respirable.
    Eh bien! une des manières de renouveler l'air, évidemment une de
    celles qu'on ne peut pas recommander mais que le roi Théodose pouvait
    se permettre, c'est de casser les vitres. Et il l'a fait avec une
    belle humeur qui a ravi tout le monde et aussi une justesse dans les
    termes, où on a reconnu tout de suite la race de princes lettrés à
    laquelle il appartient par sa mère. Il est certain que quand il a
    parlé des «affinités» qui unissent son pays à la France, l'expression
    pour peu usitée qu'elle puisse être dans le vocabulaire des
    chancelleries, était singulièrement heureuse. Vous voyez que la
    littérature ne nuit pas, même dans la diplomatie, même sur un trône,
    ajouta-t-il en s'adressant à moi. La chose était constatée depuis
    longtemps, je le veux bien, et les rapports entre les deux puissances
    étaient devenus excellents. Encore fallait-il qu'elle fut dite. Le mot
    était attendu, il a été choisi à merveille, vous avez vu comme il a
    porté. Pour ma part j'y applaudis des deux mains.

    –Votre ami, M. De Vaugoubert, qui préparait le rapprochement depuis
    des années, a dû être content.

    –D'autant plus que Sa Majesté qui est assez coutumière du fait
    avait tenu à lui en faire la surprise. Cette surprise a été complète
    du reste pour tout le monde, à commencer par le Ministre des Affaires
    étrangères, qui, à ce qu'on m'a dit, ne l'a pas trouvée à son goût. A
    quelqu'un qui lui en parlait, il aurait répondu très nettement, assez
    haut pour être entendu des personnes voisines: «Je n'ai été ni
    consulté, ni prévenu», indiquant clairement par là qu'il déclinait
    toute responsabilité dans l'événement. Il faut avouer que celui-ci a
    fait un beau tapage et je n'oserais pas affirmer, ajouta-t-il avec un
    sourire malicieux, que tels de mes collègues pour qui la loi suprême
    semble être celle du moindre effort, n'en ont pas été troublés dans
    leur quiétude. Quant à Vaugoubert, vous savez qu'il avait été fort
    attaqué pour sa politique de rapprochement avec la France, et il avait
    dû d'autant plus en souffrir, que c'est un sensible, un cœur exquis.
    J'en puis d'autant mieux témoigner que bien qu'il soit mon cadet et de
    beaucoup, je l'ai fort pratiqué, nous sommes amis de longue date, et
    je le connais bien. D'ailleurs qui ne le connaîtrait? C'est une âme de
    cristal. C'est même le seul défaut qu'on pourrait lui reprocher, il
    n'est pas nécessaire que le cœur d'un diplomate soit aussi transparent
    que le sien. Cela n'empêche pas qu'on parle de l'envoyer à Rome, ce
    qui est un bel avancement, mais un bien gros morceau. Entre nous, je
    crois que Vaugoubert, si dénué qu'il soit d'ambition en serait fort
    content et ne demande nullement qu'on éloigne de lui ce calice. Il
    fera peut-être merveille là-bas; il est le candidat de la Consulta, et
    pour ma part, je le vois très bien, lui artiste, dans le cadre du
    palais Farnèse et la galerie des Carraches. Il semble qu'au moins
    personne ne devrait pouvoir le haïr; mais il y a autour du Roi
    Théodose, toute une camarilla plus ou moins inféodée à la
    Wilhelmstrasse dont elle suit docilement les inspirations et qui a
    cherché de toutes façons à lui tailler des croupières. Vaugoubert n'a
    pas eu à faire face seulement aux intrigues de couloirs mais aux
    injures de folliculaires à gages qui plus tard, lâches comme l'est
    tout journaliste stipendié, ont été des premiers à demander l'_aman_,
    mais qui en attendant n'ont pas reculé à faire état, contre notre
    représentant, des ineptes accusations de gens sans aveu. Pendant plus
    d'un mois les ennemis de Vaugoubert ont dansé autour de lui la danse
    du scalp, dit M. de Norpois, en détachant avec force ce dernier mot.
    Mais un bon averti en vaut deux; ces injures il les a repoussées du
    pied, ajouta-t-il plus énergiquement encore, et avec un regard si
    farouche que nous cessâmes un instant de manger. Comme dit un beau
    proverbe arabe: «Les chiens aboient, la caravane passe.» Après avoir
    jeté cette citation, M. de Norpois s'arrêta pour nous regarder et
    juger de l'effet qu'elle avait produit sur nous. Il fut grand, le
    proverbe nous était connu. Il avait remplacé cette année-là chez les
    hommes de haute valeur cet autre: «Qui sème le vent récolte la
    tempête», lequel avait besoin de repos, n'étant pas infatigable et
    vivace comme: «Travailler pour le Roi de Prusse.» Car la culture de
    ces gens éminents était une culture alternée, et généralement
    triennale. Certes les citations de ce genre, et desquelles M. de
    Norpois excellait à émailler ses articles de la _Revue_, n'étaient point
    nécessaires pour que ceux-ci parussent solides et bien informés. Même
    dépourvus de l'ornement qu'elles apportaient, il suffisait que M. de
    Norpois écrivit à point nommé–ce qu'il ne manquait pas de faire–:
    «Le Cabinet de Saint-James ne fut pas le dernier à sentir le péril»
    ou bien: «l'émotion fut grande au Pont-aux-Chantres où l'on suivait
    d'un œil inquiet la politique égoïste mais habile de la monarchie
    bicéphale», ou: «Un cri d'alarme partit de Montecitorio», ou encore
    «cet éternel double jeu qui est bien dans la manière du Ballplatz». A
    ces expressions le lecteur profane avait aussitôt reconnu et salué le
    diplomate de carrière. Mais ce qui avait fait dire qu'il était plus
    que cela, qu'il possédait une culture supérieure, cela avait été
    l'emploi raisonné de citations dont le modèle achevé restait alors:
    «Faites-moi de bonne politique et je vous ferai de bonnes finances,
    comme avait coutume de dire le Baron Louis.» (On n'avait pas encore
    importé d'Orient: «La victoire est à celui des deux adversaires qui
    sait souffrir un quart d'heure de plus que l'autre, comme disent les
    Japonais»). Cette réputation de grand lettré, jointe à un véritable
    génie d'intrigue caché sous le masque de l'indifférence avait fait
    entrer M. de Norpois à l'Académie des Sciences morales. Et quelques
    personnes pensèrent même qu'il ne serait pas déplacé à l'Académie
    Française, le jour où, voulant indiquer que c'est en resserrant
    l'alliance russe que nous pourrions arriver à une entente avec
    l'Angleterre, il n'hésita pas à écrire: «Qu'on le sache bien au quai
    d'Orsay, qu'on l'enseigne désormais dans tous les manuels de
    géographie qui se montrent incomplets à cet égard, qu'on refuse
    impitoyablement au baccalauréat tout candidat qui ne saura pas le
    dire: «Si tous les chemins mènent à Rome, en revanche la route qui va
    de Paris à Londres passe nécessairement par Pétersbourg.»

    –Somme toute, continua M. de Norpois en s'adressant à mon père,
    Vaugoubert s'est taillé là un beau succès et qui dépasse même celui
    qu'il avait escompté. Il s'attendait en effet à un toast correct (ce
    qui après les nuages des dernières années était déjà fort beau) mais à
    rien de plus. Plusieurs personnes qui étaient au nombre des assistants
    m'ont assuré qu'on ne peut pas en lisant ce toast se rendre compte de
    l'effet qu'il a produit, prononcé et détaillé à merveille par le roi
    qui est maître en l'art de dire et qui soulignait au passage toutes
    les intentions, toutes les finesses. Je me suis laissé raconter à ce
    propos un fait assez piquant et qui met en relief une fois de plus
    chez le roi Théodose cette bonne grâce juvénile qui lui gagne si bien
    les cœurs. On m'a affirmé que précisément à ce mot d'«affinités» qui
    était en somme la grosse innovation du discours, et qui défraiera,
    encore longtemps vous verrez, les commentaires des chancelleries, Sa
    Majesté, prévoyant la joie de notre ambassadeur, qui allait trouver là
    le juste couronnement de ses efforts, de son rêve pourrait-on dire et,
    somme toute, son bâton de maréchal, se tourna à demi vers Vaugoubert
    et fixant sur lui ce regard si prenant des Oettingen, détacha ce mot
    si bien choisi d'«affinités», ce mot qui était une véritable
    trouvaille, sur un ton qui faisait savoir à tous qu'il était employé à
    bon escient et en pleine connaissance de cause. Il paraît que
    Vaugoubert avait peine à maîtriser son émotion et, dans une certaine
    mesure, j'avoue que je le comprends. Une personne digne de toute
    créance m'a même confié que le roi se serait approché de Vaugoubert
    après le dîner, quand Sa Majesté a tenu cercle, et lui aurait dit à
    mi-voix: «Etes-vous content de votre élève, mon cher marquis?»

    –Il est certain, conclut M. de Norpois, qu'un pareil toast a plus fait
    que vingt ans de négociations pour resserrer les deux pays, leurs
    «affinités», selon la pittoresque expression de Théodose II. Ce n'est
    qu'un mot, si vous voulez, mais voyez, quelle fortune il a fait, comme
    toute la presse européenne le répète, quel intérêt il éveille, quel
    son nouveau il a rendu. Il est d'ailleurs bien dans la manière du
    souverain. Je n'irai pas jusqu'à vous dire qu'il trouve tous les jours
    de purs diamants comme celui-là. Mais il est bien rare que dans ses
    discours étudiés, mieux encore, dans le prime-saut de la conversation
    il ne donne pas son signalement–j'allais dire il n'appose pas sa
    signature–par quelque mot à l'emporte-pièce. Je suis d'autant moins
    suspect de partialité en la matière que je suis ennemi de toute
    innovation en ce genre. Dix-neuf fois sur vingt elles sont
    dangereuses.

    –Oui, j'ai pensé que le récent télégramme de l'empereur d'Allemagne
    n'a pas dû être de votre goût, dit mon père.

    M. de Norpois leva les yeux au ciel d'un air de dire: Ah! celui-là!
    «D'abord, c'est un acte d'ingratitude. C'est plus qu'un crime, c'est
    une faute et d'une sottise que je qualifierai de pyramidale! Au reste
    si personne n'y met le holà, l'homme qui a chassé Bismarck est bien
    capable de répudier peu à peu toute la politique bismarckienne, alors
    c'est le saut dans l'inconnu.»

    –Et mon mari m'a dit, monsieur, que vous l'entraîneriez peut-être un
    de ces étés en Espagne, j'en suis ravie pour lui.

    –Mais oui, c'est un projet tout à fait attrayant et dont je me
    réjouis. J'aimerais beaucoup faire avec vous ce voyage, mon cher. Et
    vous, madame, avez-vous déjà songé à l'emploi des vacances?

    –J'irai peut-être avec mon fils à Balbec, je ne sais.

    –Ah! Balbec est agréable, j'ai passé par là il y a quelques années.
    On commence à y construire des villas fort coquettes: je crois que
    l'endroit vous plaira. Mais puis-je vous demander ce qui vous a fait
    choisir Balbec?

    –Mon fils a le grand désir de voir certaines églises du pays,
    surtout celle de Balbec. Je craignais un peu pour sa santé les
    fatigues du voyage et surtout du séjour. Mais j'ai appris qu'on vient
    de construire un excellent hôtel qui lui permettra de vivre dans les
    conditions de confort requises par son état.

    –Ah! il faudra que je donne ce renseignement à certaine personne qui
    n'est pas femme à en faire fi.

    –L'église de Balbec est admirable, n'est-ce pas, monsieur,
    demandai-je, surmontant la tristesse d'avoir appris qu'un des attraits
    de Balbec résidait dans ses coquettes villas.

    –Non, elle n'est pas mal, mais enfin elle ne peut soutenir la
    comparaison avec ces véritables bijoux ciselés que sont les
    cathédrales de Reims, de Chartres, et à mon goût, la perle de toutes,
    la Sainte-Chapelle de Paris.

    –Mais l'église de Balbec est en partie romane?

    –En effet, elle est du style roman, qui est déjà par lui-même
    extrêmement froid et ne laisse en rien présager l'élégance, la
    fantaisie des architectes gothiques qui fouillent la pierre comme de
    la dentelle. L'église de Balbec mérite une visite si on est dans le
    pays, elle est assez curieuse; si un jour de pluie vous ne savez que
    faire, vous pourrez entrer là, vous verrez le tombeau de Tourville.

    –Est-ce que vous étiez hier au banquet des Affaires étrangères? je
    n'ai pas pu y aller, dit mon père.

    –Non, répondit M. de Norpois avec un sourire, j'avoue que je l'ai
    délaissé pour une soirée assez différente. J'ai dîné chez une femme
    dont vous avez peut-être entendu parler, la belle madame Swann.

    Ma mère réprima un frémissement, car d'une sensibilité plus prompte que
    mon père, elle s'alarmait pour lui de ce qui ne devait le contrarier
    qu'un instant après. Les désagréments qui lui arrivaient étaient
    perçus d'abord par elle comme ces mauvaises nouvelles de France qui
    sont connues plus tôt à l'étranger que chez nous. Mais curieuse de
    savoir quel genre de personnes les Swann pouvaient recevoir, elle
    s'enquit auprès de M. de Norpois de celles qu'il y avait rencontrées.

    –Mon Dieu … c'est une maison où il me semble que vont surtout …
    des messieurs. Il y avait quelques hommes mariés, mais leurs femmes
    étaient souffrantes ce soir-là et n'étaient pas venues, répondit
    l'ambassadeur avec une finesse voilée de bonhomie et en jetant autour
    de lui des regards dont la douceur et la discrétion faisaient mine de
    tempérer et exagéraient habilement la malice.

    –Je dois dire, ajouta-t-il, pour être tout à fait juste, qu'il y va
    cependant des femmes, mais … appartenant plutôt…, comment
    dirais-je, au monde républicain qu'à la société de Swann (il
    prononçait Svann). Qui sait? Ce sera peut-être un jour un salon
    politique ou littéraire. Du reste, il semble qu'ils soient contents
    comme cela. Je trouve que Swann le montre même un peu trop. Il nommait
    les gens chez qui lui et sa femme étaient invités pour la semaine
    suivante et de l'intimité desquels il n'y a pourtant pas lieu de
    s'enorgueillir, avec un manque de réserve et de goût, presque de tact,
    qui m'a étonné chez un homme aussi fin. Il répétait: «Nous n'avons pas
    un soir de libre», comme si ç'avait été une gloire, et en véritable
    parvenu, qu'il n'est pas cependant. Car Swann avait beaucoup d'amis et
    même d'amies, et sans trop m'avancer, ni vouloir commettre
    d'indiscrétion, je crois pouvoir dire que non pas toutes, ni même le
    plus grand nombre, mais l'une au moins, et qui est une fort grande
    dame, ne se serait peut-être pas montrée entièrement réfractaire à
    l'idée d'entrer en relations avec Madame Swann, auquel cas,
    vraisemblablement, plus d'un mouton de Panurge aurait suivi. Mais il
    semble qu'il n'y ait eu de la part de Swann aucune démarche esquissée
    en ce sens…. Comment encore un pudding à la Nesselrode! Ce ne sera pas
    de trop de la cure de Carlsbad pour me remettre d'un pareil festin de
    Lucullus…. Peut-être Swann a-t-il senti qu'il y aurait trop de
    résistances à vaincre. Le mariage, cela est certain, n'a pas plu. On a
    parlé de la fortune de la femme, ce qui est une grosse bourde. Mais,
    enfin, tout cela n'a pas paru agréable. Et puis Swann a une tante
    excessivement riche et admirablement posée, femme d'un homme qui,
    financièrement parlant, est une puissance. Et non seulement elle a
    refusé de recevoir Mme Swann, mais elle a mené une campagne en règle
    pour que ses amies et connaissances en fissent autant. Je n'entends
    pas par là qu'aucun Parisien de bonne compagnie ait manqué de respect
    à Madame Swann…. Non! cent fois non! Le mari était d'ailleurs homme à
    relever le gant. En tous cas, il y a une chose curieuse, c'est de voir
    combien Swann, qui connaît tant de monde et du plus choisi, montre
    d'empressement auprès d'une société dont le moins qu'on puisse dire
    est qu'elle est fort mêlée. Moi qui l'ai connu jadis, j'avoue que
    j'éprouvais autant de surprise que d'amusement à voir un homme aussi
    bien élevé, aussi à la mode dans les coteries les plus triées,
    remercier avec effusion le Directeur du Cabinet du Ministre des
    Postes, d'être venu chez eux et lui demander si Mme Swann pourrait _se
    permettre_ d'aller voir sa femme. Il doit pourtant se trouver dépaysé;
    évidemment ce n'est plus le même monde. Mais je ne crois pas cependant
    que Swann soit malheureux. Il y a eu, il est vrai, dans les années qui
    précédèrent le mariage, d'assez vilaines manœuvres de chantage de la
    part de la femme; elle privait Swann de sa fille chaque fois qu'il lui
    refusait quelque chose. Le pauvre Swann, aussi naïf qu'il est pourtant
    raffiné, croyait chaque fois que l'enlèvement de sa fille était une
    coïncidence et ne voulait pas voir la réalité. Elle lui faisait
    d'ailleurs des scènes si continuelles qu'on pensait que le jour où
    elle serait arrivée à ses fins et se serait fait épouser, rien ne la
    retiendrait plus et que leur vie serait un enfer. Hé bien! c'est le
    contraire qui est arrivé. On plaisante beaucoup la manière dont Swann
    parle de sa femme, on en fait même des gorges chaudes. On ne demandait
    certes pas que, plus ou moins conscient d'être … (vous savez le mot de
    Molière), il allât le proclamer _urbi et orbi_; n'empêche qu'on le
    trouve exagéré quand il dit que sa femme est une excellente épouse.
    Or, ce n'est pas aussi faux qu'on le croit. A sa manière qui n'est pas
    celle que tous les maris préféreraient,–mais enfin, entre nous, il
    me semble difficile que Swann qui la connaissait depuis longtemps et
    est loin d'être un maître-sot, ne sût pas à quoi s'en tenir,–il est
    indéniable qu'elle semble avoir de l'affection pour lui. Je ne dis pas
    qu'elle ne soit pas volage et Swann lui-même ne se fait pas faute de
    l'être, à en croire les bonnes langues qui, vous pouvez le penser,
    vont leur train. Mais elle lui est reconnaissante de ce qu'il a fait
    pour elle, et, contrairement aux craintes éprouvées par tout le monde,
    elle paraît devenue d'une douceur d'ange.

    Ce changement n'était peut-être pas aussi extraordinaire que le trouvait M. de Norpois.
    Odette n'avait pas cru que Swann finirait par l'épouser; chaque fois
    qu'elle lui annonçait tendancieusement qu'un homme comme il faut
    venait de se marier avec sa maîtresse, elle lui avait vu garder un
    silence glacial et tout au plus, si elle l'interpellait directement en
    lui demandant: «Alors, tu ne trouves pas que c'est très bien, que
    c'est bien beau ce qu'il a fait là, pour une femme qui lui a consacré
    sa jeunesse?», répondre sèchement: «Mais je ne te dis pas que ce soit
    mal, chacun agit à sa guise.» Elle n'était même pas loin de croire
    que, comme il le lui disait dans des moments de colère, il
    l'abandonnerait tout à fait, car elle avait depuis peu entendu dire
    par une femme sculpteur: «On peut s'attendre à tout de la part des
    hommes, ils sont si mufles», et frappée par la profondeur de cette
    maxime pessimiste, elle se l'était appropriée, elle la répétait à tout
    bout de champ d'un air découragé qui semblait dire: «Après tout, il
    n'y aurait rien d'impossible, c'est bien ma chance.» Et, par suite,
    toute vertu avait été enlevée à la maxime optimiste qui avait
    jusque-là guidé Odette dans la vie: «On peut tout faire aux hommes qui
    vous aiment, ils sont idiots», et qui s'exprimait dans son visage par
    le même clignement d'yeux qui eût pu accompagner des mots tels que:
    «Ayez pas peur, il ne cassera rien.» En attendant, Odette souffrait de
    ce que telle de ses amies, épousée par un homme qui était resté moins
    longtemps avec elle, qu'elle-même avec Swann, et n'avait pas, elle,
    d'enfant, relativement considérée maintenant, invitée aux bals de
    l'Élysée, devait penser de la conduite de Swann. Un consultant plus
    profond que ne l'était M. de Norpois eût sans doute pu diagnostiquer
    que c'était ce sentiment d'humiliation et de honte qui avait aigri
    Odette, que le caractère infernal qu'elle montrait ne lui était pas
    essentiel, n'était pas un mal sans remède, et eût aisément prédit ce
    qui était arrivé, à savoir qu'un régime nouveau, le régime
    matrimonial, ferait cesser avec une rapidité presque magique ces
    accidents pénibles, quotidiens, mais nullement organiques. Presque
    tout le monde s'étonna de ce mariage, et cela même est étonnant. Sans
    doute peu de personnes comprennent le caractère purement subjectif du
    phénomène qu'est l'amour, et la sorte de création que c'est d'une
    personne supplémentaire, distincte de celle qui porte le même nom dans
    le monde, et dont la plupart des éléments sont tirés de nous-mêmes.
    Aussi y a-t-il peu de gens qui puissent trouver naturelles les
    proportions énormes que finit par prendre pour nous un être qui n'est
    pas le même que celui qu'ils voient. Pourtant il semble qu'en ce qui
    concerne Odette on aurait pu se rendre compte que si, certes, elle
    n'avait jamais entièrement compris l'intelligence de Swann, du moins
    savait-elle les titres, tout le détail de ses travaux, au point que le
    nom de Ver Meer lui était aussi familier que celui de son couturier;
    de Swann, elle connaissait à fond ces traits du caractère que le
    reste du monde ignore ou ridiculise et dont seule une maîtresse, une
    sœur, possèdent l'image ressemblante et aimée; et nous tenons tellement
    à eux, même à ceux que nous voudrions le plus corriger, que c'est
    parce qu'une femme finit par en prendre une habitude indulgente et
    amicalement railleuse, pareille à l'habitude que nous en avons
    nous-mêmes, et qu'en ont nos parents, que les vieilles liaisons ont
    quelque chose de la douceur et de la force des affections de famille.
    Les liens qui nous unissent à un être se trouvent sanctifiés quand il
    se place au même point de vue que nous pour juger une de nos tares. Et
    parmi ces traits particuliers, il y en avait aussi qui appartenaient
    autant à l'intelligence de Swann qu'à son caractère, et que pourtant,
    en raison de la racine qu'ils avaient malgré tout en celui-ci, Odette
    avait plus facilement discernés. Elle se plaignait que quand Swann
    faisait métier d'écrivain, quand il publiait des études, on ne
    reconnut pas ces traits-là autant que dans les lettres ou dans sa
    conversation où ils abondaient. Elle lui conseillait de leur faire la
    part la plus grande. Elle l'aurait voulu parce que c'était ceux
    qu'elle préférait en lui, mais comme elle les préférait parce qu'ils
    étaient plus à lui, elle n'avait peut-être pas tort de souhaiter qu'on
    les retrouvât dans ce qu'il écrivait. Peut-être aussi pensait-elle que
    des ouvrages plus vivants, en lui procurant enfin à lui le succès, lui
    eussent permis à elle de se faire ce que chez les Verdurin elle avait
    appris à mettre au-dessus de tout: un salon.

    Parmi les gens qui trouvaient ce genre de mariage ridicule, gens qui
    pour eux-mêmes se demandaient: «Que pensera M. de Guermantes, que dira
    Bréauté, quand j'épouserai Mlle de Montmorency?», parmi les gens ayant
    cette sorte d'idéal social, aurait figuré, vingt ans plus tôt, Swann
    lui-même. Swann qui s'était donné du mal pour être reçu au Jockey et
    avait compté dans ce temps-là faire un éclatant mariage qui eût
    achevé, en consolidant sa situation, de faire de lui un des hommes les
    plus en vue de Paris. Seulement, les images que représentent un tel
    mariage à l'intéressé ont, comme toutes les images, pour ne pas
    dépérir et s'effacer complètement, besoin d'être alimentées du dehors.
    Votre rêve le plus ardent est d'humilier l'homme qui vous a offensé.
    Mais si vous n'entendez plus jamais parler de lui, ayant changé de
    pays, votre ennemi finira par ne plus avoir pour vous aucune
    importance. Si on a perdu de vue pendant vingt ans toutes les
    personnes à cause desquelles on aurait aimé entrer au Jockey ou à
    l'Institut, la perspective d'être membre de l'un ou de l'autre de ces
    groupements ne tentera nullement. Or, tout autant qu'une retraite,
    qu'une maladie, qu'une conversion religieuse, une liaison prolongée
    substitue d'autres images aux anciennes. Il n'y eut pas de la part de
    Swann, quand il épousa Odette, renoncement aux ambitions mondaines car
    de ces ambitions-là, depuis longtemps Odette l'avait, au sens
    spirituel du mot, détaché. D'ailleurs, ne l'eût-il pas été qu'il n'en
    aurait eu que plus de mérite. C'est parce qu'ils impliquent le
    sacrifice d'une situation plus ou moins flatteuse à une douceur
    purement intime, que généralement les mariages infamants sont les plus
    estimables de tous (on ne peut en effet entendre par mariage infamant
    un mariage d'argent, n'y ayant point d'exemple d'un ménage où la
    femme, ou bien le mari se soient vendus et qu'on n'ait fini par
    recevoir, ne fût-ce que par tradition et sur la foi de tant d'exemples
    et pour ne pas avoir deux poids et deux mesures). Peut-être, d'autre
    part, en artiste, sinon en corrompu, Swann eût-il en tous cas éprouvé
    une certaine volupté à accoupler à lui, dans un de ces croisements
    d'espèces comme en pratiquent les mendelistes ou comme en raconte la
    mythologie, un être de race différente, archiduchesse ou cocotte, à
    contracter une alliance royale ou à faire une mésalliance. Il n'y
    avait eu dans le monde qu'une seule personne dont il se fût préoccupé,
    chaque fois qu'il avait pensé à son mariage possible avec Odette,
    c'était, et non par snobisme, la duchesse de Guermantes. De celle-là,
    au contraire, Odette se souciait peu, pensant seulement aux personnes
    situées immédiatement au-dessus d'elle-même plutôt que dans un aussi
    vague empyrée. Mais quand Swann dans ses heures de rêverie voyait
    Odette devenue sa femme, il se représentait invariablement le moment
    où il l'amènerait, elle et surtout sa fille, chez la princesse des
    Laumes, devenue bientôt la duchesse de Guermantes par la mort de son
    beau-père. Il ne désirait pas les présenter ailleurs, mais il
    s'attendrissait quand il inventait, en énonçant les mots eux-mêmes,
    tout ce que la duchesse dirait de lui à Odette, et Odette à Madame de
    Guermantes, la tendresse que celle-ci témoignerait à Gilberte, la
    gâtant, le rendant fier de sa fille. Il se jouait à lui-même la scène
    de la présentation avec la même précision dans le détail imaginaire
    qu'ont les gens qui examinent comment ils emploieraient, s'ils le
    gagnaient, un lot dont ils fixent arbitrairement le chiffre. Dans la
    mesure où une image qui accompagne une de nos résolutions la motive,
    on peut dire que si Swann épousa Odette, ce fut pour la présenter elle
    et Gilberte, sans qu'il y eût personne là, au besoin sans que personne
    le sût jamais, à la duchesse de Guermantes. On verra comment cette
    seule ambition mondaine qu'il avait souhaitée pour sa femme et sa
    fille fut justement celle dont la réalisation se trouva lui être
    interdite et par un veto si absolu que Swann mourut sans supposer que
    la duchesse pourrait jamais les connaître. On verra aussi qu'au
    contraire la duchesse de Guermantes se lia avec Odette et Gilberte
    après la mort de Swann. Et peut-être eût-il été sage–pour autant
    qu'il pouvait attacher de l'importance à si peu de chose–en ne se
    faisant pas une idée trop sombre de l'avenir, à cet égard, et en
    réservant que la réunion souhaitée pourrait bien avoir lieu quand il
    ne serait plus là pour en jouir. Le travail de causalité qui finit par
    produire à peu près tous les effets possibles, et par conséquent aussi
    ceux qu'on avait cru l'être le moins, ce travail est parfois lent,
    rendu un peu plus lent encore par notre désir–qui, en cherchant à
    l'accélérer, l'entrave–par notre existence même et n'aboutit que
    quand nous avons cessé de désirer, et quelquefois de vivre. Swann ne
    le savait-il pas par sa propre expérience, et n'était-ce pas déjà,
    dans sa vie–comme une préfiguration de ce qui devait arriver après
    sa mort–un bonheur après décès que ce mariage avec cette Odette
    qu'il avait passionnément aimée–si elle ne lui avait pas plu au
    premier abord–et qu'il avait épousée quand il ne l'aimait plus,
    quand l'être qui, en Swann, avait tant souhaité et tant désespéré de
    vivre toute sa vie avec Odette, quand cet être là était mort?

    Je me mis à parler du comte de Paris, à demander s'il n'était pas ami
    de Swann, car je craignais que la conversation se détournât de
    celui-ci. «Oui, en effet, répondit M. de Norpois en se tournant vers
    moi et en fixant sur ma modeste personne le regard bleu où flottaient,
    comme dans leur élément vital, ses grandes facultés de travail et son
    esprit d'assimilation. Et, mon Dieu, ajouta-t-il en s'adressant de
    nouveau à mon père, je ne crois pas franchir les bornes du respect
    dont je fais profession pour le Prince (sans cependant entretenir avec
    lui des relations personnelles que rendrait difficiles ma situation,
    si peu officielle qu'elle soit), en vous citant ce fait assez piquant
    que, pas plus tard qu'il y a quatre ans, dans une petite gare de
    chemins de fer d'un des pays de l'Europe Centrale, le prince eut
    l'occasion d'apercevoir Mme Swann. Certes, aucun de ses familiers ne
    s'est permis de demander à Monseigneur comment il l'avait trouvée.
    Cela n'eût pas été séant. Mais quand par hasard la conversation
    amenait son nom, à de certains signes, imperceptibles si l'on veut,
    mais qui ne trompent pas, le prince semblait donner assez volontiers à
    entendre que son impression était en somme loin d'avoir été
    défavorable.»

    –Mais il n'y aurait pas eu possibilité de la présenter au comte de
    Paris? demanda mon père.

    –Eh bien! on ne sait pas; avec les princes on ne sait jamais,
    répondit M. de Norpois; les plus glorieux, ceux qui savent le plus se
    faire rendre ce qu'on leur doit, sont aussi quelquefois ceux qui
    s'embarrassent le moins des décrets de l'opinion publique, même les
    plus justifiés, pour peu qu'il s'agisse de récompenser certains
    attachements. Or, il est certain que le comte de Paris a toujours
    agréé avec beaucoup de bienveillance le dévouement de Swann qui est,
    d'ailleurs, un garçon d'esprit s'il en fut.

    –Et votre impression à vous, quelle a-t-elle été, monsieur
    l'ambassadeur? demanda ma mère par politesse et par curiosité.

    Avec une énergie de vieux connaisseur qui tranchait sur la modération
    habituelle de ses propos:

    –Tout à fait excellente! répondit M. de Norpois.

    Et sachant que l'aveu d'une forte sensation produite par une femme,
    rentre à condition qu'on le fasse avec enjouement, dans une certaine
    forme particulièrement appréciée de l'esprit de conversation, il
    éclata d'un petit rire qui se prolongea pendant quelques instants,
    humectant les yeux bleus du vieux diplomate et faisant vibrer les
    ailes de son nez nervurées de fibrilles rouges.

    –Elle est tout à fait charmante!

    –Est-ce qu'un écrivain du nom de Bergotte était à ce dîner,
    monsieur? demandai-je timidement pour tâcher de retenir la
    conversation sur le sujet des Swann.

    –Oui, Bergotte était là, répondit M. de Norpois, inclinant la tête
    de mon côté avec courtoisie, comme si dans son désir d'être aimable
    avec mon père, il attachait tout ce qui tenait à lui une véritable
    importance, et même aux questions d'un garçon de mon âge qui n'était
    pas habitué à se voir montrer tant de politesse par des personnes du
    sien. Est-ce que vous le connaissez? ajouta-t-il en fixant sur moi ce
    regard clair dont Bismarck admirait la pénétration.

    –Mon fils ne le connaît pas mais l'admire beaucoup, dit ma mère.

    –Mon Dieu, dit M. de Norpois (qui m'inspira sur ma propre
    intelligence des doutes plus graves que ceux qui me déchiraient
    d'habitude, quand je vis que ce que je mettais mille et mille fois
    au-dessus de moi-même, ce que je trouvais de plus élevé au monde,
    était pour lui tout en bas de l'échelle de ses admirations), je ne
    partage pas cette manière de voir. Bergotte est ce que j'appelle un
    joueur de flûte; il faut reconnaître du reste qu'il en joue
    agréablement quoique avec bien du maniérisme, de l'afféterie. Mais
    enfin ce n'est que cela, et cela n'est pas grand'chose. Jamais on ne
    trouve dans ses ouvrages sans muscles ce qu'on pourrait nommer la
    charpente. Pas d'action–ou si peu–mais surtout pas de portée.
    Ses livres pèchent par la base ou plutôt il n'y a pas de base du tout.
    Dans un temps comme le nôtre où la complexité croissante de la vie
    laisse à peine le temps de lire, où la carte de l'Europe a subi des
    remaniements profonds et est à la veille d'en subir de plus grands
    encore peut-être, où tant de problèmes menaçants et nouveaux se posent
    partout, vous m'accorderez qu'on a le droit de demander à un écrivain
    d'être autre chose qu'un bel esprit qui nous fait oublier dans des
    discussions oiseuses et byzantines sur des mérites de pure forme, que
    nous pouvons être envahis d'un instant à l'autre par un double flot de
    Barbares, ceux du dehors et ceux du dedans. Je sais que c'est
    blasphémer contre la Sacro-Sainte Ecole de ce que ces Messieurs
    appellent l'Art pour l'Art, mais à notre époque, il y a des tâches
    plus urgentes que d'agencer des mots d'une façon harmonieuse. Celle de
    Bergotte est parfois assez séduisante, je n'en disconviens pas, mais
    au total tout cela est bien mièvre, bien mince, et bien peu viril. Je
    comprends mieux maintenant, en me reportant à votre admiration tout à
    fait exagérée pour Bergotte, les quelques lignes que vous m'avez
    montrées tout à l'heure et sur lesquelles j'aurais mauvaise grâce à ne
    pas passer l'éponge, puisque vous avez dit vous-même en toute
    simplicité, que ce n'était qu'un griffonnage d'enfant (je l'avais dit,
    en effet, mais je n'en pensais pas un mot). A tout péché miséricorde
    et surtout aux péchés de jeunesse. Après tout, d'autres que vous en
    ont de pareils sur la conscience, et vous n'êtes pas le seul qui se
    soit cru poète à son heure. Mais on voit dans ce que vous m'avez
    montré la mauvaise influence de Bergotte. Évidemment, je ne vous
    étonnerai pas en vous disant qu'il n'y avait là aucune de ses
    qualités, puisqu'il est passé maître dans l'art, tout superficiel du
    reste, d'un certain style dont à votre âge vous ne pouvez posséder
    même le rudiment. Mais c'est déjà le même défaut, ce contre-sens
    d'aligner des mots bien sonores en ne se souciant qu'ensuite du fond.
    C'est mettre la charrue avant les bœufs, même dans les livres de
    Bergotte. Toutes ces chinoiseries de forme, toutes ces subtilités de
    mandarin déliquescent me semblent bien vaines. Pour quelques feux
    d'artifice agréablement tirés par un écrivain, on crie de suite au
    chef-d'œuvre. Les chefs-d'œuvre ne sont pas si fréquents que cela!
    Bergotte n'a pas à son actif, dans son bagage si je puis dire, un
    roman d'une envolée un peu haute, un de ces livres qu'on place dans le
    bon coin de sa bibliothèque. Je n'en vois pas un seul dans son œuvre.
    Il n'empêche que chez lui, l'œuvre est infiniment supérieure à
    l'auteur. Ah! voilà quelqu'un qui donne raison à l'homme d'esprit qui
    prétendait qu'on ne doit connaître les écrivains que par leurs livres.
    Impossible de voir un individu qui réponde moins aux siens, plus
    prétentieux, plus solennel, moins homme de bonne compagnie. Vulgaire
    par moments, parlant à d'autres comme un livre, et même pas comme un
    livre de lui, mais comme un livre ennuyeux, ce qu'au moins ne sont pas
    les siens, tel est ce Bergotte. C'est un esprit des plus confus,
    alambiqué, ce que nos pères appelaient un diseur de phébus et qui rend
    encore plus déplaisantes, par sa façon de les énoncer, les choses qu'il
    dit. Je ne sais si c'est Loménie ou Sainte-Beuve, qui raconte que
    Vigny rebutait par le même travers. Mais Bergotte n'a jamais écrit
    _Cinq-Mars_, ni le _Cachet rouge_, où certaines pages sont de
    véritables morceaux d'anthologie.

  • 韓詩外傳, Vol. 1-2

    韓詩外傳, Vol. 1-2

    Aproximadamente 2.273 palavras.

    Produced by Nicole Lai

    卷一

    曾子仕于莒,得粟三秉,方是之時,曾子重其祿而輕其身;親沒之后
    ,齊迎以相,楚迎以令尹,晉迎以上卿,方是之時,曾子重其身而輕其祿
    。怀其寶而迷其國者,不可與語仁;窘其身而約其親者,不可與語孝;任
    重道遠者,不擇地而息;家貧親老者,不擇官而仕。故君子橋褐趨時,當
    務為急。傳云:不逢時而仕,任事而敦其慮,為之使而不入其謀,貧焉故
    也。詩云:“夙夜在公,實命不同。”
    傳曰:夫行露之人許嫁矣,然而未往也,見一物不具,一禮不備,守
    節貞理,守死不往,君子以為得婦道之宜,故舉而傳之,揚而歌之,以絕
    無道之求,防污道之行乎!詩曰:“雖速我訟,亦不爾從。”
    孔子南游,适楚,至于阿谷之隧,有處子佩而浣者。孔子曰:“彼婦
    人其可與言矣乎!”抽觴以授子貢,曰:“善為之辭,以觀其語。”子貢
    曰:“吾、北鄙之人也,將南之楚,逢天之暑,思心潭潭,愿乞一飲,以
    表我心。”婦人對曰:“阿谷之隧,隱曲之泛,其水載清載濁,流而趨海
    ,欲飲則飲,何問婦人乎?”受子貢觴,迎流而挹之,奐然而棄之,促流
    而挹之,奐然而溢之,坐、置之沙上,曰:“禮固不親受。”子貢以告。
    孔子曰:“丘知之矣。”抽琴去其軫,以授子貢,曰:“善為之辭,以觀
    其語。”子貢曰:“向子之言,穆如清風,不悖我語,和暢我心。于此有
    琴而無軫,愿借子以調其音。”婦人對曰:“吾,野鄙之人也,僻陋而無
    心,五音不知,安能調琴。”子貢以告。孔子曰:“丘知之矣。”抽五兩
    ,以授子貢,曰:“善為之辭,以觀其語。”子貢曰:“吾、北鄙之人也
    ,將南之楚。于此有五兩,吾不敢以當子身,敢置之水浦。”婦人對曰:
    “客之行,差遲乖人,分其資財,棄之野鄙。吾年甚少,何敢受子,子不
    早去,今竊有狂夫守之者矣。”詩曰:“南有喬木,不可休思。漢有游女
    ,不可求思。”此之謂也。哀公問孔子曰:“有智壽乎?”孔子曰:“然
    。人有三死而非命也者,自取之也:居處不理,飲食不節,勞過者,病共
    殺之。居下而好干上,嗜欲不厭,求索不止者,刑共殺之。少以敵眾,弱
    以侮強,忿不量力者,兵共殺之。故有三死而非命者,自取之也。”詩云
    :“人而無儀,不死何為!”
    傳曰:在天者、莫明乎日月,在地者、莫明于水火,在人者、莫明乎
    禮儀。故日月不高,則所照不遠;水火不積,則光炎不博:禮義不加乎國
    家,則功名不白。故人之命在天,國之命在禮。君人者、降禮尊賢而王,
    重法愛民而霸,好利多詐而危,權謀傾覆而亡。詩曰:“人而無禮,胡不
    遄死!”
    君子有辯善之度,以治气養性,則身后彭祖;修身自強,則名配堯禹
    ;宜于時則達,厄于窮則處,信禮者也。凡用心之術,由禮則理達,不由
    禮則悖亂。飲食衣服,動靜居處,由禮則知節,不由禮則墊陷生疾。容貌
    態度,進退移步,由禮則夷國。政無禮則不行,王事無禮則不成,國無禮
    則不宁,王無禮則死亡無日矣。詩曰:“人而無禮,胡不遄死!”
    傳曰:不仁之至忽其親,不忠之至倍其君,不信之至欺其友。此三者
    、圣王之所殺而不赦也。詩曰:“人而無禮,不死何為!”
    王子比干殺身以成其忠,柳下惠殺身以成其信,伯夷叔齊殺身以成其
    廉,此三子者,皆天下之通士也,豈不愛其身哉!為夫義之不立,名之不
    顯,則士恥之,故殺身以遂其行。由是觀之,卑賤貧窮,非士之恥也;天
    下舉忠而士不與焉,舉信而士不與焉,舉廉而士不與焉,三者存乎身,名
    傳于世,與日月并而息,天不能殺,地不能生,當桀紂之世不之能污也,
    然則非惡生而樂死也,惡富貴好貧賤也,由其理,尊貴及己而仕也不辭也
    。孔子曰:“富而可求,雖執鞭之士吾亦為之。”故甋窮而不憫,勞辱而
    不苟,然后能有致也。詩曰:“我心匪石,不可轉也,我心匪席,不可卷
    也。”此之謂也。
    原憲居魯,環堵之室,茨以蒿萊,蓬戶瓮牖,桷桑而無樞,上漏下濕
    ,匡坐而弦歌。子貢乘肥馬,衣輕裘,中紺而表素,軒不容巷,而往見之
    。原憲楮冠黎杖而應門,正冠則纓絕,振襟則肘見,納履則踵決。子貢曰
    :“嘻!先生何病也!”原憲仰而應之曰:“憲聞之:無財之謂貧,學而
    不能行之謂病。憲、貧也,非病也。若夫希世而行,比周而友,學以為人
    ,教以為己,仁義之匿,車馬之飾,衣裘之麗,憲不忍為之也。”子貢逡
    巡,面有慚色,不辭而去。原憲乃徐步曳杖,歌商頌而反,聲淪于天地,
    如出金石。天子不得而臣也,諸侯不得而友也。故養身者忘家,養志者忘
    身,身且不愛,孰能忝之。詩曰:“琱葹磪菕不可轉也;我心匪席,不可
    卷也。”
    傳曰:所謂士者,雖不能盡備乎道術,必有由也;雖不能盡乎美者,
    必有處也。言不務多,務審所行而已,行既已尊之,言既已由之,若肌膚
    性命之不可易也。詩曰:“我心匪石,不可轉也;我心匪席,不可卷也。
    ”
    傳曰:君子洁其身而同者合焉,善其音而類者應焉。馬鳴而馬應之,
    牛鳴而牛應之,非知也,其勢然也。故新沐者必彈冠,新浴者必振衣,莫
    能以己之,容人之混污然。詩曰:“我心匪鑒,不可以茹。”
    荊伐陳,陳西門坏,因其降民使修之,孔子過而不式。子貢執轡而問
    曰:“禮、過三人則下,二人則式。今陳之修門者眾矣,夫子不為式,何
    也?”孔子曰:“國亡而弗知,不智也;知而不爭,非忠也;亡而不死,
    非勇也。修門者雖眾,不能行一于此,吾故弗式也。”詩曰:“憂心悄悄
    ,慍于群小。”小人成群,何足禮哉!
    傳曰:喜名者必多怨,好與者必多辱,唯滅跡于人,能隨天地自然,
    為能胜理,而無愛名;名興則道不用,道行則人無位矣。夫利為害本,而
    福為禍先,唯不求利者為無害,不求福者為無禍。詩曰:“不忮不求,何
    用不臧。”
    傳曰:聰者自聞,明者自見,聰明則仁愛著而廉恥分矣。故非道而行
    之,雖勞不至;非其有而求之,雖強不得。故智者不為非其事,廉者不求
    非其有,是以害遠而名彰也。詩云:“不忮不求,何用不臧。”
    傳曰:安命養性者,不待積委而富;名號傳乎世者,不待勢位而顯;
    德義暢乎中而無外求也。信哉!賢者之不以天下為名利者也。詩曰:“不
    忮不求,何用不臧。”
    古者、天子左五鐘,將出,則撞黃鐘,而右五鐘皆應之,馬鳴中律,
    駕者有文,御者有數,立則磬折,拱則抱鼓,行步中規,折旋中矩,然后
    太師奏升車之樂,告出也。入則撞蕤賓,以治容貌,容貌得則顏色齊,顏
    色齊則肌膚安,蕤賓有聲,鵠震馬鳴,及介之虫,無不延頸以听,在內者
    皆玉色,在外者皆金聲,然后少師奏升堂之樂,即席告入也。此言音樂有
    和,物類相感,同聲相應之義也。詩云:“鐘鼓樂之。”此之謂也。
    枯魚銜索,几何不蠹!二親之壽,忽如過;樹木欲茂,霜露不凋使;
    賢士欲成其名,二親不待。家貧親老,不擇官而仕。詩曰:“雖則如毀,
    父母孔邇。”此之謂也。
    孔子曰:“君子有三憂:弗知,可無憂與!知而不學,可無憂與!學
    而不行,可無憂與!”詩曰:“未見君子,憂心!
    魯公甫文伯死,其母不哭也。季孫聞之,曰:“公甫文伯之母、貞女
    也。子死不哭,必有方矣。”使人問焉。對曰:“昔、是子也,吾使之事
    仲尼,仲尼去魯,送之,不出魯郊,贈之,不與家珍。病、不見士之視者
    ;死、不見士之流淚者;死之日,宮女而從者,十人。此不足于士,而有
    余于婦人也。吾是以不哭也。”詩曰:“乃如之人兮,德音無良”。
    傳曰:天地有合,則生气有精矣;陰陽消息,則變化有時矣;時得則
    治,時失則亂。故人生而不具者五:目無見,不能食,不能行,不能言,
    不能施化。三月微的,而后能見;七月而生齒,而后能食;年髑就,而后
    能行;三年腦合,而后能言;十六精通,而后能施化。陰陽相反,陰以陽
    變,陽以陰變。故男、八月生齒,八歲而齠齒,十六而精化小通。女、七
    月生齒,七歲而齔齒,十四而精化小通。是故陽以陰變,陰以陽變。故不
    肖者、精化始具,而生气感動,触情縱欲,反施化,是以年壽亟夭,而性
    不長也。詩曰:“乃如之人兮,怀婚姻也,太無信也,不知命也。”賢者
    不然,精气闐溢,而后傷時不可過也。不見道端,乃陳情欲,以歌道義。
    詩曰:“靜女其姝,俟我乎城隅,愛而不見,搔首踟躕。瞻彼日月,悠悠
    我思,道之云遠,曷云能來。”急時辭也,是故稱之日月也。
    楚白公之難,有仕之善者,辭其母,將死君。其母曰:“棄母而死君
    ,可乎?”曰:“聞事君者、內其祿而外其身。今之所以養母者,君之祿
    也,請往死之。”比至朝,三廢車中。其仆曰:“子懼、何不反也?”曰
    :“懼、吾私也,死君、吾公也。吾聞君子不以私害公。”遂死之。君子
    聞之曰:“好義哉!必濟矣夫!”詩云:“深則厲,淺則揭。”此之謂也
    。
    晉靈公之時,宋人殺昭公。趙宣子請師于靈公而救之。靈公曰:“非
    晉國之急也。”宣子曰:“不然。夫大者天地,其次君臣,所以為順也。
    今殺其君,所以反天地、逆人道也,天必加災焉。晉為盟主而不救,天罰
    懼及矣。詩云:‘凡民有喪,匍匐救之。’而況國君乎!”于是靈公乃與
    師而從之。宋人聞之,儼然感說,而晉國日昌,何則?以其誅逆存順。詩
    曰:“凡民有喪,匍匐救之。”趙宣子之謂也。
    傳曰:水濁則魚喁,令苛則民亂,城削則崩,岸削則陂。故吳起削刑
    而車裂,商鞅峻法而支解。治國者譬若乎張琴然,大弦急,則小弦絕矣。
    故急轡御者、非千里之御也。有聲之聲,不過百里,無聲之聲,延及四海
    。故祿過其功者削,名過其實者損,情行合名,禍福不虛至矣。詩云:“
    何其處也?必有與也。何其久也?必有以也。”故惟其無為,能長生久視
    ,而無累于物矣。
    傳曰:衣服容貌者,所以說目也,應對言語者、所以說耳,好惡去就
    者、所以說心也。故君子衣服中,容貌得,則民之目悅矣;言語遜,應對
    給,則民之耳悅矣;就仁去不仁,則民之心悅矣。三者存乎身,雖不在位
    ,謂之素行。故中心存善而日新之,雖獨居而樂,德充而形。詩曰:何其
    處也?必有与也。何其久也?必有以也。”
    仁道有四:慨為下。有圣仁者,有智仁者、有德仁者,有慨仁者。上
    知天,能用其時;下知地,能用其財;中知人,能安樂之;是圣仁者也。
    上亦知天,能用其時;下知地、能用其財;中知人,能使人肆之;是智仁
    也。寬而容眾,百姓信之;道所以至,弗辱以時;是德仁者也。廉洁直方
    ,疾亂不治、惡邪不匡;雖居鄉里,若坐涂炭;命入朝廷,如赴湯火;非
    其民、不使,非其食、弗嘗;疾亂世而輕死,弗顧弟兄,以法度之,比于
    不詳,是慨仁者也。傳曰:山銳則不高,水徑則不深,仁慨則其德不厚,
    志與天地擬者、其人不祥,是伯夷、叔齊、卞隨、介子推、原憲、鮑焦、
    袁旌目、申徒狄之行也,其所受天命之度,適至是而亡,弗能改也,雖枯
    稿弗舍也。詩云:“亦己焉哉!天實為之,謂之何哉!”慨仁雖下,然圣
    人不廢者、匡民隱括,有在是中者也。
    申徒狄非其世,將自投于河。崔嘉聞而止之,曰:“吾聞圣人仁士之
    于天地之間也,民之父母也,今為儒雅之故,不救溺人,可乎?”申徒狄
    曰:“不然。桀殺關龍逢、紂殺王子比干,而亡天下。吳殺子胥,陳殺泄
    冶、而滅其國。故亡國殘家,非無圣智也,不用故也。”遂抱石而沉于河
    。君子聞之,曰:“廉矣!如仁歟?則吾未之見也。”詩曰:“天實為之
    ,謂之何哉!”
    鮑焦衣弊膚見,挈畚持蔬,遇子貢于道。子貢曰:“吾子何以至于此
    也?”鮑焦曰:“天下之遺德教者、眾矣,吾何以不至于此也!吾聞之:
    世不己知而行之不已者、爽行也;上不己用而干之不止者、是毀廉也。行
    爽毀廉,然且弗舍,惑于利者也。”子貢曰:“吾聞之:非其世者、不生
    其利;污其君者、不履其土。非其世而持其蔬,詩曰:‘溥天之下,莫非
    王土。’此誰有之哉?”鮑焦曰:“于戲!吾聞賢者重進而輕退,廉者易
    愧而輕死。”于是棄其蔬而立槁于洛水之上。君子聞之,曰:“廉夫!剛
    哉!夫山銳則不高,水徑則不深,行慨者德不厚,志与天地擬者,其為人
    不祥。鮑焦可謂不祥矣!其節度淺深,适至于是矣!”詩云:“亦已焉哉
    !天實為之,謂之何哉!”
    昔者、周道之盛,邵伯在朝,有司請營邵以居。邵伯曰:“嗟!以吾
    一身,而勞百姓,此非吾先君文王之志也。”于是,出而就蒸庶于阡陌隴
    畝之間,而听斷焉。邵伯暴處遠野,廬于樹下,百姓大悅,耕桑者倍力以
    勸,于是歲大稔,民給家足。其后在位者驕奢,不恤元元,稅賦繁數,百
    姓困乏,耕桑失時。于是詩人見召伯之所休息樹下,美而歌之。詩曰:“
    蔽甘棠,勿剪勿伐,召伯所茇。”此之謂也。

    卷二
    楚庄王圍宋,有七日之糧,曰:“盡此而不克,將去而歸。”于是使
    司馬子反乘闥而窺宋城,宋使華元乘闥而應之。子反曰:“子之國何若矣
    ?”華元曰:“憊矣!易子而食之,骸而爨之。”子反曰:“嘻!甚矣憊
    。雖然,吾聞圍者之國,箝馬而抹之,使肥者應客。今何吾子之情也?”
    華元曰:“吾聞君子見人之困則矜之,小人見人之困則幸之。吾望見吾子
    似于君子,是以情也。”子反曰:“諾。子其勉之矣!吾軍有七日糧爾!
    ”揖而去。子反告庄王,庄王曰:“若何?”子反曰:“憊矣!易子而食
    之,遂骸而爨之。”庄王曰:“嘻!甚矣憊。今得此而歸爾。”子反曰:
    “不可。吾已告之矣,曰:軍亦有七日糧爾。”庄王怒曰:“吾使子視之
    ,子曷為而告之?”子反曰:“區區之宋,猶有不欺之臣,何以楚國而無
    乎?吾是以告之也。”庄王曰:“雖然,吾子今得此而歸爾。”子反曰:
    “王請處此,臣請歸耳。”王曰:“子去我而歸,吾孰与處乎此?吾將從
    子而歸。”遂師而歸。君子善其平已也,華元以誠告子反,得以解圍,全
    二國之命。詩云:“彼姝者子,何以告之。”君子善其以誠相告也。
    魯監門之女嬰相從績,中夜而泣涕。其偶曰:“何謂而泣也?”嬰曰
    :“吾聞衛世子不肖,所以泣也。”其偶曰:“衛世子不肖,諸侯之憂也
    ,子曷為泣也?”嬰曰:“吾聞之异乎子之言也。昔者、宋之桓司馬得罪
    于宋君,出于魯,其馬佚而從吾園,而食吾園之葵,是歲、吾聞園人亡利
    之半。越王勾踐起兵而攻吳,諸侯畏其威,魯往獻女,吾姊与焉,兄往視
    之,道畏而死。越兵威者、吳也,兄死者、我也。由是觀之,禍与福相反
    也。今衛世子甚不肖,好兵,吾男弟三人,能無憂乎?”詩曰:“大夫跋
    涉,我心則憂。”是非類与乎!
    高子問于孟子曰:“夫嫁娶者、非己所自親也,衛女何以得編于詩也
    ?”孟子曰:“有衛女之志則可,無衛女之志則怠。若伊尹于太甲,有伊
    尹之志則可,無伊尹之志則篡。夫道二:常之謂經,變之謂權,怀其常道
    ,而挾其變權,乃得為賢。夫衛女、行中孝,慮中圣,權如之何?”詩曰
    :“既不我嘉,不能旋反。視爾不臧,我思不遠。”
    楚庄王听朝罷晏。樊姬下堂而迎之,曰:“何罷之晏也?得無飢倦乎
    ?”庄王曰:“今日听忠賢之言,不知飢倦也。”樊姬曰:“王之所謂忠
    賢者,諸侯之客歟?中國之士歟?”庄王曰:“則沈令尹也!”樊姬掩口
    而笑。庄王曰:“姬之所笑,何也?”姬曰:“妾得于王,尚湯沐,執巾
    櫛,振衽席,十有一年矣;然妾未嘗不遣人之梁鄭之間,求美女而進之于
    王也;与妾同列者、十人,賢于妾者、二人,妾豈不欲擅王之寵哉!不敢
    私愿蔽眾美,欲王之多見則娛。今沈令尹相楚數年矣,未嘗見進賢而退不
    肖也,又焉得為忠賢乎!”庄王旦朝,以樊姬之言告沈令尹,令尹避席而
    進孫叔敖。叔敖治楚,三年,而楚國霸。楚史援筆而書之于策,曰:“楚
    之霸,樊姬之力也。”詩曰:“百爾所思,不如我所之。”樊姬之謂也!
    閔子騫始見于夫子,有菜色,后有芻豢之色。子貢問曰:“子始有菜
    色,今有芻豢之色,何也?”閔子曰:“吾出蒹葭之中,入夫子之門,夫
    子內切?以孝,外為之陳王法,心竊樂之;出見羽蓋龍旗裘旃相隨,心又樂
    之;二者相攻炊丑A而不能任,是以有菜色也。今被夫子之文深,又賴二
    三子切而進之,內明于去就之義,出見羽蓋龍旗旃裘隨,視之如壇土矣,
    是以有芻豢之色。”詩曰:“如切如,如琢如磨。”
    傳曰:“昔而雨者,何也?”曰:“無何也,猶不雨而雨也。”“星
    墜木鳴,國人皆恐,何也?”“是天地之變,陰陽之化,物之罕至者也,
    怪之、可也,畏之,非也。夫日月之薄蝕,怪星之党見,風雨之不時,是
    無世而不嘗有也,上明政平,是雖并至,無傷也;上政險,是雖無一,無
    益也。夫万物之有災,人妖最可畏也。”曰:“何謂人妖乎?”曰:“枯
    耕傷稼,枯耘傷歲,政險失民;田穢稼惡,糴貴民飢,道有死人;寇盜并
    起,上下乖窮离,鄰人相暴,對門相盜,禮義不修;牛馬相生,六畜作妖
    ;臣下殺上,父子相疑,是謂人妖,是生于亂。”傳曰:“天地之災,隱
    而廢也;萬物之怪,書不說也。無用之變,不急之災,棄而不治;若夫君
    臣之義,父子之親,男女之別,切而不舍也。”詩曰:“如切如琢,如琢
    如磨。”
    孔子曰:“口欲味,心欲佚,教之以仁;心欲兵,身惡勞,教之以恭
    ;好辯論而畏懼,教之以勇;目好色,耳好聲,教之以義。”易曰:“艮
    其限,列銦插因厲熏心。”詩曰:“吁嗟女兮,無與士耽。”皆防邪禁佚
    ,調和心志。
    高牆丰上激下,未必崩也;降雨興,流潦至,則崩必先矣。草木根淺
    ,未必撅也;飄風興,暴雨墜,則撅必先矣。君子居是邦也,不崇仁義,
    尊賢臣,以理万物,未必亡也;一旦有非常之變,諸侯交爭,人趨車馳,
    迫然禍至,乃始憂愁,干喉焦唇,仰天而嘆,庶几乎望其安也,不亦晚乎
    !孔子曰:“不慎其前,而悔其后。”嗟乎!雖悔無及矣。詩曰:“掇其
    泣矣,何嗟及矣。”
    曾子曰:“君子有三言可貫而佩之:一曰:無內疏而外親,二曰:身
    不善而怨他人,三曰:患至而后呼天。”子貢曰:“何也?”曾子曰:“
    內疏而外親,不亦反乎!身不善而怨他人,不亦遠乎!患至而后呼天,不
    亦晚乎!”詩曰:“菲第撠藈嚝伔狾L!
    夫霜雪雨露、殺生万物者也,天無事焉,猶之貴天也。執法厭文,治
    官治民者、有司也,君無事焉,猶之尊君也。夫辟土殖谷者、后稷也,決
    江流河者,禹也,听獄執中者,皋陶也,然而圣后者,堯也。故有道以御
    之,身雖無能也,必使能者為己用也;無道以御之,彼雖多能,猶將無益
    于存亡矣。詩曰:“執轡如組,兩驂如舞。”貴能御也。
    傳曰:孔子云:“美哉!顏無父之御也。馬知后有輿而輕之,知上有
    人而愛之,馬親其正,而愛其事,如使馬能言,彼將必曰:‘樂哉!今日
    之騶也。’至于顏淪少衰矣,馬知后有輿而輕之,知上有人而敬之,馬親
    其正,而敬其事,如使馬能言,彼將必曰:‘騶來!其人之使我也。’至
    于顏夷而衰矣,馬知后有輿而重之,知上有人而畏之,馬親其正,而畏其
    事,如使馬能言,彼將必曰:‘騶來!騶來!女不騶,彼將殺女。”故御
    馬有法矣,御民有道矣,法得則馬和而歡,道得則民安而集。詩曰:‘執
    轡如組,兩驂如舞。’馱尿蚺。”
    顏淵侍坐魯定公于台,東野畢御馬于台下。定公曰:“善哉!東野畢
    之御也。”顏淵曰:“善則善矣!其馬將佚矣。”定公不說,以告左右曰
    :“聞君子不譖人,君子亦譖人乎?”顏淵退,俄而、廄人以東野畢馬佚
    聞矣。定公揭席而起,曰:“趣駕召顏淵。”顏淵至,定公曰:“鄉寡人
    曰:‘善哉!東野畢之御也。’吾子曰:‘善則善矣!然則馬將佚矣。’
    不識吾子以何知之?”顏淵曰:“臣以政知之。昔者舜工于使人,造父工
    于使馬,舜不窮其民,造父不极其馬,是以舜無佚民,造父無佚馬。今東
    野畢之上車執轡,御体正矣,周旋步驟,朝禮畢矣,歷險致遠,馬力殫矣
    ,然猶策之不已,所以知佚也。”定公曰:“善。可少進。”顏淵曰:“
    獸窮則嚙,鳥窮則啄,人窮則詐。自古及今,窮其下能不危者,未之有也
    。詩曰:‘執轡如組,兩驂如舞。’善御之謂也。”定公曰:“寡人之過
    矣。”
    崔杼s庄公,合士大夫盟,盟者皆脫劍而入,言不疾,措血至者死,
    所殺者十余人,次及晏子,奉杯血,仰天而嘆曰:“惡乎!崔杼將為無道
    ,而殺其君。”于是盟者皆視之。崔杼謂晏子曰:“子与我,吾將与子分
    國;子不与,我殺子。直兵將推之,曲兵將鉤之。吾愿子之圖之也。”晏
    子曰:“留以利而倍其君,非仁也;劫以刃而失其志者、非勇也。詩曰:
    ‘莫莫葛?,延于條枚。愷悌君子,求福不回。’嬰其可回矣!直兵推之,
    曲兵鉤之,嬰不之革也。”崔杼曰:“舍晏子。”晏子起而出,授綏而乘
    ,其仆馳,晏子撫其手曰:“麋鹿在山林,其命在庖廚。命有所懸,安在
    疾驅。”安行成節,然后去之。詩曰:“羔裘如濡,恂直且侯;彼已之子
    ,舍命不偷。”晏子之謂也。
    楚昭王有士曰石奢,其為人也,公而好直,王使為理。于是道有殺人
    者,石奢追之,則父也,還返于廷,曰:“殺人者,臣之父也。以父成政
    ,非孝也;不行君法,非忠也;弛罪廢法,而伏其辜,臣之所守也。”遂
    伏斧噳,曰:“命在君。”君曰:“追而不及,庸有罪乎?子其治事矣。
    ”石奢曰:“不然。不私其父,非孝也;不行君法、非忠也;以死罪生、
    不廉也。君欲赦之,上之惠也;臣不能失法,下之義也。”遂不去榥噳,
    刎頸而死乎廷。君子聞之曰:“貞夫法哉!石先生乎!”孔子曰:“子為
    父隱,父為子隱,直在其中矣。”詩曰:“彼已之子,邦之司直。”石先
    生之謂也。
    外寬而內直,自設于隱括之中,直己不直人,善廢而不悒悒,蘧伯玉
    之行也。故為人父者,則愿以為子,為人子者,則愿以為父,為人君者、
    則愿以為臣,為人臣者,則愿以為君。名昭諸侯,天下愿焉。詩曰:“彼
    已之子,邦之彥兮。”此君子之行也。
    傳曰:孔子遭齊程本子于郯之間,傾蓋而語,終日,有間,顧子路曰
    :“由,東帛十匹,以贈先生。”子路不對,有間,又顧曰:“東帛十匹
    ,以贈先生。”子路率爾而對曰:“昔者、由也聞之于夫子,士不中道相
    見,女無媒而嫁者、君子不行也。”孔子曰:“夫詩不云乎!野有蔓草,
    零露`兮。有美一人,清揚婉兮。邂逅相遇,适我愿兮。且夫齊程本子,
    天下之賢士也,吾于是不贈,終身不之見也。大德不菖閑,小德出入可也
    。”
    君子有主善之心,而無胜人之色;德足以君天下,而無驕肆之容;行
    足以及后世,而不以一言非人之不善。故曰:君子盛德而卑,虛己以受人
    ,旁行不流,應物而不窮,雖在下位,民愿戴之,雖欲無尊,得乎哉!詩
    曰:“彼己之子,美如英,美如英,殊异乎公行。”
    君子易和而難狎也,易懼而不可劫也,畏患而不避義死,好利而不為
    所非,交親而不比,言辯而不亂。蕩蕩乎!其易不可失也,慨乎!其廉而
    不劌也,溫乎!其仁厚之光大也,超乎!其有以殊于世也。詩曰:“美如
    玉,美如玉,殊异乎公族。”
    商容嘗執羽鑰,馮于馬徒,欲以伐紂而不能,遂去,伏于太行。及武
    王克殷,立為天子,欲以為三公。商容辭曰:“吾常馮于馬徒,欲以伐紂
    而不能,愚也;不爭而隱,無勇也;愚且無勇,不足以備乎三公。”遂固
    辭不受命。君子聞之曰:“商容可謂內省而不誣能矣!君子哉!去素餐遠
    矣!”詩曰:“彼君子兮,不素餐兮。”商先生之謂也。
    晉文侯使李离為大理,過听殺人,自拘于廷,請死于君。君曰:“官
    有貴賤,罰有輕重,下吏有罪,非子之罪也。”李离對曰:“臣居官為長
    ,不与下吏讓位;受爵為多,不與下吏分利。今過听殺人,而下吏蒙其死
    ,非所聞也。不受命。”君曰:“自以為罪,則寡人亦有罪矣。”李离曰
    :“法失則刑,刑失則死。君以臣為能听微決疑,故使臣為理。今過听殺
    人之罪,罪當死。”君曰:“棄位委官,伏法亡國,非所望也。趣去,無
    憂寡人之心。”李离對曰:“政亂國危,君之憂也;軍敗卒亂,將之憂也
    。夫無能以事君,行以臨官,是無功不公食祿也。臣不能以虛自誣。”遂
    伏劍而死。君子聞之曰:“忠矣乎!”詩曰:“彼君子兮,不素餐兮。”
    李先生之謂也。
    楚狂接輿躬耕以食。其妻之市,未返,楚王使使者賚金百鎰,造門曰
    :“大王使臣奉金百鎰,愿請先生治河南。”接輿笑而不應,使者遂不得
    辭而去。妻從市而來曰:“先生少而為義,豈將老而遺之哉!門外車軼,
    何其深也!”接輿曰:“今者、王使使者賚金百鎰,欲使我治河南。”其
    妻曰:“豈許之乎?”曰:“未也。”妻曰:“君使不從,非忠也;從之
    ,是遺義也。不如去之。”乃夫負釜甑,妻戴經器,變易姓字,莫知其所
    之。論語曰:
    “色斯舉矣,翔而后集。”接輿之妻是也。詩曰:“逝將去汝,适彼樂土
    ;樂土樂土,爰得我所。”
    昔者桀為酒池糟堤,縱靡靡之樂,而牛飲者三千,群臣皆相持而歌,
    “江水沛兮!舟楫敗兮!我王廢兮!趣歸于亳,亳亦大兮!”又曰:“樂
    兮樂兮!四壯驕兮!六轡沃兮!去不善兮善,何不樂兮!”伊尹知大命之
    將去,舉觴造桀曰:“君王不听臣言,大命去矣,亡無日矣。”桀相然而
    ,盍然而笑曰:“子又妖言矣。吾有天下,猶天之有日也,日有亡乎?
    日亡,吾亦亡也。”于是伊尹接履而趨,遂适于湯,湯以為相。可謂适彼
    樂土,爰得其所矣。詩曰:“逝將去汝,适彼樂土;樂土樂土,爰得我所
    。”
    伊尹去夏入殷,田饒去魯适燕,介之推去晉入山。田饒事魯哀公而不
    見察,田饒謂哀公曰:“臣將去君,黃鵠舉矣。”哀公曰:“何謂也?”
    曰:“君獨不見夫雞乎!首戴冠者,文也,足搏距者,武也,敵在前敢斗
    者、勇也,得食相告,仁也,守夜不失時,信也。雞有此五德,君猶日瀹
    而食之者,何也?則以其所從來者近也。夫黃鵠一舉千里,止君園池,食
    君魚鱉,啄君黍粱,無此五者,君猶貴之,以其所從來者遠矣。臣將去君
    ,黃鵠舉矣!”哀公曰:“止。吾將書子言也。”田饒曰:“臣聞:食其
    食者,不毀其器;陰其樹者,不折其枝。有臣不用,何書其言?”遂去,
    之燕。燕立以為相,三年,燕政大平,國無盜賊。哀公喟然太息,為之辟
    寢三月,減損上服。曰:“不慎其前,而悔其后,何可复得。”詩云:“
    逝將去汝,适彼樂國;樂國樂國,爰得我直。”
    子賤治單父,彈鳴琴,身不下堂,而單父治。巫馬期以星出,以星入
    ,日夜不處,以身親之,而單父亦治。巫馬期問于子賤,子賤曰:“我任
    人,子任力。任人者佚,任力者勞。”人謂子賤,則君子矣,佚四肢,全
    耳目,平心气,而百官理,任其數而已。巫馬期則不然,乎然事惟,勞力
    教詔,雖治,猶未至也。詩曰:“子有衣裳,弗曳弗婁;子有車馬,弗馳
    弗驅。”
    子路曰:“士不能勤苦,不能輕死亡,不能恬貧窮,而曰我行義,吾
    不信也。昔者申包胥立于秦廷,七日七夜,哭不絕聲,是以存楚,不能勤
    苦,焉得行此!比干且死,而諫愈忠;伯夷叔齊餓于首陽,而志益彰;不
    輕死亡,焉能行此。曾子褐衣緒,未嘗完也,米之食,未嘗飽也;義不之
    合,則辭上卿,不恬貧窮,焉能行此!夫士欲立身行道,無顧難易,然后
    能行之;欲行義白名,無顧利害,然后能行之。”詩曰:“彼己之子,碩
    大且篤。”良非篤修身行之君子,其孰能与之哉!
    子路与巫馬期薪于韞丘之下,陳之富人有虞師氏者,脂車百乘,觴于
    韞丘之上。子路与巫馬期曰:“使子無忘子之所知,亦無進子之所能,得
    此富,終身無复見夫子,子為之乎?”巫馬期喟然仰天而嘆,熽然投潪于
    地,曰:“吾嘗聞之夫子,勇士不忘喪其元,志士仁人不忘在溝壑。子不
    知予与?試予与?意者、其志与?”子路心慚,故負薪先歸。孔子曰:“
    由來,何為偕出而先返也?”子路曰:“向也,由与巫馬期薪于韞丘之下
    ,陳之富人有處師氏者,脂車百乘,觴于韞丘之上,由謂巫馬期曰:‘使
    子無忘子之所知,亦無進子之所能,得此富,終身無复見夫子,子為之乎
    ?’巫馬期喟然仰天而嘆,熽然投潪于地,曰:‘吾嘗聞夫子:勇士不忘
    喪其元,志士仁人不忘在溝壑。子不知予与?試予与?意者,其志与?’
    由也心慚,故先負薪歸。”孔子援琴而彈:“詩曰:‘肅肅鴇羽,集于苞
    栩。王事靡崢,不能稷黍。父母何怙?悠悠蒼天,曷其有所?’予道不行
    邪,使汝愿者。”
    孔子曰:“士有五:有鴯笳擼燦屑腋緩裾擼燦凶視潞氛擼燦行鬧腔菡
    擼燦忻裁籃者。有鴯笳擼膊灰園疵襉幸謇恚捕匆員健腋緩裾擼膊灰哉袂罹
    炔蛔悖捕匆猿廾無度。資勇悍者,不以衛上攻戰,而反以侵陵私斗。心智
    惠者,不以端計數,而反以事奸飾詐。貌美好者,不以統朝蒞民,而反以
    蠱女從欲。此五者,所謂士失其美質者也。詩曰:“溫其如玉,在其板屋
    ,亂我心曲。”
    上之人所遇,色為先,聲音次之,事行為后。故望而宜為人君者、容
    也,近而可信者、色也,發而安中者、言也,久而可觀者、行也。故君子
    容色,天下儀象而望之,不假言而知為人君者。詩曰:“顏如渥丹,其君
    也哉!”
    子夏讀詩已畢。夫子問曰:“爾亦何大于詩矣?”子夏對曰:“詩之
    于事也,昭昭乎若日月之光明,燎燎乎如星辰之錯行,上有堯舜之道,下
    有三王之義,弟子不敢忘,雖居蓬戶之中,彈琴以詠先王之風,有人亦樂
    之,無人亦樂之,亦可發憤忘食矣。詩曰:‘衡門之下,可以栖遲;泌之
    洋洋,可以樂飢。’”夫子造然變容,曰:“嘻!吾子始可以言詩已矣,
    然子以見其表,未見其里。”顏淵曰:“其表已見,其里又何有哉?”孔
    子曰:“窺其門,不入其中,安知其奧藏之所在乎!然藏又非難也。丘嘗
    悉心盡志,已入其中,前有高岸,后有深谷,冷冷然如此既立而已矣,不
    能見其里,未謂精微者也。”
    傳曰:國無道,則飄風厲疾,暴雨折木,陰陽錯氛,夏寒冬溫,春熱
    秋榮,日月無光,星辰錯行,民多疾病,國多不祥,群生不壽,而五谷不
    登。當成周之時,陰陽調,寒暑平,群生遂,万物宁,故曰:其風治,其
    樂連,其驅馬舒,其民依依,其行遲遲,其意好好,詩曰:“匪風發兮,
    匪車偈兮。顧瞻周道,中心怛兮。”
    夫治气養心之術:血气剛強,則務之以調和;智慮潛深,則一之以易
    諒;勇毅強果,則輔之以道術;齊給便捷,則安之以靜退;卑攝貪利,則
    抗之以高志;容眾好散,則劫之以師友;怠慢檡蒼恐匆曰鱸鄭蒼竿穸隧 
    蒼蚝現匆岳窶幀倉紋鬧詞材熬隊衫瘢材优得師,莫慎一好。好一則博,博
    則精,精則神,神則化,是以君子務結心乎一也。詩曰:“淑人君子,其
    儀一兮,其儀一兮,心如結兮。”
    玉不琢,不成器;人不學,不成行。家有千金之玉,不知治,猶之貧
    也;良工宰之,則富及子孫。君子謀之,則為國用。故動則安百姓,議則
    延民命。詩曰:“淑人君子,正是國人;正是國人,胡不万年。”
    嫁女之家,三夜不息燭,思相离也。取婦之家,三日不舉樂,思嗣親
    也。是故婚禮不賀,人之序也。三月而廟見,稱來婦也。厥明見舅姑,舅
    姑降于西階,婦升自阼階,授之室也。憂思三日,不殺三月,孝子之情也
    。故禮者、因人情為文。詩曰:“親結其縭,九十其儀。”言多儀也。
    原天命,治心術,理好惡,适情性,而治道畢矣。原天命則不惑禍福
    ,不惑禍福則動靜修。治心術則不妄喜怒,不妄喜怒則賞罰不阿。理好惡
    則不貪無用,不貪無用則不害物性。适情性則不過欲,不過欲則養性知足
    。四者不求于外,不假于人,反諸已而存矣。夫人者、說人者也,形而為