A l’ombre des jeunes filles en fleurs — Deuxième partie
Mais je dus détourner mes regards de Mlle de Stermaria, car déjà,
considérant sans doute que faire la connaissance d'une personnalité
importante était un acte curieux et bref qui se suffisait à lui-même
et qui pour développer tout l'intérêt qu'il comportait n'exigeait
qu'une poignée de mains et un coup d'œil pénétrant sans conversation
immédiate ni relations ultérieures, son père avait pris congé du
bâtonnier et retournait s'asseoir en face d'elle, en se frottant les
mains comme un homme qui vient de faire une précieuse acquisition.
Quant au bâtonnier, la première émotion de cette entrevue une fois
passée, comme les autres jours, on l'entendait par moments s'adressant
au maître d'hôtel:
–Mais moi je ne suis pas roi, Aimé; allez donc près du roi; dites,
Premier, cela a l'air très bon ces petites truites-là, nous allons en
demander à Aimé. Aimé cela me semble tout à fait recommandable ce
petit poisson que vous avez là-bas: vous allez nous apporter de cela,
Aimé, et à discrétion.
Il répétait tout le temps le nom d'Aimé, ce qui faisait que quand il
avait quelqu'un à dîner, son invité lui disait: «Je vois que vous êtes
tout à fait bien dans la maison» et croyait devoir aussi prononcer
constamment «Aimé» par cette disposition, où il entre à la fois de la
timidité, de la vulgarité et de la sottise, qu'ont certaines personnes
à croire qu'il est spirituel et élégant d'imiter à la lettre les gens
avec qui elles se trouvent. Il le répétait sans cesse, mais avec un
sourire, car il tenait à étaler à la fois ses bonnes relations avec le
maître d'hôtel et sa supériorité sur lui. Et le maître d'hôtel lui
aussi, chaque fois que revenait son nom, souriait d'un air attendri et
fier, montrant qu'il ressentait l'honneur et comprenait la
plaisanterie.
Si intimidants que fussent toujours pour moi les repas, dans ce vaste
restaurant, habituellement comble du Grand-Hôtel, ils le devenaient
davantage encore quand arrivait pour quelques jours le propriétaire
(ou directeur général élu par une société de commanditaires, je ne
sais) non seulement de ce palace mais de sept ou huit autres, situés
aux quatre coins de la France, et dans chacun desquels, faisant entre
eux la navette, il venait passer, de temps en temps, une semaine.
Alors, presque au commencement du dîner, apparaissait chaque soir, à
l'entrée de la salle à manger, cet homme petit, à cheveux blancs, à
nez rouge, d'une impassibilité et d'une correction extraordinaires, et
qui était connu paraît-il, à Londres aussi bien qu'à Monte-Carlo, pour
un des premiers hôteliers de l'Europe. Une fois que j'étais sorti un
instant au commencement du dîner, comme en rentrant, je passai devant
lui, il me salua, mais avec une froideur dont je ne pus démêler si la
cause était la réserve de quelqu'un qui n'oublie pas ce qu'il est, ou
le dédain pour un client sans importance. Devant ceux qui en avaient
au contraire une très grande, le Directeur général s'inclinait avec
autant de froideur mais plus profondément, les paupières abaissées par
une sorte de respect pudique, comme s'il eût eu devant lui, à un
enterrement, le père de la défunte ou le Saint-Sacrement. Sauf pour
ces saluts glacés et rares, il ne faisait pas un mouvement comme pour
montrer que ses yeux étincelants qui semblaient lui sortir de la
figure, voyaient tout, réglaient tout, assuraient dans «le Dîner au
Grand-Hôtel» aussi bien le fini des détails que l'harmonie de
l'ensemble. Il se sentait évidemment plus que metteur en scène, que
chef d'orchestre, véritable généralissime. Jugeant qu'une
contemplation portée à son maximum d'intensité lui suffisait pour
s'assurer que tout était prêt, qu'aucune faute commise ne pouvait
entraîner la déroute, et pour prendre enfin ses responsabilités, il
s'abstenait non seulement de tout geste, même de bouger ses yeux
pétrifiés par l'attention qui embrassaient et dirigeaient la totalité
des opérations. Je sentais que les mouvements de ma cuiller eux-mêmes
ne lui échappaient pas, et s'éclipsât-il dès après le potage, pour
tout le dîner la revue qu'il venait de passer m'avait coupé l'appétit.
Le sien était fort bon, comme on pouvait le voir au déjeuner qu'il
prenait comme un simple particulier, à la même table que tout le
monde, dans la salle à manger. Sa table n'avait qu'une particularité,
c'est qu'à côté pendant qu'il mangeait, l'autre directeur, l'habituel,
restait debout tout le temps à faire la conversation. Car étant le
subordonné du Directeur général, il cherchait à le flatter et avait de
lui une grande peur. La mienne était moindre pendant ces déjeuners,
car perdu alors au milieu des clients, il mettait la discrétion d'un
général assis dans un restaurant où se trouvent aussi des soldats à ne
pas avoir l'air de s'occuper d'eux. Néanmoins quand le concierge,
entouré de ses «chasseurs», m'annonçait: «Il repart demain matin pour
Dinard. De là il va à Biarritz et après à Cannes», je respirais plus
librement.
Ma vie dans l'hôtel était rendue non seulement triste parce que je n'y
avais pas de relations, mais incommode, parce que Françoise en avait
noué de nombreuses. Il peut sembler qu'elles auraient dû nous
faciliter bien des choses. C'était tout le contraire. Les prolétaires
s'ils avaient quelque peine à être traités en personnes de
connaissance par Françoise et ne le pouvaient qu'à de certaines
conditions de grande politesse envers elle, en revanche, une fois
qu'ils y étaient arrivés, étaient les seules gens qui comptassent pour
elle. Son vieux code lui enseignait qu'elle n'était tenue à rien
envers les amis de ses maîtres, qu'elle pouvait si elle était pressée
envoyer promener une dame venue pour voir ma grand'mère. Mais envers
ses relations à elle, c'est-à-dire avec les rares gens du peuple admis
à sa difficile amitié, le protocole le plus subtil et le plus absolu
réglait ses actions. Ainsi Françoise ayant fait la connaissance du
cafetier et d'une petite femme de chambre qui faisait des robes pour
une dame belge, ne remontait plus préparer les affaires de ma
grand'mère tout de suite après déjeuner, mais seulement une heure plus
tard parce que le cafetier voulait lui faire du café ou une tisane à
la caféterie, que la femme de chambre lui demandait de venir la
regarder coudre et que leur refuser eût été impossible et de ces
choses qui ne se font pas. D'ailleurs des égards particuliers étaient
dus à la petite femme de chambre qui était orpheline et avait été
élevée chez des étrangers auprès desquels elle allait passer parfois
quelques jours. Cette situation excitait la pitié de Françoise et
aussi son dédain bienveillant. Elle qui avait de la famille, une
petite maison qui lui venait de ses parents et où son frère élevait
quelques vaches, elle ne pouvait pas considérer comme son égale une
déracinée. Et comme cette petite espérait pour le 15 août aller voir
ses bienfaiteurs, Françoise ne pouvait se tenir de répéter: «Elle me
fait rire. Elle dit: j'espère d'aller chez moi pour le 15 août. Chez
moi, qu'elle dit! C'est seulement pas son pays, c'est des gens qui
l'ont recueillie, et ça dit chez moi comme si c'était vraiment chez
elle. Pauvre petite! quelle misère qu'elle peut bien avoir pour
qu'elle ne connaisse pas ce que c'est que d'avoir un chez soi.» Mais
si encore Françoise ne s'était liée qu'avec des femmes de chambre
amenées par des clients, lesquelles dînaient avec elle aux «courriers»
et devant son beau bonnet de dentelles et son fin profil la prenaient
pour quelque dame noble peut-être, réduite par les circonstances ou
poussée par l'attachement à servir de dame de compagnie à ma
grand'mère, si en un mot Françoise n'eût connu que des gens qui
n'étaient pas de l'hôtel, le mal n'eût pas été grand, parce qu'elle
n'eût pu les empêcher de nous servir à quelque chose, pour la raison
qu'en aucun cas, et même inconnus d'elle, ils n'auraient pu nous
servir à rien. Mais elle s'était liée aussi avec un sommelier, avec un
homme de la cuisine, avec une gouvernante d'étage. Et il en résultait
en ce qui concernait notre vie de tous les jours que, Françoise qui le
jour de son arrivée, quand elle ne connaissait encore personne sonnait
à tort et à travers pour la moindre chose, à des heures où ma
grand'mère et moi nous n'aurions pas osé le faire, et si nous lui en
faisions une légère observation répondait: «Mais on paye assez cher
pour ça», comme si elle avait payé elle-même; maintenant depuis
qu'elle était amie d'une personnalité de la cuisine, ce qui nous avait
paru de bon augure pour notre commodité, si ma grand'mère ou moi nous
avions froid aux pieds, Françoise, fût-il une heure tout à fait
normale, n'osait pas sonner; elle assurait que ce serait mal vu parce
que cela obligerait à rallumer les fourneaux, ou gênerait le dîner des
domestiques qui seraient mécontents. Et elle finissait par une
locution qui malgré la façon incertaine dont elle la prononçait n'en
était pas moins claire et nous donnait nettement tort: «Le fait
est…» Nous n'insistions pas, de peur de nous en faire infliger une,
bien plus grave: «C'est quelque chose!…» De sorte qu'en somme nous
ne pouvions plus avoir d'eau chaude parce que Françoise était devenue
l'amie de celui qui la faisait chauffer.
A la fin nous aussi, nous fîmes une relation, malgré mais par ma
grand'mère, car elle et Mme de Villeparisis tombèrent un matin l'une
sur l'autre dans une porte et furent obligées de s'aborder non sans
échanger au préalable des gestes de surprise, d'hésitation, exécuter
des mouvements de recul, de doute et enfin des protestations de
politesse et de joie comme dans certaines scènes de Molière où deux
acteurs monologuant depuis longtemps chacun de son côté à quelques pas
l'un de l'autre, sont censés ne pas s'être vus encore, et tout à coup
s'aperçoivent, n'en peuvent croire leurs yeux, entrecoupent leurs
propos, finalement parlent ensemble, le chœur ayant suivi le dialogue,
et se jettent dans les bras l'un de l'autre. Mme de Villeparisis par
discrétion voulut au bout d'un instant quitter ma grand'mère qui, au
contraire, préféra la retenir jusqu'au déjeuner, désirant apprendre
comment elle faisait pour avoir son courrier plus tôt que nous et de
bonnes grillades (car Mme de Villeparisis, très gourmande, goûtait
fort peu la cuisine de l'hôtel où l'on nous servait des repas que ma
grand'mère, citant toujours Mme de Sévigné, prétendait être «d'une
magnificence à mourir de faim»). Et la marquise prit l'habitude de
venir tous les jours, en attendant qu'on la servît, s'asseoir un moment
près de nous dans la salle à manger, sans permettre que nous nous
levions, que nous nous dérangions en rien. Tout au plus nous
attardions-nous souvent à causer avec elle, notre déjeuner fini, à ce
moment sordide où les couteaux traînent sur la nappe à côté des
serviettes défaites. Pour ma part, afin de garder, pour pouvoir aimer
Balbec, l'idée que j'étais sur la pointe extrême de la terre, je
m'efforçais de regarder plus loin, de ne voir que la mer, d'y chercher
des effets décrits par Baudelaire et de ne laisser tomber mes regards
sur notre table que les jours où y était servi quelque vaste poisson,
monstre marin, qui au contraire des couteaux et des fourchettes était
contemporain des époques primitives où la vie commençait à affluer
dans l'Océan, au temps des Cimmériens, et duquel le corps aux
innombrables vertèbres, aux nerfs bleus et roses, avait été construit
par la nature, mais selon un plan architectural, comme une polychrome
cathédrale de la mer.
Comme un coiffeur voyant un officier qu'il sert avec une considération
particulière, reconnaître un client qui vient d'entrer et entamer un
bout de causette avec lui, se réjouit en comprenant qu'ils sont du
même monde et ne peut s'empêcher de sourire en allant chercher le bol
de savon, car il sait que dans son établissement, aux besognes
vulgaires du simple salon de coiffure, s'ajoutent des plaisirs
sociaux, voire aristocratiques, tel Aimé, voyant que Mme de
Villeparisis avait retrouvé en nous d'anciennes relations, s'en allait
chercher nos rince-bouches avec le même sourire orgueilleusement
modeste et savamment discret de maîtresse de maison qui sait se
retirer à propos. On eût dit aussi un père heureux et attendri qui
veille sans le troubler sur le bonheur de fiançailles qui se sont
nouées à sa table. Du reste, il suffisait qu'on prononçât le nom d'une
personne titrée pour qu'Aimé parût heureux, au contraire de Françoise
devant qui on ne pouvait dire «le comte Un tel» sans que son visage
s'assombrît et que sa parole devînt sèche et brève, ce qui signifiait
qu'elle chérissait la noblesse, non pas moins que ne faisait Aimé,
mais davantage. Puis Françoise avait la qualité qu'elle trouvait chez
les autres le plus grand des défauts, elle était fière. Elle n'était
pas de la race agréable et pleine de bonhomie dont Aimé faisait
partie. Ils éprouvent, ils manifestent un vif plaisir quand on leur
raconte un fait plus ou moins piquant, mais inédit qui n'est pas dans
le journal. Françoise ne voulait pas avoir l'air étonné. On aurait dit
devant elle que l'archiduc Rodolphe, dont elle n'avait jamais
soupçonné l'existence, était non pas mort comme cela passait pour
assuré, mais vivant, qu'elle eût répondu «Oui», comme si elle le
savait depuis longtemps. Il est, d'ailleurs, à croire que pour que
même de notre bouche à nous, qu'elle appelait si humblement ses
maîtres et qui l'avions presque si entièrement domptée, elle ne pût
entendre, sans avoir à réprimer un mouvement de colère, le nom d'un
noble, il fallait que la famille dont elle était sortie occupât dans
son village une situation aisée, indépendante, et qui ne devait être
troublée dans la considération dont elle jouissait que par ces mêmes
nobles chez lesquels au contraire, dès l'enfance, un Aimé a servi
comme domestique, s'il n'y a pas été élevé par charité. Pour
Françoise, Mme de Villeparisis avait donc à se faire pardonner d'être
noble. Mais, en France du moins, c'est justement le talent, comme la
seule occupation, des grands seigneurs et des grandes dames.
Françoise, obéissant à la tendance des domestiques qui recueillent
sans cesse sur les rapports de leurs maîtres avec les autres personnes
des observations fragmentaires dont ils tirent parfois des inductions
erronées–comme font les humains sur la vie des animaux–trouvait à
tout moment qu'on nous avait «manqué», conclusion à laquelle l'amenait
facilement, d'ailleurs, autant que son amour excessif pour nous, le
plaisir qu'elle avait à nous être désagréable. Mais ayant constaté,
sans erreur possible, les mille prévenances dont nous entourait et
dont l'entourait elle-même Mme de Villeparisis, Françoise l'excusa
d'être marquise et comme elle n'avait jamais cessé de lui savoir gré
de l'être, elle la préféra à toutes les personnes que nous
connaissions. C'est qu'aussi aucune ne s'efforçait d'être aussi
continuellement aimable. Chaque fois que ma grand'mère remarquait un
livre que Mme de Villeparisis lisait ou disait avoir trouvé beaux des
fruits que celle-ci avait reçus d'une amie, une heure après un valet
de chambre montait nous remettre livre ou fruits. Et quand nous la
voyions ensuite, pour répondre à nos remerciements, elle se contentait
de dire, ayant l'air de chercher une excuse à son présent dans quelque
utilité spéciale: «Ce n'est pas un chef-d'œuvre, mais les journaux
arrivent si tard, il faut bien avoir quelque chose à lire.» Ou: «C'est
toujours plus prudent d'avoir du fruit dont on est sûr au bord de la
mer.» «Mais il me semble que vous ne mangez jamais d'huîtres nous dit
Mme de Villeparisis, (augmentant l'impression de dégoût que j'avais à
cette heure-là, car la chair vivante des huîtres me répugnait encore
plus que la viscosité des méduses ne me ternissait la plage de
Balbec); elles sont exquises sur cette côte! Ah! je dirai à ma femme
de chambre d'aller prendre vos lettres en même temps que les miennes.
Comment, votre fille vous écrit _tous les jours_? Mais qu'est-ce que
vous pouvez trouver à vous dire!» Ma grand'mère se tut, mais on peut
croire que ce fut par dédain, elle qui répétait pour maman les mots de
Mme de Sévigné: «Dès que j'ai reçu une lettre, j'en voudrais tout à
l'heure une autre, je ne respire que d'en recevoir. Peu de gens sont
dignes de comprendre ce que je sens.» Et je craignais qu'elle
n'appliquât à Mme de Villeparisis la conclusion: «Je cherche ceux qui
sont de ce petit nombre et j'évite les autres.» Elle se rabattit sur
l'éloge des fruits que Mme de Villeparisis nous avait fait apporter la
veille. Et ils étaient en effet si beaux que le directeur, malgré la
jalousie de ses compotiers dédaignés, m'avait dit: «Je suis comme
vous, je suis plus frivole de fruit que de tout autre dessert.» Ma
grand'mère dit à son amie qu'elle les avait d'autant plus appréciés
que ceux qu'on servait à l'hôtel étaient généralement détestables. «Je
ne peux pas, ajouta-t-elle, dire comme Mme de Sévigné que si nous
voulions par fantaisie trouver un mauvais fruit, nous serions obligés
de le faire venir de Paris.–Ah, oui, vous lisez Mme de Sévigné. Je
vous vois depuis le premier jour avec ses lettres (elle oubliait
qu'elle n'avait jamais aperçu ma grand'mère dans l'hôtel avant de la
rencontrer dans cette porte). Est-ce que vous ne trouvez pas que
c'est un peu exagéré ce souci constant de sa fille, elle en parle trop
pour que ce soit bien sincère. Elle manque de naturel.» Ma grand'mère
trouva la discussion inutile et pour éviter d'avoir à parler des
choses qu'elle aimait devant quelqu'un qui ne pouvait les comprendre,
elle cacha, en posant son sac sur eux, les mémoires de Madame de
Beausergent.
Quand Mme de Villeparisis rencontrait Françoise au moment (que
celle-ci appelait «le midi») où, coiffée d'un beau bonnet et entourée
de la considération générale elle descendait «manger aux courriers»,
Mme de Villeparisis l'arrêtait pour lui demander de nos nouvelles. Et
Françoise, nous transmettant les commissions de la marquise: «Elle a
dit: «Vous leur donnerez bien le bonjour», contrefaisait la voix de
Mme de Villeparisis de laquelle elle croyait citer textuellement les
paroles, tout en ne les déformant pas moins que Platon celles de
Socrate ou saint Jean celles de Jésus. Françoise était naturellement
très touchée de ces attentions. Tout au plus ne croyait-elle pas ma
grand'mère et pensait-elle que celle-ci mentait dans un intérêt de
classe, les gens riches se soutenant les uns les autres, quand elle
assurait que Mme de Villeparisis avait été autrefois ravissante. Il
est vrai qu'il n'en subsistait que de bien faibles restes dont on
n'eût pu, à moins d'être plus artiste que Françoise, restituer la
beauté détruite. Car pour comprendre combien une vieille femme a pu
être jolie, il ne faut pas seulement regarder, mais traduire chaque
trait.
–Il faudra que je pense une fois à lui demander si je me trompe et si
elle n'a pas quelque parenté avec les Guermantes, me dit ma
grand'mère qui excita par là mon indignation. Comment aurais-je pu
croire à une communauté d'origine entre deux noms qui étaient entrés
en moi l'un par la porte basse et honteuse de l'expérience, l'autre
par la porte d'or de l'imagination?
On voyait souvent passer depuis quelques jours, en pompeux équipage,
grande, rousse, belle, avec un nez un peu fort, la princesse de
Luxembourg qui était en villégiature pour quelques semaines dans le
pays. Sa calèche s'était arrêtée devant l'hôtel, un valet de pied
était venu parler au directeur, était retourné à la voiture et avait
rapporté des fruits merveilleux (qui unissaient dans une seule
corbeille, comme la baie elle-même, diverses saisons), avec une carte:
«La princesse de Luxembourg», où étaient écrits quelques mots au
crayon. A quel voyageur princier demeurant ici incognito, pouvaient
être destinés ces prunes glauques, lumineuses et sphériques comme
était à ce moment-là la rotondité de la mer, des raisins transparents
suspendus au bois desséché comme une claire journée d'automne, des
poires d'un outre-mer céleste? Car ce ne pouvait être à l'amie de ma
grand'mère que la princesse avait voulu faire visite. Pourtant le
lendemain soir Mme de Villeparisis nous envoya la grappe de raisins
fraîche et dorée et des prunes et des poires que nous reconnûmes
aussi, quoique les prunes eussent passé, comme la mer à l'heure de
notre dîner, au mauve et que dans l'outre-mer des poires flottassent
quelques formes de nuages roses. Quelques jours après nous
rencontrâmes Mme de Villeparisis en sortant du concert symphonique qui
se donnait le matin sur la plage. Persuadé que les œuvres que j'y
entendais (le Prélude de _Lohengrin_, l'ouverture de _Tannhauser_, etc.)
exprimaient les vérités les plus hautes, je tâchais de m'élever autant
que je pouvais pour atteindre jusqu'à elles, je tirais de moi pour les
comprendre, je leur remettais tout ce que je recélais alors de
meilleur, de plus profond.
Or, en sortant du concert, comme, en reprenant le chemin qui va vers
l'hôtel, nous nous étions arrêtés un instant sur la digue, ma
grand'mère et moi, pour échanger quelques mots avec Mme de
Villeparisis qui nous annonçait qu'elle avait commandé pour nous à
l'hôtel des «Croque-Monsieur» et des œufs à la crème, je vis de loin
venir dans notre direction la princesse de Luxembourg, à demi-appuyée
sur une ombrelle de façon à imprimer à son grand et merveilleux corps
cette légère inclinaison, à lui faire dessiner cette arabesque si
chère aux femmes qui avaient été belles sous l'Empire et qui savaient,
les épaules tombantes, le dos remonté, la hanche creuse, la jambe
tendue, faire flotter mollement leur corps comme un foulard, autour de
l'armature d'une invisible tige inflexible et oblique, qui l'aurait
traversé. Elle sortait tous les matins faire son tour de plage presque
à l'heure où tout le monde après le bain remontait pour déjeuner, et
comme le sien était seulement à une heure et demie, elle ne rentrait à
sa villa que longtemps après que les baigneurs avaient abandonné la
digue déserte et brûlante. Mme de Villeparisis présenta ma grand'mère,
voulut me présenter, mais dut me demander mon nom, car elle ne se le
rappelait pas. Elle ne l'avait peut-être jamais su, ou en tous cas
avait oublié depuis bien des années à qui ma grand'mère avait marié sa
fille. Ce nom parut faire une vive impression sur Mme de Villeparisis.
Cependant la princesse de Luxembourg nous avait tendu la main et, de
temps en temps, tout en causant avec la marquise, elle se détournait
pour poser de doux regards sur ma grand'mère et sur moi, avec cet
embryon de baiser qu'on ajoute au sourire quand celui-ci s'adresse à
un bébé avec sa nounou. Même dans son désir de ne pas avoir l'air de
siéger dans une sphère supérieure à la nôtre, elle avait sans doute
mal calculé la distance, car, par une erreur de réglage, ses regards
s'imprégnèrent d'une telle bonté que je vis approcher le moment où
elle nous flatterait de la main comme deux bêtes sympathiques qui
eussent passé la tête vers elle, à travers un grillage, au Jardin
d'Acclimatation. Aussitôt du reste cette idée d'animaux et de
Bois de Boulogne prit plus de consistance pour moi. C'était l'heure où
la digue est parcourue par des marchands ambulants et criards qui
vendent des gâteaux, des bonbons, des petits pains. Ne sachant que
faire pour nous témoigner sa bienveillance, la princesse arrêta le
premier qui passa; il n'avait plus qu'un pain de seigle, du genre de
ceux qu'on jette aux canards. La princesse le prit et me dit: «C'est
pour votre grand'mère.» Pourtant, ce fut à moi qu'elle le tendit, en
me disant avec un fin sourire: «Vous le lui donnerez vous-même»,
pensant qu'ainsi mon plaisir serait plus complet s'il n'y avait pas
d'intermédiaires entre moi et les animaux. D'autres marchands
s'approchèrent, elle remplit mes poches de tout ce qu'ils avaient, de
paquets tout ficelés, de plaisirs, de babas et de sucres d'orge. Elle
me dit: «Vous en mangerez et vous en ferez manger aussi à votre
grand'mère» et elle fit payer les marchands par le petit nègre habillé
en satin rouge qui la suivait partout et qui faisait l'émerveillement
de la plage. Puis elle dit adieu à Mme de Villeparisis et nous tendit
la main avec l'intention de nous traiter de la même manière que son
amie, en intimes et de se mettre à notre portée. Mais cette fois, elle
plaça sans doute notre niveau un peu moins bas dans l'échelle des
êtres, car son égalité avec nous fut signifiée par la princesse à ma
grand'mère au moyen de ce tendre et maternel sourire qu'on adresse à
un gamin quand on lui dit au revoir comme à une grande personne. Par
un merveilleux progrès de l'évolution, ma grand'mère n'était plus un
canard ou une antilope, mais déjà ce que Mme Swann eût appelé un
«baby». Enfin, nous ayant quittés tous trois, la Princesse reprit sa
promenade sur la digue ensoleillée en incurvant sa taille magnifique
qui comme un serpent autour d'une baguette s'enlaçait à l'ombrelle
blanche imprimée de bleu que Mme de Luxembourg tenait fermée à la
main. C'était ma première altesse, je dis la première, car la
princesse Mathilde n'était pas altesse du tout de façons. La seconde,
on le verra plus tard, ne devait pas moins m'étonner par sa bonne
grâce. Une forme de l'amabilité des grands seigneurs, intermédiaires
bénévoles entre les souverains et les bourgeois me fut apprise le
lendemain quand Mme de Villeparisis nous dit: «Elle vous a trouvés
charmants. C'est une femme d'un grand jugement, de beaucoup de cœur.
Elle n'est pas comme tant de souverains ou d'altesses. Elle a une
vraie valeur.» Et Mme de Villeparisis ajouta d'un air convaincu, et
toute ravie de pouvoir nous le dire: «Je crois qu'elle serait
enchantée de vous revoir.»
Mais ce matin-là même, en quittant la princesse de Luxembourg, Mme de
Villeparisis me dit une chose qui me frappa davantage et qui n'était
pas du domaine de l'amabilité.
–Est-ce que vous êtes le fils du directeur au Ministère? me
demanda-t-elle. Ah! il paraît que votre père est un homme charmant. Il
fait un bien beau voyage en ce moment.
Quelques jours auparavant nous avions appris par une lettre de Maman
que mon père et son compagnon M. de Norpois avaient perdu leurs
bagages.
–Ils sont retrouvés, ou plutôt ils n'ont jamais été perdus, voici ce
qui était arrivé, nous dit Mme de Villeparisis, qui sans que nous
sussions comment, avait l'air beaucoup plus renseigné que nous sur les
détails du voyage. Je crois que votre père avancera son retour à la
semaine prochaine car il renoncera probablement à aller à Algésiras.
Mais il a envie de consacrer un jour de plus à Tolède car il est
admirateur d'un élève de Titien dont je ne me rappelle pas le nom et
qu'on ne voit bien que là.
Et je me demandais par quel hasard, dans la lunette indifférente à
travers laquelle Mme de Villeparisis considérait d'assez loin
l'agitation sommaire, minuscule et vague de la foule des gens qu'elle
connaissait, se trouvait intercalé à l'endroit où elle considérait mon
père, un morceau de verre prodigieusement grossissant qui lui faisait
voir avec tant de relief et dans le plus grand détail tout ce qu'il
avait d'agréable, les contingences qui le forçaient à revenir, ses
ennuis de douane, son goût pour le Greco, et, changeant pour elle
l'échelle de sa vision, lui montrait ce seul homme si grand au milieu
des autres, tout petits, comme ce Jupiter à qui Gustave Moreau a
donné, quand il l'a peint à côté d'une faible mortelle, une stature
plus qu'humaine.
Ma grand'mère prit congé de Mme de Villeparisis pour que nous pussions
rester à respirer l'air un instant de plus devant l'hôtel, en
attendant qu'on nous fît signe à travers le vitrage que notre déjeuner
était servi. On entendit un tumulte. C'était la jeune maîtresse du roi
des sauvages, qui venait de prendre son bain et rentrait déjeuner.
–Vraiment c'est un fléau, c'est à quitter la France! s'écria
rageusement le bâtonnier qui passait à ce moment.
Cependant la femme du notaire attachait des yeux écarquillés sur la
fausse souveraine.
–Je ne peux pas vous dire comme Mme Blandais m'agace en regardant
ces gens-là comme cela, dit le bâtonnier au président. Je voudrais
pouvoir lui donner une gifle. C'est comme cela qu'on donne de
l'importance à cette canaille qui naturellement ne demande qu'à ce que
l'on s'occupe d'elle. Dites donc à son mari de l'avertir que c'est
ridicule; moi je ne sors plus avec eux s'ils ont l'air de faire
attention aux déguisés.
Quant à la venue de la princesse de Luxembourg, dont l'équipage, le
jour où elle avait apporté des fruits, s'était arrêté devant l'hôtel,
elle n'avait pas échappé au groupe de la femme du notaire, du
bâtonnier et du premier président, déjà depuis quelque temps fort
agitées de savoir si c'était une marquise authentique et non une
aventurière que cette Madame de Villeparisis qu'on traitait avec tant
d'égards, desquels toutes ces dames brûlaient d'apprendre qu'elle
était indigne. Quand Mme de Villeparisis traversait le hall, la femme
du premier président qui flairait partout des irrégulières, levait son
nez sur son ouvrage et la regardait d'une façon qui faisait mourir de
rire ses amies.
–Oh! moi, vous savez, disait-elle avec orgueil, je commence toujours
par croire le mal. Je ne consens à admettre qu'une femme est vraiment
mariée que quand on m'a sorti les extraits de naissance et les actes
notariés. Du reste, n'ayez crainte, je vais procéder à ma petite
enquête.
Et chaque jour toutes ces dames accouraient en riant.
–Nous venons aux nouvelles.
Mais le soir de la visite de la princesse de Luxembourg, la femme du
Premier mit un doigt sur sa bouche.
–Il y a du nouveau.
–Oh! elle est extraordinaire, Mme Poncin! je n'ai jamais vu… mais
dites, qu'y a-t-il?
–Hé bien, il y a qu'une femme aux cheveux jaunes, avec un pied de
rouge sur la figure, une voiture qui sentait l'horizontale d'une
lieue, et comme n'en ont que ces demoiselles, est venue tantôt pour
voir la prétendue marquise.
–Ouil you uouil! patatras! Voyez-vous ça! mais c'est cette dame que
nous avons vue, vous vous rappelez bâtonnier, nous avons bien trouvé
qu'elle marquait très mal mais nous ne savions pas qu'elle était venue
pour la marquise. Une femme avec un nègre, n'est-ce pas?
–C'est cela même.
–Ah! vous m'en direz tant. Vous ne savez pas son nom?
–Si, j'ai fait semblant de me tromper, j'ai pris la carte, elle a
comme nom de guerre la princesse de Luxembourg! Avais-je raison de me
méfier! C'est agréable d'avoir ici une promiscuité avec cette espèce
de Baronne d'Ange.
Le bâtonnier cita Mathurin Régnier et Macette au
premier Président.
Il ne faut, d'ailleurs, pas croire que ce malentendu fut momentané
comme ceux qui se forment au deuxième acte d'un vaudeville pour se
dissiper au dernier. Mme de Luxembourg, nièce du roi d'Angleterre et
de l'empereur d'Autriche, et Mme de Villeparisis, parurent toujours,
quand la première venait chercher la seconde pour se promener en
voiture, deux drôlesses de l'espèce de celles dont on se gare
difficilement dans les villes d'eaux. Les trois quarts des hommes du
faubourg Saint-Germain passent aux yeux d'une bonne partie de la
bourgeoisie pour des décavés crapuleux (qu'ils sont d'ailleurs
quelquefois individuellement) et que, par conséquent, personne ne
reçoit. La bourgeoisie est trop honnête en cela, car leurs tares ne
les empêcheraient nullement d'être reçus avec la plus grande faveur là
où elle ne le sera jamais. Et eux s'imaginent tellement que la
bourgeoisie le sait qu'ils affectent une simplicité en ce qui les
concerne, un dénigrement pour leurs amis particulièrement «à la côte»,
qui achève le malentendu. Si par hasard un homme du grand monde est en
rapports avec la petite bourgeoisie parce qu'il se trouve, étant
extrêmement riche, avoir la présidence des plus importantes sociétés
financières, la bourgeoisie qui voit enfin un noble digne d'être grand
bourgeois jurerait qu'il ne fraye pas avec le marquis joueur et ruiné
qu'elle croit d'autant plus dénué de relations qu'il est plus aimable.
Et elle n'en revient pas quand le duc, président du conseil
d'administration de la colossale Affaire, donne pour femme à son fils
la fille du marquis joueur, mais dont le nom est le plus ancien de
France, de même qu'un souverain fera plutôt épouser à son fils la
fille d'un roi détrôné que d'un président de la république en
fonctions. C'est dire que les deux mondes ont l'un de l'autre une vue
aussi chimérique que les habitants d'une plage située à une des
extrémités de la baie de Balbec, ont de la plage située à l'autre
extrémité: de Rivebelle on voit un peu Marcouville l'Orgueilleuse;
mais cela même trompe, car on croit qu'on est vu de Marcouville, d'où
au contraire les splendeurs de Rivebelle sont en grande partie
invisibles.
Le médecin de Balbec appelé pour un accès de fièvre que j'avais eu,
ayant estimé que je ne devrais pas rester toute la journée au bord de
la mer, en plein soleil, par les grandes chaleurs, et rédigé à mon
usage quelques ordonnances pharmaceutiques, ma grand'mère prit les
ordonnances avec un respect apparent où je reconnus tout de suite sa
ferme décision de n'en faire exécuter aucune, mais tint compte du
conseil en matière d'hygiène et accepta l'offre de Mme de Villeparisis
de nous faire faire quelques promenades en voiture. J'allais et
venais, jusqu'à l'heure du déjeuner, de ma chambre à celle de ma
grand'mère. Elle ne donnait pas directement sur la mer comme la mienne
mais prenait jour de trois côtés différents: sur un coin de la digue,
sur une cour et sur la campagne, et était meublée autrement, avec des
fauteuils brodés de filigranes métalliques et de fleurs roses d'où
semblait émaner l'agréable et fraîche odeur qu'on trouvait en entrant.
Et à cette heure où des rayons venus d'expositions, et comme d'heures
différentes, brisaient les angles du mur, à côté d'un reflet de la
plage, mettaient sur la commode un reposoir diapré comme les fleurs du
sentier, suspendaient à la paroi les ailes repliées, tremblantes et
tièdes d'une clarté prête à reprendre son vol, chauffaient comme un
bain un carré de tapis provincial devant la fenêtre de la courette que
le soleil festonnait comme une vigne, ajoutaient au charme et à la
complexité de la décoration mobilière en semblant exfolier la soie
fleurie des fauteuils et détacher leur passementerie, cette chambre,
que je traversais un moment avant de m'habiller pour la promenade,
avait l'air d'un prisme où se décomposaient les couleurs de la lumière
du dehors, d'une ruche où les sucs de la journée que j'allais goûter
étaient dissociés, épars, enivrants et visibles, d'un jardin de
l'espérance qui se dissolvait en une palpitation de rayons d'argent et
de pétales de rose. Mais avant tout j'avais ouvert mes rideaux dans
l'impatience de savoir quelle était la Mer qui jouait ce matin-là au
bord du rivage, comme une Néreide. Car chacune de ces Mers ne restait
jamais plus d'un jour. Le lendemain il y en avait une autre qui
parfois lui ressemblait. Mais je ne vis jamais deux fois la même.
Il y en avait qui étaient d'une beauté si rare qu'en les apercevant
mon plaisir était encore accru par la surprise. Par quel privilège, un
matin plutôt qu'un autre, la fenêtre en s'entr'ouvrant découvrit-elle
à mes yeux émerveillés la nymphe Glaukonomèné, dont la beauté
paresseuse et qui respirait mollement avait la transparence d'une
vaporeuse émeraude à travers laquelle je voyais affluer les éléments
pondérables qui la coloraient? Elle faisait jouer le soleil avec un
sourire alangui par une brume invisible qui n'était qu'un espace vide
réservé autour de sa surface translucide rendue ainsi plus abrégée et
plus saisissante, comme ces déesses que le sculpteur détache sur le
reste du bloc qu'il ne daigne pas dégrossir. Telle, dans sa couleur
unique, elle nous invitait à la promenade sur ces routes grossières et
terriennes, d'où, installés dans la calèche de Mme de Villeparisis,
nous apercevions tout le jour et sans jamais l'atteindre la fraîcheur
de sa molle palpitation.
Mme de Villeparisis faisait atteler de bonne heure, pour que nous
eussions le temps d'aller soit jusqu'à Saint-Mars-le-Vêtu, soit
jusqu'aux rochers de Quetteholme ou à quelque autre but d'excursion
qui, pour une voiture assez lente, était fort lointain et demandait
toute la journée. Dans ma joie de la longue promenade que nous allions
entreprendre, je fredonnais quelque air récemment écouté, et je
faisais les cent pas en attendant que Mme de Villeparisis fût prête.
Si c'était dimanche, sa voiture n'était pas seule devant l'hôtel;
plusieurs fiacres loués attendaient non seulement les personnes qui
étaient invitées au château de Féterne chez Mme de Cambremer, mais
celles qui plutôt que de rester là comme des enfants punis déclaraient
que le dimanche était un jour assommant à Balbec et partaient dès
après déjeuner se cacher dans une plage voisine ou visiter quelque
site, et même souvent quand on demandait à Mme Blandais si elle avait
été chez les Cambremer, elle répondait péremptoirement: «Non, nous
étions aux cascades du Bec», comme si c'était là la seule raison pour
laquelle elle n'avait pas passé la journée à Féterne. Et le bâtonnier
disait charitablement:
–Je vous envie, j'aurais bien changé avec vous, c'est autrement
intéressant.
A côté des voitures, devant le porche où j'attendais, était planté
comme un arbrisseau d'une espèce rare un jeune chasseur qui ne
frappait pas moins les yeux par l'harmonie singulière de ses cheveux
colorés, que par son épiderme de plante. A l'intérieur, dans le hall
qui correspondait au narthex ou église des Catéchumènes, des églises
romanes, et où les personnes qui n'habitaient pas l'hôtel avaient le
droit de passer, les camarades du groom «extérieur» ne travaillaient
pas beaucoup plus que lui mais exécutaient du moins quelques
mouvements. Il est probable que le matin ils aidaient au nettoyage.
Mais l'après-midi ils restaient là seulement comme des choristes qui,
même quand ils ne servent à rien, demeurent en scène pour ajouter à la
figuration. Le Directeur général, celui qui me faisait si peur,
comptait augmenter considérablement leur nombre l'année suivante, car
il «voyait grand». Et sa décision affligeait beaucoup le Directeur de
l'Hôtel, lequel trouvait que tous ces enfants n'étaient que des
«faiseurs d'embarras» entendant par là qu'ils embarrassaient le
passage et ne servaient à rien. Du moins entre le déjeuner et le
dîner, entre les sorties et les rentrées des clients remplissaient-ils
le vide de l'action, comme ces élèves de Mme de Maintenon qui sous le
costume de jeunes israélites font intermède chaque fois qu'Esther ou
Joad s'en vont. Mais le chasseur du dehors, aux nuances précieuses, à
la taille élancée et frêle, non loin duquel j'attendais que la
marquise descendît, gardait une immobilité à laquelle s'ajoutait de la
mélancolie, car ses frères aînés avaient quitté l'hôtel pour des
destinées plus brillantes et il se sentait isolé sur cette terre
étrangère. Enfin Mme de Villeparisis arrivait. S'occuper de sa voiture
et l'y faire monter eût peut-être dû faire partie des fonctions du
chasseur. Mais il savait qu'une personne qui amène ses gens avec soi
se fait servir par eux, et d'habitude donne peu de pourboires dans un
hôtel, que les nobles de l'ancien faubourg Saint-Germain agissent de
même. Mme de Villeparisis appartenait à la fois à ces deux catégories.
Le chasseur arborescent en concluait qu'il n'avait rien à attendre de
la marquise; en laissant le maître d'hôtel et la femme de chambre de
celle-ci l'installer avec ses affaires, il rêvait tristement au sort
envié de ses frères et conservait son immobilité végétale.
Nous partions; quelque temps après avoir contourné la station du
chemin de fer nous entrions dans une route campagnarde qui me devint
bientôt aussi familière que celles de Combray, depuis le coude où elle
s'amorçait entre des clos charmants jusqu'au tournant où nous la
quittions et qui avait de chaque côté des terres labourées. Au milieu
d'elles, on voyait çà et là un pommier privé il est vrai de ses fleurs
et ne portant plus qu'un bouquet de pistils, mais qui suffisait à
m'enchanter parce que je reconnaissais ces feuilles inimitables dont
la large étendue, comme le tapis d'estrade d'une fête nuptiale
maintenant terminée avait été tout récemment foulée par la traîne de
satin blanc des fleurs rougissantes.
Combien de fois à Paris dans le mois de mai de l'année suivante, il
m'arriva d'acheter une branche de pommier chez le fleuriste et de
passer ensuite la nuit devant ses fleurs où s'épanouissait la même
essence crémeuse qui poudrait encore de son écume les bourgeons des
feuilles et entre les blanches corolles desquelles il semblait que ce
fût le marchand qui, par générosité envers moi, par goût inventif
aussi et contraste ingénieux, eût ajouté de chaque côté, en surplus, un
seyant bouton rose; je les regardais, je les faisais poser sous ma
lampe–si longtemps que j'étais souvent encore là quand l'aurore
leur apportait la même rougeur qu'elle devait faire en même temps à
Balbec–et je cherchais à les reporter sur cette route par
l'imagination, à les multiplier, à les étendre dans le cadre préparé,
sur la toile toute prête de ces clos dont je savais le dessin par cœur–et
que j'aurais tant voulu, qu'un jour je devais revoir–au
moment où avec la verve ravissante du génie, le printemps couvre leur
canevas de ses couleurs.
Avant de monter en voiture j'avais composé le tableau de mer que
j'allais chercher, que j'espérais voir avec le «soleil rayonnant», et
qu'à Balbec je n'apercevais que trop morcelé entre tant d'enclaves
vulgaires et que mon rêve n'admettait pas, de baigneurs, de cabines,
de yacht de plaisance. Mais quand, la voiture de Mme de Villeparisis
étant parvenue au haut d'une côte, j'apercevais la mer entre les
feuillages des arbres, alors sans doute de si loin disparaissaient ces
détails contemporains qui l'avaient mise comme en dehors de la nature
et de l'histoire, et je pouvais en regardant les flots m'efforcer de
penser que c'était les mêmes que Leconte de Lisle nous peint dans
l'_Orestie_ quand «tel qu'un vol d'oiseaux carnassiers dans l'aurore»
les guerriers chevelus de l'héroïque Hellas «de cent mille avirons
battaient le flot sonore». Mais en revanche je n'étais plus assez près
de la mer qui ne me semblait pas vivante, mais figée, je ne sentais
plus de puissance sous ses couleurs étendues comme celles d'une
peinture entre les feuilles où elle apparaissait aussi inconsistante
que le ciel, et seulement plus foncée que lui.
Mme de Villeparisis voyant que j'aimais les églises me promettait que
nous irions voir une fois l'une, une fois l'autre, et surtout celle de
Carqueville «toute cachée sous son vieux lierre», dit-elle avec un
mouvement de la main qui semblait envelopper avec goût la façade
absente dans un feuillage invisible et délicat. Mme de Villeparisis
avait souvent, avec ce petit geste descriptif, un mot juste pour
définir le charme et la particularité d'un monument, évitant toujours
les termes techniques, mais ne pouvant dissimuler qu'elle savait très
bien les choses dont elle parlait. Elle semblait chercher à s'en
excuser sur ce qu'un des châteaux de son père, et où elle avait été
élevée, étant situé dans une région où il y avait des églises du même
style qu'autour de Balbec il eût été honteux qu'elle n'eût pas pris le
goût de l'architecture, ce château étant d'ailleurs le plus bel
exemplaire de celle de la Renaissance. Mais comme il était aussi un
vrai musée, comme d'autre part Chopin et Listz y avaient joué,
Lamartine récité des vers, tous les artistes connus de tout un siècle
écrit des pensées, des mélodies, fait des croquis sur l'album
familial, Mme de Villeparisis ne donnait, par grâce, bonne éducation,
modestie réelle, ou manque d'esprit philosophique, que cette origine
purement matérielle à sa connaissance de tous les arts, et finissait
par avoir l'air de considérer la peinture, la musique, la littérature
et la philosophie comme l'apanage d'une jeune fille élevée de la façon
la plus aristocratique dans un monument classé et illustre. On aurait
dit qu'il n'y avait pas pour elle d'autres tableaux que ceux dont on a
hérités. Elle fut contente que ma grand'mère aimât un collier qu'elle
portait et qui dépassait de sa robe. Il était dans le portrait d'une
bisaïeule à elle, par Titien, et qui n'était jamais sorti de la
famille. Comme cela on était sûr que c'était un vrai. Elle ne voulait
pas entendre parler des tableaux achetés on ne sait comment par un
Crésus, elle était d'avance persuadée qu'ils étaient faux et n'avait
aucun désir de les voir, nous savions qu'elle-même faisait des
aquarelles de fleurs, et ma grand'mère qui les avait entendu vanter
lui en parla. Mme de Villeparisis changea de conversation par
modestie, mais sans montrer plus d'étonnement ni de plaisir qu'une
artiste suffisamment connue à qui les compliments n'apprennent rien.
Elle se contenta de dire que c'était un passe-temps charmant parce que
si les fleurs nées du pinceau n'étaient pas fameuses, du moins les
peindre vous faisait vivre dans la société des fleurs naturelles, de
la beauté desquelles, surtout quand on était obligé de les regarder de
plus près pour les imiter, on ne se lassait pas. Mais à Balbec Mme de
Villeparisis se donnait congé pour laisser reposer ses yeux.
Nous fûmes étonnés, ma grand'mère et moi, de voir combien elle était
plus «libérale» que même la plus grande partie de la bourgeoisie. Elle
s'étonnait qu'on fût scandalisé des expulsions des jésuites, disant
que cela s'était toujours fait, même sous la monarchie, même en
Espagne. Elle défendait la République à laquelle elle ne reprochait
son anticléricalisme que dans cette mesure: «Je trouverais tout aussi
mauvais qu'on m'empêchât d'aller à la messe si j'en ai envie que
d'être forcée d'y aller si je ne le veux pas», lançant même certains
mots comme: «Oh! la noblesse aujourd'hui, qu'est-ce que c'est!» «Pour
moi, un homme qui ne travaille pas, ce n'est rien», peut-être
seulement parce qu'elle sentait ce qu'ils prenaient de piquant, de
savoureux, de mémorable dans sa bouche.
En entendant souvent exprimer avec franchise des opinions avancées–pas
jusqu'au socialisme cependant, qui était la bête noire de Mme de
Villeparisis–précisément par une de ces personnes en considération
de l'esprit desquelles, notre scrupuleuse et timide impartialité se
refuse à condamner les idées des conservateurs, nous n'étions pas
loin, ma grand'mère et moi, de croire qu'en notre agréable compagne
se trouvaient la mesure et le modèle de la vérité en toutes choses.
Nous la croyions sur parole tandis qu'elle jugeait ses Titiens, la
colonnade de son château, l'esprit de conversation de Louis-Philippe.
Mais–comme ces érudits qui émerveillent quand on les met sur la
peinture égyptienne et les inscriptions étrusques, et qui parlent
d'une façon si banale des œuvres modernes que nous nous demandons si
nous n'avons pas surfait l'intérêt des sciences où ils sont versés,
puisque n'y apparaît pas cette même médiocrité qu'ils ont pourtant dû
y apporter aussi bien que dans leurs niaises études sur Beaudelaire–Mme
de Villeparisis, interrogée par moi sur Chateaubriand, sur
Balzac, sur Victor Hugo, tous reçus jadis par ses parents et entrevus
par elle-même, riait de mon admiration, racontait sur eux des traits
piquants comme elle venait de faire sur des grands seigneurs ou des
hommes politiques, et jugeait sévèrement ces écrivains, précisément
parce qu'ils avaient manqué de cette modestie, de cet effacement de
soi, de cet art sobre qui se contente d'un seul trait juste et
n'appuie pas, qui fuit plus que tout le ridicule de la grandiloquence,
de cet à-propos, de ces qualités de modération de jugement et de
simplicité, auxquelles on lui avait appris qu'atteint la vraie valeur:
on voyait qu'elle n'hésitait pas à leur préférer des hommes qui,
peut-être, en effet, avaient eu, à cause d'elles, l'avantage sur un
Balzac, un Hugo, un Vigny, dans un salon, une académie, un conseil des
ministres, Molé, Fontanes, Vitroles, Bersot, Pasquier, Lebrun,
Salvandy ou Daru.
–C'est comme les romans de Stendhal pour qui vous aviez l'air d'avoir
de l'admiration. Vous l'auriez beaucoup étonné en lui parlant sur ce
ton. Mon père qui le voyait chez M. Mérimée–un homme de talent au
moins celui-là–m'a souvent dit que Beyle (c'était son nom) était
d'une vulgarité affreuse, mais spirituel dans un dîner, et ne s'en
faisant pas accroire pour ses livres. Du reste, vous avez pu voir
vous-même par quel haussement d'épaules il a répondu aux éloges outrés
de M. de Balzac. En cela du moins il était homme de bonne compagnie.
Elle avait de tous ces grands hommes des autographes, et semblait, se
prévalant des relations particulières que sa famille avait eues avec
eux, penser que son jugement à leur égard était plus juste que celui
de jeunes gens qui comme moi n'avaient pas pu les fréquenter.
–Je crois que je peux en parler, car ils venaient chez mon père; et comme
disait M. Sainte-Beuve, qui avait bien de l'esprit, il faut croire sur
eux ceux qui les ont vus de près et ont pu juger plus exactement de ce
qu'ils valaient.
Parfois, comme la voiture gravissait une route montante entre des
terres labourées, rendant les champs plus réels, leur ajoutant une
marque d'authenticité, comme la précieuse fleurette dont certains
maîtres anciens signaient leurs tableaux, quelques bleuets hésitants
pareils à ceux de Combray suivaient notre voiture. Bientôt nos chevaux
les distançaient, mais, mais après quelques pas, nous en apercevions
un autre qui en nous attendant avait piqué devant nous dans l'herbe
son étoile bleue; plusieurs s'enhardissaient jusqu'à venir se poser au
bord de la route et c'était toute une nébuleuse qui se formait avec
mes souvenirs lointains et les fleurs apprivoisées.
Nous redescendions la côte; alors nous croisions, la montant à pied, à
bicyclette, en carriole ou en voiture, quelqu'une de ces créatures–fleurs
de la belle journée, mais qui ne sont pas comme les fleurs des
champs, car chacune recèle quelque chose qui n'est pas dans une autre
et qui empêchera que nous puissions contenter avec ses pareilles le
désir qu'elle a fait naître en nous–quelque fille de ferme poussant
sa vache ou à demi couchée sur une charrette, quelque fille de
boutiquier en promenade, quelque élégante demoiselle assise sur le
strapontin d'un landau, en face de ses parents. Certes Bloch m'avait
ouvert une ère nouvelle et avait changé pour moi la valeur de la vie,
le jour où il m'avait appris que les rêves que j'avais promenés
solitairement du côté de Méséglise quand je souhaitais que passât une
paysanne que je prendrais dans mes bras, n'étaient pas une chimère qui
ne correspondait à rien d'extérieur à moi, mais que toutes les filles
qu'on rencontrait, villageoises ou demoiselles étaient toutes prêtes à
en exaucer de pareils. Et dussé-je, maintenant que j'étais souffrant
et ne sortais pas seul, ne jamais pouvoir faire l'amour avec elles,
j'étais tout de même heureux comme un enfant né dans une prison ou
dans un hôpital et qui, ayant cru longtemps que l'organisme humain ne
peut digérer que du pain sec et des médicaments, a appris tout d'un
coup que les pêches, les abricots, le raisin, ne sont pas une simple
parure de la campagne, mais des aliments délicieux et assimilables.
Même si son geôlier ou son garde-malade ne lui permettent pas de
cueillir ces beaux fruits, le monde cependant lui paraît meilleur et
l'existence plus clémente. Car un désir nous semble plus beau, nous
nous appuyons à lui avec plus de confiance quand nous savons qu'en
dehors de nous la réalité s'y conforme, même si pour nous il n'est pas
réalisable. Et nous pensons avec plus de joie à une vie où, à
condition que nous écartions pour un instant de notre pensée le petit
obstacle accidentel et particulier qui nous empêche personnellement de
le faire, nous pouvons nous imaginer l'assouvissant. Pour les belles
filles qui passaient, du jour où j'avais su que leurs joues pouvaient
être embrassées, j'étais devenu curieux de leur âme. Et l'univers
m'avait paru plus intéressant.
La voiture de Mme de Villeparisis allait vite. A peine avais-je le
temps de voir la fillette qui venait dans notre direction; et pourtant—
comme la beauté des êtres n'est pas comme celle des choses, et que
nous sentons qu'elle est celle d'une créature unique, consciente et
volontaire–dès que son individualité, âme vague, volonté inconnue
de moi, se peignait en une petite image prodigieusement réduite, mais
complète, au fond de son regard distrait, aussitôt, mystérieuse
réplique des pollens tout préparés pour les pistils, je sentais
saillir en moi l'embryon aussi vague, aussi minuscule, du désir de ne
pas laisser passer cette fille, sans que sa pensée prît conscience de
ma personne, sans que j'empêchasse ses désirs d'aller à quelqu'un
d'autre, sans que je vinsse me fixer dans sa rêverie et saisir son
cœur. Cependant notre voiture s'éloignait, la belle fille était déjà
derrière nous, et comme elle ne possédait de moi aucune des notions qui
constituent une personne, ses yeux, qui m'avaient à peine vu, m'avaient
déjà oublié. Était-ce parce que je ne l'avais qu'entr'aperçue que je
l'avais trouvée si belle? Peut-être. D'abord l'impossibilité de
s'arrêter auprès d'une femme, le risque de ne pas la retrouver un
autre jour lui donnent brusquement le même charme qu'à un pays la
maladie ou la pauvreté qui nous empêchent de le visiter, ou qu'aux
jours si ternes qui nous restent à vivre le combat où nous
succomberons sans doute. De sorte que, s'il n'y avait pas l'habitude,
la vie devrait paraître délicieuse à des êtres qui seraient à chaque
heure menacés de mourir–c'est-à-dire à tous les hommes. Puis si
l'imagination est entraînée par le désir de ce que nous ne pouvons
posséder, son essor n'est pas limité par une réalité complètement
perçue dans ces rencontres où les charmes de la passante sont
généralement en relation directe avec la rapidité du passage. Pour peu
que la nuit tombe et que la voiture aille vite, à la campagne, dans
une ville, il n'y a pas un torse féminin mutilé comme un marbre
antique par la vitesse qui nous entraîne et le crépuscule qui le noie,
qui ne tire sur notre cœur, à chaque coin de route, du fond de chaque
boutique, les flèches de la Beauté, de la Beauté dont on serait
parfois tenté de se demander si elle est en ce monde autre chose que
la partie de complément qu'ajoute à une passante fragmentaire et
fugitive notre imagination surexcitée par le regret.
Si j'avais pu descendre parler à la fille que nous croisions,
peut-être eussé-je été désillusionné par quelque défaut de sa peau que
de la voiture je n'avais pas distingué. (Et alors, tout effort pour
pénétrer dans sa vie m'eût semblé soudain impossible. Car la beauté
est une suite d'hypothèses que rétrécit la laideur en barrant la route
que nous voyions déjà s'ouvrir sur l'inconnu.) Peut-être un seul mot
qu'elle eût dit, un sourire, m'eussent fourni une clef, un chiffre
inattendus, pour lire l'expression de sa figure et de sa démarche, qui
seraient aussitôt devenues banales. C'est possible, car je n'ai jamais
rencontré dans la vie de filles aussi désirables que les jours où
j'étais avec quelque grave personne que malgré les mille prétextes que
j'inventais je ne pouvais quitter: quelques années après celle où
j'allai pour la première fois à Balbec, faisant à Paris une course en
voiture avec un ami de mon père et ayant aperçu une femme qui marchait
vite dans la nuit, je pensai qu'il était déraisonnable de perdre pour
une raison de convenances ma part de bonheur dans la seule vie qu'il
y ait sans doute, et sautant à terre sans m'excuser, je me mis à la
recherche de l'inconnue, la perdis au carrefour de deux rues, la
retrouvai dans une troisième, et me trouvai enfin, tout essoufflé,
sous un réverbère, en face de la vieille Mme Verdurin que j'évitais
partout et qui heureuse et surprise s'écria: «Oh! comme c'est aimable
d'avoir couru pour me dire bonjour.»
Cette année-là, à Balbec, au moment de ces rencontres, j'assurais à ma
grand'mère, à Mme de Villeparisis qu'à cause d'un grand mal de tête,
il valait mieux que je rentrasse seul à pied. Elles refusaient de me
laisser descendre. Et j'ajoutais la belle fille (bien plus difficile à
retrouver que ne l'est un monument, car elle était anonyme et mobile)
à la collection de toutes celles que je me promettais de voir de près.
Une pourtant se trouva repasser sous mes yeux, dans des conditions
telles que je crus que je pourrais la connaître comme je voudrais.
C'était une laitière qui vint d'une ferme apporter un supplément de
crème à l'hôtel. Je pensai qu'elle m'avait aussi reconnu et elle me
regardait, en effet, avec une attention qui n'était peut-être causée
que par l'étonnement que lui causait la mienne. Or le lendemain, jour
où je m'étais reposé toute la matinée quand Françoise vint ouvrir les
rideaux vers midi, elle me remit une lettre qui avait été déposée pour
moi à l'hôtel. Je ne connaissais personne à Balbec. Je ne doutai pas
que la lettre ne fût de la laitière. Hélas, elle n'était que de
Bergotte qui, de passage, avait essayé de me voir, mais ayant su que
je dormais m'avait laissé un mot charmant pour lequel le liftman avait
fait une enveloppe que j'avais cru écrite par la laitière. J'étais
affreusement déçu, et l'idée qu'il était plus difficile et plus
flatteur d'avoir une lettre de Bergotte ne me consolait en rien
qu'elle ne fût pas de la laitière. Cette fille-là même, je ne la
retrouvai pas plus que celles que j'apercevais seulement de la voiture
de Mme de Villeparisis. La vue et la perte de toutes accroissaient
l'état d'agitation où je vivais et je trouvais quelque sagesse aux
philosophes qui nous recommandent de borner nos désirs (si toutefois
ils veulent parler du désir des êtres, car c'est le seul qui puisse
laisser de l'anxiété, s'appliquant à de l'inconnu conscient. Supposer
que la philosophie veut parler du désir des richesses serait trop
absurde). Pourtant j'étais disposé à juger cette sagesse incomplète,
car je me disais que ces rencontres me faisaient trouver encore plus
beau un monde qui fait ainsi croître sur toutes les routes
campagnardes des fleurs à la fois singulières et communes, trésors
fugitifs de la journée, aubaines de la promenade, dont les
circonstances contingentes qui ne se reproduiraient peut-être pas
toujours m'avaient seules empêché de profiter, et qui donnent un goût
nouveau à la vie.
Mais peut-être, en espérant qu'un jour, plus libre, je pourrais
trouver sur d'autres routes de semblables filles, je commençais déjà à
fausser ce qu'a d'exclusivement individuel le désir de vivre auprès
d'une femme qu'on a trouvé jolie, et du seul fait que j'admettais la
possibilité de le faire naître artificiellement, j'en avais
implicitement reconnu l'illusion.
Le jour que Mme de Villeparisis nous mena à Carqueville où était cette
église couverte de lierre dont elle avait parlé et qui, bâtie sur un
tertre, domine le village, la rivière qui le traverse et qui a
conservé son petit pont du moyen âge, ma grand'mère, pensant que je
serais content d'être seul pour regarder le monument, proposa à son
amie d'aller goûter chez le pâtissier, sur la place qu'on apercevait
distinctement et qui sous sa patine dorée était comme une autre partie
d'un objet tout entier ancien. Il fut convenu que j'irais les y
retrouver. Dans le bloc de verdure devant lequel on me laissa, il
fallait pour reconnaître une église faire un effort qui me fît serrer
de plus près l'idée d'église; en effet, comme il arrive aux élèves qui
saisissent plus complètement le sens d'une phrase quand on les oblige
par la version ou par le thème à la dévêtir des formes auxquelles ils
sont accoutumés, cette idée d'église dont je n'avais guère besoin
d'habitude devant des clochers qui se faisaient reconnaître
d'eux-mêmes, j'étais obligé d'y faire perpétuellement appel pour ne
pas oublier, ici que le cintre de cette touffe de lierre était celui
d'une verrière ogivale, là, que la saillie des feuilles était due au
relief d'un chapiteau. Mais alors un peu de vent soufflait, faisait
frémir le porche mobile que parcouraient des remous propagés et
tremblants comme une clarté; les feuilles déferlaient les unes contre
les autres; et frissonnante, la façade végétale entraînait avec elle
les piliers onduleux, caressés et fuyants.
Comme je quittais l'église, je vis devant le vieux pont des filles du
village qui, sans doute parce que c'était un dimanche, se tenaient
attifées, interpellant les garçons qui passaient. Moins bien vêtue que
les autres, mais semblant les dominer par quelque ascendant–car
elle répondait à peine à ce qu'elles lui disaient–l'air plus grave
et plus volontaire, il y en avait une grande qui assise à demi sur le
rebord du pont, laissant pendre ses jambes, avait devant elle un petit
pot plein de poissons qu'elle venait probablement de pêcher. Elle
avait un teint bruni, des yeux doux, mais un regard dédaigneux de ce
qui l'entourait, un petit nez d'une forme fine et charmante. Mes
regards se posaient sur sa peau et mes lèvres à la rigueur pouvaient
croire qu'elles avaient suivi mes regards. Mais ce n'est pas seulement
son corps que j'aurais voulu atteindre, c'était aussi la personne qui
vivait en lui et avec laquelle il n'est qu'une sorte d'attouchement,
qui est d'attirer son attention, qu'une sorte de pénétration, y
éveiller une idée.
Et cet être intérieur de la belle pêcheuse, semblait m'être clos
encore, je doutais si j'y étais entré, même après que j'eus aperçu ma
propre image se refléter furtivement dans le miroir de son regard,
suivant un indice de réfraction qui m'était aussi inconnu que si je me
fusse placé dans le champ visuel d'une biche. Mais de même qu'il ne
m'eût pas suffi que mes lèvres prissent du plaisir sur les siennes
mais leur en donnassent, de même j'aurais voulu que l'idée de moi qui
entrerait en cet être, qui s'y accrocherait, n'amenât pas à moi
seulement son attention, mais son admiration, son désir, et le forçât
à garder mon souvenir jusqu'au jour où je pourrais le retrouver.
Cependant, j'apercevais à quelques pas la place où devait m'attendre
la voiture de Mme de Villeparisis. Je n'avais qu'un instant; et déjà
je sentais que les filles commençaient à rire de me voir ainsi arrêté.
J'avais cinq francs dans ma poche. Je les en sortis, et avant
d'expliquer à la belle fille la commission dont je la chargeais, pour
avoir plus de chance qu'elle m'écoutât, je tins un instant la pièce
devant ses yeux:
–Puisque vous avez l'air d'être du pays, dis-je à la pêcheuse,
est-ce que vous auriez la bonté de faire une petite course pour moi?
Il faudrait aller devant un pâtissier qui est paraît-il sur une place,
mais je ne sais pas où c'est, et où une voiture m'attend. Attendez!…
pour ne pas confondre vous demanderez si c'est la voiture de la
marquise de Villeparisis. Du reste vous verrez bien, elle a deux
chevaux.
C'était cela que je voulais qu'elle sût pour prendre une grande idée
de moi. Mais quand j'eus prononcé les mots «marquise» et «deux
chevaux», soudain j'éprouvai un grand apaisement. Je sentis que la
pêcheuse se souviendrait de moi et se dissiper, avec mon effroi de ne
pouvoir la retrouver, une partie de mon désir de la retrouver. Il me
semblait que je venais de toucher sa personne avec des lèvres
invisibles et que je lui avais plu. Et cette prise de force de son
esprit, cette possession immatérielle, lui avait ôté de son mystère
autant que fait la possession physique.
Nous descendîmes sur Hudimesnil; tout d'un coup je fus rempli de ce
bonheur profond que je n'avais pas souvent ressenti depuis Combray, un
bonheur analogue à celui que m'avaient donné, entre autres, les
clochers de Martinville. Mais cette fois il resta incomplet. Je venais
d'apercevoir, en retrait de la route en dos d'âne que nous suivions,
trois arbres qui devaient servir d'entrée à une allée couverte et
formaient un dessin que je ne voyais pas pour la première fois, je ne
pouvais arriver à reconnaître le lieu dont ils étaient comme détachés
mais je sentais qu'il m'avait été familier autrefois; de sorte que mon
esprit ayant trébuché entre quelque année lointaine et le moment
présent, les environs de Balbec vacillèrent et je me demandai si toute
cette promenade n'était pas une fiction, Balbec un endroit où je
n'étais jamais allé que par l'imagination, Mme de Villeparisis un
personnage de roman et les trois vieux arbres la réalité qu'on
retrouve en levant les yeux de dessus le livre qu'on était en train de
lire et qui vous décrivait un milieu dans lequel on avait fini par se
croire effectivement transporté.
Je regardais les trois arbres, je les voyais bien, mais mon esprit
sentait qu'ils recouvraient quelque chose sur quoi il n'avait pas
prise, comme sur ces objets placés trop loin dont nos doigts allongés
au bout de notre bras tendu, effleurent seulement par instant
l'enveloppe sans arriver à rien saisir. Alors on se repose un moment
pour jeter le bras en avant d'un élan plus fort et tâcher d'atteindre
plus loin. Mais pour que mon esprit pût ainsi se rassembler, prendre
son élan, il m'eût fallu être seul. Que j'aurais voulu pouvoir
m'écarter comme je faisais dans les promenades du côté de Guermantes
quand je m'isolais de mes parents. Il me semblait même que j'aurais dû
le faire. Je reconnaissais ce genre de plaisir qui requiert, il est
vrai, un certain travail de la pensée sur elle-même, mais à côté
duquel les agréments de la nonchalance qui vous fait renoncer à lui,
semblent bien médiocres. Ce plaisir, dont l'objet n'était que
pressenti, que j'avais à créer moi-même, je ne l'éprouvais que de
rares fois, mais à chacune d'elles il me semblait que les choses qui
s'étaient passées dans l'intervalle n'avaient guère d'importance et
qu'en m'attachant à la seule réalité je pourrais commencer enfin une
vraie vie. Je mis un instant ma main devant mes yeux pour pouvoir les
fermer sans que Mme de Villeparisis s'en aperçût. Je restai sans
penser à rien, puis de ma pensée ramassée, ressaisie avec plus de
force, je bondis plus avant dans la direction des arbres, ou plutôt
dans cette direction intérieure au bout de laquelle je les voyais en
moi-même. Je sentis de nouveau derrière eux le même objet connu mais
vague et que je ne pus ramener à moi. Cependant tous trois au fur et à
mesure que la voiture avançait, je les voyais s'approcher. Où les
avais-je déjà regardés? Il n'y avait aucun lieu autour de Combray où
une allée s'ouvrit ainsi. Le site qu'ils me rappelaient il n'y avait
pas de place pour lui davantage dans la campagne allemande où j'étais
allé une année avec ma grand'mère prendre les eaux. Fallait-il croire
qu'ils venaient d'années déjà si lointaines de ma vie que le paysage
qui les entourait avait été entièrement aboli dans ma mémoire et que,
comme ces pages qu'on est tout d'un coup ému de retrouver dans un
ouvrage qu'on s'imaginait n'avoir jamais lu, ils surnageaient seuls du
livre oublié de ma première enfance. N'appartenaient-ils au contraire
qu'à ces paysages du rêve, toujours les mêmes, du moins pour moi chez
qui leur aspect étrange n'était que l'objectivation dans mon sommeil
de l'effort que je faisais pendant la veille, soit pour atteindre le
mystère dans un lieu derrière l'apparence duquel je le pressentais, comme
cela m'était arrivé si souvent du côté de Guermantes, soit pour
essayer de le réintroduire dans un lieu que j'avais désiré connaître
et qui du jour où je l'avais connu n'avait paru tout superficiel,
comme Balbec? N'étaient-ils qu'une image toute nouvelle détachée d'un
rêve de la nuit précédente mais déjà si effacée qu'elle me semblait
venir de beaucoup plus loin? Ou bien ne les avais-je jamais vus et
cachaient-ils derrière eux comme tels arbres, telle touffe d'herbes
que j'avais vus du côté de Guermantes, un sens aussi obscur, aussi
difficile à saisir qu'un passé lointain, de sorte que, sollicité par
eux d'approfondir une pensée, je croyais avoir à reconnaître un
souvenir. Ou encore ne cachaient-ils même pas de pensées et était-ce
une fatigue de ma vision qui me les faisait voir doubles dans le temps
comme on voit quelquefois double dans l'espace? Je ne savais.
Cependant ils venaient vers moi; peut-être apparition mythique, ronde
de sorcières ou de nornes qui me proposait ses oracles. Je crus plutôt
que c'étaient des fantômes du passé, de chers compagnons de mon
enfance, des amis disparus qui invoquaient nos communs souvenirs.
Comme des ombres ils semblaient me demander de les emmener avec moi,
de les rendre à la vie. Dans leur gesticulation naïve et passionnée,
je reconnaissais le regret impuissant d'un être aimé qui a perdu
l'usage de la parole, sent qu'il ne pourra nous dire ce qu'il veut et
que nous ne savons pas deviner. Bientôt à un croisement de routes, la
voiture les abandonna. Elle m'entraînait loin de ce que je croyais
seul vrai, de ce qui m'eût rendu vraiment heureux, elle ressemblait à
ma vie.
Je vis les arbres s'éloigner en agitant leurs bras désespérés,
semblant me dire: ce que tu n'apprends pas de nous aujourd'hui, tu ne
le sauras jamais. Si tu nous laisses retomber au fond de ce chemin
d'où nous cherchions à nous hisser jusqu'à toi, toute une partie de
toi-même que nous t'apportions tombera pour jamais au néant. En effet,
si dans la suite je retrouvai le genre de plaisir et d'inquiétude que
je venais de sentir encore une fois, et si un soir–trop tard, mais
pour toujours–je m'attachai à lui, de ces arbres eux-mêmes, en
revanche je ne sus jamais ce qu'ils avaient voulu m'apporter ni où je
les avais vus. Et quand la voiture ayant bifurqué, je leur tournai le
dos et cessai de les voir, tandis que Mme de Villeparisis, me
demandait pourquoi j'avais l'air rêveur, j'étais triste comme si je
venais de perdre un ami, de mourir moi-même, de renier un mort ou de
méconnaître un Dieu.
Il fallait songer au retour. Mme de Villeparisis qui avait un certain
sens de la nature, plus froid que celui de ma grand'mère mais qui sait
reconnaître, même en dehors des musées et des demeures aristocratiques,
la beauté simple et majestueuse de certaines choses anciennes, disait
au cocher de prendre la vieille route de Balbec, peu fréquentée, mais
plantée de vieux ormes qui nous semblaient admirables.
Une fois que nous connûmes cette vieille route, pour changer, nous
revînmes, à moins que nous ne l'eussions prise à l'aller, par une
autre qui traversait les bois de Chantereine et de Canteloup.
L'invisibilité des innombrables oiseaux qui s'y répondaient tout à
côté de nous dans les arbres donnait la même impression de repos qu'on
a les yeux fermés. Enchaîné à mon strapontin comme Prométhée sur son
rocher, j'écoutais mes Océanides. Et quand, par hasard, j'apercevais
l'un de ces oiseaux qui passait d'une feuille sous une autre, il y
avait si peu de lien apparent entre lui et ces chants que je ne
croyais pas voir la cause de ceux-ci dans ce petit corps sautillant,
étonné et sans regard.
Cette route était pareille à bien d'autres de ce genre qu'on rencontre
en France, montant en pente assez raide, puis redescendant sur une
grande longueur. Au moment même, je ne lui trouvais pas un grand
charme, j'étais seulement content de rentrer. Mais elle devint pour
moi dans la suite une cause de joies en restant dans ma mémoire comme
une amorce où toutes les routes semblables sur lesquelles je passerais
plus tard au cours d'une promenade ou d'un voyage s'embrancheraient
aussitôt sans solution de continuité et pourraient, grâce à elle,
communiquer immédiatement avec mon cœur. Car dès que la voiture ou
l'automobile s'engagerait dans une de ces routes qui auraient l'air
d'être la continuation de celle que j'avais parcourue avec Mme de
Villeparisis, ce à quoi ma conscience actuelle se trouverait
immédiatement appuyée comme à mon passé le plus récent, ce serait
(toutes les années intermédiaires se trouvant abolies) les impressions
que j'avais eues par ces fins d'après-midi-là, en promenade près de
Balbec, quand les feuilles sentaient bon, que la brume s'élevait et
qu'au delà du prochain village on apercevrait entre les arbres le
coucher du soleil comme s'il avait été quelque localité suivante,
forestière, distante et qu'on n'atteindra pas le soir même. Raccordées
à celles que j'éprouvais maintenant dans un autre pays, sur une route
semblable, s'entourant de toutes les sensations accessoires de libre
respiration, de curiosité, d'indolence, d'appétit, de gaieté, qui leur
étaient communes, excluant toutes les autres, ces impressions se
renforceraient, prendraient la consistance d'un type particulier de
plaisir, et presque d'un cadre d'existence que j'avais d'ailleurs
rarement l'occasion de retrouver, mais dans lequel le réveil des
souvenirs mettait au milieu de la réalité matériellement perçue une
part assez grande de réalité évoquée, songée, insaisissable, pour me
donner, au milieu de ces régions où je passais, plus qu'un sentiment
esthétique, un désir fugitif mais exalté, d'y vivre désormais pour
toujours. Que de fois pour avoir simplement senti une odeur de
feuillée, être assis sur un strapontin en face de Mme de Villeparisis,
croiser la princesse de Luxembourg qui lui envoyait des bonjours de sa
voiture, rentrer dîner au Grand-Hôtel, ne m'est-il pas apparu comme un
de ces bonheurs ineffables que ni le présent ni l'avenir ne peuvent
nous rendre et qu'on ne goûte qu'une fois dans la vie.
Souvent le jour était tombé avant que nous fussions de retour.
Timidement je citais à Mme de Villeparisis en lui montrant la lune
dans le ciel, quelque belle expression de Chateaubriand ou de Vigny,
ou de Victor Hugo: «Elle répandait ce vieux secret de mélancolie» ou
«pleurant comme Diane au bord de ses fontaines» ou «L'ombre était
nuptiale, auguste et solennelle.»
–Et vous trouvez cela beau? me demandait-elle, génial comme vous
dites? Je vous dirai que je suis toujours étonnée de voir qu'on prend
maintenant au sérieux des choses que les amis de ces messieurs, tout
en rendant pleine justice à leurs qualités, étaient les premiers à
plaisanter. On ne prodiguait pas le nom de génie comme aujourd'hui, où
si vous dites à un écrivain qu'il n'a que du talent il prend cela pour
une injure. Vous me citez une grande phrase de M. de Chateaubriand sur
le clair de lune. Vous allez voir que j'ai mes raisons pour y être
réfractaire. M. de Chateaubriand venait bien souvent chez mon père. Il
était du reste agréable quand on était seul parce qu'alors il était
simple et amusant, mais dès qu'il y avait du monde, il se mettait à
poser et devenait ridicule; devant mon père, il prétendait avoir jeté
sa démission à la face du roi et dirigé le conclave, oubliant que mon
père avait été chargé par lui de supplier le roi de le reprendre; et
l'avait entendu faire sur l'élection du pape les pronostics les plus
insensés. Il fallait entendre sur ce fameux conclave M. de Blacas, qui
était un autre homme que M. de Chateaubriand. Quant aux phrases de
celui-ci sur le clair de lune elles étaient tout simplement devenues
une charge à la maison. Chaque fois qu'il faisait clair de lune autour
du château, s'il y avait quelque invité nouveau, on lui conseillait
d'emmener M. de Chateaubriand prendre l'air après le dîner. Quand ils
revenaient, mon père ne manquait pas de prendre à part l'invité: «M.
de Chateaubriand a été bien éloquent?–Oh! oui.–Il vous a parlé
du clair de lune.–Oui, comment savez-vous?–Attendez, ne vous
a-t-il pas dit, et il lui citait la phrase.–Oui, mais par quel
mystère.–Et il vous a parlé même du clair de lune dans la
campagne romaine.–Mais vous êtes sorcier.» Mon père n'était pas
sorcier, mais M. de Chateaubriand se contentait de servir toujours un
même morceau tout préparé.
Au nom de Vigny elle se mit à rire.
–Celui qui disait: «Je suis le comte Alfred de Vigny.» On est comte
ou on n'est pas comte, ça n'a aucune espèce d'importance.
Et peut-être trouvait-elle que cela en avait tout de même un peu, car
elle ajoutait:
–D'abord je ne suis pas sûre qu'il le fût, et il était en tout cas
de très petite souche, ce monsieur qui a parlé dans ses vers de son
«cimier de gentilhomme». Comme c'est de bon goût et comme c'est
intéressant pour le lecteur! C'est comme Musset, simple bourgeois de
Paris, qui disait emphatiquement: «L'épervier d'or dont mon casque est
armé.» Jamais un vrai grand seigneur ne dit de ces choses-là. Au moins
Musset avait du talent comme poète. Mais à part _Cinq-Mars_ je n'ai
jamais rien pu lire de M. de Vigny, l'ennui me fait tomber le livre
des mains. M. Molé, qui avait autant d'esprit et de tact que M. de
Vigny en avait peu, l'a arrangé de belle façon en le recevant à
l'Académie. Comment, vous ne connaissez pas son discours? C'est un
chef-d'œuvre de malice et d'impertinence.
Elle reprochait à Balzac
qu'elle s'étonnait de voir admiré par ses neveux, d'avoir prétendu
peindre une société «où il n'était pas reçu», et dont il a raconté
mille invraisemblances. Quant à Victor Hugo, elle nous disait que M.
de Bouillon, son père, qui avait des camarades dans la jeunesse
romantique, était entré grâce à eux à la première d'_Hernani_ mais qu'il
n'avait pu rester jusqu'au bout, tant il avait trouvé ridicule, les
vers de cet écrivain doué mais exagéré et qui n'a reçu le titre de
grand poète qu'en vertu d'un marché fait, et comme récompense de
l'indulgence intéressée qu'il a professée pour les dangereuses
divagations des socialistes.
Nous apercevions déjà l'hôtel, ses lumières si hostiles le premier
soir, à l'arrivée, maintenant protectrices et douces, annonciatrices
du foyer. Et quand la voiture arrivait près de la porte, le concierge,
les grooms, le lift, empressés, naïfs, vaguement inquiets de notre
retard, massés sur les degrés à nous attendre, étaient devenus
familiers, de ces êtres qui changent tant de fois au cours de notre
vie, comme nous changeons nous-mêmes, mais dans lesquels au moment où
ils sont pour un temps le miroir de nos habitudes, nous trouvons de la
douceur à nous sentir fidèlement et amicalement reflétés. Nous les
préférons à des amis que nous n'avons pas vus depuis longtemps, car
ils contiennent davantage de ce que nous sommes actuellement. Seul «le
chasseur», exposé au soleil dans la journée avait été rentré pour ne
pas supporter la rigueur du soir, et emmailloté de lainages, lesquels
joints à l'éplorement orangé de sa chevelure, et à la fleur
curieusement rose de ses joues, faisaient au milieu du hall vitré,
penser à une plante de serre qu'on protège contre le froid. Nous
descendions de voiture, aidés par beaucoup plus de serviteurs qu'il
n'était nécessaire, mais ils sentaient l'importance de la scène et se
croyaient obligés d'y jouer un rôle. J'étais affamé. Aussi, souvent
pour ne pas retarder le moment de dîner, je ne remontais pas dans la
chambre qui avait fini par devenir si réellement mienne que revoir les
grands rideaux violets et les bibliothèques basses, c'était me
retrouver seul avec ce moi-même dont les choses, comme les gens,
m'offraient l'image, et nous attendions tous ensemble dans le hall que
le maître d'hôtel vînt nous dire que nous étions servis. C'était
encore l'occasion pour nous d'écouter Mme de Villeparisis.
–Nous abusons de vous, disait ma grand'mère.
–Mais comment, je suis ravie, cela m'enchante, répondait son amie
avec un sourire câlin, en filant les sons, sur un ton mélodieux, qui
contrastait avec sa simplicité coutumière.
C'est qu'en effet dans ces moments-là elle n'était pas naturelle, elle
se souvenait de son éducation, des façons aristocratiques avec
lesquelles une grande dame doit montrer à des bourgeois qu'elle est
heureuse de se trouver avec eux, qu'elle est sans morgue. Et le seul
manque de véritable politesse qu'il y eût en elle était dans l'excès
de ses politesses; car on y reconnaissait ce pli professionnel d'une
dame du faubourg Saint-Germain, laquelle voyant toujours dans certains
bourgeois les mécontents qu'elle est destinée à faire certains jours,
profite avidement de toutes les occasions où il lui est possible, dans
le livre de compte de son amabilité avec eux, de prendre l'avance d'un
solde créditeur, qui lui permettra prochainement d'inscrire à son
débit le dîner ou le raout où elle ne les invitera pas. Ainsi, ayant
agi jadis sur elle une fois pour toutes, et ignorant que maintenant
les circonstances étaient autres, les personnes différentes et qu'à
Paris elle souhaiterait de nous voir chez elle souvent, le génie de
sa caste poussait avec une ardeur fiévreuse Mme de Villeparisis, comme
si le temps qui lui était concédé pour être aimable était court, à
multiplier avec nous, pendant que nous étions à Balbec, les envois de
roses et de melons, les prêts de livres, les promenades en voiture et
les effusions verbales. Et par là–tout autant que la splendeur
aveuglante de la plage, que le flamboiement multicolore et les lueurs
sous-océaniques des chambres, tout autant même que les leçons
d'équitation par lesquelles des fils de commerçants étaient déifiés
comme Alexandre de Macédoine–les amabilités quotidiennes de Mme de
Villeparisis et aussi la facilité momentanée, estivale, avec laquelle
ma grand'mère les acceptait, sont restées dans mon souvenir comme
caractéristiques de la vie de bains de mer.
–Donnez donc vos manteaux pour qu'on les remonte.
Ma grand'mère les passait au directeur, et à cause de ses gentillesses
pour moi, j'étais désolé de ce manque d'égards dont il paraissait
souffrir.
–Je crois que ce monsieur est froissé, disait la marquise. Il se
croit probablement trop grand seigneur pour prendre vos châles. Je me
rappelle le duc de Nemours, quand j'étais encore bien petite, entrant
chez mon père qui habitait le dernier étage de l'hôtel Bouillon, avec
un gros paquet sous le bras, des lettres et des journaux. Je crois
voir le prince dans son habit bleu sous l'encadrement de notre porte
qui avait de jolies boiseries, je crois que c'est Bagard qui faisait
cela, vous savez ces fines baguettes si souples que l'ébéniste parfois
leur faisait former des petites coques, et des fleurs, comme des
rubans qui nouent un bouquet. «Tenez, Cyrus, dit-il à mon père, voilà
ce que votre concierge m'a donné pour vous. Il m'a dit: «Puisque vous
allez chez M. le comte, ce n'est pas la peine que je monte les étages,
mais prenez garde de ne pas gâter la ficelle.» Maintenant que vous
avez donné vos affaires, asseyez-vous, tenez, mettez-vous là,
disait-elle à ma grand'mère en lui prenant la main.
–Oh! si cela vous est égal, pas dans ce fauteuil! Il est trop petit
pour deux, mais trop grand pour moi seule, j'y serais mal.
–Vous me faites penser, car c'était tout à fait le même, à un
fauteuil que j'ai eu longtemps mais que j'ai fini par ne pas pouvoir
garder parce qu'il avait été donné à ma mère par la malheureuse
duchesse de Praslin. Ma mère qui était pourtant la personne la plus
simple du monde, mais qui avait encore des idées qui viennent d'un
autre temps et que déjà je ne comprenais pas très bien, n'avait pas
voulu d'abord se laisser présenter à Mme de Praslin qui n'était que
Mlle Sebastiani, tandis que celle-ci, parce qu'elle était duchesse,
trouvait que ce n'était pas à elle à se faire présenter. Et par le
fait, ajoutait Mme de Villeparisis oubliant qu'elle ne comprenait pas
ce genre de nuances, n'eût-elle été que Mme de Choiseul que sa
prétention aurait pu se soutenir. Les Choiseul sont tout ce qu'il y a
de plus grand, ils sortent d'une sœur du roi Louis-le-Gros, ils étaient
de vrais souverains en Basigny. J'admets que nous l'emportons par les
alliances et l'illustration, mais l'ancienneté est presque la même. Il
était résulté de cette question de préséance des incidents comiques,
comme un déjeuner qui fut servi en retard de plus d'une grande heure
que mit l'une de ces dames à accepter de se laisser présenter. Elles
étaient malgré cela devenues de grandes amies et elle avait donné à ma
mère un fauteuil du genre de celui-ci et où, comme vous venez de
faire, chacun refusait de s'asseoir. Un jour ma mère entend une
voiture dans la cour de son hôtel. Elle demande à un petit domestique
qui c'est. «C'est Madame la duchesse de La Rochefoucauld, madame la
comtesse.–Ah! bien, je la recevrai.» Au bout d'un quart d'heure,
personne. «Hé bien, Madame la duchesse de La Rochefoucauld? où
est-elle donc?–Elle est dans l'escalier, a souffle, madame la
comtesse», répond le petit domestique qui arrivait depuis peu de la
campagne où ma mère avait la bonne habitude de les prendre. Elle les
avait souvent vu naître. C'est comme cela qu'on a chez soi de braves
gens. Et c'est le premier des luxes. En effet, la duchesse de La
Rochefoucauld montait difficilement, étant énorme, si énorme, que
quand elle entra ma mère eut un instant d'inquiétude en se demandant
où elle pourrait la placer. A ce moment le meuble donné par Mme de
Praslin frappa ses yeux: «Prenez donc la peine de vous asseoir», dit ma
mère en le lui avançant. Et la duchesse le remplit jusqu'aux bords.
Elle était, malgré cette importance, restée assez agréable. «Elle fait
encore un certain effet quand elle entre», disait un de nos amis.
«Elle en fait surtout quand elle sort», répondit ma mère qui avait le
mot plus leste qu'il ne serait de mise aujourd'hui. Chez Mme de La
Rochefoucauld même, on ne se gênait pas pour plaisanter devant elle,
qui en riait la première, ses amples proportions. «Mais est-ce que
vous êtes seul?» demanda un jour à M. de La Rochefoucauld ma mère qui
venait faire visite à la duchesse et qui, reçue à l'entrée par le
mari, n'avait pas aperçu sa femme qui était dans une baie du fond.
«Est-ce que Madame de La Rochefoucauld n'est pas là? je ne la vois
pas.–Comme vous êtes aimable!» répondit le duc qui avait un des
jugements les plus faux que j'aie jamais connus mais ne manquait pas
d'un certain esprit.
Après le dîner, quand j'étais remonté avec ma grand'mère, je lui
disais que les qualités qui nous charmaient chez Mme de Villeparisis,
le tact, la finesse, la discrétion, l'effacement de soi-même n'étaient
peut-être pas bien précieuses puisque ceux qui les possédèrent au plus
haut degré ne furent que des Molé et des Loménie, et que si leur
absence peut rendre les relations quotidiennes désagréables, elle n'a
pas empêché de devenir Chateaubriand, Vigny, Hugo, Balzac, des
vaniteux qui n'avaient pas de jugement, qu'il était facile de railler,
comme Bloch… Mais au nom de Bloch ma grand'mère se récriait. Et elle
me vantait Mme de Villeparisis. Comme on dit que c'est l'intérêt de
l'espèce qui guide en amour les préférences de chacun, et pour que
l'enfant soit constitué de la façon la plus normale fait rechercher
les femmes maigres aux hommes gras et les grasses aux maigres, de même
c'était obscurément les exigences de mon bonheur menacé par le
nervosisme, par mon penchant maladif à la tristesse, à l'isolement,
qui lui faisaient donner le premier rang aux qualités de pondération
et de jugement, particulières non seulement à Mme de Villeparisis mais
à une société où je pourrais trouver une distraction, un apaisement,
une société pareille à celle où l'on vit fleurir l'esprit d'un Doudan,
d'un M. de Rémusat, pour ne pas dire d'un Beausergent, d'un Joubert,
d'une Sévigné, esprit qui met plus de bonheur, plus de dignité dans la
vie que les raffinements opposés lesquels ont conduit un Baudelaire,
un Poe, un Verlaine, un Rimbaud, à des souffrances, à une
déconsidération dont ma grand'mère ne voulait pas pour son petit-fils.
Je l'interrompais pour l'embrasser et lui demandais si elle avait
remarqué telle phrase que Mme de Villeparisis avait dite et dans
laquelle se marquait la femme qui tenait plus à sa naissance qu'elle
ne l'avouait. Ainsi soumettais-je à ma grand'mère mes impressions car
je ne savais jamais le degré d'estime dû à quelqu'un que quand elle me
l'avait indiqué. Chaque soir je venais lui apporter les croquis que
j'avais pris dans la journée d'après tous ces êtres inexistants qui
n'étaient pas elle. Une fois je luis dis:–Sans toi je ne pourrai pas
vivre.–Mais il ne faut pas, me répondit-elle d'une voix
troublée. Il faut nous faire un cœur plus dur que ça. Sans cela que
deviendrais-tu si je partais en voyage? J'espère au contraire que tu
serais très raisonnable et très heureux.
–Je saurais être raisonnable si tu partais pour quelques jours, mais
je compterais les heures.
–Mais si je partais pour des mois… (à cette seule idée mon cœur se
serrait), pour des années… pour…
Nous nous taisions tous les deux. Nous n'osions pas nous regarder.
Pourtant je souffrais plus de son angoisse que de la mienne. Aussi je
m'approchai de la fenêtre et distinctement je lui dis en détournant
les yeux:
–Tu sais comme je suis un être d'habitudes. Les premiers jours où je
viens d'être séparé des gens que j'aime le plus, je suis malheureux.
Mais tout en les aimant toujours autant, je m'accoutume, ma vie
devient calme, douce; je supporterais d'être séparé d'eux, des mois,
des années.
Je dus me taire et regarder tout à fait par la fenêtre. Ma grand'mère
sortit un instant de la chambre. Mais le lendemain je me mis à parler
de philosophie, sur le ton le plus indifférent, en m'arrangeant
cependant pour que ma grand'mère fît attention à mes paroles; je dis
que c'était curieux, qu'après les dernières découvertes de la science,
le matérialisme semblait ruiné, et que le plus probable était encore
l'éternité des âmes et leur future réunion.
Mme de Villeparisis nous prévint que bientôt elle ne pourrait nous
voir aussi souvent. Un jeune neveu qui préparait Saumur, actuellement
en garnison dans le voisinage, à Doncières, devait venir passer auprès
d'elle un congé de quelques semaines et elle lui donnerait beaucoup de
son temps. Au cours de nos promenades, elle nous avait vanté sa grande
intelligence, surtout son bon cœur; déjà je me figurais qu'il allait se
prendre de sympathie pour moi, que je serais son ami préféré et quand,
avant son arrivée, sa tante laissa entendre à ma grand'mère qu'il
était malheureusement tombé dans les griffes d'une mauvaise femme dont
il était fou et qui ne le lâcherait pas, comme j'étais persuadé que ce
genre d'amour finissait fatalement par l'aliénation mentale, le crime
et le suicide, pensant au temps si court qui était réservé à notre
amitié, déjà si grande dans mon cœur sans que je l'eusse encore vu, je
pleurai sur elle et sur les malheurs qui l'attendaient comme sur un
être cher dont on vient de nous apprendre qu'il est gravement atteint
et que ses jours sont comptés.
Une après-midi de grande chaleur j'étais dans la salle à manger de
l'hôtel qu'on avait laissée à demi dans l'obscurité pour la protéger
du soleil en tirant des rideaux qu'il jaunissait et qui par leurs
interstices laissaient clignoter le bleu de la mer, quand, dans la
travée centrale qui allait de la plage à la route, je vis, grand,
mince, le cou dégagé, la tête haute et fièrement portée, passer un
jeune homme aux yeux pénétrants et dont la peau était aussi blonde et
les cheveux aussi dorés que s'ils avaient absorbé tous les rayons du
soleil. Vêtu d'une étoffe souple et blanchâtre comme je n'aurais
jamais cru qu'un homme eût osé en porter, et dont la minceur
n'évoquait pas moins que le frais de la salle à manger, la chaleur et
le beau temps du dehors, il marchait vite. Ses yeux, de l'un desquels
tombait à tout moment un monocle, étaient de la couleur de la mer.
Chacun le regarda curieusement passer, on savait que ce jeune marquis
de Saint-Loup-en-Bray était célèbre pour son élégance. Tous les
journaux avaient décrit le costume dans lequel il avait récemment
servi de témoin au jeune duc d'Uzès, dans un duel. Il semblait que la
qualité si particulière de ses cheveux, de ses yeux, de sa peau, de sa
tournure, qui l'eussent distingué au milieu d'une foule comme un filon
précieux d'opale azurée et lumineuse, engaîné dans une matière
grossière, devait correspondre à une vie différente de celle des
autres hommes. Et en conséquence, quand avant la liaison dont Mme de
Villeparisis se plaignait, les plus jolies femmes du grand monde se
l'étaient disputé, sa présence, dans une plage par exemple, à côté de
la beauté en renom à laquelle il faisait la cour, ne la mettait pas
seulement tout à fait en vedette, mais attirait les regards autant sur
lui que sur elle. A cause de son «chic», de son impertinence de jeune
«lion», à cause de son extraordinaire beauté surtout, certains lui
trouvaient même un air efféminé, mais sans le lui reprocher car on
savait combien il était viril et qu'il aimait passionnément les
femmes. C'était ce neveu de Mme de Villeparisis duquel elle nous avait
parlé. Je fus ravi de penser que j'allais le connaître pendant
quelques semaines et sûr qu'il me donnerait toute son affection. Il
traversa rapidement l'hôtel dans toute sa largeur, semblant poursuivre
son monocle qui voltigeait devant lui comme un papillon. Il venait de
la plage, et la mer qui remplissait jusqu'à mi-hauteur le vitrage du
hall lui faisait un fond sur lequel il se détachait en pied, comme
dans certains portraits où des peintres prétendent sans tricher en
rien sur l'observation la plus exacte de la vie actuelle, mais en
choisissant pour leur modèle un cadre approprié, pelouse de polo, de
golf, champ de courses, pont de yacht, donner un équivalent moderne de
ces toiles où les primitifs faisaient apparaître la figure humaine au
premier plan d'un paysage. Une voiture à deux chevaux l'attendait
devant la porte; et tandis que son monocle reprenait ses ébats sur la
route ensoleillée, avec l'élégance et la maîtrise qu'un grand pianiste
trouve le moyen de montrer dans le trait le plus simple, où il ne
semblait pas possible qu'il sût se montrer supérieur à un exécutant de
deuxième ordre, le neveu de Mme de Villeparisis prenant les guides que
lui passa le cocher, s'assit à côté de lui et tout en décachetant une
lettre que le directeur de l'hôtel lui remit, fit partir les bêtes.
Quelle déception j'éprouvai les jours suivants quand, chaque fois que
je le rencontrai dehors ou dans l'hôtel–le col haut, équilibrant
perpétuellement les mouvements de ses membres autour de son monocle
fugitif et dansant qui semblait leur centre de gravité–je pus me
rendre compte qu'il ne cherchait pas à se rapprocher de nous et vis
qu'il ne nous saluait pas quoiqu'il ne pût ignorer que nous étions les
amis de sa tante. Et me rappelant l'amabilité que m'avaient témoignée
Mme de Villeparisis et avant elle M. de Norpois, je pensais que
peut-être ils n'étaient que des nobles pour rire et qu'un article
secret des lois qui gouvernent l'aristocratie doit y permettre
peut-être aux femmes et à certains diplomates de manquer dans leurs
rapports avec les roturiers, et pour une raison qui m'échappait, à la
morgue que devait au contraire pratiquer impitoyablement un jeune
marquis. Mon intelligence aurait pu me dire le contraire. Mais la
caractéristique de l'âge ridicule que je traversais–âge nullement
ingrat, très fécond–est qu'on n'y consulte pas l'intelligence et
que les moindres attributs des êtres semblent faire partie indivisible
de leur personnalité. Tout entouré de monstres et de dieux, on ne
connaît guère le calme. Il n'y a presque pas un des gestes qu'on a
faits alors qu'on ne voudrait plus tard pouvoir abolir. Mais ce qu'on
devrait regretter au contraire c'est de ne plus posséder la
spontanéité qui nous les faisait accomplir. Plus tard on voit les
choses d'une façon plus pratique, en pleine conformité avec le reste
de la société, mais l'adolescence est le seul temps où l'on ait appris
quelque chose.
Cette insolence que je devinais chez M. de Saint-Loup, et tout ce
qu'elle impliquait de dureté naturelle se trouva vérifiée par son
attitude chaque fois qu'il passait à côté de nous, le corps aussi
inflexiblement élancé, la tête toujours aussi haute, le regard
impassible, ce n'est pas assez dire, aussi implacable, dépouillé de ce
vague respect qu'on a pour les droits d'autres créatures, même si
elles ne connaissent pas votre tante, et qui faisait que je n'étais pas
tout à fait le même devant une vieille dame que devant un bec de gaz.
Ces manières glacées étaient aussi loin des lettres charmantes que je
l'imaginais encore, il y a quelques jours, m'écrivant pour me dire sa
sympathie, qu'est loin de l'enthousiasme de la Chambre et du peuple
qu'il s'est représenté en train de soulever par un discours
inoubliable, la situation médiocre, obscure, de l'imaginatif qui après
avoir ainsi rêvassé tout seul, pour son compte, à haute voix, se
retrouve, les acclamations imaginaires une fois apaisées, gros Jean
comme devant. Quand Mme de Villeparisis sans doute pour tâcher
d'effacer la mauvaise impression que nous avaient causée ces dehors
révélateurs d'une nature orgueilleuse et méchante nous reparla de
l'inépuisable bonté de son petit-neveu (il était le fils d'une de ses
nièces et était un peu plus âgé que moi) j'admirai comme dans le
monde, au mépris de toute vérité, on prête des qualités de cœur à ceux
qui l'ont si sec, fussent-ils d'ailleurs aimables avec des gens
brillants, qui font partie de leur milieu. Mme de Villeparisis ajouta
elle-même, quoique indirectement, une confirmation aux traits
essentiels, déjà certains pour moi de la nature de son neveu, un jour
où je les rencontrai tous deux dans un chemin si étroit qu'elle ne put
faire autrement que de me présenter à lui. Il sembla ne pas entendre
qu'on lui nommait quelqu'un, aucun muscle de son visage ne bougea; ses
yeux où ne brilla pas la plus faible lueur de sympathie humaine,
montrèrent seulement dans l'insensibilité, dans l'inanité du regard,
une exagération à défaut de laquelle rien ne les eût différenciés de
miroirs sans vie. Puis fixant sur moi ces yeux durs comme s'il eût
voulu se renseigner sur moi, avant de me rendre mon salut, par un
brusque déclenchement qui sembla plutôt dû à un réflexe musculaire
qu'à un acte de volonté, mettant entre lui et moi le plus grand
intervalle possible, allongea le bras dans toute sa longueur, et me
tendit la main, à distance. Je crus qu'il s'agissait au moins d'un
duel, quand le lendemain il me fit passer sa carte. Mais il ne me
parla que de littérature, déclara après une longue causerie qu'il
avait une envie extrême de me voir plusieurs heures chaque jour. Il
n'avait pas, durant cette visite, fait preuve seulement d'un goût très
ardent pour les choses de l'esprit, il m'avait témoigné une sympathie
qui allait fort peu avec le salut de la veille. Quand je le lui eus vu
refaire chaque fois qu'on lui présentait quelqu'un, je compris que
c'était une simple habitude mondaine particulière à une certaine
partie de sa famille et à laquelle sa mère qui tenait à ce qu'il fût
admirablement bien élevé, avait plié son corps; il faisait ces
saluts-là sans y penser plus qu'à ses beaux vêtements, à ses beaux
cheveux; c'était une chose dénuée de la signification morale que je
lui avais donnée d'abord, une chose purement apprise, comme cette
autre habitude qu'il avait aussi de se faire présenter immédiatement
aux parents de quelqu'un qu'il connaissait, et qui était devenue chez
lui si instinctive que, me voyant le lendemain de notre rencontre, il
fonça sur moi et, sans me dire bonjour, me demanda de le nommer à ma
grand'mère qui était auprès de moi, avec la même rapidité fébrile que
si cette requête eût été due à quelque instinct défensif, comme le
geste de parer un coup ou de fermer les yeux devant un jet d'eau
bouillante et sans le préservatif de laquelle il y eût péril à
demeurer une seconde de plus.
Les premiers rites d'exorcisme une fois accomplis, comme une fée
hargneuse dépouille sa première apparence et se pare de grâces
enchanteresses, je vis cet être dédaigneux devenir le plus aimable, le
plus prévenant jeune homme que j'eusse jamais rencontré. «Bon, me
dis-je, je me suis déjà trompé sur lui, j'avais été victime d'un
mirage, mais je n'ai triomphé du premier que pour tomber dans un
second car c'est un grand seigneur féru de noblesse et cherchant à le
dissimuler.» Or, toute la charmante éducation, toute l'amabilité de
Saint-Loup devait en effet, au bout de peu de temps, me laisser voir
un autre être mais bien différent de celui que je soupçonnais.
Ce jeune homme qui avait l'air d'un aristocrate et d'un sportsman
dédaigneux n'avait d'estime et de curiosité que pour les choses de
l'esprit, surtout pour ces manifestations modernistes de la
littérature et de l'art qui semblaient si ridicules à sa tante; il
était imbu d'autre part de ce qu'elle appelait les déclamations
socialistes, rempli du plus profond mépris pour sa caste et passait
des heures à étudier Nietzsche et Proudhon. C'était un de ces
«intellectuels» prompts à l'admiration qui s'enferment dans un livre,
soucieux seulement de haute pensée. Même, chez Saint-Loup, l'expression
de cette tendance très abstraite et qui l'éloignait tant de mes
préoccupations habituelles, tout en me paraissant touchante m'ennuyait
un peu. Je peux dire que, quand je sus bien qui avait été son père,
les jours où je venais de lire des mémoires tout nourris d'anecdotes
sur ce fameux comte de Marsantes en qui se résume l'élégance si
spéciale d'une époque déjà lointaine, l'esprit empli de rêveries,
désireux d'avoir des précisions sur la vie qu'avait menée M. de
Marsantes, j'enrageais que Robert de Saint-Loup au lieu de se
contenter d'être le fils de son père, au lieu d'être capable de me
guider dans le roman démodé qu'avait été l'existence de celui-ci, se
fût élevé jusqu'à l'amour de Nietzsche et de Proudhon. Son père n'eût
pas partagé mes regrets. Il était lui-même un homme intelligent,
excédant les bornes de sa vie d'homme du monde. Il n'avait guère eu le
temps de connaître son fils, mais avait souhaité qu'il valût mieux que
lui. Et je crois bien que contrairement au reste de la famille, il
l'eût admiré, se fût réjoui qu'il délaissât ce qui avait fait ses
minces divertissements pour d'austères méditations, et, sans en rien
dire, dans sa modestie de grand seigneur spirituel, eût lu en cachette
les auteurs favoris de son fils pour apprécier de combien Robert lui
était supérieur.
JIM – Assistente
Jim IA: pode errar. Não digite dados pessoais. Suas mensagens são processadas por um serviço externo.
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