La dame aux camélias

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La dame aux camélias

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LA DAME AUX CAMÉLIAS

par Alexandre Dumas, fils

Chapitre I

Mon avis est qu'on ne peut créer des personnages que lorsque l'on a
beaucoup étudié les hommes, comme on ne peut parler une langue qu'à la
condition de l'avoir sérieusement apprise.

N'ayant pas encore l'âge où l'on invente, je me contente de raconter.

J'engage donc le lecteur à être convaincu de la réalité de cette
histoire, dont tous les personnages, à l'exception de l'héroïne, vivent
encore.

D'ailleurs, il y a à Paris des témoins de la plupart des faits que je
recueille ici, et qui pourraient les confirmer, si mon témoignage ne
suffisait pas. Par une circonstance particulière, seul je pouvais les
écrire, car seul j'ai été le confident des derniers détails sans
lesquels il eût été impossible de faire un récit intéressant et complet.

Or, voici comment ces détails sont parvenus à ma connaissance.–Le 12 du
mois de mars 1847, je lus, dans la rue Laffitte, une grande affiche
jaune annonçant une vente de meubles et de riches objets de curiosité.
Cette vente avait lieu après décès. L'affiche ne nommait pas la personne
morte, mais la vente devait se faire rue d'Antin, nº 9, le 16, de midi à
cinq heures.

L'affiche portait en outre que l'on pourrait, le 13 et le 14, visiter
l'appartement et les meubles.

J'ai toujours été amateur de curiosités. Je me promis de ne pas manquer
cette occasion, sinon d'en acheter, du moins d'en voir.

Le lendemain, je me rendis rue d'Antin, nº 9.

Il était de bonne heure, et cependant il y avait déjà dans l'appartement
des visiteurs et même des visiteuses, qui, quoique vêtues de velours,
couvertes de cachemires et attendues à la porte par leurs élégants
coupés, regardaient avec étonnement, avec admiration même, le luxe qui
s'étalait sous leurs yeux.

Plus tard, je compris cette admiration et cet étonnement, car, m'étant
mis aussi à examiner, je reconnus aisément que j'étais dans
l'appartement d'une femme entretenue. Or, s'il y a une chose que les
femmes du monde désirent voir, et il y avait là des femmes du monde,
c'est l'intérieur de ces femmes, dont les équipages éclaboussent chaque
jour le leur, qui ont, comme elles et à côté d'elles, leur loge à
l'Opéra et aux Italiens, et qui étalent, à Paris, l'insolente opulence
de leur beauté, de leurs bijoux et de leurs scandales.

Celle chez qui je me trouvais était morte: les femmes les plus
vertueuses pouvaient donc pénétrer jusque dans sa chambre. La mort avait
purifié l'air de ce cloaque splendide, et d'ailleurs elles avaient pour
excuse, s'il en était besoin, qu'elles venaient à une vente sans savoir
chez qui elles venaient. Elles avaient lu des affiches, elles voulaient
visiter ce que ces affiches promettaient et faire leur choix à l'avance;
rien de plus simple; ce qui ne les empêchait pas de chercher, au milieu
de toutes ces merveilles, les traces de cette vie de courtisane dont on
leur avait fait, sans doute, de si étranges récits.

Malheureusement les mystères étaient morts avec la déesse, et, malgré
toute leur bonne volonté, ces dames ne surprirent que ce qui était à
vendre depuis le décès, et rien de ce qui se vendait du vivant de la
locataire.

Du reste, il y avait de quoi faire des emplettes. Le mobilier était
superbe. Meubles de bois de rose et de Boule, vases de Sèvres et de
Chine, statuettes de Saxe, satin, velours et dentelle, rien n'y
manquait.

Je me promenai dans l'appartement et je suivis les nobles curieuses qui
m'y avaient précédé. Elles entrèrent dans une chambre tendue d'étoffe
perse, et j'allais y entrer aussi, quand elles en sortirent presque
aussitôt en souriant et comme si elles eussent eu honte de cette
nouvelle curiosité. Je n'en désirai que plus vivement pénétrer dans
cette chambre. C'était le cabinet de toilette, revêtu de ses plus
minutieux détails, dans lesquels paraissait s'être développée au plus
haut point la prodigalité de la morte.

Sur une grande table, adossée au mur, table de trois pieds de large sur
six de long, brillaient tous les trésors d'Aucoc et d'Odiot. C'était là
une magnifique collection, et pas un de ces mille objets, si nécessaires
à la toilette d'une femme comme celle chez qui nous étions, n'était en
autre métal qu'or ou argent. Cependant cette collection n'avait pu se
faire que peu à peu, et ce n'était pas le même amour qui l'avait
complétée.

Moi qui ne m'effarouchais pas à la vue du cabinet de toilette d'une
femme entretenue, je m'amusais à en examiner les détails, quels qu'ils
fussent, et je m'aperçus que tous ces ustensiles magnifiquement ciselés
portaient des initiales variées et des couronnes différentes.

Je regardais toutes ces choses dont chacune me représentait une
prostitution de la pauvre fille, et je me disais que Dieu avait été
clément pour elle, puisqu'il n'avait pas permis qu'elle en arrivât au
châtiment ordinaire, et qu'il l'avait laissée mourir dans son luxe et sa
beauté, avant la vieillesse, cette première mort des courtisanes.

En effet, quoi de plus triste à voir que la vieillesse du vice, surtout
chez la femme? Elle ne renferme aucune dignité et n'inspire aucun
intérêt. Ce repentir éternel, non pas de la mauvaise route suivie, mais
des calculs mal faits et de l'argent mal employé, est une des plus
attristantes choses que l'on puisse entendre. J'ai connu une ancienne
femme galante à qui il ne restait plus de son passé qu'une fille presque
aussi belle que, au dire de ses contemporains, avait été sa mère. Cette
pauvre enfant à qui sa mère n'avait jamais dit: tu es ma fille, que pour
lui ordonner de nourrir sa vieillesse comme elle-même avait nourri son
enfance, cette pauvre créature se nommait Louise, et, obéissant à sa
mère, elle se livrait sans volonté, sans passion, sans plaisir, comme
elle eût fait un métier si l'on eût songé à lui en apprendre un.

La vue continuelle de la débauche, une débauche précoce, alimentée par
l'état continuellement maladif de cette fille, avait éteint en elle
l'intelligence du mal et du bien que Dieu lui avait donnée peut-être,
mais qu'il n'était venu à l'idée de personne de développer.

Je me rappellerai toujours cette jeune fille, qui passait sur les
boulevards presque tous les jours à la même heure. Sa mère
l'accompagnait sans cesse, aussi assidûment qu'une vraie mère eût
accompagné sa vraie fille. J'étais bien jeune alors, et prêt à accepter
pour moi la facile morale de mon siècle. Je me souviens cependant que la
vue de cette surveillance scandaleuse m'inspirait le mépris et le
dégoût.

Joignez à cela que jamais visage de vierge n'eut un pareil sentiment
d'innocence, une pareille expression de souffrance mélancolique.

On eût dit une figure de la Résignation.

Un jour, le visage de cette fille s'éclaira. Au milieu des débauches
dont sa mère tenait le programme, il sembla à la pécheresse que Dieu lui
permettait un bonheur. Et pourquoi, après tout, Dieu, qui l'avait faite
sans force, l'aurait-il laissée sans consolation, sous le poids
douloureux de sa vie? Un jour donc, elle s'aperçut qu'elle était
enceinte, et ce qu'il y avait en elle de chaste encore tressaillit de
joie. L'âme a d'étranges refuges. Louise courut annoncer à sa mère cette
nouvelle qui la rendait si joyeuse. C'est honteux à dire, cependant nous
ne faisons pas ici de l'immoralité à plaisir, nous racontons un fait
vrai, que nous ferions peut-être mieux de taire, si nous ne croyions
qu'il faut de temps en temps révéler les martyres de ces êtres, que l'on
condamne sans les entendre, que l'on méprise sans les juger; c'est
honteux, disons-nous, mais la mère répondit à sa fille qu'elles
n'avaient déjà pas trop pour deux et qu'elles n'auraient pas assez pour
trois; que de pareils enfants sont inutiles et qu'une grossesse est du
temps perdu.

Le lendemain, une sage-femme, que nous signalons seulement comme l'amie
de la mère, vint voir Louise, qui resta quelques jours au lit, et s'en
releva plus pâle et plus faible qu'autrefois.

Trois mois après, un homme se prit de pitié pour elle et entreprit sa
guérison morale et physique; mais la dernière secousse avait été trop
violente, et Louise mourut des suites de la fausse couche qu'elle avait
faite.

La mère vit encore: comment? Dieu le sait.

Cette histoire m'était revenue à l'esprit pendant que je contemplais les
nécessaires d'argent, et un certain temps s'était écoulé, à ce qu'il
paraît, dans ces réflexions, car il n'y avait plus dans l'appartement
que moi et un gardien qui, de la porte, examinait avec attention si je
ne dérobais rien.

Je m'approchai de ce brave homme à qui j'inspirais de si graves
inquiétudes.

–Monsieur, lui dis-je, pourriez-vous me dire le nom de la personne qui
demeurait ici?

–Mademoiselle Marguerite Gautier.

Je connaissais cette fille de nom et de vue.

–Comment! Dis-je au gardien, Marguerite Gautier est morte?

–Oui, monsieur.

–Et quand cela?

–Il y a trois semaines, je crois.

–Et pourquoi laisse-t-on visiter l'appartement?

–Les créanciers ont pensé que cela ne pouvait que faire monter la
vente. Les personnes peuvent voir d'avance l'effet que font les étoffes
et les meubles; vous comprenez, cela encourage à acheter.

–Elle avait donc des dettes?

–Oh! Monsieur, en quantité.

–Mais la vente les couvrira sans doute?

–Et au-delà.

–À qui reviendra le surplus, alors?

–À sa famille.

–Elle a donc une famille?

–À ce qu'il paraît.

–Merci, monsieur.

Le gardien, rassuré sur mes intentions, me salua, et je sortis.

–Pauvre fille! me disais-je en rentrant chez moi, elle a dû mourir bien
tristement, car, dans son monde, on n'a d'amis qu'à la condition qu'on
se portera bien. Et malgré moi je m'apitoyais sur le sort de Marguerite
Gautier.

Cela paraîtra peut-être ridicule à bien des gens, mais j'ai une
indulgence inépuisable pour les courtisanes, et je ne me donne même pas
la peine de discuter cette indulgence.

Un jour, en allant prendre un passeport à la préfecture, je vis dans une
des rues adjacentes une fille que deux gendarmes emmenaient. J'ignore ce
qu'avait fait cette fille; tout ce que je puis dire, c'est qu'elle
pleurait à chaudes larmes en embrassant un enfant de quelques mois dont
son arrestation la séparait. Depuis ce jour, je n'ai plus su mépriser
une femme à première vue.

Chapitre II

La vente était pour le 16.

Un jour d'intervalle avait été laissé entre les visites et la vente pour
donner aux tapissiers le temps de déclouer les tentures, rideaux, etc.

À cette époque, je revenais de voyage. Il était assez naturel que l'on
ne m'eût pas appris la mort de Marguerite comme une de ces grandes
nouvelles que ses amis apprennent toujours à celui qui revient dans la
capitale des nouvelles. Marguerite était jolie, mais autant la vie
recherchée de ces femmes fait de bruit, autant leur mort en fait peu. Ce
sont de ces soleils qui se couchent comme ils se sont levés, sans éclat.
Leur mort, quand elles meurent jeunes, est apprise de tous leurs amants
en même temps, car, à Paris presque tous les amants d'une fille connue
vivent en intimité. Quelques souvenirs s'échangent à son sujet, et la
vie des uns et des autres continue sans que cet incident la trouble même
d'une larme.

Aujourd'hui, quand on a vingt-cinq ans, les larmes deviennent une chose
si rare qu'on ne peut les donner à la première venue. C'est tout au plus
si les parents qui payent pour être pleurés le sont en raison du prix
qu'ils y mettent.

Quant à moi, quoique mon chiffre ne se retrouvât sur aucun des
nécessaires de Marguerite, cette indulgence instinctive, cette pitié
naturelle que je viens d'avouer tout à l'heure me faisaient songer à sa
mort plus longtemps qu'elle ne méritait peut-être que j'y songeasse.

Je me rappelais avoir rencontré Marguerite très souvent aux
Champs-Elysées, où elle venait assidûment, tous les jours, dans un petit
coupé bleu attelé de deux magnifiques chevaux bais, et avoir alors
remarqué en elle une distinction peu commune à ses semblables,
distinction que rehaussait encore une beauté vraiment exceptionnelle.

Ces malheureuses créatures sont toujours, quand elles sortent,
accompagnées on ne sait de qui.

Comme aucun homme ne consent à afficher publiquement l'amour nocturne
qu'il a pour elles, comme elles ont horreur de la solitude, elles
emmènent ou celles qui, moins heureuses, n'ont pas de voiture, ou
quelques-unes de ces vieilles élégantes dont rien ne motive l'élégance,
et à qui l'on peut s'adresser sans crainte, quand on veut avoir quelques
détails que ce soient sur la femme qu'elles accompagnent.

Il n'en était pas ainsi pour Marguerite. Elle arrivait aux
Champs-Elysées toujours seule, dans sa voiture, où elle s'effaçait le
plus possible, l'hiver enveloppée d'un grand cachemire, l'été vêtue de
robes fort simples; et, quoiqu'il y eût sur sa promenade favorite bien
des gens qu'elle connût, quand par hasard elle leur souriait, le sourire
était visible pour eux seuls, et une duchesse eût pu sourire ainsi.

Elle ne se promenait pas du rond-point à l'entrée des Champs-Elysées,
comme le font et le faisaient toutes ses collègues. Ses deux chevaux
l'emportaient rapidement au Bois. Là, elle descendait de voiture,
marchait pendant une heure, remontait dans son coupé, et rentrait chez
elle au grand trot de son attelage.

Toutes ces circonstances, dont j'avais quelquefois été le témoin,
repassaient devant moi, et je regrettais la mort de cette fille comme on
regrette la destruction totale d'une belle œuvre.

Or, il était impossible de voir une plus charmante beauté que celle de
Marguerite.

Grande et mince jusqu'à l'exagération, elle possédait au suprême degré
l'art de faire disparaître cet oubli de la nature par le simple
arrangement des choses qu'elle revêtait. Son cachemire, dont la pointe
touchait à terre, laissait échapper de chaque côté les larges volants
d'une robe de soie, et l'épais manchon qui cachait ses mains et qu'elle
appuyait contre sa poitrine, était entouré de plis si habilement
ménagés, que l'œil n'avait rien à redire, si exigeant qu'il fut, au
contour des lignes.

La tête, une merveille, était l'objet d'une coquetterie particulière.
Elle était toute petite, et sa mère, comme dirait de Musset, semblait
l'avoir faite ainsi pour la faire avec soin.

Dans un ovale d'une grâce indescriptible, mettez des yeux noirs
surmontés de sourcils d'un arc si pur qu'il semblait peint; voilez ces
yeux de grands cils qui, lorsqu'ils s'abaissaient, jetaient de l'ombre
sur la teinte rose des joues; tracez un nez fin, droit, spirituel, aux
narines un peu ouvertes par une aspiration ardente vers la vie
sensuelle; dessinez une bouche régulière, dont les lèvres s'ouvraient
gracieusement sur des dents blanches comme du lait; colorez la peau de
ce velouté qui couvre les pêches qu'aucune main n'a touchées, et vous
aurez l'ensemble de cette charmante tête.

Les cheveux, noirs comme du jais, ondés naturellement ou non,
s'ouvraient sur le front en deux larges bandeaux, et se perdaient
derrière la tête, en laissant voir un bout des oreilles, auxquelles
brillaient deux diamants d'une valeur de quatre à cinq mille francs
chacun.

Comment sa vie ardente laissait-elle au visage de Marguerite
l'expression virginale, enfantine même qui le caractérisait? C'est ce
que nous sommes forcés de constater sans le comprendre.

Marguerite avait d'elle un merveilleux portrait fait par Vidal, le seul
homme dont le crayon pouvait la reproduire. J'ai eu depuis sa mort ce
portrait pendant quelques jours à ma disposition, et il était d'une si
étonnante ressemblance qu'il m'a servi à donner les renseignements pour
lesquels ma mémoire ne m'eût peut-être pas suffi.

Parmi les détails de ce chapitre, quelques-uns ne me sont parvenus que
plus tard; mais je les écris tout de suite pour n'avoir pas à y revenir,
lorsque commencera l'histoire anecdotique de cette femme.

Marguerite assistait à toutes les premières représentations et passait
toutes ses soirées au spectacle ou au bal. Chaque fois que l'on jouait
une pièce nouvelle, on était sûr de l'y voir, avec trois choses qui ne
la quittaient jamais, et qui occupaient toujours le devant de sa loge de
rez-de-chaussée: sa lorgnette, un sac de bonbons et un bouquet de
camélias.

Pendant vingt-cinq jours du mois, les camélias étaient blancs, et
pendant cinq ils étaient rouges; on n'a jamais su la raison de cette
variété de couleurs, que je signale sans pouvoir l'expliquer, et que les
habitués des théâtres où elle allait le plus fréquemment et ses amis
avaient remarquée comme moi.

On n'avait jamais vu à Marguerite d'autres fleurs que des camélias.
Aussi chez madame Barjon, sa fleuriste, avait-on fini par la surnommer
la Dame aux Camélias, et ce surnom lui était resté.

Je savais, en outre, comme tous ceux qui vivent dans un certain monde, à
Paris, que Marguerite avait été la maîtresse des jeunes gens les plus
élégants, qu'elle le disait hautement, et qu'eux-mêmes s'en vantaient,
ce qui prouvait qu'amants et maîtresse étaient contents l'un de l'autre.

Cependant, depuis trois ans environ, depuis un voyage à Bagnères, elle
ne vivait plus, disait-on, qu'avec un vieux duc étranger, énormément
riche et qui avait essayé de la détacher le plus possible de sa vie
passée, ce que, du reste, elle avait paru se laisser faire d'assez bonne
grâce.

Voici ce qu'on m'a raconté à ce sujet.

Au printemps de 1842, Marguerite était si faible, si changée que les
médecins lui ordonnèrent les eaux, et qu'elle partit pour Bagnères.

Là, parmi les malades, se trouvait la fille de ce duc, laquelle avait
non seulement la même maladie, mais encore le même visage que
Marguerite, au point qu'on eût pu les prendre pour les deux sœurs.
Seulement la jeune duchesse était au troisième degré de la phtisie, et
peu de jours après l'arrivée de Marguerite elle succombait.

Un matin, le duc, resté à Bagnères comme on reste sur le sol qui
ensevelit une partie du cœur, aperçut Marguerite au détour d'une allée.

Il lui sembla voir passer l'ombre de son enfant et, marchant vers elle,
il lui prit les mains, l'embrassa en pleurant, et, sans lui demander qui
elle était, implora la permission de la voir et d'aimer en elle l'image
vivante de sa fille morte.

Marguerite, seule à Bagnères avec sa femme de chambre, et d'ailleurs
n'ayant aucune crainte de se compromettre, accorda au duc ce qu'il lui
demandait.

Il se trouvait à Bagnères des gens qui la connaissaient, et qui vinrent
officiellement avertir le duc de la véritable position de mademoiselle
Gautier. Ce fut un coup pour le vieillard, car là cessait la
ressemblance avec sa fille; mais il était trop tard. La jeune femme
était devenue un besoin de son cœur et son seul prétexte, sa seule
excuse de vivre encore.

Il ne lui fit aucun reproche, il n'avait pas le droit de lui en faire,
mais il lui demanda si elle se sentait capable de changer sa vie, lui
offrant en échange de ce sacrifice toutes les compensations qu'elle
pourrait désirer. Elle promit.

Il faut dire qu'à cette époque, Marguerite, nature enthousiaste, était
malade. Le passé lui apparaissait comme une des causes principales de sa
maladie, et une sorte de superstition lui fit espérer que Dieu lui
laisserait la beauté et la santé, en échange de son repentir et de sa
conversion.

En effet, les eaux, les promenades, la fatigue naturelle et le sommeil
l'avaient à peu près rétablie quand vint la fin de l'été.

Le duc accompagna Marguerite à Paris, où il continua de venir la voir
comme à Bagnères.

Cette liaison, dont on ne connaissait ni la véritable origine, ni le
véritable motif, causa une grande sensation ici, car le duc, connu par
sa grande fortune, se faisait connaître maintenant par sa prodigalité.

On attribua au libertinage, fréquent chez les vieillards riches, ce
rapprochement du vieux duc et de la jeune femme. On supposa tout,
excepté ce qui était.

Cependant le sentiment de ce père pour Marguerite avait une cause si
chaste, que tout autre rapport que des rapports de cœur avec elle lui
eût semblé un inceste, et jamais il ne lui avait dit un mot que sa fille
n'eût pu entendre.

Loin de nous la pensée de faire de notre héroïne autre chose que ce
qu'elle était. Nous dirons donc que tant qu'elle était restée à
Bagnères, la promesse faite au duc n'avait pas été difficile à tenir, et
qu'elle avait été tenue; mais une fois de retour à Paris, il avait
semblé à cette fille habituée à la vie dissipée, aux bals, aux orgies
même, que sa solitude, troublée seulement par les visites périodiques du
duc, la ferait mourir d'ennui, et les souffles brûlants de sa vie
d'autrefois passaient à la fois sur sa tête et sur son cœur.

Ajoutez que Marguerite était revenue de ce voyage plus belle qu'elle
n'avait jamais été, qu'elle avait vingt ans, et que la maladie endormie,
mais non vaincue, continuait à lui donner ces désirs fiévreux qui sont
presque toujours le résultat des affections de poitrine.

Le duc eut donc une grande douleur le jour où ses amis, sans cesse aux
aguets pour surprendre un scandale de la part de la jeune femme avec
laquelle il se compromettait, disaient-ils, vinrent lui dire et lui
prouver qu'à l'heure où elle était sûre de ne pas le voir venir, elle
recevait des visites, et que ces visites se prolongeaient souvent
jusqu'au lendemain.

Interrogée, Marguerite avoua tout au duc, lui conseillant, sans
arrière-pensée, de cesser de s'occuper d'elle, car elle ne se sentait
pas la force de tenir les engagements pris, et ne voulait pas recevoir
plus longtemps les bienfaits d'un homme qu'elle trompait.

Le duc resta huit jours sans paraître; ce fut tout ce qu'il put faire,
et, le huitième jour, il vint supplier Marguerite de l'admettre encore,
lui promettant de l'accepter telle qu'elle serait, pourvu qu'il la vît,
et lui jurant que, dût-il mourir, il ne lui ferait jamais un reproche.

Voilà où en étaient les choses trois mois après le retour de Marguerite,
c'est-à-dire en novembre ou décembre 1842.

Chapitre III

Le 16, à une heure, je me rendis rue d'Antin.

De la porte cochère on entendait crier les commissaires-priseurs.

L'appartement était plein de curieux.

Il y avait là toutes les célébrités du vice élégant, sournoisement
examinées par quelques grandes dames qui avaient pris encore une fois le
prétexte de la vente, pour avoir le droit de voir de près des femmes
avec qui elles n'auraient jamais eu occasion de se retrouver, et dont
elles enviaient peut-être en secret les faciles plaisirs.

Madame la duchesse de F… coudoyait Mademoiselle A…, une des plus
tristes épreuves de nos courtisanes modernes; madame la marquise de T…
hésitait pour acheter un meuble sur lequel enchérissait madame D…, la
femme adultère la plus élégante et la plus connue de notre époque; le
duc d'Y… qui passe à Madrid pour se ruiner à Paris, à Paris pour se
ruiner à Madrid, et qui, somme toute, ne dépense même pas son revenu,
tout en causant avec madame M…, une de nos plus spirituelles conteuses
qui veut bien de temps en temps écrire ce qu'elle dit et signer ce
qu'elle écrit, échangeait des regards confidentiels avec madame de N…,
cette belle promeneuse des Champs-Elysées, presque toujours vêtue de
rose ou de bleu et qui fait traîner sa voiture par deux grands chevaux
noirs, que Tony lui a vendus dix mille francs et… qu'elle lui a payés;
enfin mademoiselle R… qui se fait avec son seul talent le double de ce
que les femmes du monde se font avec leur dot, et le triple de ce que
les autres se font avec leurs amours, était, malgré le froid, venue
faire quelques emplettes, et ce n'était pas elle qu'on regardait le
moins.

Nous pourrions citer encore les initiales de bien des gens réunis dans
ce salon, et bien étonnés de se trouver ensemble; mais nous craindrions
de lasser le lecteur.

Disons seulement que tout le monde était d'une gaieté folle, et que
parmi toutes celles qui se trouvaient là beaucoup avaient connu la
morte, et ne paraissaient pas s'en souvenir.

On riait fort; les commissaires criaient à tue-tête; les marchands qui
avaient envahi les bancs disposés devant les tables de vente essayaient
en vain d'imposer silence, pour faire leurs affaires tranquillement.
Jamais réunion ne fut plus variée, plus bruyante.

Je me glissai humblement au milieu de ce tumulte attristant, quand je
songeais qu'il avait lieu près de la chambre où avait expiré la pauvre
créature dont on vendait les meubles pour payer les dettes. Venu pour
examiner plus que pour acheter, je regardais les figures des
fournisseurs qui faisaient vendre, et dont les traits s'épanouissaient
chaque fois qu'un objet arrivait à un prix qu'ils n'eussent pas espéré.

Honnêtes gens qui avaient spéculé sur la prostitution de cette femme,
qui avaient gagné cent pour cent sur elle, qui avaient poursuivi de
papiers timbrés les derniers moments de sa vie, et qui venaient après sa
mort recueillir les fruits de leurs honorables calculs en même temps que
les intérêts de leur honteux crédit.

Combien avaient raison les anciens qui n'avaient qu'un même dieu pour
les marchands et pour les voleurs!

Robes, cachemires, bijoux se vendaient avec une rapidité incroyable.
Rien de tout cela ne me convenait, et j'attendais toujours.

Tout à coup j'entendis crier:

–Un volume, parfaitement relié, doré sur tranche, intitulé: Manon
Lescaut. Il y a quelque chose d'écrit sur la première page: dix francs.

–Douze, dit une voix après un silence assez long.

–Quinze, dis-je.

Pourquoi? Je n'en savais rien. Sans doute pour ce quelque chose d'écrit.

–Quinze, répéta le commissaire-priseur.

–Trente, fit le premier enchérisseur d'un ton qui semblait défier qu'on
mît davantage.

Cela devenait une lutte.

–Trente-cinq! Criai-je alors du même ton.

–Quarante.

–Cinquante.

–Soixante.

–Cent.

J'avoue que si j'avais voulu faire de l'effet, j'aurais complètement
réussi, car à cette enchère un grand silence se fit, et l'on me regarda
pour savoir quel était ce monsieur qui paraissait si résolu à posséder
ce volume.

Il paraît que l'accent donné à mon dernier mot avait convaincu mon
antagoniste: il préféra donc abandonner un combat qui n'eût servi qu'à
me faire payer ce volume dix fois sa valeur, et, s'inclinant, il me dit
fort gracieusement, quoique un peu tard:

–Je cède, monsieur.

Personne n'ayant plus rien dit, le livre me fut adjugé.

Comme je redoutais un nouvel entêtement que mon amour-propre eût
peut-être soutenu, mais dont ma bourse se fût certainement trouvée très
mal, je fis inscrire mon nom, mettre de côté le volume, et je descendis.
Je dus donner beaucoup à penser aux gens qui, témoins de cette scène, se
demandèrent sans doute dans quel but j'étais venu payer cent francs un
livre que je pouvais avoir partout pour dix ou quinze francs au plus.

Une heure après j'avais envoyé chercher mon achat.

Sur la première page était écrite à la plume, et d'une écriture
élégante, la dédicace du donataire de ce livre. Cette dédicace portait
ces seuls mots:

/*
MANON À MARGUERITE,

HUMILITÉ.
*/

Elle était signée: Armand Duval.

Que voulait dire ce mot: humilité?

Manon reconnaissait-elle dans Marguerite, par l'opinion de ce M. Armand
Duval, une supériorité de débauche ou de cœur?

La seconde interprétation était la plus vraisemblable, car la première
n'eût été qu'une impertinente franchise que n'eût pas acceptée
Marguerite, malgré son opinion sur elle-même.

Je sortis de nouveau et je ne m'occupai plus de ce livre que le soir
lorsque je me couchai.

Certes, Manon Lescaut est une touchante histoire dont pas un détail ne
m'est inconnu, et cependant lorsque je trouve ce volume sous ma main, ma
sympathie pour lui m'attire toujours, je l'ouvre et pour la centième
fois je revis avec l'héroïne de l'abbé Prévost. Or, cette héroïne est
tellement vraie, qu'il me semble l'avoir connue. Dans ces circonstances
nouvelles, l'espèce de comparaison faite entre elle et Marguerite
donnait pour moi un attrait inattendu à cette lecture, et mon indulgence
s'augmenta de pitié, presque d'amour pour la pauvre fille à l'héritage
de laquelle je devais ce volume. Manon était morte dans un désert, il
est vrai, mais dans les bras de l'homme qui l'aimait avec toutes les
énergies de l'âme, qui, morte, lui creusa une fosse, l'arrosa de ses
larmes et y ensevelit son cœur; tandis que Marguerite, pécheresse comme
Manon, et peut-être convertie comme elle, était morte au sein d'un luxe
somptueux, s'il fallait en croire ce que j'avais vu, dans le lit de son
passé, mais aussi au milieu de ce désert du cœur, bien plus aride, bien
plus vaste, bien plus impitoyable que celui dans lequel avait été
enterrée Manon.

Marguerite, en effet, comme je l'avais appris de quelques amis informés
des dernières circonstances de sa vie, n'avait pas vu s'asseoir une
réelle consolation à son chevet, pendant les deux mois qu'avait duré sa
lente et douloureuse agonie.

Puis de Manon et de Marguerite ma pensée se reportait sur celles que je
connaissais et que je voyais s'acheminer en chantant vers une mort
presque toujours invariable.

Pauvres créatures! Si c'est un tort de les aimer, c'est bien le moins
qu'on les plaigne. Vous plaignez l'aveugle qui n'a jamais vu les rayons
du jour, le sourd qui n'a jamais entendu les accords de la nature, le
muet qui n'a jamais pu rendre la voix de son âme, et, sous un faux
prétexte de pudeur, vous ne voulez pas plaindre cette cécité du cœur,
cette surdité de l'âme, ce mutisme de la conscience qui rendent folle la
malheureuse affligée et qui la font malgré elle incapable de voir le
bien, d'entendre le Seigneur et de parler la langue pure de l'amour et
de la foi.

Hugo a fait Marion Delorme, Musset a fait Bernerette, Alexandre Dumas a
fait Fernande, les penseurs et les poètes de tous les temps ont apporté
à la courtisane l'offrande de leur miséricorde, et quelquefois un grand
homme les a réhabilitées de son amour et même de son nom. Si j'insiste
ainsi sur ce point, c'est que, parmi ceux qui vont me lire, beaucoup
peut-être sont déjà prêts à rejeter ce livre, dans lequel ils craignent
de ne voir qu'une apologie du vice et de la prostitution, et l'âge de
l'auteur contribue sans doute encore à motiver cette crainte. Que ceux
qui penseraient ainsi se détrompent, et qu'ils continuent, si cette
crainte seule les retenait.

Je suis tout simplement convaincu d'un principe qui est que: pour la
femme à qui l'éducation n'a pas enseigné le bien, Dieu ouvre presque
toujours deux sentiers qui l'y ramènent; ces sentiers sont la douleur et
l'amour. Ils sont difficiles; celles qui s'y engagent s'y ensanglantent
les pieds, s'y déchirent les mains, mais elles laissent en même temps
aux ronces de la route les parures du vice et arrivent au but avec cette
nudité dont on ne rougit pas devant le Seigneur.

Ceux qui rencontrent ces voyageuses hardies doivent les soutenir et dire
à tous qu'ils les ont rencontrées, car, en le publiant ils montrent la
voie.

Il ne s'agit pas de mettre tout bonnement à l'entrée de la vie deux
poteaux, portant l'un cette inscription: Route du bien, l'autre cet
avertissement: Route du mal, et de dire à ceux qui se présentent:
Choisissez; il faut, comme le Christ, montrer des chemins qui ramènent
de la seconde route à la première ceux qui s'étaient laissé tenter par
les abords; et il ne faut pas surtout que le commencement de ces chemins
soit trop douloureux, ni paraisse trop impénétrable.

Le christianisme est là avec sa merveilleuse parabole de l'enfant
prodigue pour nous conseiller l'indulgence et le pardon. Jésus était
plein d'amour pour ces âmes blessées par les passions des hommes, et
dont il aimait à panser les plaies en tirant le baume qui devait les
guérir des plaies elles-mêmes. Ainsi, il disait à Madeleine: «Il te sera
beaucoup remis parce que tu as beaucoup aimé», sublime pardon qui devait
éveiller une foi sublime.

Pourquoi nous ferions-nous plus rigides que le Christ? Pourquoi, nous en
tenant obstinément aux opinions de ce monde qui se fait dur pour qu'on
le croie fort, rejetterions-nous avec lui des âmes saignantes souvent de
blessures par où, comme le mauvais sang d'un malade, s'épanche le mal de
leur passé, et n'attendant qu'une main amie qui les panse et leur rende
la convalescence du cœur?

C'est à ma génération que je m'adresse, à ceux pour qui les théories de
M. de Voltaire n'existent heureusement plus, à ceux qui, comme moi,
comprennent que l'humanité est depuis quinze ans dans un de ses plus
audacieux élans. La science du bien et du mal est à jamais acquise; la
foi se reconstruit, le respect des choses saintes nous est rendu, et si
le monde ne se fait pas tout à fait bon, il se fait du moins meilleur.
Les efforts de tous les hommes intelligents tendent au même but, et
toutes les grandes volontés s'attellent au même principe: soyons bons,
soyons jeunes, soyons vrais! Le mal n'est qu'une vanité, ayons l'orgueil
du bien, et surtout ne désespérons pas. Ne méprisons pas la femme qui
n'est ni mère, ni sœur, ni fille, ni épouse. Ne réduisons pas l'estime à
la famille, l'indulgence à l'égoïsme. Puisque le ciel est plus en joie
pour le repentir d'un pécheur que pour cent justes qui n'ont jamais
péché, essayons de réjouir le ciel. Il peut nous le rendre avec usure.
Laissons sur notre chemin l'aumône de notre pardon à ceux que les désirs
terrestres ont perdus, que sauvera peut-être une espérance divine, et,
comme disent les bonnes vieilles femmes quand elles conseillent un
remède de leur façon, si cela ne fait pas de bien, cela ne peut pas
faire de mal.

Certes, il doit paraître bien hardi à moi de vouloir faire sortir ces
grands résultats du mince sujet que je traite; mais je suis de ceux qui
croient que tout est dans peu. L'enfant est petit, et il renferme
l'homme; le cerveau est étroit, et il abrite la pensée; l'œil n'est
qu'un point, et il embrasse des lieues.

Chapitre IV

Deux jours après, la vente était complètement terminée. Elle avait
produit cent cinquante mille francs.

Les créanciers s'en étaient partagés les deux tiers, et la famille,
composée d'une sœur et d'un petit-neveu, avait hérité du reste.

Cette sœur avait ouvert de grands yeux quand l'homme d'affaires lui
avait écrit qu'elle héritait de cinquante mille francs.

Il y avait six ou sept ans que cette jeune fille n'avait vu sa sœur,
laquelle avait disparu un jour sans que l'on sût, ni par elle ni par
d'autres, le moindre détail sur sa vie depuis le moment de sa
disparition.

Elle était donc arrivée en toute hâte à Paris, et l'étonnement de ceux
qui connaissaient Marguerite avait été grand quand ils avaient vu que
son unique héritière était une grosse et belle fille de campagne qui
jusqu'alors n'avait jamais quitté son village.

Sa fortune se trouva faite d'un seul coup, sans qu'elle sût même de
quelle source lui venait cette fortune inespérée.

Elle retourna, m'a-t-on dit depuis, à sa campagne, emportant de la mort
de sa sœur une grande tristesse que compensait néanmoins le placement à
quatre et demi qu'elle venait de faire.

Toutes ces circonstances répétées dans Paris, la ville mère du scandale,
commençaient à être oubliées, et j'oubliais même à peu près en quoi
j'avais pris part à ces événements, quand un nouvel incident me fit
connaître toute la vie de Marguerite et m'apprit des détails si
touchants, que l'envie me prit d'écrire cette histoire et que je
l'écris.

Depuis trois ou quatre jours, l'appartement, vide de tous ses meubles
vendus, était à louer, quand on sonna un matin chez moi.

Mon domestique, ou plutôt mon portier qui me servait de domestique, alla
ouvrir et me rapporta une carte, en me disant que la personne qui la lui
avait remise désirait me parler.

Je jetai les yeux sur cette carte et j'y lus ces deux mots: Armand
Duval.

Je cherchai où j'avais déjà vu ce nom, et je me rappelai la première
feuille du volume de Manon Lescaut.

Que pouvait me vouloir la personne qui avait donné ce livre à
Marguerite? Je dis de faire entrer tout de suite celui qui attendait.

Je vis alors un jeune homme blond, grand, pâle, vêtu d'un costume de
voyage qu'il semblait ne pas avoir quitté depuis quelques jours et ne
s'être même pas donné la peine de brosser en arrivant à Paris, car il
était couvert de poussière.

M Duval, fortement ému, ne fit aucun effort pour cacher son émotion, et
ce fut des larmes dans les yeux et un tremblement dans la voix qu'il me
dit:

–Monsieur, vous excuserez, je vous prie, ma visite et mon costume;
mais, outre qu'entre jeunes gens on ne se gêne pas beaucoup, je désirais
tant vous voir aujourd'hui, que je n'ai pas même pris le temps de
descendre à l'hôtel où j'ai envoyé mes malles et je suis accouru chez
vous craignant encore, quoiqu'il soit de bonne heure, de ne pas vous
rencontrer.

Je priai M. Duval de s'asseoir auprès du feu, ce qu'il fit, tout en
tirant de sa poche un mouchoir avec lequel il cacha un moment sa figure.

–Vous ne devez pas comprendre, reprit-il en soupirant tristement, ce
que vous veut ce visiteur inconnu, à pareille heure, dans une pareille
tenue et pleurant comme il le fait. Je viens tout simplement, monsieur,
vous demander un grand service.

–Parlez, monsieur, je suis tout à votre disposition?

–Vous avez assisté à la vente de Marguerite Gautier?

A ce mot, l'émotion dont ce jeune homme avait triomphé un instant fut
plus forte que lui, et il fut forcé de porter les mains à ses yeux.

–Je dois vous paraître bien ridicule, ajouta-t-il, excusez-moi encore
pour cela, et croyez que je n'oublierai jamais la patience avec laquelle
vous voulez bien m'écouter.

–Monsieur, répliquai-je, si le service que je parais pouvoir vous
rendre doit calmer un peu le chagrin que vous éprouvez, dites-moi vite à
quoi je puis vous être bon, et vous trouverez en moi un homme heureux de
vous obliger.

La douleur de M. Duval était sympathique, et malgré moi j'aurais voulu
lui être agréable.

Il me dit alors:

–Vous avez acheté quelque chose à la vente de Marguerite?

–Oui, monsieur, un livre.

–Manon Lescaut?

–Justement.

–Avez-vous encore ce livre?

–Il est dans ma chambre à coucher.

Armand Duval, à cette nouvelle, parut soulagé d'un grand poids et me
remercia comme si j'avais déjà commencé à lui rendre un service en
gardant ce volume.

Je me levai alors, j'allai dans ma chambre prendre le livre et je le lui
remis.

–C'est bien cela, fit-il en regardant la dédicace de la première page
et en feuilletant, c'est bien cela.

Et deux grosses larmes tombèrent sur les pages.

–Eh bien, monsieur, dit-il en relevant la tête sur moi, en n'essayant
même plus de me cacher qu'il avait pleuré et qu'il était près de pleurer
encore, tenez-vous beaucoup à ce livre?

–Pourquoi, monsieur?

–Parce que je viens vous demander de me le céder.

–Pardonnez-moi ma curiosité, dis-je alors; mais c'est donc vous qui
l'avez donné à Marguerite Gautier?

–C'est moi-même.

–Ce livre est à vous, monsieur, reprenez-le, je suis heureux de pouvoir
vous le rendre.

–Mais, reprit M. Duval avec embarras, c'est bien le moins que je vous
en donne le prix que vous l'avez payé.

–Permettez-moi de vous l'offrir. Le prix d'un seul volume dans une
vente pareille est une bagatelle, et je ne me rappelle plus combien j'ai
payé celui-ci.

–Vous l'avez payé cent francs.

–C'est vrai, fis-je embarrassé à mon tour, comment le savez-vous?

–C'est bien simple, j'espérais arriver à Paris à temps pour la vente de
Marguerite, et je ne suis arrivé que ce matin. Je voulais absolument
avoir un objet qui vînt d'elle, et je courus chez le commissaire-priseur
lui demander la permission de visiter la liste des objets vendus et des
noms des acheteurs. Je vis que ce volume avait été acheté par vous, je
me résolus à vous prier de me le céder, quoique le prix que vous y aviez
mis me fît craindre que vous n'eussiez attaché vous-même un souvenir
quelconque à la possession de ce volume.

En parlant ainsi, Armand paraissait évidemment craindre que je n'eusse
connu Marguerite comme lui l'avait connue.

Je m'empressai de le rassurer.

–Je n'ai connu Mademoiselle Gautier que de vue, lui dis-je; sa mort m'a
fait l'impression que fait toujours sur un jeune homme la mort d'une
jolie femme qu'il avait du plaisir à rencontrer. J'ai voulu acheter
quelque chose à sa vente et je me suis entêté à renchérir sur ce volume,
je ne sais pourquoi, pour le plaisir de faire enrager un monsieur qui
s'acharnait dessus et semblait me défier de l'avoir. Je vous le répète
donc, monsieur, ce livre est à votre disposition et je vous prie de
nouveau de l'accepter pour que vous ne le teniez pas de moi comme je le
tiens d'un commissaire-priseur, et pour qu'il soit entre nous
l'engagement d'une connaissance plus longue et de relations plus
intimes.

–C'est bien, monsieur, me dit Armand en me tendant la main et en
serrant la mienne, j'accepte et je vous serai reconnaissant toute ma
vie.

J'avais bien envie de questionner Armand sur Marguerite, car la dédicace
du livre, le voyage du jeune homme, son désir de posséder ce volume
piquaient ma curiosité; mais je craignais en questionnant mon visiteur
de paraître n'avoir refusé son argent que pour avoir le droit de me
mêler de ses affaires.

On eût dit qu'il devinait mon désir, car il me dit:

–Vous avez lu ce volume?

–En entier.

–Qu'avez-vous pensé des deux lignes que j'ai écrites?

–J'ai compris tout de suite qu'à vos yeux la pauvre fille à qui vous
aviez donné ce volume sortait de la catégorie ordinaire, car je ne
voulais pas ne voir dans ces lignes qu'un compliment banal.

–Et vous aviez raison, monsieur. Cette fille était un ange. Tenez, me
dit-il, lisez cette lettre.

Et il me tendit un papier qui paraissait avoir été relu bien des fois.

Je l'ouvris, voici ce qu'il contenait:

«Mon cher Armand, j'ai reçu votre lettre, vous êtes resté bon et j'en
remercie Dieu. Oui, mon ami, je suis malade, et d'une de ces maladies
qui ne pardonnent pas; mais l'intérêt que vous voulez bien prendre
encore à moi diminue beaucoup ce que je souffre. Je ne vivrai sans doute
pas assez longtemps pour avoir le bonheur de serrer la main qui a écrit
la bonne lettre que je viens de recevoir et dont les paroles me
guériraient, si quelque chose pouvait me guérir. Je ne vous verrai pas,
car je suis tout près de la mort, et des centaines de lieues vous
séparent de moi. Pauvre ami! Votre Marguerite d'autrefois est bien
changée, et il vaut peut-être mieux que vous ne la revoyiez plus que de
la voir telle qu'elle est. Vous me demandez si je vous pardonne? Oh! de
grand cœur, ami, car le mal que vous avez voulu me faire n'était qu'une
preuve de l'amour que vous aviez pour moi. Il y a un mois que je suis au
lit, et je tiens tant à votre estime que chaque jour j'écris le journal
de ma vie, depuis le moment où nous nous sommes quittés jusqu'au moment
où je n'aurai plus la force d'écrire.

«Si l'intérêt que vous prenez à moi est réel, Armand, à votre retour,
allez chez Julie Duprat. Elle vous remettra ce journal. Vous y trouverez
la raison et l'excuse de ce qui s'est passé entre nous. Julie est bien
bonne pour moi; nous causons souvent de vous ensemble. Elle était là
quand votre lettre est arrivée, nous avons pleuré en la lisant.

«Dans le cas où vous ne m'auriez pas donné de vos nouvelles, elle était
chargée de vous remettre ces papiers à votre arrivée en France. Ne m'en
soyez pas reconnaissant. Ce retour quotidien sur les seuls moments
heureux de ma vie me fait un bien énorme, et, si vous devez trouver dans
cette lecture l'excuse du passé, j'y trouve, moi, un continuel
soulagement.

«Je voudrais vous laisser quelque chose qui me rappelât toujours à votre
esprit, mais tout est saisi chez moi, et rien ne m'appartient.

«Comprenez-vous, mon ami? Je vais mourir, et de ma chambre à coucher
j'entends marcher dans le salon le gardien que mes créanciers ont mis là
pour qu'on n'emporte rien et qu'il ne me reste rien dans le cas où je ne
mourrais pas. Il faut espérer qu'ils attendront la fin pour vendre.

«Oh! Les hommes sont impitoyables! ou plutôt, je me trompe, c'est Dieu
qui est juste et inflexible.

«Eh bien, cher aimé, vous viendrez à ma vente, et vous achèterez quelque
chose, car si je mettais de côté le moindre objet pour vous et qu'on
l'apprît, on serait capable de vous attaquer en détournement d'objets
saisis.

«Triste vie que celle que je quitte!

«Que Dieu serait bon, s'il permettait que je vous revisse avant de
mourir! Selon toutes probabilités, adieu, mon ami; pardonnez-moi si je
ne vous en écris pas plus long, mais ceux qui disent qu'ils me guériront
m'épuisent de saignées, et ma main se refuse à écrire davantage.

«MARGUERITE GAUTIER.»

En effet, les derniers mots étaient à peine lisibles.

Je rendis cette lettre à Armand, qui venait de la relire sans doute dans
sa pensée comme moi je l'avais lue sur le papier, car il me dit en la
reprenant:

–Qui croirait jamais que c'est une fille entretenue qui a écrit cela!
Et tout ému de ses souvenirs, il considéra quelque temps l'écriture de
cette lettre qu'il finit par porter à ses lèvres.

–Et quand je pense, reprit-il, que celle-ci est morte sans que j'aie pu
la revoir et que je ne la reverrai jamais; quand je pense qu'elle a fait
pour moi ce qu'une sœur n'eût pas fait, je ne me pardonne pas de l'avoir
laissée mourir ainsi. Morte! Morte! En pensant à moi, en écrivant et en
disant mon nom, pauvre chère Marguerite!

Et Armand, donnant un libre cours à ses pensées et à ses larmes, me
tendait la main et continuait:

–On me trouverait bien enfant, si l'on me voyait me lamenter ainsi sur
une pareille morte; c'est que l'on ne saurait pas ce que je lui ai fait
souffrir à cette femme, combien j'ai été cruel, combien elle a été bonne
et résignée. Je croyais qu'il m'appartenait de lui pardonner, et
aujourd'hui, je me trouve indigne du pardon qu'elle m'accorde. Oh! je
donnerais dix ans de ma vie pour pleurer une heure à ses pieds.

Il est toujours difficile de consoler une douleur que l'on ne connaît
pas, et cependant j'étais pris d'une si vive sympathie pour ce jeune
homme, il me faisait avec tant de franchise le confident de son chagrin,
que je crus que ma parole ne lui serait pas indifférente, et je lui dis:

–N'avez-vous pas des parents, des amis? Espérez, voyez-les, et ils vous
consoleront, car moi je ne puis que vous plaindre.

–C'est juste, dit-il en se levant et en se promenant à grands pas dans
ma chambre, je vous ennuie. Excusez-moi, je ne réfléchissais pas que ma
douleur doit vous importer peu, et que je vous importune d'une chose qui
ne peut et ne doit vous intéresser en rien.

–Vous vous trompez au sens de mes paroles, je suis tout à votre
service; seulement je regrette mon insuffisance à calmer votre chagrin.
Si ma société et celle de mes amis peuvent vous distraire, si enfin vous
avez besoin de moi en quoi que ce soit, je veux que vous sachiez bien
tout le plaisir que j'aurai à vous être agréable.

–Pardon, pardon, me dit-il, la douleur exagère les sensations.
Laissez-moi rester quelques minutes encore, le temps de m'essuyer les
yeux, pour que les badauds de la rue ne regardent pas comme une
curiosité ce grand garçon qui pleure. Vous venez de me rendre bien
heureux en me donnant ce livre; je ne saurai jamais comment reconnaître
ce que je vous dois.

–En m'accordant un peu de votre amitié, dis-je à Armand, et en me
disant la cause de votre chagrin. On se console en racontant ce qu'on
souffre.

–Vous avez raison; mais aujourd'hui j'ai trop besoin de pleurer, et je
ne vous dirais que des paroles sans suite. Un jour, je vous ferai part
de cette histoire, et vous verrez si j'ai raison de regretter la pauvre
fille. Et maintenant, ajouta-t-il en se frottant une dernière fois les
yeux et en se regardant dans la glace, dites-moi que vous ne me trouvez
pas trop niais, et permettez-moi de revenir vous voir.

Le regard de ce jeune homme était bon et doux; je fus au moment de
l'embrasser.

Quant à lui, ses yeux commençaient de nouveau à se voiler de larmes; il
vit que je m'en apercevais, et il détourna son regard de moi.

–Voyons, lui dis-je, du courage.

–Adieu, me dit-il alors.

Et, faisant un effort inouï pour ne pas pleurer, il se sauva de chez moi
plutôt qu'il n'en sortit.

Je soulevai le rideau de ma fenêtre, et je le vis remonter dans le
cabriolet qui l'attendait à la porte; mais à peine y était-il qu'il
fondit en larmes et cacha son visage dans son mouchoir.

Chapitre V

Un assez long temps s'écoula sans que j'entendisse parler d'Armand;
mais, en revanche, il avait souvent été question de Marguerite.

Je ne sais pas si vous l'avez remarqué, il suffit que le nom d'une
personne qui paraissait devoir vous rester inconnue ou tout au moins
indifférente soit prononcé une fois devant vous, pour que des détails
viennent peu à peu se grouper autour de ce nom, et pour que vous
entendiez alors tous vos amis vous parler d'une chose dont ils ne vous
avaient jamais entretenu auparavant. Vous découvrez alors que cette
personne vous touchait presque, vous vous apercevez qu'elle a passé bien
des fois dans votre vie sans être remarquée; vous trouvez dans les
événements que l'on vous raconte une coïncidence, une affinité réelles
avec certains événements de votre propre existence. Je n'en étais pas
positivement là avec Marguerite, puisque je l'avais vue, rencontrée, et
que je la connaissais de visage et d'habitudes; cependant, depuis cette
vente, son nom était revenu si fréquemment à mes oreilles, et dans la
circonstance que j'ai dite au dernier chapitre, ce nom s'était trouvé
mêlé à un chagrin si profond, que mon étonnement en avait grandi, en
augmentant ma curiosité.

Il en était résulté que je n'abordais plus mes amis auxquels je n'avais
jamais parlé de Marguerite, qu'en disant:

–Avez-vous connu une nommée Marguerite Gautier?

–La Dame aux Camélias?

–Justement.

–Beaucoup! Ces «beaucoup!» étaient quelquefois accompagnés de sourires
incapables de laisser aucun doute sur leur signification.

–Eh bien, qu'est-ce que c'était que cette fille-là? continuais-je.

–Une bonne fille.

–Voilà tout?

–Mon Dieu! oui, plus d'esprit et peut-être un peu plus de cœur que les
autres.

–Et vous ne savez rien de particulier sur elle?

–Elle a ruiné le baron de G…

–Seulement?

–Elle a été la maîtresse du vieux duc de…

–Etait-elle bien sa maîtresse?

–On le dit: en tous cas, il lui donnait beaucoup d'argent.

Toujours les mêmes détails généraux.

Cependant j'aurais été curieux d'apprendre quelque chose sur la liaison
de Marguerite et d'Armand.

Je rencontrai un jour un de ceux qui vivent continuellement dans
l'intimité des femmes connues. Je le questionnai.

–Avez-vous connu Marguerite Gautier?

Le même beaucoup me fut répondu.

–Quelle fille était-ce?

–Belle et bonne fille. Sa mort m'a fait une grande peine.

–N'a-t-elle pas eu un amant nommé Armand Duval?

–Un grand blond?

–Oui.

–C'est vrai.

–Qu'est-ce que c'était que cet Armand?

–Un garçon qui a mangé avec elle le peu qu'il avait, je crois, et qui a
été forcé de la quitter. On dit qu'il en a été fou.

–Et elle?

–Elle l'aimait beaucoup aussi, dit-on toujours, mais comme ces
filles-là aiment. Il ne faut pas leur demander plus qu'elles ne peuvent
donner.

–Qu'est devenu Armand?

–Je l'ignore. Nous l'avons très peu connu. Il est resté cinq ou six
mois avec Marguerite, mais à la campagne. Quand elle est revenue, il est
parti.

–Et vous ne l'avez pas revu depuis?

–Jamais.

Moi non plus je n'avais pas revu Armand. J'en étais arrivé à me demander
si, lorsqu'il s'était présenté chez moi, la nouvelle récente de la mort
de Marguerite n'avait pas exagéré son amour d'autrefois et par
conséquent sa douleur, et je me disais que peut-être il avait déjà
oublié avec la morte la promesse faite de revenir me voir.

Cette supposition eût été assez vraisemblable à l'égard d'un autre, mais
il y avait eu dans le désespoir d'Armand des accents sincères, et
passant d'un extrême à l'autre, je me figurai que le chagrin s'était
changé en maladie, et que, si je n'avais pas de ses nouvelles, c'est
qu'il était malade et peut-être bien mort.

Je m'intéressais malgré moi à ce jeune homme. Peut-être dans cet intérêt
y avait-il de l'égoïsme; peut-être avais-je entrevu sous cette douleur
une touchante histoire de cœur, peut-être enfin mon désir de la
connaître était-il pour beaucoup dans le souci que je prenais du silence
d'Armand.

Puisque M. Duval ne revenait pas chez moi, je résolus d'aller chez lui.
Le prétexte n'était pas difficile à trouver; malheureusement je ne
savais pas son adresse, et, parmi tous ceux que j'avais questionnés,
personne n'avait pu me la dire.

Je me rendis rue d'Antin. Le portier de Marguerite savait peut-être où
demeurait Armand. C'était un nouveau portier. Il l'ignorait comme moi.
Je m'informai alors du cimetière où avait été enterrée Mademoiselle
Gautier. C'était le cimetière Montmartre.

Avril avait reparu, le temps était beau, les tombes ne devaient plus
avoir cet aspect douloureux et désolé que leur donne l'hiver; enfin, il
faisait déjà assez chaud pour que les vivants se souvinssent des morts
et les visitassent. Je me rendis au cimetière, en me disant: à la seule
inspection de la tombe de Marguerite, je verrai bien si la douleur
d'Armand existe encore, et j'apprendrai peut-être ce qu'il est devenu.

J'entrai dans la loge du gardien, et je lui demandai si, le 22 du mois
de février, une femme nommée Marguerite Gautier n'avait pas été enterrée
au cimetière Montmartre.

Cet homme feuilleta un gros livre où sont inscrits et numérotés tous
ceux qui entrent dans ce dernier asile, et me répondit qu'en effet le 22
février, à midi, une femme de ce nom avait été inhumée.

Je le priai de me faire conduire à la tombe, car il n'y a pas moyen de
se reconnaître, sans cicérone, dans cette ville des morts qui a ses rues
comme la ville des vivants. Le gardien appela un jardinier à qui il
donna les indications nécessaires et qui l'interrompit en disant:

–Je sais, je sais… Oh! la tombe est bien facile à reconnaître,
continua-t-il en se tournant vers moi.

–Pourquoi? lui dis-je.

–Parce qu'elle a des fleurs bien différentes des autres.

–C'est vous qui en prenez soin?

–Oui, monsieur, et je voudrais que tous les parents eussent soin des
décédés comme le jeune homme qui m'a recommandé celle-là.

Après quelques détours, le jardinier s'arrêta et me dit:

–Nous y voici.

En effet, j'avais sous les yeux un carré de fleurs qu'on n'eût jamais
pris pour une tombe, si un marbre blanc portant un nom ne l'eût
constaté.

Ce marbre était posé droit, un treillage de fer limitait le terrain
acheté, et ce terrain était couvert de camélias blancs.

–Que dites-vous de cela? me dit le jardinier.

–C'est très beau.

–Et chaque fois qu'un camélia se fane, j'ai ordre de le renouveler.

–Et qui vous a donné cet ordre?

–Un jeune homme qui a bien pleuré, la première fois qu'il est venu; un
ancien à la morte, sans doute, car il paraît que c'était une gaillarde,
celle-là. On dit qu'elle était très jolie. Monsieur l'a-t-il connue?

–Oui.

–Comme l'autre? me dit le jardinier avec un sourire malin.

–Non, je ne lui ai jamais parlé.

–Et vous venez la voir ici; c'est bien gentil de votre part, car ceux
qui viennent voir la pauvre fille n'encombrent pas le cimetière.

–Personne ne vient donc?

–Personne, excepté ce jeune monsieur qui est venu une fois.

–Une seule fois?

–Oui, monsieur.

–Et il n'est pas revenu depuis?

–Non, mais il reviendra à son retour.

–Il est donc en voyage?

–Oui.

–Et vous savez où il est?

–Il est, je crois, chez la sœur de mademoiselle Gautier.

–Et que fait-il là?

–Il va lui demander l'autorisation de faire exhumer la morte, pour la
faire mettre autre part.

–Pourquoi ne la laisserait-il pas ici?

–Vous savez, monsieur, que pour les morts on a des idées. Nous voyons
cela tous les jours, nous autres. Ce terrain n'est acheté que pour cinq
ans, et ce jeune homme veut une concession à perpétuité et un terrain
plus grand; dans le quartier neuf ce sera mieux.

–Qu'appelez-vous le quartier neuf?

–Les terrains nouveaux que l'on vend maintenant, à gauche. Si le
cimetière avait toujours été tenu comme maintenant, il n'y en aurait pas
un pareil au monde; mais il y a encore bien à faire avant que ce soit
tout à fait comme ce doit être. Et puis les gens sont si drôles.

–Que voulez-vous dire?

–Je veux dire qu'il y a des gens qui sont fiers jusqu'ici. Ainsi, cette
demoiselle Gautier, il paraît qu'elle a fait un peu la vie, passez-moi
l'expression. Maintenant, la pauvre demoiselle, elle est morte; et il en
reste autant que de celles dont on n'a rien à dire et que nous arrosons
tous les jours; eh bien, quand les parents des personnes qui sont
enterrées à côté d'elle ont appris qui elle était, ne se sont-ils pas
imaginé de dire qu'ils s'opposeraient à ce qu'on la mît ici, et qu'il
devait y avoir des terrains à part pour ces sortes de femmes comme pour
les pauvres. A-t-on jamais vu cela? Je les ai joliment relevés, moi; des
gros rentiers qui ne viennent pas quatre fois l'an visiter leurs
défunts, qui apportent leurs fleurs eux-mêmes, et voyez quelles fleurs!
Qui regardent à un entretien pour ceux qu'ils disent pleurer, qui
écrivent sur leurs tombes des larmes qu'ils n'ont jamais versées, et qui
viennent faire les difficiles pour le voisinage. Vous me croirez si vous
voulez, monsieur, je ne connaissais pas cette demoiselle, je ne sais pas
ce qu'elle a fait; eh bien, je l'aime, cette pauvre petite, et j'ai soin
d'elle, et je lui passe les camélias au plus juste prix. C'est ma morte
de prédilection. Nous autres, monsieur, nous sommes bien forcés d'aimer
les morts, car nous sommes si occupés, que nous n'avons presque pas le
temps d'aimer autre chose.

Je regardais cet homme, et quelques-uns de mes lecteurs comprendront,
sans que j'aie besoin de le leur expliquer, l'émotion que j'éprouvais à
l'entendre.

Il s'en aperçut sans doute, car il continua:

–On dit qu'il y avait des gens qui se ruinaient pour cette fille-là, et
qu'elle avait des amants qui l'adoraient; eh bien, quand je pense qu'il
n'y en a pas un qui vienne lui acheter une fleur seulement, c'est cela
qui est curieux et triste. Et encore, celle-ci n'a pas à se plaindre,
car elle a sa tombe, et s'il n'y en a qu'un qui se souvienne d'elle, il
fait les choses pour les autres. Mais nous avons ici de pauvres filles
du même genre et du même âge qu'on jette dans la fosse commune, et cela
me fend le cœur quand j'entends tomber leurs pauvres corps dans la
terre. Et pas un être ne s'occupe d'elles, une fois qu'elles sont
mortes! Ce n'est pas toujours gai, le métier que nous faisons, surtout
tant qu'il nous reste un peu de cœur. Que voulez-vous? C'est plus fort
que moi. J'ai une belle grande fille de vingt ans, et, quand on apporte
ici une morte de son âge, je pense à elle, et, que ce soit une grande
dame ou une vagabonde, je ne peux pas m'empêcher d'être ému.

«Mais je vous ennuie sans doute avec mes histoires et ce n'est pas pour
les écouter que vous voilà ici. On m'a dit de vous amener à la tombe de
mademoiselle Gautier, vous y voilà; puis-je vous être bon encore à
quelque chose?

–Savez-vous l'adresse de M. Armand Duval? demandai-je à cet homme.

–Oui, il demeure rue de… c'est là du moins que je suis allé toucher
le prix de toutes les fleurs que vous voyez.

–Merci, mon ami.

Je jetai un dernier regard sur cette tombe fleurie, dont malgré moi
j'eusse voulu sonder les profondeurs pour voir ce que la terre avait
fait de la belle créature qu'on lui avait jetée, et je m'éloignai tout
triste.

–Est-ce que monsieur veut voir M. Duval? reprit le jardinier qui
marchait à côté de moi.

–Oui.

–C'est que je suis bien sûr qu'il n'est pas encore de retour, sans quoi
je l'aurais déjà vu ici.

–Vous êtes donc convaincu qu'il n'a pas oublié Marguerite?

–Non seulement j'en suis convaincu, mais je parierais que son désir de
la changer de tombe n'est que le désir de la revoir.

–Comment cela?

–Le premier mot qu'il m'a dit en venant au cimetière a été: «Comment
faire pour la voir encore?» Cela ne pouvait avoir lieu que par le
changement de tombe, et je l'ai renseigné sur toutes les formalités à
remplir pour obtenir ce changement, car vous savez que pour transférer
les morts d'un tombeau dans un autre, il faut les reconnaître, et la
famille seule peut autoriser cette opération, à laquelle doit présider
un commissaire de police. C'est pour avoir cette autorisation que M.
Duval est allé chez la sœur de mademoiselle Gautier, et sa première
visite sera évidemment pour nous.

Nous étions arrivés à la porte du cimetière; je remerciai de nouveau le
jardinier en lui mettant quelques pièces de monnaie dans la main et je
me rendis à l'adresse qu'il m'avait donnée.

Armand n'était pas de retour.

Je laissai un mot chez lui, le priant de me venir voir dès son arrivée,
ou de me faire dire où je pourrais le trouver.

Le lendemain, au matin, je reçus une lettre de Duval, qui m'informait de
son retour, et me priait de passer chez lui, ajoutant qu'épuisé de
fatigue, il lui était impossible de sortir.

Chapitre VI

Je trouvai Armand dans son lit.

En me voyant, il me tendit sa main brûlante.

–Vous avez la fièvre, lui dis-je.

–Ce ne sera rien, la fatigue d'un voyage rapide, voilà tout.

–Vous venez de chez la sœur de Marguerite?

–Oui, qui vous l'a dit?

–Je le sais, et vous avez obtenu ce que vous vouliez?

–Oui encore; mais qui vous a informé du voyage et du but que j'avais en
le faisant?

–Le jardinier du cimetière.

–Vous avez vu la tombe?

C'est à peine si j'osais répondre, car le ton de cette phrase me
prouvait que celui qui me l'avait dite était toujours en proie à
l'émotion dont j'avais été le témoin, et que chaque fois que sa pensée
ou la parole d'un autre le reporterait sur ce douloureux sujet, pendant
longtemps encore cette émotion trahirait sa volonté.

Je me contentai donc de répondre par un signe de tête.

–Il en a eu bien soin? continua Armand.

Deux grosses larmes roulèrent sur les joues du malade qui détourna la
tête pour me les cacher. J'eus l'air de ne pas les voir et j'essayai de
changer la conversation.

–Voilà trois semaines que vous êtes parti? lui dis-je.

Armand passa la main sur ses yeux et me répondit:

–Trois semaines juste.

–Votre voyage a été long.

–Oh! je n'ai pas toujours voyagé, j'ai été malade quinze jours, sans
quoi je fusse revenu depuis longtemps; mais, à peine arrivé là-bas, la
fièvre m'a pris, et j'ai été forcé de garder la chambre.

–Et vous êtes reparti sans être bien guéri?

–Si j'étais resté huit jours de plus dans ce pays, j'y serais mort.

–Mais maintenant que vous voilà de retour, il faut vous soigner; vos
amis viendront vous voir. Moi, tout le premier, si vous me le permettez.

–Dans deux heures je me lèverai.

–Quelle imprudence!

–Il le faut.

–Qu'avez-vous donc à faire de si pressé?

–Il faut que j'aille chez le commissaire de police.

–Pourquoi ne chargez-vous pas quelqu'un de cette mission qui peut vous
rendre plus malade encore?

–C'est la seule chose qui puisse me guérir. Il faut que je la voie.
Depuis que j'ai appris sa mort, et surtout depuis que j'ai vu sa tombe,
je ne dors plus. Je ne peux pas me figurer que cette femme que j'ai
quittée si jeune et si belle est morte. Il faut que je m'en assure par
moi-même. Il faut que je voie ce que Dieu a fait de cet être que j'ai
tant aimé, et peut-être le dégoût du spectacle remplacera-t-il le
désespoir du souvenir; vous m'accompagnerez, n'est-ce pas… si cela ne
vous ennuie pas trop?

–Que vous a dit sa sœur?

–Rien. Elle a paru fort étonnée qu'un étranger voulût acheter un
terrain et faire faire une tombe à Marguerite, et elle m'a signé tout de
suite l'autorisation que je lui demandais.

–Croyez-moi, attendez pour cette translation que vous soyez bien guéri.

–Oh! Je serai fort, soyez tranquille. D'ailleurs je deviendrais fou, si
je n'en finissais au plus vite avec cette résolution dont
l'accomplissement est devenu un besoin de ma douleur. Je vous jure que
je ne puis être calme que lorsque j'aurai vu Marguerite. C'est peut-être
une soif de la fièvre qui me brûle, un rêve de mes insomnies, un
résultat de mon délire; mais dussé-je me faire trappiste, comme M. de
Rancé, après avoir vu, je verrai.

–Je comprends cela, dis-je à Armand, et je suis tout à vous; avez-vous
vu Julie Duprat?

–Oui. Oh! je l'ai vue le jour même de mon premier retour.

–Vous a-t-elle remis les papiers que Marguerite lui avait laissés pour
vous?

–Les voici.

Armand tira un rouleau de dessous son oreiller, et l'y replaça
immédiatement.

–Je sais par cœur ce que ces papiers renferment, me dit-il. Depuis
trois semaines je les ai relus dix fois par jour. Vous les lirez aussi,
mais plus tard, quand je serai plus calme et quand je pourrai vous faire
comprendre tout ce que cette confession révèle de cœur et d'amour. Pour
le moment, j'ai un service à réclamer de vous.

–Lequel?

–Vous avez une voiture en bas?

–Oui.

–Eh bien, voulez-vous prendre mon passeport et aller demander à la
poste restante s'il y a des lettres pour moi? Mon père et ma sœur ont dû
m'écrire à Paris, et je suis parti avec une telle précipitation que je
n'ai pas pris le temps de m'en informer avant mon départ. Lorsque vous
reviendrez, nous irons ensemble prévenir le commissaire de police de la
cérémonie de demain.

Armand me remit son passeport, et je me rendis rue Jean-Jacques
Rousseau.

Il y avait deux lettres au nom de Duval, je les pris et je revins.

Quand je reparus, Armand était tout habillé et prêt à sortir.

–Merci, me dit-il en prenant ses lettres. Oui, ajouta-t-il après avoir
regardé les adresses, oui, c'est de mon père et de ma sœur. Ils ont dû
ne rien comprendre à mon silence.

Il ouvrit les lettres, et les devina plutôt qu'il ne les lut, car elles
étaient de quatre pages chacune, et au bout d'un instant il les avait
repliées.

–Partons, me dit-il, je répondrai demain.

Nous allâmes chez le commissaire de police, à qui Armand remit la
procuration de la sœur de Marguerite.

Le commissaire lui donna en échange une lettre d'avis pour le gardien du
cimetière; il fut convenu que la translation aurait lieu le lendemain, à
dix heures du matin, que je viendrais le prendre une heure auparavant,
et que nous nous rendrions ensemble au cimetière.

Moi aussi, j'étais curieux d'assister à ce spectacle, et j'avoue que la
nuit je ne dormis pas.

À en juger par les pensées qui m'assaillirent, ce dut être une longue
nuit pour Armand.

Quand le lendemain, à neuf heures, j'entrai chez lui, il était
horriblement pâle, mais il paraissait calme.

Il me sourit et me tendit la main.

Ses bougies étaient brûlées jusqu'au bout, et, avant de sortir, Armand
prit une lettre fort épaisse, adressée à son père, et confidente sans
doute de ses impressions de la nuit.

Une demi-heure après nous arrivions à Montmartre.

Le commissaire nous attendait déjà.

On s'achemina lentement dans la direction de la tombe de Marguerite. Le
commissaire marchait le premier, Armand et moi nous le suivions à
quelques pas.

De temps en temps, je sentais tressaillir convulsivement le bras de mon
compagnon, comme si des frissons l'eussent parcouru tout à coup. Alors,
je le regardais; il comprenait mon regard et me souriait, mais, depuis
que nous étions sortis de chez lui, nous n'avions pas échangé une
parole.

Un peu avant la tombe, Armand s'arrêta pour essuyer son visage
qu'inondaient de grosses gouttes de sueur.

Je profitai de cette halte pour respirer, car moi-même j'avais le cœur
comprimé comme dans un étau.

D'où vient le douloureux plaisir qu'on prend à ces sortes de spectacles!
Quand nous arrivâmes à la tombe, le jardinier avait retiré tous les pots
de fleurs, le treillage de fer avait été enlevé, et deux hommes
piochaient la terre.

Armand s'appuya contre un arbre et regarda.

Toute sa vie semblait être passée dans ses yeux.

Tout à coup une des deux pioches grinça contre une pierre.

À ce bruit, Armand recula comme à une commotion électrique, et me serra
la main avec une telle force qu'il me fit mal.

Un fossoyeur prit une large pelle et vida peu à peu la fosse; puis,
quand il n'y eut plus que les pierres dont on couvre la bière, il les
jeta dehors une à une.

J'observais Armand, car je craignais à chaque minute que ses sensations
qu'il concentrait visiblement ne le brisassent; mais il regardait
toujours, les yeux fixes et ouverts comme dans la folie, et un léger
tremblement des joues et des lèvres prouvait seul qu'il était en proie à
une violente crise nerveuse.

Quant à moi, je ne puis dire qu'une chose, c'est que je regrettais
d'être venu.

Quand la bière fut tout à fait découverte, le commissaire dit aux
fossoyeurs:

–Ouvrez.

Ces hommes obéirent, comme si c'eût été la chose du monde la plus
simple.

La bière était en chêne, et ils se mirent à dévisser la paroi supérieure
qui faisait couvercle. L'humidité de la terre avait rouillé les vis, et
ce ne fut pas sans efforts que la bière s'ouvrit. Une odeur infecte s'en
exhala, malgré les plantes aromatiques dont elle était semée.

–Ô mon Dieu! mon Dieu! murmura Armand, et il pâlit encore.

Les fossoyeurs eux-mêmes se reculèrent.

Un grand linceul blanc couvrait le cadavre, dont il dessinait quelques
sinuosités. Ce linceul était presque complètement mangé à l'un des
bouts, et laissait passer un pied de la morte.

J'étais bien près de me trouver mal, et, à l'heure où j'écris ces
lignes, le souvenir de cette scène m'apparaît encore dans son imposante
réalité.

–Hâtons-nous, dit le commissaire.

Alors un des deux hommes étendit la main, se mit à découdre le linceul,
et, le prenant par le bout, découvrit brusquement le visage de
Marguerite.

C'était terrible à voir, c'est horrible à raconter.

Les yeux ne faisaient plus que deux trous, les lèvres avaient disparu,
et les dents blanches étaient serrées les unes contre les autres. Les
longs cheveux noirs et secs étaient collés sur les tempes et voilaient
un peu les cavités vertes des joues, et cependant je reconnaissais dans
ce visage le visage blanc, rose et joyeux que j'avais vu si souvent.

Armand, sans pouvoir détourner son regard de cette figure, avait porté
son mouchoir à sa bouche et le mordait.

Pour moi, il me sembla qu'un cercle de fer m'étreignait la tête, un
voile couvrit mes yeux, des bourdonnements m'emplirent les oreilles, et
tout ce que je pus faire fut d'ouvrir un flacon que j'avais apporté à
tout hasard et de respirer fortement les sels qu'il renfermait.

Au milieu de cet éblouissement, j'entendis le commissaire dire à M.
Duval:

–Reconnaissez-vous?

–Oui, répondit sourdement le jeune homme.

–Alors fermez et emportez, dit le commissaire.

Les fossoyeurs rejetèrent le linceul sur le visage de la morte,
fermèrent la bière, la prirent chacun par un bout et se dirigèrent vers
l'endroit qui leur avait été désigné.

Armand ne bougeait pas. Ses yeux étaient rivés à cette fosse vide; il
était pâle comme le cadavre que nous venions de voir… On l'eût dit
pétrifié.

Je compris ce qui allait arriver lorsque la douleur diminuerait par
l'absence du spectacle, et par conséquent ne le soutiendrait plus.

Je m'approchai du commissaire.

–La présence de monsieur, lui dis-je en montrant Armand, est-elle
nécessaire encore?

–Non, me dit-il, et même je vous conseille de l'emmener, car il paraît
malade.

–Venez, dis-je alors à Armand en lui prenant le bras.

–Quoi? fit-il en me regardant, comme s'il ne m'eût pas reconnu.

–C'est fini, ajoutai-je, il faut vous en aller, mon ami, vous êtes
pâle, vous avez froid, vous vous tuerez avec ces émotions-là.

–Vous avez raison, allons-nous-en, répondit-il machinalement, mais sans
faire un pas.

Alors je le saisis par le bras et je l'entraînai.

Il se laissait conduire comme un enfant, murmurant seulement de temps à
autre:

–Avez-vous vu les yeux?

Et il se retournait comme si cette vision l'eût rappelé.

Cependant sa marche devint saccadée; il semblait ne plus avancer que par
secousses; ses dents claquaient, ses mains étaient froides, une violente
agitation nerveuse s'emparait de toute sa personne.

Je lui parlai, il ne me répondit pas.

Tout ce qu'il pouvait faire, c'était de se laisser conduire.

À la porte nous retrouvâmes une voiture. Il était temps.

À peine y eut-il pris place, que le frisson augmenta et qu'il eut une
véritable attaque de nerfs, au milieu de laquelle la crainte de
m'effrayer lui faisait murmurer en me pressant la main:

–Ce n'est rien, ce n'est rien, je voudrais pleurer.

Et j'entendais sa poitrine se gonfler, et le sang se portait à ses yeux,
mais les larmes n'y venaient pas.

Je lui fis respirer le flacon qui m'avait servi, et, quand nous
arrivâmes chez lui, le frisson seul se manifestait encore.

Avec l'aide du domestique, je le couchai, je fis allumer un grand feu
dans sa chambre, et je courus chercher mon médecin à qui je racontai ce
qui venait de se passer.

Il accourut.

Armand était pourpre, il avait le délire et bégayait des mots sans
suite, à travers lesquels le nom seul de Marguerite se faisait entendre
distinctement.

–Eh bien? dis-je au docteur quand il eut examiné le malade.

–Eh bien, il a une fièvre cérébrale, ni plus ni moins, et c'est bien
heureux, car je crois, Dieu me pardonne, qu'il serait devenu fou.
Heureusement la maladie physique tuera la maladie morale, et dans un
mois il sera sauvé de l'une et de l'autre peut-être.

Chapitre VII

Les maladies comme celle dont Armand avait été atteint ont cela
d'agréable qu'elles tuent sur le coup ou se laissent vaincre très vite.

Quinze jours après les événements que je viens de raconter, Armand était
en pleine convalescence, et nous étions liés d'une étroite amitié. À
peine si j'avais quitté sa chambre tout le temps qu'avait duré sa
maladie.

Le printemps avait semé à profusion ses fleurs, ses feuilles, ses
oiseaux, ses chansons, et la fenêtre de mon ami s'ouvrait gaiement sur
son jardin dont les saines exhalaisons montaient jusqu'à lui.

Le médecin avait permis qu'il se levât, et nous restions souvent à
causer, assis auprès de la fenêtre ouverte à l'heure où le soleil est le
plus chaud, de midi à deux heures.

Je me gardais bien de l'entretenir de Marguerite, craignant toujours que
ce nom ne réveillât un triste souvenir endormi sous le calme apparent du
malade; mais Armand, au contraire, semblait prendre plaisir à parler
d'elle, non plus comme autrefois, avec des larmes dans les yeux, mais
avec un doux sourire qui me rassurait sur l'état de son âme.

J'avais remarqué que, depuis sa dernière visite au cimetière, depuis le
spectacle qui avait déterminé en lui cette crise violente, la mesure de
la douleur morale semblait avoir été comblée par la maladie, et que la
mort de Marguerite ne lui apparaissait plus sous l'aspect du passé. Une
sorte de consolation était résultée de la certitude acquise, et pour
chasser l'image sombre qui se représentait souvent à lui, il s'enfonçait
dans les souvenirs heureux de sa liaison avec Marguerite, et ne semblait
plus vouloir accepter que ceux-là.

Le corps était trop épuisé par l'atteinte et même par la guérison de la
fièvre pour permettre à l'esprit une émotion violente, et la joie
printanière et universelle dont Armand était entouré reportait malgré
lui sa pensée aux images riantes.

Il s'était toujours obstinément refusé à informer sa famille du danger
qu'il courait, et, lorsqu'il avait été sauvé, son père ignorait encore
sa maladie.

Un soir, nous étions restés à la fenêtre plus tard que de coutume; le
temps avait été magnifique et le soleil s'endormait dans un crépuscule
éclatant d'azur et d'or. Quoique nous fussions dans Paris, la verdure
qui nous entourait semblait nous isoler du monde, et à peine si, de
temps en temps, le bruit d'une voiture troublait notre conversation.

–C'est à peu près à cette époque de l'année et le soir d'un jour comme
celui-ci que je connus Marguerite, me dit Armand, écoutant ses propres
pensées et non ce que je lui disais.

Je ne répondis rien. Alors, il se retourna vers moi, et me dit:

–Il faut pourtant que je vous raconte cette histoire; vous en ferez un
livre auquel on ne croira pas, mais qui sera peut-être intéressant à
faire.

–Vous me conterez cela plus tard, mon ami, lui dis-je; vous n'êtes pas
encore assez bien rétabli.

–La soirée est chaude, j'ai mangé mon blanc de poulet, me dit-il en
souriant; je n'ai pas la fièvre, nous n'avons rien à faire, je vais tout
vous dire.

–Puisque vous le voulez absolument, j'écoute.

–C'est une bien simple histoire, ajouta-t-il alors, et que je vous
raconterai en suivant l'ordre des événements. Si vous en faites quelque
chose plus tard, libre à vous de la conter autrement.

Voici ce qu'il me raconta, et c'est à peine si j'ai changé quelques mots
à ce touchant récit.

–Oui, reprit Armand, en laissant retomber sa tête sur le dos de son
fauteuil, oui, c'était par une soirée comme celle-ci! J'avais passé ma
journée à la campagne avec un de mes amis, Gaston R… Le soir, nous
étions revenus à Paris, et, ne sachant que faire, nous étions entrés au
théâtre des Variétés.

Pendant un entr'acte nous sortîmes, et, dans le corridor, nous vîmes
passer une grande femme que mon ami salua.

–Qui saluez-vous donc là? lui demandai-je.

–Marguerite Gautier, me dit-il.

–Il me semble qu'elle est bien changée, car je ne l'ai pas reconnue,
dis-je avec une émotion que vous comprendrez tout à l'heure.

–Elle a été malade; la pauvre fille n'ira pas loin.

Je me rappelle ces paroles comme si elles m'avaient été dites hier.

Il faut que vous sachiez, mon ami, que depuis deux ans la vue de cette
fille, lorsque je la rencontrais, me causait une impression étrange.

Sans que je susse pourquoi, je devenais pâle et mon cœur battait
violemment. J'ai un de mes amis qui s'occupe de sciences occultes, et
qui appellerait ce que j'éprouvais l'affinité des fluides; moi, je crois
tout simplement que j'étais destiné à devenir amoureux de Marguerite, et
que je le pressentais.

Toujours est-il qu'elle me causait une impression réelle, que plusieurs
de mes amis en avaient été témoins, et qu'ils avaient beaucoup ri en
reconnaissant de qui cette impression me venait.

La première fois que je l'avais vue, c'était place de la Bourse, à la
porte de Susse. Une calèche découverte y stationnait, et une femme vêtue
de blanc en était descendue. Un murmure d'admiration avait accueilli son
entrée dans le magasin. Quant à moi, je restai cloué à ma place, depuis
le moment où elle entra jusqu'au moment où elle sortit. À travers les
vitres, je la regardai choisir dans la boutique ce qu'elle venait y
acheter. J'aurais pu entrer, mais je n'osais. Je ne savais quelle était
cette femme, et je craignais qu'elle ne devinât la cause de mon entrée
dans le magasin et ne s'en offensât. Cependant je ne me croyais pas
appelé à la revoir.

Elle était élégamment vêtue; elle portait une robe de mousseline tout
entourée de volants, un châle de l'Inde carré aux coins brodés d'or et
de fleurs de soie, un chapeau de paille d'Italie et un unique bracelet,
grosse chaîne d'or dont la mode commençait à cette époque.

Elle remonta dans sa calèche et partit.

Un des garçons du magasin resta sur la porte, suivant des yeux la
voiture de l'élégante acheteuse. Je m'approchai de lui et le priai de me
dire le nom de cette femme.

–C'est mademoiselle Marguerite Gautier, me répondit-il.

Je n'osai pas lui demander l'adresse, et je m'éloignai.

Le souvenir de cette vision, car c'en était une véritable, ne me sortit
pas de l'esprit, comme bien des visions que j'avais eues déjà, et je
cherchais partout cette femme blanche si royalement belle.

À quelques jours de là, une grande représentation eut lieu à
l'Opéra-Comique. J'y allai. La première personne que j'aperçus dans une
loge d'avant-scène de la galerie fut Marguerite Gautier.

Le jeune homme avec qui j'étais la reconnut aussi, car il me dit, en me
la nommant:

–Voyez donc cette jolie fille.

En ce moment, Marguerite lorgnait de notre côté; elle aperçut mon ami,
lui sourit et lui fit signe de venir lui faire visite.

–Je vais lui dire bonsoir, me dit-il, et je reviens dans un instant.

Je ne pus m'empêcher de lui dire:

–Vous êtes bien heureux!

–De quoi?

–D'aller voir cette femme.

–Est-ce que vous en êtes amoureux?

–Non, dis-je en rougissant, car je ne savais vraiment pas à quoi m'en
tenir là-dessus; mais je voudrais bien la connaître.

–Venez avec moi, je vous présenterai.

–Demandez-lui-en d'abord la permission.

–Ah! Pardieu, il n'y a pas besoin de se gêner avec elle; venez.

Ce qu'il disait là me faisait peine. Je tremblais d'acquérir la
certitude que Marguerite ne méritait pas ce que j'éprouvais pour elle.

Il y a dans un livre d'Alphonse Karr, intitulé: Am Rauchen, un homme qui
suit, le soir, une femme très élégante, et dont, à la première vue, il
est devenu amoureux, tant elle est belle. Pour baiser la main de cette
femme, il se sent la force de tout entreprendre, la volonté de tout
conquérir, le courage de tout faire. À peine s'il ose regarder le bas de
jambe coquet qu'elle dévoile pour ne pas souiller sa robe au contact de
la terre. Pendant qu'il rêve à tout ce qu'il ferait pour posséder cette
femme, elle l'arrête au coin d'une rue et lui demande s'il veut monter
chez elle.

Il détourne la tête, traverse la rue et rentre tout triste chez lui.

Je me rappelais cette étude, et moi qui aurais voulu souffrir pour cette
femme, je craignais qu'elle ne m'acceptât trop vite et ne me donnât trop
promptement un amour que j'eusse voulu payer d'une longue attente ou
d'un grand sacrifice. Nous sommes ainsi, nous autres hommes; et il est
bien heureux que l'imagination laisse cette poésie aux sens, et que les
désirs du corps fassent cette concession aux rêves de l'âme.

Enfin, on m'eût dit: vous aurez cette femme ce soir, et vous serez tué
demain, j'eusse accepté. On m'eût dit: donnez dix louis, et vous serez
son amant, j'eusse refusé et pleuré, comme un enfant qui voit s'évanouir
au réveil le château entrevu la nuit.

Cependant, je voulais la connaître; c'était un moyen, et même le seul,
de savoir à quoi m'en tenir sur son compte.

Je dis donc à mon ami que je tenais à ce qu'elle lui accordât la
permission de me présenter, et je rôdai dans les corridors, me figurant
qu'à partir de ce moment elle allait me voir, et que je ne saurais
quelle contenance prendre sous son regard.

Je tâchais de lier à l'avance les paroles que j'allais lui dire.

Quel sublime enfantillage que l'amour!

Un instant après mon ami redescendit.

–Elle nous attend, me dit-il.

–Est-elle seule? Demandai-je.

–Avec une autre femme.

–Il n'y a pas d'hommes?

–Non.

–Allons.

Mon ami se dirigea vers la porte du théâtre.

–Eh bien, ce n'est pas par là, lui dis-je.

–Nous allons chercher des bonbons. Elle m'en a demandé.

Nous entrâmes chez un confiseur du passage de l'Opéra.

J'aurais voulu acheter toute la boutique, et je regardais même de quoi
l'on pouvait composer le sac, quand mon ami demanda:

–Une livre de raisins glacés.

–Savez-vous si elle les aime?

–Elle ne mange jamais d'autres bonbons, c'est connu.

«Ah! continua-t-il quand nous fûmes sortis, savez-vous à quelle femme je
vous présente? Ne vous figurez pas que c'est à une duchesse, c'est tout
simplement à une femme entretenue, tout ce qu'il y a de plus entretenue,
mon cher; ne vous gênez donc pas, et dites tout ce qui vous passera par
la tête.

–Bien, bien, balbutiai-je, et je le suivis, en me disant que j'allais
me guérir de ma passion.

Quand j'entrai dans la loge, Marguerite riait aux éclats.

J'aurais voulu qu'elle fût triste.

Mon ami me présenta. Marguerite me fit une légère inclination de tête,
et dit:

–Et mes bonbons?

–Les voici.

En les prenant, elle me regarda. Je baissai les yeux, je rougis.

Elle se pencha à l'oreille de sa voisine, lui dit quelques mots tout
bas, et toutes deux éclatèrent de rire.

Bien certainement j'étais la cause de cette hilarité; mon embarras en
redoubla. À cette époque, j'avais pour maîtresse une petite bourgeoise
fort tendre et fort sentimentale, dont le sentiment et les lettres
mélancoliques me faisaient rire. Je compris le mal que j'avais dû lui
faire par celui que j'éprouvais, et, pendant cinq minutes, je l'aimai
comme jamais on n'aima une femme.

Marguerite mangeait ses raisins sans plus s'occuper de moi.

Mon introducteur ne voulut pas me laisser dans cette position ridicule.

–Marguerite, fit-il, il ne faut pas vous étonner si M. Duval ne vous
dit rien, vous le bouleversez tellement qu'il ne trouve pas un mot.

–Je crois plutôt que monsieur vous a accompagné ici parce que cela vous
ennuyait d'y venir seul.

–Si cela était vrai, dis-je à mon tour, je n'aurais pas prié Ernest de
vous demander la permission de me présenter.

–Ce n'était peut-être qu'un moyen de retarder le moment fatal.

Pour peu que l'on ait vécu avec les filles du genre de Marguerite, on
sait le plaisir qu'elles prennent à faire de l'esprit à faux et à
taquiner les gens qu'elles voient pour la première fois. C'est sans
doute une revanche des humiliations qu'elles sont souvent forcées de
subir de la part de ceux qu'elles voient tous les jours.

Aussi faut-il pour leur répondre une certaine habitude de leur monde,
habitude que je n'avais pas; puis, l'idée que je m'étais faite de
Marguerite m'exagéra sa plaisanterie. Rien ne m'était indifférent de la
part de cette femme. Aussi je me levai en lui disant, avec une
altération de voix qu'il me fut impossible de cacher complètement:

–Si c'est là ce que vous pensez de moi, madame, il ne me reste plus
qu'à vous demander pardon de mon indiscrétion, et à prendre congé de
vous en vous assurant qu'elle ne se renouvellera pas.

Là-dessus, je saluai et je sortis.

À peine eus-je fermé la porte, que j'entendis un troisième éclat de
rire. J'aurais bien voulu que quelqu'un me coudoyât en ce moment.

Je retournai à ma stalle.

On frappa le lever de la toile.

Ernest revint auprès de moi.

–Comme vous y allez! me dit-il en s'asseyant; elles vous croient fou.

–Qu'a dit Marguerite, quand j'ai été parti?

–Elle a ri et m'a assuré qu'elle n'avait jamais rien vu d'aussi drôle
que vous. Mais il ne faut pas vous tenir pour battu; seulement ne faites
pas à ces filles-là l'honneur de les prendre au sérieux. Elles ne savent
pas ce que c'est que l'élégance et la politesse; c'est comme les chiens
auxquels on met des parfums, ils trouvent que cela sent mauvais et vont
se rouler dans le ruisseau.

–Après tout, que m'importe? dis-je en essayant de prendre un ton
dégagé, je ne reverrai jamais cette femme, et si elle me plaisait avant
que je la connusse, c'est bien changé maintenant que je la connais.

–Bah! je ne désespère pas de vous voir un jour dans le fond de sa loge,
et d'entendre dire que vous vous ruinez pour elle. Du reste, vous aurez
raison, elle est mal élevée, mais c'est une jolie maîtresse à avoir.

Heureusement, on leva le rideau et mon ami se tut. Vous dire ce que l'on
jouait me serait impossible. Tout ce que je me rappelle, c'est que de
temps en temps je levais les yeux sur la loge que j'avais si brusquement
quittée, et que des figures de visiteurs nouveaux s'y succédaient à
chaque instant.

Cependant, j'étais loin de ne plus penser à Marguerite. Un autre
sentiment s'emparait de moi. Il me semblait que j'avais son insulte et
mon ridicule à faire oublier; je me disais que, dussé-je y dépenser ce
que je possédais, j'aurais cette fille et prendrais de droit la place
que j'avais abandonnée si vite.

Avant que le spectacle fût terminé, Marguerite et son amie quittèrent
leur loge.

Malgré moi, je quittai ma stalle.

–Vous vous en allez? me dit Ernest.

–Oui.

–Pourquoi?

En ce moment, il s'aperçut que la loge était vide.

–Allez, allez, dit-il, et bonne chance, ou plutôt meilleure chance.

Je sortis.

J'entendis dans l'escalier des frôlements de robes et des bruits de
voix. Je me mis à l'écart et je vis passer, sans être vu, les deux
femmes et les deux jeunes gens qui les accompagnaient.

Sous le péristyle du théâtre se présenta à elles un petit domestique.

–Va dire au cocher d'attendre à la porte du café Anglais, dit
Marguerite; nous irons à pied jusque-là.

Quelques minutes après, en rôdant sur le boulevard, je vis, à une
fenêtre d'un des grands cabinets du restaurant, Marguerite, appuyée sur
le balcon, effeuillant un à un les camélias de son bouquet.

Un des deux hommes était penché sur son épaule et lui parlait tout bas.

J'allai m'installer à la Maison d'Or, dans les salons du premier étage,
et je ne perdis pas de vue la fenêtre en question.

À une heure du matin, Marguerite remontait dans sa voiture avec ses
trois amis.

Je pris un cabriolet et je la suivis.

La voiture s'arrêta rue d'Antin, nº 9.

Marguerite en descendit et rentra seule chez elle.

C'était sans doute un hasard, mais ce hasard me rendit bien heureux.

À partir de ce jour, je rencontrai souvent Marguerite au spectacle, aux
Champs-Elysées. Toujours même gaieté chez elle, toujours même émotion
chez moi.

Quinze jours se passèrent cependant sans que je la revisse nulle part.
Je me trouvai avec Gaston, à qui je demandai de ses nouvelles.

–La pauvre fille est bien malade, me répondit-il.

–Qu'a-t-elle donc?

–Elle a qu'elle est poitrinaire, et que, comme elle a fait une vie qui
n'est pas destinée à la guérir, elle est dans son lit et qu'elle se
meurt.

Le cœur est étrange; je fus presque content de cette maladie.

J'allai tous les jours savoir des nouvelles de la malade, sans cependant
m'inscrire, ni laisser ma carte. J'appris ainsi sa convalescence et son
départ pour Bagnères.

Puis, le temps s'écoula, l'impression, sinon le souvenir, parut
s'effacer peu à peu de mon esprit. Je voyageai; des liaisons, des
habitudes, des travaux prirent la place de cette pensée, et, lorsque je
songeais à cette première aventure, je ne voulais voir ici qu'une de ces
passions comme on en a lorsque l'on est tout jeune, et dont on rit peu
de temps après.

Du reste, il n'y aurait pas eu de mérite à triompher de ce souvenir, car
j'avais perdu Marguerite de vue depuis son départ, et, comme je vous
l'ai dit, quand elle passa près de moi, dans le corridor des Variétés,
je ne la reconnus pas.

Elle était voilée, il est vrai; mais si voilée qu'elle eût été, deux ans
plus tôt, je n'aurais pas eu besoin de la voir pour la reconnaître: je
l'aurais devinée.

Ce qui n'empêcha pas mon cœur de battre quand je sus que c'était elle;
et les deux années passées sans la voir et les résultats que cette
séparation avait paru amener s'évanouirent dans la même fumée au seul
toucher de sa robe.

Chapitre VIII

Cependant, continua Armand après une pause, tout en comprenant que
j'étais encore amoureux, je me sentais plus fort qu'autrefois, et, dans
mon désir de me retrouver avec Marguerite, il y avait aussi la volonté
de lui faire voir que je lui étais devenu supérieur.

Que de routes prend et que de raisons se donne le cœur pour en arriver à
ce qu'il veut! Aussi, je ne pus rester longtemps dans les corridors, et
je retournai prendre ma place à l'orchestre, en jetant un coup d'œil
rapide dans la salle, pour voir dans quelle loge elle était.

Elle était dans l'avant-scène du rez-de-chaussée, et toute seule. Elle
était changée, comme je vous l'ai dit, je ne retrouvais plus sur sa
bouche son sourire indifférent. Elle avait souffert, elle souffrait
encore.

Quoiqu'on fût déjà en avril, elle était encore vêtue comme en hiver et
toute couverte de velours.

Je la regardais si obstinément que mon regard attira le sien.

Elle me considéra quelques instants, prit sa lorgnette pour mieux me
voir, et crut sans doute me reconnaître, sans pouvoir positivement dire
qui j'étais, car lorsqu'elle reposa sa lorgnette, un sourire, ce
charmant salut des femmes, erra sur ses lèvres, pour répondre au salut
qu'elle avait l'air d'attendre de moi; mais je n'y répondis point, comme
pour prendre barres sur elle et paraître avoir oublié, quand elle se
souvenait.

Elle crut s'être trompée et détourna la tête.

On leva le rideau.

J'ai vu bien des fois Marguerite au spectacle, je ne l'ai jamais vue
prêter la moindre attention à ce qu'on jouait.

Quant à moi, le spectacle m'intéressait aussi fort peu, et je ne
m'occupais que d'elle, mais en faisant tous mes efforts pour qu'elle ne
s'en aperçût pas.

Je la vis ainsi échanger des regards avec la personne occupant la loge
en face de la sienne; je portai mes yeux sur cette loge, et je reconnus
dedans une femme avec qui j'étais assez familier.

Cette femme était une ancienne femme entretenue, qui avait essayé
d'entrer au théâtre, qui n'y avait pas réussi, et qui, comptant sur ses
relations avec les élégantes de Paris, s'était mise dans le commerce et
avait pris un magasin de modes.

Je vis en elle un moyen de me rencontrer avec Marguerite, et je profitai
d'un moment où elle regardait de mon côté pour lui dire bonsoir de la
main et des yeux.

Ce que j'avais prévu arriva, elle m'appela dans sa loge.

Prudence Duvernoy, c'était l'heureux nom de la modiste, était une de ces
grosses femmes de quarante ans avec lesquelles il n'y a pas besoin d'une
grande diplomatie pour leur faire dire ce que l'on veut savoir, surtout
quand ce que l'on veut savoir est aussi simple que ce que j'avais à lui
demander.

Je profitai d'un moment où elle recommençait ses correspondances avec
Marguerite pour lui dire:

–Qui regardez-vous ainsi?

–Marguerite Gautier.

–Vous la connaissez?

–Oui; je suis sa modiste, et elle est ma voisine.

–Vous demeurez donc rue d'Antin?

–Nº 7. La fenêtre de son cabinet de toilette donne sur la fenêtre du
mien.

–On dit que c'est une charmante fille.

–Vous ne la connaissez pas?

–Non, mais je voudrais bien la connaître.

–Voulez-vous que je lui dise de venir dans notre loge?

–Non, j'aime mieux que vous me présentiez à elle.

–Chez elle?

–Oui.

–C'est plus difficile.

–Pourquoi?

–Parce qu'elle est protégée par un vieux duc très jaloux.

–Protégée est charmant.

–Oui, protégée, reprit Prudence. Le pauvre vieux, il serait bien
embarrassé d'être son amant.

Prudence me raconta alors comment Marguerite avait fait connaissance du
duc à Bagnères.

–C'est pour cela, continuai-je, qu'elle est seule ici?

–Justement.

–Mais, qui la reconduira?

–Lui.

–Il va donc venir la prendre?

–Dans un instant.

–Et vous, qui vous reconduit?

–Personne.

–Je m'offre.

–Mais vous êtes avec un ami, je crois.

–Nous nous offrons alors.

–Qu'est-ce que c'est que votre ami?

–C'est un charmant garçon, fort spirituel, et qui sera enchanté de
faire votre connaissance.

–Eh bien, c'est convenu, nous partirons tous les quatre après cette
pièce, car je connais la dernière.

–Volontiers, je vais prévenir mon ami.

–Allez.

–Ah! me dit Prudence au moment où j'allais sortir, voilà le duc qui
entre dans la loge de Marguerite.

Je regardai.

Un homme de soixante-dix ans, en effet, venait de s'asseoir derrière la
jeune femme et lui remettait un sac de bonbons dans lequel elle puisa
aussitôt en souriant, puis elle l'avança sur le devant de sa loge en
faisant à Prudence un signe qui pouvait se traduire par:

–En voulez-vous?

–Non, fit Prudence.

Marguerite reprit le sac et, se retournant, se mit à causer avec le duc.

Le récit de tous ces détails ressemble à de l'enfantillage, mais tout ce
qui avait rapport à cette fille est si présent à ma mémoire, que je ne
puis m'empêcher de le rappeler aujourd'hui.

Je descendis prévenir Gaston de ce que je venais d'arranger pour lui et
pour moi.

Il accepta.

Nous quittâmes nos stalles pour monter dans la loge de Madame Duvernoy.

À peine avions-nous ouvert la porte des orchestres que nous fûmes forcés
de nous arrêter pour laisser passer Marguerite et le duc qui s'en
allaient.

J'aurais donné dix ans de ma vie pour être à la place de ce vieux
bonhomme.

Arrivé sur le boulevard, il lui fit prendre place dans un phaéton qu'il
conduisait lui-même, et ils disparurent emportés au trot de deux
superbes chevaux.

Nous entrâmes dans la loge de Prudence.

Quand la pièce fut finie, nous descendîmes prendre un simple fiacre qui
nous conduisit rue d'Antin, nº 7. A la porte de sa maison, Prudence nous
offrit de monter chez elle pour nous faire voir ses magasins que nous ne
connaissions pas et dont elle paraissait être très fière. Vous jugez
avec quel empressement j'acceptai.

Il me semblait que je me rapprochais peu à peu de Marguerite. J'eus
bientôt fait retomber la conversation sur elle.

–Le vieux duc est chez votre voisine? dis-je à Prudence.

–Non pas; elle doit être seule.

–Mais elle va s'ennuyer horriblement, dit Gaston.

–Nous passons presque toutes nos soirées ensemble, ou, lorsqu'elle
rentre, elle m'appelle. Elle ne se couche jamais avant deux heures du
matin. Elle ne peut pas dormir plus tôt.

–Pourquoi?

–Parce qu'elle est malade de la poitrine et qu'elle a presque toujours
la fièvre.

–Elle n'a pas d'amants? demandai-je.

–Je ne vois jamais personne rester quand je m'en vais; mais je ne
réponds pas qu'il ne vient personne quand je suis partie; souvent je
rencontre chez elle, le soir, un certain comte de N… qui croit avancer
ses affaires en faisant ses visites à onze heures, en lui envoyant des
bijoux tant qu'elle en veut; mais elle ne peut pas le voir en peinture.
Elle a tort, c'est un garçon très riche. J'ai beau lui dire de temps en
temps: ma chère enfant, c'est l'homme qu'il vous faut! Elle qui m'écoute
assez ordinairement, elle me tourne le dos et me répond qu'il est trop
bête. Qu'il soit bête, j'en conviens; mais ce serait pour elle une
position, tandis que ce vieux duc peut mourir d'un jour à l'autre. Les
vieillards sont égoïstes; sa famille lui reproche sans cesse son
affection pour Marguerite: voilà deux raisons pour qu'il ne lui laisse
rien. Je lui fais de la morale, à laquelle elle répond qu'il sera
toujours temps de prendre le comte à la mort du duc.

«Cela n'est pas toujours drôle, continua Prudence, de vivre comme elle
vit. Je sais bien, moi, que cela ne m'irait pas et que j'enverrais bien
vite promener le bonhomme. Il est insipide, ce vieux; il l'appelle sa
fille, il a soin d'elle comme d'un enfant, il est toujours sur son dos.
Je suis sûre qu'à cette heure un de ses domestiques rôde dans la rue
pour voir qui sort, et surtout qui entre.

–Ah! cette pauvre Marguerite! dit Gaston en se mettant au piano et en
jouant une valse, je ne savais pas cela, moi. Cependant je lui trouvais
l'air moins gai depuis quelque temps.

–Chut! dit Prudence en prêtant l'oreille.

Gaston s'arrêta.

–Elle m'appelle, je crois.

Nous écoutâmes.

En effet, une voix appelait Prudence.

–Allons, messieurs, allez-vous-en, nous dit madame Duvernoy.

–Ah! c'est comme cela que vous entendez l'hospitalité, dit Gaston en
riant, nous nous en irons quand bon nous semblera.

–Pourquoi nous en irions-nous?

–Je vais chez Marguerite.

–Nous attendrons ici.

–Cela ne se peut pas.

–Alors, nous irons avec vous.

–Encore moins.

–Je connais Marguerite, moi, fit Gaston, je puis bien aller lui faire
une visite.

–Mais Armand ne la connaît pas.

–Je le présenterai.

–C'est impossible.

Nous entendîmes de nouveau la voix de Marguerite appelant toujours
Prudence. Celle-ci courut à son cabinet de toilette. Je l'y suivis avec
Gaston. Elle ouvrit la fenêtre.

Nous nous cachâmes de façon à ne pas être vus du dehors.

–Il y a dix minutes que je vous appelle, dit Marguerite de sa fenêtre
et d'un ton presque impérieux.

–Que me voulez-vous?

–Je veux que vous veniez tout de suite.

–Pourquoi?

–Parce que le comte de N… est encore là et qu'il m'ennuie à périr.

–Je ne peux pas maintenant.

–Qui vous en empêche?

–J'ai chez moi deux jeunes gens qui ne veulent pas s'en aller.

–Dites-leur qu'il faut que vous sortiez.

–Je le leur ai dit.

–Eh bien, laissez-les chez vous; quand ils vous verront sortie, ils
s'en iront.

–Après avoir mis tout sens dessus dessous!

–Mais qu'est-ce qu'ils veulent?

–Ils veulent vous voir.

–Comment se nomment-ils?

–Vous en connaissez un, M. Gaston R…

–Ah! oui, je le connais; et l'autre?

–M Armand Duval. Vous ne le connaissez pas?

–Non; mais amenez-les toujours, j'aime mieux tout que le comte. Je vous
attends, venez vite.

Marguerite referma sa fenêtre, Prudence la sienne.

Marguerite, qui s'était un instant rappelé mon visage, ne se rappelait
pas mon nom. J'aurais mieux aimé un souvenir à mon désavantage que cet
oubli.

–Je savais bien, dit Gaston, qu'elle serait enchantée de nous voir.

–Enchantée n'est pas le mot, répondit Prudence en mettant son châle et
son chapeau, elle vous reçoit pour faire partir le comte. Tâchez d'être
plus aimables que lui, ou, je connais Marguerite, elle se brouillera
avec moi.

Nous suivîmes Prudence qui descendait.

Je tremblais; il me semblait que cette visite allait avoir une grande
influence sur ma vie.

J'étais encore plus ému que le soir de ma présentation dans la loge de
l'Opéra-Comique.

En arrivant à la porte de l'appartement que vous connaissez, le cœur me
battait si fort que la pensée m'échappait.

Quelques accords de piano arrivaient jusqu'à nous.

Prudence sonna.

Le piano se tut.

Une femme qui avait plutôt l'air d'une dame de compagnie que d'une femme
de chambre vint nous ouvrir.

Nous passâmes dans le salon, du salon dans le boudoir, qui était à cette
époque ce que vous l'avez vu depuis.

Un jeune homme était appuyé contre la cheminée.

Marguerite, assise devant son piano, laissait courir ses doigts sur les
touches, et commençait des morceaux qu'elle n'achevait pas.

L'aspect de cette scène était l'ennui, résultant pour l'homme de
l'embarras de sa nullité, pour la femme de la visite de ce lugubre
personnage.

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