Autour de la Lune
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AUTOUR DE LA LUNE
Etext Production Notes
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D'ici à la fin du document le texte sera redigé en français.
Typographie utilisée dans le texte.
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_xxx_ Texte imprimé en italiques.
(xxx) Symboles mathématiques ou mots grecs rendus
selon le langage de composition TeX.
–Tiret.
Dictionnaire des mots peu communs utilisés dans le texte.
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lieue Ancienne mesure de distance (environ 4 km).
ligne Ancienne mesure de longeur valant, douzième partie
du pouce, 2.1167 mm.
londrès Cigare de la Havane, fabriqué à l'origine pour les
Anglais.
milles Mesure de longeur américaine, 5280 pieds, 1609 mètres,
pied Mesure de longeur américaine, 0.3248 mètre,
pouce Mesure de longeur américaine, 2.54 cm, douzième partie
du pied.
toise Ancienne mesure de longeur valant 6 pieds
(environ 2 mètres).
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AUTOUR DE LA LUNE
par Jules Verne
CHAPITRE PRÉLIMINAIRE
Qui résume la première partie de cet ouvrage, pour servir de préface a
la seconde
Pendant le cours de l'année 186., le monde entier fut singulièrement
ému par une tentative scientifique sans précédents dans les annales de
la science. Les membres du Gun-Club, cercle d'artilleurs fondé à
Baltimore après la guerre d'Amérique, avaient eu l'idée de se mettre
en communication avec la Lune–oui, avec la Lune–, en lui envoyant
un boulet. Leur président Barbicane, le promoteur de l'entreprise,
ayant consulté à ce sujet les astronomes de l'Observatoire de
Cambridge, prit toutes les mesures nécessaires au succès de cette
extraordinaire entreprise, déclarée réalisable par la majorité des
gens compétents. Après avoir provoqué une souscription publique qui
produisit près de trente millions de francs, il commença ses
gigantesques travaux.
Suivant la note rédigée par les membres de l'Observatoire, le canon
destiné à lancer le projectile devait être établi dans un pays situé
entre 0 et 28 degrés de latitude nord ou sud, afin de viser la Lune au
zénith. Le boulet devait être animé d'une vitesse initiale de douze
mille yards à la seconde. Lancé le 1er décembre, à onze heures moins
treize minutes et vingt secondes du soir, il devait rencontrer la Lune
quatre jours après son départ, le 5 décembre, à minuit précis, à
l'instant même où elle se trouverait dans son périgée, c'est-à-dire à
sa distance la plus rapprochée de la Terre, soit exactement
quatre-vingt-six mille quatre cent dix lieues.
Les principaux membres du Gun-Club, le président Barbicane, le major
Elphiston, le secrétaire J.-T. Maston et autres savants tinrent
plusieurs séances dans lesquelles furent discutées la forme et la
composition du boulet, la disposition et la nature du canon, la
qualité et la quantité de la poudre à employer. Il fut décidé: 1° que
le projectile serait un obus en aluminium d'un diamètre de cent huit
pouces et d'une épaisseur de douze pouces à ses parois, qui pèserait
dix-neuf mille deux cent cinquante livres; 2° que le canon serait une
Columbiad en fonte de fer longue de neuf cents pieds, qui serait
coulée directement dans le sol; 3° que la charge emploierait quatre
cent mille livres de fulmi-coton qui, développant six milliards de
litres de gaz sous le projectile, l'emporteraient facilement vers
l'astre des nuits.
Ces questions résolues, le président Barbicane, aidé de l'ingénieur
Murchison, fit choix d'un emplacement situé dans la Floride par 27°
7' de latitude nord et 5° 7' de longitude ouest. Ce fut en cet
endroit, qu'après des travaux merveilleux, la Columbiad fut coulée
avec un plein succès.
Les choses en étaient là, quand survint un incident qui centupla
l'intérêt attaché à cette grande entreprise.
Un Français, un Parisien fantaisiste, un artiste aussi spirituel
qu'audacieux, demanda à s'enfermer dans un boulet afin d'atteindre la
Lune et d'opérer une reconnaissance du satellite terrestre. Cet
intrépide aventurier se nommait Michel Ardan. Il arriva en Amérique,
fut reçu avec enthousiasme, tint des meetings, se vit porter en
triomphe, réconcilia le président Barbicane avec son mortel ennemi le
capitaine Nicholl et, comme gage de réconciliation, il les décida à
s'embarquer avec lui dans le projectile.
La proposition fut acceptée. On modifia la forme du boulet. Il
devint cylindro-conique. On garnit cette espèce de wagon aérien de
ressorts puissants et de cloisons brisantes qui devaient amortir le
contrecoup du départ. On le pourvut de vivres pour un an, d'eau pour
quelques mois, de gaz pour quelques jours. Un appareil automatique
fabriquait et fournissait l'air nécessaire à la respiration des trois
voyageurs. En même temps, le Gun-Club faisait construire sur l'un des
plus hauts sommets des montagnes Rocheuses un gigantesque télescope
qui permettrait de suivre le projectile pendant son trajet à travers
l'espace. Tout était prêt.
Le 30 novembre, à l'heure fixée, au milieu d'un concours
extraordinaire de spectateurs, le départ eut lieu et pour la première
fois, trois êtres humains, quittant le globe terrestre, s'élancèrent
vers les espaces interplanétaires avec la presque certitude d'arriver
à leur but. Ces audacieux voyageurs, Michel Ardan, le président
Barbicane et le capitaine Nicholl, devaient effectuer leur trajet en
_quatre-vingt dix-sept heures treize minutes et vingt secondes_.
Conséquemment, leur arrivée à la surface du disque lunaire ne pouvait
avoir lieu que le 5 décembre, à minuit, au moment précis où la Lune
serait pleine, et non le 4, ainsi que l'avaient annoncé quelques
journaux mal informés.
Mais, circonstance inattendue, la détonation produite par la Columbiad
eut pour effet immédiat de troubler l'atmosphère terrestre en y
accumulant une énorme quantité de vapeurs. Phénomène qui excita
l'indignation générale, car la Lune fut voilée pendant plusieurs nuits
aux yeux de ses contemplateurs.
Le digne J.-T. Maston, le plus vaillant ami des trois voyageurs,
partit pour les montagnes Rocheuses, en compagnie de l'honorable J.
Belfast, directeur de l'Observatoire de Cambridge, et il gagna la
station de Long's-Peak, où se dressait le télescope qui rapprochait la
Lune à deux lieues. L'honorable secrétaire du Gun-Club voulait
observer lui-même le véhicule de ses audacieux amis.
L'accumulation des nuages dans l'atmosphère empêcha toute observation
pendant les 5, 6, 7, 8, 9 et 10 décembre. On crut même que
l'observation devrait être remise au 3 janvier de l'année suivante,
car la Lune, entrant dans son dernier quartier le 11, ne présenterait
plus alors qu'une portion décroissante de son disque, insuffisante
pour permettre d'y suivre la trace du projectile.
Mais enfin, à la satisfaction générale, une forte tempête nettoya
l'atmosphère dans la nuit du 11 au 12 décembre, et la Lune, à demi
éclairée, se découpa nettement sur le fond noir du ciel.
Cette nuit même, un télégramme était envoyé de la station de
Long's-Peak par J.-T. Maston et Belfast à MM. les membres du bureau de
l'Observatoire de Cambridge.
Or, qu'annonçait ce télégramme?
Il annonçait: que le 11 décembre, à huit heures quarante-sept du
soir, le projectile lancé par la Columbiad de Stone's-Hill avait été
aperçu par MM. Belfast et J.-T. Maston,–que le boulet, dévié pour
une cause ignorée, n'avait point atteint son but, mais qu'il en était
passé assez près pour être retenu par l'attraction lunaire,–que
son mouvement rectiligne s'était changé en un mouvement circulaire,
et qu'alors, entraîné suivant un orbe elliptique autour de l'astre
des nuits, il en était devenu le satellite.
Le télégramme ajoutait que les éléments de ce nouvel astre n'avaient
pu être encore calculés;–et en effet, trois observations prenant
l'astre dans trois positions différentes, sont nécessaires pour
déterminer ces éléments. Puis, il indiquait que la distance séparant
le projectile de la surface lunaire «pouvait» être évaluée à deux
mille huit cent trente-trois milles environ, soit quatre mille cinq
cents lieues.
Il terminait enfin en émettant cette double hypothèse: Ou l'attraction
de la Lune finirait par l'emporter, et les voyageurs atteindraient
leur but; ou le projectile, maintenu dans un orbe immutable,
graviterait autour du disque lunaire jusqu'à la fin des siècles.
Dans ces diverses alternatives, quel serait le sort des voyageurs?
Ils avaient des vivres pour quelque temps, c'est vrai. Mais en
supposant même le succès de leur téméraire entreprise, comment
reviendraient-ils? Pourraient-ils jamais revenir? Aurait-on de leurs
nouvelles? Ces questions, débattues par les plumes les plus savantes
du temps, passionnèrent le public.
Il convient de faire ici une remarque qui doit être méditée par les
observateurs trop pressés. Lorsqu'un savant annonce au public une
découverte purement spéculative, il ne saurait agir avec assez de
prudence. Personne n'est forcé de découvrir ni une planète, ni une
comète, ni un satellite, et qui se trompe en pareil cas, s'expose
justement aux quolibets de la foule. Donc, mieux vaut attendre, et
c'est ce qu'aurait dû faire l'impatient J.-T. Maston, avant de lancer
à travers le monde ce télégramme qui, suivant lui, disait le dernier
mot de cette entreprise.
En effet, ce télégramme contenait des erreurs de deux sortes, ainsi
que cela fut vérifié plus tard: 1° Erreurs d'observation, en ce qui
concernait la distance du projectile à la surface de la Lune, car, à
la date du 11 décembre, il était impossible de l'apercevoir, et ce que
J.-T. Maston avait vu ou cru voir, ne pouvait être le boulet de la
Columbiad. 2° Erreurs de théorie sur le sort réservé audit
projectile, car en faire un satellite de la Lune, c'était se mettre en
contradiction absolue avec les lois de la mécanique rationnelle.
Une seule hypothèse des observateurs de Long's-Peak pouvait se
réaliser, celle qui prévoyait le cas où les voyageurs–s'ils
existaient encore–, combineraient leurs efforts avec l'attraction
lunaire de manière à atteindre la surface du disque.
Or, ces hommes, aussi intelligents que hardis, avaient survécu au
terrible contrecoup du départ, et c'est leur voyage dans le
boulet-wagon qui va être raconté jusque dans ses plus dramatiques
comme dans ses plus singuliers détails. Ce récit détruira beaucoup
d'illusions et de prévisions; mais il donnera une juste idée des
péripéties réservées à une pareille entreprise, et il mettra en relief
les instincts scientifiques de Barbicane, les ressources de
l'industrieux Nicholl et l'humoristique audace de Michel Ardan.
En outre, il prouvera que leur digne ami, J.-T. Maston, perdait son
temps, lorsque, penché sur le gigantesque télescope, il observait la
marche de la Lune à travers les espaces stellaires.
I
De dix heures vingt a dix heures quarante-sept minutes du soir
Quand dix heures sonnèrent, Michel Ardan, Barbicane et Nicholl firent
leurs adieux aux nombreux amis qu'ils laissaient sur terre. Les deux
chiens, destinés à acclimater la race canine sur les continents
lunaires, étaient déjà emprisonnés dans le projectile. Les trois
voyageurs s'approchèrent de l'orifice de l'énorme tube de fonte, et
une grue volante les descendit jusqu'au chapeau conique du boulet.
Là, une ouverture, ménagée à cet effet, leur donna accès dans le wagon
d'aluminium. Les palans de la grue étant halés à l'extérieur, la
gueule de la Columbiad fut instantanément dégagée de ses derniers
échafaudages.
Nicholl, une fois introduit avec ses compagnons dans le projectile,
s'occupa d'en fermer l'ouverture au moyen d'une forte plaque maintenue
intérieurement par de puissantes vis de pression. D'autres plaques,
solidement adaptées, recouvraient les verres lenticulaires des
hublots. Les voyageurs, hermétiquement clos dans leur prison de
métal, étaient plongés au milieu d'une obscurité profonde.
«Et maintenant, mes chers compagnons, dit Michel Ardan, faisons comme
chez nous. Je suis homme d'intérieur, moi, et très fort sur l'article
ménage. Il s'agit de tirer le meilleur parti possible de notre
nouveau logement et d'y trouver nos aises. Et d'abord, tâchons d'y
voir un peu plus clair. Que diable! le gaz n'a pas été inventé pour
les taupes!»
Ce disant, l'insouciant garçon fit jaillir la flamme d'une allumette
qu'il frotta à la semelle de sa botte; puis, il l'approcha du bec fixé
au récipient, dans lequel l'hydrogène carboné, emmagasiné à une haute
pression, pouvait suffire à l'éclairage et au chauffage du boulet
pendant cent quarante-quatre heures, soit six jours et six nuits.
Le gaz s'alluma. Le projectile, ainsi éclairé, apparut comme une
chambre confortable, capitonnée à ses parois, meublée de divans
circulaires, et dont la voûte s'arrondissait en forme de dôme.
Les objets qu'elle renfermait, armes, instruments, ustensiles,
solidement saisis et maintenus contre les rondeurs du capiton,
devaient supporter impunément le choc du départ. Toutes les
précautions humainement possibles avaient été prises pour mener à
bonne fin une si téméraire tentative.
Michel Ardan examina tout et se déclara fort satisfait de son
installation.
«C'est une prison, dit-il, mais une prison qui voyage, et avec le
droit de mettre le nez à la fenêtre, je ferais bien un bail de cent
ans! Tu souris Barbicane? As-tu donc une arrière-pensée? Te dis-tu
que cette prison pourrait être notre tombeau? Tombeau, soit, mais je
ne le changerais pas pour celui de Mahomet qui flotte dans l'espace
et ne marche pas!»
Pendant que Michel Ardan parlait ainsi, Barbicane et Nicholl faisaient
leurs derniers préparatifs.
Le chronomètre de Nicholl marquait dix heures vingt minutes du soir
lorsque les trois voyageurs se furent définitivement murés dans leur
boulet. Ce chronomètre était réglé à un dixième de seconde près sur
celui de l'ingénieur Murchison. Barbicane le consulta.
«Mes amis, dit-il, il est dix heures vingt. A dix heures
quarante-sept, Murchison lancera l'étincelle électrique sur le fil
qui communique avec la charge de la Columbiad. A ce moment précis,
nous quitterons notre sphéroïde. Nous avons donc encore vingt-sept
minutes à rester sur la terre.
–Vingt-six minutes et treize secondes, répondit le méthodique
Nicholl.
–Eh bien, s'écria Michel Ardan d'un ton de belle humeur, en
vingt-six minutes, on fait bien des choses! On peut discuter les
plus graves questions de morale ou de politique, et même les
résoudre! Vingt-six minutes bien employées valent mieux que
vingt-six années où on ne fait rien! Quelques secondes d'un Pascal
ou d'un Newton sont plus précieuses que toute l'existence de
l'indigeste foule des imbéciles…
–Et tu en conclus, éternel parleur? demanda le président Barbicane.
–J'en conclus que nous avons vingt-six minutes, répondit Ardan.
–Vingt-quatre seulement, dit Nicholl.
–Vingt-quatre, si tu y tiens, mon brave capitaine, répondit Ardan,
vingt-quatre minutes pendant lesquelles on pourrait approfondir…
–Michel, dit Barbicane, pendant notre traversée, nous aurons tout le
temps nécessaire pour approfondir les questions les plus ardues.
Maintenant occupons-nous du départ.
–Ne sommes-nous pas prêts?
–Sans doute. Mais il est encore quelques précautions à prendre pour
atténuer autant que possible le premier choc!
–N'avons-nous pas ces couches d'eau disposées entre les cloisons
brisantes, et dont l'élasticité nous protégera suffisamment?
–Je l'espère, Michel, répondit doucement Barbicane, mais je n'en
suis pas bien sûr!
–Ah! le farceur! s'écria Michel Ardan. Il espère!… Il n'est
pas sûr!… Et il attend le moment où nous sommes encaqués pour
faire ce déplorable aveu! Mais je demande à m'en aller!
–Et le moyen? répliqua Barbicane.
–En effet! dit Michel Ardan, c'est difficile. Nous sommes dans le
train et le sifflet du conducteur retentira avant vingt-quatre
minutes…
–Vingt», fit Nicholl.
Pendant quelques instants, les trois voyageurs se regardèrent. Puis
ils examinèrent les objets emprisonnés avec eux.
«Tout est à sa place, dit Barbicane. Il s'agit de décider maintenant
comment nous nous placerons le plus utilement pour supporter le choc
du départ. La position à prendre ne saurait être indifférente, et
autant que possible, il faut empêcher que le sang ne nous afflue trop
violemment à la tête.
–Juste, fit Nicholl.
–Alors, répondit Michel Ardan, prêt à joindre l'exemple à la parole,
mettons-nous la tête en bas et les pieds en haut, comme les clowns du
Great-Circus!
–Non, dit Barbicane, mais étendons-nous sur le côté. Nous
résisterons mieux ainsi au choc. Remarquez bien qu'au moment où le
boulet partira que nous soyons dedans ou que nous soyons devant, c'est
à peu près la même chose.
–Si ce n'est qu' «à peu près» la même chose, je me rassure, répliqua
Michel Ardan.
–Approuvez-vous mon idée, Nicholl? demanda Barbicane.
–Entièrement, répondit le capitaine. Encore treize minutes et demie.
–Ce n'est pas un homme que ce Nicholl s'écria Michel, c'est un
chronomètre à secondes, a échappement, avec huit trous…»
Mais ses compagnons ne l'écoutaient plus, et ils prenaient leurs
dernières dispositions avec un sang-froid inimaginable. Ils avaient
l'air de deux voyageurs méthodiques, montés dans un wagon, et
cherchant à se caser aussi confortablement que possible. On se
demande vraiment de quelle matière sont faits ces coeurs d'Américains
auxquels l'approche du plus effroyable danger n'ajoute pas une
pulsation!
Trois couchettes, épaisses et solidement conditionnées, avaient été
placées dans le projectile. Nicholl et Barbicane les disposèrent au
centre du disque qui formait le plancher mobile. Là devaient
s'étendre les trois voyageurs, quelques moments avant le départ.
Pendant ce temps, Ardan, ne pouvant rester immobile, tournait dans son
étroite prison comme une bête fauve en cage, causant avec ses amis,
parlant à ses chiens, Diane et Satellite, auxquels, on le voit, il
avait donné depuis quelque temps ces noms significatifs.
«Hé! Diane! Hé! Satellite! s'écriait-il en les excitant. Vous
allez donc montrer aux chiens sélénites les bonnes façons des chiens
de la terre! Voilà qui fera honneur à la race canine! Pardieu! Si
nous revenons jamais ici-bas, je veux rapporter un type croisé de
«moon-dogs» qui fera fureur!
–S'il y a des chiens dans la Lune, dit Barbicane.
–Il y en a, affirma Michel Ardan, comme il y a des chevaux, des
vaches, des ânes, des poules. Je parie que nous y trouvons des
poules!
–Cent dollars que nous n'en trouverons pas, dit Nicholl.
–Tenu, mon capitaine, répondit Ardan en serrant la main de Nicholl.
Mais à propos, tu as déjà perdu trois paris avec notre président,
puisque les fonds nécessaires à l'entreprise ont été faits, puisque
l'opération de la fonte a réussi, et enfin puisque la Columbiad a été
chargée sans accident, soit six mille dollars.
–Oui, répondit Nicholl. Dix heures trente-sept minutes et six
secondes.
–C'est entendu, capitaine. Eh bien, avant un quart d'heure, tu auras
encore à compter neuf mille dollars au président, quatre mille parce
que la Columbiad n'éclatera pas, et cinq mille parce que le boulet
s'enlèvera à plus de six milles dans l'air.
–J'ai les dollars, répondit Nicholl en frappant sur la poche de son
habit, je ne demande qu'à payer.
–Allons, Nicholl, je vois que tu es un homme d'ordre, ce que je n'ai
jamais pu être, mais en somme, tu as fait là une série de paris peu
avantageux pour toi, permets-moi de te le dire.
–Et pourquoi? demanda Nicholl.
–Parce que si tu gagnes le premier, c'est que la Columbiad aura
éclaté, et le boulet avec, et Barbicane ne sera plus là pour te
rembourser tes dollars.
–Mon enjeu est déposé à la banque de Baltimore, répondit simplement
Barbicane, et à défaut de Nicholl, il retournera à ses héritiers!
–Ah! hommes pratiques! s'écria Michel Ardan, esprits positifs! Je
vous admire d'autant plus que je ne vous comprends pas.
–Dix heures quarante deux! dit Nicholl.
–Plus que cinq minutes! répondit Barbicane.
–Oui! cinq petites minutes! répliqua Michel Ardan. Et nous sommes
enfermés dans un boulet au fond d'un canon de neuf cents pieds! Et
sous ce boulet sont entassés quatre cent mille livres de fulmi-coton
qui valent seize cent mille livres de poudre ordinaire! Et l'ami
Murchison, son chronomètre à la main, l'oeil fixé sur l'aiguille, le
doigt posé sur l'appareil électrique, compte les secondes et va nous
lancer dans les espaces interplanétaires!…
–Assez, Michel, assez! dit Barbicane d'une voix grave.
Préparons-nous. Quelques instants seulement nous séparent d'un moment
suprême. Une poignée de main, mes amis.
–Oui», s'écria Michel Ardan, plus ému qu'il ne voulait le paraître.
Ces trois hardis compagnons s'unirent dans une dernière étreinte.
«Dieu nous garde!» dit le religieux Barbicane.
Michel Ardan et Nicholl s'étendirent sur les couchettes disposées au
centre du disque.
«Dix heures quarante sept!» murmura le capitaine.
Vingt secondes encore! Barbicane éteignit rapidement le gaz et se
coucha près de ses compagnons.
Le profond silence e n'était interrompu que par les battements du
chronomètre frappant la seconde.
Soudain, un choc épouvantable se produisit, et le projectile, sous la
poussée de six milliards de litres de gaz développés par la
déflagration du pyroxile, s'enleva dans l'espace.
II
La première demi-heure
Que s'était-il passé? Quel effet avait produit cette effroyable
secousse? L'ingéniosité des constructeurs du projectile avait-elle
obtenu un résultat heureux? Le choc s'était-il amorti, grâce aux
ressorts, aux quatre tampons, aux coussins d'eau, aux cloisons
brisantes? Avait-on dompté l'effrayante poussée de cette vitesse
initiale de onze mille mètres qui eût suffi à traverser Paris ou New
York en une seconde? C'est évidemment la question que se posaient les
mille témoins de cette scène émouvante. Ils oubliaient le but du
voyage pour ne songer qu'aux voyageurs! Et si quelqu'un d'entre eux
–J.-T. Maston, par exemple–, eût pu jeter un regard à l'intérieur
du projectile, qu'aurait-il vu?
Rien alors. L'obscurité était profonde dans le boulet. Mais ses
parois cylindro-coniques avaient supérieurement résisté. Pas une
déchirure, pas une flexion, pas une déformation. L'admirable
projectile ne s'était même pas altéré sous l'intense déflagration des
poudres, ni liquéfié, comme on paraissait le craindre, en une pluie
d'aluminium.
A l'intérieur, peu de désordre, en somme. Quelques objets avaient été
lancés violemment vers la voûte; mais les plus importants ne
semblaient pas avoir souffert du choc. Leurs saisines étaient
intactes.
Sur le disque mobile, rabaissé jusqu'au culot, après le bris des
cloisons et l'échappement de l'eau, trois corps gisaient sans
mouvement. Barbicane, Nicholl, Michel Ardan respiraient-ils encore?
Ce projectile n'était-il plus qu'un cercueil de métal, emportant trois
cadavres dans l'espace?…
Quelques minutes après le départ du boulet, un de ces corps fit un
mouvement; ses bras s'agitèrent, sa tête se redressa, et il parvint à
se mettre sur les genoux. C'était Michel Ardan. Il se palpa, poussa
un a «hem» sonore, puis il dit;
«Michel Ardan, complet. Voyons les autres!»
Le courageux Français voulut se lever; mais il ne put se tenir debout.
Sa tête vacillait, son sang violemment injecté, l'aveuglait, il était
comme un homme ivre.
«Brr! fit-il. Cela me produit le même effet que deux bouteilles de
Corton. Seulement, c'est peut-être moins agréable à avaler!»
Puis, passant plusieurs fois sa main sur son front et se frottant les
tempes, il cria d'une voix ferme:
«Nicholl! Barbicane!»
Il attendit anxieusement. Nulle réponse. Pas même un soupir qui
indiquât que le coeur de ses compagnons battait encore. Il réitéra
son appel. Même silence.
«Diable! dit-il. Ils ont l'air d'être tombés d'un cinquième étage
sur la tête! Bah! ajouta-t-il avec cette imperturbable confiance que
rien ne pouvait enrayer, si un Français a pu se mettre sur les genoux,
deux Américains ne seront pas gênés de se remettre sur les pieds.
Mais, avant tout éclairons la situation».
Ardan sentait la vie lui revenir à flots. Son sang se calmait et
reprenait sa circulation accoutumée. De nouveaux efforts le remirent
en équilibre. Il parvint à se lever, tira de sa poche une allumette
et l'enflamma sous le frottement du phosphore. Puis, l'approchant du
bec, il l'alluma. Le récipient n'avait aucunement souffert. Le gaz
ne s'était pas échappé. D'ailleurs, son odeur l'eût trahi, et en ce
cas, Michel Ardan n'aurait pas impunément promené une allumette
enflammée dans ce milieu rempli d'hydrogène. Le gaz, combiné avec
l'air, eût produit un mélange détonant et l'explosion aurait achevé ce
que la secousse avait commencé peut-être.
Dès que le bec fut allumé, Ardan se pencha sur les corps de ses
compagnons. Ces corps étaient renversés l'un sur l'autre, comme des
masses inertes. Nicholl dessus, Barbicane dessous.
Ardan redressa le capitaine, l'accota contre un divan, et le
frictionna vigoureusement. Ce massage, intelligemment pratiqué,
ranima Nicholl, qui ouvrit les yeux, recouvra instantanément son
sang-froid, saisit la main d'Ardan. Puis, regardant autour de lui:
«Et Barbicane? demanda-t-il.
–Chacun son tour, répondit tranquillement Michel Ardan. J'ai
commencé par toi, Nicholl, parce que tu étais dessus. Passons
maintenant à Barbicane.»
Cela dit, Ardan et Nicholl soulevèrent le président du Gun-Club et le
déposèrent sur le divan. Barbicane semblait avoir plus souffert que
ses compagnons. Son sang avait coulé, mais Nicholl se rassura en
constatant que cette hémorragie ne provenait que d'une légère blessure
à l'épaule. Une simple écorchure qu'il comprima soigneusement.
Néanmoins, Barbicane fut quelque temps à revenir à lui, ce dont
s'effrayèrent ses deux amis qui ne lui épargnaient pas les frictions.
«Il respire cependant, disait Nicholl, approchant son oreille de la
poitrine du blessé.
–Oui, répondait Ardan, il respire comme un homme qui a quelque
habitude de cette opération quotidienne. Massons, Nicholl, massons
avec vigueur.»
Et les deux praticiens improvisés firent tant et si bien, que
Barbicane recouvra l'usage de ses sens. Il ouvrit les yeux, se
redressa, prit la main de ses deux amis, et, pour sa première parole:
«Nicholl, demanda-t-il, marchons-nous?»
Nicholl et Barbicane se regardèrent. Ils ne s'étaient pas encore
inquiétés du projectile. Leur première préoccupation avait été pour
les voyageurs, non pour le wagon.
«Au fait marchons-nous? répéta Michel Ardan.
–Ou bien reposons-nous tranquillement sur le sol de la Floride?
demanda Nicholl.
–Ou au fond du golfe du Mexique? ajouta Michel Ardan.
–Par exemple!» s'écria le président Barbicane.
Et cette double hypothèse suggérée par ses compagnons eut pour effet
immédiat de le rappeler immédiatement au sentiment.
Quoi qu'il en soit, on ne pouvait encore se prononcer sur la situation
du boulet. Son immobilité apparente; le défaut de communication avec
l'extérieur, ne permettaient pas de résoudre la question. Peut-être
le projectile déroulait-il sa trajectoire à travers l'espace;
peut-être, après un court enlèvement, était-il retombé sur terre, ou
même dans le golfe du Mexique, chute que le peu de largeur de la
presqu'île floridienne rendait possible.
Le cas était grave, le problème intéressant. Il fallait le résoudre
au plus tôt. Barbicane, surexcité et triomphant par son énergie
morale de sa faiblesse physique, se releva. Il écouta. A
l'extérieur, silence profond. Mais l'épais capitonnage était
suffisant pour intercepter tous les bruits de la Terre. Cependant,
une circonstance frappa Barbicane. La température à l'intérieur du
projectile était singulièrement élevée. Le président retira un
thermomètre de l'enveloppe qui le protégeait, et il le consulta.
L'instrument marquait quarante-cinq degrés centigrades.
«Oui! s'écria-t-il alors, oui! nous marchons! Cette étouffante
chaleur transsude à travers les parois du projectile! Elle est
produite par son frottement sur les couches atmosphériques. Elle va
bientôt diminuer, parce que déjà nous flottons dans le vide, et après
avoir failli étouffer, nous subirons des froids intenses.
–Quoi, demanda Michel Ardan, suivant toi, Barbicane, nous serions dès
à présent hors des limites de l'atmosphère terrestre?
–Sans aucun doute, Michel. Ecoute-moi. Il est dix heures
cinquante-cinq minutes. Nous sommes partis depuis huit minutes
environ. Or, si notre vitesse initiale n'eût pas été diminuée par le
frottement, six secondes nous auraient suffi pour franchir les seize
lieues d'atmosphère qui entourent le sphéroïde.
–Parfaitement, répondit Nicholl, mais dans quelle proportion
estimez-vous la diminution de cette vitesse par le frottement?
–Dans la proportion d'un tiers, Nicholl, répondit Barbicane cette
diminution est considérable, mais, d'après mes calculs, elle est
telle. Si donc nous avons eu une vitesse initiale de onze mille
mètres, au sortir de l'atmosphère cette vitesse sera réduite à sept
mille trois cent trente-deux mètres, quoi qu'il en soit, nous avons
déjà franchi cet intervalle, et…
–Et alors, dit Michel Ardan, l'ami Nicholl a perdu ses deux paris:
quatre mille dollars, puisque la Columbiad n'a pas éclaté; cinq mille
dollars, puisque le projectile s'est élevé à une hauteur supérieure à
six milles. Donc, Nicholl, exécute-toi.
–Constatons d'abord, répondit le capitaine, et nous paierons ensuite.
Il est très possible que les raisonnements de Barbicane soient exacts
et que j'aie perdu mes neuf mille dollars. Mais une nouvelle
hypothèse se présente à mon esprit, et elle annulerait la gageure.
–Laquelle? demanda vivement Barbicane.
–L'hypothèse que, pour une raison ou une autre, le feu n'ayant pas
été mis aux poudres, nous ne soyons pas partis.
–Pardieu, capitaine, s'écria Michel Ardan, voilà une hypothèse digne
de mon cerveau! Elle n'est pas sérieuse! Est-ce que nous n'avons pas
été à demi assommés par la secousse? Est-ce que je ne t'ai pas
rappelé à la vie? Est-ce que l'épaule du président ne saigne pas
encore du contrecoup qui l'a frappée?
–D'accord, Michel, répéta Nicholl, mais une seule question.
–Fais, mon capitaine.
–As-tu entendu la détonation qui certainement a dû être formidable?
–Non, répondit Ardan, très surpris, en effet, je n'ai pas entendu la
détonation.
–Et vous, Barbicane?
–Ni moi non plus.
–Eh bien? fit Nicholl.
–Au fait! murmura le président, pourquoi n'avons-nous pas entendu la
détonation?»
Les trois amis se regardèrent d'un air assez décontenancé. Il se
présentait là un phénomène inexplicable. Le projectile était parti
cependant, et, conséquemment, la détonation avait dû se produire.
«Sachons d'abord où nous en sommes, dit Barbicane, et rabattons les
panneaux.»
Cette opération extrêmement simple, fut aussitôt pratiquée. Les
écrous qui maintenaient les boulons sur les plaques extérieures du
hublot de droite, cédèrent sous la pression d'une clef anglaise. Ces
boulons furent chassés au-dehors, et des obturateurs garnis de
caoutchouc bouchèrent le trou qui leur donnait passage. Aussitôt la
plaque extérieure se rabattit sur sa charnière comme un sabord, et le
verre lenticulaire qui fermait le hublot apparut. Un hublot identique
s'évidait dans l'épaisseur des parois sur l'autre face, du projectile,
un autre dans le dôme qui le terminait, un quatrième enfin au milieu
du culot inférieur. On pouvait donc observer, dans quatre directions
opposées, le firmament par les vitres latérales et plus directement,
la Terre ou la Lune par les ouvertures supérieures et inférieures du
boulet.
Barbicane et ses deux compagnons s'étaient aussitôt précipités à la
vitre découverte. Nul rayon lumineux ne l'animait. Une profonde
obscurité enveloppait le projectile. Ce qui n'empêcha pas le
président Barbicane de s'écrier:
«Non, mes amis, nous ne sommes pas retombés sur terre! Non, nous ne
sommes pas immergés au fond du golfe du Mexique! Oui! nous montons
dans l'espace! Voyez ces étoiles qui brillent dans la nuit, et cette
impénétrable obscurité qui s'amasse entre la Terre et nous!
«Hurrah! Hurrah!» s'écrièrent d'une commune voix Michel Ardan et
Nicholl.
En effet, ces ténèbres compactes prouvaient que le projectile avait
quitté la Terre, car le sol, vivement éclairé alors par la clarté
lunaire, eût apparu aux yeux des voyageurs, s'ils eussent reposé à sa
surface. Cette obscurité démontrait aussi que le projectile avait
dépassé la couche atmosphérique, car la lumière diffuse, répandue dans
l'air eût reporté sur les parois métalliques un reflet qui manquait
aussi. Cette lumière aurait éclairé la vitre du hublot, et cette
vitre était obscure. Le doute n'était plus permis. Les voyageurs
avaient quitté la Terre.
«J'ai perdu, dit Nicholl.
–Et je t'en félicite! répondit Ardan.
–Voici neuf mille dollars, dit le capitaine en tirant de sa poche une
liasse de dollars papier.
–Voulez-vous un reçu? demanda Barbicane en prenant la somme.
–Si cela ne vous désoblige pas, répondit Nicholl. C'est plus
régulier.»
Et, sérieusement, flegmatiquement, comme s'il eût été à sa caisse, le
président Barbicane tira son carnet, en détacha une page blanche,
libella au crayon un reçu en règle, le data, le signa, le parapha, et
le remit au capitaine qui l'enferma soigneusement dans son
portefeuille.
Michel Ardan, ôtant sa casquette, s'inclina sans rien dire devant ses
deux compagnons. Tant de formalisme en de pareilles circonstances lui
coupait la parole. Il n'avait jamais rien vu de si «américain».
Barbicane et Nicholl, leur opération terminée, s'étaient replacés à la
vitre et regardaient les constellations. Les étoiles se détachaient
en points vifs sur le fond noir du ciel. Mais, de ce côté, on ne
pouvait apercevoir l'astre des nuits, qui, marchant de l'est à
l'ouest, s'élevait peu à peu vers le zénith. Aussi son absence
provoqua-t-elle une réflexion d'Ardan.
«Et la Lune? disait-il. Est-ce que, par hasard, elle manquerait à
notre rendez-vous?
–Rassure-toi, répondit Barbicane. Notre future sphéroïde est à son
poste, mais nous ne pouvons l'apercevoir de ce côté. Ouvrons l'autre
hublot latéral.»
Au moment où Barbicane allait abandonner la vitre pour procéder au
dégagement du hublot opposé, son attention fut attirée par l'approche
d'un objet brillant. C'était un disque énorme, dont les colossales
dimensions ne pouvaient être appréciées. Sa face tournée vers la
Terre s'éclairait vivement. On eût dit une petite Lune qui
réfléchissait la lumière de la grande. Elle s'avançait avec une
prodigieuse vitesse et paraissait décrire autour de la Terre une
orbite qui coupait la trajectoire du projectile. Le mouvement de
translation de ce mobile se complétait d'un mouvement de rotation sur
lui-même. Il se comportait donc comme tous les corps célestes
abandonnés dans l'espace.
«Eh! s'écria Michel Ardan, qu'est cela? Un autre projectile?»
Barbicane ne répondit pas. L'apparition de ce corps énorme le
surprenait et l'inquiétait. Une rencontre était possible, qui aurait
eu des résultats déplorables, soit que le projectile fût dévié de sa
route, soit qu'un choc, brisant son élan, le précipitât vers la Terre,
soit enfin qu'il se vît irrésistiblement entraîné par la puissance
attractive de cet astéroïde.
Le président Barbicane avait rapidement saisi les conséquences de ces
trois hypothèses qui, d'une façon ou d'une autre, amenaient fatalement
l'insuccès de sa tentative. Ses compagnons, muets, regardaient à
travers l'espace. L'objet grossissait prodigieusement en
s'approchant, et par une certaine illusion d'optique, il semblait que
le projectile se précipitât au-devant de lui.
«Mille dieux! s'écria Michel Ardan, les deux trains vont se
rencontrer!»
Instinctivement, les voyageurs s'étaient rejetés en arrière. Leur
épouvante fut extrême, mais elle ne dura pas longtemps, quelques
secondes à peine. L'astéroïde passa à plusieurs centaines de mètres
du projectile et disparut, non pas tant par la rapidité de sa course,
que parce que sa face opposée à la Lune se confondit subitement avec
l'obscurité absolue de l'espace.
«Bon voyage! s'écria Michel Ardan en poussant un soupir de
satisfaction. Comment! l'infini n'est pas assez grand pour qu'un
pauvre petit boulet puisse s'y promener sans crainte! Ah çà!
qu'est-ce que ce globe prétentieux qui a failli nous heurter?
–Je le sais, répondit Barbicane.
–Parbleu! tu sais tout.
–C'est, dit Barbicane, un simple bolide, mais un bolide énorme que
l'attraction a retenu à l'état de satellite.
–Est-il possible! s'écria Michel Ardan. La terre a donc deux Lunes
comme Neptune?
–Oui, mon ami, deux Lunes, bien qu'elle passe généralement pour n'en
posséder qu'une. Mais cette seconde Lune est si petite et sa vitesse
est si grande, que les habitants de la Terre ne peuvent l'apercevoir.
C'est en tenant compte de certaines perturbations qu'un astronome
français, M. Petit, a su déterminer l'existence de ce second satellite
et en calculer les éléments. D'après ses observations, ce bolide
accomplirait sa révolution autour de la Terre en trois heures vingt
minutes seulement, ce qui implique une vitesse prodigieuse.
–Tous les astronomes, demanda Nicholl, admettent-ils l'existence de
ce satellite?
–Non, répondit Barbicane; mais si, comme nous, ils s'étaient
rencontrés avec lui, ils ne pourraient plus douter. Au fait, j'y
pense, ce bolide qui nous eût fort embarrassés en heurtant le
projectile permet de préciser notre situation dans l'espace.
–Comment? dit Ardan.
–Parce que sa distance est connue et, au point où nous l'avons
rencontré, nous étions exactement a huit mille cent quarante
kilomètres de la surface du globe terrestre.
–Plus de deux mille lieues! s'écria Michel Ardan. Voilà qui enfonce
les trains express de ce globe piteux qu'on appelle la Terre!
–Je le crois bien, répondit Nicholl en consultant son chronomètre, il
est onze heures, et nous n'avons quitté le continent américain que
depuis treize minutes.
–Treize minutes seulement? dit Barbicane
–Oui, répondit Nicholl, et si notre vitesse initiale de onze
kilomètres était constante, nous ferions près de dix mille lieues à
l'heure!
–Tout cela est fort bien, mes amis, dit le
président, mais reste toujours cette insoluble
question. Pourquoi n'avons-nous pas entendu la
détonation de la Columbiad?»
Faute de réponse, la conversation s'arrêta, et Barbicane, tout en
réfléchissant, s'occupa de rabaisser le mantelet du second hublot
latéral. Son opération réussit, et, par la vitre dégagée, la Lune
emplit l'intérieur du projectile d'une brillante lumière. Nicholl, en
homme économe, éteignit le gaz qui devenait inutile, et dont l'éclat,
d'ailleurs, nuisait à l'observation des espaces interplanétaires.
Le disque lunaire brillait alors avec une incomparable pureté. Ses
rayons, que ne tamisait plus la vaporeuse atmosphère du globe
terrestre, filtraient à travers la vitre et saturaient l'air intérieur
du projectile de reflets argentins. Le noir rideau du firmament
doublait véritablement l'éclat de la Lune, qui, dans ce vide de
l'éther impropre à la diffusion, n'éclipsait pas les étoiles voisines.
Le ciel, ainsi vu, présentait un aspect tout nouveau que l'oeil humain
ne pouvait soupçonner.
On conçoit l'intérêt avec lequel ces audacieux contemplaient l'astre
des nuits, but suprême de leur voyage. Le satellite de la Terre dans
son mouvement de translation se rapprochait insensiblement du zénith,
point mathématique qu'il devait atteindre environ quatre-vingt-seize
heures plus tard. Ses montagnes, ses plaines, tout son relief ne
s'accusaient pas plus nettement à leurs yeux que s'ils les eussent
considérés d'un point quelconque de la Terre; mais sa lumière, à
travers le vide, se développait avec une incomparable intensité. Le
disque resplendissait comme un miroir de platine. De la terre qui
fuyait sous leurs pieds, les voyageurs avaient déjà oublié tout
souvenir.
Ce fut le capitaine Nicholl qui, le premier, rappela l'attention sur
le globe disparu.
«Oui! répondit Michel Ardan, ne soyons pas ingrats envers lui.
Puisque nous quittons notre pays, que nos derniers regards lui
appartiennent. Je veux revoir la Terre avant qu'elle s'éclipse
complètement à mes yeux!»
Barbicane, pour satisfaire aux désirs de son compagnon, s'occupa de
déblayer la fenêtre du fond du projectile, celle qui devait permettre
d'observer directement la Terre. Le disque que la force de projection
avait ramené jusqu'au culot fut démonté non sans peine. Ses morceaux
placés avec soin contre les parois, pouvaient encore servir, le cas
échéant. Alors apparut une baie circulaire, large de cinquante
centimètres, évidée dans la partie inférieure du boulet. Un verre,
épais de quinze centimètres et renforcé d'une armature de cuivre, la
fermait. Au-dessous s'appliquait une plaque d'aluminium retenue par
des boulons. Les écrous dévissés, les boulons largués, la plaque se
rabattit, et la communication visuelle fut établie entre l'intérieur
et l'extérieur.
Michel Ardan s'était agenouillé sur la vitre. Elle était sombre,
comme opaque.
«Eh bien, s'écria-t-il, et la Terre?
–La Terre, dit Barbicane, la voilà.
–Quoi! fit Ardan, ce mince filet, ce croissant argenté?
–Sans doute, Michel. Dans quatre jours, lorsque la Lune sera pleine,
au moment même où nous l'atteindrons, la Terre sera nouvelle. Elle ne
nous apparaîtra plus que sous la forme d'un croissant délié qui ne
tardera pas à disparaître, et alors elle sera noyée pour quelques
jours dans une ombre impénétrable.
–Ça! la Terre!» répétait Michel Ardan, regardant de tous ses yeux
cette mince tranche de sa planète natale.
L'explication donnée par le président Barbicane était juste. La
Terre, par rapport au projectile, entrait dans sa dernière phase.
Elle était dans son octant et montrait un croissant finement tracé sur
le fond noir du ciel. Sa lumière, rendue bleuâtre par l'épaisseur de
la couche atmosphérique, offrait moins d'intensité que celle du
croissant lunaire. Ce croissant se présentait sous des dimensions
considérables. On eût dit un arc énorme tendu sur le firmament.
Quelques points, vivement éclairés, surtout dans sa partie concave,
annonçaient la présence de hautes montagnes; mais ils disparaissaient
parfois sous d'épaisses taches qui ne se voient jamais à la surface du
disque lunaire. C'étaient des anneaux de nuage disposés
concentriquement autour du sphéroïde terrestre.
Cependant, par suite d'un phénomène naturel, identique à celui qui se
produit sur la Lune lorsqu'elle est dans ses octants, on pouvait
saisir le contour entier du globe terrestre. Son disque entier
apparaissait assez visiblement par un effet de lumière cendrée, moins
appréciable que la lumière cendrée de la Lune. Et la raison de cette
intensité moindre est facile à comprendre. Lorsque ce reflet se
produit sur la Lune, il est dû aux rayons solaires que la Terre
réfléchit vers son satellite. Ici, par un effet inverse, il était dû
aux rayons solaires réfléchis de la Lune vers la Terre. Or, la
lumière terrestre est environ treize fois plus intense que la lumière
lunaire, ce qui tient à la différence de volume des deux corps. De
là, cette conséquence que, dans le phénomène de la lumière cendrée, la
partie obscure du disque de la Terre se dessine moins nettement que
celle du disque de la Lune, puisque l'intensité du phénomène est
proportionnelle au pouvoir éclairant des deux astres. Il faut ajouter
aussi que le croissant terrestre semblait former une courbe plus
allongée que celle du disque. Pur effet d'irradiation.
Tandis que les voyageurs cherchaient à percer les profondes ténèbres
de l'espace, un bouquet étincelant d'étoiles filantes s'épanouit à
leurs yeux. Des centaines de bolides, enflammés au contact de
l'atmosphère, rayaient l'ombre de traînées lumineuses et zébraient de
leurs feux la partie cendrée du disque. A cette époque, la Terre
était dans son périhélie, et le mois de décembre est si propice à
l'apparition de ces étoiles filantes, que des astronomes en ont compté
jusqu'à vingt-quatre mille par heure. Mais Michel Ardan, dédaignant
les raisonnements scientifiques, aima mieux croire que la Terre
saluait de ses plus brillants feux d'artifice le départ de trois de
ses enfants.
En somme, c'était tout ce qu'ils voyaient de ce sphéroïde perdu dans
l'ombre, astre inférieur du monde solaire, qui, pour les grandes
planètes, se couche ou se lève comme une simple étoile du matin ou du
soir! Imperceptible point de l'espace, ce n'était plus qu'un
croissant fugitif, ce globe où ils avaient laissé toutes leurs
affections!
Longtemps, les trois amis, sans parler, mais unis de coeur,
regardèrent, tandis que le projectile s'éloignait avec une vitesse
uniformément décroissante. Puis, une somnolence irrésistible envahit
leur cerveau. Était-ce fatigue de corps et fatigue d'esprit? Sans
doute, car après la surexcitation de ces dernières heures passées sur
la Terre, la réaction devait inévitablement se produire.
«Eh bien, dit Michel, puisqu'il faut dormir, dormons.»
Et, s'étendant sur leurs couchettes, tous trois furent bientôt
ensevelis dans un profond sommeil.
Mais ils ne s'étaient pas assoupis depuis un quart d'heure, que
Barbicane se relevait subitement et réveillant ses compagnons d'une
voix formidable:
«J'ai trouvé! s'écria-t-il!
–Qu'as-tu trouvé? demanda Michel Ardan sautant hors de sa couchette.
–La raison pour laquelle nous n'avons pas entendu la détonation de la
Columbiad!
–Et c'est?… fit Nicholl.
–Parce que notre projectile allait plus vite que le son!»
III
Où l'on s'installe
Cette explication curieuse, mais certainement exacte, une fois donnée,
les trois amis s'étaient replongés dans un profond sommeil. Où
auraient-ils, pour dormir, trouvé un lieu plus calme, un milieu plus
paisible? Sur terre, les maisons des villes, les chaumières des
campagnes, ressentent toutes les secousses imprimées à l'écorce du
globe. Sur mer, le navire, ballotté par les lames, n'est que choc et
mouvement. Dans l'air, le ballon oscille incessamment sur des couches
fluides de densités diverses. Seul, ce projectile, flottant dans le
vide absolu, au milieu du silence absolu, offrait à ses hôtes le repos
absolu.
Aussi, le sommeil des trois aventureux voyageurs se fût-il peut-être
indéfiniment prolongé, si un bruit inattendu ne les eût éveillés vers
sept heures du matin, le 2 décembre, huit heures après leur départ.
Ce bruit, c'était un aboiement très caractérisé.
«Les chiens! Ce sont les chiens!» s'écria Michel Ardan, se relevant
aussitôt.
–Ils ont faim, dit Nicholl.
–Pardieu! répondit Michel, nous les avons oubliés!
–Où sont-ils?» demanda Barbicane.
On chercha, et l'on trouva l'un de ces animaux blotti sous le divan.
Épouvanté, anéanti par le choc initial, il était resté dans ce coin
jusqu'au moment où la voix lui revint avec le sentiment de la faim.
C'était l'aimable Diane, assez penaude encore, qui s'allongea hors de
sa retraite, non sans se faire prier. Cependant Michel Ardan
l'encourageait de ses plus gracieuses paroles.
«Viens, Diane, disait-il, viens, ma fille! toi, dont la destinée
marquera dans les annales cynégétiques! toi que les païens eussent
donnée pour compagne au dieu Anubis, et les chrétiens pour amie à
saint Roch! toi, digne d'être forgée en airain par le roi des enfers,
comme ce toutou que Jupiter céda à la belle Europe au prix d'un
baiser! toi, dont la célébrité effacera celle des héros de Montargis
et du mont Saint-Bernard! toi, qui, t'élançant vers les espaces
interplanétaires, seras peut-être l'Ève des chiens sélénites! toi qui
justifieras là-haut cette parole de Toussenel: «Au commencement.
«Dieu créa l'homme, et le voyant si faible, il lui «donna le chien!»
Viens, Diane! viens ici!»
Diane, flattée ou non, s'avançait peu à peu et poussait des
gémissements plaintifs.
«Bon! fit Barbicane, je vois bien Ève, mais où est Adam?
–Adam! répondit Michel, Adam ne peut être loin! Il est là, quelque
part! Il faut l'appeler! Satellite! ici, Satellite!»
Mais Satellite ne paraissait pas. Diane continuait de gémir. On
constata cependant qu'elle n'était point blessée, et on lui servit une
appétissante pâtée qui fit taire ses plaintes.
Quant à Satellite, il semblait introuvable. Il fallut chercher
longtemps avant de le découvrir dans un des compartiments supérieurs
du projectile, où un contrecoup, assez inexplicable, l'avait
violemment lancé. La pauvre bête, fort endommagée, était dans un
piteux état.
«Diable! dit Michel, voilà notre acclimatation compromise!»
On descendit le malheureux chien avec précaution. Sa tête s'était
fracassée contre la voûte, et il semblait difficile qu'il revînt d'un
tel choc. Néanmoins, il fut confortablement étendu sur un coussin et
là, il laissa échapper un soupir.
«Nous te soignerons, dit Michel. Nous sommes responsables de ton
existence. J'aimerais mieux perdre un bras qu'une patte de mon pauvre
Satellite!»
Et, ce disant, il offrit quelques gorgées d'eau au blessé, qui les but
avidement.
Ces soins donnés, les voyageurs observèrent attentivement la Terre et
la Lune. La Terre n'était plus figurée que par un disque cendré que
terminait un croissant plus rétréci que la veille; mais son volume
restait encore énorme, si on le comparait à celui de la Lune qui se
rapprochait de plus en plus d'un cercle parfait.
«Parbleu! dit alors Michel Ardan, je suis vraiment fâché que nous ne
soyons pas partis au moment de la Pleine-Terre, c'est-à-dire lorsque
notre globe se trouvait en opposition avec le Soleil.
–Pourquoi? demanda Nicholl.
–Parce que nous aurions aperçu sous un nouveau jour nos continents et
nos mers, ceux-ci resplendissants sous la projection des rayons
solaires, celles-là plus sombres et telles qu'on les reproduit sur
certaines mappemondes! J'aurais voulu voir ces pôles de la Terre sur
lesquels le regard de l'homme ne s'est encore jamais reposé!
–Sans doute, répondit Barbicane, mais si la Terre avait été pleine,
la Lune aurait été nouvelle, c'est-à-dire invisible au milieu de
l'irradiation du Soleil. Or, mieux vaut pour nous voir le but
d'arrivée que le point de départ.
–Vous avez raison, Barbicane, répondit le capitaine Nicholl, et
d'ailleurs quand nous aurons atteint la Lune, nous aurons le temps,
pendant les longues nuits lunaires, de considérer à loisir ce globe où
fourmillent nos semblables!
–Nos semblables! s'écria Michel Ardan. Mais maintenant, ils ne sont
pas plus nos semblables que les Sélénites! Nous habitons un monde
nouveau, peuplé de nous seuls, le projectile! Je suis le semblable de
Barbicane, et Barbicane est le semblable de Nicholl. Au-delà de nous,
en dehors de nous, l'humanité finit, et nous sommes les seules
populations de ce microcosme jusqu'au moment où nous deviendrons de
simples Sélénites!
–Dans quatre-vingt-huit heures environ,
répliqua le capitaine.
–Ce qui veut dire?… demanda Michel Ardan.
–Qu'il est huit heures et demie, répondit Nicholl.
–Eh bien, repartit Michel, il m'est impossible de trouver même
l'apparence d'une raison pour laquelle nous ne déjeunerions pas
illico.»
En effet, les habitants du nouvel astre ne pouvaient y vivre sans
manger, et leur estomac subissait alors les impérieuses lois de la
faim. Michel Ardan, en sa qualité de Français, se déclara cuisinier
en chef, importante fonction qui ne lui suscita pas de concurrents.
Le gaz donna les quelques degrés de chaleur suffisants pour les
apprêts culinaires, et le coffre aux provisions fournit les éléments
de ce premier festin.
Le déjeuner débuta par trois tasses d'un bouillon excellent, dû à la
liquéfaction dans l'eau chaude de ces précieuses tablettes Liebig,
préparées avec les meilleurs morceaux des ruminants des Pampas. Au
bouillon de boeuf succédèrent quelques tranches de beefsteak
comprimés à la presse hydraulique, aussi tendres, aussi succulents que
s'ils fussent sortis des cuisines du café Anglais. Michel, homme
d'imagination, soutint même qu'ils étaient «saignants».
Des légumes conservés «et plus frais que nature», dit aussi l'aimable
Michel, succédèrent au plat de viande, et furent suivis de quelques
tasses de thé avec tartines beurrées à l'américaine. Ce breuvage,
déclaré exquis, était dû à l'infusion de feuilles de premier choix
dont l'empereur de Russie avait mis quelques caisses à la disposition
des voyageurs.
Enfin, pour couronner ce repas, Ardan dénicha une fine bouteille de
Nuits, qui se trouvait «par hasard» dans le compartiment des
provisions. Les trois amis la burent à l'union de la Terre et de son
satellite.
Et comme si ce n'était pas assez de ce vin généreux qu'il avait
distillé sur les coteaux de Bourgogne, le Soleil voulut se mettre de
la partie. Le projectile sortait en ce moment du cône d'ombre projeté
par le globe terrestre, et les rayons de l'astre radieux frappèrent
directement le disque inférieur du boulet, en raison de l'angle que
fait l'orbite de la Lune avec celle de la Terre.
«Le Soleil! s'écria Michel Ardan.
–Sans doute, répondit Barbicane. Je l'attendais.
–Cependant, dit Michel, le cône d'ombre que la Terre laisse dans
l'espace s'étend au-delà de la Lune?
–Beaucoup au-delà, si on ne tient pas compte de la réfraction
atmosphérique, dit Barbicane. Mais quand la Lune est enveloppée dans
cette ombre, c'est que les centres des trois astres, le Soleil, la
Terre et la Lune, sont en ligne droite. Alors les noeuds coïncident
avec les phases de la Pleine-Lune et il y a éclipse. Si nous étions
partis au moment d'une éclipse de Lune, tout notre trajet se fût
accompli dans l'ombre, ce qui eût été fâcheux.
–Pourquoi?
–Parce que, bien que nous flottions dans le vide, notre projectile,
baigné au milieu des rayons solaires recueillera leur lumière et leur
chaleur. Donc, économie de gaz, économie précieuse à tous égards.»
En effet, sous ces rayons dont aucune atmosphère n'adoucissait la
température et l'éclat, le projectile se réchauffait et s'éclairait
comme s'il eût subitement passé de l'hiver à l'été. La Lune en haut,
le Soleil en bas, l'inondaient de leurs feux.
«Il fait bon ici, dit Nicholl.
–Je le crois bien! s'écria Michel Ardan. Avec un peu de terre
végétale répandue sur notre planète d'aluminium, nous ferions pousser
les petits pois en vingt-quatre heures. Je n'ai qu'une crainte, c'est
que les parois du boulet n'entrent en fusion!
–Rassure-toi, mon digne ami, répondit Barbicane. Le projectile a
supporté une température bien autrement élevée, pendant qu'il glissait
sur les couches atmosphériques. Je ne serais même pas étonné qu'il se
fût montré aux yeux des spectateurs de la Floride comme un bolide en
feu.
–Mais alors, J.-T. Maston doit nous croire rôtis.
–Ce qui m'étonne, répondit Barbicane, c'est que nous ne l'ayons pas
été. C'était là un danger que nous n'avions pas prévu.
–Je le craignais, moi, répondit simplement Nicholl.
–Et tu ne nous en avais rien dit, sublime capitaine!» s'écria Michel
Ardan en serrant la main de son compagnon.
Cependant Barbicane procédait à son installation dans le projectile
comme s'il n'eût jamais dû le quitter. On se rappelle que ce wagon
aérien offrait à sa base une superficie de cinquante-quatre pieds
carrés. Haut de douze pieds jusqu'au sommet de sa voûte, habilement
aménagé à l'intérieur, peu encombré par les instruments et ustensiles
de voyage qui occupaient chacun une place spéciale, il laissait à ses
trois hôtes une certaine liberté de mouvements. L'épaisse vitre,
engagée dans une partie du culot, pouvait supporter impunément un
poids considérable. Aussi Barbicane et ses compagnons marchaient-ils
à sa surface comme sur un plancher solide; mais le Soleil, qui la
frappait directement de ses rayons, éclairant par en dessous
l'intérieur du projectile, y produisait de singuliers effets de
lumière.
On commença par vérifier l'état de la caisse à eau et de la caisse aux
vivres. Ces récipients n'avaient aucunement souffert, grâce aux
dispositions prises pour amortir le choc. Les vivres étaient
abondants et pouvaient nourrir les trois voyageurs pendant une année
entière. Barbicane avait voulu se précautionner pour le cas où le
projectile arriverait sur une portion absolument stérile de la Lune.
Quant à l'eau et à la réserve d'eau-de-vie qui comprenait cinquante
gallons, il y en avait pour deux mois seulement. Mais, à s'en
rapporter aux dernières observations des astronomes, la Lune
conservait une atmosphère basse, dense, épaisse, au moins dans ses
vallées profondes, et là les ruisseaux, les sources ne pouvaient
manquer. Donc, pendant la durée du trajet et pendant la première
année de leur installation sur le continent lunaire, les aventureux
explorateurs ne devaient être éprouvés ni par la faim ni par la soif.
Restait la question de l'air à l'intérieur du projectile. Là encore,
toute sécurité. L'appareil Reiset et Regnaut, destiné à la production
de l'oxygène, était alimenté pour deux mois de chlorate de potasse.
Il consommait nécessairement une certaine quantité de gaz, car il
devait maintenir au-dessus de quatre cents degrés la matière
productrice. Mais là encore, on était en fonds. L'appareil ne
demandait, d'ailleurs, qu'un peu de surveillance. Il fonctionnait
automatiquement. A cette température élevée, le chlorate de potasse,
se changeant en chlorure de potassium, abandonnait tout l'oxygène
qu'il contenait. Or, que donnaient dix-huit livres de chlorate de
potasse? Les sept livres d'oxygène nécessaire à la consommation
quotidienne des hôtes du projectile.
Mais il ne suffisait pas de renouveler l'oxygène dépensé, il fallait
encore absorber l'acide carbonique produit par l'expiration. Or,
depuis une douzaine d'heures, l'atmosphère du boulet s'était chargée
de ce gaz absolument délétère, produit définitif de la combustion des
éléments du sang par l'oxygène inspiré. Nicholl reconnut cet état de
l'air en voyant Diane haleter péniblement. En effet, l'acide
carbonique–par un phénomène identique à celui qui se produit dans la
fameuse Grotte du Chien–se massait vers le fond du projectile, en
raison de sa pesanteur. La pauvre Diane, la tête basse, devait donc
souffrir avant ses maîtres de la présence de ce gaz. Mais le
capitaine Nicholl se hâta de remédier à cet état de choses. Il
disposa sur le fond du projectile plusieurs récipients contenant de la
potasse caustique qu'il agita pendant un certain temps, et cette
matière, très avide d'acide carbonique, l'absorba complètement et
purifia ainsi l'air intérieur.
L'inventaire des instruments fut alors commencé. Les thermomètres et
les baromètres avaient résisté, sauf un thermomètre à minima dont le
verre s'était brisé. Un excellent anéroïde, retiré de la boîte ouatée
qui le contenait, fut accroché à l'une des parois. Naturellement, il
ne subissait et ne marquait que la pression de l'air à l'intérieur du
projectile. Mais il indiquait aussi la quantité de vapeur d'eau qu'il
renfermait. En ce moment son aiguille oscillait entre 765 et 760
millimètres. C'était «du beau temps».
Barbicane avait emporté aussi plusieurs compas qui furent retrouvés
intacts. On comprend que dans ces conditions, leur aiguille était
affolée, c'est-à-dire sans direction constante. En effet, à la
distance où le boulet se trouvait de la Terre, le pôle magnétique ne
pouvait exercer sur l'appareil aucune action sensible. Mais ces
boussoles, transportées sur le disque lunaire, y constateraient
peut-être des phénomènes particuliers. En tout cas, il était
intéressant de vérifier si le satellite de la Terre se soumettait
comme elle à l'influence magnétique.
Un hypsomètre pour mesurer l'altitude des montagnes lunaires, un
sextant destiné à prendre la hauteur du Soleil, un théodolite,
instrument de géodésie qui sert à lever les plans et à réduire les
angles à l'horizon, les lunettes dont l'usage devait être très
apprécié aux approches de la Lune, tous ces instruments furent visités
avec soin et reconnus bons, malgré la violence de la secousse
initiale.
Quant aux ustensiles, aux pics, aux pioches, aux divers outils dont
Nicholl avait fait un choix spécial; quant aux sacs de graines
variées, aux arbustes que Michel Ardan comptait transplanter dans les
terres sélénites, ils étaient à leur place dans les coins supérieurs
du projectile. Là s'évidait une sorte de grenier encombré d'objets
que le prodigue Français y avait empilés. Quels ils étaient, on ne
savait guère, et le joyeux garçon ne s'expliquait pas là-dessus. De
temps en temps, il montait par des crampons rivés aux parois jusqu'à
ce capharnaüm, dont il s'était réservé l'inspection. Il rangeait, il
arrangeait, il plongeait une main rapide dans certaines boîtes
mystérieuses, en chantant de la voix la plus fausse quelque vieux
refrain de France qui égayait la situation.
Barbicane observa avec intérêt que ses fusées et autres artifices
n'avaient pas été endommagés. Ces pièces importantes, puissamment
chargées, devaient servir à ralentir la chute du projectile, lorsque
celui-ci, sollicité par l'attraction lunaire, après avoir dépassé le
point d'attraction neutre, tomberait sur la surface de la Lune.
Chute, d'ailleurs, qui devait être six fois moins rapide qu'elle ne
l'eût été à la surface de la Terre, grâce à la différence de masse des
deux astres.
L'inspection se termina donc à la satisfaction générale. Puis chacun
revint observer l'espace par les fenêtres latérales et à travers la
vitre inférieure.
Même spectacle. Toute l'étendue de la sphère céleste, fourmillant
d'étoiles et de constellations d'une pureté merveilleuse, à rendre fou
un astronome. D'un côté, le Soleil, comme la gueule d'un four
embrasé, disque éblouissant sans auréole, se détachant sur le fond
noir du ciel. De l'autre, la Lune lui ejetant ses feux par réflexion,
et comme immobile au milieu du monde stellaire. Puis, une tache assez
forte, qui semblait trouer le firmament et que bordait encore un
demi-liséré argenté: c'était la Terre. Çà et là, des nébuleuses
massées comme de gros flocons d'une neige sidérale, et du zénith au
nadir, un immense anneau formé d'une impalpable poussière d'astres,
cette voie lactée, au milieu de laquelle le Soleil ne compte que pour
une étoile de quatrième grandeur!
Les observateurs ne pouvaient détacher leurs regards de ce spectacle
si nouveau, dont aucune description ne saurait donner l'idée. Que de
réflexions il leur suggéra! Quelles émotions inconnues il éveilla
dans leur âme! Barbicane voulut commencer le récit de son voyage sous
l'empire de ces impressions, et il nota heure par heure tous les faits
qui signalaient le début de son entreprise. Il écrivait
tranquillement de sa grosse écriture carrée et dans un style un peu
commercial.
Pendant ce temps, le calculateur Nicholl revoyait ses formules de
trajectoires et manoeuvrait les chiffres avec une dextérité sans
pareille. Michel Ardan causait tantôt avec Barbicane qui ne lui
répondait guère, tantôt avec Nicholl qui ne l'entendait pas, avec
Diane qui ne comprenait rien à ses théories, avec lui-même enfin, se
faisant demandes et réponses, allant, venant, s'occupant de mille
détails, tantôt courbé sur la vitre inférieure, tantôt juché dans les
hauteurs du projectile, et toujours chantonnant. Dans ce microcosme
il représentait l'agitation et la loquacité française, et l'on est
prié de croire qu'elle était dignement représentée.
La journée, ou plutôt–car l'expression n'est pas juste–le laps de
douze heures qui forme le jour sur la Terre, se termina par un souper
copieux, finement préparé. Aucun incident de nature à altérer la
confiance des voyageurs ne s'était encore produit. Aussi, pleins
d'espoir, déjà sûrs du succès, ils s'endormirent paisiblement, tandis
que le projectile, sous une vitesse uniformément décroissante,
franchissait les routes du ciel.
IV
Un peu d'algèbre
La nuit se passa sans incident. A vrai dire, ce mot «nuit» est
impropre.
La position du projectile ne changeait pas par rapport au Soleil.
Astronomiquement, il faisait jour sur la partie inférieure du boulet,
nuit sur sa partie supérieure. Lors donc que dans ce récit ces deux
mots sont employés, ils expriment le laps de temps qui s'écoule entre
le lever et le coucher du Soleil sur la Terre.
Le sommeil des voyageurs fut d'autant plus paisible que, malgré son
excessive vitesse, le projectile semblait être absolument immobile.
Aucun mouvement ne trahissait sa marche à travers l'espace. Le
déplacement, quelque rapide qu'il soit, ne peut produire un effet
sensible sur l'organisme, quand il a lieu dans le vide ou lorsque la
masse d'air circule avec le corps entraîné. Quel habitant de la Terre
s'aperçoit de sa vitesse, qui l'emporte cependant à raison de
quatre-vingt-dix mille kilomètres par heure? Le mouvement, dans ces
conditions, ne se «ressent» pas plus que le repos. Aussi tout corps y
est-il indifférent. Un corps est-il en repos, il y demeurera tant
qu'aucune force étrangère ne le déplacera. Est-il en mouvement, il ne
s'arrêtera plus si aucun obstacle ne vient enrayer sa marche. Cette
indifférence au mouvement ou au repos, c'est l'inertie.
Barbicane et ses compagnons pouvaient donc se croire dans une
immobilité absolue, étant enfermés à l'intérieur du projectile.
L'effet eût été le même, d'ailleurs, s'ils se fussent placés à
l'extérieur. Sans la Lune qui grossissait au-dessus d'eux, ils
auraient juré qu'ils flottaient dans une stagnation complète.
Ce matin-là, le 3 décembre, les voyageurs furent réveillés par un
bruit joyeux, mais inattendu. Ce fut le chant du coq qui retentit à
l'intérieur du wagon.
Michel Ardan, le premier sur pied, grimpa jusqu'au sommet du
projectile, et fermant une caisse entrouverte:
«Veux-tu te taire? dit-il à voix basse. Cet animal-là va faire
manquer ma combinaison!»
Cependant Nicholl et Barbicane s'étaient réveillés.
«Un coq? avait dit Nicholl.
–Eh non! mes amis, répondit vivement Michel, c'est moi qui ai voulu
vous réveiller par cette vocalise champêtre!»
Et ce disant, il poussa un splendide kokoriko qui eût fait honneur au
plus orgueilleux des gallinacés.
Les deux Américains ne purent s'empêcher de rire.
«Un joli talent, dit Nicholl, regardant son compagnon d'un air
soupçonneux.
–Oui, répondit Michel, une plaisanterie de mon pays. C'est très
gaulois. On fait, comme cela, le coq dans les meilleures sociétés!»
Puis, détournant la conversation:
«Sais-tu, Barbicane, dit-il, à quoi j'ai pensé toute la nuit?
–Non, répondit le président.
–A nos amis de Cambridge. Tu as déjà remarqué que je suis un
admirable ignorant des choses mathématiques. Il m'est donc impossible
de deviner comment les savants de l'Observatoire ont pu calculer
quelle vitesse initiale devrait avoir le projectile en quittant la
Columbiad pour atteindre la Lune.
–Tu veux dire, répliqua Barbicane, pour atteindre ce point neutre où
les attractions terrestre et lunaire se font équilibre, car, à partir
de ce point situé aux neuf dixièmes du parcours environ, le projectile
tombera sur la Lune simplement en vertu de sa pesanteur.
–Soit, répondit Michel, mais, encore une fois, comment ont-ils pu
calculer la vitesse initiale?
–Rien n'était plus aisé, répondit Barbicane.
–Et tu aurais su faire ce calcul? demanda Michel Ardan.
–Parfaitement. Nicholl et moi, nous l'eussions établi, si la note de
l'Observatoire ne nous eût évité cette peine.
–Eh bien, mon vieux Barbicane, répondit Michel, on m'eût plutôt coupé
la tête, en commençant par les pieds, que de me faire résoudre ce
problème-là!
–Parce que tu ne sais pas l'algèbre, répliqua tranquillement
Barbicane.
–Ah! vous voilà bien, vous autres, mangeurs d'_x_! Vous croyez
avoir tout dit quand vous avez dit: l'algèbre.
–Michel, répliqua Barbicane, crois-tu qu'on puisse forger sans
marteau ou labourer sans charrue?
–Difficilement.
–Eh bien, l'algèbre est un outil, comme la charrue ou le marteau, et
un bon outil pour qui sait l'employer.
–Sérieusement?
–Très sérieusement.
–Et tu pourrais manier cet outil-là devant moi?
–Si cela t'intéresse.
–Et me montrer comment on a calculé la vitesse initiale de notre
wagon?
–Oui, mon digne ami. En tenant compte de tous les éléments du
problème, de la distance du centre de la Terre au centre de la Lune,
du rayon de la Terre, de la masse de la Terre, de la masse de la Lune,
je puis établir exactement quelle a dû être la vitesse initiale du
projectile, et cela par une simple formule.
–Voyons la formule.
–Tu la verras. Seulement, je ne te donnerai pas la courbe tracée
réellement par le boulet entre la Lune et la Terre, en tenant compte
de leur mouvement de translation autour du Soleil. Non. Je
considérerai ces deux astres comme immobiles, ce qui nous suffit.
–Et pourquoi?
–Parce que ce serait chercher la solution de ce problème qu'on
appelle «le problème des trois corps», et que le calcul intégral n'est
pas encore assez avancé pour le résoudre.
–Tiens, fit Michel Ardan de son ton narquois, les mathématiques n'ont
donc pas dit leur dernier mot?
–Certainement non, répondit Barbicane.
–Bon! Peut-être les Sélénites ont-ils poussé plus loin que vous le
calcul intégral! Et à propos, qu'est-ce que ce calcul intégral?
–C'est un calcul qui est l'inverse du calcul différentiel, répondit
sérieusement Barbicane.
–Bien obligé.
–Autrement dit, c'est un calcul par lequel on cherche les quantités
finies dont on connaît la différentielle.
–Au moins, voilà qui est clair, répondit Michel d'un air on ne peut
plus satisfait.
–Et maintenant, reprit Barbicane, un bout de papier, un bout de
crayon, et avant une demi-heure je veux avoir trouvé la formule
demandée.»
Barbicane, cela dit, s'absorba dans son travail, tandis que Nicholl
observait l'espace, laissant à son compagnon le soin du déjeuner.
Une demi-heure ne s'était pas écoulée que Barbicane, relevant la tête,
montrait à Michel Ardan une page couverte de signes algébriques, au
milieu desquels se détachait cette formule générale:
% 1 2 2 r m' r r
% – (v – v ) = gr { — – 1 + — ( — – —) }
% 2 0 x m d-x d-r
( frac{1}{2}left(v^2-v_0^2right)=
grleft{frac{r}{x}-1+frac{m'}{m}left(frac{r}{d-x}-
frac{r}{d-r}right)right} )
«Et cela signifie?…, demanda Michel
–Cela signifie, répondit Nicholl, que: un demi de _v_ deux moins _v_
zéro carré, égale _gr_ multiplié par _r_ sur _x_ moins un, plus _m_
prime sur _m_ multiplié par _r_ sur _d_ moins _x_, moins _r_ sur _d_
moins _r_…
–_X_ sur _y_ monté sur _z_ et chevauchant sur _p_, s'écria Michel
Ardan en éclatant de rire. Et tu comprends cela, capitaine?
–Rien n'est plus clair.
–Comment donc! dit Michel. Mais cela saute aux yeux, et je n'en
demande pas davantage.
–Rieur sempiternel! répliqua Barbicane. Tu as voulu de l'algèbre,
et tu en auras jusqu'au menton!
–J'aime mieux qu'on me pende!
–En effet, répondit Nicholl, qui examinait la formule en connaisseur,
ceci me paraît bien trouvé, Barbicane. C'est l'intégrale de
l'équation des forces vives, et je ne doute pas qu'elle ne nous donne
le résultat cherché.
–Mais je voudrais comprendre! s'écria Michel. Je donnerais dix ans
de la vie de Nicholl pour comprendre!
–Ecoute alors, reprit Barbicane. Un demi de _v_ deux moins _v_ zéro
carré, c'est la formule qui nous donne la demi-variation de la force
vive.
–Bon, et Nicholl sait ce que cela signifie?
–Sans doute, Michel, répondit le capitaine. Tous ces signes, qui te
paraissent cabalistiques, forment cependant le langage le plus clair,
le plus net, le plus logique pour qui sait le lire.
–Et tu prétends, Nicholl, demanda Michel, qu'au moyen de ces
hiéroglyphes, plus incompréhensibles que des ibis égyptiens, tu
pourras trouver quelle vitesse initiale il convenait d'imprimer au
projectile?
–Incontestablement, répondit Nicholl, et même par cette formule, je
pourrai toujours te dire quelle est sa vitesse à un point quelconque
de son parcours.
–Ta parole?
–Ma parole.
–Alors, tu es aussi malin que notre président?
–Non, Michel. Le difficile, c'est ce qu'a fait Barbicane. C'est
d'établir une équation qui tienne compte de toutes les conditions du
problème. Le reste n'est plus qu'une question d'arithmétique, et
n'exige que la connaissance des quatre règles.
–C'est déjà beau!» répondit Michel Ardan, qui, de sa vie, n'avait pu
faire une addition juste et qui définissait ainsi cette règle: «Petit
casse-tête chinois qui permet d'obtenir des totaux indéfiniment
variés.»
Cependant Barbicane affirmait que Nicholl, en y songeant, aurait
certainement trouvé cette formule.
«Je n'en sais rien, disait Nicholl, car, plus je l'étudie, plus je la
trouve merveilleusement établie.
–Maintenant, écoute, dit Barbicane à son ignorant camarade, et tu vas
voir que toutes ces lettres ont une signification.
–J'écoute, dit Michel d'un air résigné.
–_d_, fit Barbicane, c'est la distance du centre de la Terre au
centre de la Lune, car ce sont les centres qu'il faut prendre pour
calculer les attractions.
–Cela je le comprends.
–_r_ est le rayon de la Terre.
–_r_, rayon. Admis.
–_m_ est la masse de la Terre; _m_ prime la masse de la Lune. En
effet, il faut tenir compte de la masse des deux corps attirants,
puisque l'attraction est proportionnelle aux masses.
–C'est entendu.
–_g_ représente la gravité, la vitesse acquise au bout d'une seconde
par un corps qui tombe à la surface de la Terre. Est-ce clair?
–De l'eau de roche! répondit Michel.
–Maintenant, je représente par _x_ la distance variable qui sépare le
projectile du centre de la Terre, et par _v_ la vitesse qu'a ce
projectile à cette distance.
–Bon.
–Enfin, l'expression _v_ zéro qui figure dans l'équation est la
vitesse que possède le boulet au sortir de l'atmosphère.
–En effet, dit Nicholl, c'est à ce point qu'il faut calculer cette
vitesse, puisque nous savons déjà que la vitesse au départ vaut
exactement les trois demis de la vitesse au sortir de l'atmosphère.
–Comprends plus! fit Michel.
–C'est pourtant bien simple, dit Barbicane.
–Pas si simple que moi, répliqua Michel.
–Cela veut dire que lorsque notre projectile est arrivé à la limite
de l'atmosphère terrestre, il avait déjà perdu un tiers de sa vitesse
initiale.
–Tant que cela?
–Oui, mon ami, rien que par son frottement sur les couches
atmosphériques. Tu comprends bien que plus il marchait rapidement,
plus il trouvait de résistance de la part de l'air.
–Ça, je l'admets, répondit Michel, et je le comprends, bien que tes
_v_ zéro deux et tes _v_ zéro carrés se secouent dans ma tête comme
des clous dans un sac!
–Premier effet de l'algèbre, reprit Barbicane. Et maintenant, pour
t'achever, nous allons établir la donnée numérique de ces diverses
expressions, c'est-à-dire chiffrer leur valeur.
–Achevez-moi! répondit Michel.
–De ces expressions, dit Barbicane, les unes sont connues, les autres
sont à calculer.
–Je me charge de ces dernières, dit Nicholl.
–Voyons _r_, reprit Barbicane. _r_, c'est le rayon de la Terre qui,
sous la latitude de la Floride notre point de départ, égale six
millions trois cent soixante-dix mille mètres. _d_, c'est-à-dire la
distance du centre de la Terre au centre de la Lune, vaut
cinquante-six rayons terrestres, soit…»
Nicholl chiffra rapidement.
«Soit, dit-il, trois cent cinquante-six millions sept cent vingt mille
mètres, au moment où la Lune est à son périgée, c'est-à-dire à sa
distance la plus rapprochée de la Terre.
–Bien, fit Barbicane. Maintenant _m_ prime sur _m_, c'est-à-dire le
rapport de la masse de la Lune à celle de la Terre, égale un
quatre-vingt-unième.
–Parfait, dit Michel.
–_g_, la gravité, est à la Floride de neuf mètres quatre-vingt-un.
D'où résulte que _gr_ égale…
–Soixante-deux millions quatre cent vingt-six mille mètres carrés,
répondit Nicholl.
–Et maintenant? demanda Michel Ardan.
–Maintenant que les expressions sont chiffrées, répondit Barbicane,
je vais chercher la vitesse _v_ zéro, c'est-à-dire la vitesse que doit
avoir le projectile en quittant l'atmosphère pour atteindre le point
d'attraction égale avec une vitesse nulle. Puisque, à ce moment, la
vitesse sera nulle, je pose qu'elle égalera zéro, et que _x_, la
distance où se trouve ce point neutre, sera représentée par les neuf
dixièmes de _d_, c'est-à-dire de la distance qu sépare les deux
centres.
–J'ai une vague idée que cela doit être ainsi, dit Michel.
–J'aurai donc alors: _x_ égale neuf dixièmes de
_d_, et _v_ égale zéro, et ma formule deviendra…»
Barbicane écrivit rapidement sur le papier:
( v_0^2=2grleft{1-frac{10r}{9d}-frac{1}{81}
left(frac{10r}{d}-frac{r}{d-r}right)right} )
Nicholl lut d'un oeil avide.
«C'est cela! c'est cela! s'écria-t-il.
–Est-ce clair? demanda Barbicane.
–C'est écrit en lettres de feu! répondit Nicholl.
–Les braves gens! murmurait Michel.
–As-tu compris, enfin? lui demanda Barbicane.
–Si j'ai compris! s'écria Michel Ardan, mais c'est-à-dire que ma
tête en éclate!
–Ainsi, reprit Barbicane, _v_ zéro deux égale deux _gr_ multiplié par
un, moins dix _r_ sur 9 _d_, moins un quatre-vingt-unième multiplié
par dix _r_ sur _d_ moins _r_ sur _d_ moins _r_.
–Et maintenant, dit Nicholl, pour obtenir la vitesse du boulet au
sortir de l'atmosphère, il n'y a plus qu'à calculer.»
Le capitaine, en praticien rompu à toutes les difficultés, se mit à
chiffrer avec une rapidité effrayante. Divisions et multiplications
s'allongeaient sous ses doigts. Les chiffres grêlaient sa page
blanche. Barbicane le suivait du regard, pendant que Michel Ardan
comprimait à deux mains une migraine naissante.
«Eh bien? demanda Barbicane, après plusieurs minutes de silence.
–Eh bien, tout calcul fait, répondit Nicholl, _v_ zéro, c'est-à-dire
la vitesse du projectile au sortir de l'atmosphère, pour atteindre le
point d'égale attraction, a dû être de…
–De?… fit Barbicane.
–De onze mille cinquante et un mètres dans la première seconde.
–Hein! fit Barbicane, bondissant, vous dites!
–Onze mille cinquante et un mètres.
–Malédiction! s'écria le président en faisant un geste de désespoir.
–Qu'as-tu? demanda Michel Ardan, très surpris.
–Ce que j'ai! Mais si à ce moment la vitesse était déjà diminuée
d'un tiers par le frottement, la vitesse initiale aurait dû être…
–De seize mille cinq cent soixante-seize mètres! répondit Nicholl.
–Et l'Observatoire de Cambridge, qui a déclaré que onze mille mètres
suffisaient au départ, et notre boulet qui n'est parti qu'avec cette
vitesse!
–Eh bien? demanda Nicholl.
–Eh bien, elle sera insuffisante!
–Bon.
–Nous n'atteindrons pas le point neutre!
–Sacrebleu!
–Nous n'irons même pas à moitié chemin!
–Nom d'un boulet! s'écria Michel Ardan, sautant comme si le
projectile fût sur le point de heurter le sphéroïde terrestre.
–Et nous retomberons sur la Terre!»
V
Les froids de l'espace
Cette révélation fut un coup de foudre. Qui se serait attendu à
pareille erreur de calcul? Barbicane ne voulait pas y croire.
Nicholl revit ses chiffres. Ils étaient exacts. Quant à la formule
qui les avait déterminés, on ne pouvait soupçonner sa justesse, et
vérification faite, il fut constant qu'une vitesse initiale de seize
mille cinq cent soixante-seize mètres dans la première seconde était
nécessaire pour atteindre le point neutre.
Les trois amis se regardèrent silencieusement. De déjeuner, plus
question. Barbicane, les dents serrées, les sourcils contractés, les
poings fermés convulsivement, observait à travers le hublot. Nicholl
s'était croisé les bras, examinant ses calculs. Michel Ardan
murmurait:
«Voilà bien ces savants! Ils n'en font jamais d'autres! Je donnerais
vingt pistoles pour tomber sur l'Observatoire de Cambridge et
l'écraser avec tous les tripoteurs de chiffres qu'il renferme!»
Tout d'un coup, le capitaine fit une réflexion qui alla droit à
Barbicane.
«Ah çà! dit-il, il est sept heures du matin. Nous sommes donc partis
depuis trente-deux heures. Plus de la moitié de notre trajet est
parcourue, et nous ne tombons pas, que je sache!»
Barbicane ne répondit pas. Mais, après un coup d'oeil rapide jeté au
capitaine, il prit un compas qui lui servait à mesurer la distance
angulaire du globe terrestre. Puis, à travers la vitre inférieure, il
fit une observation très exacte, vu l'immobilité apparente du
projectile. Se relevant alors, essuyant son front où perlaient des
gouttes de sueur, il disposa quelques chiffres sur le papier. Nicholl
comprenait que le président voulait déduire de la mesure du diamètre
terrestre la distance du boulet à la Terre. Il le regardait
anxieusement.
«Non! s'écria Barbicane après quelques instants, non, nous ne tombons
pas! Nous sommes déjà à plus de cinquante mille lieues de la Terre!
Nous avons dépassé ce point où le projectile aurait dû s'arrêter, si
sa vitesse n'eût été que de onze mille mètres au départ! Nous montons
toujours!
–C'est évident, répondit Nicholl, et il faut en conclure que notre
vitesse initiale, sous la poussée des quatre cent mille livres de
fulmi-coton, a dépassé les onze mille mètres réclamés. Je m'explique
alors que nous ayons rencontré, après treize minutes seulement, le
deuxième satellite qui gravite à plus de deux mille lieues de la
Terre.
–Et cette explication est d'autant plus probable, ajouta Barbicane,
qu'en rejetant l'eau renfermée entre ses cloisons brisantes, le
projectile s'est trouvé subitement allégé d'un poids considérable.
–Juste! fit Nicholl.
–Ah! mon brave Nicholl, s'écria Barbicane, nous sommes sauvés!
–Eh bien, répondit tranquillement Michel Ardan, puisque nous sommes
sauvés, déjeunons.»
En effet, Nicholl ne se trompait pas. La vitesse initiale avait été,
très heureusement, supérieure à la vitesse indiquée par l'Observatoire
de Cambridge, mais l'Observatoire de Cambridge ne s'en était pas moins
trompé.
Les voyageurs, remis de cette fausse alerte, se mirent à table et
déjeunèrent joyeusement. Si l'on mangea beaucoup, on parla plus
encore. La confiance était plus grande après qu'avant «l'incident de
l'algèbre».
«Pourquoi ne réussirions-nous pas? répétait Michel Ardan. Pourquoi
n'arriverions-nous pas? Nous sommes lancés. Pas d'obstacles devant
nous. Pas de pierres sur notre chemin. La route est libre, plus
libre que celle du navire qui se débat contre la mer, plus libre que
celle du ballon qui lutte contre le vent! Or, si un navire arrive où
il veut, si un ballon monte où il lui plaît, pourquoi notre
projectile n'atteindrait-il pas le but qu'il a visé.
–Il l'atteindra, dit Barbicane.
–Ne fût-ce que pour honorer le peuple américain, ajouta Michel Ardan,
le seul peuple qui fût capable de mener à bien une telle entreprise,
le seul qui pût produire un président Barbicane! Ah! j'y pense,
maintenant que nous n'avons plus d'inquiétude, qu'allons-nous devenir?
Nous allons nous ennuyer royalement!»
Barbicane et Nicholl firent un geste de dénégation.
«Mais j'ai prévu le cas, mes amis, reprit Michel Ardan. Vous n'avez
qu'à parler. J'ai à votre disposition, échecs, dames, cartes,
dominos! Il ne me manque qu'un billard!
–Quoi! demanda Barbicane, tu as emporté de pareils bibelots?
–Sans doute, répondit Michel, et non seulement pour nous distraire,
mais aussi dans l'intention louable d'en doter les estaminets
sélénites.
–Mon ami, dit Barbicane, si la Lune est habitée, ses habitants ont
apparu quelques milliers d'années avant ceux de la Terre, car on ne
peut douter que cet astre ne soit plus vieux que le nôtre. Si donc
les Sélénites existent depuis des centaines de mille ans, si leur
cerveau est organisé comme le cerveau humain, ils ont inventé tout ce
que nous avons inventé déjà, et même ce que nous inventerons dans la
suite des siècles. Ils n'auront rien à apprendre de nous et nous
aurons tout à apprendre d'eux.
–Quoi! répondit Michel, tu penses qu'ils ont eu des artistes comme
Phidias, Michel-Ange ou Raphaël?
–Oui.
–Des poètes comme Homère, Virgile, Milton, Lamartine, Hugo?
–J'en suis sûr.
–Des philosophes comme Platon, Aristote, Descartes, Kant?
–Je n'en doute pas.
–Des savants comme Archimède, Euclide, Pascal, Newton?
–Je le jurerais.
–Des comiques comme Arnal et des photographes comme… comme Nadar?
–J'en suis sûr.
–Alors, ami Barbicane, s'ils sont aussi forts que nous, et même plus
forts, ces Sélénites, pourquoi n'ont-ils pas tenté de communiquer avec
la Terre? Pourquoi n'ont-ils pas lancé un projectile lunaire
jusqu'aux régions terrestres?
–Qui te dit qu'ils ne l'ont pas fait? répondit sérieusement
Barbicane.
–En effet, ajouta Nicholl, cela leur était plus facile qu'à nous, et
pour deux raisons: la première parce que l'attraction est six fois
moindre à la surface de la Lune qu'à la surface de la Terre, ce qui
permet à un projectile de s'enlever plus aisément: la seconde, parce
qu'il suffisait d'envoyer ce projectile à huit mille lieues seulement
au lieu de quatre-vingt mille, ce qui ne demande qu'une force de
projection dix fois moins forte.
–Alors, reprit Michel, je répète: Pourquoi ne l'ont-ils pas fait?
–Et moi répliqua Barbicane, je répète: Qui te dit qu'ils ne l'ont pas
fait?
–Quand?
–Il y a des milliers d'années, avant l'apparition de l'homme sur la
Terre.
–Et le boulet? Où est le boulet? Je demande à voir le boulet!
–Mon ami, répondit Barbicane, la mer couvre les cinq sixièmes de
notre globe. De là, cinq bonnes raisons pour supposer que le
projectile lunaire, s'il a été lancé, est maintenant immergé au fond
de l'Atlantique ou du Pacifique. A moins qu'il ne soit enfoui dans
quelque crevasse, à l'époque où l'écorce terrestre n'était pas encore
suffisamment formée.
–Mon vieux Barbicane, répondit Michel, tu as réponse à tout et je
m'incline devant ta sagesse. Toutefois il est une hypothèse qui me
sourirait mieux que les autres; c'est que les Sélénites, étant plus
vieux que nous, sont plus sages et n'ont point inventé la poudre!»
En ce moment, Diane se mêla à la conversation par
un aboiement sonore. Elle réclamait son déjeuner.
«Ah! fit Michel Ardan, à discuter ainsi, nous oublions Diane et
Satellite!»
Aussitôt, une respectable pâtée fut offerte à la chienne qui la dévora
de grand appétit.
«Vois-tu, Barbicane, disait Michel, nous aurions dû faire de ce
projectile une seconde arche de Noé et emporter dans la Lune un couple
de tous les animaux domestiques.
–Sans doute, répondit Barbicane, mais la place eût manqué.
–Bon! dit Michel, en se serrant un peu!
–Le fait est, répondit Nicholl, que boeuf, vache, taureau, cheval,
tous ces ruminants nous seraient fort utiles sur le continent lunaire.
Par malheur, ce wagon ne pouvait devenir ni une écurie ni une étable.
–Mais au moins, dit Michel Ardan, aurions-nous pu emmener un âne,
rien qu'un petit âne, cette courageuse et patiente bête qu'aimait à
monter le vieux Silène! Je les aime, ces pauvres ânes! Ce sont bien
les animaux les moins favorisés de la création. Non seulement on les
frappe pendant leur vie, mais on les frappe aussi après leur mort!
–Comment l'entends-tu? demanda Barbicane.
–Dame! fit Michel, puisqu'on en fait des peaux de tambour!»
Barbicane et Nicholl ne purent s'empêcher de rire à cette réflexion
saugrenue. Mais un cri de leur joyeux compagnon les arrêta. Celui-ci
s'était courbé vers la niche de Satellite et se relevait en disant:
«Bon! Satellite n'est plus malade.
–Ah! fit Nicholl.
–Non, reprit Michel, il est mort. Voilà, ajouta-t-il d'un ton
piteux, voilà qui sera embarrassant. Je crains, ma pauvre Diane, que
tu ne fasses pas souche dans les régions lunaires!»
En effet, l'infortuné Satellite n'avait pu survivre à sa blessure. Il
était mort et bien mort. Michel Ardan très décontenancé, regardait
ses amis.
«Il se présente une question, dit Barbicane. Nous ne pouvons garder
avec nous le cadavre de ce chien pendant quarante-huit heures encore.
–Non, sans doute, répondit Nicholl, mais nos hublots sont fixés par
des charnières. Ils peuvent se rabattre. Nous ouvrirons l'un des
deux et nous jetterons ce corps dans l'espace.»
Le président réfléchit pendant quelques instants.
et dit:
«Oui, il faudra procéder ainsi, mais en prenant les plus minutieuses
précautions.
–Pourquoi? demanda Michel.
–Pour deux raisons que tu vas comprendre répondit Barbicane. La
première est relative à l'air renfermé dans le projectile, et dont il
ne faut perdre que le moins possible.
–Mais puisque nous le refaisons, cet air!
–En partie seulement. Nous ne refaisons que l'oxygène, mon brave
Michel,–et à ce propos veillons bien à ce que l'appareil ne
fournisse pas cet oxygène en quantité immodérée, car cet excès
amènerait en nous des troubles physiologiques très graves. Mais si
nous refaisons l'oxygène, nous ne refaisons pas l'azote, ce véhicule
que les poumons n'absorbent pas et qui doit demeurer intact. Or, cet
azote s'échapperait rapidement par les hublots ouverts.
–Oh! le temps de jeter ce pauvre Satellite, dit Michel.
–D'accord, mais agissons rapidement.
–Et la seconde raison? demanda Michel.
–La seconde raison, c'est qu'il ne faut pas laisser le froid
extérieur, qui est excessif, pénétrer dans le projectile, sous peine
d'être gelés vivants.
–Cependant, le Soleil…
–Le Soleil échauffe notre projectile qui absorbe ses rayons, mais il
n'échauffe pas le vide où nous flottons en ce moment. Où il n'y a pas
d'air, il n'y a pas plus de chaleur que de lumière diffuse, et de même
qu'il fait noir, il fait froid là où les rayons du Soleil n'arrivent
pas directement. Cette température n'est donc autre que la
température produite par le rayonnement stellaire, c'est-à-dire celle
que subirait le globe terrestre si le Soleil s'éteignait un jour.
–Ce qui n'est pas à craindre, répondit Nicholl.
–Qui sait? dit Michel Ardan. D'ailleurs, en admettant que le Soleil
ne s'éteigne pas, ne peut-il arriver que la Terre s'éloigne de lui?
–Bon! fit Barbicane, voilà Michel avec ses idées!
–Eh! reprit Michel, ne sait-on pas que la Terre a traversé la queue
d'une comète en 1861? Or, supposons une comète dont l'attraction soit
supérieure à l'attraction solaire, l'orbite terrestre se courbera vers
l'astre errant, et la Terre, devenue son satellite, sera entraînée à
une distance telle que les rayons du Soleil n'auront plus aucune
action à sa surface.
–Cela peut se produire, en effet, répondit Barbicane, mais les
conséquences d'un pareil déplacement pourraient bien ne pas être aussi
redoutables que tu le supposes.
–Et pourquoi?
–Parce que le froid et le chaud s'équilibreraient encore sur notre
globe. On a calculé que si la Terre eût été entraînée par la comète
de 1861, elle n'aurait pas ressenti, à sa plus grande distance du
Soleil, une chaleur seize fois supérieure à celle que nous envoie la
Lune, chaleur qui, concentrée au foyer des plus fortes lentilles, ne
produit aucun effet appréciable.
–Eh bien? fit Michel.
–Attends un peu, répondit Barbicane. On calculé aussi, qu'à son
périhélie, à sa distance la plus rapprochée du Soleil, la Terre aurait
supporté une chaleur égale à vingt-huit mille fois celle de l'été.
Mais cette chaleur, capable de vitrifier les matières terrestres et de
vaporiser les eaux, eût formé un épais anneau de nuages qui aurait
amoindri cette température excessive. De là, compensation entre les
froids de l'aphélie et les chaleurs du périhélie, et une moyenne
probablement supportable.
–Mais à combien de degrés estime-t-on la température des espaces
planétaires? demanda Nicholl.
–Autrefois, répondit Barbicane, on croyait que cette température
était excessivement basse. En calculant son décroissement
thermométrique, on arrivait à la chiffrer par millions de degrés
au-dessous de zéro. C'est Fourier, un compatriote de Michel, un
savant illustre de l'Académie des Sciences, qui a ramené ces nombres à
de plus justes estimations. Suivant lui, la température de l'espace
ne s'abaisse pas au-dessous de soixante degrés.
–Peuh! fit Michel.
–C'est à peu près, répondit Barbicane, la température qui fut
observée dans les régions polaires, à l'île Melville ou au fort
Reliance, soit environ cinquante-six degrés centigrades au-dessous de
zéro.
–Il reste à prouver, dit Nicholl, que Fourier ne
s'est pas abusé dans ses évaluations. Si je ne me
trompe, un autre savant français, M. Pouillet,
estime la température de l'espace à cent soixante
degrés au-dessous de zéro. C'est ce que nous
vérifierons.
–Pas en ce moment, répondit Barbicane, car les rayons solaires,
frappant directement notre thermomètre, donneraient, au contraire, une
température très élevée. Mais lorsque nous serons arrivés sur la
Lune, pendant les nuits de quinze jours que chacune de ses faces
éprouve alternativement, nous aurons le loisir de faire cette
expérience, car notre satellite se meut dans le vide.
–Mais qu'entends-tu par le vide? demanda Michel, est-ce le vide
absolu?
–C'est le vide absolument privé d'air.
–Et dans lequel l'air n'est remplacé par rien?
–Si. Par l'éther, répondit Barbicane.
–Ah! Et qu'est-ce que l'éther?
–L'éther, mon ami, c'est une agglomération d'atomes impondérables,
qui, relativement à leurs dimensions, disent les ouvrages de physique
moléculaire, sont aussi éloignés les uns des autres que les corps
célestes le sont dans l'espace. Leur distance, cependant, est
inférieure à un trois-millionièmes de millimètre. Ce sont ces atomes
qui, par leur mouvement vibratoire, produisent la lumière et la
chaleur, en faisant par seconde quatre cent trente trillions
d'ondulations, n'ayant que quatre à six dix-millièmes de millimètre
d'amplitude.
–Milliards de milliards! s'écria Michel Ardan, on les a donc
mesurées et comptées, ces oscillations! Tout cela, ami Barbicane, ce
sont des chiffres de savants qui épouvantent l'oreille et ne disent
rien à l'esprit.
–Il faut pourtant bien chiffrer…
–Non. Il vaut mieux comparer. Un trillion ne signifie rien. Un
objet de comparaison dit tout. Exemple: Quand tu m'auras répété que
le volume d'Uranus est soixante-seize fois plus gros que celui de la
Terre, le volume de Saturne neuf cents fois plus gros, le volume de
Jupiter treize cents fois plus gros, le volume du Soleil treize cent
mille fois plus gros, je n'en serai pas beaucoup plus avancé. Aussi,
je préfère, et de beaucoup, ces vieilles comparaisons du _Double
Liégeois_ qui vous dit tous bêtement: Le Soleil, c'est une citrouille
de deux pieds de diamètre, Jupiter, une orange, Saturne, une pomme
d'api, Neptune, une guigne, Uranus, une grosse cerise, la Terre, un
pois, Vénus, un petit pois, Mars, une grosse tête d'épingle, Mercure
un grain de moutarde, et Junon, Cérès, Vesta et Pallas, de simples
grains de sable! On sait au moins à quoi s'en tenir!»
Après cette sortie de Michel Ardan contre les savants et ces trillions
qu'ils alignent sans sourciller, l'on procéda à l'ensevelissement de
Satellite. Il s'agissait simplement de le jeter dans l'espace, de la
même manière que les marins jettent un cadavre à la mer.
Mais, ainsi que l'avait recommandé le président Barbicane, il fallut
opérer vivement, de façon à perdre le moins possible de cet air que
son élasticité aurait rapidement épanché dans le vide. Les boulons
du hublot de droite, dont l'ouverture mesurait environ trente
centimètres, furent dévissés avec soin, tandis que Michel, tout
contrit, se préparait à lancer son chien dans l'espace. La vitre,
manoeuvrée par un puissant levier qui permettait de vaincre la
pression de l'air intérieur sur les parois du projectile, tourna
rapidement sur ses charnières, et Satellite fut projeté au-dehors.
C'est à peine si quelques molécules d'air s'échappèrent, et
l'opération réussit si bien que, plus tard, Barbicane ne craignit pas
de se débarrasser ainsi des débris inutiles qui encombraient le
wagon.
VI
Demandes et réponses
Le 4 décembre, les chronomètres marquaient cinq heures du matin
terrestre, quand les voyageurs se réveillèrent, après cinquante-quatre
heures de voyage. Comme temps, ils n'avaient dépassé que de cinq
heures quarante minutes, la moitié de la durée assignée à leur séjour
dans le projectile; mais comme trajet, ils avaient déjà accompli près
des sept dixièmes de la traversée. Cette particularité était due à la
décroissance régulière de leur vitesse.
Lorsqu'ils observèrent la Terre par la vitre inférieure, elle ne leur
apparut plus que comme une tache sombre, noyée dans les rayons
solaires. Plus de croissant, plus de lumière cendrée. Le lendemain,
à minuit, la Terre devait être nouvelle, au moment précis où la Lune
serait pleine. Au-dessus, l'astre des nuits se rapprochait de plus en
plus de la ligne suivie par le projectile, de manière à se rencontrer
avec lui à l'heure indiquée. Tout autour, la voûte noire était
constellée de points brillants qui semblaient se déplacer avec
lenteur. Mais à la distance considérable où ils se trouvaient, leur
grosseur relative ne paraissait pas s'être modifiée. Le Soleil et les
étoiles apparaissaient exactement tels qu'on les voit de la Terre.
Quant à la Lune, elle avait considérablement grossi; mais les lunettes
des voyageurs, peu puissantes en somme, ne permettaient pas encore de
faire d'utiles observations à sa surface, et d'en reconnaître les
dispositions topographiques ou géologiques.
Aussi, le temps s'écoulait-il en conversations interminables. On
causait de la Lune surtout. Chacun apportait son contingent de
connaissances particulières. Barbicane et Nicholl, toujours sérieux,
Michel Ardan, toujours fantaisiste. Le projectile, sa situation, sa
direction, les incidents qui pouvaient survenir, les précautions que
nécessiterait sa chute sur la Lune, c'était là matière inépuisable à
conjectures.
Précisément, en déjeunant, une demande de Michel, relative au
projectile, provoqua une assez curieuse réponse de Barbicane et digne
d'être rapportée.
Michel, supposant le boulet brusquement arrêté, lorsqu'il était encore
animé de sa formidable vitesse initiale, voulut savoir quelles
auraient été les conséquences de cet arrêt.
«Mais, répondit Barbicane, je ne vois pas comment le projectile aurait
pu être arrêté.
–Supposons-le, répondit Michel.
–Supposition irréalisable, répliqua le pratique Barbicane. A moins
que la force d'impulsion ne lui eût fait défaut. Mais alors, sa
vitesse aurait décru peu à peu, et il ne se fût pas brusquement
arrêté.
–Admets qu'il ait heurté un corps dans l'espace.
–Lequel?
–Ce bolide énorme que nous avons rencontré.
–Alors, dit Nicholl, le projectile eût été brisé en mille pièces, et
nous avec.
–Mieux que cela, répondit Barbicane, nous aurions été brûlés vifs.
–Brûlés! s'écria Michel. Pardieu! je regrette que le cas ne se
soit pas présenté «pour voir».
–Et tu aurais vu, répondit Barbicane. On sait maintenant que la
chaleur n'est qu'une modification du mouvement. Quand on fait
chauffer de l'eau, c'est-à-dire quand on lui ajoute de la chaleur,
cela veut dire que l'on donne du mouvement à ses molécules.
–Tiens! fit Michel, voilà une théorie ingénieuse!
–Et juste, mon digne ami, car elle explique tous les phénomènes du
calorique. La chaleur n'est qu'un mouvement moléculaire, une simple
oscillation des particules d'un corps. Lorsqu'on serre le frein d'un
train, le train s'arrête. Mais que devient le mouvement dont il était
animé? Il se transforme en chaleur, et le frein s'échauffe. Pourquoi
graisse-t-on l'essieu des roues? Pour l'empêcher de s'échauffer,
attendu que cette chaleur, ce serait du mouvement perdu par
transformation. Comprends-tu?
–Si je comprends! répondit Michel, admirablement. Ainsi, par
exemple, quand j'ai couru longtemps, que je suis en nage, que je sue à
grosses gouttes, pourquoi suis-je forcé de m'arrêter? Tout
simplement, parce que mon mouvement s'est transformé en chaleur!»
Barbicane ne put s'empêcher de sourire à cette repartie de Michel.
Puis, reprenant sa théorie:
«Ainsi donc, dit-il, dans le cas d'un choc, il en eût été de notre
projectile comme de la balle qui tombe brûlante après avoir frappé la
plaque de métal. C'est son mouvement qui s'est changé en chaleur. En
conséquence, j'affirme que si notre boulet avait heurté le bolide, sa
vitesse, brusquement anéantie, eût déterminé une chaleur capable de le
volatiliser instantanément.
–Alors, demanda Nicholl, qu'arriverait-il donc si la Terre s'arrêtait
subitement dans son mouvement de translation?
–Sa température serait portée à un tel point, répondit Barbicane,
qu'elle serait immédiatement réduite en vapeurs.
–Bon, fit Michel, voilà un moyen de finir le monde qui simplifierait
bien les choses.
–Et si la Terre tombait sur le Soleil? dit Nicholl.
–D'après les calculs, répondit Barbicane, cette chute développerait
une chaleur égale à la chaleur produite par seize cents globes de
charbon égaux en volume au globe terrestre.
–Bon surcroît de température pour le Soleil, répliqua Michel Ardan,
et dont les habitants d'Uranus ou de Neptune ne se plaindraient sans
doute pas, car ils doivent mourir de froid sur leur planète.
–Ainsi donc, mes amis, reprit Barbicane, tout mouvement brusquement
arrêté produit de la chaleur. Et cette théorie a permis d'admettre
que la chaleur du disque solaire est alimentée par une grêle de
bolides qui tombe incessamment à sa surface. On a même calculé…
–Défions-nous, murmura Michel, voilà les chiffres qui s'avancent.
–On a même calculé, reprit imperturbablement Barbicane, que le choc
de chaque bolide sur le Soleil doit produire une chaleur égale à celle
de quatre mille masses de houille d'un volume égal.
–Et quelle est la chaleur solaire? demanda Michel.
–Elle est égale à celle que produirait la combustion d'une couche de
charbon qui entourerait le Soleil sur une épaisseur de vingt-sept
kilomètres.
JIM – Assistente
Jim IA: pode errar. Não digite dados pessoais. Suas mensagens são processadas por um serviço externo.
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